Le corps des officiers français sorti grandi de la Grande guerre ?

Le corps des officiers français sorti grandi de la Grande guerre ?

Par le lieutenant-colonel Georges Housset, du pôle études et prospective – CDEC – Publié le 18 décembre 2018

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Bien qu’il existe de nombreux liens entre  la mémoire et l’histoire, « la mémoire ne dit pas l’histoire… elle dit les questions  que la société, à un instant donné, se pose à propos de son histoire (1)». Ainsi donc, différents groupes « porteurs de mémoire» défendent leur propre vision du fait historique. L’historien, lui, cherche à prendre du recul face à ce réveil mémoriel parfois douloureux, porté par des mémoires qui cherchent une reconnaissance dans le présent de leur vision des événements.

L’historien tend à restituer le passé de la manière la plus objective possible. Il s’appuie sur une étude critique des sources, qu’elles soient écrites, orales ou archéologiques. Mémoire et histoire ont donc des différences quant au type de questionnements adressés au passé. Les mémoires veulent réhabiliter, « sauver de l’oubli », alors que l’histoire veut comprendre et expliquer le passé dans un souci d’objectivité.

Aujourd’hui, lorsqu’il est question de la Première Guerre mondiale, la mémoire fait référence au courage du poilu, mais on entend plus rarement citer des noms de généraux et de maréchaux sur lesquels, d’ailleurs, on porte des jugements sans nuance. Ainsi, la mémoire a tendance à faire de ces derniers des êtres incompétents qui se tiennent prudemment hors du front, d’où l’expression « planqués ». L’histoire semble, à prime abord, devoir leur donner raison.

En effet, au mois d’août 1914, le maréchal Joffre reçoit l’autorisation du ministre de la Guerre, d’exclure les chefs qu’il juge incapables. Joffre relève deux commandants d’armée sur sept, neuf commandants de corps d’armées sur  vingt-et-un, trente-trois commandants de divisions sur soixante-douze, un commandant de division de cavalerie sur dix et plus de quatre-vingt-dix généraux de brigade (2) !

Il serait facile de déduire de ces statistiques l’incompétence généralisée du haut commandement français. Or, à la fin de la guerre, le maréchal Foch fait réaliser une enquête afin d’établir la liste des généraux « tués à l’ennemi », entre août 1914 et juillet 1918. Cette dernière fait ressortir le nom de quarante-et-un généraux. Mais, cette liste est incomplète.

Si on considère les officiers généraux « tués par l’ennemi », deux de plus s’ajoutent à cette liste initiale (3). Enfin, si l’on évalue à présent le corpus sous l’angle de l’attribution de la mention de « mort pour la France (4) », qui sert d’ailleurs de référence à l’évaluation des pertes totales de la Grande Guerre, il faut pratiquement doubler le chiffre pour le porter à quatre-vingt-seize individus, et même à cent deux si on compte avec les amiraux et intendants assimilés (5.)


La vérité historique est que le corps des officiers a payé un tribut proportionnel, voire comparativement, plus élevé que la troupe. Le 22 août 1914, jour le plus sanglant de toute l’histoire de France avec 27 000 morts sur le champ de bataille du front ouest, le taux de perte chez les officiers combattants dépasse les 30 % dans certaines unités. Au 31 décembre 1915, on compte déjà en tués sur les fronts de l’Ouest et de l’Orient : 564 110 hommes pour 16 297 officiers.

De 1914 à 1918, l’armée compte dans ses rangs près de 195 000 officiers qui encadrent 7,9 millions d’hommes mobilisés (6). En 1920, les pertes en officiers sont estimées à  36 593 tués, disparus, morts de leurs blessures, ou de maladie contractée pendant les opérations (7), tandis que celle des hommes de troupe est évaluée à 1,4 million. Bien qu’il faille toujours rester prudent dans le maniement des chiffres (8), on peut estimer le taux de perte des officiers à 18,7 %, tandis que celui des hommes du rang atteint le pourcentage de 17,7.

On est donc loin du mauvais exemple donné par l’encadrement. Ces chiffres battent en brèche une autre légende qui a trait aux relations entre les hommes dans la tranchée. « Tous poilus, mais pas tous égaux ». Sans doute, au début du conflit, le corps des officiers se distingue-t-il socialement de celui de la troupe. Cette situation conduit naturellement à une démarcation de deux entités qui va rapidement être remise en question pour deux raisons évidentes.

D’abord, l’érosion des cadres, dont nous venons de parler, provoque des promotions internes qui créent une importante mixité sociale. Ensuite, l’expérience du front forge une identité qui se superpose aux identités de classe, ou de métiers du monde civil. On assiste bientôt à la création d’une communauté combattante.

Un grand nombre de lettres de poilus fait état de la camaraderie qui unit les hommes entre eux, sans distinction de grades. Maurice Genevoix exprime cette camaraderie qui existe entre le chef de contact et ses hommes. Dans ses correspondances (9), le poilu narre ces petits gestes, ces petites attentions : « une blague, une cigarette » qui met l’homme en confiance et qui facilite au gradé l’obéissance (10).

Selon Rémi Porte « c’est donc bien, in fine, la considération que le supérieur porte aux subordonnés qui motive les soldats ». On est d’ailleurs uni par le même sort, dans les mêmes conditions, ce qui rapproche les hommes. Au fil du conflit, une nouvelle hiérarchie apparaît : l’autorité de l’ancienneté, symbolisée par le chevron de présence cousu en « V » renversé sur les manches des uniformes après un an de front, de même taille et de même couleur pour les hommes du rang comme pour les officiers.


