Du fondement des forces morales

Du fondement des forces morales

Par le Chef d’escadrons Evrard Guérin – Cahiers de la pensée mili-Terre –
Saut de ligne

L’armée de Terre fait face aujourd’hui à un durcissement de ses engagements avec une  radicalisation de la violence armée conduite par un ennemi irrégulier. Pour l’auteur, ce sont les forces morales de ses soldats qui comptent pour l’emporter ou résister sur la durée. Cultiver ses forces morales, c’est donc développer l’aptitude d’une armée à donner confiance à sa troupe et à faire face à l’adversité.

La supériorité technologique des forces armées israéliennes face aux milices du Hezbollah aurait dû permettre en 2006 une écrasante victoire de l’État israélien face à son adversaire. De nombreux facteurs propres à l’évolution de l’armée israélienne expliquent cette situation paradoxale. Elle illustre surtout que malgré les progrès continus de la science, l’homme reste «l’instrument premier du combat»[1].

 

La force morale, une donnée individuelle

La force d’une armée dépend d’abord de la valeur des individus qui la composent et de leur propre force morale. Si le soldat n’a pas confiance en ses propres capacités, comment imposera-t-il sa volonté à l’adversaire?[2] La force morale du soldat réside dans la confiance qu’il a en lui. L’armée de Terre a développé une pédagogie particulière, la pédagogie participative par objectif (PPO)[3] pour instruire ses soldats et leur faire prendre conscience de leurs aptitudes. Tout au long de la vie militaire, l’armée de Terre cherche à développer chez le soldat son goût de l’effort, du dépassement de soi et du courage.

Cet état d’esprit est renforcé par un entraînement physique conséquent. La rusticité et l’endurance sont davantage recherchées que la force physique pure. Ses qualités permettront au soldat de résister et de surmonter des conditions climatiques éprouvantes comme des situations difficiles. Les engagements des forces françaises en Afghanistan tout comme les combats récents dans l’Adrar des Ifoghas montrent bien cette nécessité. De même, le passage des soldats en centres d’aguerrissement ou en centres commando contribue à ce processus d’élaboration des forces morales, en forgeant le caractère du soldat et du chef.

La confiance s’appuie ensuite sur la compétence, car le soldat est avant tout un professionnel entraîné[4]. La préparation opérationnelle des unités engagées en opérations extérieures commence toujours par le plus petit échelon. Chaque soldat se doit de maîtriser les fondamentaux du combattant[5] et les spécialités auxquelles il a été formé. L’esprit combattant d’un soldat est décuplé par la maîtrise de ses savoir-faire militaires. L’ennemi peut aussi être découragé par la certitude d’avoir face à lui des soldats entraînés qui lui imposeront leur «tempo» sur le champ de bataille.

La supériorité ressentie par le combattant et son moral seront aussi renforcés par la qualité de l’armement, de son équipement et du système d’armes qu’il sert. La puissance technologique des armées modernes contribue aussi à la confiance du combattant et à l’effroi de son adversaire[6]. La supériorité technologique permet de prendre l’ascendant sur l’adversaire. L’apparition du char d’assaut lors de la Première Guerre mondiale a eu un effet dévastateur sur le moral des troupes allemandes et a raffermi l’espoir de victoire pour les soldats des troupes alliées[7].

«Une armée cesse d’être efficace quand elle n’est plus qu’une somme de soldats» (Antoine de Saint-Exupéry)

La force morale d’une armée n’est pas uniquement la somme des forces morales individuelles. Elle s’appui aussi sur la force de la confiance collective, celle placée dans le groupe au sens large. Cette synergie positive influera fortement sur l’efficacité opérationnelle du groupe. La confiance collective de ses membres s’acquiert par la vie en commun. Depuis la formation initiale du soldat, l’armée de Terre s’attache à faire prendre conscience à chacun de ses membres de la nécessité de l’esprit de groupe et de l’entraide. La camaraderie joue un rôle clé sur le champ de bataille[8]. Outre la nécessité de s’entraîner pour entretenir les compétences techniques, le processus de mise en condition avant projection (MCP) développé par l’armée de Terre avant chaque déploiement offre l’avantage de travailler en interarmes avec ceux qui partageront le même mandat. Les soldats se découvrent les uns les autres et prennent alors conscience de leur complémentarité, de leur interdépendance et des moyens mis en œuvre à leur profit (appuis et soutiens) pour remplir la mission. Les soldats ont alors conscience d’appartenir à un groupe plus vaste, où chacun a son rôle à jouer. Ils ont la certitude de pouvoir compter les uns sur les autres et ils se font confiance.

La solidarité et la cohésion d’une troupe ne naissent cependant pas spontanément, elles sont toujours l’œuvre du chef. Au sein de la 2ème DB, l’amalgame d’une poignée de membres des Forces françaises libres avec des soldats de l’armée d’Afrique, des engagés et des appelés d’Afrique du Nord est à porter au crédit de son chef, le Général Leclerc[9]. L’âme et le moral de cette unité sont son œuvre directe. Conscient de cet état de fait, l’armée de Terre s’attache donc à former ses cadres pour en faire des chefs compétents et soucieux de leurs hommes. Cela permettra de créer la confiance mutuelle entre chefs et subordonnés, qui est aussi un élément clé de l’efficacité opérationnelle et du moral d’une troupe[10].

De plus, la vertu de l’exemple du chef permet de décupler les forces morales de ses subordonnés. Fidèle à sa devise «Ne pas subir», le Général de Lattre, arrivant en Indochine en 1951, releva le moral du corps expéditionnaire français et assura un sursaut militaire face au Vietminh en 1951. Ainsi, de la confiance dans le chef naît la fraternité d’armes, qui engendre l’esprit de sacrifice, la loyauté et le courage sur les champs de bataille[11].

La culture d’armes favorise l’intégration du soldat ou des différentes unités dans le groupe, et renforce la confiance mutuelle et le sentiment d’appartenance. Elle vient parachever la cohésion des membres de l’unité. Elle permet l’émergence de l’esprit de corps, qui est un pilier des forces morales. Cette adhésion volontaire à une histoire, une culture et des valeurs communes pousse chacun à donner le meilleur de lui-même. Elle produit une confiance accrue, qui est un adjuvant à l’efficacité opérationnelle[12]. Toutes les troupes d’élite ont développé un esprit de corps très poussé.

