“Le sens du sacrifice” La lettre de l’ASAF (novembre 2018)

Le sens du sacrifice” La lettre de l’ASAF (novembre 2018)

La Rédaction de l’ASAF
www.asafrance.fr

Comprendre hier

11 novembre 2018, 80 chefs d’État s’avancent ensemble, à pied, sous la pluie, vers l’Arc de Triomphe, et s’inclinent devant la dalle sous laquelle repose le Soldat inconnu. Quel plus bel hommage pour ce Poilu Mort pour la France ? Quelle plus grande marque de reconnaissance du monde à la France, pour avoir défendu la liberté avec tant de ténacité !

C’est bien une armée, composée de millions de soldats, qui a combattu pendant plus de 4 ans dans des conditions effroyables pour, avec ses alliés, freiner, arrêter puis repousser un ennemi conquérant venu de l’est afin de nous envahir et nous imposer sa volonté. Cette armée, avec celles de ses alliés, a résisté et a vaincu grâce au courage de ses soldats, à la valeur supérieure de son commandement, au soutien indéfectible de la Nation tout entière. Bref, dans l’adversité elle a tenu car, unie, elle était invincible.  

Ces soldats se battaient pour défendre leur terre, leur famille, leur patrie, l’héritage qu’ils avaient reçu des générations précédentes comme le firent avant eux leurs aïeux face à d’autres invasions. Ils se battaient aussi pour la liberté à l’instar des compagnons de Jeanne d’Arc. Inlassablement, ils sont montés à l’assaut des tranchées ennemies derrière leurs chefs pour briser les chaînes qui enserraient la France sur plus de 750 km, de la mer du Nord à la Suisse, jusqu’au jour où, sous les coups de boutoir répétés, ces chaînes cédèrent.


Se souvenir aujourd’hui

Un siècle plus tard, le chef des armées françaises a voulu parcourir le front où se déroulèrent ces combats acharnés. Ce fut d’abord Strasbourg, symbole du retour des provinces perdues après la défaite de 1870, puis le village des Éparges où son Maire a su décrire, dans l’intimité, avec autant de passion que de talent, la violence des combats où furent tués ou blessés des dizaines de milliers d’hommes – dont Maurice Genevoix – pour la conquête d’une crête. Le Président y a exprimé un superbe hommage aux Poilus. Il a visiblement médité sur les champs de bataille où s’est joué le destin de la Patrie.

Mais au-delà de cette « itinérance », et dans les profondeurs de la Nation, c’est tout le pays, notamment les plus jeunes Français, qui se sont mobilisés pour découvrir leur passé à travers l’histoire de leur famille, de leur quartier, de leur village pendant la Grande Guerre. D’innombrables actions ont été menées avec l’appui de la mission du Centenaire. Si elles n’ont pas toujours fait « la une » de l’actualité, elles ont cependant remué en profondeur les jeunes générations en leur permettant de découvrir leur passé, de renforcer leur sentiment d’appartenance à la communauté nationale. Il ne s’agissait pas de générer chez eux la haine de l’ennemi mais une admiration croissante pour ces aïeux, ces Anciens, qui à 20 ans ont accepté de donner leur vie pour eux.

Les polémiques sont bien peu de choses au regard de ces immenses sacrifices et douleurs !
Seule la France, qui paya le plus lourd tribut au regard de sa population, pouvait rassembler autant de nations autour d’elle le 11 novembre 2018. Jamais, en effet, aucun peuple d’un pays démocratique n’a accepté, dans l’Histoire, un tel taux de sacrifice. Les 40 000 étrangers qui sont venus s’engager en France témoignent que le monde reconnaissait alors la France comme étant le pays de la Liberté. Ce qui fera écrire à de Gaulle dans ses Mémoires : « Il existe un pacte multiséculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde. »


Agir
 pour demain

Après cette victoire si chèrement acquise, la paix ne fut pas au rendez-vous espéré. La paix ne se décrète pas, elle se construit et les armes doivent la garantir en permanence. La France, saignée à blanc par ces 52 mois de guerre, était affaiblie, épuisée. Sa démographie était insuffisante, les destructions matérielles considérables et les dettes contractées auprès des Américains durent être remboursées très vite. Notre pays fut contraint d’accepter certaines exigences des Alliés et des promesses qui ne seront pas tenues. La paix a été perdue. 20 ans après le traité de Versailles, la Seconde Guerre mondiale éclatait.

Une nation unie, une armée forte sont nécessaires à un peuple qui veut rester libre : tels sont les enseignements essentiels de la Grande Guerre pour aujourd’hui, tout comme la nécessité du courage à tous les niveaux, l’amour de sa patrie jusqu’au sacrifice et la conscience qu’elle est un héritage à enrichir et à transmettre. Bref, être un peuple fier et assumant sans aucune réserve son Histoire est une condition indispensable pour être ouvert et comprendre les autres peuples.

Les menaces n’ont pas cessé depuis la Seconde Guerre. La réconciliation franco-allemande marque la fin d’une guerre de 75 ans avec les Allemands. Mais pour demain, que constate-t-on ? Un nouveau totalitarisme : l’islamisme, des Alliés dont nombre d’intérêts divergent, des champs de compétition, d’affrontement, de bataille nouveaux et la guerre hors limite dont parlent les Chinois.

Face à cette situation, la France doit viser l’excellence dans tous les domaines car elle sait qu’elle pèse moins de 1% de la population mondiale. Pour autant elle dispose d’atouts considérables souvent mal valorisés. Il lui faut mieux s’organiser, faire preuve de plus de méthode et de constance dans les choix stratégiques ainsi que dans l’action. La France doit donc d’abord être forte. Mais elle sait que certains défis à relever exigent d’elle de s’associer à d’autres nations.

La France doit contribuer à faire émerger une « Communauté des nations européennes » au sein de laquelle ceux qui veulent développer des projets en commun s’associeront à l’instar de Galileo, le GPS européen, qu’aucun pays n’aurait pu réaliser seul, et qui, achevé ensemble, donne à chaque État une plus grande indépendance. Cette communauté des nations européennes doit avoir pour objectif de renforcer l’indépendance des nations d’Europe, de préserver leur identité, de garantir leur Défense et leur liberté.

La paix sans la liberté s’appelle l’esclavage et cette liberté, jamais acquise, se défend au quotidien, dans tous les domaines de l’activité des hommes.

  

 

 

Ceux de 14 – Max Mader, un héros français de la Grande Guerre d’origine… allemande

Ceux de 14 – Max Mader, un héros français de la Grande Guerre d’origine… allemande

http://www.opex360.com/2018/11/11/ceux-de-14-max-mader-un-heros-francais-de-la-grande-guerre-dorigine-allemande/

 

Photo : Le sous-lieutenant Max Mader, à gauche sur la photo.

