Dominons la coalition! L’officier français face au défi du multinational

Dominons la coalition! L’officier français face au défi du multinational

Par le Chef d’escadrons Christophe de Ligniville* – CDEC / Cahier de la pensée mili-Terre –

La France engage aujourd’hui majoritairement ses forces armées dans un cadre multinational, même en Afrique. Quelle qu’en soit la forme, la coalition présente certaines caractéristiques propres qui modifient profondément la préparation et la conduite de l’action. Pour optimiser nos engagements et conserver une capacité d’influence décisive, il faut résolument s’approprier le multinational. Grâce à sa forte expérience opérationnelle, sa faculté d’adaptation éprouvée et sa culture singulière, l’officier français a de solides atouts à jouer.

«Depuis que je sais ce qu’est une coalition, j’ai beaucoup moins d’admiration pour Napoléon», aimait à dire le Maréchal Foch. Car si une caractéristique des opérations multinationales est unanimement reconnue, c’est bien leur complexité et l’énergie qu’elles requièrent de ceux qui ont la charge de les conduire. Pour autant, là où certains esprits critiques condamnent une inefficacité qui leur serait consubstantielle, on peut dégager quelques constantes et identifier les atouts dont dispose l’officier français pour «ne pas subir»[1] l’environnement dans lequel il sera amené à évoluer.

 

Le résultat d’un équilibre parfois instable entre des objectifs et des intérêts distincts

L’opération multinationale est complexe par essence. Elle s’inscrit certes dans un cadre défini, son mandat. Mais l’objectif et le cadre de l’action sont d’abord le résultat d’un équilibre parfois instable entre des objectifs et des intérêts distincts. Les parties prenantes (États, organisations ou technostructures) tiennent en effet à concilier l’action collective et la préservation de leurs intérêts propres. Cet état de fait explique l’imperfection «opérationnelle» des mandats que le commandement multinational doit mettre en œuvre. Reconnaissons qu’ils seront toujours jugés soit trop flous soit trop restrictifs – seules solutions pourtant pour recueillir le soutien de tous. Si cette caractéristique n’est pas spécifique à l’engagement multinational, elle y prend une dimension toute particulière. Au Liban, par exemple, le mandat de la FINUL est intentionnellement ambigu pour prendre en compte les réticences et les sensibilités des différents acteurs, en premier lieu les Libanais et les Israéliens. Davantage encore que dans un cadre national, une réflexion approfondie s’impose donc pour identifier l’effet militaire recherché: la seule présence d’une force internationale peut créer un effet politique, tout en étant militairement peu efficace. Connaître l’appréciation propre des pays qui constituent la coalition s’avère complémentaire pour prévoir les désaccords potentiels. Réserver du temps à cet exercice pourra ainsi limiter les interférences extérieures et les risques de blocages dans la conduite des opérations.

La chaîne de commandement est elle aussi souvent plus complexe, en tous cas toujours plus lourde en coalition. La multiplicité des échelons, les processus de validation, l’importance des aspects juridiques (règles d’engagement notamment) ou financiers, le niveau de détail requis sont autant de facteurs qui compliquent la conception et la conduite de l’engagement. En Afghanistan, par exemple, le commandant de la FIAS était subordonné à l’US CENTCOM[2] (commandant central américain), mais aussi au commandement des forces interarmées de l’OTAN de Brunssum, lui-même sous autorité du SHAPE (état-major de l’OTAN) à Mons… Ce qui suffit à expliquer les difficultés rencontrées pour influencer le processus de décision. Bien connaître l’architecture de la chaîne de commandement devient ainsi capital pour conserver sa capacité de réaction et sa liberté d’action. En parallèle, disposer d’un réseau de correspondants au sein des différentes structures facilite le suivi du processus de décision et garantit une certaine capacité d’influence au commandement. Il semble enfin utile d’adapter en permanence l’organisation de l’état-major à ce cadre particulier en veillant en particulier à la solidité de quelques fonctions clés (conseil politique, juridique ou financier) et à leur participation à l’ensemble des travaux.

Mosaïque humaine constituée dans un objectif particulier, la coalition rassemble des soldats aux références distinctes. De vraies différences voire de profondes divergences peuvent se faire jour du fait des différents héritages culturels. Certaines études sociologiques[3] ont par exemple opéré une distinction «entre les pays latins (Belgique, Espagne, France et Italie), qui manifesteraient un haut degré d’orientation hiérarchique, et les pays ABCA (Australia, Britain, Canada and America), davantage caractérisés par une certaine forme d’élitisme et d’individualisme». Certes, l’interopérabilité accrue des armées, notamment occidentales, et leurs engagements communs tendent à les uniformiser progressivement. Mais les risques d’incompréhension et de crispation demeurent et portent en eux le germe d’une progressive perte de contrôle du commandement. Connaître les particularismes de chacun, ajuster les organisations et les modes d’actions en fonction des habitudes culturelles semblent deux leviers essentiels. La nature de l’engagement peut également rendre nécessaire une approche séparative. Imposer une homogénéité culturelle au sein de chaque fonction opérationnelle permet en effet d’assurer le maintien des pratiques et des capacités propres à chaque contingent. Cette approche semble ainsi particulièrement adaptée lorsque le niveau de risque ou d’urgence est élevé.

