Relations entre ruptures technologiques, pensée tactique et formation des élites, des expéditions coloniales à nos jours

Relations entre ruptures technologiques, pensée tactique et formation des élites, des expéditions coloniales à nos jours

Par le Chef d’escadron Roméo Dubrail et les Chefs de bataillon Antoine Mathey et Yann Queran- Cahiers de la pensée mili-Terre –
Saut de ligne
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Bien que l’asymétrie remette en cause localement le paradigme de J.F.C. Fuller selon lequel pensée militaire et formation s’adaptent à l’innovation, le Chef d’escadron Roméo Dubrail et les Chefs de bataillon Antoine Mathey et Yann Queran montrent que cette analyse se vérifie, en France, sur la période de 1945 à nos jours. En effet, que ce soit pendant l’âge de l’atome ou celui des NTIC, la rupture technologique a initié une véritable redynamisation de la réflexion stratégique et tactique et, en conséquence, d’importantes modifications de la formation des élites. Inversement, la phase descendante de l’âge de l’atome a montré une sclérose de la pensée militaire autour de l’emploi de l’arme nucléaire.

La France doit désormais chercher à tracer les contours de la future rupture technologique majeure, tant par la recherche duale que par celle propre aux armées, pour en tirer des avantages intrinsèques dans tous les domaines, si elle veut rester une nation majeure sur la scène internationale.

Dans L’influence de l’armement sur l’histoire édité en 1946, J.F.C. Fuller[1] met en exergue les liens entre les civilisations, l’évolution de l’armement et les conséquences sur la conduite de la guerre. Il distingue clairement différentes périodes historiques au caractère cyclique, marquées par l’hégémonie de puissances qui ont su maîtriser les technologies de rupture. Il dénombre six cycles longs au cours de l’histoire. Tout comme pour les cycles longs économiques de Kondratieff, chacun est initié par une rupture technologique, puis a une phase ascendante et enfin une phase descendante.

Afin que la rupture technologique permette une rupture dans l’art de la guerre, les armées doivent en saisir toutes les applications à travers une réflexion de la pensée militaire aboutissant à une rupture de doctrine.

Selon J.F.C. Fuller, la pensée militaire et l’apprentissage de l’art de la guerre sont fondamentalement assujettis à l’innovation technologique et ce, également, dans un mouvement cyclique. Cette analyse de J.F.C. Fuller est-elle toujours pertinente? Depuis 1945, la pensée militaire, ainsi que la formation des élites continuent-elles à être assujetties à l’innovation technologique?

Christensen et M. Raynor ont été les premiers à définir clairement la notion de rupture technologique ou de technologie de rupture. Ils introduisent cette notion en 1997 dans «The Innovator’s solution»[2]L’innovation est considérée de rupture lorsqu’elle initie un nouveau cycle industriel et économique qui caractérise un cycle long Kondratieff. D’un point de vue militaire, une innovation de rupture doit initier une rupture de la pensée stratégique et de la formation des élites. Cette triple rupture s’inscrit dans un nouveau cycle de l’armement tel que décrit par J.F.C. Fuller.

Cette étude se limitera à l’armée française et à sa capacité, depuis 1945, à lier les trois cycles suivants: ruptures technologiques, formation des élites et pensée militaire.

Depuis 1945, l’assertion de J.F.C. Fuller, selon laquelle la pensée militaire et la formation s’adaptent aux cycles majeurs de l’armement, se vérifie et ce, à travers l’âge de l’atome mais aussi «l’âge des NTIC» débuté dans l’après-guerre froide.

Si les conflits asymétriques semblent remettre en cause l’adaptation de la pensée militaire et de la formation des élites à la rupture technologique, ces périodes s’intègrent au sein du cycle long, «l’âge de l’atome» ? débuté en 1945 ?, sans remettre en cause la pensée de J.F.C. Fuller. Aussi, cette adaptation reste pertinente à l’âge des NTIC ? qui a débuté dans les années 1990 ?, période durant laquelle la France cherche à faire concorder rupture technologique, doctrine et formation dans un même cycle.

 

Remise en cause de la subordination de la pensée militaire à la technologie dominante par les «petites guerres»

 

Les conflits asymétriques intervenant dans les cycles longs mettent en question l’hégémonie donnée par l’avance technologique aux grandes puissances. Afin de faire face à ces défis, la formation des élites militaires doit anticiper l’adaptation de la pensée militaire et développer des innovations face à la guérilla.

 

La force armée, préparée à la guerre de haute intensité, en difficulté face à l’asymétrie

L’avènement d’un nouvel âge issu de la rupture technologique doit permettre à l’armée maîtrisant cette innovation de faire face à tout le spectre de la guerre. La majorité de son instruction est tournée vers la préparation à la guerre de haute intensité qui engagerait tout son potentiel de combat. Mise en perspective par O. Entraygues dans son article «Fuller et le darwinisme militaire. Evolve or die»[3] en 2000, la guerre structure la vie sociale des hommes, selon J.F.C. Fuller. La recherche d’une technologie de rupture a pour objectif d’avoir la suprématie sur son adversaire dans une logique de conquête de richesses. Cette idée s’inscrit dans la guerre de haute intensité. Le but est de surclasser l’adversaire lors d’une bataille décisive. Ceux qui s’adaptent le plus rapidement aux changements matériels sont ceux qui ont le plus de chance de remporter la bataille.

Ramel et J.V. Holeindre, dans «La fin des guerres majeures»[4], présentent trois éléments pour définir une guerre majeure: étatique, choc des technologies et victoire stratégique. Or, ils remarquent que, dans les guerres asymétriques, les techniques de contournement de l’ennemi limitent la puissance du choc technologique qui peine à combattre avec cette technologie des organisations plus petites, plus mobiles et plus souples ayant trouvé la parade à cette technologie. L’adaptation systématique de la pensée militaire à l’innovation devient alors moins évidente, car la rupture technologique ne permet pas la victoire.

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la pensée militaire française se focalise sur la dissuasion nucléaire et la capacité à faire face à une invasion soviétique. Bien que possédant une armée mécanisée et une aviation puissante, la France se trouve en difficulté face au Vietminh et au FLN. Cet ennemi mobile, maîtrisant l’art de la dissimulation dans la jungle ou au sein des populations, contourne la puissance.

 

Les élites doivent être formées à l’adaptation de la doctrine à l’asymétrie

Les armées qui bénéficient d’un avantage technologique ne doivent pas négliger le développement de la guerre asymétrique. En effet, le changement de méthode de l’adversaire est automatiquement déduit de son incapacité à faire face de front. Bien que les armées maîtrisent l’outil technologique dominant sur un cycle long, différentes phases existent qui obligent son adaptation lors de cycles plus courts. Sûres de leurs armes, les armées deviennent alors victime d’une décorrélation intellectuelle entre l’utilisation de l’outil dominant et la réalité du terrain, voire de la société où elles agissent.

La technologie peut créer un carcan pour la pensée militaire et déforme la vision des décideurs. Afin d’éviter tout cantonnement des esprits, la formation des élites doit préserver l’imagination et la capacité novatrice. C. de Gaulle, dans «Le fil de l’épée»[5], dénonce «les doctrines d’écoles, que leur caractère spéculatif et absolu rend à la fois séduisantes et périlleuses». Plus que l’apprentissage d’une doctrine sous forme de dogme, l’enseignement doit inculquer aux officiers la capacité d’adaptation de la pensée militaire et l’avantage technologique à la réalité des opérations. La bonne formation des élites est celle qui prépare à toutes les guerres et pas seulement à la plus meurtrière.

Après un demi-siècle de guerre froide, puis les opérations de maintien de la paix qui ont caractérisé les décennies suivantes, l’armée française redécouvre la contre-insurrection en 2008 en Afghanistan. Comme en Algérie en 1957, il lui faut reprendre les écrits de J. Galliéni[6] et H. Lyautey[7] pour comprendre que la puissance technologique n’est qu’un outil dans la guerre au sein des populations. La culture militaire et l’esprit critique de la doctrine, inculqués lors de la formation, demeurent les véritables atouts des officiers français pour adapter la pensée militaire, entièrement tournée vers la coercition, à la conquête des cœurs et des esprits.

 

Face à l’asymétrie, la pensée militaire devance l’innovation technologique

Face à la guérilla, la technologie la plus avancée peut être facilement battue en brèche par des moyens simples. Ainsi, l’Etat dépense des sommes astronomiques dans un matériel peu adapté. L’armée la mieux préparée à s’adapter aux transformations tactiques aura une énorme supériorité sur toutes les autres. Cette préparation intellectuelle doit permettre de penser en dehors de l’innovation technologique pour, dans un premier temps, revenir aux fondamentaux du combat et aux obligations du terrain puis, dans un second temps, rechercher des adaptations technologiques.

Dès lors, le lien de subordination de pensée militaire à l’innovation technologique s’inverse. Le retour aux fondamentaux du combat pour faire face au facteur tactique constant s’accompagne d’une réflexion dans les armées, impulsée par ses élites, sur les innovations nécessaires pour faire face aux capacités de contre-technologie que met en œuvre l’adversaire asymétrique. La recherche militaire rentre alors dans une partie d’échec afin d’anticiper à chaque nouvelle innovation les mesures adverses qui pourraient la mettre en difficulté. Cette partie d’échec permanente explique le rythme très rapide des innovations en temps de guerre.

Goya, dans son article «L’innovation pendant la guerre américano-sunnite en Irak (2003-07)»[8], développe l’idée selon laquelle, en période d’affrontement, ce n’est plus l’innovation qui détermine la doctrine, mais l’inverse. Que ce soit lors des guerres de décolonisation ou lors de leur récent engagement en Afghanistan, les forces armées françaises ont dû aussi faire face à la menace des engins explosifs improvisés (EEI). La lutte contre les EEI a permis d’orienter la recherche militaire sur la robotisation après l’échec des brouilleurs face aux EEI à déclenchement déporté. Ainsi, ont été mis en œuvre successivement le minirogen (mini robot pour le génie), puis le drogen (drone du génie), afin d’exposer le moins possible les sapeurs.

L’idée de J.Y.C. Fuller selon laquelle, lors d’un cycle initié par une rupture technologique, la pensée militaire puis la formation des élites s’adaptent systématiquement à l’innovation, est plus difficilement perceptible dans les guerres asymétriques. Néanmoins, à l’image du Vietminh ou aujourd’hui de l’EI, les ennemis asymétriques portent en eux le souhait de devenir symétriques, comme le montre R. Trinquier[9].

 

Sur le temps long de l’âge de l’atome, l’adaptation reste valable 

L’asymétrie s’inscrit comme l’un des cycles moyens qui fluctuent dans le cycle long sans remettre en cause la pertinence de l’adaptation de la pensée militaire et de la formation des élites à la rupture technologique. L’âge de l’atome, qui débute en 1945, illustre ce paradigme.

 

 Les conflits asymétriques s’inscrivent dans le cycle long

Les conflits asymétriques liés à la décolonisation et à la participation aux opérations en Afghanistan peuvent s’inscrire comme des cycles moyens au sein des cycles longs définis par J.F.C. Fuller. Des phases similaires à celles développées par l’économiste J.C. Juglar sont perceptibles. La rupture technologique est au cœur de ce cycle:

  • crise (ennemi asymétrique contre lequel la force n’est pas adaptée en termes de structures et de moyens);
  • recul, régression (perte de l’initiative sur le terrain);
  • rebond d’origine technologique (parade par la création d’un concept d’emploi et de structures organisationnelles);
  • essor (reprise de l’initiative, victoires tactiques et modification de la formation des élites).

 

Les périodes de guerres asymétriques ne sont pas arides en innovations pour faire face à l’insurrection. Certes, si ces phases ne sont pas porteuses de rupture technologique, elles permettent l’adaptation de l’innovation dans des cycles plus courts qui viennent s’agréger au cycle long. Ainsi, la guerre d’Indochine voit l’utilisation des moyens liés à la 3ème dimension pour la projection de forces aéroportées. Lors du conflit algérien, l’utilisation de l’hélicoptère permet de sortir de l’impasse tactique en redonnant au chef tactique une capacité d’ubiquité sur le terrain.

Ces cycles courts permettent le développement d’une pensée militaire qui lui est associée. S’inscrivant pleinement dans la doctrine dominante (dominée par la rupture technologique du cycle long), la pensée militaire s’adapte. Initiée en Indochine puis approfondie face au FLN, la réflexion sur la contre-rébellion prend en compte les champs immatériels et, plus spécifiquement, l’adhésion de la population. Une véritable rupture dans la formation des élites en découle avec la création d’écoles régionales comme les centres d’instruction à la pacification et à la contre-guérilla (CIPCG) de Philippeville et Arzew dès 1958, ou par le biais de conférences d’officiers comme C. Lacheroy[10] dans les universités, ou encore au profit des formations politiques.

