Le Griffon MEPAC rejoint la famille Scorpion

Le Griffon MEPAC rejoint la famille Scorpion


Une idée préliminaire de ce que sera le Griffon MEPAC, capture d'écran prise sur le stand de la DGA lors de la Fabrique Défense

Une idée préliminaire de ce que sera le Griffon MEPAC, capture d’écran prise sur le stand de la DGA lors de la Fabrique Défense

 

La famille Scorpion s’est officiellement agrandie d’un nouveau membre, avec la notification le 30 décembre 2019 de l’avenant « MEPAC » (Mortier embarqué pour l’appui au contact) au groupe momentané d’entreprises Scorpion formé par Nexter, Arquus et Thales.

 

Plusieurs centaines de millions d’euros

Dans les tuyaux du ministère des Armées depuis 2014 et la notification du programme EBMR, le Griffon MEPAC commence à prendre corps en juillet 2018 lors des discussions techniques préliminaire menées entre la DGA et les industriels concernés. Celles-ci évoluent favorablement vers la phase de consultation proprement dite en novembre 2018, celle-ci aboutissant finalement à la notification actée le mois dernier. Cet avenant, le 6e du programme Scorpion, permet de contractualiser ce qui était inscrit dans la LPM 2019-2025. Il s’agit, dans un premier temps, du développement et de la qualification de la variante MEPAC sur laquelle sera intégré le mortier rayé embarqué 2R2M développé par TDA Armements, entité historique du groupe français devenue Thales Land and Air Systems (Thales LAS) en 2018.

Ce nouvel avenant recouvre également quelques sujets annexes, telle que la commande de plus de 250 tourelleaux T1 et T2 supplémentaires auprès d’Arquus, traduisant la volonté de la DGA d’armer davantage de véhicules que prévu initialement. La tranche de production des 54  Griffon MEPAC actée dans la LPM sera quant à elle notifiée en janvier 2022. « Ce sera une tranche unique répartie sur quatre ans, résultat de la convergence de discussions menées avec la DGA, » souligne un responsable commercial de Nexter, chargé du pilotage industriel de l’avenant n°6.

Deux fois plus précis que le modèle Mo 120 RT en service dans l’armée de Terre, le mortier 2R2M est mis en batterie en seulement quelques secondes. Le chargement semi-automatique et l’automatisation du pointage autorisent une cadence de tir de 10 obus à la minute. Des capacités développées depuis 20 ans par Thales LAS et qui, outre la France, ont déjà convaincu l’Arabie saoudite, l’Italie, la Malaisie et le sultanat d’Oman. Et le « club 2R2M » pourrait rapidement accueillir un nouveau membre. La Belgique a, dès les origines du partenariat franco-belge CaMo, exprimé un vif intérêt pour le MEPAC, remplaçant tout désigné des mortiers Mo 120 RT de la Composante Terre. Les 35 Griffon prévus avaient cependant été ôtés du contrat entré en vigueur en juillet 2019, en l’attente de la matérialisation du programme français. Un revirement à moyen terme n’est pas exclu, une fois les premiers paliers de développement atteints.

« Pour le GME Scorpion, ce programme représente plusieurs centaines de millions d’euros, incluant le développement, la production, la maîtrise technique et le soutien en service jusqu’en 2032, » déclare le systémier-intégrateur. Le contrat est tout particulièrement symbolique pour Thales LAS, sachant qu’il s’agit de la première vente de mortiers 2R2M à la France. « C’est un marché capital et une reconnaissance du savoir-faire présent depuis plus de 80 ans à La Ferté Saint-Aubin, » rappelle-t-on chez Nexter. Les premiers MEPAC sont attendus pour le quatrième trimestre 2023. L’intégration des véhicules restera fixée à Roanne, dont les chaînes produiront en moyenne entre 12 et 15 MEPAC par an. Dans l’intervalle, des jalons majeurs émailleront le programme de développement. « La profondeur des travaux est un peu différente selon les industriels. Le gros du travail se situe essentiellement chez Nexter et son sous-traitant direct sur ce dossier, Thales LAS, » nous précise-t-on.

 

Un prototype d’ici 2022

Parmi les jalons contractuels essentiels, le plus important sera inévitablement la revue critique de définition (RCD) entre la fin de l’année 2021 et début 2022. C’est lors de cette RCD que seront menées les dernières boucles d’ingénierie et que seront fixés les éléments documentaires. De la réussite de cette évaluation découlera la notification de la production des 54 Griffon MEPAC.

Les deux années de développement à venir ne seront pas de trop au vu des contraintes imposées par cette variante, pourtant basée sur une plateforme arrivant à maturité. « Concrètement, la caisse du Griffon devra être entièrement redéfinie et requalifiée en y intégrant le mortier 2R2M de Thales, » explique Nexter. Ce système d’arme pèse plus d’une tonne et a été conçu il y a plus de vingt ans selon les standards normatifs et technologiques de l’époque. Son intégration sur un véhicule moderne demandera une refonte totale de la caisse afin de s’assurer de la résistance de l’ensemble du système aux IED et mines terrestres, entre autres menaces récurrentes.

Vu de l’extérieur, il sera néanmoins pratiquement impossible pour l’œil non averti de différencier une variante VTT d’une variante MEPAC. D’après le groupe versaillais, « les exigences du marché EBMR et de l’environnement Scorpion indiquent en effet que l’aspect extérieur du Griffon doit être commun à toutes les variantes. Cette logique doit répondre à l’hypothèse selon laquelle l’adversaire lambda doit être dans l’impossibilité de définir précisément la variante à laquelle il fait face, l’empêchant de discriminer les cibles à haute valeur ajoutée ».

Restent une poignée d’interrogations en suspens, à commencer par l’opportunité de conserver ou non la trappe arrière de la variante principale Griffon VTT. « La distorsion sera supérieure en raison de la présence de la trappe de toit. Pour s’assurer d’une résistance optimale, il est notamment question de remplacer la trappe par une porte, ce qui, selon les premiers calculs, permettrait d’améliorer la rigidité de la caisse, » relève-t-on chez Nexter.

