La robotique militaire low cost comme outil de nivellement capacitaire ?

La robotique militaire low cost comme outil de nivellement capacitaire ?

 
Par le Sous-lieutenant Dylan Rieutord –  CDEC –

 

Les nouvelles technologies ne sont plus réservées aux pays à la pointe du progrès. Les technologies duales et l’essor des innovations dans le domaine civil, comme l’impression 3D par exemple, font qu’il est très facile de trouver des matériaux peu chers pour se rapprocher de l’effet recherché.

 En assumant toutefois le fossé technologique et donc la différence de performance entre un même produit issu d’un État ayant des ressources et un acteur non étatique ayant des moyens limités, l’innovation technologique se développe à deux vitesses. Les guerres sont un terreau favorable catalysant les recherches technologiques et l’innovation de défense. Il n’est donc pas surprenant de voir le Moyen-Orient en ébullition quant aux technologies employées sur le champ de bataille. S’ils sont parfois rudimentaires, les armements conçus par les acteurs non étatiques sont pensés pour la même utilisation que celle envisagée par les nations. Il arrive même que ces acteurs inventent des modes d’action que les puissances gouvernementales n’avaient pas envisagés. C’est ainsi que l’État islamique a utilisé un drone capable de lancer une grenade[13] sur des soldats français et des combattants kurdes en opération près d’Erbil. La tentative de nivellement capacitaire avec les nations concernant l’utilisation de l’armement développé industriellement est donc bien réelle.

Les groupes armés sont ainsi capables d’utiliser des armes télé-opérées, comme le prouve une vidéo de 2012, publiée sur les réseaux sociaux, où le groupe Jamaat Ansar al-Sunnah montre un chariot sur roulettes muni d’une mitrailleuse avec un viseur laser, le tout relié par câbles jusqu’à un écran [14].

En mai 2013 dans la région d’Idlib, l’armée syrienne libre (ASL) récupère un robot construit par les djihadistes, une sorte de mini char capable d’embarquer plusieurs types d’armes. En juillet 2013, dans la région de Homs, l’ASL publie une nouvelle vidéo où l’on peut voir une mitrailleuse aidée d’une caméra pour l’acquisition de cibles, contrôlée par un joystick de console de jeux et reliée par câbles ; la structure permet à la machine de tourner à 360 degrés ou de déplacer le canon sur un axe vertical[15].

En 2015, les premières images et vidéos de robots utilisées par les Kurdes sont diffusées[16]. A Mossoul, des mitrailleuses télé opérées à bord de pick-up ou fixes sont utilisées[17]. Si chaque camp tente d’innover et de créer, les transferts d’armes résultant des fuites, défaites, vols lors des combats sont courants. Ainsi les Peshmergas ont trouvé à Kirkouk un fusil de précision télé opéré mis au point par l’Etat islamique[18], et le système se révèle être assez moderne. La rotation du canon, son élévation, son déclenchement étaient rendus possibles par les câbles, et une caméra permettait d’affiner la précision de l’image retransmise sur l’ordinateur.

En février 2016, des Unités de mobilisation populaire, une coalition paramilitaire de milices en majorité chiites formée en 2014, appelée aussi Hachd al-Chaabi, témoignent de l’utilisation d’armement similaire[19]. Un de leurs principaux groupes, les Brigades de la Paix (Sarāyā al-Salām), avait déjà mis au point en 2015 deux robots[20], un de combat muni d’une mitrailleuse 12.7mm de type DsHk (mitrailleuse lourde soviétique), l’autre plutôt destiné au déminage, muni d’un bras mécanique et d’une mitrailleuse 7.62mm de type PKM (mitrailleuse Kalachnikov). A la frontière du Kurdistan irakien, les Kurdes ont trouvé un fusil de précision télé opéré appartenant à l’Etat islamique, monté sur une base mobile mais pourvu d’un système limitant le recul, protégée elle-même par des chiens, pendant que l’opérateur était sous terre dans un bunker[21]. 