En parallèle de cet impératif de cohésion, la disponibilité des ressources est un enjeu permanent en multinational. Le commandement n’a en effet qu’un contrôle relatif des ressources humaines, matérielles et financières qui lui sont pourtant nécessaires à l’accomplissement de la mission. D’une part le mandat de l’opération peut en fixer les limites, d’autre part leur mise à disposition découle d’un processus de génération de force qui peut faire apparaître de nouvelles contraintes pour le commandement. Outre la répartition des responsabilités entre nations, des restrictions d’emploi (caveats) peuvent être imposées à certains contingents. L’absence de contribution dans des domaines pourtant essentiels à la mission est ainsi régulièrement soulignée. C’est ainsi que dans le cadre de la mission EUTM Mali, l’UE a été amenée à externaliser l’évacuation médicale aérienne, faute de contribution nationale. Face à ces difficultés potentielles, le commandement se voit contraint de gérer la rareté au quotidien. Anticiper les besoins, identifier les contributions potentielles et adapter les modes d’action à la réalité des moyens disponibles imposent une coopération optimum entre les différentes fonctions opérationnelles (conduite, planification, logistique, finance…).

L’esprit d’amalgame

Faut-il pour autant que l’officier français obtienne un doctorat de géopolitique, de sciences des organisations et de génie logistique pour être utile et efficace en opération multinationale? Assurément non, et pour au moins trois raisons qu’il semble utile de souligner.

D’abord parce qu’il dispose de nombreux moyens pour consolider ses connaissances en amont de l’engagement. Au-delà de la seule compréhension du mandat, de nombreuses sources d’information lui permettront de comprendre le rapport de forces politique dont ce dernier résulte. De la même manière, quelques recherches ciblées lui permettront de s’approprier les spécificités de la chaîne de commandement dans laquelle il sera amené à servir[4]. Enfin, les différences culturelles qu’il lui faudra prendre en compte n’évoluent que lentement. Sa maîtrise de la langue de travail, ses précédentes expériences ainsi que la lecture d’études spécifiques finiront de l’y initier[5].

Ensuite parce que le succès de son action repose sur des qualités humaines dont il dispose déjà et qu’il lui faut surtout entretenir. Patience et endurance seront sans nul doute sollicitées; elles s’acquièrent, s’entretiennent et méritent une attention particulière dans le cadre de toute préparation opérationnelle. Sortir des sentiers battus et développer une approche réseau le surprendront peut-être, mais satisferont plus certainement encore sa soif d’entreprendre.

Plus fondamentalement encore, parce que l’officier français a, peut-être plus que d’autres, la culture de l’amalgame. Il suffit pour s’en convaincre de noter combien il en témoigne dans l’exercice quotidien du commandement. En opérations comme à l’entraînement et dans la vie courante, le chef contemporain apprend à fédérer et conduire l’action d’acteurs de plus en plus divers. Le travail interarmes, interservices ou interarmées lui est ainsi devenu coutumier. Par ailleurs, il conduit de plus en plus fréquemment une recomposition, voire plusieurs, de l’unité qu’il commande[6]. Enfin, la succession des réformes qu’il a dû s’approprier a pu mettre à l’épreuve ses capacités à expliquer, rassembler et orienter l’action collective. Sans un réel esprit d’amalgame, aucun de ces défis ne pourrait être relevé comme ils le sont aujourd’hui. 

À ceux qui croient assister à un effacement des spécificités nationales ou qui croient voir l’officier français relégué à un rôle d’exécutant qualifié, on ne peut que conseiller de s’intéresser à l’engagement multinational. «La guerre est un art simple et tout d’exécution», assurait Napoléon. Les temps ont donc changé: la coalition est par essence complexe, mais l’officier français dispose de nombreux atouts et de quelques leviers simples pour y porter haut nos trois couleurs. 

[1] Devise du Maréchal de Lattre

[2] Le United States Central Command ou CENTCOM (littéralement commandement central des États-Unis) est l’un des six commandements interarmées américains ayant une responsabilité géographique, ici le Moyen-Orient et l’Asie centrale.

[3] «Différenciation culturelle et stratégies de coopération en milieux militaires multinationaux». Delphine Resteigne, Joseph Soeters, 2010.

[4] On pourra ainsi conseiller la lecture de l’étude «Opérations et forces multinationales: des chefs français». CDEF, 2006.

[5] «Le militaire en opérations multinationales». Delphine Resteigne, 2012, ou encore l’étude «National visions of EU defence policy», GRIP 2013.

[6] On pourra lire à ce sujet «La fin du régiment?» André Thiéblemont, IFRI, 2013 

*Le Chef d’escadrons Christophe de LIGNIVILLE est saint-cyrien. Il a débuté sa carrière en 2003 au 1er régiment de hussards parachutistes, où il fut successivement chef de peloton antichar, officier adjoint puis commandant d’escadron. Avant d’intégrer l’École de guerre, il a été affecté de 2011 à 2013 comme aide de camp au cabinet du ministre de la Défense.

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Retour d’expérience de l’emploi de la cynotechnie par l’armée de Terre française

Retour d’expérience de l’emploi de la cynotechnie par l’armée de Terre française

Par le Lieutenant-colonel Claire Debeaux – CDEC – publié le 04/08/2019

https://www.penseemiliterre.fr/retour-d-experience-de-l-emploi-de-la-cynotechnie-_114183_1013077.html

Les équipes cynotechniques constituent un complément capacitaire efficace dans les missions de combat débarqué, les actions de défense et de sécurité des installations militaires et en recherche de détection d’explosif, armement et munitions . Cette capacité opérationnelle poursuit son adaptation et son intégration pour accroître ses performances opérationnelles dans des environnements complexes où sa plus-value est avérée .