 

 

Le Griffon MEPAC en position de tir (Crédit : GME Scorpion)

Le Griffon MEPAC en position de tir (Crédit : GME Scorpion)

 

L’aménagement de l’habitacle pour défi majeur

« L’aménagement est certainement un défi majeur. Il devra à son tour être totalement repensé pour répondre aux contraintes réglementaires d’ergonomie et de sécurité des équipements et de l’équipage, » établit Nexter. Quand un Griffon VTT Félin est conçu pour transporter 10 militaires équipés (7 combattants Félin, pilote, tireur, chef tactique), le MEPAC n’accueillera lui qu’un équipage réduit de quatre soldats, à savoir le pilote, le chef de pièce et deux servants. Le chef basculera du poste avant du véhicule lors des phases de roulage, à une position située à l’arrière pour commander la mise en batterie et le tir. À l’image du Griffon VTT, la communication directe entre l’avant et l’arrière du véhicule sera maintenue. De fait, les spécifications requièrent que « le chef de pièce puisse en toute logique conserver une visibilité ‘physique’ sur les deux servants lorsque le mortier fait feu ». La réduction de l’équipage de cinq à quatre membres aura par ailleurs permis de libérer un volume appréciable permettant l’emport de munitions supplémentaires. « Au final, le Griffon MEPAC sera en mesure d’emporter, à titre d’illustration, plus du double de la dotation d’un canon automoteur CAESAR, » annonce Nexter.

À charge également du GME de répondre à la question de la protection de l’équipage et des sous-systèmes, tant des effets du tir en espace semi-clos que vis-à-vis d’éventuels ennemis. « Une fois ouverte en phase de tir, la trappe de toit créera un échange avec l’extérieur, exposant quelque peu les servants au ‘monde extérieur’. L’évacuation des fumées de tir avait déjà été l’objet d’études préliminaires menées par la DGA. C’est une question qui se profile et qu’il faudra traiter impérativement pour respecter les standards. L’onde de choc créée lors du tir, enfin, aura été une problématique menée dès la phase d’appel d’offres par chacun des membres du GME, » énumère Nexter. Du côté de Thales et d’Arquus, l’accent sera mis sur le durcissement des boîtiers contenant l’optronique et les systèmes de communication, ainsi que d’une partie de la chaîne cinématique et du tourelleau. Un impact aujourd’hui modélisé sur base de calculs, phase théorique nécessairement suivie d’essais une fois le premier prototype livré.

Menacé de perdre la moitié de sa dotation, le Fonds européen de défense jouera son avenir le 20 février prochain

Menacé de perdre la moitié de sa dotation, le Fonds européen de défense jouera son avenir le 20 février prochain

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De ma terre jusqu’au Sahel

De ma terre jusqu’au Sahel

Par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 13 janvier 2020

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

Le 11 novembre dernier a été inauguré à Paris un monument en mémoire des soldats « morts pour la France » loin de leur pays depuis 1963. Si on examine maintenant le contexte dans lequel sont morts les 549, et hélas bientôt 562, soldats dont le nom y est inscrit, on s’apercevra que presque tous sont tombés en luttant non contre des États, mais contre des organisations armées. Nos ennemis sont le plus souvent des sigles, Frolinat, Polisario, GUNT, FLNC, FPR, pour ne citer que ceux que nous avons combattus en Afrique et désormais, pour ne considérer toujours que ce continent, nous nous battons contre Ansar Dine, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), la katiba Macina et la katiba Al-Mourabitoune réunies dans Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) ainsi que l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS).

Ces organisations ennemies, autant les appeler par le nom parfois changeant qu’elles se donnent et non par l’appellation « Groupes armés terroristes » qui ne veut pas dire grand-chose, abstrait le problème, le réduit à ce qui n’est qu’un mode d’action et en limite la solution à l’éradication. Ces gens-là ne sont pas de simples psychopathes qui n’ont envie que de semer la mort et la destruction, ce sont des acteurs politiques qui ont un projet, des plans et des instruments pour imposer leur volonté. Ils ne viennent pas non plus d’une autre planète, mais d’un contexte local complexe. Considérer tous ceux qui portent des armes dans leurs rangs comme de simples alter ago de ceux qui ont attaqué Paris le 13 novembre 2015 est une simplification grossière et trompeuse.

Nous leur faisons la guerre pour deux raisons. La première, très simple, est que ce sont eux qui nous l’ont déclarée, et ce dès 1995 lorsque ce qui deviendra plus tard AQMI a organisé une série d’attentats en France, envisageant même de fracasser un avion de ligne au cœur de Paris, puis avec d’autres groupes ont entrepris de nous harceler dans le Sahel en tuant nos ressortissants ou en les prenant en otages. Il y a plusieurs manières de faire la guerre et à l’époque, on s’était contenté de se protéger de leurs actions, sur le territoire métropolitain d’abord par un dispositif juridico-policier dont on ne percevait pas encore les failles, et sur place au Sahel par l’action ponctuelle de nos forces clandestines ou spéciales. Cela pouvait suffire pour contenir la menace pour nous, mais pas pour certains États de la région.

C’est là qu’intervient la deuxième raison. Nous nous engageons au combat parce qu’on nous le demande, et nous acceptons parce que nous avons des accords de Défense, des paroles à respecter et surtout des intérêts à défendre. Quand on n’a qu’un marteau comme outil d’analyse, on ne voit que des clous. Quand on ne voit que de l’exploitation capitaliste partout, on cherchera immédiatement le pétrole, les minerais, les projets de gazoduc, qui seuls peuvent justifier une intervention militaire. Ce n’est pas absurde, il est légitime qu’un État défende ses intérêts économiques. Malheureusement, c’est rarement le cas pour la France. D’expérience, la plupart du temps nos engagements militaires s’effectuent dans des endroits où il n’y a pas grand-chose « à gagner » et s’il y en a, nous savons très mal en tirer des dividendes. Il y a certes un peu d’or au Mali et au Burkina Faso, mais il n’est pas exploité par des sociétés françaises, sans doute le résultat des interventions australienne et canadienne dans la région. Il y a aussi un peu d’uranium au Niger, 4 % de la production mondiale, que nous exploitons sans qu’il représente plus depuis longtemps un approvisionnement stratégique. S’il l’était encore vraiment, il aurait suffi d’envoyer nos troupes autour de cet uranium et nous serions tranquilles.

Bien plus simplement, parmi les intérêts à défendre il y a des ressortissants à protéger, 6 000 au Mali par exemple en 2013. Bien plus sûrement encore, il y a la vision qu’à la France de sa place et de son rôle dans les affaires du monde, et une facilité d’engagement inédite dans les démocraties puisqu’il suffit que le président de la République le décide. Nous intervenons aussi parce que nous sommes parmi les rares à pouvoir le faire et accepter que nos soldats meurent au combat. Tout cela donne 170 interventions militaires depuis 1963, dont un certain nombre en soutien d’États faisant appel à nous pour les aider à lutter contre des organisations armées.