 

L’importance de la cause défendue, du cadre d’emploi des armées et de leur reconnaissance dans la société

La légitimité de l’action est un élément clé pour assurer la force morale d’une armée. Le sentiment du bien-fondé de la cause ou de l’idéal est un puissant adjuvant moral. Elle permet la confiance dans l’esprit de la mission et justifie le sacrifice ultime si nécessaire. Ce sentiment est par ailleurs exacerbé lorsque la patrie est directement menacée. Le sursaut et la victoire de la bataille de la Marne en septembre 1914 s’expliquent en partie par ces circonstances exceptionnelles.

A contrario, le moral des troupes engagées sous mandat de l’ONU en Bosnie ne fut pas au beau fixe au début, avec une mission aux contours flous («le maintien de la paix»), une relative impuissance des casques bleus (ne pas faire usage de son arme) et la lourdeur de l’organisation onusienne. Les armées ont besoin d’un cadre d’emploi clair fixé par le politique, avec des moyens pour agir. Sans ces conditions, le soldat n’accepte pas les risques encourus et il se sent mal employé. Le changement de politique en 1995 sous l’impulsion du président de la République, Jacques Chirac, avec la reprise du pont de Verbandja et la modification du mandat de la FORPRONU, raviva ainsi la force morale des troupes françaises.

Le soldat puise aussi sa force morale du soutien de la nation et de ses représentants. L’importance du lien armée-nation qui contribue à unir les Français et leurs armées a bien été prise en compte. La reconnaissance des spécificités du métier militaire et de ses contraintes par leurs concitoyens donne l’assurance aux soldats que leur sacrifice ne sera pas vain. Le projet de loi de programmation militaire 2014-2019 va dans ce sens en cherchant, par exemple, à protéger les militaires contre une judiciarisation excessive de leurs actions. Si la nation ne soutient plus son armée, cette dernière ne peut plus vaincre. Les États-Unis d’Amérique en ont fait l’amère expérience avec la guerre du Vietnam, où le peuple américain exprima son désaccord par des mouvements contestataires de grande ampleur.

Les forces morales d’une armée reposent donc sur une alchimie particulière entre les forces morales de l’individu, de l’entité militaire, de la société et de ses gouvernants. En agissant sur ces quatre piliers, les armées disposent d’un moyen supplémentaire conséquent pour améliorer l’efficacité opérationnelle de leurs forces et répondre aux défis de demain. Aujourd’hui, plus qu’hier, la puissance repose sur des capacités et la volonté de les utiliser. Nos capacités militaires restent encore de tout premier ordre. Mais, dans une société hédoniste et individualiste où la mort est bannie, notre volonté, c’est-à-dire nos forces morales, doit être l’objet de toute notre attention.

 

[1] Colonel Ardant du Picq, «Études sur le combat», Économica – Paris, 2004

[2] Carl von Clausewitz, «De la guerre», Minuit –  Paris, 1959

[3] cf TTA 193 Manuel de pédagogie militaire

[4] «La plus grande des immoralités est de faire un métier que l’on ne sait pas!» Napoléon 1er

[5] Notamment le tir avec son arme et le secourisme au combat.

[6] Ernst Jünger, «Orages d’acier», Le livre de poche –Paris, 1989: «Derrière nous, l’énorme vacarme ne faisait que croître, bien qu’une aggravation parût impossible. Devant nous, une muraille de fumée, de poussière et de gaz, impénétrable au regard, s’était dressée. Des inconnus couraient à travers la tranchée, nous hurlant à l’oreille des injections joyeuses. Fantassins et artilleurs, sapeurs et téléphonistes, Prussiens et Bavarois, officiers et hommes de troupes, tous étaient subjugués par la violence élémentaire de cet ouragan igné et brûlaient de monter à l’assaut, à 9h40». p. 301

[7] Michel Goya, «L’invention de la guerre moderne», Tallandier – Paris, 2014, chapitre 10

[8] Dans «Anatomie de la bataille», John Keegan montre que lors de la bataille de la Somme en 1916, la cohésion et la solidarité des soldats britanniques des bataillons de l’armée de «Kitchener» leur permirent de continuer de combattre et d’avancer malgré de terribles pertes.

[9] Erwan Bergot, «La 2ème DB», Presse de la cité, Paris, 1995

[10] Brice Erbland, «Dans les griffes du tigre», Les belles lettres – Paris, 2013

[11] Ernst Jünger, «Orages d’acier», Le livre de poche – Paris, 1989: «Quand je demandai des volontaires, j’eus la surprise de voir – car nous étions tout de même à la fin de 1917 – se présenter dans presque toutes les compagnies du bataillon près des trois quarts de l’effectif». p. 243

[12] Claude Barrois, «Psychanalyse du guerrier», Hachette, collection Pluriel – Paris, 1993: «Le groupe devient souvent la vraie patrie au nom de laquelle chacun est prêt à tuer ou à mourir».

La bataille décisive, mythe ou réalité ?

La bataille décisive, mythe ou réalité ?

Par le Colonel Gilles Haberey, chef d ’état-major du CDEC – Revue de tactique générale –

« Le général qui se lance dans la guerre (…) avec  la certitude qu’il peut et qu’il doit anéantir l’adversaire jettera tout dans la balance dès la première bataille en espérant qu’il emportera toute la décision ». Carl von Clausewitz

 

La guerre est un phénomène durable des relations internationales où l’affrontement des volontés politiques s’exprime sur un large spectre d’activités. Pour autant, sa forme la plus emblématique est d’ordre physique et militaire, expression concrète et paroxystique de la force et de la violence. Il n’est donc pas étonnant que, dans l’histoire et l’imaginaire des nations, la bataille continue de constituer un moment clé. Ce concentré  de violence armée, ce lieu où s’entrechoquent volontés et moyens, occupe une place fondamentale tant il marque profondément la vie des civilisations. 

En effet, même si en la matière les contre­exemples existent, il n’en demeure pas moins que les rapports conflictuels entre peuples et nations se sont le plus souvent soldés sur le champ de bataille.

