Une brève histoire des Troupes de marine

Une brève histoire des Troupes de marine

par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 30/08/2020

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Destinées aux opérations amphibies et outre-mer, les Troupes de marine ont été, et sont toujours, de tous les combats de l’armée française. Tour à tour fusiliers marins et soldats de ligne, mais toujours voyageurs, Marsouins et Bigors forment le premier corps d’intervention de la France depuis quatre siècles.

La première armée de marine

Les Troupes de marine (TDM) sont nées de la volonté du cardinal de Richelieu de doter la flotte de sa propre armée, afin de protéger ports et arsenaux, mais aussi d’assurer le service des armes à bord des vaisseaux de ligne qui apparaissent alors. Il crée donc, en 1622, avant les Royal Marines britanniques et bien sûr les Marines américains, les premières « compagnies de la mer » associant fusiliers et canonniers au sein de petites unités d’une centaine d’hommes intégrés dans des corps aux noms changeants. 

D’emblée cette force rattachée à la marine se trouve tiraillée entre les besoins contradictoires de la flotte, des colonies et de l’armée. L’armée a besoin de soldats, la marine préfère investir dans les navires et marins. Quant au « service des colonies », il est initialement le fait des armées des compagnies à charte et des milices locales. Les « compagnies de la mer » sont donc régulièrement dissoutes puis reconstituées lorsqu’on s’aperçoit que le combat, qu’il soit à bord ou à terre dans les colonies ne s’improvise pas. La France est ainsi incapable de défendre les Indes et le Canada faute d’une véritable « capacité de projection ».

Tirant les leçons des errements de la guerre de Sept Ans (1757-1763), on organise en 1772 un solide corps royal de la marine regroupant huit régiments stationnés dans les ports et on les équipe des premières tenues bleues avec une ancre sur les boutons. Cette première armée de marine disparaît finalement dans la tourmente des guerres de la révolution et, après Trafalgar (1805), ses fantassins et artilleurs combattent dans les rangs de la Grande Armée.

La nouvelle armée de marine

Après maints atermoiements depuis 1822, l’ordonnance du 14 mai 1831 reforme les nouvelles Troupes de marine avec la formation des deux premiers régiments d’infanterie de marine (RIM) à 30 compagnies, un troisième étant ajouté en 1838. Il est formé également un régiment d’artillerie de marine, porté en 1840 à 40 batteries. Ce sont donc des régiments considérables qui présentent la particularité d’être présents simultanément sur plusieurs continents. Le 3e RIM est ainsi présent simultanément à Toulon, à Cayenne, au Sénégal et sur l’île Bourbon (Réunion). En 1845 enfin, la vocation interarmes s’étoffe avec la naissance de la cavalerie de la marine avec la création d’un escadron de spahis au Sénégal. C’est à cette époque que les fantassins de marine désormais dispensés du service de bord pendant les traversées sont comparés par les marins aux marsouins qui suivent les navires en quête de nourriture. Quant aux artilleurs désormais attachés aux batteries côtières, ils sont comparés à petits coquillages fixés aux rochers et deviennent des bigors, diminutifs de bigorneaux, à moins que cela vienne du vieil ordre « bigues dehors » de mise en batterie au temps de la marine à voile.

Les troupes de marsouins et bigors sont plus qu’ailleurs encadrées par des officiers issus du rang ou du corps des sous-officiers, mais aussi formés dans les écoles de l’armée, à Saint-Cyr ou Polytechnique — où ils occupent le fond des classements jusqu’aux années 1880. Il ne fait pas bon trahir l’armée en allant servir la marine et puis le service outre-mer est éprouvant. La troupe formée de volontaires souvent issus des milieux les plus pauvres est jugée de mauvaise qualité. Il s’y forme cependant une culture très particulière, revendiquant l’origine très populaire de ses membres avec des traditions à faire pâlir les ligues de vertu jusqu’à aujourd’hui, mais aussi le goût du voyage et de l’aventure. L’attachement à cette communauté particulière coincée entre les marins et les « biffins » (« chiffons ») de l’armée métropolitaine est très fort, plus qu’à des régiments où on ne fait que tourner.

Cette communauté est petite, 16 000 hommes au total, est de toutes les expéditions de la monarchie de Juillet, du Mexique en 1838 à la guerre franco-tahitienne de 1844 en passant par la prise de Tanger en 1844 ou les débarquements dans l’océan Indien. Après une interruption lors de la IIe République, le Second Empire renoue avec l’aventure coloniale et un quatrième RIM est formé en 1854. Les cadres sont par ailleurs déployés dans les quelques troupes indigènes qui commencent à se former.

Les expéditions de la marine (désormais à vapeur) reprennent : les marsouins s’emparent de la Nouvelle-Calédonie en 1853, débarquent à Canton en 1857 puis au Liban en 1860. Surtout, la Marine conquiert la Cochinchine de 1858 à 1860. Les Troupes de marine participent aussi au long siège de Puebla au Mexique en 1863 et aux guerres en Europe. On les retrouve ainsi face à l’armée russe en 1854, en Crimée et dans la Baltique. Pendant la guerre de 1870, marsouins et bigors sont regroupés dans la division bleue du général de Vassoigne, qui s’illustre à Bazeilles (près de Sedan) par sa résistance acharnée — exploit qui devient en 1952 le fait d’armes fédérateur des TDM, célébré tous les ans (pour un excellent résumé voir ici).

Après 1870, les TDM sont pourtant à nouveau sur la sellette : la priorité est en effet à la préparation de la « revanche » sur le continent européen, et la nouvelle république se méfie des troupes professionnelles, toujours susceptibles de fomenter un coup d’État. C’est pourtant cette nouvelle république qui se lance au début des années 1880 dans la conquête coloniale et pour cela les marsouins sont indispensables. Le combat n’est plus sur mer, ni sur les côtes. La France envoie quelques officiers de marine, comme Borgnis-Desbordes, Archinard, Lamy ou Largeau s’emparent de territoires immenses en Afrique avec des colonnes de quelques centaines d’hommes seulement.

