La guerre en Algérie… mais pas la guerre d’Algérie

La guerre en Algérie… mais pas la guerre d’Algérie


Ce billet n’aborde pas la guerre d’Algérie, la seule que les Français connaissent plus ou moins, mais la guerre en Algérie dans sa phase initiale. Ce choix permet d’associer l’histoire de cette région, la conquête militaire et la diplomatie française, les spécificités socioculturelles de l’Afrique du Nord hier sous l’influence ottomane aux problématiques contemporaines comme la guerre d’Algérie, la relation entre la France et cet Etat, entre la France et la Turquie, l’islamisme, sinon même les modes d’action terroristes comme celui de la décapitation, l’esclavage, donc des sujets géopolitiques ou internes actuels.

L’approche sera faite volontairement avec la référence aux sources anciennes du XIXe et du début du XXe, avec des auteurs moins idéologiques, souvent témoins, moins engagés que ce que je peux lire aujourd’hui où parfois la manipulation des faits par leur interprétation dans un contexte contemporain me semble sujette à caution d’autant que le public est instruit d’une manière sélective ou imparfaite.

En complément, j’invite à lire « La politique turque en Afrique du Nord sous la monarchie de Juillet » de Jean Serres (1925), « Mes mémoires » du général du Barail (1896, tome 1), « Le maréchal Canrobert » par Germain Bapst (1898, tome 1), « La vie du général Yusuf » par Maurice Constantin-Weyer (1930), « La conquête d’Alger » par Camille Rousset (1899) sans que cette liste ne soit exhaustive et j’ai de nombreux autres livres d’époque à étudier ou dont je n’ai pas évoqué l’intérêt.

Déconstruire un environnement permissif pour la repentance

Ce retour sur l’histoire s’avère nécessaire car nous nous avançons tout doucement, certes avec prudence, vers de potentielles relations franco-algériennes renouvelées dans le cadre des commémorations en 2021 et 2022. Il n’est pas possible d’oublier les paroles du candidat Macron à la télévision algérienne en février 2017 : « La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie et cela fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes.»

En désignant Benjamin Stora (Cf. Biographies sur Wikipedia et sur le site de B. Stora) pour une mission consacrée à « La mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie » dont le rapport doit être remis avant la fin de l’année 2020, en vue de favoriser « La réconciliation entre les peuples français et algérien », la stratégie macronienne est à l’œuvre dans l’optique d’élections de 2022 qui risquent d’être particulièrement disputées. Pourtant, comment faire confiance objectivement à un chercheur né à Constantine (Algérie) et trotskiste, liant affectivité, phénomène bien fréquent parmi ceux qui ont été contraints de quitter l’Algérie, et engagement politique d’extrême-gauche même si avec l’âge on peut espérer que l’extrémisme disparaisse ?

Or, compte tenu de la population française de 67 millions d’habitants en 2020, DOM-TOM y compris, les Français ayant un lien avec l’Algérie, toutes origines confondues, représentent une importance démographique que l’on ne peut pas négliger non seulement dans les relations conduites par la France envers l’Algérie mais aussi dans le contexte électoral français de 2022.

En effet, la guerre d’Algérie a imposé le rapatriement de plus d’un million de Français entre 1954 et 1962 (Cf. cet article de 2010 sur l’exode de 1962 vers le territoire national) qui ont une descendance désormais sur deux générations et ont naturellement augmenté leur nombre depuis soixante ans. L’immigration algérienne a aussi sa part dans la construction de cette communauté. Les binationaux franco-algériens sont estimés à environ quatre millions (Cf. article) et les Algériens vivant en France avec cette seule nationalité seraient environ de 800 000 personnes. Ne sont pas comptés les Français d’origine algérienne de la seule nationalité française. Cette « communauté » liée affectivement potentiellement à l’Algérie est objectivement un groupe de pression dans les relations entre la France et l’Algérie. En 2017, le président algérien déclarait que six millions d’Algériens vivaient en France et il comptait bien se servir de ce chiffre auprès du président Macron.

Il n’en reste pas moins qu’une guerre, long aboutissement de 130 ans de tensions sinon d‘affrontements nous sépare avec aussi des fissures dans la société française. En effet, deux journées sur les onze journées nationales annuelles d’hommage sont dédiées à la guerre d’Algérie. En 2003, le président Chirac instaurait la « Journée nationale d’hommage aux Morts pour la France pendant la guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie » le 5 décembre pour rendre hommage aux 26 000 soldats d’active et du contingent « Morts pour la France » durant les huit années de la guerre d’Algérie. Pour satisfaire la gauche qui pourtant gouvernait la France pendant la guerre d’Algérie, le président Hollande transforme la commémoration du « cessez-le-feu » du 19 mars 1962 entre la République française et le FLN algérien en une « journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc », oubliant les nombreux massacres survenus après cette date notamment contre les harkis par le FLN.

Cette bataille très politique des mémoires persiste et le rapport de Benjamin Stora sera à lire avec attention sinon avec vigilance, notamment, dans les propositions qui pourraient être évoquées. Cette vigilance devra être autant de mise suite aux propos tenus par le président Macron ce 4 décembre au média Brut sur la mise en évidence, sinon la « mise à l’honneur » de la diversité dans notre histoire et notre environnement. Mettre à l’honneur ceux qui le méritent, oui sans aucun doute s’ils ont servi la France et cela devrait déjà être fait.

1830. Un retour sur la guerre … en Algérie

En accompagnement de cette commémoration du 5 décembre, il paraît nécessaire de faire un retour historique sur la présence de la France en Algérie, sujet d’autant plus sensible dans la mémoire collective française que son instrumentalisation est permanente par la classe politique. Oserai-je écrire que ce 190e anniversaire de la chute de la régence d’Alger le 5 juillet 1830 est opportun ? Sans aucun doute puisqu’il permet de rappeler les conditions de l’intervention française et des combats jusqu’à la chute de Constantine le 13 octobre 1837, signifiant la fin politique de l’influence turque et de ses revendications sur Alger.

La situation de l’Afrique du Nord qui n’a pas vraiment varié depuis 1830 hormis le fait qu’elle était sous l’autorité, certes lointaine, de l’empire ottoman. Même les découpages territoriaux se sont révélés pertinents car ils ont peu été modifiés depuis. Cependant, comme l’écrit Jean Serres, « Il faut entendre par Afrique du nord ce qu’on appelait alors la Barbarie c’est-à-dire d’Est en Ouest les régences de Tripoli, de Tunis et d’Alger, et dans une certaine mesure l’empire du Maroc ». Le terme « Barbarie » pour évoquer l’Afrique du Nord peut être choquant mais c’est un terme de l’époque. Il est cependant utilisé de nouveau aujourd’hui dans le cadre des actes terroristes.

Seul l’empire chérifien était indépendant. Les trois régences de Tunisie, d’Alger et de Tripoli dirigées par les représentants turcs à l’investiture confirmée tous les trois ans, bénéficiaient d’une large autonomie. Des « milices » turques recrutées en Asie mineure sous le statut de janissaires ou de mameluks à leur service assuraient l’autorité de l’empire ottoman. De fait, la présence turque, force d’occupation, était particulièrement honnie par les populations arabes qu’elle méprisait.

Le contexte régional et la préparation diplomatique de la conquête

La rupture diplomatique de la France avec Alger a lieu le 14 juin 1827. Le 15, un blocus d’Alger et de la côte commence. La Turquie ne réagit pas car elle est confrontée à l’insurrection des Grecs qui ont proclamé leur indépendance le 25 mars 1821. Devenue une fête nationale, son bicentenaire se tiendra en 2021 dans le contexte tendu que l’on connaît actuellement en Méditerranée orientale. La bataille navale de Navarin le 20 octobre 1827 voit la flotte turque détruite par les flottes française, britannique et russe. La paix est signée le 3 février 1830. Le gouvernement de Charles X peut alors s’intéresser de nouveau à l’Algérie.

L’évolution du contexte régional, la résistance du Dey d’Alger, l’inefficacité du blocus de la côte et des ports pour le contraindre à céder, contraignent le gouvernement français à envisager des mesures militaires plus importantes pour obtenir satisfaction. L’effet non recherché sera la chute de la domination turque en Afrique du Nord et sa conquête partielle par la France.

Bien loin d’une diplomatie unilatérale, la France informe début janvier 1830 les cours européennes de son intention de supprimer la piraterie et l’esclavage des chrétiens dans les régions barbaresques. Cependant, l’Angleterre et l’Autriche se montrent relativement hostiles à ce que la France retrouve un empire colonial et puisse menacer les intérêts britanniques en Méditerranée.

Néanmoins, le général Guilleminot, ambassadeur de France à Istanbul une époque où il n’était pas anormal de nommer un général ou amiral comme ambassadeur – notifie à la Porte l’envoi d’une expédition française à Alger afin qu’elle puisse intervenir auprès du dey pour trouver une solution pacifique. Jean Serres rappelle la perception turque de ce conflit potentiel : « Pendant le cours de ces événements l’opinion turque restait très calme. Tout le monde reconnaissait que les Algériens étaient des forbans indignes du moins d’intérêt et affirmait qu’il n’existait entre eux d’autres liens véritables que celui de la religion. Personne ne pensait à ce qui pourrait se passer si Alger était prise, éventualité qui paraissait invraisemblable ».

La France légitime dans sa conquête d’Alger

L’Afrique du Nord, hormis le Maroc, avait été conquise par les Turcs au XVIe siècle alors que les Espagnols s’étaient fortement implantés. Ceux-ci furent progressivement chassés. En 1527, les corsaires turcs s’emparent définitivement d’Alger. La milice, terme pour les soldats turcs, assure la solidité de la gouvernance. Les Corsaires enrichissent le trésor de l’État qui reçoit 1/8 du produit de leurs captures, esclaves chrétiens compris. Cette économie fonctionne durant trois siècles. Toutes les tentatives européennes pour s’emparer de la ville pour interdire l’esclavage des chrétiens échouent : deux débarquements espagnols au XVIe siècle, des expéditions maritimes françaises du XVIIe siècle, des tentatives maritimes anglo-néerlandaises en 1816 et en 1824.

