Réserviste à l’École de guerre

Réserviste à l’École de guerre

par le Commandant (R) Jimmy Patrick Platof – Cahier de la pensée mili-Terre –

S’inspirant du modèle canadien, même non transposable fidèlement à la France, l’auteur de cet article fait un vibrant plaidoyer de l’intégration d’officiers de réserve à l’École de Guerre. En effet, à l’heure où nombre de réservistes de tout grade et toute spécialité servent déjà régulièrement dans les armées françaises, y compris en opérations, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de la logique du cursus de formation militaire? Si vis pacem, para bellum, une divise pour tous……

Oui, cela existe, mais pas en France! La devise de l’ESORSEM est «Si vis pacem, para bellum». Il serait donc tout à fait logique qu’après avoir préparé les réservistes à faire la guerre, on les envoie, pour reprendre les mots de l’Amiral Guillaud, chef d’état-major des armées, «dans une école pour penser la guerre, une école pour comprendre la guerre, une école pour apprendre la guerre» [1].Nous allons voir que le Canada s’est orienté dans cette voie, veillant ainsi à l’intégration de ses réservistes dans les forces armées jusqu’au plus haut niveau. Le programme canadien peut être dispensé à la fois aux officiers canadiens présents sur site et aux autres officiers, par le biais d’internet et de l’enseignement à distance. Il est aussi empreint des caractéristiques de la société canadienne que sont son histoire, son bilinguisme, son multiculturalisme.

 

Le Programme de commandement et d’état-major par apprentissage à distance

L’École de guerre pour les réservistes canadiens se nomme «Programme de commandement et d’état-major interarmées par apprentissage à distance» ou PCEMI-AD; il est organisé par le Collège des forces canadiennes à Toronto. Il s’agit d’un programme d’éducation aux niveaux opérationnel et stratégique. Sa méthodologie d’enseignement a été reconnue pour sa rigueur intellectuelle et académique. Cette évaluation réalisée par l’Ontario Council of Graduate Studies a ouvert la voie à une équivalence de mastère, laquelle est désormais décernée par le Collège militaire royal du Canada (CMR) à Kingston, Ontario. Le contenu, axé sur la profession des armes, constitue l’effort principal du PCEMI dans la mesure où il est d’abord et avant tout un programme de formation professionnelle militaire destiné à préparer les officiers supérieurs à servir dans des opérations complexes au niveau de théâtre et au niveau stratégique.

Ce programme a pour objectif de préparer des officiers supérieurs à occuper des postes de commandement ou d’état-major dans un environnement opérationnel contemporain, dans l’éventail complet des opérations, à l’échelle nationale et internationale. Ce programme s’étend sur deux années d’études. La première année comprend les unités de valeurs «leadership et éthique», «commandement et gestion», «guerre et société», «planification opérationnelle interarmées de base», et un séjour de deux semaines sur place. La deuxième année inclut la «sécurité nationale et affaires étrangères», la «capacité des composantes», la «planification opérationnelle interarmées avancée», ainsi qu’un séjour de deux semaines sur place. Les officiers de réserve doivent finir la première année du programme pour participer à la deuxième année. Il leur est possible de recevoir un diplôme avec la qualification «Réserve» à l’issue de la première année. Les stagiaires peuvent enfin, en même temps que leur deuxième année, préparer un Master of Defense Studies (mastère 2 en études de la défense) basé sur un projet de recherche.

Le pré-requis pour être admis à ce programme consiste à participer à une période bloquée d’environ trois semaines au CMR, qui correspond au stage d’été à l’École militaire réalisé à l’issue du concours ORSEM.

Le format de l’apprentissage à distance est conçu pour préserver l’essence du programme en résidence, qui comprend une série d’activités d’apprentissage interactives de type séminaire. Comme le succès d’une activité de type séminaire dépend des contributions des participants et de leur interaction, le PCEMI AD met l’accent sur une participation constante et sérieuse des stagiaires au moyen du forum de discussion sur le site MDNApprentissage. Les stagiaires doivent donc se connecter à MDNApprentissage plusieurs fois par semaine et lire les nouvelles communications de l’instructeur et du directeur des études tout aussi souvent. L’idée est d’encourager un dialogue efficace et réfléchi où les stagiaires, instructeurs et directeur des études prennent la responsabilité de contribuer à la discussion et de faire en sorte qu’elle soit animée et continue. Le problème du décalage horaire (- 6 heures) oblige à se caler sur l’heure nord-américaine. Néanmoins, pour un Européen, le temps fort des discussions correspond à la période après les heures de travail (19h-0h30). Pour faire une comparaison avec une scolarité de type mastère effectuée habituellement en résidence dans une université, la somme de travail est sensiblement la même, ce qui implique que le choix d’entamer ce type d’études ne doit pas se faire à la légère.

 

Bilinguisme et histoire

Les gens férus d’histoire, et j’en fais partie, ne seront pas en reste dans cette formation. Outre l’étude des deux grands conflits mondiaux du XXème siècle dans leur ensemble, on découvrira aussi l’histoire de l’Empire britannique, la guerre des Boers, la guerre russo-japonaise, la guerre du Pacifique contre les Japonais, etc.

Le bilinguisme est un autre attrait de cette formation. Il est à l’image de la société canadienne. Le français est inscrit dans la loi constitutionnelle canadienne, et tout officier canadien doit être bilingue sous peine d’être bloqué au grade de commandant. La scolarité est bilingue, mais la documentation anglophone est nettement plus riche. Le fait de parler couramment l’anglais – et c’est mon cas car je suis traducteur-interprète de profession – m’a permis d’être intégré dans des groupes bilingues tantôt francophones, tantôt anglophones.

 

Multiculturalisme et style de commandement

Alors que j’arrive bientôt au terme de la première année et que je vais commencer l’UV sur la planification opérationnelle interarmées, les bénéfices qu’un officier de réserve peut retirer d’une telle scolarité sont variés et sont liés à la caractéristique du Canada, à savoir un État anglo-saxon avec une minorité linguistique francophone et où le multiculturalisme est présent.

Il est très frappant de voir l’accent mis sur les rapports entre la morale, l’éthique et le métier de soldat, que les canadiens appellent  «la profession des armes». La réflexion est d’abord théorique, car la sociologie militaire, sur les traces de Samuel Huntington et de son ouvrage «Le soldat et l’État», de 1957, est un domaine de recherche très en vogue au Canada et aux États-Unis. Elle est ensuite pratique avec l’analyse de cas concrets. Des exemples sont pris dans l’histoire, comme les massacres qui eurent lieu lors de la guerre des Boers (1899-1901), guerre à laquelle participèrent quelque 8.300 Canadiens au titre de la contribution à l’Empire britannique. De plus, dans une tradition très anglo-saxonne, on n’hésite pas à aborder des cas récents et épineux, comme le problème de la torture à Abu Ghraib qui a éclaboussé l’armée américaine, ou les graves incidents (indiscipline, actes délictueux, crimes de guerre) du fait de l’Armée canadienne lors de son déploiement en Somalie au début des années 90. Une telle attitude objective et courageuse vis-à-vis du passé me semble tout à fait sensée, car aucune armée n’est à l’abri de ce genre d’écueils, quels que soient le niveau de développement du pays d’où elle est originaire ou les individus qui la composent.

L’autre aspect fascinant de cette scolarité est le travail effectué par chaque stagiaire pour découvrir, puis définir les facettes de son style de commandement.

Après avoir fait la synthèse des théories, des modèles et des cadres de prise de décisions indépendantes conformes aux règles morales ou éthiques, l’élève réalise une étude sur son propre style à partir de ses expériences personnelles. Si l’on veut produire des chefs, des leaders performants, cet exercice est riche d’enseignements. Il est démontré que la grande majorité des personnes abordent diverses situations en adoptant un style privilégié ou une approche principale. Par exemple, elles ont toutes tendance à opter pour un style de leadership, une approche de résolution des différends, ou un style ou une méthode de prise de décisions données. Elles peuvent également se tourner vers une approche de repli lorsqu’elles réalisent que l’approche principale ne donne pas les résultats escomptés.

Néanmoins, l’approche privilégiée ne conviendra manifestement pas à toutes les situations. Lorsqu’on dispose d’une approche de rechange, cela offre certes une certaine souplesse, mais il se peut qu’on ne l’applique pas avec autant d’aisance. Évidemment, il se peut aussi que l’approche de rechange ne convienne pas non plus à la situation. Par conséquent, malgré cette souplesse, lorsqu’on a épuisé ses recours, on commence parfois à manquer d’aisance et à devenir rigide. Le cas échéant, on se replie le plus souvent vers les solutions que l’on maîtrise le mieux… ce qui entraîne un retour à son approche principale. C’est particulièrement le cas dans les situations de grand stress, où les délais sont courts et où l’on ne dispose pas de toute l’information nécessaire.

