“Les exigences d’une dissuasion globale” : Nouvelle lettre ASAF 19/09/2019

Les exigences d’une dissuasion globale” : Nouvelle lettre ASAF 19/09/2019

 

Le terme dissuasion est souvent associé à celui de nucléaire et celui-ci présente un caractère de grande actualité en cette année du 30e anniversaire de la fin de la Guerre froide (1).

 "Les exigences d’une dissuasion globale" : Nouvelle lettre ASAF 19/09 à découvrir

Le terme dissuasion est souvent associé à celui de nucléaire et celui-ci présente un caractère de grande actualité en cette année du 30e anniversaire de la fin de la Guerre froide (1).

En effet les tensions, suscitées ou entretenues par les États-Unis avec la Corée du Nord et l’Iran, la rupture de l’accord sur les armes nucléaires à portée intermédiaire (INF) (2), sans parler des nouvelles menaces – cyber et spatiales – qui sont susceptibles de peser sur nos intérêts vitaux, replacent la notion de dissuasion sur le devant de la politique internationale.

La dissuasion ne peut être que globale sauf à être contournée

Les menaces auxquelles notre pays doit se préparer à faire face exigent de disposer de capacités dissuasives à vaste spectre. En effet, l’arme nucléaire, qui peut dissuader une puissance nucléaire ou conventionnelle disposant d’une armée puissante, ne dissuadera pas des groupes terroristes, des milices ou un pays ayant des ambitions territoriales limitées loin d’Europe.
La dissuasion ne doit donc pas être seulement nucléaire mais aussi classique.

La France dispose aujourd’hui de capacités nucléaires crédibles : deux composantes – sous-marine et aéroportée – dont la fiabilité est régulièrement testée ; les armes le sont grâce à la simulation que permet le laser mégajoules, les vecteurs portant les charges et les leurres sont renouvelés à un rythme tel qu’il garantit les capacités de pénétration à travers les défenses adverses ; enfin les équipages sont entraînés et évalués lors d’exercices réguliers dont nombre d’aspects demeurent confidentiels. Le raid d’une durée de 11h30 effectué cette année par l’armée de l’Air de l’île de la Réunion jusqu’en Métropole à l’issue duquel un missile de croisière fut tiré avec succès dans le sud-ouest de la France conforte la crédibilité de cette composante au même titre que les patrouilles de SNLE effectuées sans discontinuité depuis le 21 mars 1972, date de la 1ère patrouille du Redoutable.

Mais la palette dissuasive doit être complétée par des capacités de frappe conventionnelle puissante et à longue distance.
La France dispose du Rafale équipé de missiles de croisière air-sol à charge conventionnelle et, depuis peu, de frégates multimissions (FREMM) et bientôt de sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) équipés de missiles de croisière navals (MdCN) d’une portée de plus de 1 000 km avec une précision métrique.
Enfin une dissuasion classique complète exige de pouvoir projeter rapidement une force interarmées puissante sur une zone éloignée soit pour renforcer des forces prépositionnées, soit pour mener une opération de rétorsion visant à restaurer une situation et la dissuasion en montrant sa force et sa détermination à agir par les armes, le cas échéant dans la durée.

Outre le nombre des personnels et le volume des matériels ainsi que leurs caractéristiques, ce sont la qualité des hommes et des femmes des Armées, leur niveau d’entraînement individuel et collectif, leur moral, leur sens du devoir, leur esprit de sacrifice qui concourent directement à la crédibilité de cette dissuasion globale.

La crédibilité de la dissuasion repose autant sur les capacités opérationnelles que sur la détermination des décideurs politiques et la cohésion de la Nation

Tout système de forces n’a de valeur que s’il est animé par la volonté politique et soutenu par la Nation. La crédibilité de la dissuasion repose sur ces deux autres piliers.

En France, le président de la République est le chef des Armées. C’est à lui que revient la décision d’emploi de l’arme nucléaire s’il estime que les intérêts vitaux sont menacés. Cette notion d’intérêts vitaux, jamais définie, pourrait inclure non seulement l’intégrité du territoire mais aussi celle de ses dispositifs spatial et informatique qui fondent aujourd’hui et plus encore demain l’indépendance de la Nation et la vie de la population (eau, énergie, …).
Cette crédibilité politique doit être validée au quotidien par la détermination dont doit faire preuve le chef de l’État pour tout ce qui a trait aux fonctions régaliennes.
Quelle crédibilité peut avoir un chef d’État s’il accepte l’existence de zones de non droit ? Que l’intégrité territoriale soit, de fait, remise en question dès le temps de paix par des citoyens ?
Qu’une minorité activiste puisse vivre hors la loi et dans une quasi impunité ?