De fait, le dey d’Alger est pratiquement un souverain grâce à ses victoires. Les ordres du sultan sont régulièrement rejetés mais avec le déclin de la milice, cette régence s’affaiblit à la fin du XVIIIe. Les six deys entre 1798 et 1817 ont été mis à mort par les milices. La guerre de course rapporte moins. Il y a moins d’esclaves chrétiens 25 000 en 1650, 3 000 en 1750. En outre, il existe une fermentation religieuse intérieure avec des révoltes en Kabylie et dans l’Oranais.

Lorsque la France se trouve donc en 1827 en conflit avec la régence d’Alger, celle-ci envisage sans appréhension la déclaration de guerre d’une puissance maritime de premier rang. Cette guerre fournirait aux corsaires l’occasion de prises fructueuses ce dont ils étaient privés depuis plusieurs années. La France de son côté, habituée à traiter directement avec les barbaresques et à régler avec eux sans passer par la Turquie, sait « fort bien le peu d’autorité dont La Porte disposait en Barbarie » écrit Jean Serres. Elle se borne à informer le gouvernement ottoman des causes de la guerre et des mesures qu’elle avait été contrainte de prendre. Le gouvernement français pense d’ailleurs régler pacifiquement son conflit. Pour le gouvernement de Charles X, la colonisation de l’Algérie n’est pas envisagée parce que la conquête serait longue et coûteuse, pouvant entraîner un conflit avec l’Angleterre.

Il s’agit donc d’imposer des conditions de paix empêchant définitivement le retour de la piraterie et de retirer au dey d’Alger toutes les prérogatives d’un souverain indépendant : des fortifications rasées, suppression du droit de faire la paix et la guerre, de recruter une milice turque. Les puissances européennes ne lui paieraient plus de tribut. Il serait alors un sujet immédiat du sultan confirmé par lui et qui nommerait ses successeurs. Le gouvernement français demanderait pour la sécurité de ces établissements d’Afrique la cession de la ville de Bône (aujourd’hui Annaba) et de la côte jusqu’au cap Roux à l’est d’Oran.

Cependant, La Porte est opposée à l’intervention militaire française. Elle n’est certes pas en mesure de modifier le régime politique des régences en raison de forces militaires et navales très faibles et pour des raisons financières. Le sultan ne peut cependant pas admettre l’installation d’une puissance étrangère à Alger ce qui signifierait l’abandon d’un territoire ottoman. Supprimer la milice serait difficile car elle était le symbole même de l’autorité du sultan.

Selon le général Guilleminot, il apparaissait néanmoins possible que la Porte acceptât de traiter avec la France quand elle serait maître d’Alger. Dans ce cas, « Le minimum de ses prétentions, ce serait un ordre de choses qui lui conserva, aux yeux des musulmans, le droit de suprématie religieuse, les apparents de la suprématie politique ou la souveraineté caractérisée par un tribut fixé et régulier ». Néanmoins, pour les Turcs, le conflit finirait comme tous les autres « par un bon arrangement pour la plus grande gloire de l’islam et des algériens et pour la plus grande honte des princes chrétiens qui avait osé offrir la bataille à l’invincible et guerrière milice d’Alger ».

Une opération amphibie réussie

Le débarquement français et la conquête d’Alger produisit en Europe une immense sensation y compris dans une France en instance de révolte contre Charles X. toutes les opérations passées avaient échoué. Alger s’est donc prémunie contre les attaques venant de la mer non de la terre.

Pierre-Julien Gilbert - 1783-1860 débarquement sidi-ferruch 1830

Pierre-Julien Gilbert – 1783-1860 débarquement sidi-ferruch 1830

Bénéficiant de vents favorables, le débarquement a lieu le 14 juin à Sidi Ferruch presqu’île située à une trentaine de kilomètres à l’ouest d’Alger après de longues semaines d’attente au large. Cette opération a été préparée d’après le rapport d’un officier du génie français, Vincent-Yves Boutin (1772-1815), qui avait effectué des observations en Algérie lors d’une mission d’espionnage en 1808 pour Napoléon Ier (Cf. Historia). Il avait jugé l’attaque directe d’Alger impossible. L’opération amphibie puis l’opération terrestre seront conduites en suivant ce rapport. La dimension logistique préparée par Charles Lemercier de Longpré, baron d’Haussez (1778-1854), ministre de la marine, est aussi un succès.

L’organisation de la force navale fut naturellement primordiale. Elle appareille de Toulon le 25 mai 1830 sous la direction du vice-amiral Guy-Victor Duperré (1775-1846) qui sera ultérieurement durablement ministre de la marine. Elle comprend 676 navires de tous types divisés en trois escadres : escadre de guerre de plus de 100 navires dont 11 vaisseaux et 24 frégates, 7 bâtiments à vapeur, escadre de débarquement avec 140 navires, 347 navires affrétés par l’État. Pour mettre à terre rapidement l’équivalent d’une division, 85 chalands de débarquement construits à Toulon sont embarqués à bord des vaisseaux de ligne et des frégates. Equipés de deux ou quatre pièces d’artillerie ou pouvant transporter une compagnie de 150 hommes, ils permettent de débarquer directement sur la plage. Des entrainements amphibies ont lieu en mai 1830. Le corps expéditionnaire français, sous commandement du général comte de Bourmont (1773-1846), comporte environ 35 000 hommes, 4 000 chevaux.

Les officiers reçoivent un manuel sur l’Algérie « Aperçu historique, statistique et topographique sur l’État d’Alger, à l’usage de l’armée expéditionnaire d’Afrique, rédigé au dépôt général de la Guerre ». De même les généraux reçoivent une instruction spécifique.

Les pertes de cette conquête sont approximatives car les données globales font défaut. 7 469 soldats français sont morts au combat dans les années 1830-1875 mais Il reste à évaluer les décès des suites des combats. Pour l’armée française, le rapport entre les morts au combat et les autres – blessés et malades – est d’environ quinze morts à l’hôpital pour un mort sur le terrain entre 1830 et 1875, soit un total sur 45 ans d’environ 115 000 décès ou 2500 décès en moyenne par an. Les pertes algériennes sont impossibles à évaluer. Si l’on se fie à l’année 1845, les pertes dénombrées du côté algérien par les militaires français s’élèvent à 6 616 tués au combat, pour 605 soldats français soit un ratio de dix pour un, non compris les décès par suite des blessures.

Une paix progressive avec la Turquie et le début de la colonisation française

Les instructions données le 18 avril au général Comte de Bourmont qui commande le corps expéditionnaire de l’armée d’Afrique marquent nettement la volonté du gouvernement de Charles X de remettre Alger sous l’autorité de La Porte. La colonisation de l’Algérie est rejetée parce que la conquête serait longue, coûteuse et pourrait entraîner un conflit avec l’Angleterre.

Les négociations avec la Turquie s’engagent alors que le général comte de Bourmont est persuadé que la France gardera Alger. Il prend possession du territoire de la régence. Il réunit notamment les personnages religieux les plus importants d’Alger et en obtint la modification de la prière que l’on disait le vendredi dans les mosquées à faire dans faire disparaître le nom du sultan. Persuadé ainsi que tous les Français que la milice turque est exécrée et que la population arabe, maure, juive s’adapterait immédiatement au vu du gouvernement français et serait en mesure de gérer les affaires publiques, il expulse la plus grande partie de la milice et l’administration turque. Ce fut l’état-major français qui assura la gestion de la régence y compris avec avec des administrateurs civils dont par exemple M. d’Aubignosc qui s’était fait remarquer sous le maréchal Davout à Hambourg, assiégé par les Prussiens de décembre 1813 à mai 1814 (Cf. Mémoire du maréchal Davout sur le siège de Hambourg, 1815)

La France adresse à La Porte le 17 juillet 1830 ses conditions pour rendre Alger à l’empire ottoman sauf le territoire qui allait de Tunis à la chaîne de montagnes qui vient aboutir au cap Boujaron. Aucun autre privilège n’est demandé sauf celui d’être constamment traitée comme la nation la plus favorisée. Dans une dépêche du 18 juillet, le prince de Polignac, ministre des affaires étrangères, affirme que la France ne veut pas garder la régence d’Alger. Elle coûterait trop cher à conserver.

Avec l’intronisation de Louis-Philippe comme roi des Français le 9 août 1830, la position française change. La France ne pouvait remettre en cause la conquête d’Alger qui pouvait servir de base aux Anglais mais qui avait aussi coûté la vie à de nombreux soldats. La décision du roi des Français est transmise à La Porte le 26 octobre 1830. Le 12 novembre 1830, le ministre de la guerre confirme au ministre des Affaires étrangères l’intention du roi de conserver Alger « dans le but d’assurer l’écoulement du superflu de notre population, des produits de nos manufactures et la production des denrées coloniales ».

Dès les premiers jours de novembre 1830, le nouveau commandant en chef, le général Clauzel annonce la détermination du gouvernement français de coloniser Alger suscitant la réaction de Mathieu de Lesseps, consul à Tunis (et père de Ferdinand) qui lui écrit le 18 novembre 1830 : « Il y a 40 ans, je mis le pied en Barbarie pour la première fois. Je me convainque non seulement que jamais un moghrébin quelque faible qui soit n’obéirait à un chrétien mais même ne consentirait à marcher, à vivre avec lui son égal, que les Européens pourraient les vaincre et les subjuguer momentanément… mais que jamais ils ne parviendraient à leur imposer une administration, une police, des lois positives, de l’industrie, des arts, par l’organe d’autorités qui ne leur parleraient pas la langue du Coran et qui ne partageraient pas avec eux les prières, les jeûnes et les cérémonies que coordonne le livre sacré. » Aussi, de Lesseps appelle la colonisation tel que le souhaitait Louis-Philippe dans le cadre d’une protection assurée par les forces armées françaises à partir des forteresses d’Alger et d’Oran.