D’ailleurs, il y aurait beaucoup à dire sur les relations de la troupe et de son encadrement lors de l’indiscipline qui sévit en 1917. Elle ne surgit pas du néant. Au cours du conflit, plusieurs signes annonciateurs contrecarrent l’idée d’une armée unanime mue par un sentiment patriotique. Tous les spécialistes s’accordent sur l’idée que l’échec de l’offensive du chemin des Dames n’est pas le seul motif de l’insubordination.

En 1917, le mouvement fait suite à la déception ressentie consécutivement à l’échec d’une offensive perçue comme décisive et l’ampleur des pertes subies. On refuse alors de participer à de nouvelles attaques jugées inutiles. Ce phénomène n’est pas nouveau dans l’armée française, les armées révolutionnaires et même impériales, n’y ont pas échappé.

Mais, pour autant nombreux qu’ils soient, il est frappant de considérer que les mutins ne s’en prennent jamais à leurs cadres de contact, mais toujours à l’échelon supérieur de commandement. Ce n’est donc pas « le principe militaire hiérarchique en tant que tel qui est visé à travers le mouvement des refus d’obéissance, mais l’expression d’une séparation fondamentale entre ceux qui ordonnent, sans vérifier sur le terrain la faisabilité de leurs ordres… et ceux qui font la guerre ». En réalité, la scission est faite entre ceux qui font la guerre et ceux qui administrent la guerre (11).

Non seulement les officiers de contact ne sont pas pris à partie, mais les soldats veulent continuer à tenir le front. Cette insubordination est donc relative. En 1813, lorsque les débris de l’armée impériale refluent de Leipzig sur le Rhin et qu’ils sont désormais sur le sol de France, dans l’esprit des fuyards il n’est pas question de tenir sur les berges du fleuve, mais de retourner dans leurs foyers !

En 1813, le soldat reste sourd aux exhortations de son encadrement et déserte en masse. Pendant la Grande Guerre, le soldat respecte ses officiers et il est reconnu par tous les historiens, qu’en France, la désertion a été marginale quantitativement et qu’elle n’a pas influencé le cours de la guerre.


Il en est de même de la notion de l’offensive. Au lendemain des hécatombes que connaissent les armées françaises durant les premières semaines de la Grande Guerre, le constat qui domine chez un grand nombre d’observateurs est celui d’un haut commandement défaillant victime d’une mauvaise doctrine : l’offensive à outrance (12). Il convient toutefois de nuancer. Tout d’abord, ce mode d’action est partagé par toutes les armées étrangères de l’époque et ne constitue pas un phénomène franco-français. Ce dernier s’explique d’ailleurs, de manière rationnelle, par les enseignements et le traumatisme né de la guerre de 1870, en grande partie dus à une doctrine strictement défensive.

En 1870, le haut commandement français décide de mener une bataille défensive sur un terrain favorable choisi à l’avance. Cette doctrine entraîne en définitive un combat statique qui laisse aux Allemands une totale liberté d’action, leur permettant de manœuvrer dans les intervalles et d’établir des rapports de force favorables dans chacune de leurs actions décisives.

D’autre part, la doctrine de l’offensive à outrance est singulièrement tempérée par les règlements d’alors, qui prennent en compte des notions de sûreté et de renseignement, ou encore, la nécessité de manœuvrer, comme celle de se protéger du feu. Ces notions « réglementaires » s’opposent à une armée dont les officiers seraient des fanatiques ne répondant qu’à l’appel de l’assaut. Enfin, le culte de l’offensive est dominant chez beaucoup de chefs militaires, mais est également partagé par les politiques.

Dans son ouvrage sur l’histoire de l’armée française 1914-1918, Rémi Porte évoque les propos de John Horne selon lesquels « la notion d’offensive » est, à partir de 1915, justifiée à tous les niveaux de la hiérarchie, comme à l’arrière, par la situation de l’armée française :  « pour les soldats, comme pour les généraux, le combat des tranchées obéissait à l’impératif politique qui avait prévalu lors de la crise de juillet 1914 et l’entrée en guerre, celui de la Défense nationale contre une agression attribuée aux Allemands… il s’agissait en quelque sorte de confirmer la victoire de la Marne. Or, la contrepartie essentielle restait l’offensive ; elle seule était en mesure de chasser l’ennemi du territoire national et de libérer les soldats eux-mêmes de leurs obligations. Espoir de survie – nationale comme personnelle – et avenir se conjuguaient dans un cadre temporel où tout passait par l’offensive victorieuse ».

Cette notion de l’offensive n’est donc pas exclusivement la volonté du commandement. Le lieutenant-colonel Porte cite notamment l’exemple d’Auguste Allemane, officier de réserve, qui exerce avant la guerre des responsabilités locales à la mairie de Bordeaux. Il écrit, le 23 mars 1916 : « ce n’est pas par la seule résistance et l’abandon de quelque terrain à chaque attaque, qu’on peut arriver au but souhaité. Quel qu’en soit le prix, et il sera gros, la chance ne peut être renversée que par nos propres attaques ».

D’ailleurs, la presse, nationale comme locale, entretient cet état d’esprit. Le 6 avril 1917 (13), ce sont d’ailleurs les hommes politiques qui, s’immisçant dans un domaine spécifiquement militaire et du ressort du commandant en chef, acceptent le principe d’une nouvelle offensive, qui est loin de faire l’unanimité chez les hauts responsables militaires présents (Castelnau, Pétain, Micheler et Franchet d’Esperey).

En conclusion

En 1914, le corps des officiers répond en tous points à l’objectif politique. Ce dernier, soutenu par l’ensemble du pays, mise sur une guerre courte que l’armée doit remporter par sa bravoure, son moral et sa combativité. Atteindre cet objectif se traduit concrètement par la volonté affirmée de pratiquer une guerre de mouvement. La réalisation par l’encadrement, que la puissance des feux défensifs est telle que le principe de l’offensive à outrance n’est plus tenable, le conduit progressivement à orienter la doctrine vers une guerre de positions.