 

  • 1 . Évolution de l’emploi de la cynotechnie par l’armée de Terre

La capacité de recherche d’armement et de munitions des équipes cynotechniques a été découverte de manière empirique depuis les projections dans les Balkans et utilisée très tôt en appui des EOD[1]. Par le biais des opérations au Kosovo et en Afghanistan la cynotechnie est devenue une composante opérationnelle de l’infanterie.

1-1 L’emploi de la cynotechnie : des besoins croissants qui mènent au renforcement et à la réorganisation de cette capacité   

En Afghanistan, la lutte contre les IED impose très rapidement la mise en place d’une capacité cynotechnique de recherche d’explosifs au profit des GTIA, en appui des opérations[2], mais aussi dans le cadre du filtrage des véhicules à l’entrée des emprises françaises. Des chiens spécialisés dans la recherche d’explosifs sont utilisés en accompagnement des sections d’infanterie pour ratisser les bords de route en liaison avec le Génie ; en protection des Bases opérationnelles avancées (Forward operating base – FOB), le flux des vecteurs logistiques a nécessité la présence permanente d’un maître de chien spécialisé dans la détection des matières explosives.

L’ennemi, insurgé, trafiquant, constitue une cible adéquate pour les chiens spécialisés sur les missions de fouille. Comme il connaît leurs capacités et les craint, les équipes cynos sont ciblées en priorité par les snipers. Les chiens errants, nombreux, servent de sonnette et peuvent présenter un danger, notamment les chiens de type molosse entraînés pour le combat.

Par méconnaissance de leurs capacités, les équipes cynotechniques ont pu être sous-exploitées par les unités de contact, d’où la nécessité d’un entraînement commun et de connaissances réciproques, préalable indispensable lors de la MCP. Les équipes cyno, bien intégrées, ont, elles, très vite constitué une importante plus-value pour le moral des détachements appuyés.

1-2 Emploi des groupes cynophiles à SERVAL puis BARKHANE : la capacité ARDE confirme sa complémentarité avec les moyens du génie

Dédiée au groupe FOS (fouille opérationnelle spécialisée), la capacité cynotechnique engagée au Mali indifféremment avec celui-ci ou avec les sections de combat du Génie qualifiées FOC (fouille opérationnelle complémentaire) a apporté une réelle plus-value dans les opérations de fouille, même si, en raison des contraintes climatiques particulièrement éprouvantes, l’emploi des chiens peut être restreint[3], imposant un environnement climatisé (tente et véhicule – PVP) et un travail en binôme d’équipe cyno.

Des équipiers Appui à la recherche et à la détection d’explosifs (ARDE) sont intégrés lors des stages de formation fouille opérationnelle au Pôle interarmées de traitement du danger des munitions et explosifs (PIAM). Il s’avère alors indispensable que les divisions programment des exercices et des entraînements communs avec les équipes ARDE de l’armée de Terre.

1-3 Sur le Territoire national (TN) dans le cadre de la mission Sentinelle

Sur un plan tactique, le déploiement de chiens sur le TN s’avère particulièrement adapté : en permettant de varier les modes d’action et de les rendre plus difficilement prédictibles, il renforce l’effet dissuasif d’une patrouille face à des individus hostiles. L’appui cynotechnique permet une gradation de la menace et une alternative à l’ouverture du feu. Sur le plan de l’emploi, le déploiement de chiens d’intervention permet au 132e Bataillon cynophile de l’armée de Terre (BCAT) de s’entraîner dans son cœur de métier, tout en privilégiant la réversibilité.

Les équipes ARDE, sollicitées depuis longtemps pour contribuer à la sécurisation d’événements sur le territoire national, n’appellent aucune réticence des autorités civiles quant à leur emploi. La vigilance doit même s’imposer au regard des besoins importants formulés par ces autorités. La crainte d’une accoutumance, voire d’abus d’emploi de la part des autorités d’emploi qui mènerait les équipes cynotechniques militaires à devenir les supplétifs de leurs homologues des autres ministères, constitue une limite.

Les chiens ADNH[4], en revanche, utilisés pour faire du mordant ou de la percussion avec muselière, sont assimilés à une arme par destination. Leur utilisation doit, dans le cadre légal applicable pour ce type engagement notamment en matière d’emploi de la force et d’usage des armes, respecter les conditions d’absolue nécessité et de stricte proportionnalité. Si le MININT reste plutôt réticent à l’emploi de ces chiens sur le TN dans le cadre de Sentinelle, il est néanmoins vraisemblable que la connaissance mutuelle au niveau du département est déterminante[5].

Des chiens ADNH sont d’ailleurs déjà employés en appui de la mission Harpie (Guyane). Compte tenu de la spécificité du milieu, les sollicitations se sont multipliées et des besoins en protection et en préparation opérationnelle ont été identifiés118. Cette capacité a donné toute satisfaction dans ce milieu cloisonné au climat éprouvant.