En ce début d’août 1914, les ressortissants allemands engagés au sein de la Légion étrangère se trouvèrent devant un cas de conscience : prendre les armes contre le pays qui les avait vu naître ou pour celui qu’ils avaient choisi de servir?

L’écrivain Ernst Jünger, qui relatera, en 1936, son expérience de légionnaire dans « Jeux africains« , prit la décision de déserter pour rejoindre l’armée allemande. D’autres conservèrent en leur « coeur » la devise de la Légion étrangère : « Legio Patria Nostra ». Et certains eurent une conduite héroïque, comme Max Mader.

Né le 18 janvier 1880 à Giengen [Wurtemberg, Allemagne], Max Mader est incorporé dans un bataillon de pionners wurtembourgeois à 18 ans. D’un caractère bien affirmé, il aurait eu un « différend » avec l’un de ses supérieurs. Que s’est-il passé? Difficile à le dire avec certitude… Mais il aurait probablement soldé définitivement ses comptes avec ce « supérieur », ce qui expliquerait ensuite sa désertion…

Quoi qu’il en soit, en décembre 1889, venu de la Suisse, Max Mader se présente à un bureau de recrutement de la Légion étrangère et signe un engagement de cinq ans. Affecté un 1er Régiment Étranger [RE], il sert au Tonkin jusqu’en 1904. Arrivé au bout de ses cinq années de contrat, il rempile pour un second. Il rejoint alors le 2e RE, à Saïda [Algérie]. Là, il prend part à de nombreux combats dans les régions sahariennes du Maroc et de l’Algérie.

En 1909, Max Mader est promu caporal. Et, désormais, il sert « sans interruption de service par engagements successifs ». Naturalisé français, il devient sous-officier en octobre 1911.

Après le début de la Première Guerre Mondiale, Max Mader, alors promu adjudant, est affecté au 2e Régiment de marche du 2e RE. Il se distingue lors des combats en Champagne, ce qui lui vaut la Médaille Militaire (décernée en mars 1915). Lors de la dissolution de son unité, le 11 novembre 1915, il est réaffecté au Régiment de Marche de la Légion étrangère [RMLE]. Il prend alors part à de nombreuses offensives et à autant de coups de main audacieux. Il se forge ainsi une solide réputation, qu’illustre son exploit du 21 avril 1917, à Auberive [Haute-Marne]

Voici tel qu’il est raconté dans l’historique du RMLE :

« Dans la longue et profonde sape, d’où s’échappaient des odeurs nauséabondes, mêlés aux morts ennemis en décomposition, éreintés par 5 jours et 5 nuits de combats, officiers et légionnaires des 6e et 7e compagnies, déjà décimées, et quelques mitrailleurs, dormaient d’un pesant sommeil. Cependant à l’extérieur, où ne veillaient que quelques guetteurs, immobiles dans le lugubre silence de ce matin de guerre, cote à côte, anxieux de savoir ce qu’apportait avec lui ce nouveau jour de lutte, un capitaine et son adjudant-chef, l’adjudant-chef MADER, le héros déjà légendaire, observaient le terrain en avant.

La tranchée 67, orientée lace au nord, commandait le vallon.

Du versant opposé qu’ils avaient atteint la veille, à la tranchée Bethmann-Hollweg, les zouaves tenaient la partie ouest. Mais en face de nous, l’Allemand s’était maintenu et même une batterie de canons lourds, soutenue par une compagnie, était encore en place à 150 mètres en avant du front du 26 bataillon. Pour y arriver il fallait descendre dans le ravin, et le boyau à flanc de coteau était pris d’enfilade par une mitrailleuse ennemie admirablement pointée.

Tandis que les deux chefs observaient en silence, un guetteur (Bangerter, Ire classe) attire leur attention sur un mouvement insolite dans le fond du vallon. En effet, une compagnie du 168e venant de l’ouest cherche à s’y infiltrer. Elle ignore sans doute la présence à cet endroit de l’ennemi qui, déjà, a remarqué son avance.

D’un petit fortin qui commande le boyau de liaison, il s’apprête à la recevoir à coups de grenades. Ce faisant il tourne le dos à la crête où se tiennent les observateurs de la Légion qui ne peuvent tirer de la tranchée sans atteindre l’ami en même temps que l’ennemi.

Encore quelques minutes et les bleu-horizon tomberont dans le piège. Mais Mader en vieux limier des champs de bataille a flairé le danger et d’un coup d’œil il débrouille toute la situation. Se mettre d’accord avec son commandant de compagnie, rassembler en hâte quelque dix légionnaires de surveillance dans la tranchée, ramasser quelques grenades, bondir dans le boyau de liaison suivi de ses hommes électrisés, c’est l’affaire d’une minute. Le petit groupe court si vite que les mitrailleurs ennemis ne peuvent ouvrir le feu, avant qu’il soit dans l’angle mort à l’abri des balles. La tête de la compagnie du 168e n’est plus qu’à quelques mètres du fortin, déjà les Allemands lèvent les bras pour lancer leurs grenades, lorsque, soudain, maigre et nerveuse, la grande silhouette de Mader bondissant dans leur dos, surgit au milieu d’eux. Épouvantée par cette apparition inattendue, l’escouade ennemie, abandonnant munitions et fortin, s’enfuit en désordre du côté de la batterie.

Quelques grenades éclatent, puis dans le boyau libéré l’adjudant-chef peut serrer la main du commandant de la compagnie ‘bleue’ reconnaissant.

Sans perdre une seconde Mader commence la poursuite. Suivi de ses dix fidèles légionnaires, soutenu à quelque distance par la courageuse compagnie du 168e, qui de la tranchée où elle est maintenant alertée, le ravitaille en grenades et le suit des yeux avec émotion, il saute dans les boyaux, nettoie les abris et poursuit inlassablement le combat corps à corps. Réveillés trop tard par leurs camarades du fortin, surpris dans leurs gîtes, les Saxons se défendent cependant avec beaucoup de courage. Mais leur résistance est inutile. En peu de temps la compagnie de soutien est mise hors de combat. Les six canons sont pris et remis à la bonne garde de la C. H. R. du 7e tirailleurs qui, de la crête où elle venait d’arriver, a pu suivre des yeux et admirer ce bel exploit.