Le Mali en fait partie. Il fermait les yeux jusque-là sur AQMI, mais il n’a pu cacher son impuissance lorsque des mouvements plus locaux, Touaregs d’Anse Dine ou Arabes maliens du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) se sont associés à Al-Qaïda pour former en 2012 un califat non proclamé dans le nord du pays. Ces trois organisations représentaient à peine plus de 3 000 combattants, peu en soi, mais une superpuissance face au vide l’État malien et la lenteur interminable de constitution de la force interafricaine, la Mission internationale de soutien au Mali (MISMA), qui était censée pallier cette faiblesse. Le risque était grand, non pas forcément d’un prise de Bamako par quelques centaines de combattants, mais d’une déstabilisation générale, d’un chaos sur lequel des jihadistes auraient pu ensuite prospérer avec des conséquences certaines sur les pays voisins, dont la Côte d’Ivoire où pour le coup les intérêts français sont beaucoup plus importants, et des conséquences indirectes possibles sur l’Europe proche.

La dernière fois que nous sommes intervenus militairement directement contre des organisations armées en Afrique, c’était en 1978, dans ce qui était à l’époque au Zaïre, mais surtout au Tchad avec l’opération Tacaud. Tacaud s’est mal terminée puisque nous avons été incapables d’empêcher le pays de basculer dans le chaos surtout à partir du moment où le gouvernement français de l’époque a cessé d’utiliser ses soldats pour combattre. Depuis, lorsque nous sommes intervenus en guerre en Afrique, nous l’avons fait en « appui et soutien » des armées locales qui elles, menaient le combat en première ligne. Cela réussissait parfois, cela échouait plutôt, le succès reposant presque entièrement sur la valeur de ces armées locales, elle-même souvent liée à celle de leur État, de sa légitimité, de son autorité, de son honnêteté. Lorsque les États et donc leurs armées étaient de manière persistante plus faibles que leurs adversaires, nos conseillers, nos avions, nos canons, nos équipements, n’ont fait que retarder une défaite inéluctable. Nous avons cessé cette pratique avec l’opération Noroît au Rwanda en 1993 et cessé alors pour un long temps de faire la guerre en Afrique.

Depuis nous n’avons mené que des missions sans ennemis en espérant ainsi que l’on n’en aurait pas, soit des missions d’interposition, soit des « opérations de stabilisation ». À chaque fois que l’on pouvait, on cachait le drapeau français derrière le drapeau européen des missions EUFOR, ou celui des Nations-Unies, parfois des missions interafricaines. Tout était bon pour agir sans être visible et sans prendre trop de coups, même si cela ne fonctionnait pas beaucoup. Ne pas vouloir d’ennemis n’empêche pas d’en avoir ponctuellement et nos soldats de tomber aussi dans ces opérations. Cette période s’est presque terminée en 2011 avec l’intervention discrète des forces françaises au profit des forces du président ivoirien élu Ouattara contre celles de Laurent Gbagbo. Il y eu encore l’opération Sangaris en République centrafricaine, une des plus difficiles, sans doute la dernière du genre avant longtemps.

L’intervention française de janvier 2013 au Mali renoue donc avec l’intervention directe au combat contre des organisations armées, témoignant de l’échec de toutes les autres formes. Cette opération Serval a été un remarquable succès, en grande partie justement du fait de la territorialisation de l’ennemi qui permettait de donner la priorité à l’affrontement force contre force et de fournir des résultats visibles. Pour être plus précis, on peut qualifier Serval d’« opération séquentielle », une forme d’intervention où on agit exclusivement contre la force armée ennemie en progressant d’objectif en objectif jusqu’au but final. Il suffit alors de regarder sur la carte la progression des petits drapeaux pour savoir dans quel sens va l’histoire. Les petits drapeaux français et alliés, les Tchadiens principalement, ont ainsi été placés sur Gao et Tombouctou libérées d’Ansar Dine et du MUJAO, puis sur la base d’AQMI dans la vallée de l’Ametettaï. Ajoutons que dans cette forme opérationnelle, la réponse à la question « pourquoi nos soldats meurent-ils ? » est claire et n’induit que rarement le doute puisqu’elle s’accompagne de résultats visibles.

Toute la difficulté de la lutte contre les organisations armées et parfois contre les États est de savoir où s’arrête ce qui suffit. Il n’y a que peu de capitulations et encore moins de destructions complètes. Il n’y a bien souvent que des situations plus ou moins acceptables. Villes libérées, bases détruites, 300 combattants jihadistes tués, la plupart des autres en fuite et incapables de monter des opérations d’ampleur sous peine d’être frappés, à la fin de 2013 le corps expéditionnaire français avait accompli sa mission. Il aurait été possible de le retirer quitte à revenir plus tard en cas de besoin. C’est ce que nous avons fait au Tchad en 1972 après avoir vaincu, mais non détruit le Front de libération nationale.

Nous avons préféré rester dans une guerre dont la forme basculait de la forme « opération séquentielle » à celle d’« opération cumulative», des Échecs au jeu de Go. Cette fois pas de drapeau à planter sur des villes libérées, pas de batailles, mais une multitude de petites actions isolées dont on espère qu’elles finiront par faire émerger après des années l’« État final recherché ». C’est la forme utilisée par toutes les organisations armées clandestines avec de la guérilla, des sabotages, de l’action auprès des populations, des attentats terroristes éventuellement. C’est un pointillisme que pratiquent aussi généralement ceux qui les combattent, par des raids, des frappes, des actions civilo-militaires, etc. C’est beaucoup plus long et ingrat que les opérations séquentielles. Les combats y ont moins d’ampleur, mais sur la longue durée, ils finissent par faire beaucoup plus de morts dans nos rangs, des morts que l’on a du mal cette fois à associer à des bilans concrets, ce qui induit le doute et l’accumulation du doute induit le sentiment d’enlisement alors que l’enlisement est inhérent à ce type d’engagement.

Le passage de Serval à Barkhane en 2014 consacrait ce changement de forme, inévitable du fait du succès même de la première opération qui interdisait désormais aux organisations ennemies de paraître en grand quelque part sous peine de destruction. Cette forme faite de coups, de frappes et de raids pouvait être menée depuis la périphérie du Mali, depuis des bases solides. Il fut décidé au contraire de maintenir un corps expéditionnaire dans et autour de Gao en attendant la relève par d’autres forces, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) d’abord puis surtout les Forces armées maliennes (FAMa).