Toutes ces observations démontrent plusieurs choses. D’une part, que les acteurs se nourrissent les uns des autres en termes de TTPs (tactics, techniques, and procedures). Pour les États comme pour les terroristes, le besoin de pallier la haute intensité du combat urbain et de limiter l’attrition des effectifs est le même. Dès lors, le recours aux supplétifs s’impose, la robotique jouant désormais le rôle de « proxy »[22] dans les guerres d’aujourd’hui. Les retours d’expériences de l’utilisation des robots au Moyen-Orient pourraient être d’un grand intérêt pour nourrir la réflexion doctrinale occidentale, et permettrait d’anticiper sur les formes éventuelles des conflits futurs dans la région et sur la tactique, à l’heure de la robotique.

Les Unités de mobilisation populaires semblent être un des acteurs les plus prolifiques en termes de robots artisanaux. Ceci s’explique par leur expérience du combat avec les robots américains déployés en Irak depuis 2003. Un homme, marqué par ces années, est devenu l’ingénieur de cet arsenal robotisé[23]. Ayant rejoint ces unités, il a mis son expérience et son savoir-faire dans la construction de différents robots pour limiter les pertes alliées. Tous ses robots sont télé opérés, fonctionnent grâce à un joystick et sont gérés par les technologies Bluetooth, Wifi, Android ou par câbles. Ses créations ne se limitent pas simplement à un fusil avec une vision déportée. L’Ashura, le Launch of the Greatest Prophet, le Karar Sniping Base ou bien encore l’Armored Tiger répondent tous à des effets recherchés précis. Si les deux premiers sont de conception assez classique, le Karar Sniping Base est chenillé, et utilise un bras mécanique à commande hydraulique pour tirer les blessés hors du champ de bataille. L’Armored Tiger embarque trois lance-grenades propulsées par fusées. Si les effets opérationnels de ces machines sont à relativiser, la prouesse technique est toutefois louable et leur concept d’utilisation est directement inspiré des combats menés dans ce milieu depuis plus de dix ans. De plus, la construction de ces robots revient entre 1000 et 4000 dollars[24] alors qu’un Packbot, petit robot démineur produit de l’entreprise iRobot, reviendrait à 150 000 dollars[25]. 

Conclusion

La guerre encourageant l’adaptation, le Moyen-Orient est devenu le théâtre d’expérimentation de la guerre robotique pour nombre d’acteurs étatiques aux moyens financiers considérables, mais aussi pour des groupes armés qui ne peuvent compter que sur leur inventivité. Ces derniers ont tiré parti des robots occidentaux détruits ou capturés, pour les analyser et façonner ainsi leur propre doctrine. Par ailleurs, la réflexion sur les utilisations possibles des robots au combat a nettement bénéficié de la typologie même de ces conflits, se déroulant majoritairement en milieu urbain et impliquant des armées aux effectifs limités. Rustiques, rudimentaires, artisanaux, ces robots permettent de faire exploser à distance des engins explosifs improvisés ou autres pièges, permettent de reconnaître un axe, de passer une porte, de franchir un croisement, etc. Devenant des « proxys » pour les belligérants, ils forment un premier rideau défensif ou offensif, permettant à la fois de limiter les pertes humaines amies tout en étant capables de causer la mort de l’ennemi. Le Moyen-Orient représente un laboratoire géant, réceptacle d’une innovation qui n’a de limite que la ressource financière et la créativité.

Cependant, l’Occident dispose de la technologie et des moyens financiers adéquats, mais peine à trouver un concept d’emploi, voire limite volontairement la robotisation de ses armées. D’un autre côté, le Moyen-Orient a des ressources plus limitées mais utilise ces robots en opérations sans prendre le temps parfois d’établir des doctrines précises quant à leur utilisation. La question de la robotisation d’une partie des armées pour limiter les pertes en vies humaines continue donc de se poser.                                             
 

[13] http://www.opex360.com/2017/03/01/attaque-terroriste-avec-drone-ne-pourra-pas-toujours-etre-empechee/, Consulté op.cit.

[14] BUNKER Robert J., KESHARVAZ Alma, Terrorist and Insurgent Teleoperated Sniper Rifles and Machine Guns, FMSO, 2016, 43p.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] https://medium.com/war-is-boring/an-iraqi-shi-ite-militia-now-has-ground-combat-robots-68ed69121d21, Consulté le 20 mars 2018.

[21] BUNKER Robert J., KESHARVAZ Alma, Terrorist and Insurgent Teleoperated Sniper Rifles and Machine Guns, FMSO, 2016, 43p.

