Ces autres programmes d’équipement attendus pour 2020

Ces autres programmes d’équipement attendus pour 2020

 

Illustration du système de brouillage électronique ECLIPSE de Thales, rebaptisé Barage par le ministère des Armées (Crédit : Thales)

 

Pour qui ne craint pas les montagnes de chiffres et autres termes financiers, les documents techniques annexés au budget 2020 des Armées offrent un panorama particulièrement détaillé des programmes en cours et à venir. C’est notamment le cas de la « Justification au premier euro » du programme 146 (Équipement des forces), qui passe en revue les crédits demandés par le ministère des Armées en vue de l’acquisition de nouveaux matériels.

Une fois passés les interminables tableaux chiffrés, les quelques lignes justificatives disponibles apportent un éclairage précieux sur les projections du programme 146. À commencer par l’armée de Terre, dont la politique de renouvellement des matériels, résumée à tort aux véhicules Scorpion, fait pourtant la part belle à d’autres projets essentiels, quoique moins médiatiques. Petit tour d’horizon non exhaustif des développements et achats planifiés pour l’an prochain (et après).

Fusils pour tireurs d’élite : Le PLF 2020 envisage l’acquisition de « fusils pour tireurs d’élite », à ne pas confondre avec le programme FPSA qui, lui, vise au remplacement des fusils FR-F2. Le document ne mentionne ni cible, ni calendrier, ni raison précise au lancement de ce programme. S’agit-il de remplacer le PGM Hécate II ? D’une modernisation des fusils existants ? Conçu par le Français PGM Précision, le fusil Hécate II est en service depuis le milieu des années 1990 dans les sections TELD de l’armée de Terre.

CAESAR : Parmi les principaux engagements repris dans la sous-action « Frapper à distance », le ministère des Armées prévoit de continuer « les travaux préparatoires à l’acquisition d’un complément de 32 CAESAR » pour atteindre la cible de 109 pièces annoncée par la LPM 2019-2025. Le PLF 2020 y alloue 35M€ en autorisations d’engagement. Selon le document consulté, la réalisation de cette commande supplémentaire n’est pas programmée avant 2021, pour des livraisons devant se clôturer en 2025.

AT4 F2 : Attendue depuis 2018, « l’acquisition de munitions dont la roquette AT4 de nouvelle génération […] » est à nouveau au menu de la loi de finances. Un accord-cadre pluriannuel avait été signé dans ce sens avec Saab en 2014, pour un coût global estimé à 193M€. L’entreprise suédoise avait alors sélectionné Nexter Munitions pour la fourniture d’un soutien logistique tout au long du programme. Baptisée AT4 F2 par l’armée de Terre, cette nouvelle version du lance-roquette de 84 mm est encore « en développement » d’après le général Beaudoin, directeur plans et programmes à l’EMAT. Le standard F2 est appelé à reprendre la relève de l’Eryx et de l’AT4 CS F1, en complément du missile MMP. Il apportera un complément essentiel en terme de portée et de variété de munitions. L’AT4 F2 permettra au fantassin de choisir entre une roquette anti-blindé (ABL), une roquette anti-structure (AST) partagée avec les sapeurs et une roquette antipersonnel (AP). Une fois couplée à un nouveau moyen d’aide à la visée non jetable, absent sur la version CS F1, la roquette AP procurera un mode airburst efficace jusqu’à 1000 mètres. Les travaux en cours concernent l’acquisition d’une capacité de tir de nuit à l’horizon 2020.

Fardeau Mistral : Le ministère des Armées est engagé depuis une décennie dans la rénovation à mi-vie du système sol-air à très courte portée Mistral, produit par MBDA. Après la livraison de 850 missiles de nouvelle génération, ce programme prévoyait dès 2017 la confection d’un nouveau fardeau pour l’aérolargage du système d’armes. Après des reports successifs, il pourrait enfin se concrétiser l’année prochaine. Le sujet devrait tout particulièrement intéresser le 35e régiment d’artillerie parachutiste, principale unité d’appui de la 11e brigade parachutiste, et le 1er régiment du train parachutiste, spécialisé dans l’appui à la projection et le soutien par voie aérienne.