Il y a aussi les grandes expéditions, comme celles de Tunisie en 1881, du Tonkin à partir de 1883 et de Madagascar en 1894. Les 15 000 marsouins et bigors dispersés dans le monde sont insuffisants pour cela et il faut faire appel à l’armée métropolitaine. Outre que le ministère de la guerre est réticent à ce détournement de ressources, on s’aperçoit que les pertes par maladies sont considérables parmi les appelés venant directement de France, presque 6 000 à Madagascar en 1895 pour seulement 25 morts au combat. Le principe est alors acquis de ne plus envoyer outre-mer que des soldats engagés ou des volontaires acclimatés.

Volontariat et métissage

La fin du XIXe  siècle est donc marquée par plusieurs évolutions. Il est décidé de renforcer les effectifs des TDM tout en ne faisant appel qu’à des volontaires. Le nombre de régiments d’infanterie de marine en métropole est doublé et on en forme dix autres dans l’Empire. C’est un échec, les volontaires s’avérant insuffisamment nombreux pour les armer. Après des années de tergiversations, on se décide enfin, par la loi du 5 juillet 1900, après 102 projets avortés, à retirer les TDM à la marine pour en faire « l’armée coloniale » placée sous la double tutelle des ministères de la Guerre et des Colonies, en fonction du stationnement des troupes.

Un corps d’armée colonial de deux divisions est même formé en métropole et intégré dans les plans de mobilisation de l’armée avec ses 30 000 marsouins et bigors. Ses unités sont à recrutement métropolitain mixte, volontaires et appelés, mais seuls les premiers peuvent servir outremer. Simultanément, pour le service des colonies, on fait de plus en plus appel aux troupes indigènes, sous l’appellation de spahis et surtout de « tirailleurs », sénégalais, annamites, tonkinois ou malgaches. Les tirailleurs sénégalais — venant de moins en moins du Sénégal — passent ainsi de 6 600 en 1900 à 31 000 en 1914. Ces bataillons prévus à l’origine pour le contrôle de leur propre territoire deviennent vite une réserve opérationnelle qui est engagée au Maroc à partir de 1907, avant peut-être la métropole comme le propose Charles Mangin en 1910, dans La Force noire.

On théorise aussi de nouvelles méthodes. En 1899, Joseph Gallieni publie un Rapport d’ensemble sur la pacification, l’organisation et la colonisation de Madagascar, où il expose son expérience de résident-général. Reprenant des méthodes déjà appliquées au Tonkin mais dont l’origine remonte sans doute jusqu’à l’occupation de l’Aragon par Suchet en 1808, via Bugeaud, puis Faidherbe, Gallieni exprime l’idée que «le soldat ne doit pas se borner à l’action militaire», mais œuvrer à la mise en valeur du territoire qu’il occupe afin de démontrer clairement les bienfaits de la présence française et créer ainsi un cercle vertueux. La méthode n’est pas exempte de brutalité lorsque des résistances se présentent, mais à l’inverse des « Soudanais » qui ont conquis l’Afrique occidentale, elle s’accompagne de séduction. Cette approche empathique avec le milieu constitue depuis un élément fondamental et particulier de la culture des TDM.

Dans les guerres mondiales

Lorsque la guerre commence, l’armée coloniale en métropole est forte d’un corps d’armée de deux divisions d’infanterie coloniale (DIC) soit environ 30 000 hommes. Ces deux divisions sont suivies de cinq autres et d’un deuxième corps d’armée. Les bataillons de tirailleurs y sont intégrés progressivement à partir de septembre 1914 et ils sont plus de 70 à la fin de 1915. Contrairement à la légende, ces bataillons ne sont pas plus engagés que les autres et leurs pertes au combat sont inférieures à la moyenne des troupes métropolitaines. Il est vrai que les tirailleurs ont surtout été engagés après les combats les plus meurtriers, ceux de 1914, et qu’ils souffrent plus en revanche du climat et des maladies. On prend donc l’habitude de les retirer du front les mois d’hiver. À la fin de la guerre, les troupes coloniales de toutes origines représentent environ 10 % des forces combattantes françaises, avec une forte concentration dans le front des Balkans et même en Ukraine en 1919 où des bataillons de tirailleurs affrontent avec succès des troupes russes bolcheviques.

On découvre à cette occasion que ces troupes professionnelles sont plus fiables que les troupes d’appelés métropolitains qui ne comprennent pourquoi ils combattent aussi loin de la patrie et alors que celle-ci n’est plus menacée. C’est après le risque des maladies tropicales, le deuxième argument pour ne plus engager hors des frontières que des soldats professionnels. Or, les expéditions sont nombreuses jusqu’en 1927, on retrouve donc l’armée coloniale sur tous les fronts, en Rhénanie, en Silésie, en Syrie et surtout au Maroc pendant la guerre du Rif de 1921 à 1926. On conserve aussi l’idée d’un corps à double mission de garde de l’empire et de réserve métropolitaine. Lors de la mobilisation de 1939 et jusqu’en juin 1940, ce sont neuf divisions coloniales qui sont formées. Avec un total de 500 000 hommes, les troupes coloniales atteignent alors leur sommet. Elles se battent avec courage, perdent 20 000 hommes, obtiennent quelque un des rares succès de l’armée française notamment au nord de Lyon, mais n’empêchent pas le désastre. Les tirailleurs sénégalais ont payé cette fois un tribut plus lourd que les autres dans les combats et sont victimes du racisme allemand.