[22] Dans le domaine informatique, les proxys sont des serveurs relais, des intermédiaires. Dans la guerre d’aujourd’hui, nous pouvons considérer la robotique comme un proxy, à l’origine d’effets sur un espace, protégé par sa condition propre et qui se révèle être une interface de projection et de protection.

[23] https://www.wired.com/2017/02/warbot-builders-middle-east-spill-secrets/, Consulté le 20 mars 2018.

[24] Ibid.

[25] SINGER P., Wired for War : The Robotics Revolution and Conflict in the 21st Century, New-York, Penguin Books, 2009, 512p.

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Que reste-t-il des théories de la contre-insurrection ? 4/4

Que reste-t-il des théories de la contre-insurrection ? 4/4

De la tache d’huile à la mobilité : stratégie et tactiques de la contre-insurrection – Revue militaire n°55

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La stratégie de la « tache d’huile » chère à Gallieni et Lyautey fait aujourd’hui encore l’unanimité dans les opérations de stabilisation et de contre-insurrection9. Preuve en est son adaptation dans la doctrine anglo-saxonne au sein du quadriptyque « shape, clear, hold, build ».

 

La stratégie de la tache d’huile consiste à avancer progressivement vers les zones insurgées en ayant au préalable fermement sécurisé toutes les lignes arrières : « ne mettre une jambe en l’air que lorsque l’autre est bien assise »10. Pour cela, les forces loyalistes évoluent au sein des populations. Contrainte mais aussi opportunité : cela permet de convaincre la population de la légitimité de l’opération, notamment lors des patrouilles ou lors des rencontres aux « points de contrôle ». Incidemment, la population se familiarise avec les soldats qui l’environnent et qui forment alors de véritables capteurs de renseignements d’ambiance locale et suscitent au plus vite la confiance des populations11. L’enfermement des troupes otaniennes en Afghanistan dans des Forward Operational Bases (FOB)12 justifié par la grande agressivité des milices talibanes13, n’a ainsi guère aidé à gagner la confiance de la population non-insurgée. Parce qu’elle requiert d’aller au contact de la population, la contre-insurrection est une stratégie risquée militairement, les soldats étant bien plus à découvert14. Elle est également risquée sur le plan politique, l’acceptabilité des pertes humaines étant de plus en plus décroissante dans l’opinion publique occidentale.

Sur le plan tactique, la contre-insurrection dispose également de ses propres caractéristiques dont l’adaptabilité est le maître-mot. En effet, chaque contre-insurrection est unique, a ses propres facteurs, endogènes et exogènes, et doit donc être traitée différemment. Néanmoins, parce que l’insurgé dispose souvent d’un rapport de forces lui étant défavorable (davantage au niveau des moyens et capacités que de la masse) par rapport aux forces loyalistes, il optera généralement pour des tactiques de guérilla ou de terrorisme. Évitant l’affrontement direct ou le limitant à des cadres spatio-temporels lui étant favorables, l’insurgé ne peut être combattu comme le sont des forces classiques. D’ailleurs Gallieni et Lyautey, de même que Templer, en tirent la conclusion qu’il faut rejeter les actions d’ampleur dont la lourdeur permet l’avertissement en amont des insurgés et favorisera leur fuite (de surcroît dans un environnement qu’ils maîtrisent mieux). Le chef militaire d’une contre-insurrection aura donc tout intérêt à prôner la formation de colonnes mobiles grâce auxquelles il pourra pourchasser les insurgés. Ainsi, comme contre tout ennemi (mais peut-être encore davantage pour un insurgé qui refusera des conditions de bataille défavorables), c’est en s’adaptant à lui, au terrain et au milieu humain que le chef créera les conditions de la victoire.

Aujourd’hui, si ces préceptes demeurent, leur application a évolué au gré des évolutions technologiques. Déjà en Malaisie, Templer a massivement recours au Special Air Service, les forces spéciales britanniques. Ces soldats formés au combat de jungle octroient au général Templer une capacité de projection dans la profondeur permettant d’empêcher toute sanctuarisation des insurgés par un harcèlement constant. Aujourd’hui encore, les forces spéciales sont employées pour accomplir ces objectifs. Le recours à la troisième dimension par des opérations aéroterrestres, voire interarmées, apporte encore davantage de mobilité, ainsi et un effet psychologique indéniable sur l’ennemi. Ainsi, les moyens aériens (Atlantique 2, Rafale, Fennec), bien que peu nombreux, ont apporté une grande agilité et une liberté d’action indéniable aux forces françaises de l’opération Sangaris, de même qu’un appui-feu non négligeable. En effectif réduit (2 000 hommes), ces dernières ont dû faire preuve d’une adaptabilité constante et d’une grande réversibilité pour accomplir leurs objectifs15.