1945 ou le début de la phase ascendante de l’âge de l’atom

Un cycle long répond à une logique de préparation à l’affrontement symétrique. La rupture technologique apportée par le nucléaire initie une phase ascendante caractéristique d’un cycle long décrit par J.F.C. Fuller. L’atome va initier une véritable rupture de la pensée militaire avec une vraie continuité des réflexions sur la guerre de haute intensité, intégrant le «game changer» nucléaire dans celles-ci comme le remarqueront C. Ailleret ou R. Aron[11]. Cette période illustre parfaitement le paradigme de J.F.C. Fuller de l’adaptation de la pensée militaire et de la formation des élites à la rupture technologique.

 

Alors même que la priorité va à la reconstruction du pays, les perspectives stratégiques de l’atome sont identifiées. La création du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) par le Général de Gaulle, en 1945, ouvre une période de recherche à des fins civiles

et militaires. Ces débuts sont marqués par l’effervescence intellectuelle d’une génération d’officiers visionnaires tels que P.M. Gallois[12], A. Beaufre[13] et L. Poirier. Une véritable rupture de la pensée militaire voit le jour.

Ce dynamisme de la pensée est très largement influencé par les autorités militaires. Le Général de Lattre, dans son discours à l’École d’état-major le 31 janvier 1947, exhorte tout officier «au travail personnel et à la libre recherche»[14]. Cette période intense de réflexion militaire autour de la pensée stratégique est caractéristique d’une phase ascendante d’un cycle de l’armement. Cependant, il faudra attendre l’avènement de la Vème République pour que la stratégie française soit celle de la dissuasion nucléaire. La doctrine Ailleret sera en 1967 la traduction de cette vision stratégique instaurant le concept de «dissuasion tous azimuts». Cette réflexion sera la dernière porteuse d’une réelle stratégie de l’emploi de l’arme nucléaire, mettant fin à une véritable période de foisonnement intellectuel.

 

À partir de 1970: «la phase descendante» de l’âge de l’atome

Arme du non-emploi par excellence et pilier de la stratégie d’indépendance nationale, la sanctuarisation du feu nucléaire va geler la pensée militaire à partir des années 1970. L’incapacité à trouver des solutions innovantes face à une menace de guerre nucléaire réduit les forces terrestres à une mission de sacrifice ultime avant l’apocalypse. Cette impasse résulte du primat de la «toge sur le glaive» instauré par la Vème République. Ce paradigme réduit, voire annihile les initiatives des élites militaires et leur capacité d’influence. En outre, la gestion chaotique de la sortie de crise algérienne accentue ce phénomène.

Il en découlera au sein des armées un paradoxe entre la nécessité de désenclaver leurs élites et un dogmatisme qui va brider les initiatives personnelles, comme ce fut le cas pour G. Brossolet et son ouvrage Essai sur la non bataille[15] qui fut le précurseur de la «techno guérilla». Cette réflexion fut l’objet d’une vaste controverse à sa parution car non conforme à la pensée militaire de l’époque.

Cette fin de cycle laisse entrevoir certains signes de la sclérose de la pensée militaire liée à un effet castrateur de l’atome, comme si l’arme nucléaire pouvait être la ligne Maginot imaginaire de notre défense. Il en découle une myopie des élites militaires et civiles quant à la perspective de la chute du monde communiste et à la capacité de nos armées à faire face à un conflit majeur au-delà d’un affrontement avec l’URSS.

Ainsi, le paradigme de J.F.C. Fuller se vérifie dans la période de 1945 à 1970 dans la mesure où, à la manière des évolutions cycliques économiques, les ruptures technologiques dans le champ militaire entraînent bien une révolution stratégique, prise en compte dans la formation des élites, avec des phases ascendantes et descendantes. En outre, il permet de mieux expliciter le cycle actuel marqué par le développement des NTIC.

Un nouveau cycle induit par les NTIC validant l’adaptation de la pensée militaire à la technologie

La 3ème  révolution industrielle, qui a débuté dans les années 1980 avec les nouvelles technologies d’information et de communication, a induit une véritable rupture technologique au sein des armées et l’apparition d’un nouveau cycle long. La pensée militaire, puis la formation, se sont adaptées à cette innovation.

 

Un nouveau cycle pour les armées

Après les âges de la bravoure, de la poudre, de la vapeur, du pétrole et de l’énergie atomique, la théorie des cycles de J.F.C. Fuller semble se poursuivre avec les NTIC et leurs applications militaires. Ce nouveau cycle s’inscrit dans la dynamique économique des années 1990. Les armées, et en particulier celle des États-Unis, ont saisi dès la fin de la Seconde Guerre mondiale toutes les opportunités que leur offrait l’essor de l’informatique.

En 1966, l’armée américaine initiait le projet ARPANET, ancêtre de l’internet. En France, le projet RITA voit le jour en 1960, mais tout comme l’ARPANET, les applications concrètes n’ont vu le jour qu’au début des années 1980. Au milieu des années 1990, la révolution des affaires militaires (RAM), fondée sur les progrès technologiques en matière d’information et communication, vient modifier profondément la pensée militaire et la formation des élites.

Comme pour chacun des cycles énoncés par J.F.C. Fuller, la RAM, après des  victoires écrasantes en Irak en 1991, au Kosovo en 1999, en Afghanistan en 2001 et à nouveau en Irak en 2003, doit faire face au facteur tactique constant lors de guerres au sein des populations. Vincent Desportes, dans «Armées: technologisme ou juste technologie?»[16], y voit une tentation technologiste émanant non plus des militaires, mais du complexe militaro-industriel américain qui incite les armées à s’adapter à des technologies toujours plus onéreuses et rentables pour les entreprises. La technologie formate alors la pensée militaire et lui impose son utilisation alors même que son efficacité est mise en doute en Afghanistan.

 

Le renouveau de la pensée militaire et de la formation des élites 

L’application des NTIC vient modifier de fond en comble les notions de «command and control» (C2) au sein des armées. La pensée militaire s’en saisit pour en faire une doctrine. La notion de numérisation de l’espace de bataille (NEB) voit le jour en France à la fin des années 1990. Le programme FELIN n’est qu’un prolongement de la NEB. Après avoir interconnecté les postes de commandement de la brigade jusqu’au niveau de la section, c’est au tour du fantassin d’être connecté au sein de la «bulle». Néanmoins, il convient de s’interroger pour savoir si ces technologies ne s’inscrivent pas dans la phase descendante du cycle long des NTIC.

L’emploi de ces matériels impose une doctrine d’emploi qui bien va au-delà de l’arme. La doctrine doit englober l’interarmes, voire l’interarmées, que la NEB interconnecte. La pensée militaire ne peut plus réfléchir les armes indépendamment les unes des autres. La doctrine établie, il faut alors instruire le soldat sur l’emploi de ces matériels. L’erreur est d’imaginer que l’utilisation de ces matériels n’est du ressort que des simples exécutants et de réduire la doctrine à un équipement.

Toutes ces modifications de l’art de la guerre induites par les NTIC, mais aussi leurs applications dans des guerres au sein des populations, imposent de revoir la formation des élites. Cette rupture technologique modifie en profondeur l’enseignement dispensé aux jeunes officiers. Parce que l’information et la communication sont au cœur de cette innovation, l’homme d’arme n’est plus seulement le technicien de la guerre. Il lui faut appréhender les notions d’éthique et d’humanité afin que son avantage technologique soit efficient au sein des populations. Mais l’élite militaire n’est pas la seule concernée par cette rupture stratégique. Les élites civiles doivent apprendre les capacités de l’outil militaire afin de pouvoir en disposer efficacement. C’est dans cette optique qu’ont été créés la Fondation Saint-Cyr en 2006, l’IRSEM en 2010, et qu’a été réorganisé l’IHEDN en 2008.

 

L’anticipation d’un nouveau cycle: préparer la doctrine au défi de la robotisation. 

Les avancées en cours dans le domaine de la robotique présagent l’avènement d’un nouvel âge militaire autour d’une rupture technologique dans le domaine de l’intelligence artificielle. Bien que la propagande soit très forte dans le domaine des robots de combat, leur utilisation est devenue quotidienne. Dans la réalité, il s’agit essentiellement de robots télécommandés utilisés pour le renseignement ou pour l’intervention sur EEI. Cependant, à l’image du programme SLATE en France, des armements capables de détecter les départs de coups de feu et de riposter de façon automatique sont déjà en service dans certaines armées. Ces innovations imposent un renouveau de la pensée militaire.

Cette rupture technologique dans le domaine de l’intelligence artificielle sera aussi une rupture de la pensée militaire. Didier Danet et Jean-Paul Hanon, dans «La révolution du champ de bataille: évolution ou robolution?»[17], y voient une rupture encore plus profonde que celle née de l’invention de l’arme atomique, puisque la question ne sera plus «comment faire la guerre?» mais «qui fait la guerre?». La subordination de la pensée militaire et de la formation des élites à la rupture technologique est ainsi clairement établie. La robotisation modifie la doctrine et impose que les élites soient parfaitement conscientes, par une formation éthique, des limites morales d’emploi de ces nouvelles armes.

La force d’une armée moderne n’est pas de refuser la rupture technologique, mais de savoir y puiser les outils efficaces de la guerre demain. Ainsi, l’intelligence artificielle ne doit pas masquer le débat autour de la robotisation, d’autant plus que son application concrète ne semble pas voir le jour à moyen terme. Il est du devoir des élites militaires et civiles d’anticiper les innovations dans ce domaine pour, dans un premier temps, définir notre doctrine d’emploi et, dans un second temps, nous doter des capacités pour lutter contre les moyens robotisés que notre adversaire ne manquera pas de développer.

À l’âge de l’atome, décrit par J.F.C. Fuller, a succédé l’âge des NTIC. La phase ascendante de cette innovation a initié un renouveau de la pensée militaire et de la formation des élites tant militaires que civiles. Afin de conserver leur avance technologique, les armées étudient déjà les conséquences d’une rupture technologique dans le domaine de la doctrine et de la formation éthique.

 

Conclusion

Bien que l’asymétrie remette en cause localement le paradigme de J.F.C. Fuller selon lequel pensée militaire et formation s’adaptent à l’innovation, cette analyse se vérifie en France sur la période de 1945 à nos jours. En effet, que ce soit pendant l’âge de l’atome ou celui des NTIC, la rupture technologique a initié une véritable redynamisation de la réflexion stratégique et tactique et, en conséquence, d’importantes modifications de la formation des élites. Inversement, la phase descendante de l’âge de l’atome a montré une sclérose de la pensée militaire autour de l’emploi de l’arme nucléaire.

La France doit désormais chercher à tracer les contours de la future rupture technologique majeure, tant par la recherche duale que par celle propre aux armées, pour en tirer des avantages intrinsèques dans tous les domaines si elle veut rester une nation majeure sur la scène internationale.

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[1] Fuller John Frederick Charles, Armament and history, Eyre and Spottiswoode, Londres, 1946.

[2] Christensen Clayton et Raynor Michael, “The innovator’s solutionHarvard Business School Press, Boston, 2003.

[3] Entraygues Olivier «Fuller et le darwinisme militaire: Evolve or die», Défense et Sécurité internationale n°44; janvier 2009.

[4] Ravel Frédéric et Holeindre Jean-Vincent, La fin des guerres majeures ? Economica, Paris, 2010.

[5] Gaulle (de) Charles, «Le fil de l’épée», Paris, Berger-Levrault, 1932.

[6] Galliéni Joseph, «Rapport d’ensemble sur la pacification, l’organisation et la colonisation de Madagascar», Paris, Charles-Lavauzelle, 1900.

[7] Lyautey Hubert, «Du rôle colonial de l’armée», Paris, A. Colin, 1900.

[8] Goya Michel, «L’innovation pendant la guerre américo-sunnite en Irak (2003-2007)», article tiré de «La fin des guerres majeures?» Économica, Paris, 2010.

[9] Trinquier Roger, «La guerre moderne», Paris, La Table Ronde, 1961.

[10] Lacheroy Charles, «Action Viêt-Minh et communiste en Indochine ou une leçon de guerre révolutionnaire», conférence prononcée à l’IHEDN le 25 avril 1955.

[11] Aron Raymond, «Paix et guerre entre les nations», Paris, Calmann-Lévy, 1962.

[12] Gallois Pierre Marie, «Stratégie de l’âge nucléaire», Paris, Calmann-Lévy, 1960.

[13] Beaufre André, «Dissuasion et stratégie», Paris, Armand Colin, 1964.

[14] Lattre (de), discours à l’École d’état-major du 31 janvier 1947.

[15] Brossolet Guy, «Essai sur la non bataille», Paris, Belin, 1975.

[16] Desportes, Vincent, «Armées: technologisme ou juste technologie», Paris, Revue Politique étrangère 2009/2.

[17] Danet Didier, Hanon Jean-Paul et Boisboissel (de) Gérard, «Guerre et robotisation du champ de bataille», Paris, Économica, 2012

L’asymétrie : perspectives et dangers.