Cette relève, comme c’était hélas prévisible, n’est pas venue. La MINUSMA, 13 000 soldats et un budget d’un milliard d’euros par an, s’est avérée aussi inefficace et peu utile que toutes les autres opérations des Nations-Unies, et la Mission européenne de formation des FAMa, succédant à un programme équivalent américain, s’est révélée largement stérile. Là encore 13 000 soldats ont été formés où reformés en six ans au camp de Koulikoro près de Bamako, avec un effet pratiquement nul car le problème premier des FAMa n’est pas technique, mais leur adossement à un État failli et corrompu.

Une bonne stratégie recherche le centre de gravité de l’ennemi, ce qui fait sa force, et s’efforce ensuite de le détruire ou moins de le réduire au maximum. Or, le centre de gravité des jihadistes n’est pas leurs chefs ou leurs quelques milliers de combattants au total. Quand nous les éliminons au rythme moyen d’un tous les deux jours, ils se renouvellent, preuve que le problème est plus dans la cause de leur existence que dans cette existence même. Le centre de gravité des jihadistes est à Bamako. Ce qui fait la force de nos ennemis sur place, c’est l’incapacité de l’État malien à établir une paix durable avec les Touaregs, à faire venir son armée ou la police dans les villages qui appellent à l’aide, à rendre la justice entre les éleveurs du centre du pays, à empêcher par voie de conséquences la création de milices communautaires qui vont à leur tour provoquer des exactions contre cet Autre qui est forcément à la source des problèmes. Il apparaît comme une administration corrompue et inefficace face à des organisations qui, elles, rendent la justice, éduquent parfois, font la police et payent leurs combattants.

Et c’est ainsi que l’on a laissé nos soldats au milieu d’une situation qui ne pouvait que se dégrader tant que l’échelon politique malien ne prenait pas ses responsabilités, ce qu’il n’a jamais fait. Peut-être que notre présence y a même contribué. Pourquoi faire des efforts difficiles pour résoudre les problèmes internes ou pour combattre vraiment les jihadistes quand on est protégé dans son existence par les soldats français ? Pourquoi changer quand la persistance des problèmes incite à une aide internationale de plusieurs milliards d’euros dont peu arriveront dans les villages ? Atout supplémentaire, les Français peuvent faire d’excellents boucs émissaires lorsque les problèmes ne sont pas résolus.

La situation s’est donc finalement et forcément dégradée, avec une accélération cette dernière année, contaminant par effet domino, le Burkina Faso voisin, à l’État tout aussi défaillant, et même le Bénin, où deux soldats français sont tombés aussi.

En l’état actuel des choses, il n’existe que trois options pour la France.

La première est le maintien en l’état. On peut rester ainsi en espérant que les choses vont finir magiquement par s’améliorer, qu’un sursaut national va donner des forces nouvelles au Mali et au Burkina Faso. Le plus probable est au contraire le basculement dans une situation complexe incontrôlable, la raison de l’échec de Tacaud au Tchad en 1979-1980, et comme à l’époque, de prendre pour rien des coups y compris de la part de ceux que l’on est censé défendre, et ce jusqu’au repli inévitable. Tout ce qu’on peut espérer est que le chaos reste localisé, comme ce fut le cas au Tchad, et qu’une forme d’équilibre s’instaure et d’un point de vue militaire puisse fournir à nouveau des objectifs clairs que l’on puisse attaquer depuis l’extérieur.

On peut décider de replier dès à présent les forces du Mali pour se redéployer ailleurs, sensiblement faire ce qu’il aurait été possible de faire à la fin de Serval mais désormais dans une ambiance de défaite. Ce serait sans doute redonner de la liberté d’action aux jihadistes et nourrir de nouvelles accusations, d’abandon cette fois, succédant à celle de trop grande présence. Mais cela peut être considéré comme un signal fort au Mali et susciter par peur ce sursaut national. Au pire, là encore, il sera toujours possible d’attaquer depuis la périphérie.

On peut décider au contraire, un renforcement, à la manière du « sursaut » américain en 2007 en Irak. Pour que cette option ait une réelle influence, il faut des renforts en nombre significatif mais aussi de nouvelles méthodes. On peut doubler le nombre d’avions Rafale et d’hélicoptères Tigre au Sahel, on peut y ajouter des drones armés, cela permettra de plus et mieux frapper, mais cela ne suffira pas. Ce qui manque réellement au Mali et au Burkina Faso, ce sont des combattants, des bataillons motivés, compétents, bien commandés, qui puisse surpasser l’ennemi sur son propre terrain avec l’appui de la population et non contre elle, à l’instar des huit Groupements spéciaux d’intervention mauritaniens (GSI) qui tiennent la frontière désertique avec le Mali.

Ces bataillons ce ne sont pas les armées européennes qui vont les fournir, on n’y pratique plus le risque et le combat sauf chez les Britanniques et chez nous. Nous pouvons éventuellement en fournir quelques-uns si on se désengage des opérations dont le premier « public visé », opinion publique, Etats-Unis, États locaux, n’est pas l’ennemi. Du point de vue opérationnel ce serait plus efficace, mais délicat politiquement. Le vrai renforcement ne peut venir que de la région, de la force commune G-5 Sahel bien sûr, la solution annoncée depuis quatre ans et qui comme toutes les forces interafricaines bute toujours sur le byzantinisme de son financement. Un mandat des Nations-Unies faciliterait les choses, étrangement il ne vient pas. Il peut venir surtout du Mali, du Burkina Faso et du Niger. En réalité, la seule solution serait, comme dans le passé au Tchad, au Dhofar ou en Irak, que l’État malien laisse provisoirement sous commandement et contrôle étroit étranger des soldats locaux, réguliers, irréguliers, étrangers mercenaires, peu importe pourvu qu’ils soient motivés pour combattre. Mais bien entendu, pour de multiples raisons qui n’ont rien d’opérationnelles cela est difficilement concevable.

Le plus probable est donc que la guerre dure longtemps et que l’on évoque encore régulièrement des solutions destinées à montrer que l’on fait quelque chose, mais qui n’affectent pas profondément le cours des choses, pour finalement improviser dans l’urgence lorsque la catastrophe viendra.