Désignateur laser : À nouveau, le sujet se limite à « la commande […] de pointeurs-désignateurs-illuminateurs laser ». Il faut revenir en avril 2017 pour retrouver le lancement par la DGA d’un projet de « qualification et [d’] acquisition de Désignateurs Laser Nouvelle Génération (DL-NG) légers, à longue distance de désignation efficace ». Le besoin alors exprimé était 70 systèmes d’une masse égale ou inférieure 4 kg et dont le faisceau laser présente une énergie supérieure ou égale à 80 millijoules. Deux industriels français pourraient en bénéficier, à savoir CILAS et Safran.

VBL Ultima : Nouvelle motorisation, nouvelles suspensions, tourelleau téléopéré, radio CONTACT, etc. : 800 VBL subiront une cure de jouvence nécessaire pour assurer l’intervalle jusqu’à l’horizon 2025 et l’arrivée progressive du VBAE. Prévue à l’origine pour décembre de cette année, la livraison du 50e VBL Ultima interviendra finalement l’an prochain. Des commandes ont déjà été passées pour les 250 premières plateformes. L’exercice 2020 envisage la commande d’un nouveau lot de 120 unités, de même que la livraison de 103 véhicules supplémentaires. Après avoir subi un décalage de quelques semaines, l’inauguration de la ligne de production devrait intervenir au début du mois de décembre par la DGA.

Kits Barage : Les Armées envisagent ensuite l’acquisition de kits d’adaptation véhicules pour le brouilleur Barage. On ne sait que peu de choses de ce discret programme mené par la DGA, hormis qu’il est destiné à équiper les véhicules Scorpion d’un nouveau système de protection électronique contre les IED. Basé que le système Eclipse de Thales, déjà en service dans d’autres pays, le brouilleur Barage couvre toute la gamme de fréquences (20 à 2500 MHz) tout en restant compatible avec les communications amies, dont les radios tactiques, GPS militaires et communications par satellites en bande X. Selon Thales, trois modes sont disponibles : hybride, réactif et actif duel pour optimiser l’efficacité du brouillage. Le système a passé avec succès les essais de qualification de la DGA en 2016.

[En bonus] SAMP/T NG :  Oui, nous savons parfaitement que, dans l’armée française, le système de défense antiaérienne SAMP/T Mamba n’est pas opéré par les Terriens mais par l’armée de l’Air. Nous ferons une exception pour cette fois. Lancé cette année, le développement du SAMP/T NG projette l’intégration du missile Aster 30 B1 NT (Block 1 Nouvelle Technologie) et du successeur du radar multifonction Arabel aux sections SAMP/T de l’armée de l’Air. Si MBDA s’est naturellement imposé pour le développement du standard B1NT, le segment conduite de tir devrait en théorie reposer sur le radar AESA GF 300 (Ground Fire 300) conçu par Thales. Les autorisations d’engagement ouvertes en 2020 pour ce programme s’élèveront à 343M€ afin de couvrir « le développement de la conduite de tir du système SAMP/T NG ». Les livraisons du premier missile Aster 30 B1NT sur les 118 de la cible globale et de la première section rénovée ont par ailleurs été décalées de 2024 à 2027 « en cohérence avec les travaux d’ajustement de la programmation militaire ».

Jean Morel, un des derniers survivants du commando Kieffer, est mort

Jean Morel, un des derniers survivants du commando Kieffer, est mort

 

Aux côtés des 177 fusiliers marins des Forces françaises libres du commando Kieffer, il avait participé au débarquement du 6 juin 1944 à Sword Beach.