Au cours des quatre années de conflit, l’adaptation dont a fait preuve le haut commandement est donc indéniable. Aujourd’hui, on a beau jeu de lui reprocher un manque d’agilité. On oublie l’importance des obstacles d’alors : la masse, que représentent les millions d’hommes concernés, l’immensité démesurée du champ de bataille et la pauvreté des moyens de communications.


La victoire de 1918 est en France, le résultat de l’engagement de toutes les ressources de la nation. Du gouvernement, incarné par Clemenceau, à la population de l’arrière et la femme qui joue un rôle essentiel (14), en passant par l’industrie, l’Empire et bien sûr le soldat, commandé par des chefs valeureux.

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1  François Cochet, Rémi Porte, Histoire de l’armée française (1914-1918), la première armée du monde, Tallandier, Paris, 2017.

2  Hervé Coutau-Bégarie, Politique étrangère, année 1982, volume 47, N° 3, pp. 757-759, qui évoque l’ouvrage de Pierre Rocolle, L’hécatombe des généraux, Lavauzelle-Paris, Limoges-1980. Le ministre de la Guerre, Adolphe
 Messimy (1869-1935), autorise le général Foch à exclure les chefs qu’il juge incapables. Au total, 162 généraux
 sont relevés de leurs fonctions.

3  François Cochet, Survivre au front (1914-1918), les poilus entre contrainte et consentement, Soteca, Paris, 2005.

4  Il est précisé que la mention « mort pour la France », qui résulte de la loi du 2 juillet 1915, est accordé à tout militaire tué à l’ennemi mort de blessures de guerre, ou à tout militaire décédé de maladie ou lors d’un accident survenu en service.

5  Article de Madame Julie d’Andurain, La voie de l’épée, blog de Michel Goya, 18 février 2014.

6  Empire compris. Source : chiffres d’après Jay Winter, The Great War and the British People, cité dans Stéphane Audouin-Rouzeau, Jean-Jacques Becker, Encyclopédie de la Grande guerre, Paris, Fayard, 2004.

7  Dont 4 848 saint-cyriens. Certaines promotions ont été anéanties. Celle de « de la croix au drapeau » (1912-1914) perd 310 cyrards sur 535 (58 % de son effectif). Livre d’or des saint-cyriens morts pour la France pendant la Grande guerre.

8  En effet, dans la masse des hommes mobilisés, un certain nombre d’entre eux, nommés officiers au cours du conflit sont décédés. 

9  Un nombre très considérable de lettres est consultable au SHD.

10  Maurice Genevoix, Ceux de 14, Flammarion, Paris, 1949.

11  Dans capitaine Conan, le héros explique : « y a ceux (sic) qui font la guerre et y a ceux (sic) qui la gagnent ! ».

12  De réelles erreurs de commandement se nichent où on ne les attend pas. Ainsi, ramener les survivants sur les mêmes champs de combat où la mort  les avait épargnés, se révèle catastrophique pour le moral. Selon Maurice Genevoix : retrouver de relève en relève les mêmes objets d’une horreur misérable, c’était sans doute plus terrible que de refaire tête dans l’absolu, au danger ».

13  Réunion du Comité de guerre français dans le train du Président de la République sous la présidence de Poincaré. Cette dernière réunit militaires et hommes politiques. Le débat essentiel porte notamment sur la décision de donner carte blanche à Nivelle, partisan d’une nouvelle offensive.

14  Outre les infirmières professionnelles ou bénévoles, qui travaillaient dans les infirmeries, les hôpitaux de campagne et les grands hôpitaux de l’arrière, les femmes remplacèrent les hommes dans les usines, principalement dans les usines alimentaires et d’armement, où elles préparaient les rations de soldats, produisaient les cartouches, les obus, les fusées qui étaient envoyées au front. Dans les campagnes, un grand nombre d’entre elles ont remplacé les hommes dans les champs.



 

Epuration à Saint-Cyr : Loustaunau-Lacau, dernier condamné du tribunal des bien-pensants


Epuration à Saint-Cyr : Loustaunau-Lacau, dernier condamné du tribunal des bien-pensants

Membres de Saint-Cyr, sur les Champs-Elysées, le 14 juillet 2018. Photo © Thomas Samson / AFP

Une promotion de Saint-Cyr, du nom du général Loustaunau-Lacau, vient d’être débaptisée sous ordre du ministère de la Défense. Qu’importe le glorieux passé de l’officier et ses actions dans la Résistance : il est d’extrême-droite.

Au pays de l’épuration tranquille, les mauvais objets se suivent et se ressemblent. Discours de Victor Hugo sur l’Afrique donné en juin 1885 jugé raciste, volonté exprimée par le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) de débaptiser les collèges et lycées Colbert, parcours du grand résistant français Honoré d’Estienne d’Orves « faisant débat »… Tout est bon à censurer lorsqu’il s’agit de faire passer l’histoire de France par le filtre idéologique des droits de l’Homme et, à travers eux, ceux de l’antiracisme et de la lutte contre l’antisémitisme. Qu’importe la valeur des noms et des actions, si le tribunal des bien-pensants les invalide, c’est l’opprobre puis, si possible, l’invisibilité éternelle.

Georges Loustaunau-Lacau était né à Pau en 1894 et mérite pourtant qu’on ne l’oublie pas. Une promotion de l’école spéciale militaire Saint-Cyr Coëtquidan (2016) portait son nom, jusqu’à ce que l’on décide, il y a quelques jours, de ne plus l’associer qu’au « fascisme ». Fascisme ? Mais il fut résistant ! Ce général de l’armée de Terre, mort à Paris en 1955, avait commencé à servir, durant la Première Guerre mondiale, comme sous-lieutenant puis avait été promu en juillet 1915 au grade de lieutenant, puis de capitaine en 1916. Il avait été fait chevalier de la Légion d’honneur en juillet 1917, pour « bravoure remarquable » devant l’ennemi. Blessé par un éclat d’obus en 1918, il avait été nommé au centre d’instruction des officiers américains et était sorti du conflit décoré d’une Croix de guerre avec palmes.