Or, comme les conséquences de ce moment extrême sont souvent radi­ cales pour les hommes comme pour les états, les dirigeants en charge du destin de la cité ont toujours cherché à maîtriser la complexité de la campagne militaire afin d’obtenir la victoire. Il n’est guère étonnant que la recherche des conditions de la destruction physique et de l’effondrement moral de l’adversaire ait irrigué au plus haut point les travaux et réflexions des plus grands stratèges, et en premier lieu de Carl von Clausewitz. Ce dernier consacre d’ailleurs, dans son œuvre « De la guerre » et plus parti­ culièrement dans un de ses livres majeurs baptisé « l’engagement », une analyse relative à l’importance de la bataille décisive. Celle­ci, par son caractère absolu et son effet politique – puisqu’elle est censée finaliser la séquence de guerre –, a pris, dès la parution de l’ouvrage, une dimension fondamentale dans la réflexion tactique et stratégique de ses lecteurs. Sacralisée, relativisée ou critiquée, cette notion n’a pas été sans peser sur la manière de comprendre et de conduire la guerre.

Aujourd’hui encore, il apparaît que l’idée-même de « bataille décisive » garde toute sa pertinence dans le sens où elle s’inscrit parfaitement dans le spectre étendu des formes de la conflictualité. À bien y regarder, au­delà des évolutions des formes de la bataille, et sous réserve d’une lecture large de la pensée clausewitzienne, il est aisé de constater qu’elle n’a rien perdu de son actualité tactique.

Incontestablement, il convient de considérer que cette approche de la « bataille décisive » prête à débat et peut paraître datée. En effet, en premier lieu, il est indubitable que Clausewitz est d’abord un penseur, fut-il brillant, marqué par son époque et que le concept peine à trouver des équiva­ lences exactes dans la réalité actuelle. Les chocs entre nations qu’il intègre comme références, même s’ils ne se limitent pas aux seuls affrontements d’armées symétriques1, sont profondément marqués par les empreintes frédéricienne et napoléonienne.  Or, à cette période, il convient de recon­ naître que la manœuvre tactique pensée et conduite par ces grands chefs militaires atteint une forme de perfection dans les liens entre bataille, campagne et guerre. Clausewitz, témoin et acteur de cette période, en vient notamment à formaliser l’idée qu’au terme d’une campagne longue ou non, l’atteinte directe ou indirecte du centre de gravité ennemi, moment hautement politique, se conclut par une bataille de haute intensité. En substance, le stratège allemand écrit dans « De la guerre »2 que « la destruction des forces ennemies est le principe primordial de la guerre et, dans l’action positive, la voie la plus directe vers le but. C’est fondamentalement dans le cadre de l’engagement qu’a lieu cette destruction des forces. Il faut de grands engagements pour obtenir de grands succès ». Partant du postulat que la guerre s’articule autour de trois objets que sont les forces militaires dans ses dimensions humaines et matérielles, le territoire et la volonté de l’adversaire, il paraît peu contestable qu’à cette époque, dans la majeure partie des cas, la destruction des forces armées, quelles que soient leurs formes et leurs modes d’action, constitue un préalable aux deux autres objets. Or, aujourd’hui, l’atteinte directe de la volonté de l’adversaire, par des voies militaires ou économiques, constitue un axe d’approche privilégié pour imposer sa volonté sans passer par le choc des armées. En témoignent par exemple les effets de l’emploi de l’arme nucléaire contre le Japon en 1945 qui n’est que la suite paroxystique de la campagne de frappes aériennes alliées sur le Japon et l’Allemagne et qui seront reprises contre le Viet Nam ou encore l’opération conduite par l’OTAN au Kosovo en 1999 qui ne visent pas les armées, mais les populations ou des cibles à haute visibilité ou emblématiques.

En second lieu, les formes de la bataille ont sensiblement évolué à compter du XIXe  siècle alors que la guerre entrait dans une phase de mutation, et il est désormais bien hasardeux d’imaginer retrouver à l’avenir des condi­ tions où deux armées se font face dans un espace limité : avec l’indus­ trialisation du phénomène conflictuel, l’augmentation exponentielle des effectifs et des arsenaux, l’extension géographique des espaces d’affronte­ ment et l’imprégnation des esprits par des idéologies totalitaires, politiques comme religieuses, la bataille est devenue plus consommatrice en moyens et en hommes, plus longue dans sa durée, étendue à l’échelle de régions entières : à titre d’exemple extrême, la bataille de Verdun dure du 21 février au 18 décembre 1916, sur 2 500 km2 et cause 700 000 tués, blessés et disparus3. Dès lors, la bataille est devenue multiple, fragmentée, moins localisable et les échelles tactiques et opératives tendent à se brouiller . Les notions de zone de contact ou zone de front sont plus complexes à identifier et il devient difficile parfois même de faire la part des belligérants, parfois nombreux et aux buts de guerre peu convergents voire évolutifs4. La fin des crises et guerres ne se solde plus systématiquement lors d’un engagement gagné ou perdu, car des acteurs refusent la sanction des armes en se réfugiant dans une succession de combats infra-tactiques5. Nous sommes donc loin de l’image traditionnelle de la bataille, et encore plus de la finalisation de la guerre par un acte guerre suprême qui confine au duel.

En dernier lieu, ériger la « bataille décisive » en concept absolu l’a, d’une certaine manière, rendu inaccessible à deux titres. D’une part, le risque est réel de considérer, à l’échelle des opérations, que la recherche de la rencontre constitue le « Graal » de l’action tactique. Cela reviendrait à admettre que la bataille doit constituer le moment ultime de la campagne et demande l’engagement de tous les moyens et de toutes les volon­tés, quelles qu’en soient les conséquences, avec une éventuelle montée aux extrêmes dans un choc frontal et meurtrier. Dès lors, une lecture rapide du concept d’anéantissement de l’adversaire6, comme ce fut le cas de l’école allemande portée par Moltke l’ancien et expérimentée par le maréchal Ludendorff, et la volonté de sanctionner rapidement les conflits compte tenu de leur coût humain et financier, est de nature à privilégier la rencontre hyperbolique dans la bataille. Les deux guerres mondiales ont hélas parfaitement illustré cette approche tactique7, semblant avoir invalidé la notion de «bataille décisive». D’autre part, l’irruption du fait nucléaire et sa théorisation dans le cadre d’une guerre devenue froide pourrait l’avoir rendu définitivement obsolète : en effet, aucun belligérant détenteur de l’arme atomique ne se mettrait en situation de prendre le risque de perdre sa souveraineté suite à un affrontement décisif : il faut donc considérer que l’escalade des chocs tactiques conventionnels pour­ rait rapidement se conclure par la menace de l’emploi de l’arme ultime. À moins que le déclenchement du feu nucléaire ne soit devenu l’unique « bataille décisive », postulat qui ne repose que sur la volonté de l’emploi8.