Ce propos révèle que les théories de la contre-insurrection subsistent encore au sein des opérations actuelles à travers plusieurs enseignements clefs : l’importance de l’adhésion de la population grâce à des actions militaires et politiques conduites selon une approche intégrée et grâce à une stratégie pérenne, la tache d’huile, ainsi que des tactiques fondées sur l’adaptabilité. Ces enseignements sont les témoins de nos engagements militaires, il est donc primordial de capitaliser sur ces expériences afin de maintenir un contact avec nos savoir-faire et notre histoire.

Au-delà, plusieurs questions demeurent quant à la viabilité des opérations de contre-insurrection. Ces dernières peuvent-elles fonctionner sur le mode d’un engagement occidental réduit, en simple appui des forces loyalistes (concept de « light footprint »)16 ? Cela interroge également la capacité de l’Occident, une fois la sécurité rétablie, à faire du « nation-building » et donc sur « l’exportabilité » de notre modèle de démocratie libérale. Une certitude demeure in fine, comme nombre d’opérations militaires (et certainement davantage pour celles ayant trait à des engagements au milieu des peuples), les opérations de contre-insurrection n’échappent pas à l’extrême importance d’une œuvre de renseignement bien menée, ainsi qu’à son corollaire en milieu peuplé, la formation à l’inter culturalité.

 

9   Le commandement de l’opération Artemis de l’Union européenne en République démocratique du Congo, ainsi que les contingents britannique et américain en Afghanistan au sein de la FIAS, y ont notamment eu recours.

10 Tiré d’une lettre du maréchal Gallieni expliquant le processus de la tache d’huile à Alfred Grandidier, explorateur malgachophile, cité par le colonel Lyet dans : « Gallieni, Joffre », Revue historique de l’armée, 1963/4, p. 91.

11  Sir Gerald Templer, sceptique quant à la capacité d’immersion et d’ouverture à l’inter culturalité des soldats britanniques, décida d’employer des locaux et des insurgés « retournés » pour l’acquisition de renseignement humain.

12 Certains auteurs avancent, contrairement à un poncif répandu, que les forces américaines ont néanmoins effectué un véritable travail de « nomadisation » pour s’immerger, notam­ment en Kapisa. Ceci d’après : « Gagner les coeurs et les esprits : origine historique du concept, application actuelle en Afghanistan », Lieutenant (R) Bertrand Valeyre, Cahiers de la recherche doctrinale, 2010.

13  Le contingent britannique chargé de la province du Helmand subira ainsi des pertes avec un taux d’exposition supérieur à ce qu’il était au Vietnam et aux Malouines (une chance sur 36 d’être tué en opération). Ibid.

14  L’initiative des Village Stabilization Operations montre d’ailleurs que si dans un premier temps, l’attrition est supérieure à celle de « l’enfermement » dans les FOB, l’immersion des soldats dans le sein des populations leur permet de gagner plus aisément leur confiance et réduit les pertes sur le long terme. Cf. en ce sens l’article du SGT (R) Hugo Queijo, « Les Village Stability Operations / Afghan Local Police » et la « Transition Strategy » en Afghanistan, Brennus 4.0, CDEC, avril 2019, disponible sur www.pensee-militerre.com.

15 « Toute la fonction logistique a […] dû faire preuve d’adaptation afin de permettre à un outil initialement dimensionné pour soutenir un GTIA agissant dans une seule direction, de soutenir simultanément jusqu’à trois GTIA dans trois directions » Rémy Hemez et Aline Leboeuf : « Retours sur Sangaris. Entre stabilisation et protection des civils », Focus stratégique, n° 67, avril 2016, p. 19.

16  La durée moyenne des engagements en contre-insurrection est de quatorze ans.

 

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Que reste-t-il des théories de la contre-insurrection ? 3/4

Une chaîne de commandement civilo-militaire : la mise en place de l’approche globale


Rare exemple d’une contre-insurrection réussie, la Malaisie a été le théâtre d’expérimentations qui n’étaient pas sans rappeler une forme « préhistorique » des concepts d’approche « intégrée » ou « globale ».