Le maître-chien et le chien débarque du zodiac pour rejoindre la rive. Pendant une semaine les maîtres-chiens et leurs chiens de la zone terre sud-est (ZTSE) se sont rassemblés au Centre d’entraînement et d’instruction aux techniques aquatiques (CEITA) de Fréjus. Ce stage avait pour but de former et d’habituer les chiens à évoluer en milieu aquatique pour neutraliser une menace.

 

2 . Une capacité souple et réversible qui poursuit son adaptation LIBRES RÉFLEXIONS 

La capacité de discrimination des équipes cyno constitue un atout considérable[6]. L’appui cynotechnique se caractérise par l’aptitude de l’équipe à rechercher des individus à partir d’indices, des engins explosifs, participer à un point de contrôle, rechercher de l’armement, nettoyer une zone, appuyer le contrôle d’une foule, reconnaître, surveiller, éclairer. Ces modes d’actions sont particulièrement adaptés à un engagement type contrerébellion/contre-terrorisme, dans un contexte d’engagements où, mêlés à la population, terroristes et « combattants réguliers » se confondent.

L’appui cyno au contrôle de foule, aptitude qui a été employée au Kosovo et en RCA, constitue un savoir-faire entretenu au 132e BCAT dans le cadre des rotations au Centre d’entraînement en zone urbaine (CENZUB) et qui fait partie des prérequis avant projection. La réversibilité des équipes cyno constitue un point crucial : un maître-chien maîtrise plusieurs savoir-faire, ce qui octroie souplesse d’emploi, imprédictibilité et réactivité en fonction des situations (sécurisation/appui direct). L’aspect dissuasif du chien produit un effet psychologique significatif et contribue à l’effet tactique produit.

Le chien contribue directement à la résilience : il représente une présence sécurisante pour celui qui l’utilise et/ou pour l’environnement dans lequel il évolue, et cet aspect doit être pris en compte chaque fois qu’est envisagée l’utilisation de robots à la place de l’animal.

Le champ d’intervention du système d’arme homme-chien doit en revanche être exploité dans des modes d’action innovants en lien avec les évolutions technologiques (drones, cameras, lasers, etc.). Le binôme cynotechnique s’est d’ailleurs révélé une capacité clef pour les opérations spéciales dans tout le spectre des missions. Il est également particulièrement adapté à l’emploi en souterrain (recherche en tunnel) et milieux confinés (zone urbaine).

Une connaissance fine des capacités cyno mais également des contraintes spécifiques engendrées (logistique, rythme des opérations notamment, besoins vétérinaires) par les unités appuyées est indispensable. L’emploi des chiens n’est pas concevable en ambiance Nucléaire radiologique biologique et chimique (NRBC) ; il est également techniquement compliqué d’en envisager l’emploi pour des sauts à très haute altitude. Climat extrême et terrain difficilement praticable constituent un frein à l’emploi des chiens[7]. L’engagement opérationnel peut impliquer la mise en place d’un environnement dédié à l’animal (climatisation, protection) afin qu’il soit dans les meilleures conditions physiques lors des opérations.

Comme tout soldat, la capacité de travail d’un chien est liée aux conditions de préparation et d’entraînement à la mission : une optimisation de l’entraînement cynotechnique lié aux théâtres et aux environnements doit être privilégiée. Des entraînements communs et des procédures concertées constituent les préalables indispensables à une utilisation judicieuse de cette capacité. Les exercices conjoints permettent de pousser le niveau d’intégration des unités, poursuivi en en interarmes, interarmées, interalliés et interministériel.

Tout en étudiant la mise en œuvre de certaines adaptations réactives, il faut néanmoins se garder d’une surenchère en matériels spécifiques. La recherche constante d’adaptation ne doit pas conduire à en privilégier l’acquisition avant d’en définir les structures, le niveau d’intégration et la doctrine d’emploi.

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[1] Opération Baliste 2006 .

[2] Reconnaissance de tunnels, grottes, maisons et points particuliers d’itinéraires .

Revue de doctrine des forces terrestre

[3] Période de travail réduite à 20 mn suivies d’une période de repos avant reprise du travail de détection .

Revue de doctrine des forces terrestres

[4] Aide à la détection et neutralisation humaine, anciennement chiens d’intervention .

[5] Le 132e BCAT a conduit au printemps 2018 des patrouilles en gare de Châlons-enChampagne pour acclimater ses chiens à évoluer en milieu civil . Un détachement cyno à 10 équipes a été déployé à Lyon début décembre 2018 dans le cadre du renfort Sentinelle à l’occasion de la fête des lumières . Une séquence d’acclimatation au milieu urbain a été conduite en amont en liaison avec la police ferroviaire en Ile-de-France . 118  Entraînement à la nage utilitaire et à la recherche de carburant .

[6] Ex : désignation au chien de son objectif par laser .

Revue de doctrine des forces terrestres

[7] Même si les races bergères, qui constituent le cheptel canin des armées, présentent une bonne rusticité et une bonne capacité d’adaptation .

 

 

La représentation du champ de bataille dans le combat SCORPION

La représentation du champ de bataille dans le combat SCORPION

Pr le Colonel Guillaume Benquet – Revue de doctrine des forces terrestres –

Se souvient-on suffisamment de l’impact qu’a pu avoir, pour les chefs qui ont voulu s’en saisir, la simple introduction de la radio sur les engins du champ de bataille ? Par comparaison, a-t-on bien pris conscience du potentiel de changement que pourrait représenter la constitution dès demain d’unités info-valorisées ?