On acquiert une façon de faire selon sa nature profonde et au fil de son expérience. On entend par expérience l’apprentissage par l’expérience de même que par des études faites et des formations suivies. Toutefois, on est rarement conscient de sa façon de faire. En règle générale, on voit quelles méthodes fonctionnent dans certaines situations, puis on tente de les reproduire dans d’autres. C’est ainsi qu’on essaie souvent de faire entrer un cube dans un trou rond, avec les résultats que l’on connaît.

Si souplesse signifie capacité de fléchir sans casser, et adaptabilité signifie capacité d’altérer ou de changer quelque chose pour le renouveler ou le rendre différent, alors cette dernière constitue peut-être une qualité de chef davantage globale et souhaitable. La prise de conscience de soi compte parmi les principaux moyens permettant de développer l’adaptabilité de son leadership. Lorsqu’on est conscient de ses chemins préférés pour aborder diverses situations, on comprend mieux comment et quand s’adapter. Du coup, on prend davantage conscience de la façon dont les autres perçoivent et abordent ces situations.

La prise de décision morale se fait rarement sans considération d’autres facteurs. Ainsi, on prend les décisions d’ordre moral en suivant une démarche qui sera le plus souvent dissimulée ou cachée derrière d’autres approches. Toutefois, il est utile de distinguer sa façon d’aborder la prise de décision d’ordre moral. Cela permet de mieux comprendre les atouts et lacunes, sur le plan moral, de son processus décisionnel, et de mettre en lumière les situations où il conviendrait davantage d’opter pour d’autres approches. Lorsqu’on est conscient des façons dont les décisions d’ordre moral sont prises, on saisit plus facilement la façon dont les autres perçoivent certaines situations qui soulèvent souvent les passions. En effet, en saisissant la perception qu’ont les autres et leur façon de faire, il est plus facile de trouver des terrains d’entente et d’accroître sa capacité, en tant que leader, à influencer les autres de manière positive.

L’indicateur de préférence morale est un outil simple, mais efficace, qui permet de définir le cadre moral général que vous privilégiez. Lorsqu’on sait quel cadre on préfère, on est en mesure de mieux comprendre les atouts et les lacunes de son approche privilégiée et d’élaborer des stratégies en conséquence. Cela permet également d’améliorer sa capacité à cerner et à comprendre le cadre de raisonnement moral qu’adoptent les autres. Comprendre son cadre et le point de vue des autres facilite considérablement la communication avec ces derniers et l’efficacité de son propre leadership.

La caractéristique multiculturelle canadienne trouve également son expression dans l’étude de la complexité culturelle dans des contextes internationaux, pour donner aux stagiaires une perspective pour comprendre les éléments de la culture et l’incidence des dimensions culturelles sur le leadership dans un cadre international. On procède à l’analyse du leadership en fonction de perspectives culturelles, de théories et de modèles pertinents. Les points importants traités et élaborés pendant l’activité comprennent les différentes perspectives sur la culture telles que présentées à travers les disciplines de l’anthropologie, de la sociologie et de la psychologie, la manière dont les différences culturelles influencent le comportement et l’efficacité des leaders, l’importance de comprendre la perception de soi et sa propre perspective culturelle, la compréhension des valeurs et de l’identité, en particulier dans les contextes interculturels. Le travail des stagiaires consiste alors à aborder ce qu’implique l’approche européenne ou anglo-saxonne pour ce qui a trait au leadership au sein des groupes culturels «Asie du Sud» ou «Afrique Sub-saharienne» pour découvrir en quoi certaines facettes de l’approche de chaque stagiaire en matière de leadership pourraient être moins efficace quand il travaille avec des collègues qui appartiennent à ces deux groupes culturels comparativement à des collègues américains ou européens. On reste dans cette perspective de cerner son propre style de leadership pour le perfectionner.

 

Perspective française?

Quoique séduisant, le modèle de la réserve canadienne et son École de guerre me semblent néanmoins difficilement transposables en France pour des raisons culturelles et économiques. À cela s’ajoute la composition de l’armée canadienne, qui compte environ 70.000 militaires d’active et 30.000 réservistes, montrant ainsi le poids important de la réserve (30% environ).

L’École de guerre a pour but d’apprendre aux officiers supérieurs à penser, mais surtout à penser la guerre. En France se pose la difficulté pour un officier de réserve d’acquérir une expérience et une expertise opérationnelle comparables à celle d’un officier d’active. Mon cas reste exceptionnel, car j’ai participé à de nombreuses opérations extérieures dont deux dans ma spécialité, à savoir le renseignement, et une dans un commandement opérationnel sur le théâtre libanais. Je comprends tout à fait la réticence des militaires d’active à envisager des réservistes à l’École de guerre puisque ces derniers n’ont pas l’expérience opérationnelle requise. Ne pas accepter cette restriction serait perdre de vue le but final de cette école – la guerre – pour n’en faire qu’une énième école supérieure ou créer une école de guerre artificielle et dévalorisée pour les réservistes. On voit poindre l’obstacle culturel, à savoir la place réelle de la réserve opérationnelle auprès de l’armée d’active. Une comparaison s’impose avec l’armée canadienne. Sans entrer dans le détail, je citerai deux faits. Au début des années 2000, les forces canadiennes, en pleine restructuration, ont appelé près de 5.000 réservistes pour occuper, à temps plein, des positions normalement dévolues à des militaires d’actives pour entraîner les recrues, administrer l’armée et gérer toutes les activités. Durant la campagne d’Afghanistan, qui fut réellement la première «guerre» où le Canada fut impliqué alors qu’il s’était jusqu’alors spécialisé dans les opérations de maintien de la paix, il y eut près de 600 réservistes pour 2.500 Canadiens sur le terrain, soit 20% de l’effectif. Cela s’est traduit concrètement par le fait que la majorité des réservistes avec lesquels je participe à cette scolarité a effectué un ou plusieurs séjours en Afghanistan. Avec un tel niveau d’intégration entre la réserve et l’active, la différence «eux et nous» s’estompe d’elle-même. Une telle évolution implique, bien sûr, l’acceptation par l’ensemble du corps social (l’armée d’active, les réservistes, les politiques et l’opinion publique) des risques mortels encourus par les réservistes. Je doute que nous soyons prêts à une telle révolution des mentalités, alors que le douloureux souvenir du conflit algérien est, si ce n’est implicitement, encore vivace dans toutes les mémoires.

Une autre différence culturelle réside dans l’intégration parfaite de cette scolarité dans le système universitaire canadien, en l’occurrence l’université de Toronto. On retrouve la même collaboration étroite entre le monde universitaire et l’armée dans d’autres pays anglo-saxons, comme la Grande-Bretagne où l’école de langues des forces armées britanniques dépend de l’université de Westminster pour la formation linguistique et les examens.

Ma réponse ne serait pas complète si je n’abordais pas le problème financier. Vous n’ignorez pas que les grands pays industrialisés traversent une grave crise économique systémique. Le Canada, quoique d’une manière atténuée, n’y échappe pas. Le gouvernement canadien envisage également une réduction de son budget militaire, notamment avec le retrait programmé d’Afghanistan. Compte tenu du fait que la majorité des réservistes à temps plein retournent à leurs activités civiles (et l’activité économique au Canada le permet), la réserve absorbe relativement bien les restrictions budgétaires, avec une augmentation du budget consacré à la formation. L’accent est ainsi mis sur la transmission, par les réservistes déployés, de toute l’expérience opérationnelle qu’ils ont acquise afin de former la relève[2].

Pour conclure, il semblerait qu’un changement de mentalité en France, qui consacrerait le mouvement d’intégration des réservistes au sein de l’active initié depuis quelques années avec la création de la réserve opérationnelle, pourrait permettre à l’institution militaire de donner toute sa place à sa composante réserve, une place similaire à l’option choisie par les forces armées canadiennes. Sans aller jusqu’à l’option retenue par l’armée américaine, qui vient d’autoriser le général commandant la Garde nationale (des réservistes) à siéger au sein du comité des chefs d’état-major (l’équivalent de l’EMA) au même titre que les autres chefs d’état-major, il est tout à fait raisonnable d’imaginer des officiers de réserve français à l’École de guerre. Mais la société française, notamment les politiques, les grands argentiers et l’opinion publique, est-elle prête et le veut-elle réellement?

[1] Penser, comprendre et apprendre la guerre, TIM n°222, mars 2011, pp. 50-51.