Au retour, dans la tranchée boueuse, la 6e compagnie émerveillée accueille son adjudant-chef. Il fallait un Mader, un légionnaire de la vieille école, pour réaliser ce fait d’armes peut-être unique d’avoir du même coup, avec dix hommes, sauvé du désastre une compagnie française, mis en fuite une compagnie allemande, enlevé une batterie lourde et gagné la Légion d’honneur. »

Promu sous-lieutenant après cet exploit, Max Mader obtiendra d’autres citations (9 au total). Malheureusement, le 12 juin 1918, sa chance « hors du commun » va l’abandonner : il est en effet gravement blessé à Courtezon. Amputé du bras droit, il sera réformé.

Après la guerre, Max Mader devient surveillant du palais du Rhin à Strasbourg, puis, en 1935, gardien-chef du Château de Versailles. Durant l’occupation, il fait le sourd-muet pour ne pas avoir à répondre à ses anciens compatriotes. Il décédera le 24 octobre 1947 à Pancher-Bas [Haute-Saône]. Il était commandeur de la Légion d’Honneur et titulaire de la Médaille Militaire ainsi que de la Croix de Guerre 14-18 avec 9 citations.

 

Centenaire de l’armistice de 1918 : Erich Kästner, symbole des derniers soldats de l’empire allemand oubliés de l’histoire

Centenaire de l’armistice de 1918 : Erich Kästner, symbole des derniers soldats de l’empire allemand oubliés de l’histoire

En 2008, le dernier vétéran de l’armée allemande de la Grande Guerre est mort dans l’indifférence générale. Une situation bien éloignée du traitement des poilus en France.

 

A l’image d’Erich Kästner, le dernier soldat de l’empire allemand mort en 2008, l’Allemagne a oublié ses militaires disparus lors de la Grande Guerre. (BAPTISTE BOYER / FRANCEINFO)

Un cercueil drapé de bleu-blanc-rouge, porté par onze légionnaires du 3e régiment étranger d’infanterie, fait son entrée dans la cour des Invalides, à Paris, le 17 mars 2008. Tous les drapeaux tricolores des administrations publiques sont en berne. La France rend hommage à Lazare Ponticelli, le dernier poilu français de la Première Guerre mondiale, mort quelques jours auparavant. Lors de ces obsèques nationales, le président de la République, Nicolas Sarkozy, prononce un discours en l’honneur des combattants de la guerre de 1914-1918.Nous ne les oublierons jamais, clame le chef de l’Etat.

 

Des légionnaires entourent le cercueil de Lazare Ponticelli, le dernier poilu, aux Invalides, le 17 mars 2008. (ERIC FEFERBERG / AFP)

Pourtant, de l’autre côté du Rhin, c’est bien dans l’oubli que sont tombés les derniers vétérans de la Grande Guerre. Ainsi, Erich Kästner, dernier soldat de l’armée impériale allemande, est mort le 1er janvier 2008, près de Cologne, à l’âge de 107 ans, dans l’indifférence générale. Un banal avis d’obsèques a été publié dans la rubrique nécrologie du journal local de Hanovre, le Hannoversche Allgemeine Zeitung, sans faire état de son passé militaire. “Après une longue vie remplie, notre père, beau-père et grand-père bien-aimé s’est éteint”, peut-on simplement lire. La mort du dernier soldat allemand de la Première Guerre mondiale a bien failli passer totalement inaperçue.

Une faible couverture médiatique

Pendant l’été 2007, quelques mois avant sa mort, Erich Kästner, qui réside dans une maison de retraite en périphérie de Cologne, reçoit des demandes d’autographes. Ses enfants ne comprennent pas cette soudaine notoriété. Certes, leur père est l’homonyme d’un célèbre écrivain allemand, connu notamment pour ses livres destinés à la jeunesse. Mais viennent ensuite des historiens amateurs, dont un étudiant américain de l’Iowa, qui l’interrogent sur ses faits d’armes pendant la Première Guerre mondiale. Nous nous sommes demandé comment ces jeunes gens connaissaient notre père, explique l’un de ses fils, Peter Kästner, au Spiegel (en allemand), l’un des rares médias à lui avoir consacré un article développé.

Au départ, ses enfants pensent au Livre Guinness des records. Car dans l’édition 2000 du célèbre ouvrage, Erich Kästner et sa femme Martha, morte en 2003 à l’âge de 102 ans après soixante-quinze ans de mariage, sont présentés comme le couple le plus âgé d’Allemagne. Mais en 2007, ce ne sont pas les secrets de vie à deux d’Erich Kästner qui attirent les curieux, mais bien son passé militaire. A cette occasion, les quatre fils et deux filles d’Erich et Martha Kästner découvrent une page consacrée à leur père sur l’encyclopédie en ligne Wikipedia (en allemand). Erich Kästner y est présenté comme le dernier vétéran allemand de la guerre de 14-18. Le créateur de la page est inconnu mais “possède une adresse IP en Allemagne”, relève Der Spiegel.

Quelques jours après la parution de l’avis d’obsèques dans le Hannoversche Allgemeine Zeitung, la notice Wikipedia est mise à jour. Mais il faudra encore attendre deux semaines avant que les médias allemands ne se saisissent de l’information. Un premier article paraît sur la version anglophone du site de Der Spiegel (en anglais) le 22 janvier 2008. Quelques articles seront ensuite publiés, sans faire grand bruit.

Une image du poilu inexistante outre-Rhin

La mort du dernier vétéran allemand est un non-évènement. Interrogé à l’époque, le ministère allemand de la Défense n’avait rien à déclarer. Il n’y a eu aucune réaction officielle. C’est très révélateur”, souligne Laurent Jalabert, maître de conférences en histoire moderne à l’université de Lorraine, auteur de La Longue Mémoire de la Grande Guerre (Presses universitaires du Septentrion). La Fédération allemande des associations de soldats, qui représente les vétérans, n’avait pas non plus conservé sa trace, écrit La Croix.

Les éléments connus sur Erich Kästner sont succincts. Né à Leipzig le 10 mars 1900 dans une famille bourgeoise, il devient soldat en juillet 1918 après avoir obtenu l’équivalent du baccalauréat, rapporte Der Spiegel (en anglais). Il sert ensuite quatre mois dans l’armée impériale allemande en Belgique, jusqu’à la fin de la guerre. De cette expérience, Erich Kästner a simplement raconté à ses enfants avoir assisté à une parade militaire en présence de l’empereur Guillaume II, rapporte Der Spiegel. Le contexte de la Seconde Guerre mondiale a éradiqué la Première Guerre mondiale. Cette dernière est incluse dans ce que les Allemands appellent ‘la catastrophe du XXe siècle’, qui a vu l’avènement du nazisme”, développe Laurent Jalabert.