Mais la population a également toute sa place dans la valeur de la dissuasion d’autant qu’il n’y a pas d’armée forte et de Défense crédible sans une nation unie, soudée et déterminée à rester indépendante. Elle doit le montrer à chaque occasion. À cet égard, les attentats ne doivent pas seulement susciter des vagues d’émotion mais inciter à mettre en œuvre des mesures à la hauteur du défi. La Nation doit accepter ces contraintes comme elle accepte les efforts financiers qu’elle fait pour disposer de forces armées bien équipées et toujours disponibles.

La France a une ambition à vocation mondiale et des responsabilités particulières. Elle doit en priorité remettre à niveau ses capacités militaires de dissuasion et d’action. Le président de la République a rappelé que les engagements budgétaires retenus dans la LPM seront rigoureusement respectés.
Mais il faut aussi qu’il s’engage sur la disparition des zones de non droit et la restauration de la cohésion nationale faute de quoi sa crédibilité et celle de la dissuasion seront considérablement amoindries.

 

La Rédaction de l’ASAF
www.asafrance.fr

 

La France évoque une initiative « coordonnée » avec les États-Unis pour assurer la sécurité dans le détroit d’Ormuz

La France évoque une initiative « coordonnée » avec les États-Unis pour assurer la sécurité dans le détroit d’Ormuz

http://www.opex360.com/2019/09/07/la-france-evoque-une-initiative-coordonnee-avec-les-etats-unis-pour-assurer-la-securite-dans-le-detroit-dormuz/

Dans l’incroyable caverne des sous-marins nucléaires

Dans l’incroyable caverne des sous-marins nucléaires

Grand angle – Réputés invulnérables, ces monstres des mers continuent à fasciner. Reportage à Cherbourg avant l’arrivée sur les écrans, du film «Le chant du loup».



Par 24heures.ch – Publié le 16 février 2019

On appelle la «nef» le gigantesque atelier couvert de cinquante mètres de haut, mais n’entre pas qui veut dans cette cathédrale industrielle. C’est ici, sur le chantier d’assemblage de Naval Group, à Cherbourg (F), que s’achève, sous haute protection, la construction du sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) Suffren, premier d’une série de six prévus dans le cadre du programme Barracuda, dont le coût total avoisine 9 milliards d’euros.

L’été prochain, le Suffren, long tube de 99 mètres (pour 8,8 mètres de diamètre) à la carapace noire et lisse, sera mis à l’eau. Des «marcheurs», sorte de mille-pattes mécanique géant sur lequel repose le submersible de 5000 tonnes, déplaceront celui-ci très lentement sur une centaine de mètres jusqu’au bassin où il sera mis à l’eau et subira une batterie de tests. Ensuite, après plusieurs mois d’essais en mer, le SNA sera remis à la marine nationale française en été 2020, avec trois ans de retard par rapport au calendrier initial.


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Trois autres sous-marins de la classe Suffren – le Duguay-Trouin, le Tourville et le De Grasse – seront livrés durant la période de la loi de programmation militaire (2019-2025). Le cinquième SNA de la série, le Rubis, a été commandé en mai. Le sixième, le Casabianca, le sera cette année pour être livré en 2029. Ils devraient rester en service jusqu’en 2062.

70 jours d’autonomie

Depuis 1899, la France a construit 107 sous-marins, dont 16 nucléaires. Ces derniers ont tous été assemblés dans cette vaste nef Maxime-Laubeuf, du nom d’un illustre ingénieur naval: six sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la classe Redoutable (en service jusqu’en 2008), quatre SNLE de la classe Le Triomphant (mis en service entre 1997 et 2008 et qui seront en activité jusqu’en 2035) et six SNA de la classe Rubis (73,6 mètres de long, 2500 tonnes). Ces derniers, entrés en phase opérationnelle entre 1983 et 1993, auront donc progressivement été remplacés par les Barracuda à l’horizon 2030. Par rapport à la génération précédente, «les nouveaux SNA iront plus vite, plus loin et plus longtemps», résume Vincent Martinot-Lagarde, le directeur du programme Barracuda.