[2] Leading through transition, entretien du Général Walt Natynczyk, chef d’état-major des armées canadiennes, avec le magazine Vanguard Canada.com http://www.vanguardcanada.com/LeadingThroughTransitionNatynczyk

 

Les 12 projets du général Burkhard pour préparer l’armée de Terre à un conflit de haute intensité

Les 12 projets du général Burkhard pour préparer l’armée de Terre à un conflit de haute intensité

Relations entre ruptures technologiques, pensée tactique et formation des élites, des expéditions coloniales à nos jours

Relations entre ruptures technologiques, pensée tactique et formation des élites, des expéditions coloniales à nos jours

Par le Chef d’escadron Roméo Dubrail et les Chefs de bataillon Antoine Mathey et Yann Queran- Cahiers de la pensée mili-Terre –
Saut de ligne
Saut de ligne

Bien que l’asymétrie remette en cause localement le paradigme de J.F.C. Fuller selon lequel pensée militaire et formation s’adaptent à l’innovation, le Chef d’escadron Roméo Dubrail et les Chefs de bataillon Antoine Mathey et Yann Queran montrent que cette analyse se vérifie, en France, sur la période de 1945 à nos jours. En effet, que ce soit pendant l’âge de l’atome ou celui des NTIC, la rupture technologique a initié une véritable redynamisation de la réflexion stratégique et tactique et, en conséquence, d’importantes modifications de la formation des élites. Inversement, la phase descendante de l’âge de l’atome a montré une sclérose de la pensée militaire autour de l’emploi de l’arme nucléaire.

La France doit désormais chercher à tracer les contours de la future rupture technologique majeure, tant par la recherche duale que par celle propre aux armées, pour en tirer des avantages intrinsèques dans tous les domaines, si elle veut rester une nation majeure sur la scène internationale.

Dans L’influence de l’armement sur l’histoire édité en 1946, J.F.C. Fuller[1] met en exergue les liens entre les civilisations, l’évolution de l’armement et les conséquences sur la conduite de la guerre. Il distingue clairement différentes périodes historiques au caractère cyclique, marquées par l’hégémonie de puissances qui ont su maîtriser les technologies de rupture. Il dénombre six cycles longs au cours de l’histoire. Tout comme pour les cycles longs économiques de Kondratieff, chacun est initié par une rupture technologique, puis a une phase ascendante et enfin une phase descendante.

Afin que la rupture technologique permette une rupture dans l’art de la guerre, les armées doivent en saisir toutes les applications à travers une réflexion de la pensée militaire aboutissant à une rupture de doctrine.

Selon J.F.C. Fuller, la pensée militaire et l’apprentissage de l’art de la guerre sont fondamentalement assujettis à l’innovation technologique et ce, également, dans un mouvement cyclique. Cette analyse de J.F.C. Fuller est-elle toujours pertinente? Depuis 1945, la pensée militaire, ainsi que la formation des élites continuent-elles à être assujetties à l’innovation technologique?

Christensen et M. Raynor ont été les premiers à définir clairement la notion de rupture technologique ou de technologie de rupture. Ils introduisent cette notion en 1997 dans «The Innovator’s solution»[2]L’innovation est considérée de rupture lorsqu’elle initie un nouveau cycle industriel et économique qui caractérise un cycle long Kondratieff. D’un point de vue militaire, une innovation de rupture doit initier une rupture de la pensée stratégique et de la formation des élites. Cette triple rupture s’inscrit dans un nouveau cycle de l’armement tel que décrit par J.F.C. Fuller.

Cette étude se limitera à l’armée française et à sa capacité, depuis 1945, à lier les trois cycles suivants: ruptures technologiques, formation des élites et pensée militaire.

Depuis 1945, l’assertion de J.F.C. Fuller, selon laquelle la pensée militaire et la formation s’adaptent aux cycles majeurs de l’armement, se vérifie et ce, à travers l’âge de l’atome mais aussi «l’âge des NTIC» débuté dans l’après-guerre froide.

Si les conflits asymétriques semblent remettre en cause l’adaptation de la pensée militaire et de la formation des élites à la rupture technologique, ces périodes s’intègrent au sein du cycle long, «l’âge de l’atome» ? débuté en 1945 ?, sans remettre en cause la pensée de J.F.C. Fuller. Aussi, cette adaptation reste pertinente à l’âge des NTIC ? qui a débuté dans les années 1990 ?, période durant laquelle la France cherche à faire concorder rupture technologique, doctrine et formation dans un même cycle.

 

Remise en cause de la subordination de la pensée militaire à la technologie dominante par les «petites guerres»

 

Les conflits asymétriques intervenant dans les cycles longs mettent en question l’hégémonie donnée par l’avance technologique aux grandes puissances. Afin de faire face à ces défis, la formation des élites militaires doit anticiper l’adaptation de la pensée militaire et développer des innovations face à la guérilla.

 

La force armée, préparée à la guerre de haute intensité, en difficulté face à l’asymétrie

L’avènement d’un nouvel âge issu de la rupture technologique doit permettre à l’armée maîtrisant cette innovation de faire face à tout le spectre de la guerre. La majorité de son instruction est tournée vers la préparation à la guerre de haute intensité qui engagerait tout son potentiel de combat. Mise en perspective par O. Entraygues dans son article «Fuller et le darwinisme militaire. Evolve or die»[3] en 2000, la guerre structure la vie sociale des hommes, selon J.F.C. Fuller. La recherche d’une technologie de rupture a pour objectif d’avoir la suprématie sur son adversaire dans une logique de conquête de richesses. Cette idée s’inscrit dans la guerre de haute intensité. Le but est de surclasser l’adversaire lors d’une bataille décisive. Ceux qui s’adaptent le plus rapidement aux changements matériels sont ceux qui ont le plus de chance de remporter la bataille.

Ramel et J.V. Holeindre, dans «La fin des guerres majeures»[4], présentent trois éléments pour définir une guerre majeure: étatique, choc des technologies et victoire stratégique. Or, ils remarquent que, dans les guerres asymétriques, les techniques de contournement de l’ennemi limitent la puissance du choc technologique qui peine à combattre avec cette technologie des organisations plus petites, plus mobiles et plus souples ayant trouvé la parade à cette technologie. L’adaptation systématique de la pensée militaire à l’innovation devient alors moins évidente, car la rupture technologique ne permet pas la victoire.

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la pensée militaire française se focalise sur la dissuasion nucléaire et la capacité à faire face à une invasion soviétique. Bien que possédant une armée mécanisée et une aviation puissante, la France se trouve en difficulté face au Vietminh et au FLN. Cet ennemi mobile, maîtrisant l’art de la dissimulation dans la jungle ou au sein des populations, contourne la puissance.

 

Les élites doivent être formées à l’adaptation de la doctrine à l’asymétrie

Les armées qui bénéficient d’un avantage technologique ne doivent pas négliger le développement de la guerre asymétrique. En effet, le changement de méthode de l’adversaire est automatiquement déduit de son incapacité à faire face de front. Bien que les armées maîtrisent l’outil technologique dominant sur un cycle long, différentes phases existent qui obligent son adaptation lors de cycles plus courts. Sûres de leurs armes, les armées deviennent alors victime d’une décorrélation intellectuelle entre l’utilisation de l’outil dominant et la réalité du terrain, voire de la société où elles agissent.

La technologie peut créer un carcan pour la pensée militaire et déforme la vision des décideurs. Afin d’éviter tout cantonnement des esprits, la formation des élites doit préserver l’imagination et la capacité novatrice. C. de Gaulle, dans «Le fil de l’épée»[5], dénonce «les doctrines d’écoles, que leur caractère spéculatif et absolu rend à la fois séduisantes et périlleuses». Plus que l’apprentissage d’une doctrine sous forme de dogme, l’enseignement doit inculquer aux officiers la capacité d’adaptation de la pensée militaire et l’avantage technologique à la réalité des opérations. La bonne formation des élites est celle qui prépare à toutes les guerres et pas seulement à la plus meurtrière.

Après un demi-siècle de guerre froide, puis les opérations de maintien de la paix qui ont caractérisé les décennies suivantes, l’armée française redécouvre la contre-insurrection en 2008 en Afghanistan. Comme en Algérie en 1957, il lui faut reprendre les écrits de J. Galliéni[6] et H. Lyautey[7] pour comprendre que la puissance technologique n’est qu’un outil dans la guerre au sein des populations. La culture militaire et l’esprit critique de la doctrine, inculqués lors de la formation, demeurent les véritables atouts des officiers français pour adapter la pensée militaire, entièrement tournée vers la coercition, à la conquête des cœurs et des esprits.

 

Face à l’asymétrie, la pensée militaire devance l’innovation technologique

Face à la guérilla, la technologie la plus avancée peut être facilement battue en brèche par des moyens simples. Ainsi, l’Etat dépense des sommes astronomiques dans un matériel peu adapté. L’armée la mieux préparée à s’adapter aux transformations tactiques aura une énorme supériorité sur toutes les autres. Cette préparation intellectuelle doit permettre de penser en dehors de l’innovation technologique pour, dans un premier temps, revenir aux fondamentaux du combat et aux obligations du terrain puis, dans un second temps, rechercher des adaptations technologiques.