 

Le Monde avec AFP Publié le 25 novembre 2019

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2019/11/25/jean-morel-un-des-derniers-survivants-du-commando-kieffer-est-mort_6020390_3382.html

« Un de nos héros nous a quittés aujourd’hui. » Jean Morel, un des derniers survivants du commando Kieffer, est mort à l’âge de 97 ans, a annoncé dimanche 24 novembre au soir la secrétaire d’Etat auprès de la ministre des armées Geneviève Darrieussecq. « Jean Morel était parmi les Français libres du commando Kieffer qui participèrent au débarquement de Normandie le 6 juin 1944. Nous lui devons tellement. Toutes mes condoléances à sa famille et à ses proches », a-t-elle tweeté.

Les 177 fusiliers marins des Forces françaises libres du commando Kieffer, intégré au Royal Marine Commando no 4, sont les seuls Français en uniforme à avoir participé au débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944. Portant le nom du capitaine de corvette Philippe Kieffer, qui avait constitué ce groupe de volontaires, le commando, entraîné en Ecosse, avait débarqué le 6 juin 1944 à Sword Beach. Jean Morel était l’un des trois derniers survivants du commando, avec Léon Gautier et Hubert Faure.

Né le 27 septembre 1922 à Paris, Jean Morel avait 17 ans et préparait son engagement dans la marine lorsque la seconde guerre mondiale avait éclaté. Après la défaite française de 1940, il avait rejoint les Forces françaises libres (FFL) en Grande-Bretagne.

« Je suis parti pour combattre les Allemands qui occupaient la France, je voulais libérer mon pays et ma famille », racontait Jean Morel en juin dernier à Cols-Bleus, la revue de la marine nationale française. Philippe Kieffer « cherchait des hommes pour créer un corps franc, c’est ainsi que je me suis engagé ». « Avant de débarquer de la barge, j’étais très interrogatif sur le déroulement de la journée, mes sentiments étaient partagés entre une volonté de combattre, de gagner notre liberté, et la peur, poursuivait-il. Au moment du débarquement, j’ai sauté, j’ai couru sur la plage ensuite j’ai vu Kieffer blessé qui m’a dit : “Fais vite !” » 

Vers la fermeture des brigades comptant moins de 10 gendarmes?

Vers la fermeture des brigades comptant moins de 10 gendarmes?

par Laurent Lagneau – Zone militaire – Publié le 24 novembre 2019

http://www.opex360.com/2019/11/24/vers-la-fermeture-des-brigades-comptant-moins-de-10-gendarmes/

 

 Dans le cadre de la Révision générale des politiques publiques [RGPP] menée entre 2008 et 2012, la Gendarmerie nationale avait revu son maillage territorial en créant des « communautés de brigades » [COB] et en fermant environ 500 casernes. Résultat : la capacité à détecter les signaux dits « faibles » en matière de renseignement s’est dégradée et le délai d’intervention s’est accru.En outre, le contact avec la population s’est étiolé, comme le déplorait le général Richard Lizurey, l’ex-directeur de la Gendarmerie nationale [DGGN]. Aussi en appelait-il à revenir aux « fondamentaux ».

« On a longtemps oublié que le cœur de notre métier, c’est la relation humaine. […] Ces dernières années, on a industrialisé des ‘process’ techniques, on a rationalisé, on a posé des équations, on a fait des grands tableaux pour créer des schémas d’action nationale, mais la vocation du policier et du gendarme, c’est d’être là quand les citoyens ont besoin d’eux. D’être disponible, de prendre du temps pour discuter. Pour des raisons X ou Y, on a perdu ces bases posées par nos grands anciens », avait ainsi confié le général Lizurey dans les feuilles du quotidien Libération.

Seulement, il n’est pas dit que la Gendarmerie échappera à une nouvelle revue de son maillage territoriale. Ce qui préoccupe les sénateurs Philippe Paul et Yannick Vaugrenard, rapporteurs pour avis sur les crédits qui lui serotn alloués en 2020.