Cependant l’influence française est limitée par l’expédition fatale de Blida en 1830 montrant que tout le pays ne serait pas soumis sans combat. En outre, suite à l’insurrection parisienne des Trois Glorieuses, la chute de Charles X perturbe les opérations. Le Bey de Constantine refuse d’évacuer Bône d’autant qu’une grande partie des fantassins et des artilleurs turcs de la garnison d’Alger l’ont rejoint.

Comme le rappelle Jean Serres, le général Clauzel considère indispensable de conquérir la régence tout entière et d’étendre la domination française au Sud jusqu’au désert, à l’Ouest jusqu’au Maroc, à l’Est jusqu’à Tunis.  Aussi il s’agissait d’occuper Constantine et Oran pour empêcher la Tunisie et le Maroc d’entretenir l’agitation des Arabes de la régence d’Alger. Il utilisa donc le principe du protectorat confiant par exemple au bey de Tunis « le soin de s’emparer d’Oran et de Constantine, administrant ces territoires sous la suzeraineté de la France en lui payant un tribut ». Il fut cependant désavoué par la France et est rappelé.

Avec le général Savary, duc de Rovigo, ancien ministre de la police de Napoléon 1er, la France envoie  les anciens de la campagne d’Égypte pour commander les forces, recrute un grand nombre d’interprètes parmi les derniers mameluks pour communiquer avec la population mais « ces hommes d’une autre époque et d’une origine étrangère avaient gardé quelques fâcheuses habitudes contractées dans les campagnes lointaines de leur jeunesse, principalement celle de faire couper des têtes à tout propos ». Le duc estima qu’il fallait occuper Oran, ville portuaire qui reçut sans difficulté une garnison française en 1831. Bône fut moins heureuse, seule la seconde tentative fut réussie. En 1832, il est remplacé par le général Clauzel, entretemps élevé à la dignité de maréchal tout en ayant été élu député, qui reprend le commandement des opérations en 1832 jusqu’en février 1837.

Source. Anne Guillou, 2019

L’islam, un instrument idéologique pour  mobiliser contre les Européens

Les guerres menées contre la France en Afrique du Nord l’ont été après l’appel au djihad contre les chrétiens, en l’occurrence français. Ainsi, pour préparer l’affrontement, outre la mobilisation de tous et l’appel à ses alliés de Constantine, d’Oran, de Titteri) le dey d’Alger fait appeler à la guerre sainte par les mosquées. Abd el-Kader en fera de même, tout comme les différents marabouts qui appelleront à la guerre dans le futur.

En parallèle, la puissance d’Abd el-Kader, fils d’un maître religieux soufiste, commence sa montée en puissance grâce à un accord en 1833 proposé par le général français Desmichel. Ceci permettra en fait à l’émir de s’armer pour reprendre la guerre. Certes, l’objectif militaire français est de permettre la conquête de Bône, les forces militaires étant insuffisantes.

La guerre contre Abd el-Kader reprend en 1835, période à laquelle le capitaine Canrobert, futur maréchal, est affecté en Algérie. Dans ses mémoires, son appréciation est intéressante à relever. Voyant l’état de l’armée française, son indiscipline, son équipement « Le grand homme en Afrique n’était pas dans le camp français : c’était Abd el-Kader ». Dans ses mémoires, le général du Barail explique aussi le succès d’Abd el-Kader par la division des Arabes soigneusement entretenue par les Turcs au profit de leur domination, mettant en place une rivalité entre un parti dit aristocratique fournissant les tribus Maghzens, exemptés d’impôts pour guerroyer au service des Turcs, et un parti dit théocratique qui revendiquait des chefs descendant du Prophète.

Concernant l’islam, quel que soit l’auteur du XIXe jusqu’au moins dans l’entre-deux guerres, les commentaires se ressemblent : le général du Barail rappelle que « Les fameux pères blancs moitié guerrier moitié missionnaires sont des hommes admirables de dévouement. Ils ont pénétré avec nos troupes jusqu’au cœur de l’Afrique mais je ne crois pas qu’ils aient à leur actif une seule conversion sérieuse. L’arabe les respecte, parce qu’il les prend pour des marabouts ; mais s’ils amenaient un seul douar à abjurer l’islamisme, l’armée française ne les empêcherait pas d’être tous massacrés jusqu’au dernier. On ne convertit pas le Musulman ». Il ajoute que « tous ceux qui connaissent un peu l’Orient savent que le musulman est intraitable sur les questions religieuses. À ses yeux, elles sont les seules importantes ici-bas ». Et il est apparent que les Français malgré l’information reçue ne comprenaient pas la population. Cela explique sans doute la création plus tard des bureaux militaires arabes.

De même, sur les atrocités commises, les mêmes témoignages se répètent. Le 15 mai 1830, deux navires français s’échouent sur la côte. Attaqués par les Kabyles, plus de la moitié des 200 hommes sont tués, une partie des prisonniers égorgés. Les autres prisonniers sont acheminés le 21 mai à la Kasbah d’Alger où ils voient exposer les têtes de leurs 110 camarades. Comme en témoigne Canrobert en 1832, les combattants locaux au service des Français amoncèlent les pyramides de têtes suscitant l’horreur et les interventions des officiers français, avec cette réponse du bey d’Oran Ibrahim avant d’accéder à leurs demandes de mansuétude : « Soit ! seulement vous ne savez pas à quelles vipères vous rendez la vie. On voit que vous ne connaissez pas encore les arabes ». Les corps des soldats français sont mutilées tout comme tout soldat isolé, y compris blessé, est mutilé et décapité.

Pour conclure

Historiquement, la régence d’Alger est définitivement conquise dans son environnement immédiat en 1839 après la chute de Constantine. La régence de la Tunisie est devenue à l’Est un allié fiable de la France. Elle abolira l’esclavage en 1845… avant la France. Le paradoxe du « en même temps » semble bien être la règle de fonctionnement de notre pays qui ne le fera qu’en 1848.

Cette conquête d’Alger rappelle aussi que les chrétiens étaient capturés comme esclaves par les régences et leurs corsaires. L’un d’entre eux, le général Yusuf (Joseph Vantini), capturé à sept ans en 1815, deviendra un mameluk du bey de Tunis pour être recruté comme interprète du général comte de Bourmont lors de la prise d’Alger en juillet 1830 pour finir général divisionnaire français de cavalerie, ayant créé les unités de Spahis, soit 20 escadrons, et titulaire de 19 citations au service de la France…

Plus à l’Est, la Turquie a repris possession de la régence de Tripoli en 1935 et tente de reconquérir son influence sur l’Algérie. À l’Ouest, l’empire marocain veut élargir son emprise sur une partie de la régence d’Alger et agite les populations contre la France, notamment en soutenant Abd el-Kader. Sous le commandement du général Bugeaud puis de ses successeurs, les opérations aboutissent notamment à la prise de la Smala en 1843 puis à la défaite marocaine d’Isly en 1844 pour finalement obtenir la soumission de l’Émir au général Lamoricière en 1847.

Enfin, cette approche historique et culturelle, certes rapide, faite à partir des ouvrages cités et de commentaires des témoins nous éclaire aussi d’une part sur les problèmes contemporains qui nous heurtent sinon nous menacent aujourd’hui d’autre part sur les modes d’action à adopter compte tenu des invariants constatés. Je laisse bien chacun le soin de faire son opinion et d’approfondir ces réflexions.

Déroute à Beyrouth

Déroute à Beyrouth

Par Michel Goya – La Voie de l’épée –  Publié le 23 octobre 2020

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

L’opération Diodon a coûté la vie à 89 soldats français en dix-mois de septembre 1982 à mars 1984 pour un bilan humiliant. C’est la plus grande défaite militaire de la France depuis la fin de la guerre d’Algérie.

Une micro-guerre mondiale

Lorsque les Occidentaux interviennent à Beyrouth en 1982, la guerre civile libanaise dure déjà depuis sept ans. Ce conflit est d’abord un affrontement entre le Front libanais chrétien et la coalition islamo-progressiste, alliée aux Palestiniens dont l’archipel des camps constitue un proto-Etat autonome. Les combats sont particulièrement violents dans la capitale, coupée en deux entre l’ouest musulman et l’est chrétien par une « ligne verte ». La guerre prend vite une dimension régionale avec l’alliance des chrétiens maronites et de la Syrie qui intervient militairement en 1976 et occupe Beyrouth. Conformément aux accords de Riyad (novembre 1976) l’armée syrienne est inclue dans la Force arabe de dissuasion (FAD) reconnue par tous les belligérants.

Les combats s’arrêtent jusqu’à ce que le parti Kataëb de Bachir Gémayel s’impose par la force aux autres mouvements chrétiens et se retourne contre les Syriens vus désormais comme des occupants. Les combats reprennent en février 1978. En mars, l’armée israélienne lance une opération limitée jusqu’au fleuve Litani pour détruire les organisations palestiniennes qui se servent du territoire du Sud-Liban comme base d’opérations. La Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) est mise en place. Elle n’empêche en rien les Israéliens de revenir une nouvelle fois en juin 1982 avec des moyens et des ambitions beaucoup plus importants. En une semaine, l’armée israélienne repousse l’armée syrienne dans la plaine de la Békaa et assiège les combattants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) réfugiés dans Beyrouth Ouest. Il y a alors 150 000 combattants de dix-huit nationalités (dont les 8 000 Casques bleus de la FINUL) sur un territoire grand comme le département de la Gironde. Bachir Gémayel devient Président de la république du Liban porteur de l’espoir de règlement des conflits entremêlés.