Aujourd’hui encore, il est difficile d’obtenir davantage d’informations sur Erich Kästner. Les centres d’archives sollicités par franceinfo renvoient seulement à la thèse de droit qu’il a rédigée dans les années 1920, à l’université de Iéna. Le centre d’histoire militaire et de sciences sociales de l’armée n’a pas non plus été en mesure de donner des informations sur son passé militaire. Aucune archive officielle sur les combattants de la Première Guerre mondiale n’existe. Mais que sont devenus ces poilus allemands ?

L’image idéalisée du poilu proche de nous n’a pas d’équivalent en Allemagne. Ce n’est pas ancré dans l’histoire familiale.Bérénice Zunino, maîtresse de conférences en études germaniques à franceinfo

La Grande Guerre a fait l’objet d’une instrumentalisation de la figure du combattant par les nazis à travers les héros des tranchées. Ils ont mis en avant ce soldat avec le visage très dur au casque d’acier. Mais cette instrumentalisation a été discréditée après 1945 avec une distanciation de la figure du combattant”, poursuit Bérénice Zunino, spécialiste en civilisation et histoire des pays de langue allemande à l’université de Franche-Comté.

L’impossible mémoire

La presse locale s’est néanmoins penchée sur des éléments du parcours d’Erich Kästner. Après la signature de l’armistice, il poursuit des études de droit. En 1923, il décroche un doctorat et devient juge à Dresde, où il s’installe avec sa femme et fonde sa famille, raconte le Hannoversche Allgemeine Zeitung. La Seconde Guerre mondiale vient interrompre sa carrière. Selon Der Spiegel, Erich Kästner sert alors dans le haut commandement de l’armée de l’air allemande.

Après 1945, il déménage avec sa famille à Hanovre où il reprend un poste de juge. Il est décoré de la croix du mérite. Le Hannoversche Allgemeine Zeitung poursuit son portrait en expliquant qu’après avoir pris sa retraite dans les années 1970, il officie comme avocat quelques jours par semaine jusqu’en 1986. Le journal livre aussi le secret de sa longévité : “Trois cents pas par jour, avec un déambulateur”. Mais sur ce qu’il a vécu, vu, retenu de la Première Guerre mondiale, le lecteur n’en saura pas plus. Erich Kästner avait-il même conscience d’être le dernier vétéran allemand ? “Il n’y a pas de décompte macabre des derniers poilus comme en France”, note Bérénice Zunino. Leur souvenir semble s’évaporer avec les années.

La mémoire a besoin d’ancrages. Or en Allemagne, il n’y a pas de monument du soldat inconnu, il n’y a pas de lieux, il n’y a pas d’associations locales qui font comme chez nous un travail de mémoire.Laurent Jalabert, maître de conférences en histoireà france info

D’ailleurs, quelques semaines après le décès d’Erich Kästner, un autre soldat de la Grande Guerre s’est éteint dans l’indifférence. Il s’agit de Franz Künstler, dernier vétéran de l’empire austro-hongrois. Né dans une famille de la minorité allemande de Hongrie, il est mort en Allemagne le 27 mai 2008 à l’âge de 107 ans. Tout comme Erich Kästner, sa mort n’a donné lieu à aucune commémoration. “Cela aurait été déplacé. C’est appliquer une grille de lecture française à l’histoire allemande, analyse Bérénice Zunino. En Allemagne, on parle beaucoup moins des souffrances du quotidien des soldats pour ne pas victimiser la population allemande, car c’est problématique à l’égard du nazisme.”

Malgré cette retenue, les historiens ont noté, à l’occasion du centenaire de la guerre 14-18, un regain d’intérêt pour cette période. Au niveau fédéral, il n’existe pas de centralisation des cérémonies de commémoration. Mais de nombreux évènements ont été organisés à l’échelle des communes ou des Länder. Un site d’archives (en allemand) consacré à la Première Guerre mondiale a également vu le jour.

Il n’en reste pas moins que le 11-Novembre n’est pas commémoré en Allemagne. Ce n’est pas un jour férié. “La date de l’armistice est peu connue de la population allemande. Cela n’évoque pas grand-chose”, affirme Bérénice Zunino. A Cologne, où Erich Kästner s’est éteint, chaque 11 novembre à 11 heures débute un événement particulier : le célèbre carnaval, bien loin de la signature de l’armistice dans la clairière de Rethondes, et bien loin du souvenir des tranchées.

Voir et entendre dans les combats de tranchées

Voir et entendre dans les combats de tranchées

Par Michel Goya – Le Blog de l’épée – Publié le 6 novembre 2018

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

En pénétrant dans une zone de combat, le fantassin sait d’abord qu’il va évoluer dans un paysage surréaliste et sinistre. Ernst Jünger parle d’un « désert calciné où le bombardement a raboté toutes les inégalités du paysage, où les explosions des obus jaillissent en gerbes hautes et denses comme les geysers dans les zones volcaniques d’Islande [ …] une terre noire et fissurée où stagne encore la vapeur brûlante des gaz asphyxiants […] Tout cela fait l’effet au premier coup d’œil d’un paysage onirique qui, avec ses détails et ses invraisemblances, s’empare des sens en un éclair, les fascine et les éblouit en même temps [1]». Jean Galtier-Boissière décrit un village perdu dans le no man’s land : « C’est une vision d’infernal cauchemar, le lugubre décor de quelque conte fantastique d’Edgar Poe. Ce ne sont pas des ruines : il n’y a plus de maisons, plus de murs, plus de rues, plus de formes. Tout a été pulvérisé, nivelé par le pilon. Souchez n’est plus qu’une dégoûtante bouillie de bois, de pierres, d’ossements, concassés et pétris dans la boue [2]. »

La zone de combat est elle-même nettement délimitée. Généralement, dans un assaut, un fantassin ne reste en première ligne que sur quelques centaines de mètres, entre deux ceintures de retranchements associant réseaux de barbelés, postes avancés, nids de mitrailleuses et deux ou trois tranchées reliées par des bretelles. Pendant les combats, cette zone de terre travaillée et modelée est recouverte par « la voûte imposante de nos projectiles qui recourbe très haut au-dessus de nous ses arcs élancés » et, sous les obus, « le sifflement multiple et venimeux des trajectoires tisse au-dessus de nos têtes un filet à mailles serrées, dans un ressac brûlant qui, pareil au fameux feu grégeois, nous entoure comme un élément homogène [1]. » A partir de 1916, le cloisonnement est accentué par les barrages d’artillerie, en particulier le barrage roulant, « terrible muraille, haute comme une tour, qui dissimule les profondeurs de l’espace derrière un rideau de terre jaillissante » et qui précède les fantassins dans leur marche. En cachant les assaillants, le barrage roulant angoisse le défenseur et fascine les assaillants qui se sentent aspirés par ce mur d’obus qui bondit de cent mètres toutes les deux minutes.