« Au cours de l’année 2019, la gendarmerie a organisé une série d »ateliers d’idéation’, avec l’aide de 1.483 réservistes citoyens, qui ont apporté leur vision de l’avenir de la gendarmerie en mobilisant chacun leur domaine de compétence. Ces ateliers, qui ont eu lieu à l’extérieur de la ‘maison gendarmerie’, ont permis au directeur général de la gendarmerie nationale de soumettre 101 propositions d’évolutions au ministre de l’intérieur. Certaines ont d’ores et déjà été retenues, comme la création d’un statut d’engagé pour les actuels gendarmes adjoints volontaires », commencent par rappeler les rapporteurs.

L’un de ces ateliers s’est penché sur les façons de « dégager des marges nouvelles pour investir ». Un « thème essentiel », selon les deux sénateurs, compte-tenu « la stagnation des moyens en investissement depuis des années au sein de la gendarmerie malgré les plans immobiliers récents qui permettent tout juste de traiter les problèmes les plus importants mais sont loin de correspondre à des investissements ‘normaux’ pour un parc d’une telle ampleur. »

Là, plusieurs propositions ont été retenues, comme la valorisation de certaines prestations externes [secours en montagne, Garde républiciaine, GIGN], la facturation systématique des « missions non spécifiques réalisées au profit d’un opérateur externe », ou encore donner la possibilité aux collectivités locales de financer les forces de sécurité sur les aspects de fonctionnement et d’investissement.

Mais l’une d’elles, qualifiée de « plus radicale » par les rapporteurs, consisterait à « contracter significativement le maillage territorial par regroupements d’unités et fermer les brigades de moins de 10 gendarmes. »

Or, les deux sénateurs sont vent debout contre cette proposition. Si une « telle réorganisation permettrait peut-être d’obtenir certaines améliorations en termes de rationalisation des moyens, de concentration des ressources au profit des unités restantes qui seraient alors mieux dotées », admettent-ils, il n’en reste pas moins qu’elle « représenterait en même temps un recul des services publics de proximité, ce qui semble particulièrement peu pertinent dans le contexte actuel. »

« Il est vrai que la situation actuelle, dénoncée à maintes reprises par la commission, risque d’aboutir dans les années qui viennent à la fermeture de certaines brigades et casernes en raison de problèmes de sécurité ou de salubrité », écrivent MM. Paul et Vaugrenard.

Quoi qu’il en soit, pour maintenir sa présence territoriale, et donc le contact avec la population, l’une des pistes envigagées par la gendarmerie consisterait à « transformer les maisons de services au public en maisons ‘France service’, dont 300 doivent ouvrir d’ici janvier 2020 et, en principe, 2 000 d’ici 2022 », expliquent les sénateurs.

Ainsi, l’idée serait de « profiter du dense maillage des brigades de gendarmerie et des plages horaires larges des gendarmes qui y travaillent pour y installer d’autres services publics », ce qui permettrait de « mieux rentabiliser la présence d’emprises foncières parfois sous-employées, voire redondantes avec d’autres services publics. »

Mais là encore, cette solution n’est pas du goût des rapporteurs, dans la mesure où cette solution ne pourrait que conduire à une « banalisation de la gendarmerie et des services de sécurité. »

« En outre, poser le problème en ces termes revient à abandonner de facto l’idée d’une véritable remise à niveau tant du parc immobiliers que des moyens mobiles de la gendarmerie, alors que de nombreux rapports parlementaires plaident pour une telle remise à niveau et que les Gouvernements successifs affirment tous faire de la sécurité une priorité », préviennent les rapporteurs.

Ces derniers plaident en revanche pour un renforcement des moyens via une nouvelle loi de programmation de la sécurité intérieure [LOPSI], laquelle pourrait être mise à profit pour « remédier au déficit des moyens des forces de sécurité en termes d’équipements et d’investissements. »

De toute façon, il faudra trancher à un moment ou à un autre. « Soit les prochaines années verront une forte remise en cause de son modèle territorial, éventuellement partiellement compensée par des efforts drastiques de mutualisation avec les autres services de l’État, soit la Nation décide d’un effort d’ampleur en faveur du service public de la sécurité, ce qui implique le déblocage de financements importants et pérennes permettant de remettre à niveau l’ensemble des moyens matériels sur lesquels s’appuient la gendarmerie nationale […] pour remplir [ses] missions au service de nos concitoyens », résument MM. Paul et Vaugrenard.

