Le rapport Barkhane est-il écrit à l’avance ?

Le rapport Barkhane est-il écrit à l’avance ?


Par Jean-Marc Tanguy – Le mamouth -publié le 7 novembre 2020

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Il faut “rester autrement” (…) “dans un format moins lourd” et “poursuivre des actions ponctuelles avec Sabre”. La déclaration ne vient pas d’une des colombes de l’assemblée, ou d’un ancien commando des forces spéciales, mais de… Thomas Gassilloud, député, un des piliers du groupe Agir, ancien rapporteur du budget de l’armée de terre et ancien réserviste (1). 

Ancien LREM, il peut désormais, dans son groupe Agir (qui reste dans la majorité présidentielle), affirmer certaines spécificités de vues. Jusqu’alors, les réserves sur Barkhane (et non l’engagement des soldats, les opposants font bien à chaque fois la distinction) étaient plutôt à droite, ou à LFI. Mais Gassilloud paie comptant son autonomie : Agir se retrouve marginalisé dans le choix des rapports de la commission de la défense (Jean-Charles Larsonneur n’a reçu, par exemple, qu’une chaise dans le rapport sur les personnels civils), et ne sera donc pas, par exemple, dans le futur rapport Barkhane, à rendre début 2021. 
Un gros morceau, confié à une bosseuse (LREM), Sereine Mauborgne, qui a succédé à Gassilloud sur le rapport forces terrestres. Et d’autant plus facilement qu’elle était en double commande depuis 2017. Une députée, infirmière de formation, qui s’est taillée une réputation de franc-parler et d’expertise, parfois pointue sur certains sujets (MCO, aéromobilité), n’hésitant pas, dans son dernier rapport, à écorner quelques images d’Epinal et enseignes. 
Peut-être de quoi justifier l’auto-inscription de la présidente de la commission de la défense, pour veiller à un travail qui ne s’éloigne pas trop des chemins balisés par l’exécutif. Elle est certes déjà allée sur place, néanmoins, plusieurs députés, sans détours, lui prêtent l’intention claire d’éteindre dans l’oeuf toute velléité de sortir de la vision gouvernementale de Barkhane. 
Une troisième femme avait été désignée avec Mauborgne : Nathalie Serre vient d’être élue députée, et se retrouve donc déjà, sans expérience préalable, bombardée à la tête d’un rapport qui nécessite pourtant l’auto-mobilisation de la présidence “vue l’épaisseur du sujet” (il n’y a rien de sexiste à l’écrire, j’aurais écrit pareil pour un homme). Là où de fins observateurs attendaient plutôt Jean-Louis Thiériot, un des hommes qui monte chez les LR, sur la défense.
Le choix d’une novice est donc plus qu’inhabituel à l’assemblée, où une logique forme de cursus honorum existe bel et bien. Drôle de choix, chez les LR, pour permettre à une députée de faire ses preuves. Une crédibilité qu’il faudra donc, plus que jamais dans ce type d’exercice, consolider avec une ouverture des travaux parlementaires, avec, par exemple, des auditions ouvertes, mais aussi et pourquoi pas, un éclairage du travail parlementaire sur place. 
Mes infops et photos sur le twitter @defense137, infos défense et AJD sur @ajdpresse.
 
(1) Face à l’association des journalistes de défense, mercredi, il a reconnu que “la situation sur place n’est pas bonne, il faut l’assumer. La question n’est pas de rester ou de partir, mais de rester autrement (…). On a été interpellés par la libération de 200 djihadistes au Mali, est-ce qu’on partage une stratégie cohérente avec les Maliens. Le CEMAT dit que l’armée de terre peut tout faire mais, elle ne ne peut pas tout faire à la fois. L’investissement lourd sur Barkhane fait que nos armées s’entraînent de plus en plus à la guerre asymétrique dans le désert avec la supériorité aérienne, mais ne couvre pas l’ensemble du spectre auquel on peut être confronté. On devrait réfléchir à un format moins lourd, plus souple, ne priorisant l’aide que vers les pays qui améliorent leur gouvernance. Dans l’approche de Pau. Il faut aussi continuer des actions ponctuelles avec Sabre qui fait ses preuves et l’a encore fait récemment. Je ne suis pas chef militaire, je peux difficilement me prononcer sur le niveau (…) mais se pose déjà la question du maintien de ce surge-la, et au-delà des moyens, la question est bien celle de notre stratégie globale”.

Urbanisme et zones urbaines à l’horizon 2035 : caractéristiques principales

Urbanisme et zones urbaines à l’horizon 2035 : caractéristiques principales

Par Julien Leprince – Cahier de la pensée mili-Terre –
Saut de ligne
Saut de ligne

Il apparaît indéniable que l’armée de Terre interviendra de manière croissante en milieu urbain. Le Capitaine (R) Ronan Hill présente les caractéristiques des zones urbaines à l’horizon 2035 et leurs particularités «utiles» à l’exercice du métier de soldat.

Il apparaît indéniable que l’armée de Terre interviendra de manière croissante en milieu urbain. Désormais et de surcroît à l’avenir, la guerre en milieu urbain constituera donc la règle, celle en campagne l’exception[1]. Afin de permettre une meilleure appréhension de ce milieu par l’armée de Terre, il convient d’étudier les caractéristiques des zones urbaines à l’horizon 2035. Dans un premier temps sera évoquée l’hétérogénéité de cette croissance dans le monde. Dans un second temps, il sera nécessaire d’aborder les spécificités inhérentes à la dynamique urbaine future, qui suscitent autant d’espoirs qu’elles imposent de défis. Dans un dernier temps, nous évoqueront certaines particularités de ce milieu utiles à l’exercice du métier de soldat.

L’urbanisation: un phénomène spatialement hétérogène

Selon la FAO[2], 54% de la population est urbaine en 2015. En 2050, deux tiers de la population mondiale sera urbaine, soit 2,4 milliards de personnes supplémentaires, ce qui est supérieur à l’augmentation de 2,2 milliards de la population globale. Cette dynamique de l’urbanisation est désormais alimentée par les pays à bas revenus.

  • L’Organisation des Nations Unies, dans une étude prospective, ne manque pas de souligner que le fait urbain se matérialise différemment dans l’espace[3].

La part de la population urbaine en 2014 est ainsi de 82% en Amérique du Nord, 80% en Amérique latine et Caraïbes, 73% en Europe, 40% en Afrique et 48% en Asie. Bien que l’urbanisation se poursuivra sur tous les continents dans les prochaines décennies, l’Afrique et l’Asie s’urbanisent désormais plus rapidement que les autres régions. Elles devraient respectivement atteindre en 2050 des taux d’urbanisation de 56 et 64%. Le Burundi, l’Éthiopie, le Malawi, le Niger, le Soudan du sud, l’Ouganda, le Népal et le Sri Lanka présentent ainsi actuellement les plus faibles populations urbaines d’Afrique et d’Asie, mais elles devraient être quasiment doublées entre 2014 et 2050.

La croissance démographique et l’urbanisation devraient aboutir, toujours selon l’ONU, entre 2014 et 2050, à l’augmentation de la population urbaine de 2,5 milliards de personnes, dont 90% en Asie et Afrique, ce qui confirme un basculement de l’urbanisation au niveau mondial. L’Inde, la Chine et le Nigeria devraient à eux seuls représenter  37% de la croissance de la population urbaine mondiale entre 2014 et 2050. Sur cette période, l’Inde devrait gagner 404 millions d’urbains, la Chine 292 millions et le Nigéria 212 millions. Si l’on se focalise sur les très grandes agglomérations, la ville de Tokyo est actuellement la plus peuplée avec une population de 38 millions d’habitants; viennent ensuite Delhi avec 25 millions d’habitants, Shanghai avec 23 millions d’habitants et Mexico, Mumbai et Sao Paulo comptant chacune environ 21 millions d’habitants. Si l’on se projette en 2030, il est estimé qu’il y aurait 41 mégapoles de plus de 10 millions d’habitants dans le monde contre 28 en 2014. Tokyo resterait la plus peuplée avec 37 millions d’habitants. Delhi devrait connaître une progression spectaculaire l’amenant à 36 millions d’habitants. Si, auparavant, les plus grandes agglomérations urbaines se trouvaient dans des pays dits développés, elles sont désormais concentrées dans les pays dits du Sud.