L’asymétrie : perspectives et dangers.

Par le Lieutenant-colonel Thierry Laval – CDEC – Cahier de la pensée mili-Terre

Les deux conflits mondiaux qui ont ravagé l’Europe et une partie de l’Asie au cours du « siècle barbare » ont porté à son paroxysme le concept clausewitzien de la guerre totale. Les États, engagés dans des affrontements aujourd’hui qualifiés de symétriques, ont mobilisé l’ensemble de leurs forces vives, tant sur le plan militaire que dans les domaines économiques, sociaux, diplomatiques et culturels.

Or, les conflits de ce début de XXI° siècle sont plutôt décrits par les experts comme étant asymétriques[1]. Ils se caractérisent par le décalage entre les moyens, les modes d’action ou les objectifs de chaque belligérant. Certains prédisent même l’inexorable généralisation, voire la primauté, de ces types de conflit que l’Histoire semble retrouver depuis que la dislocation de l’empire soviétique a refermé la parenthèse de la guerre froide.

Anesthésiés par la dissuasion nucléaire, les conflits du XXIème siècle seront-ils inéluctablement asymétriques ?

 

[1]Cette notion ne doit pas être confondue avec la dissymétrie qui traduit un déséquilibre marqué portant sur le niveau des enjeux ou sur la quantité et la performance des moyens, mais peu sur la nature de ces moyens, ni sur la manière d’agir.

Le XXI° siècle ne connaîtra peut-être plus de guerre totale. Toutefois, il se caractérisera vraisemblablement par son ambiguïté : sous couvert d’affrontements asymétriques, les démocraties occidentales se lanceront dans les guerres qu’elles savent pouvoir gagner afin de préserver leurs valeurs et leurs intérêts aux moindres coûts.

Interdite par le fait nucléaire, la guerre semble inexorablement devoir prendre le visage de l’asymétrie, caractéristique paradoxale qui rencontre concomitamment les intérêts des faibles et des puissants. A l’aube des élections présidentielles, ce concept séduisant pourrait toutefois être trompeur et dangereux pour la France.

L’asymétrie semble caractériser les conflits de ce début de XXIème siècle. Elle masque ainsi le caractère toujours dual des affrontements qui aboutissent généralement à une forme plus ou moins développée et risquée de symétrie. Portée par des enjeux et des logiques différentes, l’asymétrie séduit ainsi, et de manière paradoxale, à la fois le faible et le fort.

Certaines formes de lutte symétrique s’imposent car elles sont globalement de nature à préserver une situation de paix. La dissuasion nucléaire, en particulier, et le « pouvoir égalisateur de l’atome » confèrent à leur détenteur une protection contre toute velléité d’agression extérieure. C’est bien le constat qu’a fait l’Iran au lendemain de la première guerre du Golfe et qui explique sans doute sa politique nucléaire actuelle. Cette volonté s’inscrit dans le cadre d’une stratégie des moyens qui demande la mobilisation, là encore, de toutes les ressources d’un pays mais avec des résultats quasiment garantis. La possession d’une telle arme doit néanmoins s’accompagner d’une doctrine qui parachève sa crédibilité. L’effort initié par le général De Gaulle a abouti en 1964 à la force de dissuasion française. Les doctrines et les améliorations technologiques qui se sont succédé depuis garantissent, aujourd’hui encore, le sens de la dissuasion française. L’effort consenti par la nation n’en demeure pas moins considérable.

Pour autant, l’accès au club nucléaire reste un rare privilège. La puissance destructrice des sociétés occidentales, combinée à leur potentiel économique et industriel, entraîne donc leurs adversaires vers des stratégies de contournement. Cherchant à exploiter les vulnérabilités des démocraties, ils sont contraints à l’asymétrie. Du terrorisme à l’emploi détourné de moyens civils, de l’attentat à la manipulation des médias, de l’idéologie libératrice des peuples aux dérives mafieuses, le faible cherche forcément à porter l’affrontement sur un terrain favorable où il peut lutter avec un espoir de succès. L’exemple de l’Indochine, comme celui plus actuel des Talibans en Afghanistan, montrent cependant que la lutte asymétrique doit, à terme, s’ouvrir sur l’affrontement armé, de plus en plus symétrique, pour espérer l’emporter. L’asymétrie systématiquement recherchée par le faible n’est donc qu’une attitude par défaut qui lui permet de compenser son désavantage initial. Elle n’est en fait qu’une étape, souvent la première, mais finalement insuffisante.  L’asymétrie, comme arme du faible, n’est donc qu’un dangereux mirage.

Si le faible est contraint à l’asymétrie, les grandes puissances peuvent aussi légitimement la souhaiter en estimant que les risques y sont moins critiques. Les dommages restent acceptables et politiquement assumés. La suprématie dans l’engagement doit limiter la prise de risque inhérente à l’action guerrière. L’Histoire militaire montre, en effet, combien la bataille peut être incertaine. Varon et ses 86 000 soldats n’auraient jamais imaginé être écrasés par les 55 000 hommes d’Annibal lors de la bataille de Cannes en 216 av.J.-C. A l’aube du 18 juin 1815, Napoléon pensait que Waterloo « devait être une affaire réglée avant midi ». La première guerre mondiale a entraîné la chute de quatre empires séculaires. Les exemples sont innombrables. Pour autant, la constitution de ces forces vaincues a nécessité à chaque fois des efforts considérables. Dans la guerre totale, Ludendorff témoigne de cette énergie qui doit mobiliser tout un peuple, certes sur un plan économique et industriel, mais aussi dans son volet social et psychologique. Le glissement vers l’asymétrie, volontaire, et non pas subi, peut donc également être recherché par les grandes puissances, même si l’affrontement symétrique reste toujours possible. Ce dernier nécessite néanmoins un effort considérable pour un résultat trop souvent aléatoire, voire dangereux.

En dehors de la garantie nucléaire, le coût et les risques des affrontements symétriques classiques expliquent ainsi en partie le glissement naturel des conflits vers l’asymétrie. La guerre hors limites de Qiao Lang et de Wang Xiangsui conceptualise et illustre bien la nature essentielle de l’approche asymétrique ainsi que la diversité des lignes d’opérations possibles. L’asymétrie n’est pas seulement un déséquilibre ponctuel, elle est aussi une théorie, un concept. Finalement, l’asymétrie semble satisfaire paradoxalement à la fois le faible et le fort mais pour des raisons différentes. Faire de l’asymétrie la nouvelle donne stratégique pourrait cependant se révéler dangereux.

Le danger consisterait à se laisser endormir par les sirènes des tenants de l’asymétrie et à baisser le seuil capacitaire des forces militaires dans une logique politique et militaire de stricte suffisance. Il convient au contraire de couvrir tout le spectre de la défense et de la sécurité afin de protéger, dans la durée, nos intérêts vitaux sans étouffer l’économie par une charge trop lourde de l’appareil sécuritaire.

A la veille des prochaines élections présidentielles, les annonces de programme et d’intentions politiques, toutes tendances confondues, montrent clairement que le budget de la Défense constitue une variable potentielle, mais très convoitée, d’ajustement. Le thème de l’asymétrie pourrait être pernicieusement exploité en laissant penser que des forces très légères et très spéciales, protégées par un environnement hautement sophistiqué et déployé en stand off & protection dans l’espace aérien et maritime, et engagées dans un environnement international seraient à même de répondre à tous les défis sécuritaires non couverts par la garantie nucléaire. L’exploitation de ce leitmotiv prendrait d’autant plus de sens que la volonté politique d’engager à terre des forces conventionnelles conséquentes serait faible, étant donné le coût des opérations extérieures et les risques d’enlisement toujours possibles. Or, une telle idée ferait abstraction du glissement habituel décrit plus haut, de l’affrontement asymétrique vers des affrontements symétriques. On lit d’ailleurs les limites de la stratégie utilisée contre les talibans : des forces spéciales en grand nombre, appuyées par des moyens aériens importants et disposant d’une technologie en pointe, ne sont pas en mesure d’emporter la décision. C’est le travail complémentaire de forces plus conventionnelles, utilisées dans des missions de contrôle de zone, qui permettra à terme de garantir la sécurité. La guerre d’Algérie l’a amplement prouvé.

A l’inverse, certains États ayant bien conscience de la nécessité des forces classiques, mais ne pouvant plus s’offrir une panoplie autonome, complète, adaptée et au meilleur niveau technologique, se tournent vers l’Europe. La coopération franco-allemande pour le Tigre, la mutualisation des flottes de transport aérien et le développement des pôles d’excellence européens[1] sont des jalons qui illustrent cette tendance. Si ce tropisme parait inéluctable et partiellement fondé, il convient cependant de définir le degré d’autonomie nationale résiduelle à conserver pour garantir la liberté d’action politique du président de la République et du gouvernement. Dans le même temps, le partage européen du fardeau sécuritaire a des conséquences majeures sur les industries de l’armement qui permettent de générer des forces performantes. En-dessous d’un certain seuil, le coût de production d’un équipement n’est plus inversement proportionnel à la quantité produite. L’exemple du char Leclerc et celui du Rafale le prouvent bien. Les gouvernements doivent arbitrer en prenant en compte une multitude de paramètres, notamment sociaux et financiers. Reste à savoir quelles sont les priorités et surtout, plus sûrement, quels sont les horizons politiques qui, in fine, conditionnent les choix.  Aussi, devant l’éventail des menaces que l’outil de défense et de sécurité doit couvrir, l’instrumentalisation du thème de l’asymétrie, aussi séduisante soit-elle, n’en demeure pas moins trompeuse et dangereuse, car l’asymétrie est une étape, une caractéristique protéiforme d’un conflit, mais elle ne constitue en aucune manière un tout.

En définitive, les conflits asymétriques semblent bénéficier d’une convergence d’intérêt tant du point de vue des faibles que des forts, même si les motivations sont différentes. Constante de l’Histoire, l’asymétrie s’avère toutefois insuffisante pour l’emporter et l’affrontement symétrique s’impose tôt ou tard dès lors qu’aucun des belligérants ne se désengage avant. Si les démocraties occidentales semblent contraintes à ces conflits, que les experts ont qualifié rapidement de nouveau type, en réalité elles pourraient aussi les rechercher. Moins risquées que les affrontements symétriques, plus acceptables politiquement parce que les pertes sont subies par des professionnels qui ont admis les risques du métier, les guerres asymétriques permettraient aux démocraties de préserver leurs intérêts aux moindres coûts. Depuis que l’équilibre de la terreur a transformé l’arme nucléaire en garant suprême de la paix entre États raisonnables, l’enjeu pour les grandes puissances pourrait donc être de chercher à ne faire que les guerres qu’elles savent pouvoir gagner au lieu de chercher à gagner les guerres qu’elles seraient condamnées à faire.

Win the war we wage or wage the war we win : that is the question.

Rapport sur la pertinence du rétablissement d’un service militaire de conscription

Rapport sur la pertinence du rétablissement d’un service militaire de conscription


Nous publions ici un document que nous a soumis l’Alliance Démocratique Peuplarchique (A.D.P.), un comité de citoyens qui s’est formé à la suite du mouvement de révolte des « gilets jaunes ». Ce comité produit une série de réflexions sur les moyens qui permettraient à la population de renouer avec des institutions réellement citoyennes dans le cadre d’une souveraineté politique retrouvée. Il s’agit ici d’un document qui traite de « la pertinence du rétablissement d’un service militaire de conscription » et qui a été produit par la commission « Défense et sécurité » de l’ADP. Ce texte fait suite au texte récemment publié sur Strategika issu du Centre de Réflexion Interarmées, texte qui nous a été proposé et présenté par le Général Dominique Delawarde. Il s’agit ici d’une réflexion plus « populaire » et civique sur les moyens de réconcilier la mission des forces armées avec le corps national. Une entente mise à mal par la crise des gilets jaunes durant laquelle les forces de l’ordre furent perçues par la population comme des forces de répression du peuple et de protection d’une oligarchie corrompue.

Ces deux textes nourrissent la réflexion globale que Strategika entend mener sur les questions politiques et militaires à l’aune d’une convergence des forces vives de la France face à l’émergence du globalisme politique comme acteur géostratégique majeur qui cherche à dissoudre les États-nations afin de soumettre les populations à son mode de gouvernance post-étatique planétaire.

Ces deux réflexions lues ensemble illustrent selon nous une possible stratégie politique face à la déréliction du système politique français que la gestion chaotique de la crise du covid-19 est encore venue illustrer. A savoir la coopération entre des personnes issues de ce peuple qui s’est soulevé durant l’insurrection des gilets jaunes avec des représentants de ce que nous appelons l’« État stable ». Officiers généraux, diplomates, hauts fonctionnaires, universitaires, chercheurs etc qui assurent, chacun dans leur domaine, la continuité de la forme stato-nationale française face aux assauts constants et croissants d’un « État profond » parasitaire acquis à des intérêts exogènes à ceux du peuple et de l’État français depuis plusieurs décennies.