 

Des militaires russes bientôt au Mali?

Des militaires russes bientôt au Mali?


L’hybride est-il l’avenir ?

L’hybride est-il l’avenir ?

Conférence sur les menaces hybrides, Intelligence Campus, 21 novembre 2019, Balard.

 

 

Par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 23 novembre 2019

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

 

J’avoue mon embarras devant le concept de guerre hybride. Celui-ci trouve son origine dans un article de 2005 écrit par deux éminents officiers du Corps des Marines américains, James Mattis et Franck Hoffman, qui décrivait la possibilité désormais offerte pour des entités politiques d’utiliser une gamme inédite de moyens conventionnels ou non, réguliers ou irréguliers, militaires ou civils, pour imposer leur volonté à une autre entité politique. En l’occurrence, la victime potentielle de cette forme de guerre était plutôt les États-Unis et leurs alliés, les « hybrides » ressemblant plutôt au Hezbollah ou Al-Qaïda, voire les Zeta mexicains du côté des organisations armées, l’Iran ou la Corée du nord, en attendant la Chine et la Russie, du côté des États.

En réalité, comme beaucoup de concepts stratégiques américains, on baptisait d’un mot nouveau une réalité ancienne que l’on feignait de découvrir, afin d’attirer l’attention et les ressources dans son domaine d’action. Beaucoup de ces concepts sont vite oubliés, mais pour celui-ci la greffe a pris et à même connu une extension avec la saisie de la Crimée par la Russie en 2014, et tout le monde, l’OTAN, l’Union européenne même, y est allé de sa « menace hybride » suffisamment floue pour que l’on puisse y inclure tout ce qu’on voulait. Bien entendu, encore une fois cela caractérisait ce que faisait l’Autre, l’ennemi potentiel ou réel mais non clairement avoué.

En réalité, si la guerre hybride est un mélange d’instruments de puissance, alors évidemment tout le monde la pratique et depuis longtemps. La Seconde Guerre mondiale, qui paraît aux Américains comme le modèle de la guerre interétatique avec ses déclarations de guerre, ses combats de gigantesques armées et ses capitulations est évidemment une grande guerre hybride, tout simplement parce que ce ne sont pas les armées qui font les guerres mais les nations. Derrière les forces armées, il y a un peuple, des représentants politiques, une économie, une industrie, des scientifiques, etc. et tous agissent simultanément dans les différents champs, militaires, diplomatiques, industriels, informationnels, psychologiques, tout ce que l’on veut. Les forces armées elles-mêmes emploient des forces régulières dans différents milieux, mais aussi des partisans de toutes sortes, sont parfois en collusion avec des criminels et peuvent pratiquer sciemment le terrorisme, comme lorsque les Alliés brûlent les villes allemandes ou japonaises. Un des grands problèmes des États au XXe siècle a d’ailleurs été justement de parvenir à organiser tous ces instruments, à travers des ministères de la Défense coiffant ceux des différents milieux, de l’armement, etc. Si on relit l’ordonnance de 1959 sur l’organisation de la défense dans la nouvelle République, on y est frappé par cette insistance sur la globalisation de la guerre et la nécessité de la coordination de tous les instruments de puissance sous une direction ferme.