Bien que l’on assiste à la constitution de très grandes villes, L’ONU rappelle à juste titre que la plus forte croissance provient des villes de petites et moyennes tailles. La moitié des urbains dans le monde vivent en effet dans des villes de moins de 500.000 habitants, alors que les 28 mégapoles de plus de 10 millions d’habitants ne concentrent actuellement que 1/8 de la population urbaine mondiale.

Notons cependant que certaines villes connaissent depuis peu une diminution de leur population. Elles sont principalement situées dans les pays à faible fécondité d’Asie et d’Europe, où globalement la population stagne ou diminue. De même, le repli économique et les catastrophes naturelles ont contribué à faire diminuer la population de certaines villes.

Le fait urbain: entre espoirs et défis

Le fait urbain se traduit actuellement par certaines dynamiques, qui selon toute probabilité se maintiendront à moyen terme[4] [5] [6] [7] [8] [9] [10] [11]:

  • Les villes ont un rôle centralisateur aux niveaux social, politique et économique.

Elles constituent des lieux privilégiés pour les activités de production, d’innovation et de commerce. À ce titre, elles permettent une lutte effective contre la pauvreté en augmentant la productivité, en fournissant des emplois, en améliorant la qualité de vie et en procédant à des investissements en infrastructures et services. Le déploiement rapide des technologies de l’information et des communications a facilité cette dynamique. 80% du PIB mondial est ainsi assuré par les villes. Leurs apports au revenu national est largement supérieur à leur part dans la population urbaine: Kinshasa regroupe 13% de la population nationale, mais représente 85% de la richesse du pays[12].

Aussi doit-on s’attendre dans les prochaines décennies à une concentration accrue des ressources dans les territoires urbains, si ce n’est déjà le cas.

 En parallèle à l’urbanisation, le phénomène de métropolisation (soit la «concentration de valeur à l’intérieur et autour des villes les plus importantes»[13]) se poursuit, et rien ne nous permet d’affirmer actuellement que cela ne sera plus le cas dans les futures décennies. Au sein de l’espace-monde, ces métropoles ont un rôle d’organisation et de commandement. Elles centralisent des fonctions économiques stratégiques: commandement, innovation, recherche et développement, production de pointe, support stratégique, services spécialisés… Ce phénomène s’accompagne d’un renforcement des moyens de transports et de communication autour de ces centres. Ces métropoles structurent le système monde par leur rôle de nœuds stratégiquesimpliquant plusieurs réseaux de villes. Connectées entre elles, elles forment ainsi des réseaux structurants pour l’espace-monde, pouvant parfois remettre en cause l’autorité des États.

  • L’émergence probable de villes intelligentes ou Smart Cities

Certaines villes misent actuellement sur une utilisation massive des technologies de l’information et de la communication pour améliorer le quotidien de leurs habitants, réduire leur empreinte énergétique, réaliser des économies… Cette utilisation repose sur l’exploitation de données recueillies par divers capteurs connectés. D’ici à 2035, le nombre de ce type de ville pourrait s’accroître, bien qu’il ne constituera pas la norme du fait des investissements nécessaires.

 

  • La capacité de gérer la croissance urbaine constituera un défi majeur, de surcroît pour les pays marqués par une urbanisation soudaine et massive

La capacité de pourvoir les villes en services et en infrastructures de base constitue ainsi un véritable défi, en particulier dans les secteurs à forte croissance d’Asie et d’Afrique. L‘Asie du Sud et l’Afrique subsaharienne présentent à ce titre de fortes lacunes.

De nombreuses villes dans le monde sont mal armées pour affronter les problématiques associées à l’urbanisation. Dans de nombreux cas, des villes à forte croissance s’étalent ainsi en laissant s’installer et se consolider des bidonvilles, une pauvreté croissante et une forte criminalité. Selon l’ONU[14], il est en effet probable que la pénurie de logements en milieu urbain augmentera: en 2010, 980 millions de ménages urbains dans le monde ne disposaient pas d’un logement décent, et ce chiffre devrait augmenter de 600 millions entre 2010 et 2030. La même étude évalue par ailleurs à un milliard le nombre de nouveaux logements nécessaires dans le monde d’ici à 2025. Si la part de la population urbaine vivant dans des taudis/bidonvilles dans les pays en voie de développement a globalement diminué (39,4% en 2000 contre 29,7% en 2014), cette population a augmenté en chiffres absolus (791 millions en 2000 contre 881 millions en 2014).

 

  • L’urbanisation a un impact négatif sur l’environnement

Le changement climatique est intimement associé au fait urbain: l’urbanisation entraîne des changements dans les modes de production et de consommation qui peuvent contribuer à l’émission de gaz à effet de serre. Les villes comptent en effet pour 60% de la génération des gaz à effet de serre émis par les activités humaines.

L’urbanisation est également une grosse consommatrice d’espace du fait de l’augmentation de la population, mais aussi de la tendance à décentraliser les activités économiques et les logements en périphérie. Le développement des moyens de transport individuels ou collectifs encourage cette dynamique.

L’urbanisation induit également une pression supplémentaire sur la demande en produits alimentaires et donc sur la production agricole et l’environnement. En effet, les revenus urbains, en général plus élevés, se traduisent souvent par une augmentation de la demande en nourriture transformée, viande, fruits et légumes, plats préparés, restauration rapide… Du fait du rythme effréné de l’urbanisation en particulier en Afrique et en Asie, nous pouvons ainsi redouter pour l’avenir une pression accrue sur l’environnement.

 

  • En matière de santé, les environnements urbains concentrent certains risques sanitaires et en introduisent de nouveaux. La pollution urbaine tue ainsi dans le monde 1,2 millions de personnes tous les ans. De plus, certaines maladies comme la tuberculose sont plus fréquentes dans les grandes villes. L’environnement urbain tend également à décourager l’activité physique et à encourager une consommation alimentaire peu saine. La croissance importante mais anarchique de certains territoires urbains en Asie et en Afrique laisse craindre l’apparition de milieux propices aux risques sanitaires dans les futures décennies.

 

La ville: un territoire particulier qui le restera

 

Le milieu urbain actuel et futur constitue un terrain très particulier sur de nombreux aspects que nous allons évoquer [15] [16] [17] [18] [19] [20]:

  • Il est tout d’abord fondamental d’intégrer le caractère tridimensionnel et cloisonné de l’environnement urbain, du fait de la présence de différentes strates: réseaux souterrains, sols, étages d’immeubles… Tout porte à croire que cette caractéristique sera toujours présente dans les prochaines décennies. Au sol, la présence de constructions entraîne un compartimentage et un cloisonnement de l’espace rendant difficile la circulation des éléments mécanisés et l’évaluation des distances. Ces difficultés sont renforcées en cas de destructions car les débris et les ruines provoquées constituent alors de nombreux obstacles.

La strate occupée par les constructions et notamment par les immeubles de plusieurs étages demeure une caractéristique importante du milieu urbain. Ces bâtiments limitent la portée de certaines armes, impactent le champ de vision depuis le sol et compliquent la localisation de l’origine des tirs d’armes adverses. Inversement, les points surélevés offrent des opportunités en permettant une vision accrue et un emploi optimal de moyens de communications.

 

Le niveau souterrain (égouts, tunnels…) apporte lui aussi son lot de contraintes surtout lorsqu’il est habilement exploité par les défenseurs: abris, stockage d’armes ou autre, déplacements, sapes…

  • Il est fondamental d’intégrer le fait que chaque environnement urbain est unique et nécessite d’être étudié spécifiquement.

À l’intérieur d’une ville, chaque quartier peut également s’avérer être un cas particulier. Différents paramètres se combinent pour former un environnement systématiquement unique:

  • L’urbanisme en soi: les types de construction, les matériaux, les réseaux souterrains présents, la proportion de constructions verticales, la nature des quartiers (résidentiels, industriels, commerciaux de densités variées…), etc.
  • La situation et le site de la ville.
  • La localisation et les caractéristiques des centres de gravité ou des noyaux névralgiques dans les domaines militaires, politiques, des transports, des transmissions et des communications…
  • Les caractéristiques de la population urbaine: clans, ethnies, répartition par quartier, rivalités…

L’explosion démographique urbaine en cours peut laisser entrevoir à l’avenir une variété accrue des environnements urbains.

  • La ville en elle-même est un environnement à risque.