Camarade du futur Général de Gaulle à l’Ecole de guerre, il en sort major et devient chef de bataillon en 1931, enchaîne les états-majors de Weygand, Lyautey et du Maréchal Pétain, de 1934 à 1938. Férocement anticommuniste, il crée les « réseaux Corvignolles » afin de lutter contre les cellules communistes en germe dans l’armée. Il demande même en 1938 l’interdiction du parti communiste en France. Prisonnier en 1940, puis libéré, il prend part à la bataille de France et revendique la destruction de 22 chars ennemis. A Vichy même, alors délégué général de la Légion française des combattants, il fonde le réseau Alliance, qui travaille souterrainement pour les services britanniques. Il est arrêté en 1941, demeure six mois dans les caves de la Waffen-SS, subit 54 interrogatoires, et se retrouve finalement déporté à Mauthausen en 1943.

Ceux qui corrigent, sermonnent et purifient, se plaisent à réécrire l’histoire, ne retiennent que les activités politiques et éditoriales qui occupèrent l’officier pendant les années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale, et qui permettent aujourd’hui d’affirmer que Georges Loustaunau-Lacau n’était qu’un antisémite. Sur le site internet du ministère de la Défense, ces mots : « Il a lui-même écrit au moins un article en 1938 dans lequel il met en doute la loyauté des Français Juifs. » Pas de doute, le général est un traitre. Proche du Parti populaire français de Jacques Doriot et fondateur d’une société d’édition, La Spirale, Georges Loustaunau-Lacau publiait alors Barrage, un périodique anticommuniste, et Notre prestige, qui était quant à lui d’orientation plutôt anti-allemande. Ces deux revues avaient fusionné en 1938 sous le nom de L’Ordre national.

Les oubliettes de l’histoire servent à cela, elles sont remplies de choses que l’on n’apprendra plus jamais à nos enfants et c’est pour leur bien.

Selon que vous serez ou non du bon côté du manche, on auscultera votre biographie et l’on y dénichera ces « zones d’ombre » embarrassantes pour ne pas dire honteuses, qui effaceront à jamais la gloire de vos faits et gestes. Vous n’avez jamais été une figure, vous n’êtes même pas un bon Français. Vous êtes, peut-être, moins français que les autres, qui vous jugent. Qu’est-ce qu’être français ?

Les oubliettes de l’histoire servent à cela, elles sont remplies de choses que l’on n’apprendra plus jamais à nos enfants et c’est pour leur bien. Elles regorgent de Nos ancêtres les Gaulois, de baptême de Clovis, de Bayard, chevalier sans peur et sans reproche. De Chouans et de résistants royalistes. Ceux-là sont dépourvus de légitimité dans le roman national, qui mute en catéchisme progressif et totalitaire à une vitesse telle qu’on apprend régulièrement que des écrivains qu’on croyait faire partie du patrimoine ne sont en réalité rien d’autres que d’affreux xénophobes ou d’obscurs sexistes. A quand la fascisation des rois de France ?

A la fin, il ne restera plus que des figures qui n’en sont pas, ont simplement brillé par leur acceptation du consensus ou par leur médiatisation surcotée, le feel good moment qu’ils ont prodigué aux Français à un moment T. Egalement et surtout, à toutes ces personnes qui depuis une quarantaine d’année ont affirmé leur détermination à faire de la France un carrefour de métissage, respectueux de toutes les religions et de toutes les cultures, surtout de celles des arrivants. Alors vivement les salles polyvalentes Jean-Pierre Papin, les lycées Grand Corps Malade. Les stations de métro Daniel Cohn-Bendit et les promotions de grandes écoles Christiane Taubira.

Dans Un paradoxe français (2008), l’historien Simon Epstein faisait un amer constat : « Nombre d’antifascistes de 1936, basculés collaborateurs en 1940 mais experts à se faire pardonner en 1944, auront connu une Libération plus paisible que celle qui s’acharna sur ce résistant de la première heure, rescapé de Mauthausen et des « marches de la mort ». » Loustaunau-Lacau a en effet subi les affres de l’épuration pour son anticommunisme, notamment dans le cadre du procès de la Cagoule. Le tourment continue.

“Le sens du sacrifice” La lettre de l’ASAF (novembre 2018)


Le sens du sacrifice” La lettre de l’ASAF (novembre 2018)

La Rédaction de l’ASAF
www.asafrance.fr

Comprendre hier

11 novembre 2018, 80 chefs d’État s’avancent ensemble, à pied, sous la pluie, vers l’Arc de Triomphe, et s’inclinent devant la dalle sous laquelle repose le Soldat inconnu. Quel plus bel hommage pour ce Poilu Mort pour la France ? Quelle plus grande marque de reconnaissance du monde à la France, pour avoir défendu la liberté avec tant de ténacité !

C’est bien une armée, composée de millions de soldats, qui a combattu pendant plus de 4 ans dans des conditions effroyables pour, avec ses alliés, freiner, arrêter puis repousser un ennemi conquérant venu de l’est afin de nous envahir et nous imposer sa volonté. Cette armée, avec celles de ses alliés, a résisté et a vaincu grâce au courage de ses soldats, à la valeur supérieure de son commandement, au soutien indéfectible de la Nation tout entière. Bref, dans l’adversité elle a tenu car, unie, elle était invincible.  