En effet, Sir Gerald Templer met en place une hiérarchie de comités civilo-militaires réunissant responsables politiques, militaires, juridiques et policiers dans une approche interservices visant à coordonner les efforts, notamment en s’assurant de l’échange de renseignements, et donc à démultiplier les effets de l’action militaire sur le terrain. Permettant un relais des directives venues des échelons supérieurs tout en préservant les prises d’initiative des échelons inférieurs, la hiérarchie civilo-militaire décentralisée de Templer (échelon fédéral, fédéré, districts) se révélera déterminante pour la contre-insurrection en Malaisie.

Là encore, si Templer l’a appliquée avec brio, le commandement civilo-militaire, repris par la doctrine anglo-saxonne sous le terme de civilian-military cooperation (CIMIC) trouve ses racines chez Lyautey et Gallieni, qui eux-mêmes se sont certainement inspirés des Bureaux arabes de Bugeaud en Algérie. Sous les mandats de Gallieni et Lyautey, c’est le corps des « Contrôleurs civils » qui jouera ce rôle, chargé d’assister et de conseiller les autorités locales (pachas et caïds au Maroc). Lyautey insistera particulièrement sur leur caractère essentiellement supplétif, les contrôleurs civils en qualité de représentants du Protectorat, n’avaient pas vocation à administrer directement. Point de divergence6 entre les maréchaux, le militaire doit, pour Lyautey, céder la place au politique une fois la zone stabilisée. Gallieni considérait pour sa part que ses officiers étaient parfaitement qualifiés pour demeurer en charge, rejetant ainsi l’adage « Cedant arma togae » (« les armes le cèdent à la toge »)7.

Aujourd’hui, l’approche globale est si prégnante qu’on ne saurait imaginer une opération de stabilisation sans coopération civilo-militaire réunissant acteurs militaires juridiques, policiers, politiques et responsables d’ONG.

Ainsi l’opération Artemis de stabilisation de l’Ituri a été menée par l’Union européenne en coordination avec la mission des Nations unies (MONUC). Cette approche civilo-militaire où le second aspect est subordonné au premier, n’empêche pas les acteurs militaires d’exercer, de façon épisodique, des pouvoirs normalement échus aux civils. Ainsi, certains chefs de section ont été amenés, lors de l’opération Sangaris, à exercer des fonctions de coordinateurs et d’administrateurs pour pallier l’absence totale de système judiciaire. Dans la droite lignée des préceptes de Lyautey, cette utilisation de pouvoirs civils par le militaire n’est toutefois que temporaire : jusqu’à ce qu’un minimum de sécurité soit rétabli. C’était le principe même de l’opération Sangaris (et avant elle Artemis) qui, en tant que « bridging operation » devait créer les conditions pour passer le relais aux civils et militaires de la mission onusienne en Centrafrique (MINUSCA)8. Les opérations de contre-insurrection, parce qu’elles ont lieu au cœur même des populations, ont toutefois des particularités tant dans leur stratégie que dans leurs modes tactiques.

 
6 Cette divergence doctrinale s’explique toutefois par la différence des statuts du Maroc et de Madagascar. Si le Maroc était un protectorat, justifiant la présence seulement « supplétive » et conseillère de l’administration française, Madagascar était un territoire colonial. À ce titre, le pouvoir colonial avait pleinement vocation à administrer directement les territoires de Madagascar.
7 Certains théoriciens de la Doctrine de Guerre révolutionnaire, dont le colonel Trinquier, préconisaient l’instauration d’une législation d’exception et la concentration des pouvoirs dans les mains d’un militaire jusqu’à l’élimination des insurgés et de leur appareil politico-militaire.
8 La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA) est une opération de maintien de la paix des Nations unies en Centrafrique. Elle est en cours depuis le 10 avril 2014.

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Que reste-t-il des théories de la contre-insurrection ? 2/4

Une contre-insurrection populo-centrée : l’adhésion des populations comme état final recherché 
Par Benjamin Hamm – CDEC – Revue militaire n°55 – P

« La réponse au terrorisme ne consiste pas à inonder la jungle avec plus de troupes. Elle réside plutôt dans les coeurs et les esprits du peuple malaisien ». Par ces mots, le général Sir Gerald Templer (1888-1979), commandant civil et militaire pour la Malaisie, exprimait en 1953 la nécessité de « gagner les coeurs et les esprits » pour éteindre une insurrection3.