Avec les geeks en treillis de la « 7 »

Avec les geeks en treillis de la « 7 »

 


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Des lignes de code incompréhensibles pour le non-initié se succèdent sur l’écran d’ordinateur du sergent-chef Quentin, l’un des « geeks en treillis » œuvrant au sein de la très discrète 785e compagnie de guerre électronique (785e CGE) de l’armée de Terre. Nul HK 416F ni VBCI pour ces soldats numériques, dont l’arsenal repose avant tout sur leurs dix doigts, un clavier et une réelle passion pour l’informatique. Qui sont-ils ? Que font-ils ? Éléments de réponses en compagnie de trois d’entre-eux venus promouvoir leur unité lors de la Fabrique Défense, organisée la semaine dernière à Paris.

 

Il fallait quelque peu explorer les recoins de la Fabrique Défense avant de tomber nez à nez avec le stand occupé par la 785e CGE. C’est en effet peu dire si la discrétion est dans l’ADN de cette unité soixantenaire basée depuis 2012 à proximité du pôle COMCYBER de Rennes. Contrairement à la 807e compagnie de transmissions (807e CTrs), spécialisée dans la cyberdéfense et inféodée au COMSIC, la 785e CGE reste subordonnée au commandement du renseignement de l’armée de Terre (COMRENS) de Strasbourg. Ses missions recouvrent trois pôles de compétence, que sont la sécurité informatique, les ondes électromagnétiques et le développement et l’intégration, ce dernier visant notamment à « intégrer tout le matériel que nous créons dans des boîtiers, des châssis, voire dans des contenants spécifiques créés grâce nos imprimantes 3D, tel qu’un faux caillou, » explique l’adjudant Nicolas.

La 785e CGE compte une centaine de militaires, dont une grande majorité de sous-officiers et de 10 à 15% de femmes. Hormis une réelle fibre de l’informatique, seul le niveau baccalauréat est requis pour entrer à l’École des sous-officiers (ENSOA) de Saint-Maixent-l’École, puis à l’École des transmissions (ETRS) de Rennes afin d’être formé dans une spécialité. « Ce cursus est surtout une porte d’entrée pour notre métier. Nous sommes sous contrat avec des sociétés et organismes civils pour approfondir le cycle de formation, dont CentraleSupélec, » ajoute l’adjudant Nicolas. Autodidactes accomplis, les militaires de la 785e CGE se forment également au quotidien entre deux déploiements en OPEX ou au sein de l’opération Sentinelle.

Bien qu’elle n’ait pas vocation à être « opexée », la 785e CGE réalise néanmoins de courtes missions à l’étranger. Unité d’expérimentation et d’audit, ses missions ne sont pas à caractère offensif et concernent essentiellement le soutien des « tours d’horizon électromagnétiques », spécialité du 54e régiment de transmissions (54e RT). À savoir, la détection et l’interception de toutes les émissions de l’ennemi sur zone. « Nous ne suivons pas le principe de rotation opérationnelle des autres régiments. Nous ne partons que pour des missions de courte durée, généralement d’un à deux mois, » détaille le sergent Aurélien. Son action sur le théâtre se résume dès lors à développer et fournir des solutions aux régiments de transmission, qui les déploieront eux-mêmes par la suite. « Notre objectif sera en priorité de répondre au besoin d’une expertise professionnelle qui ne serait pas déjà présente sur le théâtre. Les personnels déployés vont requérir notre avis et notre expérience de spécialistes pour résoudre une problématique en passant par des outils et techniques peu ou pas utilisés au sein de l’armée de Terre, » précise-t-il. En moyenne, une dizaine de MCD de ce type sont réalisées tous les ans.

 

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Desdites missions opérationnelles, nous n’en saurons pas beaucoup plus, la 785e CGE étant tout particulièrement attachée à sa discrétion. Tout au plus, l’adjudant Nicolas accepte de nous décrire un exemple de scénario, sujet d’un atelier présenté dans le cadre de la Fabrique Défense. « Prenons le cas d’un réseau Wifi rencontré en mission, susceptible de transmettre des données et que l’on ne saurait brouiller faute de matériel adéquat, » suggère-t-il. Sur base d’une simple radio logicielle achetée à 200€ sur internet et d’un logiciel open source, les militaires de la 785e CGE vont eux-mêmes créer des scénarios de brouillage pour déterminer de quelle manière l’attaquant est susceptible d’opérer, ce qui permettra ensuite de suggérer des solutions de protection des réseaux Wifi aux Forces. Le principe est le même pour d’autres dispositifs usuels, telle qu’une simple télécommande de garage. La radio logicielle va de ce fait parvenir à enregistrer le signal afin de pouvoir le réémettre par la suite. « Ce ne sont pas nécessairement des cas d’utilisation concrets, » temporise l’adjudant, qui justifie ce type de manoeuvre par la nécessité « d’attaquer pour mieux comprendre comment se défendre ». Les données récoltées viendront par après aider les régiments de transmission à mieux détecter les tentatives de brouillage. Pour acquérir les outils nécessaires, la « 7 » dispose d’une enveloppe budgétaire annuelle dont l’étendue « relève davantage du régiment ».

La plupart du temps, la 785e CGE reste cantonnée au territoire métropolitain. Elle est par exemple chargée de tester le matériel déployé par le 54e RT, composante « guerre électronique » du COMRENS. C’est à eux que revient la tâche d’examiner pratiquement toutes les antennes et autres nouveaux matériels de transmission perçus auprès d’opérateurs civils avant leur déploiement. Leur évaluation – tant positive que négative – est ensuite transmise aux régiments, qui définiront en conséquence les règles d’usage du matériel acquis.

 

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Hormis l’évaluation et les « penetration tests », la 785e CGE s’acquitte d’une tâche supplémentaire de sensibilisation aux risques informatiques auprès des Forces, à commencer par Saint-Maixent. « La sécurité repose non seulement sur de l’informatique pure, mais aussi sur des règles humaines qu’il faut apprendre à respecter. C’est généralement là que la chaîne de sécurité ‘casse’, » relève le sergent-chef Quentin. Le réseau Intradef et ses 200 000 utilisateurs, par exemple, est souvent l’objet de remontées d’alertes en raison, entre autres, d’une clef USB non vérifiée connectée sur un ordinateur des Armées. « Nous énumérons et démontrons des cas concrets de bonnes habitudes à développer en matière de sécurité informatique, sur base d’évènements réels répertoriés au jour le jour par nos équipes, » souligne le sergent-chef Quentin. La veille est donc un enjeu majeur pour la « 7 », dont les membres décortiquent chaque jour la presse spécialisée pour maintenir leur connaissance des questions cyber. Parmi les exemples récurrents, l’affaire Strava survenue en janvier 2018. Ce « Facebook des sportifs » dévoilait le positionnement de soldats américains et français en zone de conflit, forçant les Armées à rappeler les troupes à l’ordre quant à l’utilisation d’applications dotées de la géolocalisation en contexte opérationnel.