La « bataille décisive » clausewitzienne peine à trouver une application parfaite dans la conflictualité d’aujourd’hui. Pour autant, avant de statuer définitivement sur la disparition de ce concept, celui­ci mérite sans doute une analyse plus complète pour en définir les ressorts et les expressions et juger in fine de leur actualité.

D’un point de vue strictement pratique, il apparaît que cette notion a sans doute été pervertie par une lecture partielle ou orientée de Clausewitz. En effet, « la bataille décisive» s’inscrit dans un double contexte de « guerre illimitée », mais aussi de « guerre limitée ». Et le rapport de deux belligérants à l’affrontement ultime reste toujours au cœur des affrontements militaires, même si la forme de la bataille prend des aspects assurément nouveaux.

Dans la « guerre illimitée », les objectifs politiques ne peuvent être atteints que par la destruction totale de l’ennemi, et en particulier de ses forces armées. Ainsi, le plan de campagne vise, combat après combat, à obliger son adversaire à devoir placer l’ensemble de ses forces militaires en situation d’affrontement ultime, si possible en position de rapport de force inférieur, de sorte que cette dernière bataille annihile définitivement toute capacité à exercer la violence9. La « bataille décisive » trouve ici toute sa pertinence tant militaire que politique. Pour autant, elle ne couvre pas à elle seule la vision clausewitzienne de la guerre. Moins connue, une partie de l’œuvre du stratège s’articule aussi autour de la notion de « guerre limitée » : dans ce cas, il s’agit moins de détruire son ennemi que de l’obliger à négocier dans des conditions moins favorables qu’au début de la guerre. Une succession de batailles est de nature à faire évoluer les rapports de force, de sorte que seule la violence utile est mise en œuvre. Ainsi, si la « guerre limitée » est globalement celle qui prévaut dans un XVIIIe  siècle sensible aux équilibres européens10, elle trouve une nouvelle pertinence dans la stratégie de contrôle du phénomène guerrier par les deux superpuissances de la « guerre froide », avec des affrontements limi­ tés à des conflits périphériques. « Guerre limitée » et « guerre illimitée» sont donc bien les deux faces d’un même système stratégique d’autant plus souple qu’il s’adapte, dès la conception, à la définition des buts de guerre. Hans Delbrück, grand spécialiste d’histoire militaire et remar­ quable lecteur de l’œuvre de Clausewitz, est un des premiers analystes à relever que, selon les attendus politiques, le chef de guerre veillera à utiliser une force militaire dimensionnée au niveau de violence nécessaire, qu’il soit total ou maîtrisé. La « bataille décisive » n’est donc pas une fin en soi, mais une modalité pratique de l’objectif politique. 

Par ailleurs, il convient de ne pas perdre de vue que si « la bataille décisive » vise à créer la décision, c’est-­à­-dire mettre un terme à l’affrontement, elle ne s’impose pas forcément d’une manière identique aux deux belligérants. Trois types de relations sont à considérer:

 

  • les deux acteurs recherchent la bataille car ils estiment chacun être en mesure de l’emporter ;
  • les deux acteurs veulent éviter la bataille car pensant la perdre et attendent des temps plus favorables ;
  • l’acteur qui pense être le plus fort cherche à pousser son adver­saire à la bataille alors que ce dernier cherche à l’éviter à tout prix.

 

D’emblée, il apparaît donc que la perception qu’a chacun des belligérants du rapport de force est fondamentale dans la recherche ou l’évitement de la « bataille décisive ». La campagne, succession de batailles et de manœuvres, visera donc à ajuster les rapports de force, soit jusqu’à ce qu’un acteur dispose d’une suprématie permettant l’atteinte d’une décision par annihi­ lation (ce qui revient à conduire la guerre sous sa forme politique illimitée), soit jusqu’à créer les conditions d’une supériorité ponctuelle afin d’amener l’un des acteurs à négocier (guerre limitée). La « bataille décisive » n’est donc qu’une approche tactique des fins politiques. Si l’expression des deux premières postures s’avère aisée, le cas de l’évitement est particulièrement intéressant dans le sens où il s’inscrit parfaitement dans les mécanismes de guérilla ou d’insurrection. En effet, face à une armée moderne et bien équipée, l’insurgé n’a d’autre option, à moins de prendre le risque d’être défi­ nitivement détruit, que de refuser le combat symétrique pour s’inscrire dans une guerre aux multiples combats dont aucun ne sanctionne véritablement la conduite des opérations. Souple et agile dans ses configurations, l’ennemi se fixe pour objectif, en se plaçant au cœur des populations dont il fait souvent partie, d’épuiser son adversaire en refusant la « bataille décisive ». D’ailleurs, à chaque fois que des insurgés tentent le combat décisif sans disposer d’un rapport de force nettement favorable, l’échec militaire est patent – Cholet en octobre 1793, Na­San 1952 en Indochine, la « bataille du Têt » en 1968 au Viêt­Nam ou Daesh en Irak récemment en sont l’illustration. Le recours au terrorisme ou au harcèlement permet d’éroder le potentiel moral et physique de l’adversaire afin d’établir une nouvelle équation militaire et politique pour mieux négocier. Éventuellement, si l’un des deux partis devient assez puissant, il peut reprendre l’initiative et battre finalement son adversaire11. Le passage de la forme insurrectionnelle à la forme classique des armées est donc souvent une affaire de temps et de circonstance. L’actualité de la lecture clausewitzienne est donc attestée.