La force multinationale d’interposition

Le 12 août, après deux mois de siège et alors que la tension est à son comble au Proche Orient, les Etats-Unis imposent l’idée d’un cessez-le-feu et l’envoi à Beyrouth d’une force multinationale d’interposition (FMI) afin de protéger le départ simultanée de l’OLP et de l’armée israélienne. La France et l’Italie acceptent d’y participer. La mission de cette FMI, limitée à un mois et à un volume de 2 000 hommes, est triple : assurer la sécurité physique des combattants palestiniens en instance de départ de Beyrouth, assurer la sécurité physique des autres habitants de la région de Beyrouth et y favoriser la restauration de la souveraineté du gouvernement libanais. La FMI est une force d’interposition, finalement guère différente dans son esprit de la FINUL, à ce détail près que les contingents restent sous commandement national.

L’aéroport étant aux mains des Israéliens, c’est par le port que la FMI pénètre dans Beyrouth. Pour les Français, c’est l’opération Olifant qui mobilise une partie importante des moyens de la Marine nationale depuis Toulon et le port chypriote de Larnaka. Les légionnaires du 2e Régiment étranger de parachutistes (REP) sont les premiers à débarquer, le 21 août, pour sécuriser le port jusqu’à la relève par les Américains, le 25. Le 26, le reliquat des forces françaises et le contingent italien viennent compléter le dispositif. Avec 850 hommes, les légionnaires et marsouins de l’opération Epaulard constituent le contingent le plus important.

Le départ des combattants palestinien par mer s’achève sans incident le 31 août avec l’évacuation de Yasser Arafat. Le détachement français est alors sur la ligne verte pour escorter les convois évacuant les Palestiniens et certains éléments syriens en direction de la Syrie. Au 1er septembre, 11 000 membres de l’OLP ont été évacués dans le monde arabe. La FMI, et le 3e Régiment parachutiste d’infanterie de marine (RPIMa) en premier lieu, aide alors la petite armée libanaise à reprendre le contrôle de Beyrouth Ouest. Grâce au petit détachement du 17e Régiment de génie parachutiste (RGP) les rues sont dépolluées tandis que la population revient dans les quartiers placés sous la protection des Français.

La mission est cependant interrompue plus tôt que prévu par la décision unilatérale des Américains qui décident de mettre fin à leur participation le 10 septembre, suivis deux jours plus tard par les Italiens. La France, accusée par ailleurs d’être trop favorable aux Palestiniens, peut difficilement poursuivre seule. L’opération Epaulard prend fin le 13 septembre. Au prix de trois marsouins blessés, elle est considérée comme un succès.

La mise en place d’un colosse aux pieds d’argile

Le lendemain même du départ des derniers français, Bachir Gémayel est assassiné. L’armée israélienne en repli revient immédiatement dans Beyrouth et cerne les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila où on soupçonne la présence résiduelle de combattants de l’OLP. Le 16 septembre, des phalangistes chrétiens, partisans de Gémayel, pénètrent dans les camps et se livrent pendant deux jours au massacre de civils (le nombre des victimes varie entre 700 et 3 500). L’émotion est immense dans le monde entier.

Le 19 septembre, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 521 qui propose l’intervention d’une nouvelle force multinationale. Celle-ci est demandée le même jour par le gouvernement libanais. La FINUL propose d’intervenir mais cette solution ne plait ni aux Israéliens ni surtout au gouvernement libanais, sceptique sur l’efficacité des Casques bleus. Sous l’impulsion des Etats-Unis, toujours soucieux d’accroître leur influence dans la région, les trois alliés de la FMI et le Liban s’accordent par échanges de lettres sur le retour de leurs contingents. Il est bien proposé à d’autres pays de participer à la force mais seuls les Britanniques y répondront en envoyant une unité de renseignement d’une centaine d’hommes en février 1983. Le 24 septembre, la Force Multinationale de Sécurité à Beyrouth (FMSB) est créée et commence à se mettre en place dans Beyrouth Ouest. Sa mission principale, sans limite de temps, est d’appuyer les forces armées du gouvernement libanais dans la protection des populations civiles dans Beyrouth et ses alentours. Le caractère très large de cette mission laisse cependant place à autant d’interprétations que de membres. Si tout le monde est d’accord pour aider matériellement les forces armées libanaises (FAL), les avis divergent sur l’emploi des forces.

Pour l’administration Reagan, soucieuse d’éviter la qualification de guerre ou d’opération de guerre qui nécessiterait un vote du Congrès, la FMSB a une fonction essentiellement dissuasive. Les 1 200 Marines s’installent autour de l’aéroport au sud de Beyrouth ouest, avec des moyens lourds, chars de bataille, pièces d’artillerie, hélicoptères d’attaque, etc. mais avec de grandes restrictions dans l’ouverture du feu et la consigne de ne pas bouger de ses emprises. Les 1 200 Italiens sont au centre du dispositif et se concentrent sur la surveillance des camps palestiniens de Chatila et Bourj-el-Brajneh et l’aide humanitaire.

Au Nord, les 1 160 Français l’opération Diodon sont renforcés au bout de quelques jours par un bataillon « prêtée » par la FINUL et un autre venu de métropole en février 1983, pour atteindre un effectif total de 2 000 hommes, relevés tous les quatre mois. Répartis sur 35 postes et reprenant des habitudes héritées des opérations en Afrique, ce sont les seuls à aller sciemment au contact de la population que ce soit par une présence « militaire » (points de contrôle, patrouilles, missions de dépollution) ou plus informelle (achats auprès des commerçants locaux, footings, aides à la population, etc.). Cette approche permet de montrer la force à la population et, surtout, par les renseignements et la sympathie qu’elle procure, elle apporte une « protection invisible » souvent plus efficace que les murs de sacs à terre.

Les Français, comme les Italiens, peuvent faire usage de leurs armes pour leur autodéfense et protéger les camps palestiniens (le camp de Sabra est dans la zone française) mais, contrairement aux Américains, aussi pour appuyer les FAL. Dans les faits, les règles seront très restrictives. Le « soldat de la paix », concept nouveau, n’est pas là pour combattre.

Cette force à terre en appui des FAL, est elle-même appuyée par une puissante force navale croisant au large de Beyrouth. Pour la France, la force Olifant comprend un groupe aéronaval permanent, centré autour d’un des deux porte-avions Foch et Clemenceau qui se succèdent et d’une force amphibie comprenant en général deux transports de chalands de débarquement (TCD). Au total, la force multinationale, à terre et en mer, mobilise aux alentours de 20 000 hommes. Elle souffre cependant de trois faiblesses : les divergences déjà évoquées et qui ne seront pas corrigées par une direction commune, l’absence d’accord sur sa présence avec les acteurs politico-militaires locaux et régionaux et surtout l’absence de volonté réelle d’engagement au combat pour soutenir le gouvernement libanais.

Le début de la mission est pourtant encourageant. Le 1er octobre 1982, par une cérémonie organisée place du Musée, lieu symbolique de combats entre les deux Beyrouth, le Président Amine Gemayel, frère ainé de Béchir, élu le 21 septembre, consacre la réunification de la capitale. Equipée et entrainée par les Alliés, l’armée libanaise prend une certaine consistance et se déploie à nouveau dans l’ensemble de la ville. Une prise d’armes réunit les contingents de la FMSB et des FAL. C’est le point culminant de l’action de la FMSB alors que des phénomènes souterrains sont à l’œuvre.

Le retour de la Syrie et l’arrivée de l’Iran

En même temps qu’elle participe à la FMSB, la France a un contentieux financier avec Téhéran (elle refuse de rembourser le prêt d’un milliard de dollars accordé par le Shah) et, comme les Etats-Unis, elle aide militairement l’Irak dans sa guerre contre l’Iran des Mollahs. Début octobre 1983, elle fournit même cinq avions Super-Etendard (livrés par le porte-avions Clemenceau) aux Irakiens. On ne perçoit pas alors que l’Iran est capable de frapper par procuration au Liban grâce à son influence sur la milice chiite Amal et surtout grâce au Hezbollah, création commune avec la Syrie.

Cette cécité stratégique se double d’une cécité tactique. Si le suicide est prohibé dans les actes et paroles du Prophète, il imprègne, sous la forme du sacrifice et de martyr (shahid), tout l’islam chiite depuis la mort de Hussein ibn Ali, « roi des martyrs », à Kerbala en 680. Le premier emploi systématique de combattants suicides est le fait de Chiites ismaéliens connus sous le nom d’ « assassins » qui firent régner la terreur dans le califat de Bagdad et la Palestine du XIe au XIIIe siècle. Les combattants suicide sont remis au goût du jour lors de sa guerre entre l’Iran et l’Irak à partir de 1980. Le premier attentat suicide moderne avec emploi d’explosif est le fait de membres d’Amal, le 15 décembre 1981, contre l’ambassade irakienne à Beyrouth puis le quartier-général israélien à Tyr en novembre 1982. Le 18 avril 1983, un pick-up chargé d’explosifs s’écrase contre l’ambassade américaine. Le bilan est terrible : 63 personnes sont  tuées, dont 17 américains. L’enquête qui a suivi n’a pas permis pas de déterminer avec certitude le commanditaire de l’attaque, mais les soupçons se portent sur Imad Moughniyah, un important membre du Hezbollah.