Il s’agit notamment de risques liés à l’environnement technologique (pollution et risques industriels), à la désorganisation globale de la ville (problèmes sanitaires dus à des défaillances dans le traitement de l’eau et des déchets), et à des risques ponctuels (séismes, inondations…)[21].

  • La ville moderne est un environnement éprouvant physiquement et psychologiquement.

Elle est en effet constituée de matériaux «durs» et abrasifs: métal, béton… Cet environnement hostile l’est encore plus en cas de destructions. Le milieu urbain peut présenter également des microclimats affectant l’organisme (exemple: îlots de chaleur urbains). Le milieu urbain met en rapport direct les individus avec la réalité de la guerre (destructions, pertes humaines, populations traumatisées…). La guerre n’est pas ici une réalité lointaine: ses effets sont visibles en permanence. Ces difficultés devraient perdurer et toujours constituer une réalité dans les prochaines décennies.

  • La présence de la population est une caractéristique essentielle du milieu urbain. Cette dernière peut devenir un fardeau humanitaire, prendre parti pour le défenseur ou l’attaquant, servir de bouclier, collecter des informations, fournir des caches pour des vivres ou des munitions… L’augmentation des populations urbaines devrait selon toute logique accroître les enjeux relatifs à cette caractéristique.
  • Le milieu urbain est et sera marqué par la concentration de nombreux domaines d’activités non militaires: culture, politique, religion, humanitaire, médias…
  • Ce milieu est caractérisé par une forte pression médiatique.

Ceci est notamment imputable à la concentration démographique, au nombre important de journalistes et à la prolifération de moyens vidéo bon marché (smartphones).

  • La rapidité de circulation de l‘information en ville est un fait indéniable. Ceci sera renforcé par la démocratisation accrue des téléphones portables, des réseaux sociaux, etc.
  • Le milieu urbain rend souvent difficilement utilisable la technologie moderne à son plein potentiel.

Les images satellites et les images aériennes, quelles que soient leurs origines (satellites, avions, drones…) voient leurs exploitations gênées en raison de la présence de civils et des bâtiments.

Par ailleurs, les différentes constructions compliquent les liaisons radios. Malgré les progrès techniques que nous pouvons espérer dans les prochaines décennies, le milieu urbain constituera toujours un défi pour la pleine exploitation des moyens techniques.

 

Si indéniablement nous assistons à une croissance urbaine sur tous les continents, le phénomène est et sera désormais alimenté par les pays en voie de développement d’Asie et d’Afrique. L’apparition prévisibles de nouvelles mégapoles ne doit pas masquer le fait que la plus forte croissance provient des villes de petites et moyennes tailles.

L’urbanisation et la métropolisation de nouvelles régions laissent entrevoir de nouvelles perspectives économiques, sociales, politiques, technologiques… Elles s’accompagnent d’enjeux importants, en particulier pour les pays ne disposant pas de ressources suffisantes pour canaliser et organiser cette transition.

Milieu tridimensionnel (sol, sursol et sous-sol), cloisonné et donc peu propice à la mobilité, l’environnement urbain est un milieu difficile, dangereux, où se concentrent les populations et des activités humaines variées. Ces caractéristiques le rendent particulièrement difficile à appréhender pour le militaire, d’autant que chaque ville est unique et nécessite une approche spécifique.

[1] Général Vincent Desportes, «La guerre probable – Penser autrement», 2ème édition, Paris, Économica, 2008, p. 64.

[2] Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), “The future of food and agriculture – Trends and challenges”, Rome, 2017, p. 14.

[3] Organisation des Nations Unies, “World Urbanization Prospects: The 2014 Revision – Highlights, New York, 2014, p. 1 et 8.

[4] Programme des Nations unies pour les établissements humains (UN-Habitat), World Cities

“Report 2016 – Key Findings and Messages – Urbanization and Development: Emerging Futures”, Abridged Edition, 2016, p. 1, 3, 4, 5, 6 et 11.

[5] Organisation des Nations Unies, “World Urbanization Prospects: The 2014 Revision – Highlights, New York, 2014, p. 1.

[6] Claude Manzagol, «La mondialisation – Données, mécanismes et enjeux», Armand Colin, 2003, p. 84-91.

[7] Sylvain Lefebvre dans Juan-Luis Klein et Frédéric Lasserre, «Le monde dans tous ses États – Une approche géographique», Presses Universitaires du Québec, 2006, p. 123-127.

[8] Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), op. cit., p. 15.

[9] Organisation Mondiale de la Santé (WHO), «Urbanization and Health», Bulletin of the World Health Organization, n° 88, 2010, p. 245-246.

[10] Pierre Bloc-Duraffour, «Les villes dans le monde», Paris, Armand Colin, 2003, p. 30.

[11] Christophe Girard, «La ville intelligente, une avancée d’abord économique», Les Échos, 03 février 2017, article en ligne sur https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-165747-la-ville-intelligente-une-avancee-dabord-economique-2062557.php, consulté le 11.02.2018.

[12] Programme des Nations unies pour les établissements humains (UN-Habitat), op. cit., p. 7.

[13] Jacques Lévy et Michel Lussault, «Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés», Paris, Belin, 2003, p. 612.

[14] Programme des Nations unies pour les établissements humains (UN-Habitat), World Cities Report 2016 – Key Findings and Messages – Urbanization and Development: Emerging Futures”– Abridged Edition, 2016, p. 3 et 11.

[15] Philippe Boulanger, op. cit., p. 253-263.

[16] Chef de bataillon Frédéric Chamaud et Colonel Pierre Santoni, «L’ultime champ de bataille – Combattre et vaincre en ville», Paris, Pierre de Tillac, 2016, p.17-19, 23, 201-202.

[17] Colonel Pierre Santoni, 2017, expert en zone urbaine au sein de la division doctrine du Centre de doctrine et d’enseignement du commandement (CDEC) de l’armée de Terre, entretien du 02 juin 2017.

[18] Général Vincent Desportes, op. cit., p. 65-68.

[19] Stéphane Gaudin «Guerre en milieu urbain: entretien avec Pierre Santoni, co-auteur de «L’ultime champ de bataille», Canal THEATRUM BELLI, 23 décembre 2017, https://www.youtube.com/watch?v=QUhc5drglAs&t=101s, vidéo consultée le 23.01.2018.

[20] Ministère de la Défense-Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF)-division doctrine (DDo), EMP 20.422 – Doctrine d’emploi des forces terrestres en zone urbaine et périurbaine, Paris, 2012, p. 15-18.

[21] Colonel Defretin, «L’apport de la fonction agencement de l’espace terrestre dans les opérations en zone urbanisée», Objectif Doctrine, n° 29, 2002, p. 28, cité dans Philippe Boulanger, op. cit., p. 262.

Réserviste à l’École de guerre

Réserviste à l’École de guerre

par le Commandant (R) Jimmy Patrick Platof – Cahier de la pensée mili-Terre –

S’inspirant du modèle canadien, même non transposable fidèlement à la France, l’auteur de cet article fait un vibrant plaidoyer de l’intégration d’officiers de réserve à l’École de Guerre. En effet, à l’heure où nombre de réservistes de tout grade et toute spécialité servent déjà régulièrement dans les armées françaises, y compris en opérations, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de la logique du cursus de formation militaire? Si vis pacem, para bellum, une divise pour tous……

Oui, cela existe, mais pas en France! La devise de l’ESORSEM est «Si vis pacem, para bellum». Il serait donc tout à fait logique qu’après avoir préparé les réservistes à faire la guerre, on les envoie, pour reprendre les mots de l’Amiral Guillaud, chef d’état-major des armées, «dans une école pour penser la guerre, une école pour comprendre la guerre, une école pour apprendre la guerre» [1].Nous allons voir que le Canada s’est orienté dans cette voie, veillant ainsi à l’intégration de ses réservistes dans les forces armées jusqu’au plus haut niveau. Le programme canadien peut être dispensé à la fois aux officiers canadiens présents sur site et aux autres officiers, par le biais d’internet et de l’enseignement à distance. Il est aussi empreint des caractéristiques de la société canadienne que sont son histoire, son bilinguisme, son multiculturalisme.