 

Au-delà des formes traditionnelles d’affrontements militarisés, il con­ viendra néanmoins d’intégrer de nouvelles formes de conflictualités naissantes de nature à emporter la décision sur le champ de bataille. La « bataille décisive » serait alors d’un autre ordre plus large que celui de la violence armée et de la destruction. Historiquement, il n’a pas été rare que des pressions politiques ou économiques transforment radicale­ ment une situation militaire pourtant victorieuse : la pression exercée par les deux superpuissances en 1956 sur la France et la Grande­Bretagne à l’occasion de l’opération de Suez. Mais l’idée propre aux théoriciens de la « révolution dans les affaires militaires » selon laquelle la supériorité technologique tuerait l’idée même de bataille grâce aux frappes de préci­ sion et à la « quasi­transparence » de la zone d’opérations offerte par les radars et les drones, montre ses limites : outre le fait que « brouillard » et « friction » constituent des facteurs non réductibles, la guerre au milieu des peuples rend complexe l’emploi de la technologie qui ne permet pas de contrebattre toujours efficacement la volonté des combattants, l’absence d’architecture formalisée de commandement, la versatilité des acteurs, l’intelligence tactique et le recours à la surprise, à la prise de risque, à l’irrationnel. D’ailleurs, la maîtrise technologique n’est pas l’apanage d’un seul camp : à titre d’exemple, aujourd’hui, compte tenu de la dépendance des armées occidentales aux technologies du numérique, le domaine cyber devient un enjeu majeur du champ de bataille. Concrètement, qui imagine de nos jours une division manœuvrer sans ses ordinateurs et outils de simulation ? Or, un virus informatique intégré par l’ennemi, aussi faible militairement soit­il, pourrait sans doute, plus sûrement qu’une frappe d’artillerie, immobiliser un poste de commandement et de nombreuses unités subordonnées. En dépit des précautions prises pour contrer ce type de menace, celui qui détruirait un système informatique de commandement ou brouillerait  des satellites n’obtiendrait-il pas d’emblée le rap- port de force de nature à gagner la « bataille décisive » ? Et que penser des frappes réalisées par des essaims de drones à faible coût contre des postes de commandement ou des bases logistiques  ?

La notion de « bataille décisive », si elle est comprise comme la sanction d’une campagne où se succèdent combats d’attrition – physique ou morale – jusqu’à atteindre la bataille ultime, demeure toujours pertinente. Si chaque acteur cherche, aujourd’hui encore, à écraser son adversaire pour mettre fin le plus définitivement possible à un phénomène toujours trop coûteux en vies et en équipements, l’histoire militaire, et plus largement les rapports conflictuels entre les nations, témoignent combien la guerre est avant tout un duel tragique où alternent, dans la durée, coups et parades. La pensée de Carl Von Clausewitz, parfois dénaturée, résume parfaitement cette complexité entre des formes illimitées et limitées qui doivent être considérées conjointement en termes de finalité et donc, in fine, de styles de manœuvre face à l’ennemi. Car si le fait nucléaire a rendu moins avérée la bataille dans sa forme classique, la guerre continue de s’exercer sous des formes multiples et en constante mutation qu’il convient de continuer à étudier, sans idéologie ni conformisme, sous l’angle du tacticien comme du stratège.

1   Clausewitz, contemporain des « petites guerres » du Tyrol ou d’Espagne, est assez bon historien pour ne pas méconnaître des formes alternatives de combat.

2   Livre IV.

3   Les batailles de Léningrad ou Stalingrad constituent d’autres illustrations.

4   Le conflit qui se déroule actuellement en Syrie en témoigne tout particulièrement.

5   Ce qui doit amener à relativiser les notions de victoire et de défaite à ce niveau.

6   Liée, dans cette extension qui dépasse la lecture originelle de Clausewitz, à la certitude de la suprématie du militaire sur le politique une fois que la guerre est engagée…

7   Une lecture exclusive de la pensée clausewitzienne a parfois amené à justifier des excès dans la préparation des forces et la conduite de la guerre, jusqu’à donner un socle concep­ tuel à la stratégie nucléaire de représailles massives.

8   Ce qui ouvre à un autre débat.

9   « À la lumière de toutes ces caractéristiques intrinsèques de la stratégie, nous estimons qu’il n’y a qu’un seul résultat qui compte : la victoire finale. En ce qui a trait à la guerre illimitée, nous ne devons jamais perdre de vue que la fin couronne l’œuvre. » Clausewitz.

10   Et au coût relatif à l’entretien d’une armée professionnelle dont les hommes sont difficiles à remplacer en cas de fortes pertes.

11   La guerre civile chinoise entre 1934 et 1949 ou encore la bataille de Dien Bien Phu illustrent parfaitement ce moment de bascule et d’accession à une forme de maturité organisationnelle, matérielle et tactique.

 

La robotique militaire low cost comme outil de nivellement capacitaire ?

La robotique militaire low cost comme outil de nivellement capacitaire ?

 
Par le Sous-lieutenant Dylan Rieutord –  CDEC –

 

Les nouvelles technologies ne sont plus réservées aux pays à la pointe du progrès. Les technologies duales et l’essor des innovations dans le domaine civil, comme l’impression 3D par exemple, font qu’il est très facile de trouver des matériaux peu chers pour se rapprocher de l’effet recherché.

 En assumant toutefois le fossé technologique et donc la différence de performance entre un même produit issu d’un État ayant des ressources et un acteur non étatique ayant des moyens limités, l’innovation technologique se développe à deux vitesses. Les guerres sont un terreau favorable catalysant les recherches technologiques et l’innovation de défense. Il n’est donc pas surprenant de voir le Moyen-Orient en ébullition quant aux technologies employées sur le champ de bataille. S’ils sont parfois rudimentaires, les armements conçus par les acteurs non étatiques sont pensés pour la même utilisation que celle envisagée par les nations. Il arrive même que ces acteurs inventent des modes d’action que les puissances gouvernementales n’avaient pas envisagés. C’est ainsi que l’État islamique a utilisé un drone capable de lancer une grenade[13] sur des soldats français et des combattants kurdes en opération près d’Erbil. La tentative de nivellement capacitaire avec les nations concernant l’utilisation de l’armement développé industriellement est donc bien réelle.

Les groupes armés sont ainsi capables d’utiliser des armes télé-opérées, comme le prouve une vidéo de 2012, publiée sur les réseaux sociaux, où le groupe Jamaat Ansar al-Sunnah montre un chariot sur roulettes muni d’une mitrailleuse avec un viseur laser, le tout relié par câbles jusqu’à un écran [14].