Comme les autres corps, l’armée coloniale se retrouve ensuite très divisée. Avec l’application de l’armistice, il ne reste plus que trois régiments en métropole, l’Indochine est occupée par les Japonais et l’Afrique occidentale reste fidèle à Vichy. Ce sont finalement dans les provinces les plus éloignées de l’empire, dans l’Afrique-Équatoriale française et dans le Pacifique, que sont formés les contingents les plus importants de la France libre. Par habitude de l’autonomie, mais sans doute aussi parce que la culture de l’armée coloniale s’accorde mal avec les idées fascistes et racistes de l’envahisseur et des collaborateurs de Vichy, les coloniaux forment le gros des volontaires de la France libre.

Les bataillons de marche intègrent la force du colonel Leclerc au Tchad ou les brigades françaises libres combattant avec la 8e armée britannique. Trois bataillons de marine combattent ainsi à Bir Hakeim en mai 1942 aux côtés de la Légion étrangère. Avec la réorganisation de 1943, ces premières forces forment le noyau dur de la 1ère division française libre et de la 2e Division blindée de Leclerc tandis qu’une nouvelle grande unité, la 9e DIC, est formée. La coloniale participe ainsi largement à la libération de la France et à la campagne en Allemagne. Presque tous les régiments actuels des TDM, à l’exception des parachutistes (sauf le 1er RPIMa, héritier des Special Air Service français) sont issus de cette armée de la libération. Sur les six corps de l’armée de Terre faits « compagnons de la Libération », six sont de l’armée coloniale.

Tout de suite après la fin de la guerre, les troupes coloniales sont au premier rang de la réaction aux premiers mouvements d’indépendance à Madagascar et surtout en Indochine. Le corps expéditionnaire qui y débarque en octobre 1946 avec un groupement de la 2e DB, la 9e DIC et la 3e DIC, est composé pour 80 % de coloniaux. Aux côtés de l’armée d’Afrique et des volontaires métropolitains, les coloniaux fournissent un certain nombre d’unités de combat, notamment, à partir de 1948, les huit nouveaux groupements de commandos coloniaux parachutistes (GCCP, devenus ensuite Bataillon parachutiste coloniaux).

Leur action principale est cependant une action de présence dans les postes, les montagnes ou les écoles avec les forces locales, les indigènes ou de l’armée nationale vietnamienne. À la confluence de l’héritage de Gallieni et des méthodes de contrôle du Vietminh, des officiers y développent une école de pensée de la « guerre révolutionnaire » avant de basculer en Algérie. L’Algérie est par définition le territoire de l’armée d’Afrique et les « colos », 80 000 hommes, y interviennent pour la première fois. Ils y mettent en œuvre, en particulier sous le commandement du général Salan, de 1956 à 1958, diverses théories de pacification centrées sur la séduction et le contrôle de la population civile arabe. Ces idées s’opposent aux méthodes initiales plus répressives ou ensuite plus conventionnelles comme celle du général Challe (où s’illustrent à nouveau les quatre régiments parachutistes coloniaux). Elles échouent tout autant à trouver une issue favorable au conflit.

Le retour des Troupes de marine

La fin de l’empire ne signifie pas pour autant la fin de cette armée qui abandonne son qualificatif de « coloniale » par un décret d’avril 1958 pour devenir d’« outre-mer » puis définitivement et à nouveau « Troupes de marine » à partir de 1961. Même si les « colos » sont désormais majoritairement en métropole, le service outre-mer demeure, il est même reconnu par la loi du 20 décembre 1967 comme leur «vocation principale», qui justifie de conserver le statut d’« arme » et donc aussi l’autonomie de gestion du personnel.

Dans les DOM-TOM, ce service outre-mer prend la forme de troupes de souveraineté, mais aussi avec Service militaire adapté (SMA), c’est-à-dire une formation professionnelle encadrée par des militaires. De manière plus originale, il s’exerce aussi par une présence dans les anciennes colonies africaines qui se concrétise par des conseillers, des bases permanentes et des forces d’intervention venues de métropole. Ce service outre-mer prend finalement une extension imprévue à partir de 1969 lorsqu’il faut mener une campagne de contre-insurrection au Tchad, puis lorsque les interventions se multiplient à partir de la fin des années 1970, en Afrique toujours, mais aussi au Liban ou en Nouvelle-Calédonie ou dans le Golfe en 1990. Pour satisfaire les besoins en troupes d’intervention, on professionnalise sept régiments et la 9e division d’infanterie de marine est reformée en 1976.

La fin de la guerre froide et la décision, en 1996, de professionnaliser entièrement les forces armées françaises entraînent la fin de la distinction entre armée métropolitaine et armée d’outre-mer. L’existence des troupes de marine est une nouvelle fois menacée. Un projet court un temps d’un nouveau rattachement à la marine. S’il n’est pas suivi d’effet, les « colos » jouent de cette tradition pour réinvestir les opérations amphibies. Les TDM sont finalement peu affectées par les restructurations. Logiquement on ne dissout pas des régiments déjà professionnels et les régiments d’appelés sont souvent des « Compagnons de la Libération » et donc alors intouchables pour le président Chirac. Paradoxalement, le poids des troupes de marine tend ainsi à augmenter en métropole alors qu’il se réduit outre-mer où les bataillons deviennent des unités cadres accueillant des compagnies tournantes venues de toute l’armée de terre. Surtout, les Troupes de marine et la Légion étrangère n’ont plus le monopole presque exclusif des opérations extérieures. Pour autant, les marsouins sont encore très engagés. Plus du tiers des soldats français tombés en opération depuis 1962 portaient une ancre de marine alors qu’ils ne représentent, avec 18 000 hommes et femmes, que 15 % des effectifs de l’armée de Terre.