 

Le Programme de commandement et d’état-major par apprentissage à distance

L’École de guerre pour les réservistes canadiens se nomme «Programme de commandement et d’état-major interarmées par apprentissage à distance» ou PCEMI-AD; il est organisé par le Collège des forces canadiennes à Toronto. Il s’agit d’un programme d’éducation aux niveaux opérationnel et stratégique. Sa méthodologie d’enseignement a été reconnue pour sa rigueur intellectuelle et académique. Cette évaluation réalisée par l’Ontario Council of Graduate Studies a ouvert la voie à une équivalence de mastère, laquelle est désormais décernée par le Collège militaire royal du Canada (CMR) à Kingston, Ontario. Le contenu, axé sur la profession des armes, constitue l’effort principal du PCEMI dans la mesure où il est d’abord et avant tout un programme de formation professionnelle militaire destiné à préparer les officiers supérieurs à servir dans des opérations complexes au niveau de théâtre et au niveau stratégique.

Ce programme a pour objectif de préparer des officiers supérieurs à occuper des postes de commandement ou d’état-major dans un environnement opérationnel contemporain, dans l’éventail complet des opérations, à l’échelle nationale et internationale. Ce programme s’étend sur deux années d’études. La première année comprend les unités de valeurs «leadership et éthique», «commandement et gestion», «guerre et société», «planification opérationnelle interarmées de base», et un séjour de deux semaines sur place. La deuxième année inclut la «sécurité nationale et affaires étrangères», la «capacité des composantes», la «planification opérationnelle interarmées avancée», ainsi qu’un séjour de deux semaines sur place. Les officiers de réserve doivent finir la première année du programme pour participer à la deuxième année. Il leur est possible de recevoir un diplôme avec la qualification «Réserve» à l’issue de la première année. Les stagiaires peuvent enfin, en même temps que leur deuxième année, préparer un Master of Defense Studies (mastère 2 en études de la défense) basé sur un projet de recherche.

Le pré-requis pour être admis à ce programme consiste à participer à une période bloquée d’environ trois semaines au CMR, qui correspond au stage d’été à l’École militaire réalisé à l’issue du concours ORSEM.

Le format de l’apprentissage à distance est conçu pour préserver l’essence du programme en résidence, qui comprend une série d’activités d’apprentissage interactives de type séminaire. Comme le succès d’une activité de type séminaire dépend des contributions des participants et de leur interaction, le PCEMI AD met l’accent sur une participation constante et sérieuse des stagiaires au moyen du forum de discussion sur le site MDNApprentissage. Les stagiaires doivent donc se connecter à MDNApprentissage plusieurs fois par semaine et lire les nouvelles communications de l’instructeur et du directeur des études tout aussi souvent. L’idée est d’encourager un dialogue efficace et réfléchi où les stagiaires, instructeurs et directeur des études prennent la responsabilité de contribuer à la discussion et de faire en sorte qu’elle soit animée et continue. Le problème du décalage horaire (- 6 heures) oblige à se caler sur l’heure nord-américaine. Néanmoins, pour un Européen, le temps fort des discussions correspond à la période après les heures de travail (19h-0h30). Pour faire une comparaison avec une scolarité de type mastère effectuée habituellement en résidence dans une université, la somme de travail est sensiblement la même, ce qui implique que le choix d’entamer ce type d’études ne doit pas se faire à la légère.

 

Bilinguisme et histoire

Les gens férus d’histoire, et j’en fais partie, ne seront pas en reste dans cette formation. Outre l’étude des deux grands conflits mondiaux du XXème siècle dans leur ensemble, on découvrira aussi l’histoire de l’Empire britannique, la guerre des Boers, la guerre russo-japonaise, la guerre du Pacifique contre les Japonais, etc.

Le bilinguisme est un autre attrait de cette formation. Il est à l’image de la société canadienne. Le français est inscrit dans la loi constitutionnelle canadienne, et tout officier canadien doit être bilingue sous peine d’être bloqué au grade de commandant. La scolarité est bilingue, mais la documentation anglophone est nettement plus riche. Le fait de parler couramment l’anglais – et c’est mon cas car je suis traducteur-interprète de profession – m’a permis d’être intégré dans des groupes bilingues tantôt francophones, tantôt anglophones.

 

Multiculturalisme et style de commandement

Alors que j’arrive bientôt au terme de la première année et que je vais commencer l’UV sur la planification opérationnelle interarmées, les bénéfices qu’un officier de réserve peut retirer d’une telle scolarité sont variés et sont liés à la caractéristique du Canada, à savoir un État anglo-saxon avec une minorité linguistique francophone et où le multiculturalisme est présent.

Il est très frappant de voir l’accent mis sur les rapports entre la morale, l’éthique et le métier de soldat, que les canadiens appellent  «la profession des armes». La réflexion est d’abord théorique, car la sociologie militaire, sur les traces de Samuel Huntington et de son ouvrage «Le soldat et l’État», de 1957, est un domaine de recherche très en vogue au Canada et aux États-Unis. Elle est ensuite pratique avec l’analyse de cas concrets. Des exemples sont pris dans l’histoire, comme les massacres qui eurent lieu lors de la guerre des Boers (1899-1901), guerre à laquelle participèrent quelque 8.300 Canadiens au titre de la contribution à l’Empire britannique. De plus, dans une tradition très anglo-saxonne, on n’hésite pas à aborder des cas récents et épineux, comme le problème de la torture à Abu Ghraib qui a éclaboussé l’armée américaine, ou les graves incidents (indiscipline, actes délictueux, crimes de guerre) du fait de l’Armée canadienne lors de son déploiement en Somalie au début des années 90. Une telle attitude objective et courageuse vis-à-vis du passé me semble tout à fait sensée, car aucune armée n’est à l’abri de ce genre d’écueils, quels que soient le niveau de développement du pays d’où elle est originaire ou les individus qui la composent.

L’autre aspect fascinant de cette scolarité est le travail effectué par chaque stagiaire pour découvrir, puis définir les facettes de son style de commandement.

Après avoir fait la synthèse des théories, des modèles et des cadres de prise de décisions indépendantes conformes aux règles morales ou éthiques, l’élève réalise une étude sur son propre style à partir de ses expériences personnelles. Si l’on veut produire des chefs, des leaders performants, cet exercice est riche d’enseignements. Il est démontré que la grande majorité des personnes abordent diverses situations en adoptant un style privilégié ou une approche principale. Par exemple, elles ont toutes tendance à opter pour un style de leadership, une approche de résolution des différends, ou un style ou une méthode de prise de décisions données. Elles peuvent également se tourner vers une approche de repli lorsqu’elles réalisent que l’approche principale ne donne pas les résultats escomptés.

Néanmoins, l’approche privilégiée ne conviendra manifestement pas à toutes les situations. Lorsqu’on dispose d’une approche de rechange, cela offre certes une certaine souplesse, mais il se peut qu’on ne l’applique pas avec autant d’aisance. Évidemment, il se peut aussi que l’approche de rechange ne convienne pas non plus à la situation. Par conséquent, malgré cette souplesse, lorsqu’on a épuisé ses recours, on commence parfois à manquer d’aisance et à devenir rigide. Le cas échéant, on se replie le plus souvent vers les solutions que l’on maîtrise le mieux… ce qui entraîne un retour à son approche principale. C’est particulièrement le cas dans les situations de grand stress, où les délais sont courts et où l’on ne dispose pas de toute l’information nécessaire.

On acquiert une façon de faire selon sa nature profonde et au fil de son expérience. On entend par expérience l’apprentissage par l’expérience de même que par des études faites et des formations suivies. Toutefois, on est rarement conscient de sa façon de faire. En règle générale, on voit quelles méthodes fonctionnent dans certaines situations, puis on tente de les reproduire dans d’autres. C’est ainsi qu’on essaie souvent de faire entrer un cube dans un trou rond, avec les résultats que l’on connaît.

Si souplesse signifie capacité de fléchir sans casser, et adaptabilité signifie capacité d’altérer ou de changer quelque chose pour le renouveler ou le rendre différent, alors cette dernière constitue peut-être une qualité de chef davantage globale et souhaitable. La prise de conscience de soi compte parmi les principaux moyens permettant de développer l’adaptabilité de son leadership. Lorsqu’on est conscient de ses chemins préférés pour aborder diverses situations, on comprend mieux comment et quand s’adapter. Du coup, on prend davantage conscience de la façon dont les autres perçoivent et abordent ces situations.