En effet, en la privant de son accès à la population – par l’adhésion de cette dernière à la cause loyaliste – l’insurrection perd sa source de revenus, de logistique, de partisans et de renseignement. Ce faisant, elle sera réduite à des actions plus risquées lors desquelles l’action militaire des forces loyalistes, souvent dissymétriques, pourra l’emporter. L’adhésion des populations est donc bel et bien un objectif puisqu’il conduira inexorablement à une séparation physique et psychologique des insurgés de la population, but de la contre-insurrection. Pour obtenir cette adhésion, le général Templer fait admettre, par des mesures socio-économiques, l’idée selon laquelle il sera plus profitable aux populations, dans un calcul rationnel coût/avantages, d’être du côté loyaliste que dans l’insurrection communiste.

Reprise à de multiples occasions, la célèbre formule de Templer trouve certainement son inspiration dans les œuvres de pacification des maréchaux Gallieni (1846-1916) et Lyautey (1854-1934) à Madagascar et au Maroc notamment. En effet, tous deux avaient compris l’enjeu immense de l’adhésion de la population et y ont contribué par des mesures politiques, sociales et économiques4. Ces mesures ne sauraient être efficaces cependant sans une juste appréhension des besoins de la population, d’où l’importance du renseignement. Pour les deux maréchaux, c’est véritablement « l’action politique [qui] est de loin la plus importante », l’action militaire n’étant que supplétive. Pour ne pas produire l’inverse de ses effets escomptés, l’action politique doit s’inscrire dans le respect des structures culturelles et traditionnelles, insistent également Gallieni et Lyautey. Le renseignement trouve donc également son importance ici. Cette alternative au « tout-cinétique » s’explique par les leçons tirées des guerres révolutionnaires et impériales (Vendée, Espagne, Algérie), notamment celles du maréchal Bugeaud (1784-1849) lors de la conquête d’Algérie. Bugeaud, s’il a eu plus d’une fois recours à la force, a également institué les « Bureaux arabes ». Ces derniers visaient à administrer la population pour répondre à ses besoins socio-économiques et à coordonner les actions civiles et militaires.

Aujourd’hui encore, l’adhésion de la population aux forces loyalistes demeure l’épicentre des doctrines de contre-insurrection, largement abreuvées en cela par les écrits « galuléens » et leurs reprises dans les doctrines « néo-classiques »5, notamment sous l’impulsion du général David Petraeus. Parce que la contre-insurrection n’est pas qu’une opération militaire, mais surtout une opération politique, elle se doit d’être conduite par des moyens et acteurs civils et militaires.

3 Templer considérait que si la priorité va à la restauration de la sécurité (protéger), ce qui contribue à gagner les coeurs, un enchaînement rapide vers des réformes socio-économiques d’amélioration des conditions de vie (servir) contribue à gagner les esprits. Le cas malais était néanmoins une insurrection particulière puisque fondée sur une minorité ethnique chinoise et coupée de soutiens externes.

4 Ainsi, en 1905, après neuf années sous le commandement du maréchal Gallieni, ce sont 38 hôpitaux, 42 maternités et plus de 700 écoles qui sont construits. Le maréchal Lyautey attribuait au maréchal Gallieni la phrase suivante : « Tous les officiers savent s’emparer d’un village à l’aube ; moi, je veux des officiers qui sachent s’emparer d’un village à l’aube et y ouvrir le marché à midi ». Tiré de « Gallieni à Madagascar et Lyautey au Maroc, deux oeuvres de « pacification » complémentaires », Cahiers de la Recherche doctrinale, Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces, 2011, p. 74.

5 Les doctrines de contre-insurrection, décrédibilisées par l’échec au Vietnam, retrouveront des partisans dans les années 1990 à la suite d’opérations de stabilisation en Somalie et en ex-Yougoslavie.