Tandis que les océans redeviennent des espaces de confrontation entre puissances, les sous-marins demeurent une capacité clé, en raison de leur invulnérabilité, de leur autonomie et de l’armement qu’ils emportent. Leur nombre progresse d’ailleurs de 6% annuellement, notamment en Asie. Pour parer aux nouvelles menaces, les principales nations navales ont engagé la modernisation de leurs forces nucléaires sous-marines – États-Unis, Royaume-Uni, Russie, Chine – tandis que de nouveaux acteurs océaniques ont décidé de se doter de submersibles de dernière génération, comme l’Inde, le Brésil et l’Australie. Ce dernier pays a passé avec la France le «contrat du siècle», 34 milliards d’euros, pour acquérir douze Barracuda dotés de moteur diesels. «Des débouchés à l’exportation indispensables à la pérennité de nos activités», insiste Alain Morvan, le directeur du chantier Naval Group de Cherbourg.

Les nouveaux SNA seront plus furtifs et capables d’une meilleure détection sous-marine. Des mâts optroniques, ne pénétrant pas la coque, se substitueront aux traditionnels périscopes. Le système de combat a été amélioré. La «vitesse tactique», c’est-à-dire celle à laquelle les submersibles pourront naviguer tout en restant complètement discrets, sera de deux fois supérieure à celle des Rubis. La profondeur de plongée dépassera les 350 mètres et l’autonomie théorique sera d’environ septante jours (contre quarante-cinq jours pour la génération précédente), cette durée à la mer étant seulement limitée par l’emport des vivres, voire de munitions. Selon Naval Group, maître d’œuvre industriel des Barracuda, ceux-ci gagneront aussi en manœuvrabilité grâce à des barres en X, visibles à l’arrière du bateau.

Dans le grand hall d’assemblage, le Suffren est en cours d’achèvement. À la fin de novembre, les plaques recouvrant la partie supérieure de la coque n’avaient pas été mises en place et le submersible ressemblait à un opéré du cœur, raccordé à de multiples câbles et tuyaux pour le fournir en énergie. Il ne sera pleinement autonome que lorsque, une fois mis à l’eau, auront été effectuées les opérations de chargement du combustible nucléaire, dans un bassin spécial géré par la Direction générale de l’armement (DGA), maître d’ouvrage du programme Barracuda. Pas très loin du Suffren, la partie avant et la partie centrale du Duguay-Trouin sont enserrées dans des échafaudages. La partie arrière du deuxième SNA se trouve encore dans un hall attenant, de même que des sections de coque du Tourville, posées sur le sol à la verticale.

Une conception numérique

La construction est modulaire. Chaque partie du sous-marin – coque, structures, chaufferie, appareil moteur, systèmes de combat et d’exploitation du navire – est réalisée dans l’un des huit sites de Naval Group en France, avant d’être intégrée à Cherbourg. Le navire est fabriqué par tronçons, telles d’épaisses tranches qui sont ensuite mises bout à bout. Des blocs internes – réacteur, propulsion, auxiliaires – sont réalisés en atelier et leur fonctionnalité dûment vérifiée, avant d’être introduits dans la coque épaisse du sous-marin.

Ces masses de 40 tonnes reposant sur des berceaux ressemblent à des «compressions» géantes du sculpteur César, incroyables enchevêtrements de tuyaux, de pompes et de valves. Elles doivent s’intégrer au centimètre près et sont isolées de la coque par des amortisseurs pour réduire l’empreinte acoustique du sous-marin.

«Le sous-marin est l’objet le plus complexe fabriqué par l’homme. Un Barracuda est constitué de 750 000 pièces et nécessite 400 compétences», relève Alain Morvan, de Naval Group. Quelque 3500 employés travaillent sur le site, dont 2000 – parmi lesquels 500 en sous-traitance – sur les SNA. «Ces bateaux sont les premiers dont la conception a été complètement numérique», ajoute-t-il. Concentrés de haute technologie, «système naval de systèmes», les submersibles ont bénéficié des savoir-faire les plus innovants. Dans les deux salles de réalité virtuelle du site, les techniciens munis de lunettes spéciales et de pointeurs laser peuvent se déplacer dans une maquette numérique du bateau, détailler et «manipuler» chaque pièce.

Outre le soutien aux SNLE assurant la dissuasion nucléaire, la surveillance et le renseignement, particulièrement dans les zones littorales – les missions classiques des SNA – les Barracuda auront deux capacités nouvelles. D’une part, le missile de croisière naval (MdCN), armement stratégique capable de frapper des cibles à terre à une distance de 1000 kilomètres. D’autre part, un caisson situé à l’arrière du kiosque et pouvant embarquer un propulseur sous-marin et une dizaine de commandos des forces spéciales.