La prise de décision morale se fait rarement sans considération d’autres facteurs. Ainsi, on prend les décisions d’ordre moral en suivant une démarche qui sera le plus souvent dissimulée ou cachée derrière d’autres approches. Toutefois, il est utile de distinguer sa façon d’aborder la prise de décision d’ordre moral. Cela permet de mieux comprendre les atouts et lacunes, sur le plan moral, de son processus décisionnel, et de mettre en lumière les situations où il conviendrait davantage d’opter pour d’autres approches. Lorsqu’on est conscient des façons dont les décisions d’ordre moral sont prises, on saisit plus facilement la façon dont les autres perçoivent certaines situations qui soulèvent souvent les passions. En effet, en saisissant la perception qu’ont les autres et leur façon de faire, il est plus facile de trouver des terrains d’entente et d’accroître sa capacité, en tant que leader, à influencer les autres de manière positive.

L’indicateur de préférence morale est un outil simple, mais efficace, qui permet de définir le cadre moral général que vous privilégiez. Lorsqu’on sait quel cadre on préfère, on est en mesure de mieux comprendre les atouts et les lacunes de son approche privilégiée et d’élaborer des stratégies en conséquence. Cela permet également d’améliorer sa capacité à cerner et à comprendre le cadre de raisonnement moral qu’adoptent les autres. Comprendre son cadre et le point de vue des autres facilite considérablement la communication avec ces derniers et l’efficacité de son propre leadership.

La caractéristique multiculturelle canadienne trouve également son expression dans l’étude de la complexité culturelle dans des contextes internationaux, pour donner aux stagiaires une perspective pour comprendre les éléments de la culture et l’incidence des dimensions culturelles sur le leadership dans un cadre international. On procède à l’analyse du leadership en fonction de perspectives culturelles, de théories et de modèles pertinents. Les points importants traités et élaborés pendant l’activité comprennent les différentes perspectives sur la culture telles que présentées à travers les disciplines de l’anthropologie, de la sociologie et de la psychologie, la manière dont les différences culturelles influencent le comportement et l’efficacité des leaders, l’importance de comprendre la perception de soi et sa propre perspective culturelle, la compréhension des valeurs et de l’identité, en particulier dans les contextes interculturels. Le travail des stagiaires consiste alors à aborder ce qu’implique l’approche européenne ou anglo-saxonne pour ce qui a trait au leadership au sein des groupes culturels «Asie du Sud» ou «Afrique Sub-saharienne» pour découvrir en quoi certaines facettes de l’approche de chaque stagiaire en matière de leadership pourraient être moins efficace quand il travaille avec des collègues qui appartiennent à ces deux groupes culturels comparativement à des collègues américains ou européens. On reste dans cette perspective de cerner son propre style de leadership pour le perfectionner.

 

Perspective française?

Quoique séduisant, le modèle de la réserve canadienne et son École de guerre me semblent néanmoins difficilement transposables en France pour des raisons culturelles et économiques. À cela s’ajoute la composition de l’armée canadienne, qui compte environ 70.000 militaires d’active et 30.000 réservistes, montrant ainsi le poids important de la réserve (30% environ).

L’École de guerre a pour but d’apprendre aux officiers supérieurs à penser, mais surtout à penser la guerre. En France se pose la difficulté pour un officier de réserve d’acquérir une expérience et une expertise opérationnelle comparables à celle d’un officier d’active. Mon cas reste exceptionnel, car j’ai participé à de nombreuses opérations extérieures dont deux dans ma spécialité, à savoir le renseignement, et une dans un commandement opérationnel sur le théâtre libanais. Je comprends tout à fait la réticence des militaires d’active à envisager des réservistes à l’École de guerre puisque ces derniers n’ont pas l’expérience opérationnelle requise. Ne pas accepter cette restriction serait perdre de vue le but final de cette école – la guerre – pour n’en faire qu’une énième école supérieure ou créer une école de guerre artificielle et dévalorisée pour les réservistes. On voit poindre l’obstacle culturel, à savoir la place réelle de la réserve opérationnelle auprès de l’armée d’active. Une comparaison s’impose avec l’armée canadienne. Sans entrer dans le détail, je citerai deux faits. Au début des années 2000, les forces canadiennes, en pleine restructuration, ont appelé près de 5.000 réservistes pour occuper, à temps plein, des positions normalement dévolues à des militaires d’actives pour entraîner les recrues, administrer l’armée et gérer toutes les activités. Durant la campagne d’Afghanistan, qui fut réellement la première «guerre» où le Canada fut impliqué alors qu’il s’était jusqu’alors spécialisé dans les opérations de maintien de la paix, il y eut près de 600 réservistes pour 2.500 Canadiens sur le terrain, soit 20% de l’effectif. Cela s’est traduit concrètement par le fait que la majorité des réservistes avec lesquels je participe à cette scolarité a effectué un ou plusieurs séjours en Afghanistan. Avec un tel niveau d’intégration entre la réserve et l’active, la différence «eux et nous» s’estompe d’elle-même. Une telle évolution implique, bien sûr, l’acceptation par l’ensemble du corps social (l’armée d’active, les réservistes, les politiques et l’opinion publique) des risques mortels encourus par les réservistes. Je doute que nous soyons prêts à une telle révolution des mentalités, alors que le douloureux souvenir du conflit algérien est, si ce n’est implicitement, encore vivace dans toutes les mémoires.

Une autre différence culturelle réside dans l’intégration parfaite de cette scolarité dans le système universitaire canadien, en l’occurrence l’université de Toronto. On retrouve la même collaboration étroite entre le monde universitaire et l’armée dans d’autres pays anglo-saxons, comme la Grande-Bretagne où l’école de langues des forces armées britanniques dépend de l’université de Westminster pour la formation linguistique et les examens.

Ma réponse ne serait pas complète si je n’abordais pas le problème financier. Vous n’ignorez pas que les grands pays industrialisés traversent une grave crise économique systémique. Le Canada, quoique d’une manière atténuée, n’y échappe pas. Le gouvernement canadien envisage également une réduction de son budget militaire, notamment avec le retrait programmé d’Afghanistan. Compte tenu du fait que la majorité des réservistes à temps plein retournent à leurs activités civiles (et l’activité économique au Canada le permet), la réserve absorbe relativement bien les restrictions budgétaires, avec une augmentation du budget consacré à la formation. L’accent est ainsi mis sur la transmission, par les réservistes déployés, de toute l’expérience opérationnelle qu’ils ont acquise afin de former la relève[2].

Pour conclure, il semblerait qu’un changement de mentalité en France, qui consacrerait le mouvement d’intégration des réservistes au sein de l’active initié depuis quelques années avec la création de la réserve opérationnelle, pourrait permettre à l’institution militaire de donner toute sa place à sa composante réserve, une place similaire à l’option choisie par les forces armées canadiennes. Sans aller jusqu’à l’option retenue par l’armée américaine, qui vient d’autoriser le général commandant la Garde nationale (des réservistes) à siéger au sein du comité des chefs d’état-major (l’équivalent de l’EMA) au même titre que les autres chefs d’état-major, il est tout à fait raisonnable d’imaginer des officiers de réserve français à l’École de guerre. Mais la société française, notamment les politiques, les grands argentiers et l’opinion publique, est-elle prête et le veut-elle réellement?

[1] Penser, comprendre et apprendre la guerre, TIM n°222, mars 2011, pp. 50-51.

[2] Leading through transition, entretien du Général Walt Natynczyk, chef d’état-major des armées canadiennes, avec le magazine Vanguard Canada.com http://www.vanguardcanada.com/LeadingThroughTransitionNatynczyk

 

Les 12 projets du général Burkhard pour préparer l’armée de Terre à un conflit de haute intensité

Les 12 projets du général Burkhard pour préparer l’armée de Terre à un conflit de haute intensité

Relations entre ruptures technologiques, pensée tactique et formation des élites, des expéditions coloniales à nos jours

Relations entre ruptures technologiques, pensée tactique et formation des élites, des expéditions coloniales à nos jours

Par le Chef d’escadron Roméo Dubrail et les Chefs de bataillon Antoine Mathey et Yann Queran- Cahiers de la pensée mili-Terre –
Saut de ligne
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Bien que l’asymétrie remette en cause localement le paradigme de J.F.C. Fuller selon lequel pensée militaire et formation s’adaptent à l’innovation, le Chef d’escadron Roméo Dubrail et les Chefs de bataillon Antoine Mathey et Yann Queran montrent que cette analyse se vérifie, en France, sur la période de 1945 à nos jours. En effet, que ce soit pendant l’âge de l’atome ou celui des NTIC, la rupture technologique a initié une véritable redynamisation de la réflexion stratégique et tactique et, en conséquence, d’importantes modifications de la formation des élites. Inversement, la phase descendante de l’âge de l’atome a montré une sclérose de la pensée militaire autour de l’emploi de l’arme nucléaire.