La situation évolue rapidement à partir de l’été 1983. La milice d’Amal, alliée de la Syrie, tente de pénétrer dans les quartiers de Beyrouth-Ouest mais elle est refoulée par les FAL. La FMSB n’a pas bougé malgré sa mission d’appui aux FAL. Cela ne l’empêche pas d’être frappée notamment le 31 août lorsque le bombardement de l’ambassade de France tue quatre soldats et un policier français. Le 4 septembre, l’armée israélienne évacue soudainement les montagnes du Chouf, au sud-est de Beyrouth. Le vide est occupé par les Druzes du Parti socialiste progressiste (PSP) alliés de la Syrie et qui se trouvent désormais à portée d’artillerie de la capitale libanaise. Les combats avec les FAL sont très violents dans le secteur de Souq El-Gharb à quelques kilomètres au sud de la capitale. Le 11 septembre, pour appuyer l’armée libanaise en posture délicate et protéger ses forces de la menace d’artillerie, le département d’État américain autorise ses troupes à riposter et à faire appel à l’appui naval et aérien. C’est chose faite les 19 et 20 septembre. Le 22 septembre, c’est au tour des Français de faire appel aux forces navales pour lancer un raid de huit Super-Etendards pour anéantir une batterie druze au-dessus de Beyrouth à Dour El-Cheir.

La FMSB est ainsi entrée malgré elle dans la guerre, en sortant par ailleurs du cadre prévu initialement pour l’emploi des forces. Les frappes de l’US Navy, qui se renouvelleront une fois en décembre et trois fois en février 1984, dépassent le cadre géographique du Grand Beyrouth et le raid français, survenant cinq jours après un bombardement qui a tué deux soldats à la résidence des Pins, n’est plus de la légitime défense. La FMSB continue pourtant à conserver l’illusion de la neutralité en n’engageant pas les forces terrestres. Tous les partis opposés au gouvernement libanais et son armée, considèrent désormais la FMSB comme hostile. Au bilan, alors que la France ne déplore qu’un mort, seize seront tués du 22 juin au 23 octobre. Les pertes françaises sont le double des pertes américaines alors que les Italiens ont un soldat tué.

Pour réduire la vulnérabilité des forces françaises celles-ci sont regroupées. C’est ainsi que lorsque la 3e compagnie du 6e Régiment d’infanterie parachutiste (RIP), formée d’appelés volontaires du 1er Régiment de chasseurs-parachutistes (RCP),  débarque le 27 septembre, elle est affectée toute entière dans un immeuble de huit étages face à la plaine des Jhah et du quartier Chatila, à quelques centaines de mètres de l’Ambassade d’Iran. Le bâtiment, baptisé Drakkar par le commandant de la compagnie, le capitaine Jacky Thomas, a été occupé par les Syriens l’année précédente et dépollué par les sapeurs du 17e RGP. A la mi-octobre, la situation se tend encore. Des renseignements annoncent une opération imminente contre les Français.

L’attaque de drakkar

Le 22 octobre au soir, le capitaine Thomas a mis en alerte ses sections. La nuit est pourtant calme jusqu’à 6h17 lorsque la sentinelle en observation sur le toit de Drakkar voit exploser le quartier-général des forces américaines. Sept minutes plus tard, un camion chargé d’explosifs (la charge de plusieurs missiles de croisière) force l’entrée du poste jusqu’à la rampe d’accès de l’immeuble. A 6h30, Drakkar n’existe plus. Les Américains ont perdu 241 hommes (plus que pendant la première ou la deuxième guerre contre l’Irak) et les Français 58 dont 55 du 1er RCP et 3 du 9e RCP. Quinze autres sont blessés. Seuls vingt-six hommes de la compagnie sont indemnes car occupant un poste à l’extérieur à ce moment-là ou, pour trois d’entre eux, en allant chercher des croissants. Américains et Français n’ont plus subi autant de pertes en une seule journée depuis les guerres du Vietnam et d’Algérie.

Les deux attentats quasi-simultanés sont revendiqués par le Hezbollah, ainsi que par le Mouvement de la révolution islamique libre puis par le Jihad Islamique. Le nom d’Imad Moughniyah est à nouveau évoqué. L’implication de la Syrie et de l’Iran parait évidente mais aucune preuve formelle ne sera avancée. La France, malgré la demande de plusieurs députés, ne constituera jamais de commission d’enquête laissant le champ libre à plusieurs théories alternatives dont celle de l’immeuble piégé par les Syriens avant de l’abandonner.

Pendant quatre jours et quatre nuits, les sauveteurs s’acharnent pour tenter d’extraire ce qui reste de vie de cet amas de pierres. Le président François Mitterrand se rend sur place le 24 octobre pour apporter son soutien au contingent français. Le trouble est immense. Le ministre de la défense déclare que la France n’a pas d’ennemi au Liban, ce qui fait dire au général Cann que ses hommes « ont été tués par personne ». Le 4 novembre, c’est au tour de l’armée israélienne de perdre 50 hommes dans une autre attaque suicide.

En représailles, « non pas pour se venger mais pour que cela ne se reproduise pas », le Président Mitterand fait déclencher l’opération Brochet le 17 novembre 1983. Huit Super-Etendard de la Marine nationale décollent du porte-avions Clemenceau et effectuent un raid sur la caserne Cheikh Abdallah, une position des Gardiens de la Révolution islamique et du Hezbollah dans la plaine de la Bekaa. Les avions français larguent 34 bombes de 250 kg et 400 kg sur une position opportunément évacuée quelques minutes plus tôt. La rumeur prétend que les occupants ont été avertis par une source française au Quai d’Orsay. Le 20 décembre, la marine française évacue 4 000 combattants palestiniens de Tripoli. Le lendemain, une nouvelle attaque à la voiture piégée a lieu contre le PC du 3e RPIMa. La voiture est arrêtée par les merlons de terre mais les 1 200 kilos d’explosif tuent un parachutiste et treize civils. On compte également plus de 100 blessés dont 24 Français.

Une fin sans gloire

Dès lors, la priorité n’est plus à la protection des populations ou à la restauration de l’Etat libanais mais à l’autoprotection, ce qui finit de couper la force de la population. Du 15 décembre 1983 au 15 janvier 1984, les postes français sont regroupés sur deux pôles, au centre de Beyrouth et sur la ligne verte, tandis qu’une batterie de cinq canons automoteurs de 155 mm AMX-13 est amenée de France. En février 1984 à l’occasion de la relève de la 11e division parachutiste par les marsouins de la 9e Division d’infanterie de marine (DIMa), le bataillon emprunté à la FINUL lui est rendu et le contingent à Beyrouth passe de 2 000 à 1 200 hommes regroupés sur une dizaine d’emprises.

Le début du mois de février est l’occasion de nouveaux combats dans la capitale. L’armée libanaise se désagrège dans la montagne face aux Druzes de Walid Joumblatt et dans Beyrouth face aux chiites d’Amal. La force multinationale impuissante soutenant une armée fragile au service d’un Etat faible n’a plus de raison de perdurer sinon pour prendre des coups qu’elle ne pourra rendre malgré ses cuirassés, porte-avions et ses hélicoptères d’attaque. La France propose pourtant de remplacer la FMSB par une force des Nations-Unies, qui, d’évidence, aurait été encore plus impuissante. Les Alliés évacuent Beyrouth en ordre dispersé, Britanniques en tête le 8 février, suivis par les Italiens le 20 et les Américains le 26, arguant simplement d’un « bond de trois à quatre kilomètres à l’Ouest » sur les bâtiments de la Navy. Le 29 février, le veto soviétique met définitivement fin au projet français de force des Nations-Unies. Isolée, la France n’a plus d’autres choix que de se replier également car, selon les mots du Président de la République, « elles ont rempli leur mission ». Du 22 au 31 mars, les Français évacuent Beyrouth (opération Carrelet). La mission de la FMSB prend fin officiellement le 31 mars 1984 après dix-huit mois d’existence.

La fin peu glorieuse de la FMSB a un retentissement immense dans le monde arabe. Preuve était faite que l’action résolue de quelques hommes pouvait faire plier des Occidentaux corrompus et rétifs aux pertes humaines. Elle laisse un goût amer et une immense frustration chez tous les soldats français qui y ont participé. La FMSB s’est retrouvée au cœur d’un nœud d’affrontements locaux, régionaux et internationaux sans avoir la possibilité de combattre. Or, ne pas vouloir d’ennemi n’empêche pas d’en avoir. La leçon ne portera pas car les troupes seront engagées dix ans plus tard dans les mêmes conditions en ex-Yougoslavie et avec les mêmes résultats.

Une brève histoire des Troupes de marine

Une brève histoire des Troupes de marine

par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 30/08/2020

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Destinées aux opérations amphibies et outre-mer, les Troupes de marine ont été, et sont toujours, de tous les combats de l’armée française. Tour à tour fusiliers marins et soldats de ligne, mais toujours voyageurs, Marsouins et Bigors forment le premier corps d’intervention de la France depuis quatre siècles.

La première armée de marine

Les Troupes de marine (TDM) sont nées de la volonté du cardinal de Richelieu de doter la flotte de sa propre armée, afin de protéger ports et arsenaux, mais aussi d’assurer le service des armes à bord des vaisseaux de ligne qui apparaissent alors. Il crée donc, en 1622, avant les Royal Marines britanniques et bien sûr les Marines américains, les premières « compagnies de la mer » associant fusiliers et canonniers au sein de petites unités d’une centaine d’hommes intégrés dans des corps aux noms changeants. 

D’emblée cette force rattachée à la marine se trouve tiraillée entre les besoins contradictoires de la flotte, des colonies et de l’armée. L’armée a besoin de soldats, la marine préfère investir dans les navires et marins. Quant au « service des colonies », il est initialement le fait des armées des compagnies à charte et des milices locales. Les « compagnies de la mer » sont donc régulièrement dissoutes puis reconstituées lorsqu’on s’aperçoit que le combat, qu’il soit à bord ou à terre dans les colonies ne s’improvise pas. La France est ainsi incapable de défendre les Indes et le Canada faute d’une véritable « capacité de projection ».