En mai 2013 dans la région d’Idlib, l’armée syrienne libre (ASL) récupère un robot construit par les djihadistes, une sorte de mini char capable d’embarquer plusieurs types d’armes. En juillet 2013, dans la région de Homs, l’ASL publie une nouvelle vidéo où l’on peut voir une mitrailleuse aidée d’une caméra pour l’acquisition de cibles, contrôlée par un joystick de console de jeux et reliée par câbles ; la structure permet à la machine de tourner à 360 degrés ou de déplacer le canon sur un axe vertical[15].

En 2015, les premières images et vidéos de robots utilisées par les Kurdes sont diffusées[16]. A Mossoul, des mitrailleuses télé opérées à bord de pick-up ou fixes sont utilisées[17]. Si chaque camp tente d’innover et de créer, les transferts d’armes résultant des fuites, défaites, vols lors des combats sont courants. Ainsi les Peshmergas ont trouvé à Kirkouk un fusil de précision télé opéré mis au point par l’Etat islamique[18], et le système se révèle être assez moderne. La rotation du canon, son élévation, son déclenchement étaient rendus possibles par les câbles, et une caméra permettait d’affiner la précision de l’image retransmise sur l’ordinateur.

En février 2016, des Unités de mobilisation populaire, une coalition paramilitaire de milices en majorité chiites formée en 2014, appelée aussi Hachd al-Chaabi, témoignent de l’utilisation d’armement similaire[19]. Un de leurs principaux groupes, les Brigades de la Paix (Sarāyā al-Salām), avait déjà mis au point en 2015 deux robots[20], un de combat muni d’une mitrailleuse 12.7mm de type DsHk (mitrailleuse lourde soviétique), l’autre plutôt destiné au déminage, muni d’un bras mécanique et d’une mitrailleuse 7.62mm de type PKM (mitrailleuse Kalachnikov). A la frontière du Kurdistan irakien, les Kurdes ont trouvé un fusil de précision télé opéré appartenant à l’Etat islamique, monté sur une base mobile mais pourvu d’un système limitant le recul, protégée elle-même par des chiens, pendant que l’opérateur était sous terre dans un bunker[21]. 

Toutes ces observations démontrent plusieurs choses. D’une part, que les acteurs se nourrissent les uns des autres en termes de TTPs (tactics, techniques, and procedures). Pour les États comme pour les terroristes, le besoin de pallier la haute intensité du combat urbain et de limiter l’attrition des effectifs est le même. Dès lors, le recours aux supplétifs s’impose, la robotique jouant désormais le rôle de « proxy »[22] dans les guerres d’aujourd’hui. Les retours d’expériences de l’utilisation des robots au Moyen-Orient pourraient être d’un grand intérêt pour nourrir la réflexion doctrinale occidentale, et permettrait d’anticiper sur les formes éventuelles des conflits futurs dans la région et sur la tactique, à l’heure de la robotique.

Les Unités de mobilisation populaires semblent être un des acteurs les plus prolifiques en termes de robots artisanaux. Ceci s’explique par leur expérience du combat avec les robots américains déployés en Irak depuis 2003. Un homme, marqué par ces années, est devenu l’ingénieur de cet arsenal robotisé[23]. Ayant rejoint ces unités, il a mis son expérience et son savoir-faire dans la construction de différents robots pour limiter les pertes alliées. Tous ses robots sont télé opérés, fonctionnent grâce à un joystick et sont gérés par les technologies Bluetooth, Wifi, Android ou par câbles. Ses créations ne se limitent pas simplement à un fusil avec une vision déportée. L’Ashura, le Launch of the Greatest Prophet, le Karar Sniping Base ou bien encore l’Armored Tiger répondent tous à des effets recherchés précis. Si les deux premiers sont de conception assez classique, le Karar Sniping Base est chenillé, et utilise un bras mécanique à commande hydraulique pour tirer les blessés hors du champ de bataille. L’Armored Tiger embarque trois lance-grenades propulsées par fusées. Si les effets opérationnels de ces machines sont à relativiser, la prouesse technique est toutefois louable et leur concept d’utilisation est directement inspiré des combats menés dans ce milieu depuis plus de dix ans. De plus, la construction de ces robots revient entre 1000 et 4000 dollars[24] alors qu’un Packbot, petit robot démineur produit de l’entreprise iRobot, reviendrait à 150 000 dollars[25]. 

Conclusion

La guerre encourageant l’adaptation, le Moyen-Orient est devenu le théâtre d’expérimentation de la guerre robotique pour nombre d’acteurs étatiques aux moyens financiers considérables, mais aussi pour des groupes armés qui ne peuvent compter que sur leur inventivité. Ces derniers ont tiré parti des robots occidentaux détruits ou capturés, pour les analyser et façonner ainsi leur propre doctrine. Par ailleurs, la réflexion sur les utilisations possibles des robots au combat a nettement bénéficié de la typologie même de ces conflits, se déroulant majoritairement en milieu urbain et impliquant des armées aux effectifs limités. Rustiques, rudimentaires, artisanaux, ces robots permettent de faire exploser à distance des engins explosifs improvisés ou autres pièges, permettent de reconnaître un axe, de passer une porte, de franchir un croisement, etc. Devenant des « proxys » pour les belligérants, ils forment un premier rideau défensif ou offensif, permettant à la fois de limiter les pertes humaines amies tout en étant capables de causer la mort de l’ennemi. Le Moyen-Orient représente un laboratoire géant, réceptacle d’une innovation qui n’a de limite que la ressource financière et la créativité.

Cependant, l’Occident dispose de la technologie et des moyens financiers adéquats, mais peine à trouver un concept d’emploi, voire limite volontairement la robotisation de ses armées. D’un autre côté, le Moyen-Orient a des ressources plus limitées mais utilise ces robots en opérations sans prendre le temps parfois d’établir des doctrines précises quant à leur utilisation. La question de la robotisation d’une partie des armées pour limiter les pertes en vies humaines continue donc de se poser.                                             
 

[13] http://www.opex360.com/2017/03/01/attaque-terroriste-avec-drone-ne-pourra-pas-toujours-etre-empechee/, Consulté op.cit.

[14] BUNKER Robert J., KESHARVAZ Alma, Terrorist and Insurgent Teleoperated Sniper Rifles and Machine Guns, FMSO, 2016, 43p.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] https://medium.com/war-is-boring/an-iraqi-shi-ite-militia-now-has-ground-combat-robots-68ed69121d21, Consulté le 20 mars 2018.