En réalité, les outils promis par le programme SCORPION devraient permettre de dépasser de beaucoup les simples gains capacitaires.

Car sur le fond, la mise en réseau des combattants et le partage entre eux d’une connaissance tactique inédite a tout pour modifier favorablement le jugement des chefs tactiques de tous niveaux et il faut l’espérer, leur action. Dans cette approche, la représentation du champ de bataille occupe une place déterminante. De sa justesse s’il est possible, de la prise en compte de toutes ses dimensions et de la nature même de ses acteurs, découleront en grande partie le succès recherché.

Il faut avant toute chose prendre conscience de ce qu’impliquera pour les chefs tactiques une connaissance partagée avec leurs subordonnés de leur situation tactique commune. Ensuite, il faut bien mesurer ce que représentera pour les petits niveaux tactiques l’élargissement de leur combat à de nouvelles dimensions. Il faut enfin réfléchir aux conséquences prévisibles pour les unités au contact du passage d’un combat collectif au combat collaboratif.

 

1- Tirer parti de la levée du brouillard sur l’AMI

Grâce à la remontée de position automatisée et à l’échange de données permanentes entre les combattants, la situation tactique AMI va devenir plus claire pour les chefs au combat, jusqu’au niveau des chefs de section et de peloton. Cette vision renouvelée de l’espace d’engagement va avoir plusieurs implications.

La visibilité accrue de la situation tactique sera accessible et exploitable d’emblée, via l’interface ergonomique du système d’information du combat SCORPION (SIC-S). De façon immédiate, par la géolocalisation, chacun dans l’unité connaîtra la position exacte des amis, en permanence. Les anglo-saxons l’appellent le Blue Force tracking, BFT. Mais SIC-S offrira bien plus. Car ce logiciel comprend par exemple un outil de cartographie faisant apparaître à la demande les secteurs d’inter-visibilité. Avec cette application, le chef peut évaluer la cohérence de son dispositif, ou repérer sur le terrain les meilleures positions d’observations. Cet outil doit contribuer à lever les brumes qui recouvrent le terrain inconnu, pour le rendre un peu plus lisible et partant, exploitable.

Surtout, SIC-S assurera les remontées techniques des multiples capteurs intégrés aux engins. Ces informations cruciales confèreront aux chefs tactiques une connaissance précise de l’état de fonctionnement des systèmes de combat, ou encore, des consommations dans tous les domaines. Ces fonctionnalités donneront finalement aux chefs une vision actualisée de leur potentiel de combat, éclairant leurs réflexions et leurs décisions d’un jour nouveau. Ces informations devraient les autoriser par ailleurs à anticiper utilement les besoins en ravitaillement de leurs subordonnés. Plus loin, ces remontées d’informations pourraient ouvrir la voie par exemple à une logistique et une maintenance prédictives.

Or, l’angle nouveau n’est pas tant que les chefs seront mieux informés, mais bien que leurs subordonnés auront une vision de la situation tactique générale presque aussi précise que la leur. Cette connaissance réciproque sera une réalité du commandant de Groupement tactique interarmes  (COM GTIA) au chef de section/chef de peloton (CDS/CDP). Cette perspective ouvre donc la porte à de nouvelles possibilités tactiques, qui favoriseront la subsidiarité et la prise d’initiative. Une meilleure connaissance et une meilleure compréhension de la situation tactique encourageront en effet la subsidiarité entre le subordonné et le chef, préservant ainsi ses responsabilités de contrôle et d’anticipation.

La prise d’initiative devrait être encouragée elle aussi, car le subordonné pénétré de l’intention de son chef, jusqu’à N+2, disposera enfin d’une  compréhension suffisante pour identifier et saisir sans délai les  opportunités qui se présentent. L’agilité tactique attendue des unités SCORPION reposera pour une bonne part sur l’exploitation des possibilités offertes par cet éclairage singulier du champ de bataille. Ses potentialités en matière de subsidiarité et d’initiative devront être d’autant plus valorisées que SCORPION permet aux unités de combattre de façon simultanée dans de nouvelles dimensions. 

 

2- Combattre dans 5 dimensions

Le combat de haute intensité moderne pourrait faire entrer les plus petits niveaux tactiques dans des univers globalement ignorés avant le niveau de la brigade. Pour emporter la décision dans ces conditions, SCORPION donne aux forces la faculté de combattre efficacement dans ce nouveau champ de bataille, étendu désormais à 5 dimensions.

L’apparition et la diffusion rapide de petits drones volants, amis et ennemis, s’additionnent à l’emploi de part et d’autres de munitions TAVD1 pour densifier et donc complexifier une 3D de contact, constituant avec la 3D classique un espace de combat à part entière. Les mini, micro et nanodrones sont déjà dotés de capacités accrues en matière de renseignement et même d’agression. Les unités SCORPION devront nécessairement combattre dans cet espace très disputé. En pratique, c’est sans doute dès le niveau de la section ou du peloton qu’il faudra concevoir sa manœuvre dans cette dimension et plus que tout, l’intégrer dans celle du niveau supérieur. La qualité de l’information partagée, évoquée précédemment, contribuera à effectuer l’indispensable déconfliction entre les objets volants (aéronefs) et les drones ainsi que les munitions guidées.