Les Troupes de marine françaises constituent ainsi une structure atypique assez différente des unités de « marines » des autres armées. Si elles ont une compétence pour les opérations amphibies, leur cœur de métier reste l’intervention au loin et au milieu de populations étrangères avec une appréhension toujours globale des problèmes. Les marsouins et bigors sont plus que jamais les soldats voyageurs de la France.

Centre d’étude d’histoire de la défense, Les troupes de marine dans l’armée de terre, un siècle d’histoire 1900-2000, Lavauzelle, 2004.

Collectif, De Bizerte à Sarajevo : Les troupes de marine dans les opérations extérieures de 1961 à 1994, Lavauzelle, 2004.

Christian Benoit, Antoine Champeaux, Éric Deroo, Maurice Rives, Des Troupes coloniales aux Troupes de marines : Un rêve d’aventure 1900-2000, Lavauzelle, 2000.

Collectif, Les troupes de marines, 1622-1984, Lavauzelle, 2000.

Erwan Bergot La Coloniale : Du Rif au Tchad (1925-1980), Presses de la Cité (1982)

20 février 1918, une opération “commando” française géante en Lorraine

20 février 1918, une opération “commando” française géante en Lorraine

 

Par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 5 août 2020

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La plus grande opération « commando », le terme n’est évidemment pas d’époque, de l’histoire militaire française a probablement eu lieu en février 1918 en Lorraine. Elle est remarquable et donc largement ignorée de l’historiographie française.

Tout commence le 16 janvier, lorsque le général commandant la 8e armée française ordonne de réaliser un coup de main au nord du bois de Bezange. Un coup de main est une opération dite de va-et-vient, c’est-à-dire sans occupation du terrain et visant généralement à rechercher du renseignement à l’intérieur même des lignes ennemies. L’hiver 1917-1918, c’est un peu la « drôle de guerre » de 1939-1940 puisqu’on attend les offensives allemandes, à cette différence près qu’en 17-18 on s’y prépare intensivement. On travaille, on s’entraine, on innove, beaucoup plus qu’en 1939. L’hiver 1918 est en particulier l’occasion d’une intense bataille du renseignement, du côté allemand pour tromper l’ennemi et en même temps sonder ses défenses, du côté allié pour déterminer le point d’application de l’effort allemand. Le coup de main est dans les deux cas un instrument privilégié de cette lutte et on assiste ainsi à une petite guerre de corsaires le long du front.

C’est dans ce cadre que la 8e armée cherche à savoir ce qui se passe dans la région de Bezange, et si possible d’entraver les éventuels préparatifs allemands. Dans le même temps, cette opération devra servir d’expérimentation de nouvelles méthodes d’attaque par surprise, assez proches de celles qu’ont déjà développées les Allemands. La mission est confiée à la 123e division d’infanterie pour un début d’opération un mois plus tard. Il n’est pas évident que l’on soit capable aujourd’hui de faire plus court au regard de tous les moyens engagés.

L’objectif choisi est le plateau des Ervantes, juste au nord du village de Montcel-sur-Seille à 22 km au nord-est de Nancy. On ne parle pas encore comme cela mais l’« effet majeur » est de parvenir à « nettoyer » ce carré d’environ 2 km sur 2 en deux heures, avant l’organisation par l’ennemi d’une contre-attaque importante.

L’objectif est très solidement tenu, aussi va-t-on privilégier d’abord une infiltration par la route qui mène à Sarreguemines par un ravin, zone plus faible, se retrouver ainsi à l’intérieur du dispositif ennemi au sud-est de l’objectif et obliquer ensuite à 45 degrés en direction du nord-ouest. C’est une manœuvre complexe mais qui permet d’éviter la zone de défense la plus dure et de progresser ensuite latéralement à l’intérieur des lignes parallèles ennemies.

Une fois l’idée de manœuvre définie, on procède à la « génération de forces ». L’attaque sera le fait de trois groupements formés chacun autour d’un bataillon d’infanterie, de détachements du génie pour franchir la rivière Loutre au début de l’action puis pour appuyer l’attaque avec les sections de lance-flammes Schilt. Parmi ces trois groupements, deux centrés autour du 411e Régiment d’infanterie sont chargés du nettoyage de la zone cible pendant que le troisième, provenant surtout du 6e RI, les couvrira face à l’est.

Les appuis sont fournis par un total de 352 pièces, dont 180 lourdes. C’est une proportion évidemment considérable, presque un canon pour 5 à 10 soldats à l’attaque. L’artillerie de l’époque est en fait aéroterrestre, puisqu’elle ne peut fonctionner sans moyens aériens. Trois escadrilles sont donc réunies pour assurer l’observation des tirs et deux escadrilles de chasse pour la domination du ciel et la protection des observateurs. La division engage également son escadrille d’infanterie. Celle-ci est chargée de l’observation et du renseignement en avant de l’infanterie à l’attaque, en marquant par exemple au fumigène les positions de défense repérées, ou mitraillant l’ennemi à découvert.

Quatre ans plus tôt seulement, tout ce qui est décrit là aurait relevé de la pure science-fiction. L’artillerie ne tirait que sur ce qu’elle voyait directement comme pendant les guerres napoléoniennes. En 1918, elle peut tirer relativement précisément à plusieurs dizaines de kilomètres. Elle peut même le faire sur simples calculs sans passer par de longs réglages préalables, ce qui excluait toute surprise.