En réalité ce n’est pas la diversité des moyens qui importe mais leur dosage. Lorsque l’emploi violent de la force armée est réduit, l’action des autres instruments prend forcément une importance nouvelle. Or, la grande nouveauté stratégique depuis 1945 est évidemment l’existence de l’arme nucléaire, et plus particulièrement du couple missile et tête thermonucléaire. À partir du moment où plusieurs puissances se retrouvent dotées de ce type d’armes et en nombre, plus rien ne peut plus être comme avant. Comme les Reines sur un échiquier, même si les armes thermonucléaires ne sont pas utilisées, elles exercent une très grande influence sur le jeu. Dès lors que l’on ne veut pas, pour des raisons compréhensibles, se battre à grands coups d’armes nucléaires, on en vient aussi à craindre les affrontements classiques de grande ampleur qui pourraient y conduire presque mécaniquement. C’est ainsi que la guerre mondiale entre les superpuissances nucléaires est devenue « froide » c’est-à-dire sans affrontements directs. Mais cela ne voulait pas dire un monde sans affrontements, au contraire ceux-ci ont été très nombreux mais ils étaient sévèrement contrôlés afin de ne pas franchir un seuil jugé dangereux. Même lorsqu’ils lancent sur alors les deux Vietnam plus de bombes que pendant toute la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont le sentiment, frustrant pour beaucoup de militaires, de mener une guerre limitée par le souci de ne pas provoquer d’intervention directe chinoise ou même soviétique.

Beaucoup de ces affrontements sont inavoués et pour cela restent peu violents. De 1962 à 1966, le Royaume-Uni et la Malaisie sont en guerre contre l’Indonésie, mais personne ne veut le dire. On parlera donc de confrontation, le stade intermédiaire entre la simple opposition, voire compétition, entre États, et la guerre ouverte. L’objet de la confrontation est le sort des provinces nord de Bornéo après leur indépendance, la Malaisie voulant les intégrer et l’Indonésie s’y opposant. Pour imposer sa volonté, l’Indonésie utilise les mouvements de foules médiatisées notamment contre les emprises diplomatiques britanniques, sa tribune aux Nations-Unies mais surtout le soutien à une organisation armée locale et l’engagement de son armée dans des actions de guérilla à Bornéo puis sur la péninsule malaise. Le Royaume-Uni répond en engageant très discrètement 18 bataillons d’infanterie à Bornéo, et ses soldats, que l’on ne nomme pas alors « petits hommes verts », combattent l’armée indonésienne dans la jungle le long de la frontière. Il déploie aussi cette fois très ouvertement des forces navales et aériennes à Singapour, et organise en Indonésie une campagne de propagande contre le Président Soekarno. On notera que de part et d’autre, on pratique une stratégie cumulative et non séquentielle, c’est-à-dire qu’on progresse d’objectif en objectif vers un but militaire clair, la prise de Berlin en 1945 par exemple, mais que l’on multiplie les petites actions en espérant qu’elles provoqueront d’un coup l’émergence de l’effet stratégique recherché. La guerre sous le seuil est une guerre avec des combats mais sans bataille. En l’occurrence, l’effet stratégique émergent de la confrontation de Bornéo a été le renversement du président Soekarno par un coup d’État en 1966 et l’acceptation de l’intégration des provinces de Bornéo à la Malaisie par le nouveau pouvoir.

Dans les années 1980, la France est également en confrontation avec l’Iran et la Libye. Dans le premier cas, l’Iran, allié à la Syrie, utilise des organisations armées libanaises pour organiser des attentats à Paris, attaquer le contingent militaire français, et américain, à Beyrouth, prendre des otages, assassiner un ambassadeur. Dans le golfe Persique, les pasdarans menacent les navires français. La France s’avère très vulnérable face à ces attaques. Elle gesticule, emploie la force armée pour rassurer les Français, en l’engageant par exemple aux frontières du pays avec la police et la douane, ce qui ne sert évidemment à rien contre l’Iran, ou dans le golfe Persique, ce qui est plus utile pour protéger nos navires même si l’escadre engagée ne combat pas. Les actions clandestines que nous tentons échouent pitoyablement et le raid de représailles que nous lançons après l’attaque contre le bâtiment Drakkar à Beyrouth, qui coûte la vie à 58 de nos soldats, frappe dans le vide. Au bout du compte, nous perdons cette confrontation contre l’Iran et cédons à toutes leurs exigences.