Sur un autre plan, la plus-value des unités SCORPION tiendra en grande partie à la performance des liaisons de données. Cette réalité, associée à l’augmentation probable des élongations entre les unités, suggère la consolidation de la manœuvre des transmissions, dès le niveau du Sous-groupement tactique interarmes (SGTIA). Développés et étendus, les réseaux SCORPION devront aussi être protégés. L’architecture spécifique du programme, qui répartit l’information entre les systèmes au lieu de  la faire converger en un seul point, est une partie de la réponse.

Mais dans un environnement électromagnétique contesté, il est certain que la manœuvre des transmissions SCORPION devra être conçue et conduite avec autant d’habilité que celle des champs physiques.

En dernier lieu, la cyberdéfense est l’ultime dimension du combat SCORPION, chaque année plus prégnante. De fait, l’électronique embarquée communicante des engins SCORPION et la multiplicité des échanges de données entre les combattants associés en fait un objet à part entière pour la cyberdéfense. La prise en compte de cette problématique se situe encore pour l’heure au plan défensif, s’appuyant sur le cryptage des échanges et le déploiement de réseaux fermés. Il reste que la défense contre les actions de la guerre électronique, dont les intrusions, les localisations ou le brouillage des flux de données, sera une préoccupation des chefs engagés au combat, dès le niveau du SGTIA. La zone d’engagement des unités SCORPION sera donc étendue dans 3 dimensions supplémentaires. Obtenir la victoire dans cet espace complexe reposera sur la résilience et la performance de la manœuvre interarmes.

 

3- Passer du combat collectif au combat collaboratif

Dans le champ de bataille SCORPION, chaque fonction prenant part au combat disposera d’une vision équivalente du champ de bataille. De ce fait, il deviendra bien plus aisé pour chacune d’elles d’anticiper avec pertinence le concours à apporter au combat commun, ou d’appliquer au meilleur moment les effets nécessaires. Ici, la plus-value technique doit conduire les unités SCORPION à modifier leur rapport à l’action.

Dans le combat interarmes classique, collectif, les appuis et les renforts concourent à l’accroissement des effets de la fonction intégratrice. Dans le combat collaboratif, la fonction intégratrice doit, dès le niveau du SGTIA, superviser la conjugaison des appuis et des renforts, pour produire un effet original, supérieur au précédent. La fonction intégratrice réserve son action à l’application de ses effets spécifiques, uniques. De leur côté, bénéficiant de l’information partagée de l’unité, les fonctions concourantes ont les moyens d’anticiper leur engagement. Elles ont à assumer un rôle augmenté, apte à produire cet effet commun supérieur. Ce combat collaboratif sera plus décentralisé et accéléré, comme il a été vu plus haut. Il sera encouragé en cela presque mécaniquement par son nouvel environnement. Car, pressé par le rythme de la manœuvre, potentiellement guetté par la surcharge informationnelle, le chef interarmes n’aura vraisemblablement d’autre choix que de s’appuyer largement sur des subordonnés bien informés et peut-être, limiter sa conduite à un commandement par veto. Faisant ainsi, il pourra en revanche accompagner et même renforcer l’accélération décisionnelle, en portant l’effort de son attention sur le temps qui vient, c’est-à-dire anticiper.

Pour amener les chefs à concevoir puis à conduire la bataille sur ce champ d’affrontement modifié de façon significative, la formation des chefs tactiques devra certainement évoluer afin de leur donner tout à la fois l’aptitude à exploiter au mieux l’information globale dont ils bénéficieront au contact et la capacité à prolonger avec pertinence l’action de leur chef. L’échelon supérieur reportant son attention sur le contrôle de l’action.

 Il est plus que probable par ailleurs que les chefs de SGTIA par exemple devront avoir une connaissance plus poussée de l’emploi et des effets des différentes fonctions opérationnelles ; surtout celles du combat de contact.

 

Conclusion

Pour bien combattre, il est évidemment indispensable d’avoir une vision aussi juste que possible de son champ de bataille et donc de son ennemi. 

La connaissance partagée via les systèmes de combat SCORPION devrait lever une partie du brouillard qui recouvre les amis. Mais si l’espace de l’affrontement sera un peu moins opaque de ce point de vue, SIC-S, pas plus qu’aucun système, ne permettra de suivre avec fiabilité l’ennemi détecté et encore moins d’anticiper son action avec certitude. Cette partie du brouillard de la guerre a donc toutes les chances de rester assez épaisse.

Cette incertitude sur l’ennemi au contact imposera aux chefs tactiques d’apprendre à lever la tête des écrans, pour mettre leur réflexion et leur conduite à l’épreuve du monde réel. Car c’est bien là qu’évoluera celui qu’il faut vaincre. Pour espérer sortir vainqueur de ces affrontements, qui se dérouleront dans davantage de dimensions, le combat en réseau, le combat collaboratif, sera certainement le premier des savoir-faire à maîtriser.

Avec le déploiement du SIC-S dans l’armée de Terre dès 2020, c’est sans tarder que les unités vont pouvoir collaborer au développement de la tactique SCORPION. Il s’agit collectivement de satisfaire à une ambition : créer une continuité naturelle entre la guerre à distance, celle des écrans, des drones et du TAVD et celle du combat de contact, celui qui voit directement l’ennemi et qui continuera à aller jusqu’au corps-à-corps.

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1 Tir Au-delà des Vues Directes . Munitions guidées à tir courbe .