Dès lors, le lien de subordination de pensée militaire à l’innovation technologique s’inverse. Le retour aux fondamentaux du combat pour faire face au facteur tactique constant s’accompagne d’une réflexion dans les armées, impulsée par ses élites, sur les innovations nécessaires pour faire face aux capacités de contre-technologie que met en œuvre l’adversaire asymétrique. La recherche militaire rentre alors dans une partie d’échec afin d’anticiper à chaque nouvelle innovation les mesures adverses qui pourraient la mettre en difficulté. Cette partie d’échec permanente explique le rythme très rapide des innovations en temps de guerre.

Goya, dans son article «L’innovation pendant la guerre américano-sunnite en Irak (2003-07)»[8], développe l’idée selon laquelle, en période d’affrontement, ce n’est plus l’innovation qui détermine la doctrine, mais l’inverse. Que ce soit lors des guerres de décolonisation ou lors de leur récent engagement en Afghanistan, les forces armées françaises ont dû aussi faire face à la menace des engins explosifs improvisés (EEI). La lutte contre les EEI a permis d’orienter la recherche militaire sur la robotisation après l’échec des brouilleurs face aux EEI à déclenchement déporté. Ainsi, ont été mis en œuvre successivement le minirogen (mini robot pour le génie), puis le drogen (drone du génie), afin d’exposer le moins possible les sapeurs.

L’idée de J.Y.C. Fuller selon laquelle, lors d’un cycle initié par une rupture technologique, la pensée militaire puis la formation des élites s’adaptent systématiquement à l’innovation, est plus difficilement perceptible dans les guerres asymétriques. Néanmoins, à l’image du Vietminh ou aujourd’hui de l’EI, les ennemis asymétriques portent en eux le souhait de devenir symétriques, comme le montre R. Trinquier[9].

 

Sur le temps long de l’âge de l’atome, l’adaptation reste valable 

L’asymétrie s’inscrit comme l’un des cycles moyens qui fluctuent dans le cycle long sans remettre en cause la pertinence de l’adaptation de la pensée militaire et de la formation des élites à la rupture technologique. L’âge de l’atome, qui débute en 1945, illustre ce paradigme.

 

 Les conflits asymétriques s’inscrivent dans le cycle long

Les conflits asymétriques liés à la décolonisation et à la participation aux opérations en Afghanistan peuvent s’inscrire comme des cycles moyens au sein des cycles longs définis par J.F.C. Fuller. Des phases similaires à celles développées par l’économiste J.C. Juglar sont perceptibles. La rupture technologique est au cœur de ce cycle:

  • crise (ennemi asymétrique contre lequel la force n’est pas adaptée en termes de structures et de moyens);
  • recul, régression (perte de l’initiative sur le terrain);
  • rebond d’origine technologique (parade par la création d’un concept d’emploi et de structures organisationnelles);
  • essor (reprise de l’initiative, victoires tactiques et modification de la formation des élites).

 

Les périodes de guerres asymétriques ne sont pas arides en innovations pour faire face à l’insurrection. Certes, si ces phases ne sont pas porteuses de rupture technologique, elles permettent l’adaptation de l’innovation dans des cycles plus courts qui viennent s’agréger au cycle long. Ainsi, la guerre d’Indochine voit l’utilisation des moyens liés à la 3ème dimension pour la projection de forces aéroportées. Lors du conflit algérien, l’utilisation de l’hélicoptère permet de sortir de l’impasse tactique en redonnant au chef tactique une capacité d’ubiquité sur le terrain.

Ces cycles courts permettent le développement d’une pensée militaire qui lui est associée. S’inscrivant pleinement dans la doctrine dominante (dominée par la rupture technologique du cycle long), la pensée militaire s’adapte. Initiée en Indochine puis approfondie face au FLN, la réflexion sur la contre-rébellion prend en compte les champs immatériels et, plus spécifiquement, l’adhésion de la population. Une véritable rupture dans la formation des élites en découle avec la création d’écoles régionales comme les centres d’instruction à la pacification et à la contre-guérilla (CIPCG) de Philippeville et Arzew dès 1958, ou par le biais de conférences d’officiers comme C. Lacheroy[10] dans les universités, ou encore au profit des formations politiques.

1945 ou le début de la phase ascendante de l’âge de l’atom

Un cycle long répond à une logique de préparation à l’affrontement symétrique. La rupture technologique apportée par le nucléaire initie une phase ascendante caractéristique d’un cycle long décrit par J.F.C. Fuller. L’atome va initier une véritable rupture de la pensée militaire avec une vraie continuité des réflexions sur la guerre de haute intensité, intégrant le «game changer» nucléaire dans celles-ci comme le remarqueront C. Ailleret ou R. Aron[11]. Cette période illustre parfaitement le paradigme de J.F.C. Fuller de l’adaptation de la pensée militaire et de la formation des élites à la rupture technologique.

 

Alors même que la priorité va à la reconstruction du pays, les perspectives stratégiques de l’atome sont identifiées. La création du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) par le Général de Gaulle, en 1945, ouvre une période de recherche à des fins civiles

et militaires. Ces débuts sont marqués par l’effervescence intellectuelle d’une génération d’officiers visionnaires tels que P.M. Gallois[12], A. Beaufre[13] et L. Poirier. Une véritable rupture de la pensée militaire voit le jour.

Ce dynamisme de la pensée est très largement influencé par les autorités militaires. Le Général de Lattre, dans son discours à l’École d’état-major le 31 janvier 1947, exhorte tout officier «au travail personnel et à la libre recherche»[14]. Cette période intense de réflexion militaire autour de la pensée stratégique est caractéristique d’une phase ascendante d’un cycle de l’armement. Cependant, il faudra attendre l’avènement de la Vème République pour que la stratégie française soit celle de la dissuasion nucléaire. La doctrine Ailleret sera en 1967 la traduction de cette vision stratégique instaurant le concept de «dissuasion tous azimuts». Cette réflexion sera la dernière porteuse d’une réelle stratégie de l’emploi de l’arme nucléaire, mettant fin à une véritable période de foisonnement intellectuel.

 

À partir de 1970: «la phase descendante» de l’âge de l’atome

Arme du non-emploi par excellence et pilier de la stratégie d’indépendance nationale, la sanctuarisation du feu nucléaire va geler la pensée militaire à partir des années 1970. L’incapacité à trouver des solutions innovantes face à une menace de guerre nucléaire réduit les forces terrestres à une mission de sacrifice ultime avant l’apocalypse. Cette impasse résulte du primat de la «toge sur le glaive» instauré par la Vème République. Ce paradigme réduit, voire annihile les initiatives des élites militaires et leur capacité d’influence. En outre, la gestion chaotique de la sortie de crise algérienne accentue ce phénomène.

Il en découlera au sein des armées un paradoxe entre la nécessité de désenclaver leurs élites et un dogmatisme qui va brider les initiatives personnelles, comme ce fut le cas pour G. Brossolet et son ouvrage Essai sur la non bataille[15] qui fut le précurseur de la «techno guérilla». Cette réflexion fut l’objet d’une vaste controverse à sa parution car non conforme à la pensée militaire de l’époque.

Cette fin de cycle laisse entrevoir certains signes de la sclérose de la pensée militaire liée à un effet castrateur de l’atome, comme si l’arme nucléaire pouvait être la ligne Maginot imaginaire de notre défense. Il en découle une myopie des élites militaires et civiles quant à la perspective de la chute du monde communiste et à la capacité de nos armées à faire face à un conflit majeur au-delà d’un affrontement avec l’URSS.

Ainsi, le paradigme de J.F.C. Fuller se vérifie dans la période de 1945 à 1970 dans la mesure où, à la manière des évolutions cycliques économiques, les ruptures technologiques dans le champ militaire entraînent bien une révolution stratégique, prise en compte dans la formation des élites, avec des phases ascendantes et descendantes. En outre, il permet de mieux expliciter le cycle actuel marqué par le développement des NTIC.

Un nouveau cycle induit par les NTIC validant l’adaptation de la pensée militaire à la technologie

La 3ème  révolution industrielle, qui a débuté dans les années 1980 avec les nouvelles technologies d’information et de communication, a induit une véritable rupture technologique au sein des armées et l’apparition d’un nouveau cycle long. La pensée militaire, puis la formation, se sont adaptées à cette innovation.

 

Un nouveau cycle pour les armées

Après les âges de la bravoure, de la poudre, de la vapeur, du pétrole et de l’énergie atomique, la théorie des cycles de J.F.C. Fuller semble se poursuivre avec les NTIC et leurs applications militaires. Ce nouveau cycle s’inscrit dans la dynamique économique des années 1990. Les armées, et en particulier celle des États-Unis, ont saisi dès la fin de la Seconde Guerre mondiale toutes les opportunités que leur offrait l’essor de l’informatique.