La France doit désormais chercher à tracer les contours de la future rupture technologique majeure, tant par la recherche duale que par celle propre aux armées, pour en tirer des avantages intrinsèques dans tous les domaines, si elle veut rester une nation majeure sur la scène internationale.

Dans L’influence de l’armement sur l’histoire édité en 1946, J.F.C. Fuller[1] met en exergue les liens entre les civilisations, l’évolution de l’armement et les conséquences sur la conduite de la guerre. Il distingue clairement différentes périodes historiques au caractère cyclique, marquées par l’hégémonie de puissances qui ont su maîtriser les technologies de rupture. Il dénombre six cycles longs au cours de l’histoire. Tout comme pour les cycles longs économiques de Kondratieff, chacun est initié par une rupture technologique, puis a une phase ascendante et enfin une phase descendante.

Afin que la rupture technologique permette une rupture dans l’art de la guerre, les armées doivent en saisir toutes les applications à travers une réflexion de la pensée militaire aboutissant à une rupture de doctrine.

Selon J.F.C. Fuller, la pensée militaire et l’apprentissage de l’art de la guerre sont fondamentalement assujettis à l’innovation technologique et ce, également, dans un mouvement cyclique. Cette analyse de J.F.C. Fuller est-elle toujours pertinente? Depuis 1945, la pensée militaire, ainsi que la formation des élites continuent-elles à être assujetties à l’innovation technologique?

Christensen et M. Raynor ont été les premiers à définir clairement la notion de rupture technologique ou de technologie de rupture. Ils introduisent cette notion en 1997 dans «The Innovator’s solution»[2]L’innovation est considérée de rupture lorsqu’elle initie un nouveau cycle industriel et économique qui caractérise un cycle long Kondratieff. D’un point de vue militaire, une innovation de rupture doit initier une rupture de la pensée stratégique et de la formation des élites. Cette triple rupture s’inscrit dans un nouveau cycle de l’armement tel que décrit par J.F.C. Fuller.

Cette étude se limitera à l’armée française et à sa capacité, depuis 1945, à lier les trois cycles suivants: ruptures technologiques, formation des élites et pensée militaire.

Depuis 1945, l’assertion de J.F.C. Fuller, selon laquelle la pensée militaire et la formation s’adaptent aux cycles majeurs de l’armement, se vérifie et ce, à travers l’âge de l’atome mais aussi «l’âge des NTIC» débuté dans l’après-guerre froide.

Si les conflits asymétriques semblent remettre en cause l’adaptation de la pensée militaire et de la formation des élites à la rupture technologique, ces périodes s’intègrent au sein du cycle long, «l’âge de l’atome» ? débuté en 1945 ?, sans remettre en cause la pensée de J.F.C. Fuller. Aussi, cette adaptation reste pertinente à l’âge des NTIC ? qui a débuté dans les années 1990 ?, période durant laquelle la France cherche à faire concorder rupture technologique, doctrine et formation dans un même cycle.

 

Remise en cause de la subordination de la pensée militaire à la technologie dominante par les «petites guerres»

 

Les conflits asymétriques intervenant dans les cycles longs mettent en question l’hégémonie donnée par l’avance technologique aux grandes puissances. Afin de faire face à ces défis, la formation des élites militaires doit anticiper l’adaptation de la pensée militaire et développer des innovations face à la guérilla.

 

La force armée, préparée à la guerre de haute intensité, en difficulté face à l’asymétrie

L’avènement d’un nouvel âge issu de la rupture technologique doit permettre à l’armée maîtrisant cette innovation de faire face à tout le spectre de la guerre. La majorité de son instruction est tournée vers la préparation à la guerre de haute intensité qui engagerait tout son potentiel de combat. Mise en perspective par O. Entraygues dans son article «Fuller et le darwinisme militaire. Evolve or die»[3] en 2000, la guerre structure la vie sociale des hommes, selon J.F.C. Fuller. La recherche d’une technologie de rupture a pour objectif d’avoir la suprématie sur son adversaire dans une logique de conquête de richesses. Cette idée s’inscrit dans la guerre de haute intensité. Le but est de surclasser l’adversaire lors d’une bataille décisive. Ceux qui s’adaptent le plus rapidement aux changements matériels sont ceux qui ont le plus de chance de remporter la bataille.

Ramel et J.V. Holeindre, dans «La fin des guerres majeures»[4], présentent trois éléments pour définir une guerre majeure: étatique, choc des technologies et victoire stratégique. Or, ils remarquent que, dans les guerres asymétriques, les techniques de contournement de l’ennemi limitent la puissance du choc technologique qui peine à combattre avec cette technologie des organisations plus petites, plus mobiles et plus souples ayant trouvé la parade à cette technologie. L’adaptation systématique de la pensée militaire à l’innovation devient alors moins évidente, car la rupture technologique ne permet pas la victoire.

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la pensée militaire française se focalise sur la dissuasion nucléaire et la capacité à faire face à une invasion soviétique. Bien que possédant une armée mécanisée et une aviation puissante, la France se trouve en difficulté face au Vietminh et au FLN. Cet ennemi mobile, maîtrisant l’art de la dissimulation dans la jungle ou au sein des populations, contourne la puissance.

 

Les élites doivent être formées à l’adaptation de la doctrine à l’asymétrie

Les armées qui bénéficient d’un avantage technologique ne doivent pas négliger le développement de la guerre asymétrique. En effet, le changement de méthode de l’adversaire est automatiquement déduit de son incapacité à faire face de front. Bien que les armées maîtrisent l’outil technologique dominant sur un cycle long, différentes phases existent qui obligent son adaptation lors de cycles plus courts. Sûres de leurs armes, les armées deviennent alors victime d’une décorrélation intellectuelle entre l’utilisation de l’outil dominant et la réalité du terrain, voire de la société où elles agissent.

La technologie peut créer un carcan pour la pensée militaire et déforme la vision des décideurs. Afin d’éviter tout cantonnement des esprits, la formation des élites doit préserver l’imagination et la capacité novatrice. C. de Gaulle, dans «Le fil de l’épée»[5], dénonce «les doctrines d’écoles, que leur caractère spéculatif et absolu rend à la fois séduisantes et périlleuses». Plus que l’apprentissage d’une doctrine sous forme de dogme, l’enseignement doit inculquer aux officiers la capacité d’adaptation de la pensée militaire et l’avantage technologique à la réalité des opérations. La bonne formation des élites est celle qui prépare à toutes les guerres et pas seulement à la plus meurtrière.

Après un demi-siècle de guerre froide, puis les opérations de maintien de la paix qui ont caractérisé les décennies suivantes, l’armée française redécouvre la contre-insurrection en 2008 en Afghanistan. Comme en Algérie en 1957, il lui faut reprendre les écrits de J. Galliéni[6] et H. Lyautey[7] pour comprendre que la puissance technologique n’est qu’un outil dans la guerre au sein des populations. La culture militaire et l’esprit critique de la doctrine, inculqués lors de la formation, demeurent les véritables atouts des officiers français pour adapter la pensée militaire, entièrement tournée vers la coercition, à la conquête des cœurs et des esprits.

 

Face à l’asymétrie, la pensée militaire devance l’innovation technologique

Face à la guérilla, la technologie la plus avancée peut être facilement battue en brèche par des moyens simples. Ainsi, l’Etat dépense des sommes astronomiques dans un matériel peu adapté. L’armée la mieux préparée à s’adapter aux transformations tactiques aura une énorme supériorité sur toutes les autres. Cette préparation intellectuelle doit permettre de penser en dehors de l’innovation technologique pour, dans un premier temps, revenir aux fondamentaux du combat et aux obligations du terrain puis, dans un second temps, rechercher des adaptations technologiques.

Dès lors, le lien de subordination de pensée militaire à l’innovation technologique s’inverse. Le retour aux fondamentaux du combat pour faire face au facteur tactique constant s’accompagne d’une réflexion dans les armées, impulsée par ses élites, sur les innovations nécessaires pour faire face aux capacités de contre-technologie que met en œuvre l’adversaire asymétrique. La recherche militaire rentre alors dans une partie d’échec afin d’anticiper à chaque nouvelle innovation les mesures adverses qui pourraient la mettre en difficulté. Cette partie d’échec permanente explique le rythme très rapide des innovations en temps de guerre.