Régulièrement, le paysage est ponctué de fusées de couleurs variées, qui achèvent de donner un caractère surréaliste à l’ensemble. L’air lui-même est imprégné d’un mélange d’odeurs cadavériques, de terre remuée, de poudres diverses, de fumées d’échappement de chars et de vapeurs empoisonnées. Cette « mer de lourdes vapeurs, de fumées et de poussière […] estompe, même à très courte distance, les formes des gens et des choses [1]. »

Le fantassin aguerri sait également, que dans ce monde, il ne rencontrera que peu d’ennemis. Pour résister au feu de l’artillerie, les défenseurs sont tapis, voire pelotonnés dans des trous. Les assaillants, de leur coté, font des bonds rapides, d’entonnoir en entonnoir, le dos rond et le nez au sol, prêts à se coucher immédiatement. L’observation, des deux cotés se fait, au ras du sol, au milieu des poussières. Enfin, la peur induit plutôt des engagements à grande distance, où les armes automatiques ont le beau rôle. De ce fait, le paysage de la zone de mort apparaît vide. Un officier décrit ainsi son arrivée à Verdun en 1916 : « C’est une impression d’immensité et de désert. […] Où sont-ils ? Où sont les nôtres ? Rien, on ne voit rien de vivant. Seraient-ils tous morts, balayés par l’ouragan qui déferle sur eux depuis quatre mois ? […] Sur ce pays désert et mort, une seule chose manifeste sa vie, c’est le canon [3]. » Pour le sergent Chenu, qui se prépare à partir à l’assaut : « L’ennemi ? Comme d’habitude, nous ne le verrons pas. Ce seront des obus, des balles ; tout ou plus, au loin, des silhouettes se dressant, s’absorbant dans le sol [4]. »

Le fantassin sait, en revanche, qu’il rencontrera presque à coup sûr des spectacles horribles. Le choc des premières visions de morts ou de blessés graves est surmonté au moment de l’action par un blocage de la sensibilité, puis par l’accoutumance. En 1918, lors d’une attaque, Jünger, combattant aguerri, est gêné par un corps : « J’enjambe le cadavre et trois pas plus loin l’événement s’est déjà effacé de ma mémoire [1]. » Mais certaines visions particulièrement horribles peuvent encore bouleverser les vétérans. Le même Jünger, lors de la même offensive, voit sa compagnie frappée par un obus de très gros calibre : « Ce que j’aperçois alors de ma petite niche, de ce balcon d’où je plonge sur l’entonnoir béant comme sur une arène effroyable, cela me transperce le cœur comme une lame glacée et me jette d’un seul coup dans un désarroi total, me paralyse comme une apparition criarde dans une vision de cauchemar […]Le cœur voudrait écarter ce lui cette image et pourtant il enregistre tous ses détails [1]. » Jünger s’enfuit. Ces visions refoulées de cadavres aux postures grotesques, les cris de soldats mourant étouffés, les troupes entières fauchées resurgissent souvent dans l’esprit des hommes, en particulier dans la période d’attente du combat.

Si le champ de bataille apparaît souvent vide, il est, en revanche, bruyant, avec un spectre des bruits qui va des cris de blessés à l’éclatement des obus en passant par les sons variés des balles, les bruits de moteurs et de chenilles. Comme le combattant voit peu d’ennemis et quasiment jamais de départs de coups, il est donc obligé, le plus souvent, de se fier à son ouïe pour appréhender le menaces. Avec le temps, il apprend à trier les sons dans le chaos.

Les bruits les plus fréquents proviennent des balles de fusils et, surtout, de mitrailleuses. Ces bruits sont beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît. La balle, animée d’une vitesse initiale supérieure à celle du son, produit par son choc dans l’air, un claquement, distinct de la détonation du départ et du sifflement qui accompagne le projectile glissant sur sa trajectoire. Ce claquement est le son le plus bruyant, c’est lui qui meuble essentiellement l’ambiance du combat d’infanterie. Lors de la préparation d’un coup de main en 1918, le lieutenant-colonel Armengaud, appuyé par un groupement de 84 mitrailleuses tirant en tir indirect au-dessus de sa tête, n’entendait plus les barrages d’artillerie, couverts par le bruit des claquements de balles [5]. De plus, au point de vue psychologique, ces « bangs » supersoniques projettent leur son de haut en bas et oppressent le soldat.

La méconnaissance de ce phénomène peut avoir des conséquences graves. Le claquement, que l’on entend en premier, peut être confondu avec la détonation de départ. Les soldats inexpérimentés situent alors l’ennemi dans une mauvaise direction et plus près qu’il n’est en réalité. Des unités ont même paniqué croyant être débordées sur leurs arrières. Ces confusions sont à l’origine de multiples légendes (fusils à deux détonations, mitrailleuses postées dans les arbres et surtout les balles explosives). Un officier à la brigade de fusiliers marins, explique la difficulté de faire comprendre cela à ses hommes : « Ils craignent le claquement de l’onde de Mach. Je n’ai jamais pu réussir à leur donner une idée de ce phénomène. Ils s’en tiennent à une explication simpliste : si le claquement désagréable se produit au voisinage d’arbres ou de maisons, il résulte du choc de la balle sur un obstacle, arbre ou mur ; s’il se produit en l’air…plus de doute possible, c’est une balle explosive [6]

L’origine du tir d’une mitrailleuse est encore plus difficile car la succession de claquements étouffe complètement les faibles détonations de départ. Une oreille exercée, si le bruit de la bataille le lui permet, pourra déceler éventuellement les chocs sonores très faibles des dernières balles tirées. Elles seules indiquent la véritable direction de l’arme. Comme le plus souvent les mitrailleuses tirent en flanquement par rapport à la cible, l’erreur la plus courante est de situer la mitrailleuse devant soi, dans l’axe des claquements. De plus, la mitrailleuse, au crépitement régulier et rythmé, impressionne plus que les balles de fusils, « bruissements d’insectes », en donnant l’impression « d’un mécanisme insensible comme une faucheuse automatique de vies humaines propre à semer la mort avec une précision extrême [7] »

Le claquement, peut être suivi d’un sifflement. Ce son surprend moins mais produit une sensation désagréable. Il induit instinctivement un abaissement de tête, on « salue », attitude vaine car le projectile est déjà loin. Les vieux soldats apprennent à ne pas « saluer » mais savent que ce sifflement, perceptible dans un court rayon autour de la balle, signifie de manière certaine que l’on est pris sous le feu.

Pour être complet, il faut ajouter les ricochets et les échos, en particulier en milieu urbain ou dans les bois. Le son du claquement se répercute sur les murs ou les arbres et déconcerte encore plus les hommes. Il faut également ajouter un son beaucoup plus macabre : celui de l’impact sur les corps. Les balles et éclats d’obus produisent un bruit assez sourd, mais qui peut devenir aiguë lorsqu’ils sont déviés par un os.