En 1966, l’armée américaine initiait le projet ARPANET, ancêtre de l’internet. En France, le projet RITA voit le jour en 1960, mais tout comme l’ARPANET, les applications concrètes n’ont vu le jour qu’au début des années 1980. Au milieu des années 1990, la révolution des affaires militaires (RAM), fondée sur les progrès technologiques en matière d’information et communication, vient modifier profondément la pensée militaire et la formation des élites.

Comme pour chacun des cycles énoncés par J.F.C. Fuller, la RAM, après des  victoires écrasantes en Irak en 1991, au Kosovo en 1999, en Afghanistan en 2001 et à nouveau en Irak en 2003, doit faire face au facteur tactique constant lors de guerres au sein des populations. Vincent Desportes, dans «Armées: technologisme ou juste technologie?»[16], y voit une tentation technologiste émanant non plus des militaires, mais du complexe militaro-industriel américain qui incite les armées à s’adapter à des technologies toujours plus onéreuses et rentables pour les entreprises. La technologie formate alors la pensée militaire et lui impose son utilisation alors même que son efficacité est mise en doute en Afghanistan.

 

Le renouveau de la pensée militaire et de la formation des élites 

L’application des NTIC vient modifier de fond en comble les notions de «command and control» (C2) au sein des armées. La pensée militaire s’en saisit pour en faire une doctrine. La notion de numérisation de l’espace de bataille (NEB) voit le jour en France à la fin des années 1990. Le programme FELIN n’est qu’un prolongement de la NEB. Après avoir interconnecté les postes de commandement de la brigade jusqu’au niveau de la section, c’est au tour du fantassin d’être connecté au sein de la «bulle». Néanmoins, il convient de s’interroger pour savoir si ces technologies ne s’inscrivent pas dans la phase descendante du cycle long des NTIC.

L’emploi de ces matériels impose une doctrine d’emploi qui bien va au-delà de l’arme. La doctrine doit englober l’interarmes, voire l’interarmées, que la NEB interconnecte. La pensée militaire ne peut plus réfléchir les armes indépendamment les unes des autres. La doctrine établie, il faut alors instruire le soldat sur l’emploi de ces matériels. L’erreur est d’imaginer que l’utilisation de ces matériels n’est du ressort que des simples exécutants et de réduire la doctrine à un équipement.

Toutes ces modifications de l’art de la guerre induites par les NTIC, mais aussi leurs applications dans des guerres au sein des populations, imposent de revoir la formation des élites. Cette rupture technologique modifie en profondeur l’enseignement dispensé aux jeunes officiers. Parce que l’information et la communication sont au cœur de cette innovation, l’homme d’arme n’est plus seulement le technicien de la guerre. Il lui faut appréhender les notions d’éthique et d’humanité afin que son avantage technologique soit efficient au sein des populations. Mais l’élite militaire n’est pas la seule concernée par cette rupture stratégique. Les élites civiles doivent apprendre les capacités de l’outil militaire afin de pouvoir en disposer efficacement. C’est dans cette optique qu’ont été créés la Fondation Saint-Cyr en 2006, l’IRSEM en 2010, et qu’a été réorganisé l’IHEDN en 2008.

 

L’anticipation d’un nouveau cycle: préparer la doctrine au défi de la robotisation. 

Les avancées en cours dans le domaine de la robotique présagent l’avènement d’un nouvel âge militaire autour d’une rupture technologique dans le domaine de l’intelligence artificielle. Bien que la propagande soit très forte dans le domaine des robots de combat, leur utilisation est devenue quotidienne. Dans la réalité, il s’agit essentiellement de robots télécommandés utilisés pour le renseignement ou pour l’intervention sur EEI. Cependant, à l’image du programme SLATE en France, des armements capables de détecter les départs de coups de feu et de riposter de façon automatique sont déjà en service dans certaines armées. Ces innovations imposent un renouveau de la pensée militaire.

Cette rupture technologique dans le domaine de l’intelligence artificielle sera aussi une rupture de la pensée militaire. Didier Danet et Jean-Paul Hanon, dans «La révolution du champ de bataille: évolution ou robolution?»[17], y voient une rupture encore plus profonde que celle née de l’invention de l’arme atomique, puisque la question ne sera plus «comment faire la guerre?» mais «qui fait la guerre?». La subordination de la pensée militaire et de la formation des élites à la rupture technologique est ainsi clairement établie. La robotisation modifie la doctrine et impose que les élites soient parfaitement conscientes, par une formation éthique, des limites morales d’emploi de ces nouvelles armes.

La force d’une armée moderne n’est pas de refuser la rupture technologique, mais de savoir y puiser les outils efficaces de la guerre demain. Ainsi, l’intelligence artificielle ne doit pas masquer le débat autour de la robotisation, d’autant plus que son application concrète ne semble pas voir le jour à moyen terme. Il est du devoir des élites militaires et civiles d’anticiper les innovations dans ce domaine pour, dans un premier temps, définir notre doctrine d’emploi et, dans un second temps, nous doter des capacités pour lutter contre les moyens robotisés que notre adversaire ne manquera pas de développer.

À l’âge de l’atome, décrit par J.F.C. Fuller, a succédé l’âge des NTIC. La phase ascendante de cette innovation a initié un renouveau de la pensée militaire et de la formation des élites tant militaires que civiles. Afin de conserver leur avance technologique, les armées étudient déjà les conséquences d’une rupture technologique dans le domaine de la doctrine et de la formation éthique.

 

Conclusion

Bien que l’asymétrie remette en cause localement le paradigme de J.F.C. Fuller selon lequel pensée militaire et formation s’adaptent à l’innovation, cette analyse se vérifie en France sur la période de 1945 à nos jours. En effet, que ce soit pendant l’âge de l’atome ou celui des NTIC, la rupture technologique a initié une véritable redynamisation de la réflexion stratégique et tactique et, en conséquence, d’importantes modifications de la formation des élites. Inversement, la phase descendante de l’âge de l’atome a montré une sclérose de la pensée militaire autour de l’emploi de l’arme nucléaire.

La France doit désormais chercher à tracer les contours de la future rupture technologique majeure, tant par la recherche duale que par celle propre aux armées, pour en tirer des avantages intrinsèques dans tous les domaines si elle veut rester une nation majeure sur la scène internationale.

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[1] Fuller John Frederick Charles, Armament and history, Eyre and Spottiswoode, Londres, 1946.

[2] Christensen Clayton et Raynor Michael, “The innovator’s solutionHarvard Business School Press, Boston, 2003.

[3] Entraygues Olivier «Fuller et le darwinisme militaire: Evolve or die», Défense et Sécurité internationale n°44; janvier 2009.

[4] Ravel Frédéric et Holeindre Jean-Vincent, La fin des guerres majeures ? Economica, Paris, 2010.

[5] Gaulle (de) Charles, «Le fil de l’épée», Paris, Berger-Levrault, 1932.

[6] Galliéni Joseph, «Rapport d’ensemble sur la pacification, l’organisation et la colonisation de Madagascar», Paris, Charles-Lavauzelle, 1900.

[7] Lyautey Hubert, «Du rôle colonial de l’armée», Paris, A. Colin, 1900.

[8] Goya Michel, «L’innovation pendant la guerre américo-sunnite en Irak (2003-2007)», article tiré de «La fin des guerres majeures?» Économica, Paris, 2010.

[9] Trinquier Roger, «La guerre moderne», Paris, La Table Ronde, 1961.

[10] Lacheroy Charles, «Action Viêt-Minh et communiste en Indochine ou une leçon de guerre révolutionnaire», conférence prononcée à l’IHEDN le 25 avril 1955.

[11] Aron Raymond, «Paix et guerre entre les nations», Paris, Calmann-Lévy, 1962.

[12] Gallois Pierre Marie, «Stratégie de l’âge nucléaire», Paris, Calmann-Lévy, 1960.

[13] Beaufre André, «Dissuasion et stratégie», Paris, Armand Colin, 1964.

[14] Lattre (de), discours à l’École d’état-major du 31 janvier 1947.

[15] Brossolet Guy, «Essai sur la non bataille», Paris, Belin, 1975.

[16] Desportes, Vincent, «Armées: technologisme ou juste technologie», Paris, Revue Politique étrangère 2009/2.

[17] Danet Didier, Hanon Jean-Paul et Boisboissel (de) Gérard, «Guerre et robotisation du champ de bataille», Paris, Économica, 2012

L’asymétrie : perspectives et dangers.

L’asymétrie : perspectives et dangers.

Par le Lieutenant-colonel Thierry Laval – CDEC – Cahier de la pensée mili-Terre

Les deux conflits mondiaux qui ont ravagé l’Europe et une partie de l’Asie au cours du « siècle barbare » ont porté à son paroxysme le concept clausewitzien de la guerre totale. Les États, engagés dans des affrontements aujourd’hui qualifiés de symétriques, ont mobilisé l’ensemble de leurs forces vives, tant sur le plan militaire que dans les domaines économiques, sociaux, diplomatiques et culturels.