Pour cette opération, on lui demande d’abord de neutraliser les batteries ennemies, d’aveugler ses observatoires, de détruire certains points clés et de créer des brèches sur les défenses de la rivière Loutre afin de faciliter la pénétration. Puis, lorsque l’attaque sera lancée de créer deux boites de protection. Une boite est un carré d’obus, dont trois côtés sont des barrages fixes empêchant l’ennemi de pénétrer à l’intérieur ou de s’en échapper. Le quatrième est le barrage mobile qui protège les fantassins à l’attaque par un mur d’obus et effectue ensuite une série de bonds, en général de 100 mètres toutes les trois minutes. Pour assurer le coup, on décide même de faire deux barrages mobiles, un avec des percutants devant les fantassins français, ce qui procure l’avantage de faire un écran de poussière, et un plus loin avec des fusants éclatant donc dans le ciel. Il y aura donc une première boite pour protéger la pénétration dans le ravin et une deuxième dans la foulée et sur des angles totalement différents pour l’attaque du plateau.

Pour assurer encore plus le coup, on réunit aussi un groupement de 200 mitrailleuses qui appuieront l’infanterie à l’assaut en tirant au-dessus d’elle. C’est une innovation que l’on a empruntée au corps d’armée canadien. Elle consiste à faire tirer sur ordre une grande quantité de mitrailleuses à angle maximum de façon à envoyer des dizaines de milliers de projectiles sur une zone que l’on veut interdire à plusieurs kilomètres. Le froissement des balles dans l’air, au-delà de la vitesse du son, donne l’impression aux combattants à l’assaut d’être à l’intérieur d’un tambour.

Il faut imaginer à ce stade le degré de sophistication nécessaire pour parvenir à faire tout cela et le coordonner harmonieusement.

Et puis, il y a l’infanterie. Il faut oublier les attaques en foule courant de manière désordonnée que l’on voit dans les films sur la Première Guerre mondiale, la scène d’ouverture d’Au revoir là-haut par exemple. L’infanterie de 1918 et déjà bien avant en fait, c’est de la mécanique. Pas de foule, mais des sections nettement séparées. Chaque section est elle-même partagée deux, bientôt trois, « groupes de combat » ou « demi-sections », d’une quinzaine d’hommes répartis en deux escouades commandées par des caporaux. Une escouade est organisée autour d’un fusilier, porteur du fusil-mitrailleur, l’arme principale (mauvaise, mais c’est une autre histoire). Le fusilier coordonne son action de tir de saturation avec des grenadiers à fusils protégés autour d’eux par les grenadiers-voltigeurs qui combattent au fusil ou à la grenade. On est beaucoup plus près d’un combat relativement lent et méthodique que de la ruée. La norme est alors d’avancer au rythme d’un barrage roulant, c’est-à-dire à environ 2 km/h.

Toute cette force, l’équivalent d’une brigade moderne, se met en place au dernier moment sur des positions préparées, organisées, fléchées, avec éventuellement des plans de tir déjà calculées, et dans la plus totale discrétion. La surprise sera totale.

Le 20 février au matin, l’opération débute par les escadrilles qui chassent les ballons et les avions ennemis, ce qui, avec les fumigènes sur les observatoires rend l’artillerie ennemie aveugle. A 7h30, le groupement d’artillerie ouvre le feu. Toutes les missions préalables de l’artillerie sont réalisées sept heures plus tard.

À 14 h 30, les deux compagnies du 4e régiment du génie se lancent sur la rivière Loutre et protégées par les appuis, mettent en place 43 passerelle en moins d’une heure sur deux zones de franchissement. Dans la foulée, les deux premiers bataillons franchissent, le troisième un peu plus tard. La première « boite » se met en place.

Comme souvent la défense ennemie se manifeste presque exclusivement par des tirs de mitrailleuses. Ils sont violents. Un bataillon est obligé d’aborder la première ligne allemande en rampant. Mais une fois celle-ci abordée les choses vont très vite. Comme souvent là encore, il y a peu de combats dans les tranchées, l’ennemi s’est replié ou se rend surtout s’il est surpris dans un abri. Le combat retardateur est mené par les points d’appui de mitrailleuses lourdes à la « surface » au-dessus des tranchées, ou à la mitrailleuse légère dans les boyaux longs et à la grenade sur les courts.

A ce moment-là, c’est plutôt le barrage d’artillerie français qui gêne la progression. Un chef de section, le sous-lieutenant Gouraud prend l’initiative de le franchir pour attaquer seul à la grenade une position de mitrailleuses, qu’il capture. De leurs côtés, les mitrailleurs du bataillon abattent deux avions allemands. La progression dans le ravin est rapide.

La bordure de la zone cible est atteinte vers 16 heures. Protégés par la deuxième boite, les six compagnies alignées des deux bataillons progressent inexorablement le long de leur axe chacune sur un front de 300 mètres de large pour 2 000 de profondeur. Les sections de tête, une ou deux, suivant les lignes, progressent le plus vite et fixent les positions. Les sections suivantes, les réduisent, fouillent les abris puis les détruisent au lance-flammes. Les dernières sections acheminent tués et blessés amis, prisonniers et documents ou matériels capturés à l’arrière.

Les Allemands sont totalement impuissants. Ils tentent de lancer une contre-attaque vers 17 h 15. Elle est repérée par l’aviation et neutralisée par l’artillerie et le groupement de mitrailleuses. À 17 h 45, les compagnies se replient comme prévu et sans précipitation. Les sections les plus avancées de chaque compagnie se repliant à tour de rôle à travers les sections arrières, jusqu’au point de départ.

Les 38 tués français et 67 blessés graves ont tous été ramenés dans les lignes françaises, ainsi que 357 prisonniers. Les sources allemandes parlent de la perte totale de 646 hommes dans leurs rangs. Toute la zone a été ravagée et restera neutralisée jusqu’à la fin de la guerre. On a surtout la certitude que rien ne se prépare à grande échelle de son côté, ce qui avait été envisagé un temps par l’état-major allemand. Les Français peuvent se concentrer sur Reims ou la Picardie, ce qui aura une énorme influence pour la suite des évènements.