Tirant les leçons des errements de la guerre de Sept Ans (1757-1763), on organise en 1772 un solide corps royal de la marine regroupant huit régiments stationnés dans les ports et on les équipe des premières tenues bleues avec une ancre sur les boutons. Cette première armée de marine disparaît finalement dans la tourmente des guerres de la révolution et, après Trafalgar (1805), ses fantassins et artilleurs combattent dans les rangs de la Grande Armée.

La nouvelle armée de marine

Après maints atermoiements depuis 1822, l’ordonnance du 14 mai 1831 reforme les nouvelles Troupes de marine avec la formation des deux premiers régiments d’infanterie de marine (RIM) à 30 compagnies, un troisième étant ajouté en 1838. Il est formé également un régiment d’artillerie de marine, porté en 1840 à 40 batteries. Ce sont donc des régiments considérables qui présentent la particularité d’être présents simultanément sur plusieurs continents. Le 3e RIM est ainsi présent simultanément à Toulon, à Cayenne, au Sénégal et sur l’île Bourbon (Réunion). En 1845 enfin, la vocation interarmes s’étoffe avec la naissance de la cavalerie de la marine avec la création d’un escadron de spahis au Sénégal. C’est à cette époque que les fantassins de marine désormais dispensés du service de bord pendant les traversées sont comparés par les marins aux marsouins qui suivent les navires en quête de nourriture. Quant aux artilleurs désormais attachés aux batteries côtières, ils sont comparés à petits coquillages fixés aux rochers et deviennent des bigors, diminutifs de bigorneaux, à moins que cela vienne du vieil ordre « bigues dehors » de mise en batterie au temps de la marine à voile.

Les troupes de marsouins et bigors sont plus qu’ailleurs encadrées par des officiers issus du rang ou du corps des sous-officiers, mais aussi formés dans les écoles de l’armée, à Saint-Cyr ou Polytechnique — où ils occupent le fond des classements jusqu’aux années 1880. Il ne fait pas bon trahir l’armée en allant servir la marine et puis le service outre-mer est éprouvant. La troupe formée de volontaires souvent issus des milieux les plus pauvres est jugée de mauvaise qualité. Il s’y forme cependant une culture très particulière, revendiquant l’origine très populaire de ses membres avec des traditions à faire pâlir les ligues de vertu jusqu’à aujourd’hui, mais aussi le goût du voyage et de l’aventure. L’attachement à cette communauté particulière coincée entre les marins et les « biffins » (« chiffons ») de l’armée métropolitaine est très fort, plus qu’à des régiments où on ne fait que tourner.

Cette communauté est petite, 16 000 hommes au total, est de toutes les expéditions de la monarchie de Juillet, du Mexique en 1838 à la guerre franco-tahitienne de 1844 en passant par la prise de Tanger en 1844 ou les débarquements dans l’océan Indien. Après une interruption lors de la IIe République, le Second Empire renoue avec l’aventure coloniale et un quatrième RIM est formé en 1854. Les cadres sont par ailleurs déployés dans les quelques troupes indigènes qui commencent à se former.

Les expéditions de la marine (désormais à vapeur) reprennent : les marsouins s’emparent de la Nouvelle-Calédonie en 1853, débarquent à Canton en 1857 puis au Liban en 1860. Surtout, la Marine conquiert la Cochinchine de 1858 à 1860. Les Troupes de marine participent aussi au long siège de Puebla au Mexique en 1863 et aux guerres en Europe. On les retrouve ainsi face à l’armée russe en 1854, en Crimée et dans la Baltique. Pendant la guerre de 1870, marsouins et bigors sont regroupés dans la division bleue du général de Vassoigne, qui s’illustre à Bazeilles (près de Sedan) par sa résistance acharnée — exploit qui devient en 1952 le fait d’armes fédérateur des TDM, célébré tous les ans (pour un excellent résumé voir ici).

Après 1870, les TDM sont pourtant à nouveau sur la sellette : la priorité est en effet à la préparation de la « revanche » sur le continent européen, et la nouvelle république se méfie des troupes professionnelles, toujours susceptibles de fomenter un coup d’État. C’est pourtant cette nouvelle république qui se lance au début des années 1880 dans la conquête coloniale et pour cela les marsouins sont indispensables. Le combat n’est plus sur mer, ni sur les côtes. La France envoie quelques officiers de marine, comme Borgnis-Desbordes, Archinard, Lamy ou Largeau s’emparent de territoires immenses en Afrique avec des colonnes de quelques centaines d’hommes seulement.

Il y a aussi les grandes expéditions, comme celles de Tunisie en 1881, du Tonkin à partir de 1883 et de Madagascar en 1894. Les 15 000 marsouins et bigors dispersés dans le monde sont insuffisants pour cela et il faut faire appel à l’armée métropolitaine. Outre que le ministère de la guerre est réticent à ce détournement de ressources, on s’aperçoit que les pertes par maladies sont considérables parmi les appelés venant directement de France, presque 6 000 à Madagascar en 1895 pour seulement 25 morts au combat. Le principe est alors acquis de ne plus envoyer outre-mer que des soldats engagés ou des volontaires acclimatés.

Volontariat et métissage

La fin du XIXe  siècle est donc marquée par plusieurs évolutions. Il est décidé de renforcer les effectifs des TDM tout en ne faisant appel qu’à des volontaires. Le nombre de régiments d’infanterie de marine en métropole est doublé et on en forme dix autres dans l’Empire. C’est un échec, les volontaires s’avérant insuffisamment nombreux pour les armer. Après des années de tergiversations, on se décide enfin, par la loi du 5 juillet 1900, après 102 projets avortés, à retirer les TDM à la marine pour en faire « l’armée coloniale » placée sous la double tutelle des ministères de la Guerre et des Colonies, en fonction du stationnement des troupes.

Un corps d’armée colonial de deux divisions est même formé en métropole et intégré dans les plans de mobilisation de l’armée avec ses 30 000 marsouins et bigors. Ses unités sont à recrutement métropolitain mixte, volontaires et appelés, mais seuls les premiers peuvent servir outremer. Simultanément, pour le service des colonies, on fait de plus en plus appel aux troupes indigènes, sous l’appellation de spahis et surtout de « tirailleurs », sénégalais, annamites, tonkinois ou malgaches. Les tirailleurs sénégalais — venant de moins en moins du Sénégal — passent ainsi de 6 600 en 1900 à 31 000 en 1914. Ces bataillons prévus à l’origine pour le contrôle de leur propre territoire deviennent vite une réserve opérationnelle qui est engagée au Maroc à partir de 1907, avant peut-être la métropole comme le propose Charles Mangin en 1910, dans La Force noire.

On théorise aussi de nouvelles méthodes. En 1899, Joseph Gallieni publie un Rapport d’ensemble sur la pacification, l’organisation et la colonisation de Madagascar, où il expose son expérience de résident-général. Reprenant des méthodes déjà appliquées au Tonkin mais dont l’origine remonte sans doute jusqu’à l’occupation de l’Aragon par Suchet en 1808, via Bugeaud, puis Faidherbe, Gallieni exprime l’idée que «le soldat ne doit pas se borner à l’action militaire», mais œuvrer à la mise en valeur du territoire qu’il occupe afin de démontrer clairement les bienfaits de la présence française et créer ainsi un cercle vertueux. La méthode n’est pas exempte de brutalité lorsque des résistances se présentent, mais à l’inverse des « Soudanais » qui ont conquis l’Afrique occidentale, elle s’accompagne de séduction. Cette approche empathique avec le milieu constitue depuis un élément fondamental et particulier de la culture des TDM.

Dans les guerres mondiales

Lorsque la guerre commence, l’armée coloniale en métropole est forte d’un corps d’armée de deux divisions d’infanterie coloniale (DIC) soit environ 30 000 hommes. Ces deux divisions sont suivies de cinq autres et d’un deuxième corps d’armée. Les bataillons de tirailleurs y sont intégrés progressivement à partir de septembre 1914 et ils sont plus de 70 à la fin de 1915. Contrairement à la légende, ces bataillons ne sont pas plus engagés que les autres et leurs pertes au combat sont inférieures à la moyenne des troupes métropolitaines. Il est vrai que les tirailleurs ont surtout été engagés après les combats les plus meurtriers, ceux de 1914, et qu’ils souffrent plus en revanche du climat et des maladies. On prend donc l’habitude de les retirer du front les mois d’hiver. À la fin de la guerre, les troupes coloniales de toutes origines représentent environ 10 % des forces combattantes françaises, avec une forte concentration dans le front des Balkans et même en Ukraine en 1919 où des bataillons de tirailleurs affrontent avec succès des troupes russes bolcheviques.

On découvre à cette occasion que ces troupes professionnelles sont plus fiables que les troupes d’appelés métropolitains qui ne comprennent pourquoi ils combattent aussi loin de la patrie et alors que celle-ci n’est plus menacée. C’est après le risque des maladies tropicales, le deuxième argument pour ne plus engager hors des frontières que des soldats professionnels. Or, les expéditions sont nombreuses jusqu’en 1927, on retrouve donc l’armée coloniale sur tous les fronts, en Rhénanie, en Silésie, en Syrie et surtout au Maroc pendant la guerre du Rif de 1921 à 1926. On conserve aussi l’idée d’un corps à double mission de garde de l’empire et de réserve métropolitaine. Lors de la mobilisation de 1939 et jusqu’en juin 1940, ce sont neuf divisions coloniales qui sont formées. Avec un total de 500 000 hommes, les troupes coloniales atteignent alors leur sommet. Elles se battent avec courage, perdent 20 000 hommes, obtiennent quelque un des rares succès de l’armée française notamment au nord de Lyon, mais n’empêchent pas le désastre. Les tirailleurs sénégalais ont payé cette fois un tribut plus lourd que les autres dans les combats et sont victimes du racisme allemand.