A partir de 1916, l’oreille du fantassin doit s’accoutumer également aux canons d’infanterie, armes à tir tendu qui projettent à grande vitesse initiale des petit obus, explosifs ou non, et surtout, aux grenades, à main ou par fusil et mortier léger. Leur arrivée, souvent silencieuse ou précédée d’un léger bruit (mortier), est cachée. Pour s’en parer, il faut observer le ciel en permanence, ce qui suffit généralement à en éviter les effets. Les grenades dites offensives, au seul effet moral, n’impressionnent guère les hommes aguerris qui les reconnaissent vite à l’éclatement sec et l’absence de sifflements d’éclats.

Avec les balles, l’environnement sonore est occupé par les obus. Les phénomènes sont identiques à ceux des balles, en plus fort et avec un éclatement à l’arrivée. La détonation de départ n’est pas toujours entendue par le fantassin à cause de l’éloignement et du défilement des pièces. Le claquement n’a lieu que lorsque la vitesse initiale de l’obus est supérieure à celle du son. Ce bruit est assez loin de l’infanterie et son volume est atténué par la distance. Le premier rôle est donc au sifflement et à l’éclatement.

Beaucoup plus fort que celui de la balle, le sifflement annonce l’arrivée. « L’obus avant d’éclater, grince ou jette dans les airs au cours de son trajet comme un long cri strident. Selon qu’il est fusant ou percutant, selon son calibre, sa vitesse, la tension de la trajectoire, le vacarme varie depuis le bruit de la sirène jusqu’au bruit de ferraille d’un train rapide en marche. Tous les combattants avaient appris à distinguer chacun des calibres des obus, depuis les 77 allemands jusqu’au 420, par le seul ronflement, miaulement ou bruit particulier qui les caractérise. Mais c’est au bruit de l’éclatement, au tonnerre de l’explosion que réagissaient intensément les auditeurs : vibrations terrestres, poussées aériennes, aspirations violentes, ajoutaient leurs effets psychologiques aux milles réactions auditives que les éclats, le bruit de terre soulevée et des cailloux projetés produisaient au même instant [7]. » Les effets de la peur sont accrus par la surprise du fracas et les troubles respiratoires ou circulatoires dus au souffle de l’explosion.

On distingue trois types d’obus : les obus à balles (ou schrapnels) ont une détonation moins forte que l’obus explosif et un rayon d’action plus restreint. Très utilisés au début de la guerre, ils ont été rapidement délaissés car peu efficaces ; les obus explosifs fusants produisent un gros volume sonore, intégralement répercuté dans l’air. Ils sont difficiles à régler et leur efficacité reste limitée au personnel ; les obus explosifs percutants sont les plus efficaces grâce à la projection des éclats, un puissant effet moral qui agit à la fois par la vue (geyser de terre, panaches de fumées et de poussières), l’ouïe (fracas des explosions) et le système nerveux (secoué par le souffle et l’ébranlement du sol). Ces obus, les plus utilisés, sont également les seuls à avoir un effet matériel important contre les retranchements mais ils sont plus ou moins neutralisés par l’enfouissement dans le sol avant d’éclater et il existe de nombreux angles morts dans la gerbe d’éclats.

Les obus de gros calibre sont reconnaissables au « doux chuintement » de leur parcours assez lent. Au voisinage de leur point de chute, les « gros » peuvent être vus en l’air, tombant au sol comme de grosses pierres. Si les hommes sous abris ne craignent pas le souffle et les éclats des obus, ils subissent de plein fouet l’ébranlement du sol. Dans les abris bétonnés, le martèlement continu de la dalle par les obus de gros calibre, que l’on n’entend pas venir, est une épreuve nerveuse terrible. Le 23 octobre 1916, le fort de Douaumont est ainsi abandonné par sa garnison allemande, terrorisée par les obus de 400 mm qui s’abattent toutes les dix minutes.

Pour le fantassin des tranchées, les obus constituent la principale menace. Les hommes sont terrifiés par les mutilations qu’ils provoquent et par le sentiment d’impuissance que l’on éprouve face à eux. « Sous l’averse de fer et de feu on sent la même impuissance qu’en présence d’un effroyable cataclysme de la nature. A quoi peuvent nous servir nos grenades et nos petits fusils contre cette avalanche de terre et de mitraille ? A quoi nous sert notre courage ? Un homme se défend-il contre le tremblement de terre qui va l’engloutir ? Tire-t-on des coups de fusil sur un volcan qui vomit sa lave enflammée  [2] ? »

Outre les éclats, l’explosion de l’obus produit un « souffle », en fait une onde aérienne condensée à l’avant (compression de l’air) et dilatée à l’arrière (raréfaction de l’air), dont la vitesse de propagation est supérieure à celle du son. Ce souffle provoque de multiples commotions notamment cérébrales (surdité, mutisme, anesthésie, tremblement, paralysie, etc…) et lésions organiques sans plaies extérieures. La résistance au souffle en amplifie les effets. Certains peuvent ainsi être soulevés de sol et être indemnes alors que l’on cite, par exemple, le cas de mitrailleurs retrouvés morts figés devant leur pièce par un effet de souffle agissant sur eux verticalement et qui n’a pu être transformé en mouvement.

Les énormes obus de l’artillerie de tranchées sont les plus impressionnants : « Une torpille, qui se balançait ne l’air, tombe à quelques mètres : l’explosion est formidable. On sent ses poumons éclater, sa tête se vider et le « coup de poing sur la nuque », caractéristique du souffle. Des lueurs rouges, vertes, jaunes, passent devant les yeux [8]. »

Lorsque le bombardement se prolonge pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours, les effets sur le système nerveux sont terribles. Jacques d’Arnoux décrit « un temps démesuré [pendant lequel] nous écoutons les masses de fer s’effondrer sur notre tranchée. Percutants et fusants, 105, 150, 210, tous les calibres. Dans cette tempête d’écroulements, nous reconnaissons tout de suite l’obus qui veut nous ensevelir. Dès que l’oreille distingue le funèbre hululement, nous nous regardons avec angoisse. Tout crispés, tous recroquevillés, nous plions sous la pesée du souffle. Nos casques se heurtent, nous chancelons comme des hommes ivres [9] Les pertes sont cependant souvent moins importantes que ne laissent imaginer la vision de ces terribles Trommelfeuer ou « ouragans de feu ». On estime ainsi à 1400 le nombre d’obus nécessaires pour tuer un homme pendant la Grande guerre [10]. Néanmoins, l’artillerie cause les deux-tiers des pertes pendant la période la guerre de tranchées.