[21] BUNKER Robert J., KESHARVAZ Alma, Terrorist and Insurgent Teleoperated Sniper Rifles and Machine Guns, FMSO, 2016, 43p.

[22] Dans le domaine informatique, les proxys sont des serveurs relais, des intermédiaires. Dans la guerre d’aujourd’hui, nous pouvons considérer la robotique comme un proxy, à l’origine d’effets sur un espace, protégé par sa condition propre et qui se révèle être une interface de projection et de protection.

[23] https://www.wired.com/2017/02/warbot-builders-middle-east-spill-secrets/, Consulté le 20 mars 2018.

[24] Ibid.

[25] SINGER P., Wired for War : The Robotics Revolution and Conflict in the 21st Century, New-York, Penguin Books, 2009, 512p.

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Que reste-t-il des théories de la contre-insurrection ? 4/4

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De la tache d’huile à la mobilité : stratégie et tactiques de la contre-insurrection – Revue militaire n°55

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La stratégie de la « tache d’huile » chère à Gallieni et Lyautey fait aujourd’hui encore l’unanimité dans les opérations de stabilisation et de contre-insurrection9. Preuve en est son adaptation dans la doctrine anglo-saxonne au sein du quadriptyque « shape, clear, hold, build ».

 

La stratégie de la tache d’huile consiste à avancer progressivement vers les zones insurgées en ayant au préalable fermement sécurisé toutes les lignes arrières : « ne mettre une jambe en l’air que lorsque l’autre est bien assise »10. Pour cela, les forces loyalistes évoluent au sein des populations. Contrainte mais aussi opportunité : cela permet de convaincre la population de la légitimité de l’opération, notamment lors des patrouilles ou lors des rencontres aux « points de contrôle ». Incidemment, la population se familiarise avec les soldats qui l’environnent et qui forment alors de véritables capteurs de renseignements d’ambiance locale et suscitent au plus vite la confiance des populations11. L’enfermement des troupes otaniennes en Afghanistan dans des Forward Operational Bases (FOB)12 justifié par la grande agressivité des milices talibanes13, n’a ainsi guère aidé à gagner la confiance de la population non-insurgée. Parce qu’elle requiert d’aller au contact de la population, la contre-insurrection est une stratégie risquée militairement, les soldats étant bien plus à découvert14. Elle est également risquée sur le plan politique, l’acceptabilité des pertes humaines étant de plus en plus décroissante dans l’opinion publique occidentale.

Sur le plan tactique, la contre-insurrection dispose également de ses propres caractéristiques dont l’adaptabilité est le maître-mot. En effet, chaque contre-insurrection est unique, a ses propres facteurs, endogènes et exogènes, et doit donc être traitée différemment. Néanmoins, parce que l’insurgé dispose souvent d’un rapport de forces lui étant défavorable (davantage au niveau des moyens et capacités que de la masse) par rapport aux forces loyalistes, il optera généralement pour des tactiques de guérilla ou de terrorisme. Évitant l’affrontement direct ou le limitant à des cadres spatio-temporels lui étant favorables, l’insurgé ne peut être combattu comme le sont des forces classiques. D’ailleurs Gallieni et Lyautey, de même que Templer, en tirent la conclusion qu’il faut rejeter les actions d’ampleur dont la lourdeur permet l’avertissement en amont des insurgés et favorisera leur fuite (de surcroît dans un environnement qu’ils maîtrisent mieux). Le chef militaire d’une contre-insurrection aura donc tout intérêt à prôner la formation de colonnes mobiles grâce auxquelles il pourra pourchasser les insurgés. Ainsi, comme contre tout ennemi (mais peut-être encore davantage pour un insurgé qui refusera des conditions de bataille défavorables), c’est en s’adaptant à lui, au terrain et au milieu humain que le chef créera les conditions de la victoire.

Aujourd’hui, si ces préceptes demeurent, leur application a évolué au gré des évolutions technologiques. Déjà en Malaisie, Templer a massivement recours au Special Air Service, les forces spéciales britanniques. Ces soldats formés au combat de jungle octroient au général Templer une capacité de projection dans la profondeur permettant d’empêcher toute sanctuarisation des insurgés par un harcèlement constant. Aujourd’hui encore, les forces spéciales sont employées pour accomplir ces objectifs. Le recours à la troisième dimension par des opérations aéroterrestres, voire interarmées, apporte encore davantage de mobilité, ainsi et un effet psychologique indéniable sur l’ennemi. Ainsi, les moyens aériens (Atlantique 2, Rafale, Fennec), bien que peu nombreux, ont apporté une grande agilité et une liberté d’action indéniable aux forces françaises de l’opération Sangaris, de même qu’un appui-feu non négligeable. En effectif réduit (2 000 hommes), ces dernières ont dû faire preuve d’une adaptabilité constante et d’une grande réversibilité pour accomplir leurs objectifs15.

Ce propos révèle que les théories de la contre-insurrection subsistent encore au sein des opérations actuelles à travers plusieurs enseignements clefs : l’importance de l’adhésion de la population grâce à des actions militaires et politiques conduites selon une approche intégrée et grâce à une stratégie pérenne, la tache d’huile, ainsi que des tactiques fondées sur l’adaptabilité. Ces enseignements sont les témoins de nos engagements militaires, il est donc primordial de capitaliser sur ces expériences afin de maintenir un contact avec nos savoir-faire et notre histoire.

Au-delà, plusieurs questions demeurent quant à la viabilité des opérations de contre-insurrection. Ces dernières peuvent-elles fonctionner sur le mode d’un engagement occidental réduit, en simple appui des forces loyalistes (concept de « light footprint »)16 ? Cela interroge également la capacité de l’Occident, une fois la sécurité rétablie, à faire du « nation-building » et donc sur « l’exportabilité » de notre modèle de démocratie libérale. Une certitude demeure in fine, comme nombre d’opérations militaires (et certainement davantage pour celles ayant trait à des engagements au milieu des peuples), les opérations de contre-insurrection n’échappent pas à l’extrême importance d’une œuvre de renseignement bien menée, ainsi qu’à son corollaire en milieu peuplé, la formation à l’inter culturalité.

 

9   Le commandement de l’opération Artemis de l’Union européenne en République démocratique du Congo, ainsi que les contingents britannique et américain en Afghanistan au sein de la FIAS, y ont notamment eu recours.