Goya, dans son article «L’innovation pendant la guerre américano-sunnite en Irak (2003-07)»[8], développe l’idée selon laquelle, en période d’affrontement, ce n’est plus l’innovation qui détermine la doctrine, mais l’inverse. Que ce soit lors des guerres de décolonisation ou lors de leur récent engagement en Afghanistan, les forces armées françaises ont dû aussi faire face à la menace des engins explosifs improvisés (EEI). La lutte contre les EEI a permis d’orienter la recherche militaire sur la robotisation après l’échec des brouilleurs face aux EEI à déclenchement déporté. Ainsi, ont été mis en œuvre successivement le minirogen (mini robot pour le génie), puis le drogen (drone du génie), afin d’exposer le moins possible les sapeurs.

L’idée de J.Y.C. Fuller selon laquelle, lors d’un cycle initié par une rupture technologique, la pensée militaire puis la formation des élites s’adaptent systématiquement à l’innovation, est plus difficilement perceptible dans les guerres asymétriques. Néanmoins, à l’image du Vietminh ou aujourd’hui de l’EI, les ennemis asymétriques portent en eux le souhait de devenir symétriques, comme le montre R. Trinquier[9].

 

Sur le temps long de l’âge de l’atome, l’adaptation reste valable 

L’asymétrie s’inscrit comme l’un des cycles moyens qui fluctuent dans le cycle long sans remettre en cause la pertinence de l’adaptation de la pensée militaire et de la formation des élites à la rupture technologique. L’âge de l’atome, qui débute en 1945, illustre ce paradigme.

 

 Les conflits asymétriques s’inscrivent dans le cycle long

Les conflits asymétriques liés à la décolonisation et à la participation aux opérations en Afghanistan peuvent s’inscrire comme des cycles moyens au sein des cycles longs définis par J.F.C. Fuller. Des phases similaires à celles développées par l’économiste J.C. Juglar sont perceptibles. La rupture technologique est au cœur de ce cycle:

  • crise (ennemi asymétrique contre lequel la force n’est pas adaptée en termes de structures et de moyens);
  • recul, régression (perte de l’initiative sur le terrain);
  • rebond d’origine technologique (parade par la création d’un concept d’emploi et de structures organisationnelles);
  • essor (reprise de l’initiative, victoires tactiques et modification de la formation des élites).

 

Les périodes de guerres asymétriques ne sont pas arides en innovations pour faire face à l’insurrection. Certes, si ces phases ne sont pas porteuses de rupture technologique, elles permettent l’adaptation de l’innovation dans des cycles plus courts qui viennent s’agréger au cycle long. Ainsi, la guerre d’Indochine voit l’utilisation des moyens liés à la 3ème dimension pour la projection de forces aéroportées. Lors du conflit algérien, l’utilisation de l’hélicoptère permet de sortir de l’impasse tactique en redonnant au chef tactique une capacité d’ubiquité sur le terrain.

Ces cycles courts permettent le développement d’une pensée militaire qui lui est associée. S’inscrivant pleinement dans la doctrine dominante (dominée par la rupture technologique du cycle long), la pensée militaire s’adapte. Initiée en Indochine puis approfondie face au FLN, la réflexion sur la contre-rébellion prend en compte les champs immatériels et, plus spécifiquement, l’adhésion de la population. Une véritable rupture dans la formation des élites en découle avec la création d’écoles régionales comme les centres d’instruction à la pacification et à la contre-guérilla (CIPCG) de Philippeville et Arzew dès 1958, ou par le biais de conférences d’officiers comme C. Lacheroy[10] dans les universités, ou encore au profit des formations politiques.

1945 ou le début de la phase ascendante de l’âge de l’atom

Un cycle long répond à une logique de préparation à l’affrontement symétrique. La rupture technologique apportée par le nucléaire initie une phase ascendante caractéristique d’un cycle long décrit par J.F.C. Fuller. L’atome va initier une véritable rupture de la pensée militaire avec une vraie continuité des réflexions sur la guerre de haute intensité, intégrant le «game changer» nucléaire dans celles-ci comme le remarqueront C. Ailleret ou R. Aron[11]. Cette période illustre parfaitement le paradigme de J.F.C. Fuller de l’adaptation de la pensée militaire et de la formation des élites à la rupture technologique.

 

Alors même que la priorité va à la reconstruction du pays, les perspectives stratégiques de l’atome sont identifiées. La création du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) par le Général de Gaulle, en 1945, ouvre une période de recherche à des fins civiles

et militaires. Ces débuts sont marqués par l’effervescence intellectuelle d’une génération d’officiers visionnaires tels que P.M. Gallois[12], A. Beaufre[13] et L. Poirier. Une véritable rupture de la pensée militaire voit le jour.

Ce dynamisme de la pensée est très largement influencé par les autorités militaires. Le Général de Lattre, dans son discours à l’École d’état-major le 31 janvier 1947, exhorte tout officier «au travail personnel et à la libre recherche»[14]. Cette période intense de réflexion militaire autour de la pensée stratégique est caractéristique d’une phase ascendante d’un cycle de l’armement. Cependant, il faudra attendre l’avènement de la Vème République pour que la stratégie française soit celle de la dissuasion nucléaire. La doctrine Ailleret sera en 1967 la traduction de cette vision stratégique instaurant le concept de «dissuasion tous azimuts». Cette réflexion sera la dernière porteuse d’une réelle stratégie de l’emploi de l’arme nucléaire, mettant fin à une véritable période de foisonnement intellectuel.

 

À partir de 1970: «la phase descendante» de l’âge de l’atome

Arme du non-emploi par excellence et pilier de la stratégie d’indépendance nationale, la sanctuarisation du feu nucléaire va geler la pensée militaire à partir des années 1970. L’incapacité à trouver des solutions innovantes face à une menace de guerre nucléaire réduit les forces terrestres à une mission de sacrifice ultime avant l’apocalypse. Cette impasse résulte du primat de la «toge sur le glaive» instauré par la Vème République. Ce paradigme réduit, voire annihile les initiatives des élites militaires et leur capacité d’influence. En outre, la gestion chaotique de la sortie de crise algérienne accentue ce phénomène.

Il en découlera au sein des armées un paradoxe entre la nécessité de désenclaver leurs élites et un dogmatisme qui va brider les initiatives personnelles, comme ce fut le cas pour G. Brossolet et son ouvrage Essai sur la non bataille[15] qui fut le précurseur de la «techno guérilla». Cette réflexion fut l’objet d’une vaste controverse à sa parution car non conforme à la pensée militaire de l’époque.

Cette fin de cycle laisse entrevoir certains signes de la sclérose de la pensée militaire liée à un effet castrateur de l’atome, comme si l’arme nucléaire pouvait être la ligne Maginot imaginaire de notre défense. Il en découle une myopie des élites militaires et civiles quant à la perspective de la chute du monde communiste et à la capacité de nos armées à faire face à un conflit majeur au-delà d’un affrontement avec l’URSS.

Ainsi, le paradigme de J.F.C. Fuller se vérifie dans la période de 1945 à 1970 dans la mesure où, à la manière des évolutions cycliques économiques, les ruptures technologiques dans le champ militaire entraînent bien une révolution stratégique, prise en compte dans la formation des élites, avec des phases ascendantes et descendantes. En outre, il permet de mieux expliciter le cycle actuel marqué par le développement des NTIC.

Un nouveau cycle induit par les NTIC validant l’adaptation de la pensée militaire à la technologie

La 3ème  révolution industrielle, qui a débuté dans les années 1980 avec les nouvelles technologies d’information et de communication, a induit une véritable rupture technologique au sein des armées et l’apparition d’un nouveau cycle long. La pensée militaire, puis la formation, se sont adaptées à cette innovation.

 

Un nouveau cycle pour les armées

Après les âges de la bravoure, de la poudre, de la vapeur, du pétrole et de l’énergie atomique, la théorie des cycles de J.F.C. Fuller semble se poursuivre avec les NTIC et leurs applications militaires. Ce nouveau cycle s’inscrit dans la dynamique économique des années 1990. Les armées, et en particulier celle des États-Unis, ont saisi dès la fin de la Seconde Guerre mondiale toutes les opportunités que leur offrait l’essor de l’informatique.