A partir de 1918, les fantassins doivent, de plus en plus faire, faire face à la menace aérienne. Les bombes larguées sont peu précises mais impressionnantes par leur « murmure froufroutant » qui s’amplifie soudain, la forte explosion et le sentiment d’être sans protection sous cette épée de Damoclès. Lorsque l’avion attaque en rase mottes à la mitrailleuse, ce « bolide aérien qui fonce sur soi avec un grand rugissement de moteur martelé par le claquement des balles [5] » produit un gros effet moral mais les balles sont très dispersées et dès que le plafond d’attaque remonte cet effet cesse.

Les projectiles ne sont pas les seules agressions. Un tir d’artillerie, surtout à partir de 1918, peut comprendre des obus à ypérite « ce gaz à l’odeur fade, inoffensive, l’ypérite qui brûle les yeux, les poumons, l’ypérite qui tue après d’atroces souffrances ». Cette menace terrifie les poilus qui « passent le groin [le masque], serrant les tresses à s’en meurtrir, tâtant du doigt s’il s’applique bien partout […] Leur attention est tout entière au clic-clac du clapet, et, pour le contraindre à fonctionner, ils respirent à grands coups, la poitrine oppressé [11]», exercice rendu souvent difficile par l’essoufflement du à la peur ou l’effort physique. Le port d’équipements de protection accentue encore la sensation d’isolement du soldat, amoindrit ses capacités à faire face aux menaces et donc sa confiance en lui.

L’agression peut également venir d’« en bas » par les mines, sapes et pièges de toute sorte. Et, surtout à partir de juin 1918, le champ de bataille des « grandes affaires » est traversé de chars qui broient les obstacles, avancent à grand bruit de moteur et de chenilles sur le fantassin sans craindre ses projectiles.

Dans les moments de grands combats, la polyphonie qui règne sur le champ de bataille agit comme un anesthésique face à la multiplicité des menaces. Selon le lieutenant–colonel Armengaud, « ce tonnerre continu absorbe les sifflements, atténue les claquements et les éclatements, ne permet que difficilement de distinguer le projectile dangereux des autres. Dans une attaque à grand orchestre, l’homme ne « salue » guère les balles ou les éclats, ne s’aplatit pas sous les obus qui pleuvent autour de lui. Et s’il marche à l’objectif avec crânerie, c’est en partie à sa surdité passagère qu’il le doit [5]. »

Il est impossible de pénétrer dans un tel univers sans éprouver une peur intense. Pour Jean Norton-Cru, poilu « tous les soldats sans exception ont peur et la grande majorité fait preuve d’un courage admirable en faisant ce qu’il faut faire en dépit de la peur. Nous avons peur parce que nous sommes des hommes et c’est la peur qui a préservé la vie de nous tous qui survivons. Sans peur nous n’aurions pas vécu vingt-quatre heures en première ligne ; nous aurions commis tant d’imprudences par inattention qui nous aurions vite reçu la balle qui guette l’inconscient [12] »

[1] JÜNGER, Ernst, « Feu et sang », Paris, Christian Bourgeois, 1998, pp. 101, 107 et 112.

[2] GALTIER-BOISSIERE, Jean, « Un hiver à Souchez », Paris, Les étincelles, 1930, p. 28.

[3] DUPONT, Marcel, « Impressions d’un officier de légère  1915-1917 », cité par MASSON, Philippe, dans « L’homme en guerre », Paris, Editions du rocher, 1997, p. 87.

[4] CHENU, Charles-Maurice, « Du Képi rouge aux Chars d’Assaut », Albin-Michel, Paris, 1932, p. 274.

[5] ARMENGAUD, Lieutenant-colonel, « L’atmosphère du champ de bataille », Paris, Lavauzelle, 1940, p. 39.

[6] PRINGUET, Jean, « Trois étapes de la brigade des marins », cité par NORTON-CRU, Jean, « Témoins », Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1993, p. 400.

[7] COSTE, Commandant, « La psychologie du combat », Paris, Berger-Levrault, 1929, p. 173.

[8] DES VIGNES-ROUGES, Jean, « Bourru, soldat de Vauquois », cité par ARMENGAUD, Lieutenant-colonel, « L’atmosphère du champ de bataille », p.111.

[9] D’ARNOUX, Jacques, « Paroles d’un revenant », cité par ARMENGAUD, Lieutenant-colonel, « L’atmosphère du champ de bataille », p. 119.

[10] HOLMES, Richard, « Acts of war. The Behavior of Men in Battle », New York, The Free Press, 1989, p. 170.

[11] NAEGELEN, « les suppliciés », cité par ARMENGAUD, Lieutenant-colonel, « L’atmosphère du champ de bataille », p. 123.

[12] NORTON-CRU, Jean, « Témoins », Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1993, p. 28.

Le 11 novembre, rien ne remplacera la victoire

Le 11 novembre, rien ne remplacera la victoire

La Voie de l’épée – Publié par Michel Goya le 24 octobre 2018

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

Version développée d’un texte publié par Figaro Vox (ici) et Le Figaro du 24 octobre.

Il se murmure (ici) que le président de la République ne souhaiterait pas célébrer le centenaire de la victoire de la France et de ses alliés le 11 novembre prochain. A la place, il ne serait question, à travers un « périple mémoriel », que d’évoquer les souffrances de nos soldats et de rendre hommage à leur courage tout au long de la guerre, ce qui paraît être la moindre des choses, mais sans évoquer le sens de ces mêmes souffrances, ce qui paraît être une faute.

Le président, pour reprendre les termes de Bruno Roger-Petit, son « conseiller mémoire », « regarde l’histoire en face » et souhaiterait d’abord que l’on retienne que la Grande Guerre fut « une grande hécatombe » lors de laquelle « les combattants, qui seront au cœur des commémorations, étaient pour l’essentiel des civils que l’on avait armés ». Ces mots paraissent difficiles à imaginer en 2018 tellement ils apparaissent comme la lumière résiduelle d’une étoile idéologique déjà morte. Ils l’ont été pourtant témoignant alors d’une histoire non pas vue de face mais de biais. Non monsieur le président, il ne s’agissait pas de « civils que l’on avait armés » mais de citoyens, qui pour reprendre les termes de la loi du 5 septembre 1798, étaient forcément « aussi des soldats et se devaient à la défense de la patrie ». Concrètement, en 1914, tout français physiquement apte était soldat jusqu’à l’âge de 49 ans, plus tardivement encore pour les militaires. 