Au bilan, dans sa conception et sa réalisation quasi parfaite, il s’agit d’une des opérations les plus remarquables de la Grande Guerre. Il faut considérer l’immensité des innovations en tous genres et de la somme de compétences qu’il a fallu accumuler, en partant de rien malgré les pertes considérables, pour passer en quelques années de la guerre à la manière napoléonienne à quelque chose qui n’a rien à envier à ce qui se fait cent ans plus tard. 

Florence Parly aux Saint-Cyriens: “Faites vivre le panache”

Florence Parly aux Saint-Cyriens: “Faites vivre le panache”

Par Philippe Chapleau – Lignes de défense – Publié le 18 juin 2020

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/

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Il est bien normal de clore la séquence “fourragère” avec quelques photos de la cérémonie de mercredi soir, aux Invalides. Une cérémonie en petit comité mais qui a eu, visiblement, du panache (photos MinArm).

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La ministre des Armées a eu des mots forts et justes destinés aux élèves-officiers présents et à tous leurs camarades restés à Guer (Morbihan) et qui ne recevront la fourragère noire et verte que le 24 juin:
Soyez intrépides. Soyez, s’il le faut, imprudent. N’allez pas croire que je vous enjoins à concourir pour décrocher le titre de « major Ours » et pour multiplier les perches à Coëtquidan – même si je reconnais bien là le panache français dont se réclament volontiers les Saint-Cyriens. Mais, tout en étant exemplaires, faites vivre le panache de vos vingt ans. S’il y a bien quelque chose que peuvent vous enseigner les histoires des Compagnons de la Libération, c’est que face à des évènements qui nous sont imposés, chacun est maître de son destin et de sa mission. Les compagnons de la Libération ont choisi la France, comme vous l’avez fait le jour où vous avez reçu votre casoar. Ils ont choisi de combattre pour leurs valeurs. Ce sera votre vie et ce sera votre choix.

Et Florence Parly de conclure: “Elèves-officiers de la promotion Compagnons de la Libération, Vous aussi, vous avez répondu à l’appel de la France. Vous avez reçu la fourragère de l’Ordre de la Libération. Vous la transmettrez à vos camarades de la promotion. Et si vous deviez ne retenir que quelques mots à leur dire à cette occasion les voici : chérissez le souvenir de vos anciens, et comme eux, soyez toujours libres. Libres de vivre vos rêves, vos passions et vos aventures. Libres de servir votre pays et de vous donner, corps et âme, à lui.

 

Comment fossiliser une grande armée-L’exemple de l’entre-deux-guerres

Comment fossiliser une grande armée-L’exemple de l’entre-deux-guerres

Par Michel Goya – La voie de l’épée – Publié le 17 mai 2020

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


De 1919 à 1924, la France conserve son rang par son armée qui impose la considération par sa puissance, son modernisme et sa capacité d’intervention. En cinq ans, on la voit « garder le Rhin, occuper Francfort, Düsseldorf, la Ruhr, prêter main forte aux Polonais, aux Tchèques, demeurer en Silésie, à Memel, au Schleswig,  surveiller Constantinople, rétablir l’ordre au Maroc, réduire Abd el-Krim, soumettre la « tâche » de Taza, s’opposer aux rezzous sahariens, prendre pied au Levant, pénétrer en Cilicie, chasser Fayçal de Damas, s’installer sur l’Euphrate et sur le Tigre, réprimer l’insurrection du djebel Druze, montrer la force en tous points de nos colonies d’Afrique, d’Amérique, d’Océanie, contenir en Indochine l’agitation latente, protéger au milieu des émeutes et des révolutions nos établissements de Chine » (Charles de Gaulle, Le fil de l’épée). Le rayonnement de l’armée française est à son comble et plusieurs Etats étrangers comme la Tchécoslovaquie, la Roumanie ou le Brésil font appel à son expertise et à son matériel pour réorganiser la leur.

Pourtant, à peine douze plus tard, en 1936, alors qu’Adolf Hitler envoie quelques bataillons « remilitariser » la Rhénanie, portant ainsi à nouveau la menace à la frontière de la France, cette même armée avoue sa totale impuissance. Il est vrai qu’entre temps, au nom de la disparition de l’ennemi majeur, des économies budgétaires et de la réticence à employer la force, le vainqueur de 1918 s’est replié sur lui même. La France vieillissante et traumatisée a été saisie de frilosité mais en croyant adopter une politique plus « sécurisante », elle a, en réalité, provoqué sa perte.

La fièvre obsidionale

Cette rupture a d’abord une origine militaire. Lors de la séance du 22 mai 1922 du Conseil supérieur de la Guerre, le maréchal Pétain insiste sur la recherche de l’ « inviolabilité absolue du territoire » par une stratégie purement défensive. Cela lui attire la réplique du maréchal Foch qui estime que : « Si l’on est victorieux, on assure par là même la conservation du territoire…Assurer l’inviolabilité du territoire n’est pas le but principal à donner aux armées : c’est un dogme périlleux ». Foch considère que, à choisir, l’épée apporte finalement plus de sécurité que le bouclier, par sa capacité à « réduire » au plus tôt les menaces (re)naissantes et à soutenir les alliés européens qui ont remplacé des Russes désormais hostiles et des Anglo-saxons redevenus distants.