Comme les autres corps, l’armée coloniale se retrouve ensuite très divisée. Avec l’application de l’armistice, il ne reste plus que trois régiments en métropole, l’Indochine est occupée par les Japonais et l’Afrique occidentale reste fidèle à Vichy. Ce sont finalement dans les provinces les plus éloignées de l’empire, dans l’Afrique-Équatoriale française et dans le Pacifique, que sont formés les contingents les plus importants de la France libre. Par habitude de l’autonomie, mais sans doute aussi parce que la culture de l’armée coloniale s’accorde mal avec les idées fascistes et racistes de l’envahisseur et des collaborateurs de Vichy, les coloniaux forment le gros des volontaires de la France libre.

Les bataillons de marche intègrent la force du colonel Leclerc au Tchad ou les brigades françaises libres combattant avec la 8e armée britannique. Trois bataillons de marine combattent ainsi à Bir Hakeim en mai 1942 aux côtés de la Légion étrangère. Avec la réorganisation de 1943, ces premières forces forment le noyau dur de la 1ère division française libre et de la 2e Division blindée de Leclerc tandis qu’une nouvelle grande unité, la 9e DIC, est formée. La coloniale participe ainsi largement à la libération de la France et à la campagne en Allemagne. Presque tous les régiments actuels des TDM, à l’exception des parachutistes (sauf le 1er RPIMa, héritier des Special Air Service français) sont issus de cette armée de la libération. Sur les six corps de l’armée de Terre faits « compagnons de la Libération », six sont de l’armée coloniale.

Tout de suite après la fin de la guerre, les troupes coloniales sont au premier rang de la réaction aux premiers mouvements d’indépendance à Madagascar et surtout en Indochine. Le corps expéditionnaire qui y débarque en octobre 1946 avec un groupement de la 2e DB, la 9e DIC et la 3e DIC, est composé pour 80 % de coloniaux. Aux côtés de l’armée d’Afrique et des volontaires métropolitains, les coloniaux fournissent un certain nombre d’unités de combat, notamment, à partir de 1948, les huit nouveaux groupements de commandos coloniaux parachutistes (GCCP, devenus ensuite Bataillon parachutiste coloniaux).

Leur action principale est cependant une action de présence dans les postes, les montagnes ou les écoles avec les forces locales, les indigènes ou de l’armée nationale vietnamienne. À la confluence de l’héritage de Gallieni et des méthodes de contrôle du Vietminh, des officiers y développent une école de pensée de la « guerre révolutionnaire » avant de basculer en Algérie. L’Algérie est par définition le territoire de l’armée d’Afrique et les « colos », 80 000 hommes, y interviennent pour la première fois. Ils y mettent en œuvre, en particulier sous le commandement du général Salan, de 1956 à 1958, diverses théories de pacification centrées sur la séduction et le contrôle de la population civile arabe. Ces idées s’opposent aux méthodes initiales plus répressives ou ensuite plus conventionnelles comme celle du général Challe (où s’illustrent à nouveau les quatre régiments parachutistes coloniaux). Elles échouent tout autant à trouver une issue favorable au conflit.

Le retour des Troupes de marine

La fin de l’empire ne signifie pas pour autant la fin de cette armée qui abandonne son qualificatif de « coloniale » par un décret d’avril 1958 pour devenir d’« outre-mer » puis définitivement et à nouveau « Troupes de marine » à partir de 1961. Même si les « colos » sont désormais majoritairement en métropole, le service outre-mer demeure, il est même reconnu par la loi du 20 décembre 1967 comme leur «vocation principale», qui justifie de conserver le statut d’« arme » et donc aussi l’autonomie de gestion du personnel.

Dans les DOM-TOM, ce service outre-mer prend la forme de troupes de souveraineté, mais aussi avec Service militaire adapté (SMA), c’est-à-dire une formation professionnelle encadrée par des militaires. De manière plus originale, il s’exerce aussi par une présence dans les anciennes colonies africaines qui se concrétise par des conseillers, des bases permanentes et des forces d’intervention venues de métropole. Ce service outre-mer prend finalement une extension imprévue à partir de 1969 lorsqu’il faut mener une campagne de contre-insurrection au Tchad, puis lorsque les interventions se multiplient à partir de la fin des années 1970, en Afrique toujours, mais aussi au Liban ou en Nouvelle-Calédonie ou dans le Golfe en 1990. Pour satisfaire les besoins en troupes d’intervention, on professionnalise sept régiments et la 9e division d’infanterie de marine est reformée en 1976.

La fin de la guerre froide et la décision, en 1996, de professionnaliser entièrement les forces armées françaises entraînent la fin de la distinction entre armée métropolitaine et armée d’outre-mer. L’existence des troupes de marine est une nouvelle fois menacée. Un projet court un temps d’un nouveau rattachement à la marine. S’il n’est pas suivi d’effet, les « colos » jouent de cette tradition pour réinvestir les opérations amphibies. Les TDM sont finalement peu affectées par les restructurations. Logiquement on ne dissout pas des régiments déjà professionnels et les régiments d’appelés sont souvent des « Compagnons de la Libération » et donc alors intouchables pour le président Chirac. Paradoxalement, le poids des troupes de marine tend ainsi à augmenter en métropole alors qu’il se réduit outre-mer où les bataillons deviennent des unités cadres accueillant des compagnies tournantes venues de toute l’armée de terre. Surtout, les Troupes de marine et la Légion étrangère n’ont plus le monopole presque exclusif des opérations extérieures. Pour autant, les marsouins sont encore très engagés. Plus du tiers des soldats français tombés en opération depuis 1962 portaient une ancre de marine alors qu’ils ne représentent, avec 18 000 hommes et femmes, que 15 % des effectifs de l’armée de Terre.

Les Troupes de marine françaises constituent ainsi une structure atypique assez différente des unités de « marines » des autres armées. Si elles ont une compétence pour les opérations amphibies, leur cœur de métier reste l’intervention au loin et au milieu de populations étrangères avec une appréhension toujours globale des problèmes. Les marsouins et bigors sont plus que jamais les soldats voyageurs de la France.

Centre d’étude d’histoire de la défense, Les troupes de marine dans l’armée de terre, un siècle d’histoire 1900-2000, Lavauzelle, 2004.

Collectif, De Bizerte à Sarajevo : Les troupes de marine dans les opérations extérieures de 1961 à 1994, Lavauzelle, 2004.

Christian Benoit, Antoine Champeaux, Éric Deroo, Maurice Rives, Des Troupes coloniales aux Troupes de marines : Un rêve d’aventure 1900-2000, Lavauzelle, 2000.

Collectif, Les troupes de marines, 1622-1984, Lavauzelle, 2000.

Erwan Bergot La Coloniale : Du Rif au Tchad (1925-1980), Presses de la Cité (1982)

20 février 1918, une opération “commando” française géante en Lorraine

20 février 1918, une opération “commando” française géante en Lorraine

 

Par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 5 août 2020

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

 

La plus grande opération « commando », le terme n’est évidemment pas d’époque, de l’histoire militaire française a probablement eu lieu en février 1918 en Lorraine. Elle est remarquable et donc largement ignorée de l’historiographie française.

Tout commence le 16 janvier, lorsque le général commandant la 8e armée française ordonne de réaliser un coup de main au nord du bois de Bezange. Un coup de main est une opération dite de va-et-vient, c’est-à-dire sans occupation du terrain et visant généralement à rechercher du renseignement à l’intérieur même des lignes ennemies. L’hiver 1917-1918, c’est un peu la « drôle de guerre » de 1939-1940 puisqu’on attend les offensives allemandes, à cette différence près qu’en 17-18 on s’y prépare intensivement. On travaille, on s’entraine, on innove, beaucoup plus qu’en 1939. L’hiver 1918 est en particulier l’occasion d’une intense bataille du renseignement, du côté allemand pour tromper l’ennemi et en même temps sonder ses défenses, du côté allié pour déterminer le point d’application de l’effort allemand. Le coup de main est dans les deux cas un instrument privilégié de cette lutte et on assiste ainsi à une petite guerre de corsaires le long du front.

C’est dans ce cadre que la 8e armée cherche à savoir ce qui se passe dans la région de Bezange, et si possible d’entraver les éventuels préparatifs allemands. Dans le même temps, cette opération devra servir d’expérimentation de nouvelles méthodes d’attaque par surprise, assez proches de celles qu’ont déjà développées les Allemands. La mission est confiée à la 123e division d’infanterie pour un début d’opération un mois plus tard. Il n’est pas évident que l’on soit capable aujourd’hui de faire plus court au regard de tous les moyens engagés.

L’objectif choisi est le plateau des Ervantes, juste au nord du village de Montcel-sur-Seille à 22 km au nord-est de Nancy. On ne parle pas encore comme cela mais l’« effet majeur » est de parvenir à « nettoyer » ce carré d’environ 2 km sur 2 en deux heures, avant l’organisation par l’ennemi d’une contre-attaque importante.

L’objectif est très solidement tenu, aussi va-t-on privilégier d’abord une infiltration par la route qui mène à Sarreguemines par un ravin, zone plus faible, se retrouver ainsi à l’intérieur du dispositif ennemi au sud-est de l’objectif et obliquer ensuite à 45 degrés en direction du nord-ouest. C’est une manœuvre complexe mais qui permet d’éviter la zone de défense la plus dure et de progresser ensuite latéralement à l’intérieur des lignes parallèles ennemies.

Une fois l’idée de manœuvre définie, on procède à la « génération de forces ». L’attaque sera le fait de trois groupements formés chacun autour d’un bataillon d’infanterie, de détachements du génie pour franchir la rivière Loutre au début de l’action puis pour appuyer l’attaque avec les sections de lance-flammes Schilt. Parmi ces trois groupements, deux centrés autour du 411e Régiment d’infanterie sont chargés du nettoyage de la zone cible pendant que le troisième, provenant surtout du 6e RI, les couvrira face à l’est.