Pierre-Antoine Plaquevent – directeur de publication de Strategika

Alliance Démocratique Peuplarchique (A.D.P.)

Commission : Défense et sécurité           

Objet : Rapport sur la pertinence du rétablissement d’un service militaire de Conscription

Préambule

                Dans ses propositions en matière de programme politique, l’A.D.P. défend celle du rétablissement d’un service national Citoyen, soit civil (durée de 12 mois), soit militaire (durée de 9 mois), laissant ainsi le choix aux conscrites et conscrits, en vertu du principe de responsabilité Citoyenne, responsabilité incluant « la défense de la Nation ».

                Sur quels arguments, et à partir de quels faits survenus, tant au niveau national qu’international, doit-on considérer qu’il est nécessaire, voire urgent d’en revenir au principe d’une armée de Conscription, basé sur un service militaire national optionnel, alors que depuis 1997, l’obligation d’un service militaire a été suspendu en France ?

                Pour traiter de cet important sujet, qui dans notre esprit est une condition requise, pour exercer pleinement sa citoyenneté et qui renvoie à un faisceau de considérations multiples, faisant appel non seulement à des valeurs morales, culturelles, éthiques, mais aussi à des aspects politiques, sociaux, historiques, et présentement géopolitiques, avant que d’être proprement militaires.

Rappel de la doctrine-modèle du Citoyen-soldat, dans le cadre de son contexte historique et politique :

                La doctrine-modèle du Citoyen-soldat renvoie aux principes de responsabilité Citoyenne, incluant la défense de la Nation.

                Cette doctrine se fonde sur des notions d’égalité et de devoir civique, donc des notions de nature d’abord morale, avant que d’être militaires.

                Les valeurs martiales d’abnégation, de courage, de fraternité, de patriotisme, et de vertu civique, celle de placer le bien commun au-dessus de l’intérêt personnel, y compris la sauvegarde de sa propre vie, sont ainsi intégrées à une moralité exigeante, mais partagée par l’ensemble de la Nation, laquelle est ainsi appelée à faire corps avec son armée.

                Cette doctrine a ses racines dans le patriotisme et les idéaux révolutionnaires.

                Pourtant le principe d’une armée de conscription rencontra de fortes oppositions dès le début de la révolution de 1789, les députés constituants d’alors avaient à cœur les questions des libertés individuelles, et le recours à toute forme de coercition leur semblait un déni de cette liberté promise par la révolution.

                Ce n’est qu’en 1798 qu’en France, sous la pression des nécessités extérieures, qu’un système de conscription fut mis en place.

                Avec la montée des nationalismes en Europe, puis dans le monde, et l’augmentation significative de conflits entre nations, suivi de l’embrasement de l’Europe en 1914, les armées de conscription devinrent la règle générale.

                La guerre était devenue et pensée comme un fait social et culturel total, car elle ne concernait pas seulement les militaires, les chefs d’Etat et les diplomates, mais toutes les forces de la société civile, et au-delà tous les individus, dans le cadre d’une économie nationale restructurée globalement comme économie de guerre.

                Cette internationalisation des conflits, de même que l’implication totale des sociétés des pays belligérants, bousculèrent entre autres, les rapports entre les sexes, les femmes devinrent auxiliaires des armées, chef d’entreprise, chef d’exploitation agricole … 

                Les transformations sociales s’accélérèrent, et firent naître de nouveaux rapports entre combattant et « ceux de l’arrière », confortèrent les rituels patriotiques et ultérieurement mémoriels. Chaque Peuple se devait d’être en phase avec son armée.

Cette guerre conventionnelle fût également idéologique avec une internationalisation des masses porteuses de significations patriotiques.

                Les deux guerres mondiales eurent pour effet d’impulser des avancées technologiques, dont les conséquences transformèrent profondément le paradigme de la guerre, de même que sa signification. La puissance de feu, la technicité des hommes, se substituèrent dès lors aux gros bataillons d’infanterie. A l’issue de la seconde guerre mondiale, nombre de pays, parmi les plus développés (Angleterre, Etats-Unis, …), renoncèrent au service militaire universel au profit d’une armée de métier, moins gourmande en hommes, plus sophistiquée en moyens matériels et en capacité de destruction.

                En France, la tradition du Citoyen-soldat résista plus longtemps du fait des « évènements d’Algérie », et de l’engagement des conscrits dans le conflit, suivi de leur opposition passive face au coup d’Etat militaire fomenté à Alger en 1961. Cette armée de conscription se dressa face à des unités d’engagés (légion, parachutistes, …) et de sous-officiers et officiers de carrière préfigurant l’armée de métier du futur. Cet épisode eut pour conséquence, qu’à droite comme à gauche, on soutint le principe d’une armée de conscription jusqu’à sa suspension de 1997.

                Dès les années 90, les bénéfices moraux, sociaux et politiques, à conserver le service national, furent balayés face aux arguments de nature économico-comptable, type coût/efficacité, prônant la mise en place d’une armée de métier. La première guerre du Golfe (1990-1991) fut déterminante de ce point de vue, notamment en termes de capacité opérationnelle :

  • L’armée Britannique, forte de 150.000 hommes, envoya sur place un corps expéditionnaire de 35.000 hommes, tandis que l’armée Française de conscription forte de 280.000 hommes, ne put engager que 12.500 hommes sur le théâtre d’opération.
  • Flexibilité, opérationnalité, capacité de projection, économies sur les charges fixes et variables, le concept d’une armée de métier s’est finalement imposé dans l’esprit d’une technocratie politico-militaire « otanisée ». A cette vision technocratique, se greffait le constat d’un monde unipolaire. Les politiques, comme les militaires, pensaient comme définitivement acquise l’idée d’une fin de l’histoire que parachevait la puissance désormais sans rivale des Etats-Unis.

Le temps des armées de projection au service de l’impérialisme américain :

                Ces armées projetées furent conçues dans un premier temps, en tant que force d’intervention extérieure au service d’une politique impériale, celle de la « Pax Americana », dont la doctrine suivit la chute de l’empire soviétique. Cette politique impérialiste reposait sur deux volontés antagonistes, l’une moralisatrice, cherchant à imposer au monde son « modèle de démocratie », l’autre prédatrice, s’emparant le cas échéant, des richesses pétrolières et gazières du pays envahi (ce qui fut le cas pour l’Irak qui dû subir le double service d’une démocratie douteuse et d’une prédation exorbitante).

                Une telle politique présupposait, moyennant quelques soubresauts, une paix durable sous l’aile protectrice de l’aigle américain.                                                                                    

                Cette doctrine impériale est aujourd’hui d’autant plus à reconsidérer que la situation géopolitique du monde s’est considérablement transformée en devenant politiquement comme militairement multipolaire, et économiquement comme financièrement globalisée.                                                                                                                        

Des guerres symétriques et conventionnelles aux guerres asymétriques protéiformes en termes d’engagement :

                A une guerre commencée de manière conventionnelle en 2003, en Irak, succéda très vite un conflit asymétrique dans lequel l’armée U.S. dut faire face à deux types d’adversaires, les actions terroristes islamistes d’Al Qaida, et à s’interposer dans une guerre civile d’intensité variable, entre Sunnites, Chiites et Kurdes.

                Avec le retour de la Russie sur la scène internationale, ainsi que la montée en puissance de la Chine accédant progressivement au rang de superpuissance, enfin avec la percée de puissances régionales (Iran, Turquie, Pakistan, Inde), la multipolarisation du monde devenait une nouvelle réalité géopolitique. Ceci eut pour conséquences, qu’entre guerre et paix, la différence de situation fut de moins en moins nette et de plus en plus poreuse. On put distinguer alors une grande variété de modèles de guerres, comme des opérations de maintien de la paix, de nouvelles formes fluctuantes, voire ponctuelles de coalitions internationales, des opérations de contre-insurrections (par exemple en Afrique subsaharienne), enfin des opérations anti-terroristes, partout dans le monde.

                Une typologie à triple composantes (guerre civile / guérilla / actions terroristes), est apparue, générant en pratique des périodes floues entre guerre et paix, psychologiquement et socialement destructrices, au sein des pays atteints par ces formes nouvelles de violence, quelle qu’en soit l’origine.

                Le type de triple conflit interne existe aux portes de chez nous, suite à l’éclatement de la fédération Yougoslave, et à la création de l’Etat du Kosovo, création soutenue par l’union européenne et par les Etats-Unis. Cet Etat-voyou est à ce jour impliqué dans un grand nombre d’actions criminelles et terroristes en Allemagne, en Italie, et en France.   

                L’asymétrie est devenue le mode dominant des violences tant formelles qu’informelles. La France quant à elle est aussi concernée, depuis son engagement au Liban en 1978, sur son propre sol par la menace directe d’actions terroristes, et de situations nouvelles de violences.

La fin d’un modèle de citoyenneté partagée et le nécessaire retour à la défense d’une patrie menacée :

                Cette situation géopolitique influe sur la sécurité de la France comme pour celle des autres pays d’Europe, d’autant que les actions terroristes ne sont pas les seules formes de violence formelles.

                Les frontières extérieures de l’Europe de Schengen, tant au sud qu’à l’est, sont perméables et soumises à des pressions migratoires multiples. Ces phénomènes migratoires permettent à un flux de mouvements organisés de transiter dans toute l’union européenne, prenant ainsi des formes de submersion informelles, instrumentalisées ensuite comme formes actives de subversion en vue d’actions terroristes.

                Le groupe terroriste Daesh a structuré ainsi des réseaux actifs et dormants dans toute l’Europe, recrutant des volontaires, dont la majorité provient des banlieues Françaises.

                A ces groupes terroristes, il convient d’ajouter, ce qui est à considérer comme un type nouveau de conflits internes, qui se définissent en tant qu’action criminelle organisée de violation de droits humains s’appuyant sur une économie criminalisée.                                      

A ces pressions aux frontières de l’Europe, dont les démographes nous disent qu’elles ne font que commencer, s’ajoutent les pressions communautaires, de la part de populations d’origine étrangère disposant d’assises territoriales de plus en plus importantes au sein des pays européens, et dont le contrôle échappe toujours plus à l’autorité comme aux administrations publiques.                                                                                                                                

Dans le cas de la France, selon l’expression bien connue ce sont « les territoires perdus de la république ». Ces communautés ont fourni une véritable armée à Daesh. C’est en leur sein qu’ont été recrutés les commandos qui sont passé à l’action en France et notamment à Paris.

Ces actions nouvelles ont nécessité l’intervention des forces armées, montrant par ailleurs que les forces gendarmiques, ajoutées à celles du ministère de l’intérieur, seraient à terme un rempart insuffisant contre les types nouveaux de conflits intérieurs, à portée sociétale et civilisationnelle redoutables qui s’annoncent.

L’engagement sans faille de la Nation devient face à ces circonstances un impératif, si l’on se place dans la perspective d’une politique de restauration nationale et patriotique, ainsi que d’un réarmement moral du Citoyen.           

Les « forces professionnelles », qui constituent présentement une garde nationale républicaine de défense et de sécurité intérieure incluant la gendarmerie et les forces du ministère de l’intérieur, se heurtent dans le cadre de leur mission habituelle à une double hostilité latente et bien réelle, ainsi que l’a montré la révolte des « Gilets Jaunes », non seulement de la part des publics allogènes, mais aussi de la part des classes populaires Françaises (le Peuple de France). Les uns comme les autres, ne voient que les forces de répression d’un régime, au lieu d’y voir des forces de défense et de protection des Citoyens et du Peuple.

Le problème de la sécurité intérieure est devenu plus que jamais un problème politique.

L’idée qu’il faille deux entités distinctes, l’une consacrée à la défense de la souveraineté de l’espace national contre des agresseurs : l’armée, tandis que l’autre aurait pour mission de protéger les institutions, les Citoyens, et de garantir la paix intérieure, ne tient que lorsque le Peuple reconnaît, comme découlant de sa volonté, les institutions et le pouvoir politique en place.

Dès lors que les institutions sont verrouillées par un pouvoir politique qui, pour sa survie n’espère plus que dans la violence de L’État, sans que le Peuple Citoyen ne puisse trouver aucune issue démocratique à cette situation, délégitimise un pouvoir transformant les forces de sécurité intérieures en tant que forces de répression et d’oppression.

Le concept de forces de l’intérieur, constituées de soldats-Citoyens, reprend donc tout son sens devant ces nouvelles formes de menaces visant l’intégrité, de même que l’inviolabilité du territoire national.