Le volet sensibilisation repose aussi sur des démonstrations pratiques « durant lesquelles nous allons montrer en direct ce qu’un pirate informatique est susceptible d’utiliser comme vecteur, aussi communément admit soit-il ». Exemples « maison » à l’appui, avec ce « chauffe-tasse USB », article publicitaire parmi d’autres distribués par centaines lors des salons et autres évènements publics. En apparence inoffensif, ce chauffe-tasse recèle en réalité un mouchard, une carte électronique Arduino acquise dans le commerce et capable de prendre le contrôle de votre ordinateur par l’entremise du port USB. Le second axe de vigilance découle de la prolifération des tablettes et téléphones portables au sein des Armées. « L’un des réflexes les plus dommageables revient simplement à recharger son téléphone portable au départ du port USB d’un ordinateur professionnel, démultipliant les risques d’infection, » note le sergent-chef Quentin. « L’autre effort de prudence à intégrer impérativement relève des droits que nous conférons aux applications mobiles sans nécessairement les lire en détail avant le téléchargement. Votre application a-t-elle réellement besoin de tout savoir ? C’est la première question à se poser avant chaque téléchargement, » indique le sergent Aurélien.

La bataille décisive, mythe ou réalité ?

La bataille décisive, mythe ou réalité ?

Par le Colonel Gilles Haberey, chef d ’état-major du CDEC – Revue de tactique générale –

« Le général qui se lance dans la guerre (…) avec  la certitude qu’il peut et qu’il doit anéantir l’adversaire jettera tout dans la balance dès la première bataille en espérant qu’il emportera toute la décision ». Carl von Clausewitz

 

La guerre est un phénomène durable des relations internationales où l’affrontement des volontés politiques s’exprime sur un large spectre d’activités. Pour autant, sa forme la plus emblématique est d’ordre physique et militaire, expression concrète et paroxystique de la force et de la violence. Il n’est donc pas étonnant que, dans l’histoire et l’imaginaire des nations, la bataille continue de constituer un moment clé. Ce concentré  de violence armée, ce lieu où s’entrechoquent volontés et moyens, occupe une place fondamentale tant il marque profondément la vie des civilisations. 

En effet, même si en la matière les contre­exemples existent, il n’en demeure pas moins que les rapports conflictuels entre peuples et nations se sont le plus souvent soldés sur le champ de bataille.

Or, comme les conséquences de ce moment extrême sont souvent radi­ cales pour les hommes comme pour les états, les dirigeants en charge du destin de la cité ont toujours cherché à maîtriser la complexité de la campagne militaire afin d’obtenir la victoire. Il n’est guère étonnant que la recherche des conditions de la destruction physique et de l’effondrement moral de l’adversaire ait irrigué au plus haut point les travaux et réflexions des plus grands stratèges, et en premier lieu de Carl von Clausewitz. Ce dernier consacre d’ailleurs, dans son œuvre « De la guerre » et plus parti­ culièrement dans un de ses livres majeurs baptisé « l’engagement », une analyse relative à l’importance de la bataille décisive. Celle­ci, par son caractère absolu et son effet politique – puisqu’elle est censée finaliser la séquence de guerre –, a pris, dès la parution de l’ouvrage, une dimension fondamentale dans la réflexion tactique et stratégique de ses lecteurs. Sacralisée, relativisée ou critiquée, cette notion n’a pas été sans peser sur la manière de comprendre et de conduire la guerre.

Aujourd’hui encore, il apparaît que l’idée-même de « bataille décisive » garde toute sa pertinence dans le sens où elle s’inscrit parfaitement dans le spectre étendu des formes de la conflictualité. À bien y regarder, au­delà des évolutions des formes de la bataille, et sous réserve d’une lecture large de la pensée clausewitzienne, il est aisé de constater qu’elle n’a rien perdu de son actualité tactique.

Incontestablement, il convient de considérer que cette approche de la « bataille décisive » prête à débat et peut paraître datée. En effet, en premier lieu, il est indubitable que Clausewitz est d’abord un penseur, fut-il brillant, marqué par son époque et que le concept peine à trouver des équiva­ lences exactes dans la réalité actuelle. Les chocs entre nations qu’il intègre comme références, même s’ils ne se limitent pas aux seuls affrontements d’armées symétriques1, sont profondément marqués par les empreintes frédéricienne et napoléonienne.  Or, à cette période, il convient de recon­ naître que la manœuvre tactique pensée et conduite par ces grands chefs militaires atteint une forme de perfection dans les liens entre bataille, campagne et guerre. Clausewitz, témoin et acteur de cette période, en vient notamment à formaliser l’idée qu’au terme d’une campagne longue ou non, l’atteinte directe ou indirecte du centre de gravité ennemi, moment hautement politique, se conclut par une bataille de haute intensité. En substance, le stratège allemand écrit dans « De la guerre »2 que « la destruction des forces ennemies est le principe primordial de la guerre et, dans l’action positive, la voie la plus directe vers le but. C’est fondamentalement dans le cadre de l’engagement qu’a lieu cette destruction des forces. Il faut de grands engagements pour obtenir de grands succès ». Partant du postulat que la guerre s’articule autour de trois objets que sont les forces militaires dans ses dimensions humaines et matérielles, le territoire et la volonté de l’adversaire, il paraît peu contestable qu’à cette époque, dans la majeure partie des cas, la destruction des forces armées, quelles que soient leurs formes et leurs modes d’action, constitue un préalable aux deux autres objets. Or, aujourd’hui, l’atteinte directe de la volonté de l’adversaire, par des voies militaires ou économiques, constitue un axe d’approche privilégié pour imposer sa volonté sans passer par le choc des armées. En témoignent par exemple les effets de l’emploi de l’arme nucléaire contre le Japon en 1945 qui n’est que la suite paroxystique de la campagne de frappes aériennes alliées sur le Japon et l’Allemagne et qui seront reprises contre le Viet Nam ou encore l’opération conduite par l’OTAN au Kosovo en 1999 qui ne visent pas les armées, mais les populations ou des cibles à haute visibilité ou emblématiques.