Les appuis sont fournis par un total de 352 pièces, dont 180 lourdes. C’est une proportion évidemment considérable, presque un canon pour 5 à 10 soldats à l’attaque. L’artillerie de l’époque est en fait aéroterrestre, puisqu’elle ne peut fonctionner sans moyens aériens. Trois escadrilles sont donc réunies pour assurer l’observation des tirs et deux escadrilles de chasse pour la domination du ciel et la protection des observateurs. La division engage également son escadrille d’infanterie. Celle-ci est chargée de l’observation et du renseignement en avant de l’infanterie à l’attaque, en marquant par exemple au fumigène les positions de défense repérées, ou mitraillant l’ennemi à découvert.

Quatre ans plus tôt seulement, tout ce qui est décrit là aurait relevé de la pure science-fiction. L’artillerie ne tirait que sur ce qu’elle voyait directement comme pendant les guerres napoléoniennes. En 1918, elle peut tirer relativement précisément à plusieurs dizaines de kilomètres. Elle peut même le faire sur simples calculs sans passer par de longs réglages préalables, ce qui excluait toute surprise.

Pour cette opération, on lui demande d’abord de neutraliser les batteries ennemies, d’aveugler ses observatoires, de détruire certains points clés et de créer des brèches sur les défenses de la rivière Loutre afin de faciliter la pénétration. Puis, lorsque l’attaque sera lancée de créer deux boites de protection. Une boite est un carré d’obus, dont trois côtés sont des barrages fixes empêchant l’ennemi de pénétrer à l’intérieur ou de s’en échapper. Le quatrième est le barrage mobile qui protège les fantassins à l’attaque par un mur d’obus et effectue ensuite une série de bonds, en général de 100 mètres toutes les trois minutes. Pour assurer le coup, on décide même de faire deux barrages mobiles, un avec des percutants devant les fantassins français, ce qui procure l’avantage de faire un écran de poussière, et un plus loin avec des fusants éclatant donc dans le ciel. Il y aura donc une première boite pour protéger la pénétration dans le ravin et une deuxième dans la foulée et sur des angles totalement différents pour l’attaque du plateau.

Pour assurer encore plus le coup, on réunit aussi un groupement de 200 mitrailleuses qui appuieront l’infanterie à l’assaut en tirant au-dessus d’elle. C’est une innovation que l’on a empruntée au corps d’armée canadien. Elle consiste à faire tirer sur ordre une grande quantité de mitrailleuses à angle maximum de façon à envoyer des dizaines de milliers de projectiles sur une zone que l’on veut interdire à plusieurs kilomètres. Le froissement des balles dans l’air, au-delà de la vitesse du son, donne l’impression aux combattants à l’assaut d’être à l’intérieur d’un tambour.

Il faut imaginer à ce stade le degré de sophistication nécessaire pour parvenir à faire tout cela et le coordonner harmonieusement.

Et puis, il y a l’infanterie. Il faut oublier les attaques en foule courant de manière désordonnée que l’on voit dans les films sur la Première Guerre mondiale, la scène d’ouverture d’Au revoir là-haut par exemple. L’infanterie de 1918 et déjà bien avant en fait, c’est de la mécanique. Pas de foule, mais des sections nettement séparées. Chaque section est elle-même partagée deux, bientôt trois, « groupes de combat » ou « demi-sections », d’une quinzaine d’hommes répartis en deux escouades commandées par des caporaux. Une escouade est organisée autour d’un fusilier, porteur du fusil-mitrailleur, l’arme principale (mauvaise, mais c’est une autre histoire). Le fusilier coordonne son action de tir de saturation avec des grenadiers à fusils protégés autour d’eux par les grenadiers-voltigeurs qui combattent au fusil ou à la grenade. On est beaucoup plus près d’un combat relativement lent et méthodique que de la ruée. La norme est alors d’avancer au rythme d’un barrage roulant, c’est-à-dire à environ 2 km/h.

Toute cette force, l’équivalent d’une brigade moderne, se met en place au dernier moment sur des positions préparées, organisées, fléchées, avec éventuellement des plans de tir déjà calculées, et dans la plus totale discrétion. La surprise sera totale.

Le 20 février au matin, l’opération débute par les escadrilles qui chassent les ballons et les avions ennemis, ce qui, avec les fumigènes sur les observatoires rend l’artillerie ennemie aveugle. A 7h30, le groupement d’artillerie ouvre le feu. Toutes les missions préalables de l’artillerie sont réalisées sept heures plus tard.

À 14 h 30, les deux compagnies du 4e régiment du génie se lancent sur la rivière Loutre et protégées par les appuis, mettent en place 43 passerelle en moins d’une heure sur deux zones de franchissement. Dans la foulée, les deux premiers bataillons franchissent, le troisième un peu plus tard. La première « boite » se met en place.

Comme souvent la défense ennemie se manifeste presque exclusivement par des tirs de mitrailleuses. Ils sont violents. Un bataillon est obligé d’aborder la première ligne allemande en rampant. Mais une fois celle-ci abordée les choses vont très vite. Comme souvent là encore, il y a peu de combats dans les tranchées, l’ennemi s’est replié ou se rend surtout s’il est surpris dans un abri. Le combat retardateur est mené par les points d’appui de mitrailleuses lourdes à la « surface » au-dessus des tranchées, ou à la mitrailleuse légère dans les boyaux longs et à la grenade sur les courts.

A ce moment-là, c’est plutôt le barrage d’artillerie français qui gêne la progression. Un chef de section, le sous-lieutenant Gouraud prend l’initiative de le franchir pour attaquer seul à la grenade une position de mitrailleuses, qu’il capture. De leurs côtés, les mitrailleurs du bataillon abattent deux avions allemands. La progression dans le ravin est rapide.

La bordure de la zone cible est atteinte vers 16 heures. Protégés par la deuxième boite, les six compagnies alignées des deux bataillons progressent inexorablement le long de leur axe chacune sur un front de 300 mètres de large pour 2 000 de profondeur. Les sections de tête, une ou deux, suivant les lignes, progressent le plus vite et fixent les positions. Les sections suivantes, les réduisent, fouillent les abris puis les détruisent au lance-flammes. Les dernières sections acheminent tués et blessés amis, prisonniers et documents ou matériels capturés à l’arrière.

Les Allemands sont totalement impuissants. Ils tentent de lancer une contre-attaque vers 17 h 15. Elle est repérée par l’aviation et neutralisée par l’artillerie et le groupement de mitrailleuses. À 17 h 45, les compagnies se replient comme prévu et sans précipitation. Les sections les plus avancées de chaque compagnie se repliant à tour de rôle à travers les sections arrières, jusqu’au point de départ.

Les 38 tués français et 67 blessés graves ont tous été ramenés dans les lignes françaises, ainsi que 357 prisonniers. Les sources allemandes parlent de la perte totale de 646 hommes dans leurs rangs. Toute la zone a été ravagée et restera neutralisée jusqu’à la fin de la guerre. On a surtout la certitude que rien ne se prépare à grande échelle de son côté, ce qui avait été envisagé un temps par l’état-major allemand. Les Français peuvent se concentrer sur Reims ou la Picardie, ce qui aura une énorme influence pour la suite des évènements.

Au bilan, dans sa conception et sa réalisation quasi parfaite, il s’agit d’une des opérations les plus remarquables de la Grande Guerre. Il faut considérer l’immensité des innovations en tous genres et de la somme de compétences qu’il a fallu accumuler, en partant de rien malgré les pertes considérables, pour passer en quelques années de la guerre à la manière napoléonienne à quelque chose qui n’a rien à envier à ce qui se fait cent ans plus tard. 

Florence Parly aux Saint-Cyriens: “Faites vivre le panache”

Florence Parly aux Saint-Cyriens: “Faites vivre le panache”

Par Philippe Chapleau – Lignes de défense – Publié le 18 juin 2020

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/

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Il est bien normal de clore la séquence “fourragère” avec quelques photos de la cérémonie de mercredi soir, aux Invalides. Une cérémonie en petit comité mais qui a eu, visiblement, du panache (photos MinArm).

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La ministre des Armées a eu des mots forts et justes destinés aux élèves-officiers présents et à tous leurs camarades restés à Guer (Morbihan) et qui ne recevront la fourragère noire et verte que le 24 juin:
Soyez intrépides. Soyez, s’il le faut, imprudent. N’allez pas croire que je vous enjoins à concourir pour décrocher le titre de « major Ours » et pour multiplier les perches à Coëtquidan – même si je reconnais bien là le panache français dont se réclament volontiers les Saint-Cyriens. Mais, tout en étant exemplaires, faites vivre le panache de vos vingt ans. S’il y a bien quelque chose que peuvent vous enseigner les histoires des Compagnons de la Libération, c’est que face à des évènements qui nous sont imposés, chacun est maître de son destin et de sa mission. Les compagnons de la Libération ont choisi la France, comme vous l’avez fait le jour où vous avez reçu votre casoar. Ils ont choisi de combattre pour leurs valeurs. Ce sera votre vie et ce sera votre choix.

Et Florence Parly de conclure: “Elèves-officiers de la promotion Compagnons de la Libération, Vous aussi, vous avez répondu à l’appel de la France. Vous avez reçu la fourragère de l’Ordre de la Libération. Vous la transmettrez à vos camarades de la promotion. Et si vous deviez ne retenir que quelques mots à leur dire à cette occasion les voici : chérissez le souvenir de vos anciens, et comme eux, soyez toujours libres. Libres de vivre vos rêves, vos passions et vos aventures. Libres de servir votre pays et de vous donner, corps et âme, à lui.