Ces soldats se battaient pour défendre leur terre, leur famille, leur patrie, l’héritage qu’ils avaient reçu des générations précédentes comme le firent avant eux leurs aïeux face à d’autres invasions. Ils se battaient aussi pour la liberté à l’instar des compagnons de Jeanne d’Arc. Inlassablement, ils sont montés à l’assaut des tranchées ennemies derrière leurs chefs pour briser les chaînes qui enserraient la France sur plus de 750 km, de la mer du Nord à la Suisse, jusqu’au jour où, sous les coups de boutoir répétés, ces chaînes cédèrent.


Se souvenir aujourd’hui

Un siècle plus tard, le chef des armées françaises a voulu parcourir le front où se déroulèrent ces combats acharnés. Ce fut d’abord Strasbourg, symbole du retour des provinces perdues après la défaite de 1870, puis le village des Éparges où son Maire a su décrire, dans l’intimité, avec autant de passion que de talent, la violence des combats où furent tués ou blessés des dizaines de milliers d’hommes – dont Maurice Genevoix – pour la conquête d’une crête. Le Président y a exprimé un superbe hommage aux Poilus. Il a visiblement médité sur les champs de bataille où s’est joué le destin de la Patrie.

Mais au-delà de cette « itinérance », et dans les profondeurs de la Nation, c’est tout le pays, notamment les plus jeunes Français, qui se sont mobilisés pour découvrir leur passé à travers l’histoire de leur famille, de leur quartier, de leur village pendant la Grande Guerre. D’innombrables actions ont été menées avec l’appui de la mission du Centenaire. Si elles n’ont pas toujours fait « la une » de l’actualité, elles ont cependant remué en profondeur les jeunes générations en leur permettant de découvrir leur passé, de renforcer leur sentiment d’appartenance à la communauté nationale. Il ne s’agissait pas de générer chez eux la haine de l’ennemi mais une admiration croissante pour ces aïeux, ces Anciens, qui à 20 ans ont accepté de donner leur vie pour eux.

Les polémiques sont bien peu de choses au regard de ces immenses sacrifices et douleurs !
Seule la France, qui paya le plus lourd tribut au regard de sa population, pouvait rassembler autant de nations autour d’elle le 11 novembre 2018. Jamais, en effet, aucun peuple d’un pays démocratique n’a accepté, dans l’Histoire, un tel taux de sacrifice. Les 40 000 étrangers qui sont venus s’engager en France témoignent que le monde reconnaissait alors la France comme étant le pays de la Liberté. Ce qui fera écrire à de Gaulle dans ses Mémoires : « Il existe un pacte multiséculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde. »


Agir
 pour demain

Après cette victoire si chèrement acquise, la paix ne fut pas au rendez-vous espéré. La paix ne se décrète pas, elle se construit et les armes doivent la garantir en permanence. La France, saignée à blanc par ces 52 mois de guerre, était affaiblie, épuisée. Sa démographie était insuffisante, les destructions matérielles considérables et les dettes contractées auprès des Américains durent être remboursées très vite. Notre pays fut contraint d’accepter certaines exigences des Alliés et des promesses qui ne seront pas tenues. La paix a été perdue. 20 ans après le traité de Versailles, la Seconde Guerre mondiale éclatait.

Une nation unie, une armée forte sont nécessaires à un peuple qui veut rester libre : tels sont les enseignements essentiels de la Grande Guerre pour aujourd’hui, tout comme la nécessité du courage à tous les niveaux, l’amour de sa patrie jusqu’au sacrifice et la conscience qu’elle est un héritage à enrichir et à transmettre. Bref, être un peuple fier et assumant sans aucune réserve son Histoire est une condition indispensable pour être ouvert et comprendre les autres peuples.

Les menaces n’ont pas cessé depuis la Seconde Guerre. La réconciliation franco-allemande marque la fin d’une guerre de 75 ans avec les Allemands. Mais pour demain, que constate-t-on ? Un nouveau totalitarisme : l’islamisme, des Alliés dont nombre d’intérêts divergent, des champs de compétition, d’affrontement, de bataille nouveaux et la guerre hors limite dont parlent les Chinois.

Face à cette situation, la France doit viser l’excellence dans tous les domaines car elle sait qu’elle pèse moins de 1% de la population mondiale. Pour autant elle dispose d’atouts considérables souvent mal valorisés. Il lui faut mieux s’organiser, faire preuve de plus de méthode et de constance dans les choix stratégiques ainsi que dans l’action. La France doit donc d’abord être forte. Mais elle sait que certains défis à relever exigent d’elle de s’associer à d’autres nations.

La France doit contribuer à faire émerger une « Communauté des nations européennes » au sein de laquelle ceux qui veulent développer des projets en commun s’associeront à l’instar de Galileo, le GPS européen, qu’aucun pays n’aurait pu réaliser seul, et qui, achevé ensemble, donne à chaque État une plus grande indépendance. Cette communauté des nations européennes doit avoir pour objectif de renforcer l’indépendance des nations d’Europe, de préserver leur identité, de garantir leur Défense et leur liberté.

La paix sans la liberté s’appelle l’esclavage et cette liberté, jamais acquise, se défend au quotidien, dans tous les domaines de l’activité des hommes.

  

 

 

Ceux de 14 – Max Mader, un héros français de la Grande Guerre d’origine… allemande


Ceux de 14 – Max Mader, un héros français de la Grande Guerre d’origine… allemande

http://www.opex360.com/2018/11/11/ceux-de-14-max-mader-un-heros-francais-de-la-grande-guerre-dorigine-allemande/

 

Photo : Le sous-lieutenant Max Mader, à gauche sur la photo.

En ce début d’août 1914, les ressortissants allemands engagés au sein de la Légion étrangère se trouvèrent devant un cas de conscience : prendre les armes contre le pays qui les avait vu naître ou pour celui qu’ils avaient choisi de servir?