La conception de Pétain finit pourtant par l’emporter car elle rencontre à la fois l’idéalisme de l’opinion publique et le souci d’économie des gouvernants. Pour beaucoup, en effet, la négociation et le droit international sont les vraies armes de la paix. En 1924, le Cartel des gauches met fin à l’occupation de la Ruhr, enclenchant ainsi le repli général sur le territoire national. En 1926, à la tribune de la société des nations, Aristide Briand lance son « Arrière les fusils, les mitrailleuses et les canons ! Place à la conciliation, à l’arbitrage, à la paix ». La France parraine alors l’adhésion de l’Allemagne à la SDN et Briand obtient le prix Nobel de la paix. En 1928, la France signe le pacte Briand-Kellog mettant la guerre hors la loi. Nombreux sont aussi ceux qui sont soucieux de toucher les « dividendes de la paix », comme Poincaré qui estime que « si nous sommes pour une dizaine d’années à l’abri d’aventures militaires, nous sommes, en revanche, pour cinq à six ans à la merci d’un accident financier » ou le ministre finances Lasteyrie qui déclare lors du vote du budget de 1922 : « Y a-t-il réellement une nécessité absolue de s’engager dans la voie d’armement aussi importants ? […] Nous sommes pour l’instant à l’abri du danger ».

Cette nouvelle vision se concrétise par la loi d’organisation de l’armée en 1927 qui explique que : « L’objet de notre organisation militaire est d’assurer la protection de nos frontières et la défense des territoires d’outre-mer ». En présentant la loi, Daladier, ministre de la Guerre, renchérit même : « la France ne déclarera la guerre à aucun peuple mais elle fermement résolue à défendre son territoire, et empêcher que la guerre y soit à nouveau portée ». Tout cela se traduit concrètement par une réduction drastique des programmes d’équipements « offensifs » (jugés « agressifs ») au profit du service de la dette, qui représente la moitié du budget et de la ligne Maginot, instrument premier de la sécurité, qui doit, en parant à toute surprise, nous donner le temps de mobiliser nos forces. En 1934, un an après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, la France ne produit plus que trois chars.

En revanche, en cette période troublée (l’année 1934 est aussi celle des 15 morts et 1500 blessés des émeutes de février et de l’assassinat du ministre Barthou et du roi de Yougoslavie), les moyens de l’Intérieur sont sensiblement augmentés. Une garde républicaine mobile est créée pour assurer le maintien de l’ordre à la place d’une armée qui, depuis les « inventaires » et la répression des émeutes du Languedoc ou des mineurs du Nord avant 1914 garde un souvenir amer de son implication dans la sécurité intérieure. A l’époque, ces interventions avaient suscité un antimilitarisme virulent qui avait fait douter de la capacité de la France à se défendre et donc incité les Allemands à saisir l’occasion d’en finir. Dans les années 1920 et alors que le pacifisme se développe, on ne souhaite pas affaiblir la crédibilité de l’outil de défense en l’exposant à la critique de sa propre population.

Tous les instruments d’une sécurité en accord avec un effort budgétaire limité semblent en place : barrière défensive et dissuasive, augmentation des moyens de sécurité intérieure et, parallèlement, réduction de l’outil de défense mais avec la certitude de pouvoir le reconstituer en cas de retour d’une menace majeure.

L’endormissement

Ce repli initié par le ministère de la Guerre va finalement se retourner contre lui, transformant les armées françaises de force d’intervention en une structure nouvelle finalement apte à peu de choses. Voulant conserver des structures lourdes malgré une diminution rapide des effectifs (parallèle à la réduction de la durée du service à un an en 1928) l’armée de terre voit son commandement paralysé par la dilution de l’autorité et de la responsabilité entre de multiples personnes et organismes, tandis que les grandes unités (30 divisions) sont bien incapables d’être autre chose que des cadres de mobilisation. Selon le général Beaufre, « l’armée subsistait mais vivotait au rabais : les effectifs squelettiques mangés par les corvées et les gardes, l’instruction individuelle bâclée en quatre mois, puis tous les hommes disponibles transformés en employés  […] l’armée usait sa substance à flotter dans un habit trop large pour elle ». En 1930, le général Lavigne-Delville alerte l’opinion : « Que nous reste-t-il donc, l’évacuation [de la Rhénanie] faite, pour résister à l’agression possible allemande ? Des frontières sans fortifications, des fortifications sans canons, des canons sans munitions, des unités sans effectifs, des effectifs sans instruction ».

La loi de finances de 1933 qui prévoit la suppression de 5 000 postes d’officiers contribue encore à la dégradation de l’encadrement et du moral. « Tout se conjugue pour dérouter et désenchanter les officiers : situations médiocres, avenir incertain, sentiment d’inutilité, hostilité latente du pouvoir, impression d’isolement de la nation. A cela s’ajoute le sentiment très net que l’organisation nouvelle de l’armée les empêche de faire leur métier ». Les démissions se multiplient et le personnel d’active souffre d’un déficit de 60 000 hommes en 1933. Weygand écrit alors au président du Conseil Herriot : « L’armée risque de devenir une façade coûteuse et trompeuse. Le pays croira qu’il est défendu. Il ne le sera pas. »

Quelques voix proposent bien des alternatives plus offensives grâce à la motorisation. Elles sont immédiatement sanctionnées. Parlant du projet d’une force d’intervention moderne décrit par de Gaulle en 1934, le général Maurin, ministre de la Guerre, dévoile le piège logique : « Comment peut-on croire que nous songions encore à l’offensive, quand nous avons dépensé des milliards pour établir une barrière fortifiée ? Serions-nous assez fous pour aller au-devant de cette barrière de la ligne Maginot à je ne sais quelle aventure ». En 1935, Gamelin s’appuie sur un argument d’autorité : « Qu’il soit bien entendu que la seule autorité habilitée à fixer la doctrine est l’état-major de l’armée. En conséquence, tout article et toute conférence sur ces sujets devront lui être communiqués aux fins d’autorisation ». En 1938, le général Chauvineau écrit Une invasion est-elle encore possible ? et répond par la négative. Dans la préface, le maréchal Pétain écrit que : « L’expérience de la guerre a été payée trop cher pour qu’on puisse revenir aux anciens errements [c’est-à-dire les doctrines offensives] ». Selon une interprétation freudienne, l’armée est paralysée par la logique du Moi, l’autorité du Surmoi et un fort traumatisme Inconscient, tous trois se nourrissant mutuellement jusqu’à former, derrière l’apparence des certitudes, un sentiment d’impuissance.