Le citoyen défend la cité lorsque celle-ci est menacée, c’est un des fondements de la République, or, il ne faudrait pas l’oublier, la République française était bel et bien menacée en août 1914. Elle fut même partiellement envahie et ravagée. Les quatre millions d’hommes qui se sont rassemblés alors n’étaient pas des civils naïfs. C’était absolument tous des soldats d’active ou de réserve qui répondaient sans joie mais consciemment à l’appel à défendre la patrie. Il n’y avait alors et il n’y aura jamais aucun doute parmi eux sur la justesse de ce combat sinon sur la manière de le mener. Même les mutineries de 1917 ont été à cet égard bien plus des grèves que des révoltes, l’idée d’arrêter le combat et d’accepter la défaite en étant exclue.

Ce combat, ils ne l’ont pas mené non plus sous la contrainte impitoyable et au profit d’une classe de profiteurs et de généraux bouchers, mais pour « faire leur devoir », selon les mots qui reviennent sans cesse dans leurs propos ou leurs lettres. Ils n’auraient jamais combattu avec une telle force si cela n’avait pas été le cas. Faut-il rappeler que le nombre d’exemptés demandant à aller au combat malgré tout a toujours été très supérieur à celui des réfractaires ? Que ce nombre très faible de réfractaires n’a cessé de diminuer avec la guerre ? Dire que leur combat n’avait pas de sens, ce qui est le cas lorsqu’on refuse d’évoquer la victoire, équivaudrait à traiter ces hommes d’idiots. Ils savaient ce qu’ils faisaient, ils méritent mieux que cela.

D’ailleurs ces « civils que l’on a armés » et qui auraient pris sur eux toute la charge du combat, qui sont-ils ou plutôt de qui faudrait-il les distinguer ? Des professionnels ? Car ceux-ci ne souffraient peut-être pas, eux et leur familles, parce qu’ils étaient volontaires ? Des officiers, dont un sur quatre a laissé la vie dans l’infanterie ? Des généraux, ceux-là même dont 102 sont « morts pour la France » en quatre ans ? Des dirigeants et représentants du peuple, dont 16 ont été tués par l’ennemi ? Faut-il rappeler aussi que les uns et les autres avaient leur fils en première ligne ? Le général de Castelnau en a perdu trois, le sénateur et futur président de la République Paul Doumer quatre, et il n’agissait pas hélas de cas isolés.

Faut-il rappeler encore que loin de la vision idéologique que ce conseiller du président semble reprendre à leur compte, ces généraux ont non seulement conduit les troupes à la victoire sur le champ de bataille mais ont réussi également la plus importante transformation de toute notre histoire ? L’armée française de novembre 1918 était la plus forte et la plus moderne du monde. Cela n’a pas été pas le produit d’un heureux hasard mais d’un immense effort et peut-être d’un peu d’intelligence.

Parmi ces généraux, les plus illustres ont reçu le titre de maréchal de France, ce n’est pas rien maréchal de France, c’est une dignité dans l’État. Ne pas les évoquer serait donc déjà étonnant. Il est vrai que parmi eux il y a le très gênant Pétain, futur coupable d’intelligence avec l’ennemi et de haute trahison, mais aussi, l’avenir ne détruisant pas le passé, un des artisans majeurs de la victoire de 1918. Mais il est vrai que si on ne veut pas parler de celle-ci il n’est pas besoin de parler non plus de tous ses artisans. Les maréchaux, et peut-être même les généraux, et pourquoi pas tous les officiers pour peu qu’ils soient professionnels, seront donc effacés de l’histoire comme les ministères de la vérité effaçaient les indésirables des photos dans les régimes totalitaires.

Ce sont les nations qui font les guerres et non les armées et la guerre est un acte politique. Célébrer la fin de la guerre sans célébrer la victoire, c’est refuser la politique et sans politique l’emploi de la force n’est que violence criminelle. Refuser la politique et donc la victoire, c’est traiter le gouvernement de la France pendant la Grande Guerre comme l’on traite les organisations terroristes lorsqu’on leur nie tout projet politique et on les cantonne à la folie. C’est placer Poincaré ou Clemenceau au rang de criminels et tous les soldats à celui de victimes. Et si les événements n’ont été que pure criminalité de la part des dirigeants de l’époque, la suite logique en serait pour les dirigeants actuels de s’en excuser, encore une fois.

Sans la défaite de l’armée allemande, concrétisée par l’armistice du 11 novembre 1918, la France et l’Europe n’auraient pas été les mêmes. Il n’est pas évident qu’elles en fussent meilleures sous la férule du Reich. La moindre des choses serait de le rappeler et de le dire, à moins qu’une loi mémorielle non écrite interdise de fâcher nos amis d’aujourd’hui parce qu’ils ont été nos ennemis hier, ce qui conduit de fait à interdire de célébrer une grande partie de notre passé. On peut même imaginer en allant jusqu’au bout, d’inverser la logique expiatrice en participant aux célébrations des victoires de nos anciens ennemis, comme celle de Trafalgar en 2005. Les Britanniques, eux, n’ont pas honte de leurs combats et ils n’hésitent pas à les célébrer dignement sans considérer que l’hommage à leurs soldats vainqueurs soit une insulte aux anciens vaincus. Faut-il rappeler le contraste édifiant à quelques semaines d’écart en 2016 entre les traitements respectifs des batailles de Verdun et de la Somme ?

La victimisation est peut être une tendance actuelle, elle n’était pas du tout celle de mon grand-père, valeureux combattant des tranchées qui n’aurait absolument pas compris qu’on lui vole ce pourquoi lui et ses camarades se sont battus. Lorsque plus de trois millions d’hommes ont été tués et gravement blessés pour atteindre un but, on peut considérer que celui-ci aussi a, à peine cent ans plus tard, encore des « droits sur nous ».

Pour fêter cette victoire, nul besoin forcément de défilé militaire grandiose mais au moins une reconnaissance, un remerciement, un mot, un geste du chef des armées serait suffisant. Un discours de vainqueur à la hauteur de ceux de Clemenceau, l’annonce que le centenaire du défilé du 14 juillet 1919 sera le moment principal de la célébration, entre nous ou avec nos alliés de l’époque, voilà qui serait un minimum, en complément de l’indispensable hommage aux soldats.

Pour le reste pour célébrer l’heureuse amitié franco-allemande, retournement incroyable au regard de l’histoire, il sera possible le 22 janvier de fêter l’anniversaire du traité de l’Élysée qui la marque bien plus dans l’histoire que le 11 novembre. Nous n’étions pas du tout amis à l’époque. Il n’y a pas d’ « en même temps » en histoire, il n’y a que des faits réel et distincts, et on peut tourner le 11 novembre dans tous les sens, cela restera toujours l’anniversaire de la victoire de la France.