10 Tiré d’une lettre du maréchal Gallieni expliquant le processus de la tache d’huile à Alfred Grandidier, explorateur malgachophile, cité par le colonel Lyet dans : « Gallieni, Joffre », Revue historique de l’armée, 1963/4, p. 91.

11  Sir Gerald Templer, sceptique quant à la capacité d’immersion et d’ouverture à l’inter culturalité des soldats britanniques, décida d’employer des locaux et des insurgés « retournés » pour l’acquisition de renseignement humain.

12 Certains auteurs avancent, contrairement à un poncif répandu, que les forces américaines ont néanmoins effectué un véritable travail de « nomadisation » pour s’immerger, notam­ment en Kapisa. Ceci d’après : « Gagner les coeurs et les esprits : origine historique du concept, application actuelle en Afghanistan », Lieutenant (R) Bertrand Valeyre, Cahiers de la recherche doctrinale, 2010.

13  Le contingent britannique chargé de la province du Helmand subira ainsi des pertes avec un taux d’exposition supérieur à ce qu’il était au Vietnam et aux Malouines (une chance sur 36 d’être tué en opération). Ibid.

14  L’initiative des Village Stabilization Operations montre d’ailleurs que si dans un premier temps, l’attrition est supérieure à celle de « l’enfermement » dans les FOB, l’immersion des soldats dans le sein des populations leur permet de gagner plus aisément leur confiance et réduit les pertes sur le long terme. Cf. en ce sens l’article du SGT (R) Hugo Queijo, « Les Village Stability Operations / Afghan Local Police » et la « Transition Strategy » en Afghanistan, Brennus 4.0, CDEC, avril 2019, disponible sur www.pensee-militerre.com.

15 « Toute la fonction logistique a […] dû faire preuve d’adaptation afin de permettre à un outil initialement dimensionné pour soutenir un GTIA agissant dans une seule direction, de soutenir simultanément jusqu’à trois GTIA dans trois directions » Rémy Hemez et Aline Leboeuf : « Retours sur Sangaris. Entre stabilisation et protection des civils », Focus stratégique, n° 67, avril 2016, p. 19.

16  La durée moyenne des engagements en contre-insurrection est de quatorze ans.

 

Que reste-t-il des théories de la contre-insurrection ? 3/4

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Une chaîne de commandement civilo-militaire : la mise en place de l’approche globale


Rare exemple d’une contre-insurrection réussie, la Malaisie a été le théâtre d’expérimentations qui n’étaient pas sans rappeler une forme « préhistorique » des concepts d’approche « intégrée » ou « globale ».

En effet, Sir Gerald Templer met en place une hiérarchie de comités civilo-militaires réunissant responsables politiques, militaires, juridiques et policiers dans une approche interservices visant à coordonner les efforts, notamment en s’assurant de l’échange de renseignements, et donc à démultiplier les effets de l’action militaire sur le terrain. Permettant un relais des directives venues des échelons supérieurs tout en préservant les prises d’initiative des échelons inférieurs, la hiérarchie civilo-militaire décentralisée de Templer (échelon fédéral, fédéré, districts) se révélera déterminante pour la contre-insurrection en Malaisie.

Là encore, si Templer l’a appliquée avec brio, le commandement civilo-militaire, repris par la doctrine anglo-saxonne sous le terme de civilian-military cooperation (CIMIC) trouve ses racines chez Lyautey et Gallieni, qui eux-mêmes se sont certainement inspirés des Bureaux arabes de Bugeaud en Algérie. Sous les mandats de Gallieni et Lyautey, c’est le corps des « Contrôleurs civils » qui jouera ce rôle, chargé d’assister et de conseiller les autorités locales (pachas et caïds au Maroc). Lyautey insistera particulièrement sur leur caractère essentiellement supplétif, les contrôleurs civils en qualité de représentants du Protectorat, n’avaient pas vocation à administrer directement. Point de divergence6 entre les maréchaux, le militaire doit, pour Lyautey, céder la place au politique une fois la zone stabilisée. Gallieni considérait pour sa part que ses officiers étaient parfaitement qualifiés pour demeurer en charge, rejetant ainsi l’adage « Cedant arma togae » (« les armes le cèdent à la toge »)7.

Aujourd’hui, l’approche globale est si prégnante qu’on ne saurait imaginer une opération de stabilisation sans coopération civilo-militaire réunissant acteurs militaires juridiques, policiers, politiques et responsables d’ONG.

Ainsi l’opération Artemis de stabilisation de l’Ituri a été menée par l’Union européenne en coordination avec la mission des Nations unies (MONUC). Cette approche civilo-militaire où le second aspect est subordonné au premier, n’empêche pas les acteurs militaires d’exercer, de façon épisodique, des pouvoirs normalement échus aux civils. Ainsi, certains chefs de section ont été amenés, lors de l’opération Sangaris, à exercer des fonctions de coordinateurs et d’administrateurs pour pallier l’absence totale de système judiciaire. Dans la droite lignée des préceptes de Lyautey, cette utilisation de pouvoirs civils par le militaire n’est toutefois que temporaire : jusqu’à ce qu’un minimum de sécurité soit rétabli. C’était le principe même de l’opération Sangaris (et avant elle Artemis) qui, en tant que « bridging operation » devait créer les conditions pour passer le relais aux civils et militaires de la mission onusienne en Centrafrique (MINUSCA)8. Les opérations de contre-insurrection, parce qu’elles ont lieu au cœur même des populations, ont toutefois des particularités tant dans leur stratégie que dans leurs modes tactiques.

 
6 Cette divergence doctrinale s’explique toutefois par la différence des statuts du Maroc et de Madagascar. Si le Maroc était un protectorat, justifiant la présence seulement « supplétive » et conseillère de l’administration française, Madagascar était un territoire colonial. À ce titre, le pouvoir colonial avait pleinement vocation à administrer directement les territoires de Madagascar.
7 Certains théoriciens de la Doctrine de Guerre révolutionnaire, dont le colonel Trinquier, préconisaient l’instauration d’une législation d’exception et la concentration des pouvoirs dans les mains d’un militaire jusqu’à l’élimination des insurgés et de leur appareil politico-militaire.
8 La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA) est une opération de maintien de la paix des Nations unies en Centrafrique. Elle est en cours depuis le 10 avril 2014.

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