En second lieu, les formes de la bataille ont sensiblement évolué à compter du XIXe  siècle alors que la guerre entrait dans une phase de mutation, et il est désormais bien hasardeux d’imaginer retrouver à l’avenir des condi­ tions où deux armées se font face dans un espace limité : avec l’indus­ trialisation du phénomène conflictuel, l’augmentation exponentielle des effectifs et des arsenaux, l’extension géographique des espaces d’affronte­ ment et l’imprégnation des esprits par des idéologies totalitaires, politiques comme religieuses, la bataille est devenue plus consommatrice en moyens et en hommes, plus longue dans sa durée, étendue à l’échelle de régions entières : à titre d’exemple extrême, la bataille de Verdun dure du 21 février au 18 décembre 1916, sur 2 500 km2 et cause 700 000 tués, blessés et disparus3. Dès lors, la bataille est devenue multiple, fragmentée, moins localisable et les échelles tactiques et opératives tendent à se brouiller . Les notions de zone de contact ou zone de front sont plus complexes à identifier et il devient difficile parfois même de faire la part des belligérants, parfois nombreux et aux buts de guerre peu convergents voire évolutifs4. La fin des crises et guerres ne se solde plus systématiquement lors d’un engagement gagné ou perdu, car des acteurs refusent la sanction des armes en se réfugiant dans une succession de combats infra-tactiques5. Nous sommes donc loin de l’image traditionnelle de la bataille, et encore plus de la finalisation de la guerre par un acte guerre suprême qui confine au duel.

En dernier lieu, ériger la « bataille décisive » en concept absolu l’a, d’une certaine manière, rendu inaccessible à deux titres. D’une part, le risque est réel de considérer, à l’échelle des opérations, que la recherche de la rencontre constitue le « Graal » de l’action tactique. Cela reviendrait à admettre que la bataille doit constituer le moment ultime de la campagne et demande l’engagement de tous les moyens et de toutes les volon­tés, quelles qu’en soient les conséquences, avec une éventuelle montée aux extrêmes dans un choc frontal et meurtrier. Dès lors, une lecture rapide du concept d’anéantissement de l’adversaire6, comme ce fut le cas de l’école allemande portée par Moltke l’ancien et expérimentée par le maréchal Ludendorff, et la volonté de sanctionner rapidement les conflits compte tenu de leur coût humain et financier, est de nature à privilégier la rencontre hyperbolique dans la bataille. Les deux guerres mondiales ont hélas parfaitement illustré cette approche tactique7, semblant avoir invalidé la notion de «bataille décisive». D’autre part, l’irruption du fait nucléaire et sa théorisation dans le cadre d’une guerre devenue froide pourrait l’avoir rendu définitivement obsolète : en effet, aucun belligérant détenteur de l’arme atomique ne se mettrait en situation de prendre le risque de perdre sa souveraineté suite à un affrontement décisif : il faut donc considérer que l’escalade des chocs tactiques conventionnels pour­ rait rapidement se conclure par la menace de l’emploi de l’arme ultime. À moins que le déclenchement du feu nucléaire ne soit devenu l’unique « bataille décisive », postulat qui ne repose que sur la volonté de l’emploi8.

La « bataille décisive » clausewitzienne peine à trouver une application parfaite dans la conflictualité d’aujourd’hui. Pour autant, avant de statuer définitivement sur la disparition de ce concept, celui­ci mérite sans doute une analyse plus complète pour en définir les ressorts et les expressions et juger in fine de leur actualité.

D’un point de vue strictement pratique, il apparaît que cette notion a sans doute été pervertie par une lecture partielle ou orientée de Clausewitz. En effet, « la bataille décisive» s’inscrit dans un double contexte de « guerre illimitée », mais aussi de « guerre limitée ». Et le rapport de deux belligérants à l’affrontement ultime reste toujours au cœur des affrontements militaires, même si la forme de la bataille prend des aspects assurément nouveaux.

Dans la « guerre illimitée », les objectifs politiques ne peuvent être atteints que par la destruction totale de l’ennemi, et en particulier de ses forces armées. Ainsi, le plan de campagne vise, combat après combat, à obliger son adversaire à devoir placer l’ensemble de ses forces militaires en situation d’affrontement ultime, si possible en position de rapport de force inférieur, de sorte que cette dernière bataille annihile définitivement toute capacité à exercer la violence9. La « bataille décisive » trouve ici toute sa pertinence tant militaire que politique. Pour autant, elle ne couvre pas à elle seule la vision clausewitzienne de la guerre. Moins connue, une partie de l’œuvre du stratège s’articule aussi autour de la notion de « guerre limitée » : dans ce cas, il s’agit moins de détruire son ennemi que de l’obliger à négocier dans des conditions moins favorables qu’au début de la guerre. Une succession de batailles est de nature à faire évoluer les rapports de force, de sorte que seule la violence utile est mise en œuvre. Ainsi, si la « guerre limitée » est globalement celle qui prévaut dans un XVIIIe  siècle sensible aux équilibres européens10, elle trouve une nouvelle pertinence dans la stratégie de contrôle du phénomène guerrier par les deux superpuissances de la « guerre froide », avec des affrontements limi­ tés à des conflits périphériques. « Guerre limitée » et « guerre illimitée» sont donc bien les deux faces d’un même système stratégique d’autant plus souple qu’il s’adapte, dès la conception, à la définition des buts de guerre. Hans Delbrück, grand spécialiste d’histoire militaire et remar­ quable lecteur de l’œuvre de Clausewitz, est un des premiers analystes à relever que, selon les attendus politiques, le chef de guerre veillera à utiliser une force militaire dimensionnée au niveau de violence nécessaire, qu’il soit total ou maîtrisé. La « bataille décisive » n’est donc pas une fin en soi, mais une modalité pratique de l’objectif politique. 

Par ailleurs, il convient de ne pas perdre de vue que si « la bataille décisive » vise à créer la décision, c’est-­à­-dire mettre un terme à l’affrontement, elle ne s’impose pas forcément d’une manière identique aux deux belligérants. Trois types de relations sont à considérer:

 

  • les deux acteurs recherchent la bataille car ils estiment chacun être en mesure de l’emporter ;
  • les deux acteurs veulent éviter la bataille car pensant la perdre et attendent des temps plus favorables ;
  • l’acteur qui pense être le plus fort cherche à pousser son adver­saire à la bataille alors que ce dernier cherche à l’éviter à tout prix.