Le réarmement raté

L’armée ne sortira jamais vraiment de cette torpeur jusqu’au choc de mai 1940. De 1933 à 1935, alors qu’Hitler au pouvoir ne cache pas ses intentions, le gouvernement français réduit d’un tiers les dépenses des ministères de la Guerre, de l’Air et de la Marine. La tendance s’inverse à partir de 1935 et surtout de 1936, avec le Front populaire mais sans que cela s’accompagne vraiment d’une revitalisation de l’outil de défense.

Les instances de décision militaires dispersées sont incapables de faire des choix rapides, recherchent trop la perfection et maîtrisent moins bien les procédures budgétaires que le ministère des finances qui multiplie les entraves (60 % des crédits allouées en 1935 doivent être reportés). On est ainsi incapable de produire un pistolet-mitrailleur moderne avant 1940, il faut dix ans pour faire passer le fusil successeur du Lebel du bureau d’étude à la fabrication en série et alors qu’un prototype de l’excellent char B est disponible depuis 1925, on est incapable de le produire en grande série. Il est vrai aussi que l’industrie de défense n’a plus aucun rapport avec celle de la victoire de 1918. Elle manque d’ouvriers qualifiés et de machines-outils modernes. Elle se méfie aussi de l’armée, client à la fois exigeant et peu fiable dont, jusqu’en 1936, elle n’a reçu que des commandes dérisoires et morcelées (comme les 332 prototypes d’avions imaginés de 1920 à 1930).

L’armée de l’air n’est créée qu’en 1934 après le constat de sa déliquescence sous la tutelle du ministère de la Guerre. Mais comme il lui faut à la fois lutter contre les autres armées qui contestent son autonomie, composer avec une opinion qui considère le bombardement comme trop agressif et tenter de dynamiser une industrie aéronautique sinistrée et paralysée par les troubles sociaux, elle est incapable de retrouver sa puissance perdue.

Seule la marine nationale a pu tirer son épingle du jeu dans la disette budgétaire pour constituer une force de protection des flux nécessaires au soutien d’une éventuelle guerre totale. A partir de 1935, elle peut initier la construction de bâtiments de ligne mais pratiquement aucun ne pourra être prêt à temps.

L’impuissance

En mars 1935, Léon Blum, alors dans l’opposition, estimait que la parade au danger hitlérien résidait dans le désarmement et s’opposait au passage du service à deux ans pour compenser l’arrivée des « classes creuses » estimant que « nous sommes bien au-delà des effectifs et des conceptions qu’exige la défense effective du territoire national ». Un an plus tard, les Allemands pénètrent dans une Rhénanie démilitarisée depuis les accords de Locarno (1925). L’affront et la menace sont évidents mais on découvre alors que la France est incapable de la moindre offensive sans lancer au moins une mobilisation partielle (soit le rappel d’un million de réservistes), et ce à quelques semaines des élections législatives (où le slogan vainqueur sera « Pain, paix, liberté »). La France renonce à toute action et donc aussi à toute crédibilité sur ses engagements. Les Alliés en prennent acte. La Pologne se rapproche du Reich et la Belgique dénonce le traité de 1920 préférant la neutralité à l’alliance française peu sûre, rendant d’un coup très incomplet notre système défensif.

En juillet 1936, le gouvernement du Front populaire, désireux d’aider la République espagnole en lutte contre Franco, ne peut aller au-delà de l’hypocrisie d’une « non intervention relâchée », là où l’Allemagne et l’Italie envoient des troupes. En 1938, Hitler reprend ses coups de force avec l’anschluss, puis par des revendications sur les Sudètes, menaçant cette fois directement un de nos Alliés. Avec les négociations de Munich où on abandonne la Tchécoslovaquie (accords approuvés par 57 % des Français et la grande majorité des intellectuels), c’est l’URSS qui comprend qu’il n’y à rien à attendre d’une alliance avec la France. Au même moment, tout en avouant une nouvelle fois la faiblesse de l’armée (faiblesse par ailleurs surestimée) le général Gamelin, déclare : « Toute la question est de savoir si la France veut renoncer à être une grande puissance européenne ».

En réalité, la France avait cessé d’être une puissance à partir du moment où, en renonçant à toute capacité d’intervention, elle s’était condamnée à n’être que spectatrice des évolutions du monde. A ramener trop près de son cœur son outil de défense, elle avait laissé les menaces extérieures grossir puis venir à elle, sans même le soutien d’amis qu’elle ne pouvait aider. Pour paraphraser Churchill, la France avait sacrifié son honneur, son rang et sa voix dans les instances internationales à l’illusion de la sécurité et d’un certain confort, moral et économique, pour finalement tout perdre en 1940.

Jean Doise, Maurice Vaïsse, Diplomatie et outil militaire, 1987.

Beaufre, Le drame de 1940, 1965.

Jean Feller, Le dossier de l’armée française, 1966.

Marc Bloch, L’étrange défaite, Gallimard, 1990.
Elizabeth Kier, Imagining War: French and British Military Doctrine Between the Wars, Princeton University Press, 1997.

Covid-19 : Les Français appelés à pavoiser balcons et fenêtres pour commémorer la victoire du 8 mai 1945

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