L’écrivain Ernst Jünger, qui relatera, en 1936, son expérience de légionnaire dans « Jeux africains« , prit la décision de déserter pour rejoindre l’armée allemande. D’autres conservèrent en leur « coeur » la devise de la Légion étrangère : « Legio Patria Nostra ». Et certains eurent une conduite héroïque, comme Max Mader.

Né le 18 janvier 1880 à Giengen [Wurtemberg, Allemagne], Max Mader est incorporé dans un bataillon de pionners wurtembourgeois à 18 ans. D’un caractère bien affirmé, il aurait eu un « différend » avec l’un de ses supérieurs. Que s’est-il passé? Difficile à le dire avec certitude… Mais il aurait probablement soldé définitivement ses comptes avec ce « supérieur », ce qui expliquerait ensuite sa désertion…

Quoi qu’il en soit, en décembre 1889, venu de la Suisse, Max Mader se présente à un bureau de recrutement de la Légion étrangère et signe un engagement de cinq ans. Affecté un 1er Régiment Étranger [RE], il sert au Tonkin jusqu’en 1904. Arrivé au bout de ses cinq années de contrat, il rempile pour un second. Il rejoint alors le 2e RE, à Saïda [Algérie]. Là, il prend part à de nombreux combats dans les régions sahariennes du Maroc et de l’Algérie.

En 1909, Max Mader est promu caporal. Et, désormais, il sert « sans interruption de service par engagements successifs ». Naturalisé français, il devient sous-officier en octobre 1911.

Après le début de la Première Guerre Mondiale, Max Mader, alors promu adjudant, est affecté au 2e Régiment de marche du 2e RE. Il se distingue lors des combats en Champagne, ce qui lui vaut la Médaille Militaire (décernée en mars 1915). Lors de la dissolution de son unité, le 11 novembre 1915, il est réaffecté au Régiment de Marche de la Légion étrangère [RMLE]. Il prend alors part à de nombreuses offensives et à autant de coups de main audacieux. Il se forge ainsi une solide réputation, qu’illustre son exploit du 21 avril 1917, à Auberive [Haute-Marne]

Voici tel qu’il est raconté dans l’historique du RMLE :

« Dans la longue et profonde sape, d’où s’échappaient des odeurs nauséabondes, mêlés aux morts ennemis en décomposition, éreintés par 5 jours et 5 nuits de combats, officiers et légionnaires des 6e et 7e compagnies, déjà décimées, et quelques mitrailleurs, dormaient d’un pesant sommeil. Cependant à l’extérieur, où ne veillaient que quelques guetteurs, immobiles dans le lugubre silence de ce matin de guerre, cote à côte, anxieux de savoir ce qu’apportait avec lui ce nouveau jour de lutte, un capitaine et son adjudant-chef, l’adjudant-chef MADER, le héros déjà légendaire, observaient le terrain en avant.

La tranchée 67, orientée lace au nord, commandait le vallon.

Du versant opposé qu’ils avaient atteint la veille, à la tranchée Bethmann-Hollweg, les zouaves tenaient la partie ouest. Mais en face de nous, l’Allemand s’était maintenu et même une batterie de canons lourds, soutenue par une compagnie, était encore en place à 150 mètres en avant du front du 26 bataillon. Pour y arriver il fallait descendre dans le ravin, et le boyau à flanc de coteau était pris d’enfilade par une mitrailleuse ennemie admirablement pointée.

Tandis que les deux chefs observaient en silence, un guetteur (Bangerter, Ire classe) attire leur attention sur un mouvement insolite dans le fond du vallon. En effet, une compagnie du 168e venant de l’ouest cherche à s’y infiltrer. Elle ignore sans doute la présence à cet endroit de l’ennemi qui, déjà, a remarqué son avance.

D’un petit fortin qui commande le boyau de liaison, il s’apprête à la recevoir à coups de grenades. Ce faisant il tourne le dos à la crête où se tiennent les observateurs de la Légion qui ne peuvent tirer de la tranchée sans atteindre l’ami en même temps que l’ennemi.

Encore quelques minutes et les bleu-horizon tomberont dans le piège. Mais Mader en vieux limier des champs de bataille a flairé le danger et d’un coup d’œil il débrouille toute la situation. Se mettre d’accord avec son commandant de compagnie, rassembler en hâte quelque dix légionnaires de surveillance dans la tranchée, ramasser quelques grenades, bondir dans le boyau de liaison suivi de ses hommes électrisés, c’est l’affaire d’une minute. Le petit groupe court si vite que les mitrailleurs ennemis ne peuvent ouvrir le feu, avant qu’il soit dans l’angle mort à l’abri des balles. La tête de la compagnie du 168e n’est plus qu’à quelques mètres du fortin, déjà les Allemands lèvent les bras pour lancer leurs grenades, lorsque, soudain, maigre et nerveuse, la grande silhouette de Mader bondissant dans leur dos, surgit au milieu d’eux. Épouvantée par cette apparition inattendue, l’escouade ennemie, abandonnant munitions et fortin, s’enfuit en désordre du côté de la batterie.

Quelques grenades éclatent, puis dans le boyau libéré l’adjudant-chef peut serrer la main du commandant de la compagnie ‘bleue’ reconnaissant.

Sans perdre une seconde Mader commence la poursuite. Suivi de ses dix fidèles légionnaires, soutenu à quelque distance par la courageuse compagnie du 168e, qui de la tranchée où elle est maintenant alertée, le ravitaille en grenades et le suit des yeux avec émotion, il saute dans les boyaux, nettoie les abris et poursuit inlassablement le combat corps à corps. Réveillés trop tard par leurs camarades du fortin, surpris dans leurs gîtes, les Saxons se défendent cependant avec beaucoup de courage. Mais leur résistance est inutile. En peu de temps la compagnie de soutien est mise hors de combat. Les six canons sont pris et remis à la bonne garde de la C. H. R. du 7e tirailleurs qui, de la crête où elle venait d’arriver, a pu suivre des yeux et admirer ce bel exploit.