Deux équipages de 63 personnes (contre 70 pour les Rubis) se succéderont à bord. Le premier sera complet cet été. Mais un noyau de sous-mariniers expérimentés a déjà été constitué. Ils accompagnent le chantier et s’entraînent. Grâce à un niveau d’automatisation inédit, toutes les installations du bateau pourront être pilotées à partir de deux pupitres seulement.

«Quatre personnes sont nécessaires, là où il en fallait quinze auparavant», explique Vincent Martinot-Lagarde. Par ailleurs, les conditions de vie à bord ont été améliorées (chambres, sanitaires…) et la mixité prise en compte. Des femmes, déjà présentes en petit nombre dans les SNLE, rejoindront les équipages des SNA nouvelle génération.

@Le Figaro (24 Heures) Créé: 16.02.2019, 12h22

L’idée d’un « parapluie » nucléaire français pour l’Union européenne fait son chemin

L’idée d’un « parapluie » nucléaire français pour l’Union européenne fait son chemin

http://www.opex360.com/2019/02/10/lidee-dun-parapluie-nucleaire-francais-pour-lunion-europeenne-fait-son-chemin/

Les USA se retirent du traité FNI. So what ?

Les USA se retirent du traité FNI. So what ?

Projet de missile hypersonique X-51A Waverider propulsé par un moteur Pratt & Whitney Rocketdyne SJY61, monté sous un pylône de Boeing B-52H Stratofortress (Illustration : USAF)

Alain Henry de Frahan   – Forces Opérations Blog – Publié le 23 octobre, 2018

http://forcesoperations.com/les-usa-se-retirent-du-traite-fni-so-what/

 

La décision annoncée par le président Trump de retirer les Etats-Unis du traité sur les armes nucléaires de portée intermédiaire (FNI) doit donner lieu à un examen rigoureux de ses conséquences possibles pour les autres grandes puissances, pas seulement à une réaction épidermique de plus devant cette habitude désormais courante du champion du monde de l’isolationnisme de retirer son pays des traités internationaux si laborieusement conclus.

 

Forces Operations présente généralement des sujets sous un format concis, qui informent et ou lancent des réflexions. Le retrait américain du traité FNI impose un traitement un peu plus long pour exposer sommairement les solutions existantes ou futures à ce nouvel écueil géopolitique. Il est difficile d’être clair sans quelques explications techniques, sans pour autant prendre en compte la réaction faussement offusquée du maître du Kremlin dont on connaît l’habilité à manipuler des opinions publiques en évitant de répondre au vrai motif des décisions prises à l’Ouest. Limitons-nous ici, avec Sydney J. Freederg Jr., à passer sommairement en revue les possibilités dont disposent ou disposeront les forces américaines – et, indirectement, l’OTANpour réorganiser leurs moyens de frappe de portée intermédiaire, allant de projectiles ou missiles hypersoniques à des missiles de croisière Tomahawk reconditionnés en passant par des canons portant à 1.600 kilomètres et des missiles Pershing mis à jour.

L’armée américaine pourrait se lancer dans la mise en service de nouvelles technologies qui auraient échappé à la lettre du traité, comme les engins hypersoniques lancés du sol. Mais cela pourrait également conduire à des solutions moins exotiques que le pacte INF interdit désormais, telles que les missiles balistiques de moyenne portée.

L’accord sur les forces nucléaires à portée intermédiaire interdit en fait tous les missiles de croisière et les missiles balistiques, peu importe qu’ils emportent des ogives nucléaires ou conventionnelles, d’une portée comprise entre 500 et 5.500 km… seulement s’ils sont lancés à partir de la terre ferme. La même arme, lancée depuis un navire, un sous-marin ou un avion est tout à fait légitime. Tordu, non ? Dès lors, que pourrait faire l’armée américaine sans le traité qu’elle ne puisse pas déjà faire ? Un rapport du Pentagone commandé par le Congrès et datant de 2013, non publié mais obtenu par Breaking Defence, indique que le retrait du traité créerait quatre possibilités.