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Quel avenir pour la 11e Brigade Parachutiste à l’horizon 2030?

Quel avenir pour la 11e Brigade Parachutiste à l’horizon 2030?

 

http://www.opex360.com/2019/06/08/quel-avenir-pour-la-11e-brigade-parachutiste-a-lhorizon-2030/

La stratégie d’influence du Hezbollah au Sud-Liban 3/3

La stratégie d’influence du Hezbollah au Sud-Liban 3/3


Devenue chaîne satellitaire en 2000, al-Manar s’est développée pour le Hezbollah comme un lien direct avec les autres populations arabes. Dès le début 2001, al-Manar comptait plus de 10 millions de téléspectateurs et était ainsi la deuxième chaîne la plus regardée dans le monde arabe48.

Son site internet, qui diffuse le journal en direct, disponible en quatre langues, adapte son contenu selon la langue choisie, contournant ainsi son interdiction dans certains pays occidentaux49. Outre sa couverture ininterrompue de la deuxième intifada en 2000, al-Manar diffuse, entre autres, un programme dans lequel des familles de la diaspora palestinienne sont réunies avec leurs proches dans les territoires occupés. En adoptant le slogan «la chaîne de tous les Arabes et les musulmans», elle marque sa volonté d’étendre sa portée au-delà des frontières libanaises.

Tous les évènements marquants (la seconde intifada, le 11 septembre ou la «guerre contre la terreur») deviennent autant d’opportunités politiques pour le Hezbollah, de diffuser son message dans l’ensemble du monde arabe et pan-arabiser son image50. Sa communication s’adapte aux différents publics pour élargir le spectre de la mobilisation de la rue arabe. Aussi, la guerre de 2006, bien que provoquée par l’enlèvement par le Hezbollah de deux soldats israéliens, a offert une tribune au mouvement qui s’est auto-proclamé porte-parole du monde arabe et vainqueur du conflit. Le mouvement se présente comme le seul acteur arabe ayant réussi à résister à l’État hébreu et à le défaire, ce que sa communication parfaite l’autorise à démontrer51.

La guerre psychologique: utiliser la communication pour cibler l’ennemi

Dans son analyse de la stratégie de communication du Parti de Dieu, Ron Schleifer identifie une «audience ennemie» et une «audience domestique»52. Là où l’audience «domestique» doit être convaincue de la légitimité du conflit, il s’agit avec l’audience «ennemie» de la persuader que, non seulement ses chances de gagner sont nulles, mais que la guerre est également injustifiée et futile. La guerre psychologique joue donc un rôle essentiel, non seulement sur le plan militaire, mais également sur le plan communicationnel. Ainsi, une dimension cruciale de la communication du Hezbollah est la diffusion auprès des populations israéliennes d’images et messages susceptibles de saper leur moral.

Depuis 1996, al-Manar diffuse des annonces en hébreu annonçant la victoire prochaine du Hezbollah contre son ennemi, ainsi que des interviews de juifs antisionistes ou des images de bombardements de civils libanais accompagnées de commentaires en hébreu53. La chaîne a également un «département d’observation hébraïque» pour suivre les médias israéliens. Certaines de ses émissions s’inscrivent dans une dynamique similaire : La toile d’araignée identifie et analyse les faiblesses d’Israël, tandis que Terroristes illustre les actes «terroristes» dont les Israéliens se rendent coupables en Palestine54. Le Hezbollah a aussi utilisé une technique de confusion à l’attention des médias pour décrédibiliser l’ADI auprès des citoyens israéliens : il annonce que ses soldats ont pénétré une position de l’ADI, mais ne fournit que peu de preuves vidéos. Ce n’est qu’une fois que l’ADI a nié la véracité de l’attaque que le Hezbollah diffuse la totalité de ses enregistrements, remettant ainsi en question les informations communiquées par l’armée à la population55.

Résumé par un officiel du Hezbollah, «sur le terrain, on touche un soldat, mais un enregistrement de lui en train de pleurer en touche des milliers »56. Cette guerre psychologique se poursuit également sur le web. Les hackers du Hezbollah ont à plusieurs reprises répondu aux piratages israéliens de leurs moyens de communication par d’autres attaques virtuelles. Ils ont ainsi utilisé des sites vulnérables, notamment en Inde, au Canada et aux États-Unis. Grâce à ces derniers, ils sont parvenus à diffuser leurs vidéos de recrutement ou des coordonnées bancaires de comptes au profit desquels leurs soutiens à l’étranger pouvaient verser des donations57. Si la guerre de l’information repose dans une large mesure sur la capacité de diffusion, le contrôle de l’information fournit également un avantage stratégique au mouvement. Ainsi, pendant la guerre de 2006, le parti a autorisé des journalistes à se rendre sur les zones de conflit qu’il contrôlait mais uniquement accompagnés par des militants, sur un parcours présentant les zones les plus touchées par les bombardements israéliens. Le Hezbollah dissimule ainsi, à la fois, ses combattants blessés et ses propres actions militaires, tout en maîtrisant les faits et gestes de journalistes qui sont presque insérés (embedded). À ce contrôle institutionnel s’ajoute un encadrement informel, exercé par les journalistes d’al-Manar faisant pression sur leurs confrères étrangers quant au contenu de leurs publications58. La stratégie informationnelle du Hezbollah repose ainsi sur deux caractéristiques: d’une part, l’existence d’une «culture du secret» manifestée par cette dissimulation organisée ; d’autre part, l’utilisation d’habitants ou militants à des fins informationnelles59. Cette stratégie de communication s’exerce donc à la fois vers l’extérieur et vers l’intérieur60.