 

D’emblée, il apparaît donc que la perception qu’a chacun des belligérants du rapport de force est fondamentale dans la recherche ou l’évitement de la « bataille décisive ». La campagne, succession de batailles et de manœuvres, visera donc à ajuster les rapports de force, soit jusqu’à ce qu’un acteur dispose d’une suprématie permettant l’atteinte d’une décision par annihi­ lation (ce qui revient à conduire la guerre sous sa forme politique illimitée), soit jusqu’à créer les conditions d’une supériorité ponctuelle afin d’amener l’un des acteurs à négocier (guerre limitée). La « bataille décisive » n’est donc qu’une approche tactique des fins politiques. Si l’expression des deux premières postures s’avère aisée, le cas de l’évitement est particulièrement intéressant dans le sens où il s’inscrit parfaitement dans les mécanismes de guérilla ou d’insurrection. En effet, face à une armée moderne et bien équipée, l’insurgé n’a d’autre option, à moins de prendre le risque d’être défi­ nitivement détruit, que de refuser le combat symétrique pour s’inscrire dans une guerre aux multiples combats dont aucun ne sanctionne véritablement la conduite des opérations. Souple et agile dans ses configurations, l’ennemi se fixe pour objectif, en se plaçant au cœur des populations dont il fait souvent partie, d’épuiser son adversaire en refusant la « bataille décisive ». D’ailleurs, à chaque fois que des insurgés tentent le combat décisif sans disposer d’un rapport de force nettement favorable, l’échec militaire est patent – Cholet en octobre 1793, Na­San 1952 en Indochine, la « bataille du Têt » en 1968 au Viêt­Nam ou Daesh en Irak récemment en sont l’illustration. Le recours au terrorisme ou au harcèlement permet d’éroder le potentiel moral et physique de l’adversaire afin d’établir une nouvelle équation militaire et politique pour mieux négocier. Éventuellement, si l’un des deux partis devient assez puissant, il peut reprendre l’initiative et battre finalement son adversaire11. Le passage de la forme insurrectionnelle à la forme classique des armées est donc souvent une affaire de temps et de circonstance. L’actualité de la lecture clausewitzienne est donc attestée.

 

Au-delà des formes traditionnelles d’affrontements militarisés, il con­ viendra néanmoins d’intégrer de nouvelles formes de conflictualités naissantes de nature à emporter la décision sur le champ de bataille. La « bataille décisive » serait alors d’un autre ordre plus large que celui de la violence armée et de la destruction. Historiquement, il n’a pas été rare que des pressions politiques ou économiques transforment radicale­ ment une situation militaire pourtant victorieuse : la pression exercée par les deux superpuissances en 1956 sur la France et la Grande­Bretagne à l’occasion de l’opération de Suez. Mais l’idée propre aux théoriciens de la « révolution dans les affaires militaires » selon laquelle la supériorité technologique tuerait l’idée même de bataille grâce aux frappes de préci­ sion et à la « quasi­transparence » de la zone d’opérations offerte par les radars et les drones, montre ses limites : outre le fait que « brouillard » et « friction » constituent des facteurs non réductibles, la guerre au milieu des peuples rend complexe l’emploi de la technologie qui ne permet pas de contrebattre toujours efficacement la volonté des combattants, l’absence d’architecture formalisée de commandement, la versatilité des acteurs, l’intelligence tactique et le recours à la surprise, à la prise de risque, à l’irrationnel. D’ailleurs, la maîtrise technologique n’est pas l’apanage d’un seul camp : à titre d’exemple, aujourd’hui, compte tenu de la dépendance des armées occidentales aux technologies du numérique, le domaine cyber devient un enjeu majeur du champ de bataille. Concrètement, qui imagine de nos jours une division manœuvrer sans ses ordinateurs et outils de simulation ? Or, un virus informatique intégré par l’ennemi, aussi faible militairement soit­il, pourrait sans doute, plus sûrement qu’une frappe d’artillerie, immobiliser un poste de commandement et de nombreuses unités subordonnées. En dépit des précautions prises pour contrer ce type de menace, celui qui détruirait un système informatique de commandement ou brouillerait  des satellites n’obtiendrait-il pas d’emblée le rap- port de force de nature à gagner la « bataille décisive » ? Et que penser des frappes réalisées par des essaims de drones à faible coût contre des postes de commandement ou des bases logistiques  ?

La notion de « bataille décisive », si elle est comprise comme la sanction d’une campagne où se succèdent combats d’attrition – physique ou morale – jusqu’à atteindre la bataille ultime, demeure toujours pertinente. Si chaque acteur cherche, aujourd’hui encore, à écraser son adversaire pour mettre fin le plus définitivement possible à un phénomène toujours trop coûteux en vies et en équipements, l’histoire militaire, et plus largement les rapports conflictuels entre les nations, témoignent combien la guerre est avant tout un duel tragique où alternent, dans la durée, coups et parades. La pensée de Carl Von Clausewitz, parfois dénaturée, résume parfaitement cette complexité entre des formes illimitées et limitées qui doivent être considérées conjointement en termes de finalité et donc, in fine, de styles de manœuvre face à l’ennemi. Car si le fait nucléaire a rendu moins avérée la bataille dans sa forme classique, la guerre continue de s’exercer sous des formes multiples et en constante mutation qu’il convient de continuer à étudier, sans idéologie ni conformisme, sous l’angle du tacticien comme du stratège.

1   Clausewitz, contemporain des « petites guerres » du Tyrol ou d’Espagne, est assez bon historien pour ne pas méconnaître des formes alternatives de combat.

2   Livre IV.

3   Les batailles de Léningrad ou Stalingrad constituent d’autres illustrations.

4   Le conflit qui se déroule actuellement en Syrie en témoigne tout particulièrement.

5   Ce qui doit amener à relativiser les notions de victoire et de défaite à ce niveau.

6   Liée, dans cette extension qui dépasse la lecture originelle de Clausewitz, à la certitude de la suprématie du militaire sur le politique une fois que la guerre est engagée…

7   Une lecture exclusive de la pensée clausewitzienne a parfois amené à justifier des excès dans la préparation des forces et la conduite de la guerre, jusqu’à donner un socle concep­ tuel à la stratégie nucléaire de représailles massives.

8   Ce qui ouvre à un autre débat.

9   « À la lumière de toutes ces caractéristiques intrinsèques de la stratégie, nous estimons qu’il n’y a qu’un seul résultat qui compte : la victoire finale. En ce qui a trait à la guerre illimitée, nous ne devons jamais perdre de vue que la fin couronne l’œuvre. » Clausewitz.

10   Et au coût relatif à l’entretien d’une armée professionnelle dont les hommes sont difficiles à remplacer en cas de fortes pertes.

11   La guerre civile chinoise entre 1934 et 1949 ou encore la bataille de Dien Bien Phu illustrent parfaitement ce moment de bascule et d’accession à une forme de maturité organisationnelle, matérielle et tactique.