Première possibilité : modifications apportées aux systèmes d’armes tactiques à courte portée existants pour en allonger la portée. Alors que les États-Unis disposent de nombreuses armes lancées par la mer et par air (pas visées par le traité FNI/INF), le seul système au sol lancé qui se rapproche des portées interdites est le système de missiles MGM-140 ATACMS (Army Tactical Missile System), missile sol-sol de type balistique tactique destiné au lance-roquette multiple M270 MLRS (Multiple Launch Rocket System) – dont dispose aussi l’armée française – et au M142 High Mobility Artillery Rocket System (HIMARS), lance-roquettes multiple monté sur un camion Medium Tactical Vehicle (MTV). Mais l’armée américaine a déjà décidé qu’il ne valait pas la peine d’améliorer l’ATACMS des années 1980 pour lui donner une portée beaucoup plus longue.

Au lieu de cela, l’armée américaine a mis au point un tout nouveau missile désigné Precision Strike Missile (PRSM) pour atteindre les cibles jusqu’à 499 km, limite arbitraire imposée par le traité FNI mais pas technologique. Dès lors, pratiquement, le retrait de l’INF éliminerait cette restriction théorique de la portée réelle du nouveau PRSM, l’ATACMS étant relégué au second plan.

Deuxième possibilité : missiles de croisière lancés depuis le sol, les GLCM (Forward-based, Ground-Launched, Cruise Missile). C’est l’option la plus simple. En fait, le missile de croisière air-sol BGM-109G – dont le déploiement avait contribué à forcer les Soviétiques à se mettre à la table des négociations avec les Américains (Gorbatchev et Reagan) et dont le traité FNI prévoyait explicitement la destruction – était simplement une variante transportée par camion du BGM standard de la Marine – le 109A Tomahawk, dont la version non nucléaire est installée sur presque tous les croiseurs, destroyers et sous-marins actuels. Reconditionner le Tomahawk en vue d’un lancement depuis le sol serait encore plus facile maintenant que pendant la guerre froide.

Relevons d’ailleurs que les États-Unis installent déjà, en Pologne et en Roumanie, des tubes de missiles Patriot (système PAC-3) compatibles dans le cadre du système de défense antimissile Aegis Ashore (terrestre) en répétant avec insistance que ce système n’a aucune capacité offensive. Clairvoyants, les Russes ont réagi en affirmant avec inquiétude que la version navale de l’Aegis (qui équipe aussi des navires français) utilise le même système de lancement vertical polyvalent Mk.41 pour le tir défensif que pour la version offensive surface-surface. L’ajout de capacités offensives à l’Aegis Ashore serait probablement aussi simple que de charger différents missiles, différents logiciels et différentes données de ciblage. Accusés par Donald Trump (et déjà par Barack Obama) de tricher depuis des années en déployant des missiles d’une portée supérieure – et donc interdite – à 500 km, les Russes provoqueraient donc la concrétisation de leur pire crainte.

Troisième possibilité : missiles balistiques à portée intermédiaire lancés depuis le sol. Les États-Unis devraient produire un nouvel IRBM (Intermediate-Range Ballistic Missile) pour remplacer les fameux Pershing II de la guerre froide qui avaient été détruits en vertu des accords sur les FNI. Aucun missile semblable n’est actuellement en service dans l’armée américaine : les missiles Minuteman III de l’USAF et les Polaris D5 de la Navy sont des missiles stratégiques de portée beaucoup plus longue, jamais été visés par le traité FNI. Leur technologie est déjà ancienne. Alors il convient de développer un ou des missiles plus performants.

L’une des principales motivations de l’armée à rechercher de nouvelles technologies telles que dans le segment hypersonique réside dans le fait qu’elles permettent de créer des engins moins prévisibles et plus maniables, des missiles qui pourraient contourner les défenses antimissiles balistiques actuelles. Mais de telles avancées technologiques sont très complexes et coûteuses à mettre au point.

Un moyen terme entre les technologies éprouvées et celles d’avant-garde réside sans doute dans la quatrième possibilité envisageable pour l’après-traité FNI.

Quatrième possibilité : missiles sol-sol à portée intermédiaire transportant une ogive désignée « trajectory shaping vehicles » (TSV) dont la trajectoire de rentrée peut être modifiée en cours de vol ; le TSV est lancé avec un missile balistique classique mais dispose de capacités de manœuvre et de plané suffisantes lors de la trajectoire descendante pour affiner le ciblage d’un objectif précis, ce qui dispense de devoir précharger le calcul complexe de la trajectoire de vol exacte.

Une autre voie réside dans des projectiles hypersoniques et des « super-canons ». L’armée de terre, la marine et l’armée de l’air U.S. travaillent toutes sur des armes hypersoniques, capables d’atteindre des vitesses cinq fois supérieures à celle du son (les missiles balistiques sont plus rapides mais suivent un arc fixe et sont incapables de manœuvrer comme un avion ou un missile de croisière). L’USAF a une longueur d’avance puisque le traité FNI interdit uniquement les armes basées au sol.