Or, les conflits de ce début de XXI° siècle sont plutôt décrits par les experts comme étant asymétriques[1]. Ils se caractérisent par le décalage entre les moyens, les modes d’action ou les objectifs de chaque belligérant. Certains prédisent même l’inexorable généralisation, voire la primauté, de ces types de conflit que l’Histoire semble retrouver depuis que la dislocation de l’empire soviétique a refermé la parenthèse de la guerre froide.

Anesthésiés par la dissuasion nucléaire, les conflits du XXIème siècle seront-ils inéluctablement asymétriques ?

 

[1]Cette notion ne doit pas être confondue avec la dissymétrie qui traduit un déséquilibre marqué portant sur le niveau des enjeux ou sur la quantité et la performance des moyens, mais peu sur la nature de ces moyens, ni sur la manière d’agir.

Le XXI° siècle ne connaîtra peut-être plus de guerre totale. Toutefois, il se caractérisera vraisemblablement par son ambiguïté : sous couvert d’affrontements asymétriques, les démocraties occidentales se lanceront dans les guerres qu’elles savent pouvoir gagner afin de préserver leurs valeurs et leurs intérêts aux moindres coûts.

Interdite par le fait nucléaire, la guerre semble inexorablement devoir prendre le visage de l’asymétrie, caractéristique paradoxale qui rencontre concomitamment les intérêts des faibles et des puissants. A l’aube des élections présidentielles, ce concept séduisant pourrait toutefois être trompeur et dangereux pour la France.

L’asymétrie semble caractériser les conflits de ce début de XXIème siècle. Elle masque ainsi le caractère toujours dual des affrontements qui aboutissent généralement à une forme plus ou moins développée et risquée de symétrie. Portée par des enjeux et des logiques différentes, l’asymétrie séduit ainsi, et de manière paradoxale, à la fois le faible et le fort.

Certaines formes de lutte symétrique s’imposent car elles sont globalement de nature à préserver une situation de paix. La dissuasion nucléaire, en particulier, et le « pouvoir égalisateur de l’atome » confèrent à leur détenteur une protection contre toute velléité d’agression extérieure. C’est bien le constat qu’a fait l’Iran au lendemain de la première guerre du Golfe et qui explique sans doute sa politique nucléaire actuelle. Cette volonté s’inscrit dans le cadre d’une stratégie des moyens qui demande la mobilisation, là encore, de toutes les ressources d’un pays mais avec des résultats quasiment garantis. La possession d’une telle arme doit néanmoins s’accompagner d’une doctrine qui parachève sa crédibilité. L’effort initié par le général De Gaulle a abouti en 1964 à la force de dissuasion française. Les doctrines et les améliorations technologiques qui se sont succédé depuis garantissent, aujourd’hui encore, le sens de la dissuasion française. L’effort consenti par la nation n’en demeure pas moins considérable.

Pour autant, l’accès au club nucléaire reste un rare privilège. La puissance destructrice des sociétés occidentales, combinée à leur potentiel économique et industriel, entraîne donc leurs adversaires vers des stratégies de contournement. Cherchant à exploiter les vulnérabilités des démocraties, ils sont contraints à l’asymétrie. Du terrorisme à l’emploi détourné de moyens civils, de l’attentat à la manipulation des médias, de l’idéologie libératrice des peuples aux dérives mafieuses, le faible cherche forcément à porter l’affrontement sur un terrain favorable où il peut lutter avec un espoir de succès. L’exemple de l’Indochine, comme celui plus actuel des Talibans en Afghanistan, montrent cependant que la lutte asymétrique doit, à terme, s’ouvrir sur l’affrontement armé, de plus en plus symétrique, pour espérer l’emporter. L’asymétrie systématiquement recherchée par le faible n’est donc qu’une attitude par défaut qui lui permet de compenser son désavantage initial. Elle n’est en fait qu’une étape, souvent la première, mais finalement insuffisante.  L’asymétrie, comme arme du faible, n’est donc qu’un dangereux mirage.

Si le faible est contraint à l’asymétrie, les grandes puissances peuvent aussi légitimement la souhaiter en estimant que les risques y sont moins critiques. Les dommages restent acceptables et politiquement assumés. La suprématie dans l’engagement doit limiter la prise de risque inhérente à l’action guerrière. L’Histoire militaire montre, en effet, combien la bataille peut être incertaine. Varon et ses 86 000 soldats n’auraient jamais imaginé être écrasés par les 55 000 hommes d’Annibal lors de la bataille de Cannes en 216 av.J.-C. A l’aube du 18 juin 1815, Napoléon pensait que Waterloo « devait être une affaire réglée avant midi ». La première guerre mondiale a entraîné la chute de quatre empires séculaires. Les exemples sont innombrables. Pour autant, la constitution de ces forces vaincues a nécessité à chaque fois des efforts considérables. Dans la guerre totale, Ludendorff témoigne de cette énergie qui doit mobiliser tout un peuple, certes sur un plan économique et industriel, mais aussi dans son volet social et psychologique. Le glissement vers l’asymétrie, volontaire, et non pas subi, peut donc également être recherché par les grandes puissances, même si l’affrontement symétrique reste toujours possible. Ce dernier nécessite néanmoins un effort considérable pour un résultat trop souvent aléatoire, voire dangereux.

En dehors de la garantie nucléaire, le coût et les risques des affrontements symétriques classiques expliquent ainsi en partie le glissement naturel des conflits vers l’asymétrie. La guerre hors limites de Qiao Lang et de Wang Xiangsui conceptualise et illustre bien la nature essentielle de l’approche asymétrique ainsi que la diversité des lignes d’opérations possibles. L’asymétrie n’est pas seulement un déséquilibre ponctuel, elle est aussi une théorie, un concept. Finalement, l’asymétrie semble satisfaire paradoxalement à la fois le faible et le fort mais pour des raisons différentes. Faire de l’asymétrie la nouvelle donne stratégique pourrait cependant se révéler dangereux.

Le danger consisterait à se laisser endormir par les sirènes des tenants de l’asymétrie et à baisser le seuil capacitaire des forces militaires dans une logique politique et militaire de stricte suffisance. Il convient au contraire de couvrir tout le spectre de la défense et de la sécurité afin de protéger, dans la durée, nos intérêts vitaux sans étouffer l’économie par une charge trop lourde de l’appareil sécuritaire.

A la veille des prochaines élections présidentielles, les annonces de programme et d’intentions politiques, toutes tendances confondues, montrent clairement que le budget de la Défense constitue une variable potentielle, mais très convoitée, d’ajustement. Le thème de l’asymétrie pourrait être pernicieusement exploité en laissant penser que des forces très légères et très spéciales, protégées par un environnement hautement sophistiqué et déployé en stand off & protection dans l’espace aérien et maritime, et engagées dans un environnement international seraient à même de répondre à tous les défis sécuritaires non couverts par la garantie nucléaire. L’exploitation de ce leitmotiv prendrait d’autant plus de sens que la volonté politique d’engager à terre des forces conventionnelles conséquentes serait faible, étant donné le coût des opérations extérieures et les risques d’enlisement toujours possibles. Or, une telle idée ferait abstraction du glissement habituel décrit plus haut, de l’affrontement asymétrique vers des affrontements symétriques. On lit d’ailleurs les limites de la stratégie utilisée contre les talibans : des forces spéciales en grand nombre, appuyées par des moyens aériens importants et disposant d’une technologie en pointe, ne sont pas en mesure d’emporter la décision. C’est le travail complémentaire de forces plus conventionnelles, utilisées dans des missions de contrôle de zone, qui permettra à terme de garantir la sécurité. La guerre d’Algérie l’a amplement prouvé.

A l’inverse, certains États ayant bien conscience de la nécessité des forces classiques, mais ne pouvant plus s’offrir une panoplie autonome, complète, adaptée et au meilleur niveau technologique, se tournent vers l’Europe. La coopération franco-allemande pour le Tigre, la mutualisation des flottes de transport aérien et le développement des pôles d’excellence européens[1] sont des jalons qui illustrent cette tendance. Si ce tropisme parait inéluctable et partiellement fondé, il convient cependant de définir le degré d’autonomie nationale résiduelle à conserver pour garantir la liberté d’action politique du président de la République et du gouvernement. Dans le même temps, le partage européen du fardeau sécuritaire a des conséquences majeures sur les industries de l’armement qui permettent de générer des forces performantes. En-dessous d’un certain seuil, le coût de production d’un équipement n’est plus inversement proportionnel à la quantité produite. L’exemple du char Leclerc et celui du Rafale le prouvent bien. Les gouvernements doivent arbitrer en prenant en compte une multitude de paramètres, notamment sociaux et financiers. Reste à savoir quelles sont les priorités et surtout, plus sûrement, quels sont les horizons politiques qui, in fine, conditionnent les choix.  Aussi, devant l’éventail des menaces que l’outil de défense et de sécurité doit couvrir, l’instrumentalisation du thème de l’asymétrie, aussi séduisante soit-elle, n’en demeure pas moins trompeuse et dangereuse, car l’asymétrie est une étape, une caractéristique protéiforme d’un conflit, mais elle ne constitue en aucune manière un tout.