Nous sommes plus heureux lorsque, pratiquement au même moment, nous nous confrontons à la Libye que nous voulons refouler du Tchad. Là encore, pas de guerre déclarée, pas de grande bataille, mais une réelle opposition de forces. Cette confrontation peut aussi être qualifiée d’hybride, car de part et d’autre on s’y associe à des acteurs locaux qui eux, sont en guerre ouverte. Notre action est essentiellement militaire et consiste d’abord en une opération de saisie, lorsque nous occupons en quelques jours les points clés du centre du pays, suivie immédiatement d’une opération de dissuasion. Le 15e parallèle est déclaré « ligne rouge » dont le franchissement par l’armée libyenne sera synonyme de franchissement de seuil de la guerre ouverte, le déploiement d’une escadre au large des côtes libyennes et surtout d’une forte escadre aérienne à Bangui et N’Djamena. Dans le même temps, nous soutenons et parfois accompagnons avec des forces clandestines, les forces armées nationales tchadiennes. Notre emploi des forces armées y est donc assez proche de celui de la Russie en Ukraine en 2014, saisie de la Crimée, mobilisation des forces à la frontière, appui à des forces locales, à ce détail près que nous agissons à la demande d’un gouvernement. La Libye de son côté n’ose pas franchir le seuil et répond contre la France par le soutien à des organisations comme le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) en Nouvelle-Calédonie, ou plus tard l’organisation d’attentats terroristes. Son action au-delà de la ligne rouge se limitera à quelques raids aériens qui échoueront tous. Au bout du compte, protégés et appuyés par ce dispositif français, le gouvernement tchadien ralliera ses ennemis locaux et ensemble ils vaincront l’armée libyenne. Ce sont eux évidemment les premiers vainqueurs, mais nous avons participé à cette victoire sans livrer de grandes batailles, hormis quelques frappes aériennes plus ou moins avouées.

L’action sous le seuil, dans la zone grise, hybride, est évidemment une pratique générale et pas seulement par les grandes puissances. Le 6 novembre 2004, un avion de l’armée de l’air ivoirienne attaque une base française à Bouaké et tue huit de nos soldats. Dans la foulée, face à la réaction française, le gouvernement ivoirien déploie tout un panel d’actions non attribuables : emploi d’une « organisation de jeunes (les Jeunes patriotes) contre les ressortissants français, fausses accusations dans les médias contre les soldats français, appel au peuple pour freiner par des mouvements de la force Licorne. Même l’attaque aérienne est niée. Elle serait un accident, une erreur d’appréciation de la part des pilotes biélorusses, par ailleurs très rapidement exfiltrés de la région. La capacité de nier et de fournir un discours alternatif qui sera repris intégralement par les partisans et les “idiots utiles” fait partie de la panoplie de la guerre sous le seuil. Malgré les évidences, la destruction d’un avion de ligne civil en Ukraine ou une attaque chimique en Syrie fera ainsi systématiquement l’objet d’une manœuvre de freinage médiatique.

L’article de Mattis et Hoffman faisait allusion aux États qui se comportent de manière “irrégulière”, c’est-à-dire hors du champ clausewitzien de la guerre classique déclarée et encadrée par des règles de droit et consistant surtout en un duel de forces armées enchainant les batailles. Il évoquait aussi les organisations armées qui, à l’instar du Hezbollah libanais, ont des capacités dignes d’un État. Si les États peuvent renoncer aux grandes batailles pour agir dans des champs variés, “hors limites” selon le titre du livre de Liang et Xiangsui par en 1999 mais avec un niveau de violence faible, les organisations armées, l’autre grande nouveauté dans le champ stratégique depuis 1945, le font naturellement. Peu d’entre elles, le Parti communiste chinois ou le Viet-Minh pour les cas les plus connus et en fait presque les seuls, sont capables de basculer aussi dans le champ “régulier” des batailles rangées. Or, ces cas particuliers, les organisations politiques armées pratiquent exclusivement une stratégie cumulative combinant de multiples actions auprès des populations amies, ennemis ou contestées et contre les forces ennemies depuis la propagande jusqu’à attaques terroristes en passant par les embuscades, les sabotages, l’aide humanitaire, etc.