Comme l’explique encore Sydney J. Freederg, les deux systèmes stratégiques sont destinés à se compléter : l’un d’entre eux est un missile hypersonique lancé du sol qui visera les cibles les plus difficiles, telles que les bunkers de commandement souterrains ; le second – un canon à longue portée stratégique (SLRC) – utilise un obusier renforcé pour lancer des missiles, plus lents et moins chers à produire, sur des cibles plus faciles mais plus nombreuses , telles que les radars, lanceurs de missiles et postes de commandement mobiles ; une fois en vol, la munition déclenche un petit propulseur intégré pour allonger son rayon d’action, une version à plus grande échelle de la technologie de projectile assisté par roquette/fusée (RAP) vieille de trente ans. La combinaison canon + petite fusée devrait être moins chère qu’une fusée pure, car la partie canon est réutilisable alors que les propulseurs de fusée ne le sont pas.

Aucune de ces armes en développement ne tombe sous la définition du missile balistique donnée par le traité FNI : « missile qui a une trajectoire balistique sur la majeure partie de sa trajectoire de vol ». Le projectile envisagé par l’armée américaine lance un projectile balistique au début puis, d’une certaine manière, change de profil technologique. Un système hypersonique de type « boost-glide » vole comme une fusée puis, lorsque le moteur s’arrête, vole comme un (très rapide) planeur jusqu’à sa cible. Ce profil de vol n’est donc pas balistique, d’où le fait qu’il échappe au traité FNI.

Il est également possible qu’aucune des deux armes ne corresponde à la définition du missile de croisière donnée par le traité FNI, à savoir « un véhicule autonome sans pilote qui propulse le vol grâce à l’utilisation d’une portance aérodynamique tout au long de sa trajectoire ». Le missile hypersonique est probablement un « boost-glide » conçu pour entrer et sortir de la haute atmosphère sans suivre de trajectoire balistique et sans recourir à une portance aérodynamique. Le projectile tiré/lancé par un canon alterne entre un vol balistique et un vol propulsé par une fusée sans passer la majeure partie de sa trajectoire de vol (c’est-à-dire plus de 50%) dans l’un ou l’autre mode, échappant ainsi à une qualification unique de balistique ou de croisière. Le tour est joué !

Ne nous faisons pas d’illusions : les Russes ne les accepteront jamais. Moscou soutient déjà que les drones armés à longue portée – un avantage majeur des États-Unis mais où les Chinois marquent des points – violent l’interdiction de tout « véhicule automoteur sans pilote autopropulsé capable de voler grâce à l’utilisation d’un ascenseur aérodynamique ». Une définition aussi large du traité permettra aux Russes de contester la disponibilité de nouvelles armes de haute technologie. Ceci dit, l’armée américaine peut décider qu’elle n’en a pas besoin, se contentant d’exploiter et développer les armes existantes dont l’emploi ne serait plus « administrativement » limité pour respecter un traité dont elle va se retirer.

Sans le traité FNI, le principal avantage serait la possibilité de déployer un système balistique lancé du sol, tel qu’un IRBM doté d’un TSV. Ce type de système mixte pourrait offrir la même capacité, si ce n’est supérieure, que celle d’un véhicule boost-glide, avec potentiellement moins de risques d’interception et de coûts technologiques : il serait plus difficile d’abattre un missile dont seule la partie ascendante de la trajectoire serait balistique, la rentrée étant gérée par un TSV, qu’une arme purement balistique. Un tel « tandem » serait par ailleurs plus facile à développer qu’une arme purement hypersonique. En termes plus simples, il s’agirait simplement d’une évolution d’un système de gestion plutôt que d’une technologie radicalement nouvelle.

Nous Européens, qu’il s’agisse de la France ou de la Grande-Bretagne (sans vouloir offusquer les Allemands ni les autres), avons peu – ou pas – de réponses technologiques à apporter à un abandon général du traité FNI. Alors nous sommes contraints d’agir un peu comme avec l’Iran : nous affirmons notre soutien à ce traité… même si, vrai ou pas, il y a de la tricherie et de l’hypocrisie dans l’air. Surtout qu’à l’autre bout du monde, « Rocketman » n’a pas fini d’inquiéter la planète avec son programme nucléaire. Sans même évoquer les tensions croissantes avec la Chine.