La conscription d’une classe d’âge, en regard du réarmement moral et patriotique nécessaire pour toute une génération, redevient dès lors une question sociale et politique de premier plan. L’objectif est ainsi d’assurer un minimum de cohésion sociale et nationale, que viendra renforcer un rite de passage et de mixage sous l’uniforme. Une garde nationale Citoyenne, relevant exclusivement du ministère des armées, dont l’encadrement serait confié à des militaires de carrière, viendrait s’ajouter aux forces déjà constituées d’une armée de métier. Cette armée de l’intérieur, dont les missions pourraient être élargies par rapport aux missions actuelles relevant de la défense civile, serait alimentée par le dynamisme autant que par les motivations implicites ou explicites des conscrits, qui rappelons-le feront le choix des armes pour défendre la communauté nationale. Ces conscrits et conscrites associeraient ainsi à leur service militaire les valeurs Citoyennes qui feraient d’eux réellement des fils et des filles au service de la Nation. Cette garde Nationale refondée, dont la popularité bien gérée et décomplexée, offrirait au Peuple Français un gage de réconciliation, de considération, et aussi d’unité, auxquelles les forces actuelles de police, comme de gendarmerie ne peuvent prétendre.

Un Peuple, pour être en phase avec son armée, doit en être le géniteur et le rester.     

On ne peut en aucune manière traiter le Peuple en tant qu’ennemi de la Nation, car 

« La Nation, c’est le Peuple ».

L’emploi des troupes royales face à la révolte des Camisards (1702-1710)

L’emploi des troupes royales face à la révolte des Camisards (1702-1710)


Par le Chef d’escadron Xavier Combetle Chef d’Escadron Etienne Thébault le Chef de bataillon Vuitton – Cahiers de la pensée mili-Terre
Saut de ligne
Saut de ligne

Leçons à tirer pour l’emploi de l’armée de Terre sur le territoire national

La révolte des Camisards a connu un regain d’intérêt dû à la réapparition des conflits asymétriques et des opérations de contre-insurrection. L’engagement de l’armée royale contre un adversaire non conventionnel promettait de livrer de profitables enseignements pour les guerres actuelles.

Souvent présentée comme un exemple incontestable de la supériorité de la «voye de la douceur» sur l’emploi de la force, le Chef d’escadron Xavier COMBET, le Chef d’escadron Etienne THEBAULT et le Chef de bataillon Jean-Maël VUITTON montrent que la guerre des Camisards illustre au contraire parfaitement le fait que, face à une insurrection armée, seule la domination militaire permet de déployer avec efficacité l’ensemble des composantes de l’approche globale.

Longtemps cantonné aux cercles des historiens et de quelques régionalistes passionnés, le souvenir de la révolte des Camisards a connu ces dernières années un regain d’intérêt certain, provoqué par la réapparition des conflits asymétriques et la nécessité conséquente, pour les armées occidentales, de renouer avec les opérations de contre-insurrection. L’engagement d’une armée régulière contre un groupe de révoltés utilisant des procédés non conventionnels promettait de livrer de nombreux et profitables enseignements pour les guerres actuelles.

Si de nombreuses et pertinentes leçons, sur lesquelles nous reviendrons, peuvent être tirées de cette comparaison, il convient néanmoins de rester prudent, et de se garder de certains parallèles pour le moins hasardeux. Ainsi, l’on ne saurait faire du Camisards le prototype du taliban et chercher à travers l’un les moyens de combattre l’autre.

Il importe donc de garder à l’esprit les limites, bien réelles, de la comparaison entre une révolte populaire dans la France de Louis XIV et la menace à laquelle l’armée de Terre est susceptible de se retrouver confrontée aujourd’hui. Fondée sur l’unique sujet religieux, la révolte des Camisards est apparue dans un État culturellement profondément homogène. Revendiquant exclusivement la «liberté de conscience», les Camisards se considéraient par ailleurs comme de loyaux sujets du roi de France, acceptaient les lois du royaume et ne songeaient en rien à se détacher du reste de la nation. Le gouffre culturel, idéologique et sociétal qui sépare les deux époques, et les deux menaces, est évident. Nous nous sommes par conséquent efforcés de ne comparer que ce qui était comparable, en essayant de dégager les constantes qui ne sont soumises ni au contexte ni à l’environnement.

Par ailleurs, l’essentiel des réflexions menées jusqu’à présent sur l’emploi des troupes royales face à la révolte des Camisards l’était à travers le prisme de l’engagement en opération extérieure. L’étude des enseignements à en tirer dans le cadre d’un engagement sur le territoire national, question ô combien prégnante aujourd’hui, restait à faire. C’est cette étude que nous nous proposons d’initier dans les pages qui suivent.

Au terme cette analyse, il apparaît que le principal enseignement de la guerre des Camisards est que la prise d’ascendant militaire est la condition indispensable et décisive du succès de l’approche globale dans le cadre d’une contre-insurrection.

La «voye de la douceur», tant vantée par Villars, ne peut en réalité se montrer efficace qu’une fois l’appareil militaire ennemi mis hors de combat, le cercle vertueux de la contre-insurrection consistant à parfaitement comprendre la menace avant de briser ses moyens militaires pour, enfin, parvenir à une issue politique. La victoire royale sur la révolte des Camisards est à ce titre un exemple particulièrement parlant, aussi bien en termes de bonnes pratiques que d’erreurs à ne pas commettre. Elle montre toute la valeur du triptyque «comprendre, combattre, compromettre».

Ainsi, nous verrons dans un premier temps pourquoi une compréhension précise de la menace et de ses racines est indispensable à l’élaboration de modes d’action adaptés et efficaces, avant d’étudier en quoi l’emploi de la force, dans le combat de contre-insurrection, est soumis à des contraintes spécifiques qui ne doivent pas, pour autant, faire oublier son caractère inévitablement décisif. Enfin, nous étudierons «l’approche globale» appliquée à ces évènements, et en quoi elle ne s’est révélée véritablement efficace qu’une fois la victoire militaire acquise.

 

L’indispensable compréhension de la menace

L’ampleur et la profondeur de la révolte des Camisards n’ont pas été immédiatement perçues par le pouvoir royal. La sous-estimation initiale de la menace, conjuguée à l’intransigeance idéologique du plus haut sommet de l’État, ont conduit à la mise en œuvre précipitée d’une répression inadaptée et mal dirigée, dont les effets contre-productifs ont transformé une révolte initialement maîtrisable en une insurrection violente.

 

  • Comprendre les sources de l’insurrection

 

La révolte des Camisards trouve ses sources dans la révocation de l’Édit de Nantes. De nombreux protestants des Cévennes, refusant de se convertir au catholicisme, continuèrent à observer leur culte malgré l’interdiction qui leur en était faite.

Guidés par leurs pasteurs, dont la persécution, nous le verrons, sera une des causes premières de l’embrasement de la région, leur seule revendication était donc la «liberté de conscience», c’est-à-dire la liberté de conserver la religion réformée et de ne pas se rendre à la messe catholique. Ce petit peuple protestant se considérait comme parfaitement fidèle au roi Louis XIV, qu’il estimait mal conseillé. Les futurs Camisards se surnommaient eux-mêmes «Lous Raious» (les royaux en occitan), montrant ainsi de manière évidente que leurs revendications n’avaient en rien pour ambition une partition du royaume, ni même une contestation du pouvoir en place.

Les autorités royales pêchèrent doublement dans leur analyse de la menace. Tout d’abord, ce mouvement fut longtemps considéré comme une révolte sous-tendue par des motivations fiscales, ce qui n’était absolument pas le cas. Puis, une fois identifié le fondement religieux de la contestation, le pouvoir réagit de la même manière qu’il l’aurait fait face à un mouvement séditieux ou révolutionnaire, et donc avec une brutalité disproportionnée et mal dirigée.

 

  • Un mouvement de contestation ou d’insurrection doit être traité dès ses prémices, avant qu’il ne gagne en ampleur et ne devienne irrémédiable. Une intervention au plus tôt facilite non seulement la résolution de la crise, mais permet également de maintenir le niveau de violence au plus bas.
  • Il est essentiel de parfaitement comprendre les revendications des révoltés ainsi que leur origine. Une mauvaise analyse de ces facteurs, en conduisant à répondre de manière inadaptée au problème, peut avoir des conséquences dramatiques.
  • C’est bien au pouvoir politique de désigner l’adversaire ou l’ennemi: l’action du militaire ne peut s’inscrire que dans un objectif qui lui est donné par les autorités politiques.

 

  • Se garder d’actions inappropriées et de ciblage (targeting) malavisé

 

Ainsi, comprenant mal la genèse et la nature des troubles, les autorités ont immédiatement basculé dans une politique de répression violente, inadaptée aussi bien par sa brutalité que par son point d’application.

La première mesure du pouvoir royal fut de persécuter les pasteurs, considérés comme les inspirateurs de la contestation et comme les meneurs de la révolte, alors qu’ils jouaient en réalité un rôle de modérateurs. Spoliés de leurs biens, emprisonnés, exécutés sous des prétextes divers, voire tout simplement assassinés, les pasteurs traditionnels disparurent peu à peu du paysage des Cévennes, les survivants prenant la fuite vers d’autres régions ou pays.

Le peuple protestant, privé de ses guides et soutiens traditionnels, vit alors émerger un nouveau type de meneurs, désignés sous le nom «d’inspirés». Il s’agissait de prophètes fanatiques, généralement sans éducation ni formation religieuse et qui, grâce à leur charisme et à de prétendus miracles, poussèrent les fidèles à la révolte violente et totale. Parmi ces «inspirés», l’on trouve les futurs grands chefs camisards: Abraham Mazel, premier et dernier des Camisards, Pierre Laporte dit Rolland, et surtout Jean Cavalier, apprenti boulanger qui deviendra l’âme et le glaive de la révolte.

Ainsi, c’est bien la disparition des pasteurs causée par le pouvoir royal, qui va permettre l’avènement de ces chefs autoproclamés, guidés par des visions mystiques, qui vont transformer une grogne populaire limitée en une guerre totale conduite par des combattants fanatisés.

  • Si le targeting et la destruction de «cibles à haute valeur» demeurent des procédés très valables, ils peuvent néanmoins se retourner contre celui qui les emploie. Le risque étant toujours de provoquer l’émergence de nouveaux chefs plus radicaux et plus difficilement contrôlables. L’exemple récent du remplacement d’Al Zarkaoui par Al Bagdadi en est une excellente illustration


Mesurer la pression à exercer sur la population: la répression de masse

Dans un contexte comme celui de la guerre des Camisards, il est souvent difficile d’attribuer à un camp en particulier l’origine des exactions et cruautés qui ne manquent jamais de se produire en grand nombre. Le fanatisme des Camisards, la volonté de revanche des milices catholiques ne sont sans doute pas pour rien dans l’entretien de ce climat de violence et de dévastation dont la population civile est toujours la première victime.

Néanmoins, la brutalité de la politique de répression appliquée par le Maréchal de Montrevel à partir de 1703, de manière très officielle et parfaitement réfléchie, a également eu des effets totalement contre-productifs.

En 1703, c’est le «brûlement des Cévennes»: 466 villages sont détruits entre octobre et décembre. En avril, vingt femmes et enfants sont brûlés vifs au moulin de l’Agau. Pour la même année, 13.000 personnes sont déportées, leurs habitations détruites ainsi que les moulins et les stocks de blé pour éviter qu’ils ne servent aux Camisards. L’année suivante, cette politique se poursuit, et 150 paysans sont massacrés à Branoux. À cela s’ajoutent de nombreuses exactions commises par les milices et troupes irrégulières, protestantes ou catholiques.

Le but de cette répression, outre la dissuasion, était de couper les Camisards de la population et de supprimer les sources d’approvisionnement de la révolte. Les résultats obtenus seront strictement inverses: la population, initialement indifférente voire hostile aux insurgés, va, à force d’exactions et de victimes directes ou indirectes, peu à peu se rapprocher des Camisards, qui ont de surcroît la possibilité de maintenir une pression constante sur elle. Les révoltés vont ainsi bénéficier, dans toute la région, d’un réseau d’informateurs, de sources d’approvisionnements et de soutien logistique, de caches et, bien entendu, de nouvelles recrues.

 

  • La stratégie de dépeuplement et de terreur n’est plus concevable sur le territoire national aujourd’hui. Néanmoins, sans pour autant atteindre cette intensité dans la répression, il faut garder à l’esprit que toute action pénalisant la population risque de la radicaliser et de la pousser de la neutralité à l’insurrection.

 

L’élimination de leurs pasteurs avait fait entrer les Camisards dans une guerre totale. L’embrasement des Cévennes, le niveau de violence atteint, ainsi que certaines défaites militaires des troupes royales, conduiront les autorités à reconsidérer la menace posée et à mettre en place un dispositif robuste, initialement mis en difficulté par la guerre non-conventionnelle menée par les «mécontents», mais qui finira par porter un coup fatal à l’organisation militaire des Camisards.