En définitive, les conflits asymétriques semblent bénéficier d’une convergence d’intérêt tant du point de vue des faibles que des forts, même si les motivations sont différentes. Constante de l’Histoire, l’asymétrie s’avère toutefois insuffisante pour l’emporter et l’affrontement symétrique s’impose tôt ou tard dès lors qu’aucun des belligérants ne se désengage avant. Si les démocraties occidentales semblent contraintes à ces conflits, que les experts ont qualifié rapidement de nouveau type, en réalité elles pourraient aussi les rechercher. Moins risquées que les affrontements symétriques, plus acceptables politiquement parce que les pertes sont subies par des professionnels qui ont admis les risques du métier, les guerres asymétriques permettraient aux démocraties de préserver leurs intérêts aux moindres coûts. Depuis que l’équilibre de la terreur a transformé l’arme nucléaire en garant suprême de la paix entre États raisonnables, l’enjeu pour les grandes puissances pourrait donc être de chercher à ne faire que les guerres qu’elles savent pouvoir gagner au lieu de chercher à gagner les guerres qu’elles seraient condamnées à faire.

Win the war we wage or wage the war we win : that is the question.

Rapport sur la pertinence du rétablissement d’un service militaire de conscription

Rapport sur la pertinence du rétablissement d’un service militaire de conscription


Nous publions ici un document que nous a soumis l’Alliance Démocratique Peuplarchique (A.D.P.), un comité de citoyens qui s’est formé à la suite du mouvement de révolte des « gilets jaunes ». Ce comité produit une série de réflexions sur les moyens qui permettraient à la population de renouer avec des institutions réellement citoyennes dans le cadre d’une souveraineté politique retrouvée. Il s’agit ici d’un document qui traite de « la pertinence du rétablissement d’un service militaire de conscription » et qui a été produit par la commission « Défense et sécurité » de l’ADP. Ce texte fait suite au texte récemment publié sur Strategika issu du Centre de Réflexion Interarmées, texte qui nous a été proposé et présenté par le Général Dominique Delawarde. Il s’agit ici d’une réflexion plus « populaire » et civique sur les moyens de réconcilier la mission des forces armées avec le corps national. Une entente mise à mal par la crise des gilets jaunes durant laquelle les forces de l’ordre furent perçues par la population comme des forces de répression du peuple et de protection d’une oligarchie corrompue.

Ces deux textes nourrissent la réflexion globale que Strategika entend mener sur les questions politiques et militaires à l’aune d’une convergence des forces vives de la France face à l’émergence du globalisme politique comme acteur géostratégique majeur qui cherche à dissoudre les États-nations afin de soumettre les populations à son mode de gouvernance post-étatique planétaire.

Ces deux réflexions lues ensemble illustrent selon nous une possible stratégie politique face à la déréliction du système politique français que la gestion chaotique de la crise du covid-19 est encore venue illustrer. A savoir la coopération entre des personnes issues de ce peuple qui s’est soulevé durant l’insurrection des gilets jaunes avec des représentants de ce que nous appelons l’« État stable ». Officiers généraux, diplomates, hauts fonctionnaires, universitaires, chercheurs etc qui assurent, chacun dans leur domaine, la continuité de la forme stato-nationale française face aux assauts constants et croissants d’un « État profond » parasitaire acquis à des intérêts exogènes à ceux du peuple et de l’État français depuis plusieurs décennies.

Pierre-Antoine Plaquevent – directeur de publication de Strategika

Alliance Démocratique Peuplarchique (A.D.P.)

Commission : Défense et sécurité           

Objet : Rapport sur la pertinence du rétablissement d’un service militaire de Conscription

Préambule

                Dans ses propositions en matière de programme politique, l’A.D.P. défend celle du rétablissement d’un service national Citoyen, soit civil (durée de 12 mois), soit militaire (durée de 9 mois), laissant ainsi le choix aux conscrites et conscrits, en vertu du principe de responsabilité Citoyenne, responsabilité incluant « la défense de la Nation ».

                Sur quels arguments, et à partir de quels faits survenus, tant au niveau national qu’international, doit-on considérer qu’il est nécessaire, voire urgent d’en revenir au principe d’une armée de Conscription, basé sur un service militaire national optionnel, alors que depuis 1997, l’obligation d’un service militaire a été suspendu en France ?

                Pour traiter de cet important sujet, qui dans notre esprit est une condition requise, pour exercer pleinement sa citoyenneté et qui renvoie à un faisceau de considérations multiples, faisant appel non seulement à des valeurs morales, culturelles, éthiques, mais aussi à des aspects politiques, sociaux, historiques, et présentement géopolitiques, avant que d’être proprement militaires.

Rappel de la doctrine-modèle du Citoyen-soldat, dans le cadre de son contexte historique et politique :

                La doctrine-modèle du Citoyen-soldat renvoie aux principes de responsabilité Citoyenne, incluant la défense de la Nation.

                Cette doctrine se fonde sur des notions d’égalité et de devoir civique, donc des notions de nature d’abord morale, avant que d’être militaires.

                Les valeurs martiales d’abnégation, de courage, de fraternité, de patriotisme, et de vertu civique, celle de placer le bien commun au-dessus de l’intérêt personnel, y compris la sauvegarde de sa propre vie, sont ainsi intégrées à une moralité exigeante, mais partagée par l’ensemble de la Nation, laquelle est ainsi appelée à faire corps avec son armée.

                Cette doctrine a ses racines dans le patriotisme et les idéaux révolutionnaires.

                Pourtant le principe d’une armée de conscription rencontra de fortes oppositions dès le début de la révolution de 1789, les députés constituants d’alors avaient à cœur les questions des libertés individuelles, et le recours à toute forme de coercition leur semblait un déni de cette liberté promise par la révolution.

                Ce n’est qu’en 1798 qu’en France, sous la pression des nécessités extérieures, qu’un système de conscription fut mis en place.

                Avec la montée des nationalismes en Europe, puis dans le monde, et l’augmentation significative de conflits entre nations, suivi de l’embrasement de l’Europe en 1914, les armées de conscription devinrent la règle générale.

                La guerre était devenue et pensée comme un fait social et culturel total, car elle ne concernait pas seulement les militaires, les chefs d’Etat et les diplomates, mais toutes les forces de la société civile, et au-delà tous les individus, dans le cadre d’une économie nationale restructurée globalement comme économie de guerre.

                Cette internationalisation des conflits, de même que l’implication totale des sociétés des pays belligérants, bousculèrent entre autres, les rapports entre les sexes, les femmes devinrent auxiliaires des armées, chef d’entreprise, chef d’exploitation agricole … 

                Les transformations sociales s’accélérèrent, et firent naître de nouveaux rapports entre combattant et « ceux de l’arrière », confortèrent les rituels patriotiques et ultérieurement mémoriels. Chaque Peuple se devait d’être en phase avec son armée.

Cette guerre conventionnelle fût également idéologique avec une internationalisation des masses porteuses de significations patriotiques.

                Les deux guerres mondiales eurent pour effet d’impulser des avancées technologiques, dont les conséquences transformèrent profondément le paradigme de la guerre, de même que sa signification. La puissance de feu, la technicité des hommes, se substituèrent dès lors aux gros bataillons d’infanterie. A l’issue de la seconde guerre mondiale, nombre de pays, parmi les plus développés (Angleterre, Etats-Unis, …), renoncèrent au service militaire universel au profit d’une armée de métier, moins gourmande en hommes, plus sophistiquée en moyens matériels et en capacité de destruction.

                En France, la tradition du Citoyen-soldat résista plus longtemps du fait des « évènements d’Algérie », et de l’engagement des conscrits dans le conflit, suivi de leur opposition passive face au coup d’Etat militaire fomenté à Alger en 1961. Cette armée de conscription se dressa face à des unités d’engagés (légion, parachutistes, …) et de sous-officiers et officiers de carrière préfigurant l’armée de métier du futur. Cet épisode eut pour conséquence, qu’à droite comme à gauche, on soutint le principe d’une armée de conscription jusqu’à sa suspension de 1997.