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Que reste-t-il des théories de la contre-insurrection ? 1/4

Que reste-t-il des théories de la contre-insurrection ? 1/4

Par le sous-lieutenant (R) Benjamin Hamm – CDEC – Revue militaire n°55 – P
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Affecté au pôle études et prospective (PEP) du centre de doctrine et d’enseignement du commandement (CDEC), le sous-lieutenant (R) Benjamin Hamm est titulaire d’une licence de droit et d’un Master en « Sécurité européenne et stabilisation internationale » de Sciences Po Strasbourg. En qualité d’officier spécialiste de réserve, il contribue à la rédaction du Brennus 4.0 et à l’élaboration de « l’Éclaireur », document de veille prospective nationale et internationale, publié par le CDEC

À la faveur d’un balayage historique sur les techniques destinées à lutter contre les insurrections, M. Benjamin Hamm s’interroge sur le bien-fondé actuel desdites techniques sur les théâtres d’opérations où sont engagées les armées françaises. C’est pour lui l’occasion de lancer un vibrant plaidoyer en faveur de la nécessité d’une adhésion des populations à l’action engagée par les militaires.

he counterinsurgent reaches a position of strength when his power is embedded in a political organization issuing from, and firmly supported by the population » écrivait le lieutenant-colonel David Galula (1919-1967) dans son ouvrage Counterinsurgency Warfare: Theory and Practice paru en 1964. Centrées sur l’adhésion de la population, les théories « galuléennes » formeront la pierre angulaire des doctrines de contre-insurrection américaines puis otaniennes, dont la nécessité réapparaît dans les années 2000 sur les théâtres afghans et
irakiens.

Comme pour les États-Unis, l’engagement en Afghanistan marque un tournant pour la France, qui passe d’opérations de stabilisation ou de maintien de la paix (Somalie, Ex-Yougoslavie) – c’est-à-dire des opérations sans adversaire identifié – à des théâtres où l’adversaire, le Taleb, est désigné mais caché au sein des populations. C’est justement pour répondre à l’enlisement afghan qu’apparaît la doctrine « petraeusienne »1 de contre-insurrection. Propagée au sein de l’OTAN et traduite par les Alliés, cette doctrine propose une refondation des stratégies occidentales d’engagement centrée sur l’adhésion de la population. La France doit-elle donc « réapprendre » à « faire la guerre » au sein des populations ? Cela semble assez paradoxal au regard de l’histoire de ses engagements.

En effet, la France a été engagée au XIXe et XXe siècles dans de nombreuses opérations nécessitant d’évoluer au sein des populations. Des guerres révolutionnaires et impériales (Vendée, Espagne) aux mouvements de décolonisation et leurs tentatives d’endiguement (en Algérie, Indochine) en passant par les conquêtes coloniales (Algérie, Madagascar), la France a conduit des opérations de contre-insurrection à de nombreuses reprises.

Pourtant, le terme de contre-insurrection2, parce qu’associé à ces périodes, divise encore aujourd’hui. D’origine anglo-saxonne, il désigne ce qui était autrefois appelé « contre-guérilla », « contre-subversion », « pacification » ou encore plus récemment « stabilisation » ou « contre-rébellion », lors de contextes marqués historiquement et historiographiquement. C’est pourtant au cours de ces opérations – et sans revenir sur la légitimité des gouvernements à les conduire – que les armées françaises ont acquis un savoir-faire tactique et stratégique des engagements au sein des populations.

Aujourd’hui, alors que la France est appelée à s’engager sur des théâtres au sein même des populations (Sangaris, Serval, Barkhane), il est pertinent de s’interroger sur l’héritage stratégique et tactique de la contre-insurrection. Cet article entend démontrer que, loin d’avoir disparu, la contre-insurrection s’est adaptée aux évolutions éthiques et technologiques, tout en préservant ses fondamentaux : l’enjeu de la population, la coordination civilo-militaire et l’adaptabilité comme primat tactique.

 
1 Tenenbaum, Élie : Partisans et centurions : une histoire de la guerre irrégulière au XXe siècle, Perrin, 2018, Paris, p. 11.
2 Le manuel de contre-insurrection américain FM 3-24, paru en 2006 sous la direction du général David Petraeus, dont le contenu a été transposé dans les doctrines otaniennes et françaises par la suite, définit la contre-insurrection comme « l’ensemble des activités politiques, économiques, sociales, militaires, juridiques, et psychologiques, institutionnelles ou non, nécessaires pour neutraliser une insurrection et répondre aux principaux motifs d’insatisfaction de la population ».