En 1966, l’armée américaine initiait le projet ARPANET, ancêtre de l’internet. En France, le projet RITA voit le jour en 1960, mais tout comme l’ARPANET, les applications concrètes n’ont vu le jour qu’au début des années 1980. Au milieu des années 1990, la révolution des affaires militaires (RAM), fondée sur les progrès technologiques en matière d’information et communication, vient modifier profondément la pensée militaire et la formation des élites.

Comme pour chacun des cycles énoncés par J.F.C. Fuller, la RAM, après des  victoires écrasantes en Irak en 1991, au Kosovo en 1999, en Afghanistan en 2001 et à nouveau en Irak en 2003, doit faire face au facteur tactique constant lors de guerres au sein des populations. Vincent Desportes, dans «Armées: technologisme ou juste technologie?»[16], y voit une tentation technologiste émanant non plus des militaires, mais du complexe militaro-industriel américain qui incite les armées à s’adapter à des technologies toujours plus onéreuses et rentables pour les entreprises. La technologie formate alors la pensée militaire et lui impose son utilisation alors même que son efficacité est mise en doute en Afghanistan.

 

Le renouveau de la pensée militaire et de la formation des élites 

L’application des NTIC vient modifier de fond en comble les notions de «command and control» (C2) au sein des armées. La pensée militaire s’en saisit pour en faire une doctrine. La notion de numérisation de l’espace de bataille (NEB) voit le jour en France à la fin des années 1990. Le programme FELIN n’est qu’un prolongement de la NEB. Après avoir interconnecté les postes de commandement de la brigade jusqu’au niveau de la section, c’est au tour du fantassin d’être connecté au sein de la «bulle». Néanmoins, il convient de s’interroger pour savoir si ces technologies ne s’inscrivent pas dans la phase descendante du cycle long des NTIC.

L’emploi de ces matériels impose une doctrine d’emploi qui bien va au-delà de l’arme. La doctrine doit englober l’interarmes, voire l’interarmées, que la NEB interconnecte. La pensée militaire ne peut plus réfléchir les armes indépendamment les unes des autres. La doctrine établie, il faut alors instruire le soldat sur l’emploi de ces matériels. L’erreur est d’imaginer que l’utilisation de ces matériels n’est du ressort que des simples exécutants et de réduire la doctrine à un équipement.

Toutes ces modifications de l’art de la guerre induites par les NTIC, mais aussi leurs applications dans des guerres au sein des populations, imposent de revoir la formation des élites. Cette rupture technologique modifie en profondeur l’enseignement dispensé aux jeunes officiers. Parce que l’information et la communication sont au cœur de cette innovation, l’homme d’arme n’est plus seulement le technicien de la guerre. Il lui faut appréhender les notions d’éthique et d’humanité afin que son avantage technologique soit efficient au sein des populations. Mais l’élite militaire n’est pas la seule concernée par cette rupture stratégique. Les élites civiles doivent apprendre les capacités de l’outil militaire afin de pouvoir en disposer efficacement. C’est dans cette optique qu’ont été créés la Fondation Saint-Cyr en 2006, l’IRSEM en 2010, et qu’a été réorganisé l’IHEDN en 2008.

 

L’anticipation d’un nouveau cycle: préparer la doctrine au défi de la robotisation. 

Les avancées en cours dans le domaine de la robotique présagent l’avènement d’un nouvel âge militaire autour d’une rupture technologique dans le domaine de l’intelligence artificielle. Bien que la propagande soit très forte dans le domaine des robots de combat, leur utilisation est devenue quotidienne. Dans la réalité, il s’agit essentiellement de robots télécommandés utilisés pour le renseignement ou pour l’intervention sur EEI. Cependant, à l’image du programme SLATE en France, des armements capables de détecter les départs de coups de feu et de riposter de façon automatique sont déjà en service dans certaines armées. Ces innovations imposent un renouveau de la pensée militaire.

Cette rupture technologique dans le domaine de l’intelligence artificielle sera aussi une rupture de la pensée militaire. Didier Danet et Jean-Paul Hanon, dans «La révolution du champ de bataille: évolution ou robolution?»[17], y voient une rupture encore plus profonde que celle née de l’invention de l’arme atomique, puisque la question ne sera plus «comment faire la guerre?» mais «qui fait la guerre?». La subordination de la pensée militaire et de la formation des élites à la rupture technologique est ainsi clairement établie. La robotisation modifie la doctrine et impose que les élites soient parfaitement conscientes, par une formation éthique, des limites morales d’emploi de ces nouvelles armes.

La force d’une armée moderne n’est pas de refuser la rupture technologique, mais de savoir y puiser les outils efficaces de la guerre demain. Ainsi, l’intelligence artificielle ne doit pas masquer le débat autour de la robotisation, d’autant plus que son application concrète ne semble pas voir le jour à moyen terme. Il est du devoir des élites militaires et civiles d’anticiper les innovations dans ce domaine pour, dans un premier temps, définir notre doctrine d’emploi et, dans un second temps, nous doter des capacités pour lutter contre les moyens robotisés que notre adversaire ne manquera pas de développer.

À l’âge de l’atome, décrit par J.F.C. Fuller, a succédé l’âge des NTIC. La phase ascendante de cette innovation a initié un renouveau de la pensée militaire et de la formation des élites tant militaires que civiles. Afin de conserver leur avance technologique, les armées étudient déjà les conséquences d’une rupture technologique dans le domaine de la doctrine et de la formation éthique.

 

Conclusion

Bien que l’asymétrie remette en cause localement le paradigme de J.F.C. Fuller selon lequel pensée militaire et formation s’adaptent à l’innovation, cette analyse se vérifie en France sur la période de 1945 à nos jours. En effet, que ce soit pendant l’âge de l’atome ou celui des NTIC, la rupture technologique a initié une véritable redynamisation de la réflexion stratégique et tactique et, en conséquence, d’importantes modifications de la formation des élites. Inversement, la phase descendante de l’âge de l’atome a montré une sclérose de la pensée militaire autour de l’emploi de l’arme nucléaire.

La France doit désormais chercher à tracer les contours de la future rupture technologique majeure, tant par la recherche duale que par celle propre aux armées, pour en tirer des avantages intrinsèques dans tous les domaines si elle veut rester une nation majeure sur la scène internationale.

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[1] Fuller John Frederick Charles, Armament and history, Eyre and Spottiswoode, Londres, 1946.

[2] Christensen Clayton et Raynor Michael, “The innovator’s solutionHarvard Business School Press, Boston, 2003.

[3] Entraygues Olivier «Fuller et le darwinisme militaire: Evolve or die», Défense et Sécurité internationale n°44; janvier 2009.

[4] Ravel Frédéric et Holeindre Jean-Vincent, La fin des guerres majeures ? Economica, Paris, 2010.

[5] Gaulle (de) Charles, «Le fil de l’épée», Paris, Berger-Levrault, 1932.

[6] Galliéni Joseph, «Rapport d’ensemble sur la pacification, l’organisation et la colonisation de Madagascar», Paris, Charles-Lavauzelle, 1900.

[7] Lyautey Hubert, «Du rôle colonial de l’armée», Paris, A. Colin, 1900.

[8] Goya Michel, «L’innovation pendant la guerre américo-sunnite en Irak (2003-2007)», article tiré de «La fin des guerres majeures?» Économica, Paris, 2010.

[9] Trinquier Roger, «La guerre moderne», Paris, La Table Ronde, 1961.

[10] Lacheroy Charles, «Action Viêt-Minh et communiste en Indochine ou une leçon de guerre révolutionnaire», conférence prononcée à l’IHEDN le 25 avril 1955.

[11] Aron Raymond, «Paix et guerre entre les nations», Paris, Calmann-Lévy, 1962.

[12] Gallois Pierre Marie, «Stratégie de l’âge nucléaire», Paris, Calmann-Lévy, 1960.

[13] Beaufre André, «Dissuasion et stratégie», Paris, Armand Colin, 1964.

[14] Lattre (de), discours à l’École d’état-major du 31 janvier 1947.

[15] Brossolet Guy, «Essai sur la non bataille», Paris, Belin, 1975.

[16] Desportes, Vincent, «Armées: technologisme ou juste technologie», Paris, Revue Politique étrangère 2009/2.

[17] Danet Didier, Hanon Jean-Paul et Boisboissel (de) Gérard, «Guerre et robotisation du champ de bataille», Paris, Économica, 2012