                Dès les années 90, les bénéfices moraux, sociaux et politiques, à conserver le service national, furent balayés face aux arguments de nature économico-comptable, type coût/efficacité, prônant la mise en place d’une armée de métier. La première guerre du Golfe (1990-1991) fut déterminante de ce point de vue, notamment en termes de capacité opérationnelle :

  • L’armée Britannique, forte de 150.000 hommes, envoya sur place un corps expéditionnaire de 35.000 hommes, tandis que l’armée Française de conscription forte de 280.000 hommes, ne put engager que 12.500 hommes sur le théâtre d’opération.
  • Flexibilité, opérationnalité, capacité de projection, économies sur les charges fixes et variables, le concept d’une armée de métier s’est finalement imposé dans l’esprit d’une technocratie politico-militaire « otanisée ». A cette vision technocratique, se greffait le constat d’un monde unipolaire. Les politiques, comme les militaires, pensaient comme définitivement acquise l’idée d’une fin de l’histoire que parachevait la puissance désormais sans rivale des Etats-Unis.

Le temps des armées de projection au service de l’impérialisme américain :

                Ces armées projetées furent conçues dans un premier temps, en tant que force d’intervention extérieure au service d’une politique impériale, celle de la « Pax Americana », dont la doctrine suivit la chute de l’empire soviétique. Cette politique impérialiste reposait sur deux volontés antagonistes, l’une moralisatrice, cherchant à imposer au monde son « modèle de démocratie », l’autre prédatrice, s’emparant le cas échéant, des richesses pétrolières et gazières du pays envahi (ce qui fut le cas pour l’Irak qui dû subir le double service d’une démocratie douteuse et d’une prédation exorbitante).

                Une telle politique présupposait, moyennant quelques soubresauts, une paix durable sous l’aile protectrice de l’aigle américain.                                                                                    

                Cette doctrine impériale est aujourd’hui d’autant plus à reconsidérer que la situation géopolitique du monde s’est considérablement transformée en devenant politiquement comme militairement multipolaire, et économiquement comme financièrement globalisée.                                                                                                                        

Des guerres symétriques et conventionnelles aux guerres asymétriques protéiformes en termes d’engagement :

                A une guerre commencée de manière conventionnelle en 2003, en Irak, succéda très vite un conflit asymétrique dans lequel l’armée U.S. dut faire face à deux types d’adversaires, les actions terroristes islamistes d’Al Qaida, et à s’interposer dans une guerre civile d’intensité variable, entre Sunnites, Chiites et Kurdes.

                Avec le retour de la Russie sur la scène internationale, ainsi que la montée en puissance de la Chine accédant progressivement au rang de superpuissance, enfin avec la percée de puissances régionales (Iran, Turquie, Pakistan, Inde), la multipolarisation du monde devenait une nouvelle réalité géopolitique. Ceci eut pour conséquences, qu’entre guerre et paix, la différence de situation fut de moins en moins nette et de plus en plus poreuse. On put distinguer alors une grande variété de modèles de guerres, comme des opérations de maintien de la paix, de nouvelles formes fluctuantes, voire ponctuelles de coalitions internationales, des opérations de contre-insurrections (par exemple en Afrique subsaharienne), enfin des opérations anti-terroristes, partout dans le monde.

                Une typologie à triple composantes (guerre civile / guérilla / actions terroristes), est apparue, générant en pratique des périodes floues entre guerre et paix, psychologiquement et socialement destructrices, au sein des pays atteints par ces formes nouvelles de violence, quelle qu’en soit l’origine.

                Le type de triple conflit interne existe aux portes de chez nous, suite à l’éclatement de la fédération Yougoslave, et à la création de l’Etat du Kosovo, création soutenue par l’union européenne et par les Etats-Unis. Cet Etat-voyou est à ce jour impliqué dans un grand nombre d’actions criminelles et terroristes en Allemagne, en Italie, et en France.   

                L’asymétrie est devenue le mode dominant des violences tant formelles qu’informelles. La France quant à elle est aussi concernée, depuis son engagement au Liban en 1978, sur son propre sol par la menace directe d’actions terroristes, et de situations nouvelles de violences.

La fin d’un modèle de citoyenneté partagée et le nécessaire retour à la défense d’une patrie menacée :

                Cette situation géopolitique influe sur la sécurité de la France comme pour celle des autres pays d’Europe, d’autant que les actions terroristes ne sont pas les seules formes de violence formelles.

                Les frontières extérieures de l’Europe de Schengen, tant au sud qu’à l’est, sont perméables et soumises à des pressions migratoires multiples. Ces phénomènes migratoires permettent à un flux de mouvements organisés de transiter dans toute l’union européenne, prenant ainsi des formes de submersion informelles, instrumentalisées ensuite comme formes actives de subversion en vue d’actions terroristes.

                Le groupe terroriste Daesh a structuré ainsi des réseaux actifs et dormants dans toute l’Europe, recrutant des volontaires, dont la majorité provient des banlieues Françaises.

                A ces groupes terroristes, il convient d’ajouter, ce qui est à considérer comme un type nouveau de conflits internes, qui se définissent en tant qu’action criminelle organisée de violation de droits humains s’appuyant sur une économie criminalisée.                                      

A ces pressions aux frontières de l’Europe, dont les démographes nous disent qu’elles ne font que commencer, s’ajoutent les pressions communautaires, de la part de populations d’origine étrangère disposant d’assises territoriales de plus en plus importantes au sein des pays européens, et dont le contrôle échappe toujours plus à l’autorité comme aux administrations publiques.                                                                                                                                

Dans le cas de la France, selon l’expression bien connue ce sont « les territoires perdus de la république ». Ces communautés ont fourni une véritable armée à Daesh. C’est en leur sein qu’ont été recrutés les commandos qui sont passé à l’action en France et notamment à Paris.

Ces actions nouvelles ont nécessité l’intervention des forces armées, montrant par ailleurs que les forces gendarmiques, ajoutées à celles du ministère de l’intérieur, seraient à terme un rempart insuffisant contre les types nouveaux de conflits intérieurs, à portée sociétale et civilisationnelle redoutables qui s’annoncent.

L’engagement sans faille de la Nation devient face à ces circonstances un impératif, si l’on se place dans la perspective d’une politique de restauration nationale et patriotique, ainsi que d’un réarmement moral du Citoyen.           

Les « forces professionnelles », qui constituent présentement une garde nationale républicaine de défense et de sécurité intérieure incluant la gendarmerie et les forces du ministère de l’intérieur, se heurtent dans le cadre de leur mission habituelle à une double hostilité latente et bien réelle, ainsi que l’a montré la révolte des « Gilets Jaunes », non seulement de la part des publics allogènes, mais aussi de la part des classes populaires Françaises (le Peuple de France). Les uns comme les autres, ne voient que les forces de répression d’un régime, au lieu d’y voir des forces de défense et de protection des Citoyens et du Peuple.

Le problème de la sécurité intérieure est devenu plus que jamais un problème politique.

L’idée qu’il faille deux entités distinctes, l’une consacrée à la défense de la souveraineté de l’espace national contre des agresseurs : l’armée, tandis que l’autre aurait pour mission de protéger les institutions, les Citoyens, et de garantir la paix intérieure, ne tient que lorsque le Peuple reconnaît, comme découlant de sa volonté, les institutions et le pouvoir politique en place.

Dès lors que les institutions sont verrouillées par un pouvoir politique qui, pour sa survie n’espère plus que dans la violence de L’État, sans que le Peuple Citoyen ne puisse trouver aucune issue démocratique à cette situation, délégitimise un pouvoir transformant les forces de sécurité intérieures en tant que forces de répression et d’oppression.

Le concept de forces de l’intérieur, constituées de soldats-Citoyens, reprend donc tout son sens devant ces nouvelles formes de menaces visant l’intégrité, de même que l’inviolabilité du territoire national.

La conscription d’une classe d’âge, en regard du réarmement moral et patriotique nécessaire pour toute une génération, redevient dès lors une question sociale et politique de premier plan. L’objectif est ainsi d’assurer un minimum de cohésion sociale et nationale, que viendra renforcer un rite de passage et de mixage sous l’uniforme. Une garde nationale Citoyenne, relevant exclusivement du ministère des armées, dont l’encadrement serait confié à des militaires de carrière, viendrait s’ajouter aux forces déjà constituées d’une armée de métier. Cette armée de l’intérieur, dont les missions pourraient être élargies par rapport aux missions actuelles relevant de la défense civile, serait alimentée par le dynamisme autant que par les motivations implicites ou explicites des conscrits, qui rappelons-le feront le choix des armes pour défendre la communauté nationale. Ces conscrits et conscrites associeraient ainsi à leur service militaire les valeurs Citoyennes qui feraient d’eux réellement des fils et des filles au service de la Nation. Cette garde Nationale refondée, dont la popularité bien gérée et décomplexée, offrirait au Peuple Français un gage de réconciliation, de considération, et aussi d’unité, auxquelles les forces actuelles de police, comme de gendarmerie ne peuvent prétendre.

Un Peuple, pour être en phase avec son armée, doit en être le géniteur et le rester.     

On ne peut en aucune manière traiter le Peuple en tant qu’ennemi de la Nation, car 

« La Nation, c’est le Peuple ».