Au retour, dans la tranchée boueuse, la 6e compagnie émerveillée accueille son adjudant-chef. Il fallait un Mader, un légionnaire de la vieille école, pour réaliser ce fait d’armes peut-être unique d’avoir du même coup, avec dix hommes, sauvé du désastre une compagnie française, mis en fuite une compagnie allemande, enlevé une batterie lourde et gagné la Légion d’honneur. »

Promu sous-lieutenant après cet exploit, Max Mader obtiendra d’autres citations (9 au total). Malheureusement, le 12 juin 1918, sa chance « hors du commun » va l’abandonner : il est en effet gravement blessé à Courtezon. Amputé du bras droit, il sera réformé.

Après la guerre, Max Mader devient surveillant du palais du Rhin à Strasbourg, puis, en 1935, gardien-chef du Château de Versailles. Durant l’occupation, il fait le sourd-muet pour ne pas avoir à répondre à ses anciens compatriotes. Il décédera le 24 octobre 1947 à Pancher-Bas [Haute-Saône]. Il était commandeur de la Légion d’Honneur et titulaire de la Médaille Militaire ainsi que de la Croix de Guerre 14-18 avec 9 citations.

 

Centenaire de l’armistice de 1918 : Erich Kästner, symbole des derniers soldats de l’empire allemand oubliés de l’histoire


Centenaire de l’armistice de 1918 : Erich Kästner, symbole des derniers soldats de l’empire allemand oubliés de l’histoire

En 2008, le dernier vétéran de l’armée allemande de la Grande Guerre est mort dans l’indifférence générale. Une situation bien éloignée du traitement des poilus en France.

 

A l’image d’Erich Kästner, le dernier soldat de l’empire allemand mort en 2008, l’Allemagne a oublié ses militaires disparus lors de la Grande Guerre. (BAPTISTE BOYER / FRANCEINFO)

Un cercueil drapé de bleu-blanc-rouge, porté par onze légionnaires du 3e régiment étranger d’infanterie, fait son entrée dans la cour des Invalides, à Paris, le 17 mars 2008. Tous les drapeaux tricolores des administrations publiques sont en berne. La France rend hommage à Lazare Ponticelli, le dernier poilu français de la Première Guerre mondiale, mort quelques jours auparavant. Lors de ces obsèques nationales, le président de la République, Nicolas Sarkozy, prononce un discours en l’honneur des combattants de la guerre de 1914-1918.Nous ne les oublierons jamais, clame le chef de l’Etat.

 

Des légionnaires entourent le cercueil de Lazare Ponticelli, le dernier poilu, aux Invalides, le 17 mars 2008. (ERIC FEFERBERG / AFP)

Pourtant, de l’autre côté du Rhin, c’est bien dans l’oubli que sont tombés les derniers vétérans de la Grande Guerre. Ainsi, Erich Kästner, dernier soldat de l’armée impériale allemande, est mort le 1er janvier 2008, près de Cologne, à l’âge de 107 ans, dans l’indifférence générale. Un banal avis d’obsèques a été publié dans la rubrique nécrologie du journal local de Hanovre, le Hannoversche Allgemeine Zeitung, sans faire état de son passé militaire. “Après une longue vie remplie, notre père, beau-père et grand-père bien-aimé s’est éteint”, peut-on simplement lire. La mort du dernier soldat allemand de la Première Guerre mondiale a bien failli passer totalement inaperçue.

Une faible couverture médiatique

Pendant l’été 2007, quelques mois avant sa mort, Erich Kästner, qui réside dans une maison de retraite en périphérie de Cologne, reçoit des demandes d’autographes. Ses enfants ne comprennent pas cette soudaine notoriété. Certes, leur père est l’homonyme d’un célèbre écrivain allemand, connu notamment pour ses livres destinés à la jeunesse. Mais viennent ensuite des historiens amateurs, dont un étudiant américain de l’Iowa, qui l’interrogent sur ses faits d’armes pendant la Première Guerre mondiale. Nous nous sommes demandé comment ces jeunes gens connaissaient notre père, explique l’un de ses fils, Peter Kästner, au Spiegel (en allemand), l’un des rares médias à lui avoir consacré un article développé.

Au départ, ses enfants pensent au Livre Guinness des records. Car dans l’édition 2000 du célèbre ouvrage, Erich Kästner et sa femme Martha, morte en 2003 à l’âge de 102 ans après soixante-quinze ans de mariage, sont présentés comme le couple le plus âgé d’Allemagne. Mais en 2007, ce ne sont pas les secrets de vie à deux d’Erich Kästner qui attirent les curieux, mais bien son passé militaire. A cette occasion, les quatre fils et deux filles d’Erich et Martha Kästner découvrent une page consacrée à leur père sur l’encyclopédie en ligne Wikipedia (en allemand). Erich Kästner y est présenté comme le dernier vétéran allemand de la guerre de 14-18. Le créateur de la page est inconnu mais “possède une adresse IP en Allemagne”, relève Der Spiegel.

Quelques jours après la parution de l’avis d’obsèques dans le Hannoversche Allgemeine Zeitung, la notice Wikipedia est mise à jour. Mais il faudra encore attendre deux semaines avant que les médias allemands ne se saisissent de l’information. Un premier article paraît sur la version anglophone du site de Der Spiegel (en anglais) le 22 janvier 2008. Quelques articles seront ensuite publiés, sans faire grand bruit.