Conclusion

L’objectif stratégique principal du Hezbollah demeure, aujourd’hui encore, d’apparaître aux yeux des Libanais, aussi bien que des autres populations du monde arabe, comme la figure de proue dans la lutte contre Israël. Malgré une dissymétrie nette, le Parti de Dieu a mobilisé une stratégie d’influence protéiforme, reposant à la fois sur des bases militaires, politico-sociales et communicationnelles. Ces trois dimensions ont toutes visé à produire simultanément un même schéma narratif. Prise dans son ensemble, cette stratégie démontre que le soutien populaire est le pilier de la capacité d’influence du mouvement au Liban-Sud. Cette stratégie a moins évolué dans ses objectifs que dans sa forme. Elle repose toujours sur un savant mélange de guerre d’usure, guérilla opérationnelle, ancrage social et mobilisation par un accent mis sur la communication.

Cependant, le conflit syrien, dans lequel le Parti de Dieu occupe une place cruciale en apportant un soutien militaire, technique et logistique au régime, complexifie la position du mouvement. D’une part, il semble démontrer sa continuité: le Hezbollah y utilise sa connaissance des techniques de guérilla en formant des milices et continue de prouver sa supériorité en territoire urbain. Il cherche également à y étendre son influence politique et sociale, par exemple en créant des branches syriennes de ses propres organisations, comme les scouts Imam Mahdi61.

En revanche, le Parti de Dieu semble s’éloigner de sa stratégie d’influence telle qu’elle avait été conçue pour son opposition à Israël. Sur le plan militaire, de nombreux observateurs ont noté que les capacités du Hezbollah se rapprochaient de plus en plus de celles d’une armée conventionnelle: le mouvement aurait envoyé entre 7 000 et 9 000 combattants en Syrie et déployé des systèmes de missiles air-surface particulièrement sophistiqués tandis que selon un général israélien, «travailler auprès des forces russes va certainement encourager le tournant du mouvement vers une stratégie plus offensive»62. De même, la stratégie du Hezbollah se transforme sur le plan politique. Son soutien au régime syrien, de même que les pertes enregistrées (1 300 combattants morts et des milliers blessés en 2016), engendrent des critiques aussi bien au sein de la population libanaise que de la direction du parti, fragilisant ainsi son ancrage domestique63.

Malgré son identité profondément chiite, qui reste visible dans ses actions et déclarations, le Parti de Dieu cherche au Liban à nationaliser son discours politique pour le rendre plus inclusif. En Syrie, au contraire, il a recours à une rhétorique et symbolique éminemment chiite, aggravant considérablement les tensions confessionnelles sur place. La «lutte existentielle» n’est donc plus uniquement contre Israël, mais aussi à l’encontre des extrémistes sunnites, qualifiés de «takfiris»64.

En outre, son intervention en Syrie a mis l’accent sur ses liens avec l’Iran, fragilisant ses revendications nationalistes. Enfin, la stratégie de communication du Hezbollah a également changé en devenant davantage réactive que proactive, cherchant ainsi à limiter les dommages sur son image et à détourner l’attention de la situation syrienne65. L’expérience syrienne souligne ainsi que la stratégie d’influence du mouvement est par essence évolutive. Deux lectures peuvent donc être faites de l’impact du conflit syrien sur le Hezbollah: à la fois nouvelle structure d’opportunité pouvant donner lieu à une possible montée en puissance du mouvement et source de fragilisation remettant en question l’ancrage populaire du Parti de Dieu au Liban.

48 Joseph Daher, The Political Economy…, op. cit.

49 Briec Le Gouvello de la Porte, Les stratégies d’information…, op. cit.

50 Khatib, Matar et Alshaer, The Hizbullah phenomenon…, op. cit., p. 77.

51 Peter Ajemian, “Resistance beyond time and space: Hezbollah’s Media Campaigns”, Arab Media & Society, 5, Spring 2008, pp.1-17.

52 Ron Schleifer, Psychological Warfare…, op. cit.

53 Olfa Lamloum, “Hezbollah Communication Policy…”, op. cit.

54 Briec Le Gouvello de la Porte, Les stratégies d’information…, op. cit.

55 Iver Gabrielsen, art.cit.

56 Walid El-Houri et Saber Dima. “Filming Resistance: A Hezbollah Strategy”. Radical History Review, 106, 2010, pp.70 – 85.

57 Iver Gabrielsen, art.cit.

58 Briec Le Gouvello de la Porte, Les stratégies d’information…, op. cit.

59Ibid.

60 Khatib, Matar et Alshaer, The Hizbullah phenomenon…,op. cit.

61 Joseph Daher, Les conséquences de l’intervention militaire du Hezbollah…op. cit.

62 Général de brigade Muni Katz et Nadav Pollack, «Hezbollah’s Russian Military Education in Syria», The Washington Institute, décembre 2015.

63 Joseph Daher, The Political Economy…, op. cit.

64 Joseph Daher, Les conséquences…, op. cit.

65 Khatib, Matar et Alshaer, The Hizbullah phenomenon…, op. cit., p. 77.