 

L’emploi de la force

La guerre des Camisards fut une guerre non-conventionnelle, opposant des bandes irrégulières locales à une armée régulière, organisée, qui éprouva initialement de grandes difficultés à s’adapter à un mode de combat pour lequel elle n’était pas conçue. Dans un premier temps, il conviendra de décrire les modes d’actions particuliers des deux partis, plus ou moins adaptés à ce type de combat, avant d’observer en quoi la masse, même dans une guerre asymétrique, reste un critère majeur de succès. Enfin, il apparaîtra que, d’une manière finalement très classique, c’est bien la destruction militaire de leur centre de gravité qui sonnera le glas de la révolte des Camisards.

 

  • Principes du combat insurrectionnel et contre-insurrectionnel

 

Les techniques et tactiques des Camisards, qui se sont montrées particulièrement efficaces dans les premiers temps du conflit, présentent sans surprise les grandes caractéristiques du combat de guérilla.

Organisés en bandes très mobiles, connaissant parfaitement le terrain, les troupes des révoltés privilégièrent les actions de type «coup de main», frappant un point bien déterminé avant de se dissimuler et de se disperser dans leurs refuges ou au sein de la population. Se déplaçant de nuit, bivouaquant de jour sur des terrains propices à la défense ou à la rupture de contact sur plusieurs axes, les Camisards se révélèrent généralement insaisissables pour des troupes royales moins mobiles et contraintes à

n’agir qu’en réaction. Ainsi, depuis l’attaque de la maison de l’abbé du Chayla[1] jusqu’aux raids de terreur contre les villages «papistes», en passant par les nombreuses embuscades contre les troupes royales ou les assassinats ciblés, les Camisards privilégièrent toujours la discrétion, la ruse[2] et la mobilité à l’affrontement direct.

Contraints à la bataille frontale, les Camisards éprouvaient généralement des difficultés à faire face à des troupes mieux armées, mieux entraînées, et disposant d’une capacité de choc qu’eux-mêmes ne possédaient pas. Néanmoins, ils ne refusaient pour autant pas la bataille en elle-même, pour peu qu’ils puissent choisir le moment et le lieu, Cavalier se montrant particulièrement doué pour placer ses troupes aux endroits favorables puis les coordonner habilement. Les «mécontents» remportèrent ainsi quelques victoires écrasantes, qui eurent un retentissement important sur le moral adverse.

Comme toutes les guérillas, les bandes de Camisards faisaient un excellent usage du terrain, se déplaçant par des voies invisibles, choisissant un terrain reconnu et favorable pour les confrontations, et disposant de nombreuses bases de repli et de regroupement. Les «mécontents» avaient de surcroît mis en place une organisation logistique particulièrement efficace, avec un véritable réseau de caches disséminées à travers toute la région. Utilisant les grottes pour constituer des réserves de vivres, de munitions ou de vêtements, les Camisards disposaient même de véritables hôpitaux de campagne où opéraient deux chirurgiens permanents, ainsi que d’usines clandestines pour produire poudre et balles. Les Camisards se ravitaillaient par de multiples moyens: évidemment en dépouillant les cadavres des soldats ennemis ou en pillant les dépôts, mais également tout simplement en allant acheter des denrées en ville, voire en achetant de la poudre à des soldats royaux peu regardants…

La principale source de ravitaillement des Camisards restait cependant la population elle-même. De plus ou moins bonne grâce, cette dernière fournissait aux rebelles nourriture, vin et eau, et se voyait contrainte à loger les bandes de rebelles selon le principe du «billet», identique à celui des troupes royales. Elle était également parfois soumise à une sorte «d’impôt révolutionnaire». La population constituait de surcroît une source inépuisable de renseignement, permettant aux Camisards d’être alertés au moindre mouvement des troupes royales. Néanmoins, Cavalier lui-même reconnaît que ce soutien de la population reposait davantage sur l’intimidation que sur l’affection ou l’adhésion; ce procédé trouvera ses limites lorsque l’armée Camisards aura été saignée à blanc, et que l’intensification de la répression amènera la population à craindre davantage les autorités que les Camisards.

 

  • S’il existe une part irréductible de la population liée à une insurrection pour des raisons familiales, affectives ou idéologiques, le soutien de la population aux rebelles repose toujours essentiellement sur la pression et la crainte de représailles. Deux options non exclusives s’offrent alors pour couper le lien entre la population et les insurgés: détruire les moyens de pression dont disposent les rebelles, et faire en sorte que la population ait davantage à perdre à les soutenir qu’à les

 

Les troupes royales, quant à elles, eurent initialement le plus grand mal à s’adapter à un combat pour lequel elles n’étaient ni organisées, ni entraînées. L’initiative était presque systématiquement du côté des Camisards, grâce à leur connaissance parfaite du terrain, à leur mobilité et à leur réseau de renseignement particulièrement efficace. D’autre part, il apparaît clairement que la force morale et la résilience des insurgés étaient supérieures à celles de troupes royales, souvent médiocrement motivées.

Le Maréchal de Montrevel identifia très clairement les avantages de ses ennemis, et tenta de mettre en œuvre des procédures destinées à les contrebalancer.

Il s’agissait tout d’abord d’enclaver la zone d’opération. Une des plus grandes craintes du pouvoir royal était l’extension de la révolte aux provinces environnantes, particulièrement vers un Vivarais prompt à s’enflammer. Les voies de communication vers cette province furent donc placées sous une surveillance attentive, ainsi que les routes reliant les Cévennes à la Savoie et à la Suisse, qui représentaient de potentielles voies d’approvisionnement et de repli pour les Camisards.

Une fois la région isolée, Montrevel s’efforça d’en contrôler l’intérieur en aménageant le terrain pour favoriser la mobilité des troupes régulières[3], et en contrôlant les axes principaux pour interdire l’accès aux montagnes et aux forêts, refuges favoris des insurgés. Furent alors menées des  opérations de «quadrillage» destinées à ratisser les zones où les Camisards avaient été signalés, afin de les débusquer, puis les isoler et les détruire. En parallèle étaient menées des opérations de renseignement ayant pour but d’être avisé des mouvements des troupes Camisardes afin d’envoyer rapidement une force d’intervention à leur rencontre. Néanmoins, ces colonnes d’intervention envoyées sur les bandes ennemies repérées arrivaient souvent trop tard et frappaient dans le vide, voire tombaient elles-mêmes dans des embuscades. Mais lorsque ces colonnes parvenaient à fondre sur l’ennemi, leur impact était généralement redoutable.

L’efficacité de ces opérations de «coordon and search», puis de «search and destroy», resta au début limitée en raison d’effectifs royaux insuffisants pour contrôler une zone d’opération aussi étendue. Puis, à mesure de l’arrivée des renforts, ces modes d’actions, fondés sur le maillage et la réactivité, finirent par porter leurs fruits et permirent aux troupes royales d’infliger de sérieux revers aux Camisards[4] jusqu’à la bataille de Nages et Navacelles où, le 19 avril 1704, la colonne du Brigadier La Lande anéantit la bande de Cavalier et détruisit ses bases logistiques, portant un coup fatal à la puissance militaire des Camisards.

 

  • Dans une opération de contre-insurrection, il importe de contrer les avantages de l’ennemi en:
  • contrôlant la zone d’opération et ses accès;
  • contrôlant les axes majeurs et les accès aux refuges;
  • tissant un réseau de renseignement dense et susceptible de produire du renseignement à fin d’action;
  • conservant une forte capacité de réaction afin d’intervenir sur très court préavis dans la zone afin de contraindre un ennemi fuyant à un combat dans lequel il est désavantagé.

 

Si la stratégie adoptée par Montrevel finit par avoir raison de l’outil militaire Camisard, il faut cependant garder à l’esprit que le volume de forces à sa disposition ne lui permettait pas pour autant de contrôler l’ensemble de la zone d’opération, et qu’une large part du territoire était quasiment terrain ouvert pour les insurgés. Seule l’augmentation des effectifs royaux finit par donner au chef militaire la capacité d’exercer une réelle pression sur l’ennemi, puis de parvenir à l’acculer et à le détruire.

 

  • L’indispensable masse de troupes adaptées

 

Nous l’avons vu, l’effectif des troupes royales fut longtemps insuffisant, aussi bien en quantité qu’en qualité, pour mailler le terrain avec un minimum d’efficacité. Il fallut attendre que les hommes de Broglie puis de Montrevel subissent de rudes revers pour que le pouvoir prenne conscience de la menace et accepte d’envoyer des troupes supplémentaires dans les Cévennes.

Ainsi, jusqu’au printemps 1703, l’effectif des troupes royales s’élevait à seulement huit compagnies de fusiliers, soit 240 hommes! Une telle quantité de soldats ne permettait aucunement de contrôler efficacement le terrain, ni même d’assurer la sécurité des axes, des villages ou des administrations.

Ce fut un travail constant de Montrevel, relayé par l’intendant Basville, que de réclamer à la Cour des effectifs supplémentaires. L’extension des troubles, ainsi que quelques graves défaites subies par les troupes royales, finirent par convaincre Versailles de renforcer le dispositif dans les Cévennes; ainsi, à partir de mars 1703, ce furent environ 20.000 hommes[5] que Montrevel eut à sa disposition. Parmi ces hommes, on comptait 3.000 «Miquelets», que le maréchal avait fait venir de Catalogne. Troupes irrégulières de sinistre réputation, autant pillards que combattants, ces mercenaires étaient pourtant un atout d’importance pour les troupes royales. En effet, il s’agissait de montagnards, rompus au combat dans un milieu contraignant et donc capable de faire jeu égal avec la mobilité des Camisards; de plus, leurs exactions maintenaient un climat de terreur parmi la population protestante, contraignant les Camisards à intervenir et obérant donc leur liberté d’action.

À ces 20.000 hommes s’ajoutaient également environ 3.000 miliciens, essentiellement catholiques, levés dans la région ou dans les régions environnantes. «Cadets de la Croix», «Camisards blancs» ou autres compagnies franches, toutes ces milices se distinguèrent davantage par leurs exactions que par leurs capacités militaires. Montrevel lui-même était indisposé par leurs déprédations, et fut contraint de nombreuses fois à faire exécuter un certain nombre de ces miliciens, qui entretenaient le problème davantage qu’ils ne le résolvaient. Pour autant, par leur seule présence, ces milices maintenaient une certaine insécurité sur les Camisards, contraignaient leurs mouvements et les distrayaient des troupes royales.

Ainsi, il apparaît que pour être efficaces, les opérations de contre-insurrection réclament l’engagement d’un nombre élevé de combattants, indispensables à un maillage efficace du terrain. En-dessous d’un effectif seuil, la liberté de mouvement de l’ennemi, qui est sa principale force, n’est pas compromise.

 

  • Il convient de mettre en regard les 20.000 hommes déployés dans les seules Cévennes et les 10.000 hommes déployés sur l’ensemble du territoire pour l’opération Sentinelle… La contre-insurrection ne peut faire l’économie d’une densité très importante de troupes[6].
  • Les unités engagées doivent être adaptées au milieu dans lequel elles évoluent (exemple des Miquelets). Or, il apparaît qu’il n’y a actuellement pas de forces spécialement dédiées au combat sur le territoire national. Une telle spécialisation ne manquerait pas de créer d’autres difficultés; néanmoins, il conviendrait aujourd’hui d’intensifier l’entraînement au combat en localité pour toutes les unités, et selon des contraintes TN.

 

  • La destruction du centre de gravité

 

S’agissant d’une insurrection, on serait porté à croire, comme cela est si souvent énoncé dans ce domaine, que le centre de gravité des Camisards était la population. Or, il apparaît qu’en l’occurrence, c’est bien la puissance militaire des révoltés qui constituait leur centre de gravité.

Cette puissance militaire était avérée: le brillant sens tactique de Cavalier, le total dévouement de combattants profondément motivés faisaient des bandes de Camisards des ennemis redoutables. Le 14 mars 1704, l’armée royale est écrasée à Martignargues par les 1.100 Camisards de Cavalier. Les soldats d’élite des compagnies franches de la Marine et les dragons sont mis en déroute, perdant plus de trois cents hommes. Cette débâcle aura un impact stratégique, puisqu’elle conduira au remplacement de Montrevel par le Maréchal de Villars.

Désavoué, le Maréchal de Montrevel poursuivra néanmoins le combat et, deux jours avant son départ, c’est lui qui remportera la bataille décisive qui préparera le terrain pour Villars. Le 19 avril 1704, la bande de Cavalier, surprise, est anéantie à Nages par une colonne commandée par Montrevel et La Lande. Les Camisards perdent près de 600 hommes, leur quartier général est démantelé et, surtout, leurs dépôts logistiques, hôpitaux et ateliers de campagne sont découverts et détruits. C’en est fait de la révolte armée et, le 30 avril, Cavalier entame des négociations.

 

  • Une bataille organisée et provoquée par les troupes régulières est généralement défavorable aux insurgés. Il est particulièrement profitable d’engager l’ennemi au moment où il se regroupe.
  • Il est essentiel de frapper la logistique de l’ennemi et de le priver de ses moyens d’approvisionnement.
  • La destruction de l’outil militaire prive l’ennemi de son principal moyen d’action et de pression sur la population. Elle provoque de surcroît un choc moral et une perte de crédit du chef adverse.