Une image du poilu inexistante outre-Rhin

La mort du dernier vétéran allemand est un non-évènement. Interrogé à l’époque, le ministère allemand de la Défense n’avait rien à déclarer. Il n’y a eu aucune réaction officielle. C’est très révélateur”, souligne Laurent Jalabert, maître de conférences en histoire moderne à l’université de Lorraine, auteur de La Longue Mémoire de la Grande Guerre (Presses universitaires du Septentrion). La Fédération allemande des associations de soldats, qui représente les vétérans, n’avait pas non plus conservé sa trace, écrit La Croix.

Les éléments connus sur Erich Kästner sont succincts. Né à Leipzig le 10 mars 1900 dans une famille bourgeoise, il devient soldat en juillet 1918 après avoir obtenu l’équivalent du baccalauréat, rapporte Der Spiegel (en anglais). Il sert ensuite quatre mois dans l’armée impériale allemande en Belgique, jusqu’à la fin de la guerre. De cette expérience, Erich Kästner a simplement raconté à ses enfants avoir assisté à une parade militaire en présence de l’empereur Guillaume II, rapporte Der Spiegel. Le contexte de la Seconde Guerre mondiale a éradiqué la Première Guerre mondiale. Cette dernière est incluse dans ce que les Allemands appellent ‘la catastrophe du XXe siècle’, qui a vu l’avènement du nazisme”, développe Laurent Jalabert.

Aujourd’hui encore, il est difficile d’obtenir davantage d’informations sur Erich Kästner. Les centres d’archives sollicités par franceinfo renvoient seulement à la thèse de droit qu’il a rédigée dans les années 1920, à l’université de Iéna. Le centre d’histoire militaire et de sciences sociales de l’armée n’a pas non plus été en mesure de donner des informations sur son passé militaire. Aucune archive officielle sur les combattants de la Première Guerre mondiale n’existe. Mais que sont devenus ces poilus allemands ?

L’image idéalisée du poilu proche de nous n’a pas d’équivalent en Allemagne. Ce n’est pas ancré dans l’histoire familiale.Bérénice Zunino, maîtresse de conférences en études germaniques à franceinfo

La Grande Guerre a fait l’objet d’une instrumentalisation de la figure du combattant par les nazis à travers les héros des tranchées. Ils ont mis en avant ce soldat avec le visage très dur au casque d’acier. Mais cette instrumentalisation a été discréditée après 1945 avec une distanciation de la figure du combattant”, poursuit Bérénice Zunino, spécialiste en civilisation et histoire des pays de langue allemande à l’université de Franche-Comté.

L’impossible mémoire

La presse locale s’est néanmoins penchée sur des éléments du parcours d’Erich Kästner. Après la signature de l’armistice, il poursuit des études de droit. En 1923, il décroche un doctorat et devient juge à Dresde, où il s’installe avec sa femme et fonde sa famille, raconte le Hannoversche Allgemeine Zeitung. La Seconde Guerre mondiale vient interrompre sa carrière. Selon Der Spiegel, Erich Kästner sert alors dans le haut commandement de l’armée de l’air allemande.

Après 1945, il déménage avec sa famille à Hanovre où il reprend un poste de juge. Il est décoré de la croix du mérite. Le Hannoversche Allgemeine Zeitung poursuit son portrait en expliquant qu’après avoir pris sa retraite dans les années 1970, il officie comme avocat quelques jours par semaine jusqu’en 1986. Le journal livre aussi le secret de sa longévité : “Trois cents pas par jour, avec un déambulateur”. Mais sur ce qu’il a vécu, vu, retenu de la Première Guerre mondiale, le lecteur n’en saura pas plus. Erich Kästner avait-il même conscience d’être le dernier vétéran allemand ? “Il n’y a pas de décompte macabre des derniers poilus comme en France”, note Bérénice Zunino. Leur souvenir semble s’évaporer avec les années.

La mémoire a besoin d’ancrages. Or en Allemagne, il n’y a pas de monument du soldat inconnu, il n’y a pas de lieux, il n’y a pas d’associations locales qui font comme chez nous un travail de mémoire.Laurent Jalabert, maître de conférences en histoireà france info

D’ailleurs, quelques semaines après le décès d’Erich Kästner, un autre soldat de la Grande Guerre s’est éteint dans l’indifférence. Il s’agit de Franz Künstler, dernier vétéran de l’empire austro-hongrois. Né dans une famille de la minorité allemande de Hongrie, il est mort en Allemagne le 27 mai 2008 à l’âge de 107 ans. Tout comme Erich Kästner, sa mort n’a donné lieu à aucune commémoration. “Cela aurait été déplacé. C’est appliquer une grille de lecture française à l’histoire allemande, analyse Bérénice Zunino. En Allemagne, on parle beaucoup moins des souffrances du quotidien des soldats pour ne pas victimiser la population allemande, car c’est problématique à l’égard du nazisme.”

Malgré cette retenue, les historiens ont noté, à l’occasion du centenaire de la guerre 14-18, un regain d’intérêt pour cette période. Au niveau fédéral, il n’existe pas de centralisation des cérémonies de commémoration. Mais de nombreux évènements ont été organisés à l’échelle des communes ou des Länder. Un site d’archives (en allemand) consacré à la Première Guerre mondiale a également vu le jour.

Il n’en reste pas moins que le 11-Novembre n’est pas commémoré en Allemagne. Ce n’est pas un jour férié. “La date de l’armistice est peu connue de la population allemande. Cela n’évoque pas grand-chose”, affirme Bérénice Zunino. A Cologne, où Erich Kästner s’est éteint, chaque 11 novembre à 11 heures débute un événement particulier : le célèbre carnaval, bien loin de la signature de l’armistice dans la clairière de Rethondes, et bien loin du souvenir des tranchées.