Les réponses relèvent également de ce pointillisme. Quelques années après la confrontation de Bornéo, de 1969 à 1972, la France est en première ligne pour lutter contre le Front de libération nationale au Tchad. C’est la première fois que nous menons une lutte contre une organisation armée à l’intérieur d’un territoire étranger, à sa demande et en coordination avec l’État souverain. Nous aussi nous y pratiquons du cumulatif multipliant les petites opérations de recherche et destruction des bandes rebelles, des dizaines de combats ne dépassant pas quelques centaines de soldats, l’organisation de la défense des villages, la réforme des administrations des préfectures, l’encadrement et la formation des forces de sécurité locales, la pression sur les autorités locales pour une plus grande ouverture politique, la pression diplomatique et parfois économique sur les États voisins pour qu’ils cessent leur aide au Frolinat, la camouflage autant que possible de l’opération auprès des médias français.

Une des difficultés des opérations cumulatives est qu’il souvent difficile de voir quel est le sens de la victoire. Dans un conflit séquentiel, classique et ouvert, on voit à peu près qui gagne les batailles et progresse sur le terrain. Dans les conflits sous le seuil, les choses sont souvent plus floues et les victoires y sont rarement nettes. Par principe, si on n’emploie la force que de manière limitée, il y a peu de chance que l’adversaire soit détruit. L’affaire se termine donc par une négociation discrète ou par le retrait de l’adversaire estimant avoir suffisamment gagné. En 1972, la France n’a pas détruit le Frolinat et n’a pas négocié avec eux, mais elle considère alors avoir suffisamment réussi sa mission et retire ses forces.

La guerre telle est décrite par Mattis et Hoffman n’est donc pas un phénomène nouveau, mais il est incontestablement un phénomène croissant ou plutôt renaissant après un premier âge d’or pendant la guerre froide, et ce pour deux raisons. Mattis et Hoffman avaient raison lorsqu’ils indiquaient de la montée en puissance des organisations armées, politiques mais aussi criminelles, avec un mélange des genres qui constitue peut-être la plus troublante et délicate des hybridités. La guerre mondiale en cours est d’abord une guerre des États contre ces structures qui bénéficient à fond des flux d’argent gris, d’informations, d’armes légères et même d’individus de la mondialisation. Mais depuis 2005, de nouvelles puissances sont réapparues contestant la suprématie politico-militaire occidentale, américaine en particulier. On voit réapparaitre des blocages qui avaient disparu depuis 1990 et qui contraignent l’emploi ouvert de la force. La marge de manœuvre politique est plus étroite, ne serait-ce que par l’usage renouvelé du veto au conseil de sécurité des Nations-Unies. La marge de manœuvre militaire également, les nouvelles puissances étant capables d’appuyer à nouveau de leurs forces ou au moins de leur armement, des États ou des organisations alliés.

Nous ne nous y trompons pas, oui l’âge est aux “conflits gris”, “hybrides”, aux confrontations à l’emploi limité de la violence ouverte, sauf pour ceux qui la subissent bien sûr ; à la combinaison des forces très visibles et cachées, services clandestins, forces spéciales, mercenaires, groupes alliés politiques ou criminels ; aux actions militaires non violentes, saisie, démonstration, dissuasion, appui, frappes ; aux actions dans tous les milieux physiques et humains, cyberattaques, désinformation, pression sur les entreprises, blocus, emploi des foules, etc. Les deux principales limites sont en réalité l’imagination et la volonté. Nous avons tous les moyens de lutter de cette façon, il faut maintenant en prendre conscience, s’organiser en conséquence et surtout en avoir la volonté.