 

Source de la crédibilité de la révolte, source d’exaltation et donc vecteur de recrutement, la capacité à remporter des victoires sur les troupes royales et à «punir» les persécuteurs de protestants était donc en réalité la principale force des Camisards. Si la population représentait certes un enjeu majeur de ce conflit, c’est essentiellement la crainte et la menace qui l’amenaient à soutenir l’insurrection. Une fois l’outil de pression anéanti, la population bascula peu à peu vers la neutralité, voire dans l’hostilité aux révoltés. Par ailleurs, la défaite de Nages ne manqua pas de provoquer tensions et dissensions parmi les chefs Camisards. Privée de puissance militaire, et par conséquent de soutien populaire, l’insurrection était à la fois saignée et asphyxiée. Ainsi, c’est bien la destruction de l’outil militaire et de sa base arrière qui initie la phase de règlement politique.

 

L’approche globale 

Capitalisant sur le revers militaire décisif subi à Nages par les Camisards, le Maréchal de Villars pourra poursuivre en position de force l’action globale initiée par Montrevel, en combinant influence, manipulation et répression.

 

  • Judiciarisation et cohérence administrative

 

Dès le début de l’insurrection, le pouvoir a pris soin de criminaliser les insurgés, les désignant avant tout comme des «hors-la-loi». Cette catégorisation permettait non seulement à l’ensemble des corps de l’État, et pas uniquement à l’armée, de participer à la répression, mais participait également à saper la légitimité des Camisards, l’affection populaire étant moins susceptible de se porter sur de vulgaires bandits que sur d’héroïques révoltés.

De surcroît, on peut observer tout au long de la révolte des Camisards une grande cohérence judiciaire et administrative, tous les corps de l’État étant en mesure de prendre part à la lutte contre les insurgés. Les Camisards capturés vivants par les troupes royales étaient livrés à la justice, qui prononçait les condamnations (généralement la mort ou les galères). La fluidité du processus était renforcée par la capacité des officiers à constater et à caractériser les crimes et délits. Par ordonnance royale du 25 février 1703, Basville et Montrevel recevaient tous les pouvoirs, notamment en termes judiciaire, pour écraser la révolte. Cette ordonnance allait encore faciliter la coordination des différents services en raccourcissant la chaîne de décision et en unifiant les procédures dans un continuum parfaitement cohérent.

Ainsi, cette cohérence et cette interpénétration entre les domaines administratifs, militaires et judicaires permit de fluidifier la mise en œuvre de la politique de répression, qui put, grâce à cette organisation, se montrer extrêmement réactive et souple.

 

  • La décrédibilisation de l’adversaire, en lui contestant toute légitimité ou en le ridiculisant, peut se montrer particulièrement efficace pour diminuer le soutien de la population aux insurgés. Une telle politique peut également avoir un impact fort sur le
  • La cohérence et la coordination entre les différents services de l’État est indispensable à l’efficacité de l’action dans le cadre d’une contre-insurrection. Accorder des pouvoirs administratifs ? voire judiciaires ? aux militaires semble ainsi être impératif pour garantir l’efficacité du système. Se pose donc la question de la pertinence de «l’état de siège» aujourd’hui.

 

  • La prise en compte de la population

 

S’il n’a pas été le bourreau sanguinaire souvent décrit par l’histoire protestante, Montrevel a néanmoins principalement utilisé la violence et la répression pour tenter de couper la population des insurgés. Cette politique fut d’autant plus sévèrement jugée qu’elle fut globalement inefficace, le peuple craignant davantage les Camisards que les troupes royales, voire contre-productive, certaines exactions particulièrement brutales créant un fort ressentiment à l’endroit du pouvoir central.

Lorsque le Maréchal de Villars arrive dans les Cévennes en 1704, la population aspire ardemment au retour de l’ordre et de la paix. Lassée par la guerre et les destructions, elle se sent également plus libre à présent que l’outil militaire des Camisards a été détruit et que les révoltés sont donc moins susceptibles d’exercer des représailles.

C’est dans ce contexte favorable que Villars va pouvoir emprunter la «voye de la douceur» en mettant la population au cœur de son action. Il promet une répression impitoyable en cas de soutien aux insurgés, mais une amnistie totale en cas de repentance ou de soumission. En parallèle, il prend une série de mesures concrètes et visibles pour mettre un terme aux violences, en mettant fermement au pas les milices et en donnant au clergé l’ordre d’assouplir son comportement.

Peu à peu, le changement de posture des autorités va, sinon rapprocher la population du pouvoir central, au moins l’éloigner des insurgés, les coupant ainsi de leur principale source d’approvisionnement et de renseignement.

 

  • La population finit toujours par se lasser des violences et à aspirer à la paix. Il faut être celui qui peut la lui apporter.
  • La prise en compte de la population consiste à faire en sorte qu’elle ait davantage à perdre en étant contre nous qu’avec nous; ce qui passe parfois par un relâchement de la répression et la limitation du recours à la

 

  • La neutralisation des chefs

 

Vaincu à Nages, son armée défaite et sa logistique détruite, Jean Cavalier fut contraint à la négociation avec Villars. Le maréchal, diplomate habile et retors, manipula cet excellent chef militaire comme il l’eût fait d’un enfant. Après l’avoir flatté en lui promettant grade et titre, il insinua qu’il était envisageable que les protestants des Cévennes se voient attribuer la «liberté de conscience» tant espérée, pour peu qu’ils fassent leur soumission. Ce faisant, Villars outrepassait largement les prérogatives qui lui étaient accordées par le roi, mais cette manœuvre avait vraisemblablement pour but de finir de briser la cohésion des Camisards, ce qui arriva. Un immense espoir s’empara des protestants; Cavalier fut acclamé par ses hommes, convaincus qu’ils avaient enfin obtenu ce pour quoi tous se battaient depuis le début de la révolte. Mais les entrevues suivantes, notamment avec le roi Louis XIV, furent moins enthousiasmantes. Les clauses du premier accord tardaient à être appliquées, voire étaient violées par les autorités royales, probablement afin de souffler le chaud et le froid sur la population protestante et pour décrédibiliser Cavalier. Il fut finalement affirmé qu’il n’avait jamais été question de liberté de conscience, et que Cavalier devait déjà s’estimer heureux de pouvoir bénéficier d’un sauf-conduit pour quitter les Cévennes avec quelques hommes. Le roi lui accorda même une pension de 1.500 livres et s’appliqua à le faire savoir… De retour à son camp, Cavalier fut vertement tancé par ses troupes, profondément déçues et persuadées d’avoir été trompées voire trahies par leur chef, et il s’en fallut de peu qu’il ne fût écharpé.

Rejeté par les siens, Cavalier finit par quitter les Cévennes avec quelques hommes. Pendant ce temps, Villars poursuivait l’action de Montrevel, et Rolland, chef Camisards irréconciliable, brouillé avec Cavalier à qui il reprochait sa tiédeur dans les négociations, fut assassiné au château de Castelnau-Valence en août 1704. Sa mort finit de désorganiser l’insurrection, aboutissant à la soumission des derniers chefs à l’automne 1704.

Démoralisées, sans chefs, les troupes insurgées finirent par se disperser. C’en était fini de la révolte des Camisards.

 

  • Sans chefs charismatiques et compétents, une insurrection n’a guère d’efficacité. Leur neutralisation doit donc être une des priorités, en gardant à l’esprit les limites déjà évoquées.
  • Il est souvent plus productif de décrédibiliser un chef ennemi que de le tuer. Le chef militaire ne doit rien s’interdire en la matière. Il doit idéalement disposer de pouvoirs politiques et d’une marge de manœuvre certaine.

 

Conclusion

Souvent présentée comme un exemple incontestable de la supériorité de la «voye de la douceur» sur l’emploi de la force, la guerre des Camisards illustre au contraire parfaitement le fait que, face à une insurrection armée, seule la domination militaire permet de déployer avec efficacité l’ensemble des composantes de l’approche globale. En bon opportuniste et en manœuvrier brillant, Villars a ainsi su tirer tout le profit – et toute la gloire – d’un rapport de force préparé par son prédécesseur.

Cela peut surprendre, tant est ancrée l’idée que seule la méthode réputée «douce» du Maréchal de Villars a finalement permis d’éteindre la révolte, érigeant ainsi «le gain des cœurs et des esprits» en panacée de la guerre de contre-insurrection. C’est tout d’abord oublier un peu vite que la coercition et l’application de la force font partie intégrante de l’approche globale. C’est également oublier que, même au cours des négociations entre Villars et Cavalier, les opérations militaires n’ont jamais cessé. Villars peut bien prétendre avoir triomphé par la diplomatie et l’intelligence, conformément à l’image qu’il voulait donner de son action dans les Cévennes; la réalité est que c’est bien la défaite cuisante infligée aux Camisards à Nages en 1704 par l’armée de Montrevel qui a définitivement fait basculer la victoire du côté royal, et que c’est cette seule victoire militaire qui a permis à Villars de négocier en position de force et de mettre un terme à la révolte des Camisards.

Au final, 2.000 Camisards auront été tués au combat, un millier d’entre eux exécutés sommairement, 200 jugés et exécutés, 2.000 emprisonnés, 200 envoyés aux galères. En 1704, environ 1.200 se rendirent et eurent l’autorisation de s’exiler en Suisse.

Cette guerre, nous l’avons vu, est riche d’enseignements pour l’emploi de l’armée sur le territoire national, pour peu que l’on garde à l’esprit les limites et réserves rappelées au début de notre propos. Plus que jamais, il importe aujourd’hui de parfaitement analyser la menace, d’y apporter une réponse militaire ferme et définitive, intégrée dans une approche globale tournée vers le contrôle de la population.

Il est intéressant de noter que la stratégie d’ensemble adoptée par les troupes royales face à la révolte des Camisards correspond presque parfaitement à la doctrine française actuelle de contre- insurrection (COIN):

  • rallier les «réconciliables»;
  • isoler les insurgés;
  • diviser;
  • détruire les irréconciliables.

 

L’armée française paraît donc, en apparence, posséder un outil et une doctrine adaptés à la lutte contre une insurrection. Cela n’est en réalité pas exactement le cas, car il faut considérer une restriction d’importance: la doctrine de la COIN n’a pas vocation à s’appliquer sur le territoire national, mais uniquement dans le cadre d’une gestion de crise extérieure. D’autre part, cette doctrine ne vise en rien au retour à l’état ante, ce qui devrait pourtant être l’objectif sur le territoire national, mais à la mise en place d’un projet rénové de contrat social. Dans ce contexte, le législateur ne pourra faire l’économie d’une réflexion nouvelle, pragmatique et désinhibée, sur le contenu et les modalités de mise en œuvre de l’état d’urgence et de l’état de siège.

Outre, comme nous l’avons vu, le facteur décisif qu’a été la destruction du centre de gravité ennemi, les capacités qui ont, in fine, permis aux troupes royales d’avoir raison de la révolte des Camisards sont donc la masse, des prérogatives administratives et judiciaires renforcées, ainsi que la capacité à prendre des décisions majeures en toute autonomie.

Toutes capacités aujourd’hui cruellement absentes de l’arsenal des armées.

 

 

 

 

[1] Le meurtre de l’abbé du Chayla, assassiné par une bande menée par Abraham Mazel qui venait exiger la libération de détenus protestants, est généralement considéré comme le point de départ de la révolte des Camisards.

[2] Les Camisards firent notamment grand usage du déguisement, utilisant les uniformes pris sur les cadavres de troupes royales pour pénétrer sans être inquiétés dans des places fortifiées et s’en emparer de l’intérieur.

 

[3] Par exemple le terrassement de la « corniche des Cévennes », reliant Florac à Saint-Jean-du-Gard.

[4] 1703: défaite de Rolland à Pompignan, première dispersion de la bande de Cavalier, échec de Cavalier à la Tour du Billot…

 

[5] Fusiliers, grenadiers, dragons appartenant à de nombreux régiments réguliers

[6] En opération de sécurisation, FT-02 préconise un ration d’un soldat pour cinquante habitants.

 
Le Chef d’escadron Xavier COMBET est officier de recrutement semi-direct. Il a servi en tant que sous-officier au 503ème RT, puis en tant qu’officier dans la livraison par air, au 1er RTP. Il a été projeté à plusieurs reprises, dans les Balkans, en Afrique ainsi qu’au Moyen-Orient. Après une affectation à l’état-major de la 1re BL, il a rejoint le Cours supérieur interarmes en 2016.
 
«Saint-Cyrien de la promotion «Général Vanbremeersch» (2001-2004), le Chef d’Escadron Etienne THÉBAULT a servi dans l’arme du Train, plus particulièrement dans les domaines de l’appui-mobilité et de l’appui-mouvement. Ayant notamment été engagé au Liban, en Guyane et plusieurs fois en Afghanistan, il est actuellement stagiaire à l’École de Guerre. »
 
Diplômé de l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr, le Chef de bataillon VUITTON a essentiellement servi au Centre d’entraînement au combat à Mailly-le-Camp et au Commandement des Forces Terrestres à Lille. Il est actuellement en scolarité à l’École de Guerre.
 

Sources :

 

  • Philippe Joutard, «Les Camisards», 1973
  • Jean Cavalier, Mémoires sur la guerre des Camisards, ed. F. Puaux, 1973
  • Marianne Carbonnier-Burkard, Comprendre la révolte des Camisards, 2008

PIA 3.3.2 Directive interarmées sur l’emploi de la force dans le cadre des missions intérieures, hors états d’exception (milieu terrestre) N°D-10- 00-

002077/DEF/EMA/EMP.1/NP du 23 novembre 20 10

  • Engagements terrestres sur le territoire national N°143/DEF/CICDE/ DR du 31 août 2011
  • Emploi des armées sur le TN : Doctrine interarmées DIA-3.60 EATN (2016) N°130/DEF/CICDE/NP du 28 juin 2016
  • Instruction ministérielle relative à l’engagement des armées sur le territoire national en cas de crise majeure N° 10100/SGDSN/PSE/PPS/CD du 3 mai 2010
  • Conditions d’emploi des armées lorsqu’elles interviennent sur le territoire national pour protéger la population Rapport au parlement Mars 2016
  • Contre-insurrection : Doctrine interarmées DIA-3.4.4(A) COIN (2013) N° 064/DEF/CICDE/NP du 15 avril 2013
  • Organisation territoriale interarmées de défense : Publication interarmées PIA-3.35(A) OTIAD (2012) N° D-12-002694/DEF/EMA/EMP.3/NP du 20 avril 2012, amendée le 15 novembre 2012

Du fondement des forces morales

Du fondement des forces morales

Par le Chef d’escadrons Evrard Guérin – Cahiers de la pensée mili-Terre –
Saut de ligne


L’armée de Terre fait face aujourd’hui à un durcissement de ses engagements avec une  radicalisation de la violence armée conduite par un ennemi irrégulier. Pour l’auteur, ce sont les forces morales de ses soldats qui comptent pour l’emporter ou résister sur la durée. Cultiver ses forces morales, c’est donc développer l’aptitude d’une armée à donner confiance à sa troupe et à faire face à l’adversité.

La supériorité technologique des forces armées israéliennes face aux milices du Hezbollah aurait dû permettre en 2006 une écrasante victoire de l’État israélien face à son adversaire. De nombreux facteurs propres à l’évolution de l’armée israélienne expliquent cette situation paradoxale. Elle illustre surtout que malgré les progrès continus de la science, l’homme reste «l’instrument premier du combat»[1].

 

La force morale, une donnée individuelle

La force d’une armée dépend d’abord de la valeur des individus qui la composent et de leur propre force morale. Si le soldat n’a pas confiance en ses propres capacités, comment imposera-t-il sa volonté à l’adversaire?[2] La force morale du soldat réside dans la confiance qu’il a en lui. L’armée de Terre a développé une pédagogie particulière, la pédagogie participative par objectif (PPO)[3] pour instruire ses soldats et leur faire prendre conscience de leurs aptitudes. Tout au long de la vie militaire, l’armée de Terre cherche à développer chez le soldat son goût de l’effort, du dépassement de soi et du courage.

Cet état d’esprit est renforcé par un entraînement physique conséquent. La rusticité et l’endurance sont davantage recherchées que la force physique pure. Ses qualités permettront au soldat de résister et de surmonter des conditions climatiques éprouvantes comme des situations difficiles. Les engagements des forces françaises en Afghanistan tout comme les combats récents dans l’Adrar des Ifoghas montrent bien cette nécessité. De même, le passage des soldats en centres d’aguerrissement ou en centres commando contribue à ce processus d’élaboration des forces morales, en forgeant le caractère du soldat et du chef.

La confiance s’appuie ensuite sur la compétence, car le soldat est avant tout un professionnel entraîné[4]. La préparation opérationnelle des unités engagées en opérations extérieures commence toujours par le plus petit échelon. Chaque soldat se doit de maîtriser les fondamentaux du combattant[5] et les spécialités auxquelles il a été formé. L’esprit combattant d’un soldat est décuplé par la maîtrise de ses savoir-faire militaires. L’ennemi peut aussi être découragé par la certitude d’avoir face à lui des soldats entraînés qui lui imposeront leur «tempo» sur le champ de bataille.

La supériorité ressentie par le combattant et son moral seront aussi renforcés par la qualité de l’armement, de son équipement et du système d’armes qu’il sert. La puissance technologique des armées modernes contribue aussi à la confiance du combattant et à l’effroi de son adversaire[6]. La supériorité technologique permet de prendre l’ascendant sur l’adversaire. L’apparition du char d’assaut lors de la Première Guerre mondiale a eu un effet dévastateur sur le moral des troupes allemandes et a raffermi l’espoir de victoire pour les soldats des troupes alliées[7].

«Une armée cesse d’être efficace quand elle n’est plus qu’une somme de soldats» (Antoine de Saint-Exupéry)

La force morale d’une armée n’est pas uniquement la somme des forces morales individuelles. Elle s’appui aussi sur la force de la confiance collective, celle placée dans le groupe au sens large. Cette synergie positive influera fortement sur l’efficacité opérationnelle du groupe. La confiance collective de ses membres s’acquiert par la vie en commun. Depuis la formation initiale du soldat, l’armée de Terre s’attache à faire prendre conscience à chacun de ses membres de la nécessité de l’esprit de groupe et de l’entraide. La camaraderie joue un rôle clé sur le champ de bataille[8]. Outre la nécessité de s’entraîner pour entretenir les compétences techniques, le processus de mise en condition avant projection (MCP) développé par l’armée de Terre avant chaque déploiement offre l’avantage de travailler en interarmes avec ceux qui partageront le même mandat. Les soldats se découvrent les uns les autres et prennent alors conscience de leur complémentarité, de leur interdépendance et des moyens mis en œuvre à leur profit (appuis et soutiens) pour remplir la mission. Les soldats ont alors conscience d’appartenir à un groupe plus vaste, où chacun a son rôle à jouer. Ils ont la certitude de pouvoir compter les uns sur les autres et ils se font confiance.

La solidarité et la cohésion d’une troupe ne naissent cependant pas spontanément, elles sont toujours l’œuvre du chef. Au sein de la 2ème DB, l’amalgame d’une poignée de membres des Forces françaises libres avec des soldats de l’armée d’Afrique, des engagés et des appelés d’Afrique du Nord est à porter au crédit de son chef, le Général Leclerc[9]. L’âme et le moral de cette unité sont son œuvre directe. Conscient de cet état de fait, l’armée de Terre s’attache donc à former ses cadres pour en faire des chefs compétents et soucieux de leurs hommes. Cela permettra de créer la confiance mutuelle entre chefs et subordonnés, qui est aussi un élément clé de l’efficacité opérationnelle et du moral d’une troupe[10].

De plus, la vertu de l’exemple du chef permet de décupler les forces morales de ses subordonnés. Fidèle à sa devise «Ne pas subir», le Général de Lattre, arrivant en Indochine en 1951, releva le moral du corps expéditionnaire français et assura un sursaut militaire face au Vietminh en 1951. Ainsi, de la confiance dans le chef naît la fraternité d’armes, qui engendre l’esprit de sacrifice, la loyauté et le courage sur les champs de bataille[11].

La culture d’armes favorise l’intégration du soldat ou des différentes unités dans le groupe, et renforce la confiance mutuelle et le sentiment d’appartenance. Elle vient parachever la cohésion des membres de l’unité. Elle permet l’émergence de l’esprit de corps, qui est un pilier des forces morales. Cette adhésion volontaire à une histoire, une culture et des valeurs communes pousse chacun à donner le meilleur de lui-même. Elle produit une confiance accrue, qui est un adjuvant à l’efficacité opérationnelle[12]. Toutes les troupes d’élite ont développé un esprit de corps très poussé.

 

L’importance de la cause défendue, du cadre d’emploi des armées et de leur reconnaissance dans la société

La légitimité de l’action est un élément clé pour assurer la force morale d’une armée. Le sentiment du bien-fondé de la cause ou de l’idéal est un puissant adjuvant moral. Elle permet la confiance dans l’esprit de la mission et justifie le sacrifice ultime si nécessaire. Ce sentiment est par ailleurs exacerbé lorsque la patrie est directement menacée. Le sursaut et la victoire de la bataille de la Marne en septembre 1914 s’expliquent en partie par ces circonstances exceptionnelles.

A contrario, le moral des troupes engagées sous mandat de l’ONU en Bosnie ne fut pas au beau fixe au début, avec une mission aux contours flous («le maintien de la paix»), une relative impuissance des casques bleus (ne pas faire usage de son arme) et la lourdeur de l’organisation onusienne. Les armées ont besoin d’un cadre d’emploi clair fixé par le politique, avec des moyens pour agir. Sans ces conditions, le soldat n’accepte pas les risques encourus et il se sent mal employé. Le changement de politique en 1995 sous l’impulsion du président de la République, Jacques Chirac, avec la reprise du pont de Verbandja et la modification du mandat de la FORPRONU, raviva ainsi la force morale des troupes françaises.

Le soldat puise aussi sa force morale du soutien de la nation et de ses représentants. L’importance du lien armée-nation qui contribue à unir les Français et leurs armées a bien été prise en compte. La reconnaissance des spécificités du métier militaire et de ses contraintes par leurs concitoyens donne l’assurance aux soldats que leur sacrifice ne sera pas vain. Le projet de loi de programmation militaire 2014-2019 va dans ce sens en cherchant, par exemple, à protéger les militaires contre une judiciarisation excessive de leurs actions. Si la nation ne soutient plus son armée, cette dernière ne peut plus vaincre. Les États-Unis d’Amérique en ont fait l’amère expérience avec la guerre du Vietnam, où le peuple américain exprima son désaccord par des mouvements contestataires de grande ampleur.

Les forces morales d’une armée reposent donc sur une alchimie particulière entre les forces morales de l’individu, de l’entité militaire, de la société et de ses gouvernants. En agissant sur ces quatre piliers, les armées disposent d’un moyen supplémentaire conséquent pour améliorer l’efficacité opérationnelle de leurs forces et répondre aux défis de demain. Aujourd’hui, plus qu’hier, la puissance repose sur des capacités et la volonté de les utiliser. Nos capacités militaires restent encore de tout premier ordre. Mais, dans une société hédoniste et individualiste où la mort est bannie, notre volonté, c’est-à-dire nos forces morales, doit être l’objet de toute notre attention.

 

[1] Colonel Ardant du Picq, «Études sur le combat», Économica – Paris, 2004

[2] Carl von Clausewitz, «De la guerre», Minuit –  Paris, 1959

[3] cf TTA 193 Manuel de pédagogie militaire

[4] «La plus grande des immoralités est de faire un métier que l’on ne sait pas!» Napoléon 1er

[5] Notamment le tir avec son arme et le secourisme au combat.

[6] Ernst Jünger, «Orages d’acier», Le livre de poche –Paris, 1989: «Derrière nous, l’énorme vacarme ne faisait que croître, bien qu’une aggravation parût impossible. Devant nous, une muraille de fumée, de poussière et de gaz, impénétrable au regard, s’était dressée. Des inconnus couraient à travers la tranchée, nous hurlant à l’oreille des injections joyeuses. Fantassins et artilleurs, sapeurs et téléphonistes, Prussiens et Bavarois, officiers et hommes de troupes, tous étaient subjugués par la violence élémentaire de cet ouragan igné et brûlaient de monter à l’assaut, à 9h40». p. 301

[7] Michel Goya, «L’invention de la guerre moderne», Tallandier – Paris, 2014, chapitre 10

[8] Dans «Anatomie de la bataille», John Keegan montre que lors de la bataille de la Somme en 1916, la cohésion et la solidarité des soldats britanniques des bataillons de l’armée de «Kitchener» leur permirent de continuer de combattre et d’avancer malgré de terribles pertes.

[9] Erwan Bergot, «La 2ème DB», Presse de la cité, Paris, 1995

[10] Brice Erbland, «Dans les griffes du tigre», Les belles lettres – Paris, 2013

[11] Ernst Jünger, «Orages d’acier», Le livre de poche – Paris, 1989: «Quand je demandai des volontaires, j’eus la surprise de voir – car nous étions tout de même à la fin de 1917 – se présenter dans presque toutes les compagnies du bataillon près des trois quarts de l’effectif». p. 243

[12] Claude Barrois, «Psychanalyse du guerrier», Hachette, collection Pluriel – Paris, 1993: «Le groupe devient souvent la vraie patrie au nom de laquelle chacun est prêt à tuer ou à mourir».