L’hybride est-il l’avenir ?

L’hybride est-il l’avenir ?

Conférence sur les menaces hybrides, Intelligence Campus, 21 novembre 2019, Balard.

 

 

Par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 23 novembre 2019

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

 

J’avoue mon embarras devant le concept de guerre hybride. Celui-ci trouve son origine dans un article de 2005 écrit par deux éminents officiers du Corps des Marines américains, James Mattis et Franck Hoffman, qui décrivait la possibilité désormais offerte pour des entités politiques d’utiliser une gamme inédite de moyens conventionnels ou non, réguliers ou irréguliers, militaires ou civils, pour imposer leur volonté à une autre entité politique. En l’occurrence, la victime potentielle de cette forme de guerre était plutôt les États-Unis et leurs alliés, les « hybrides » ressemblant plutôt au Hezbollah ou Al-Qaïda, voire les Zeta mexicains du côté des organisations armées, l’Iran ou la Corée du nord, en attendant la Chine et la Russie, du côté des États.

En réalité, comme beaucoup de concepts stratégiques américains, on baptisait d’un mot nouveau une réalité ancienne que l’on feignait de découvrir, afin d’attirer l’attention et les ressources dans son domaine d’action. Beaucoup de ces concepts sont vite oubliés, mais pour celui-ci la greffe a pris et à même connu une extension avec la saisie de la Crimée par la Russie en 2014, et tout le monde, l’OTAN, l’Union européenne même, y est allé de sa « menace hybride » suffisamment floue pour que l’on puisse y inclure tout ce qu’on voulait. Bien entendu, encore une fois cela caractérisait ce que faisait l’Autre, l’ennemi potentiel ou réel mais non clairement avoué.

En réalité, si la guerre hybride est un mélange d’instruments de puissance, alors évidemment tout le monde la pratique et depuis longtemps. La Seconde Guerre mondiale, qui paraît aux Américains comme le modèle de la guerre interétatique avec ses déclarations de guerre, ses combats de gigantesques armées et ses capitulations est évidemment une grande guerre hybride, tout simplement parce que ce ne sont pas les armées qui font les guerres mais les nations. Derrière les forces armées, il y a un peuple, des représentants politiques, une économie, une industrie, des scientifiques, etc. et tous agissent simultanément dans les différents champs, militaires, diplomatiques, industriels, informationnels, psychologiques, tout ce que l’on veut. Les forces armées elles-mêmes emploient des forces régulières dans différents milieux, mais aussi des partisans de toutes sortes, sont parfois en collusion avec des criminels et peuvent pratiquer sciemment le terrorisme, comme lorsque les Alliés brûlent les villes allemandes ou japonaises. Un des grands problèmes des États au XXe siècle a d’ailleurs été justement de parvenir à organiser tous ces instruments, à travers des ministères de la Défense coiffant ceux des différents milieux, de l’armement, etc. Si on relit l’ordonnance de 1959 sur l’organisation de la défense dans la nouvelle République, on y est frappé par cette insistance sur la globalisation de la guerre et la nécessité de la coordination de tous les instruments de puissance sous une direction ferme.

En réalité ce n’est pas la diversité des moyens qui importe mais leur dosage. Lorsque l’emploi violent de la force armée est réduit, l’action des autres instruments prend forcément une importance nouvelle. Or, la grande nouveauté stratégique depuis 1945 est évidemment l’existence de l’arme nucléaire, et plus particulièrement du couple missile et tête thermonucléaire. À partir du moment où plusieurs puissances se retrouvent dotées de ce type d’armes et en nombre, plus rien ne peut plus être comme avant. Comme les Reines sur un échiquier, même si les armes thermonucléaires ne sont pas utilisées, elles exercent une très grande influence sur le jeu. Dès lors que l’on ne veut pas, pour des raisons compréhensibles, se battre à grands coups d’armes nucléaires, on en vient aussi à craindre les affrontements classiques de grande ampleur qui pourraient y conduire presque mécaniquement. C’est ainsi que la guerre mondiale entre les superpuissances nucléaires est devenue « froide » c’est-à-dire sans affrontements directs. Mais cela ne voulait pas dire un monde sans affrontements, au contraire ceux-ci ont été très nombreux mais ils étaient sévèrement contrôlés afin de ne pas franchir un seuil jugé dangereux. Même lorsqu’ils lancent sur alors les deux Vietnam plus de bombes que pendant toute la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont le sentiment, frustrant pour beaucoup de militaires, de mener une guerre limitée par le souci de ne pas provoquer d’intervention directe chinoise ou même soviétique.

Beaucoup de ces affrontements sont inavoués et pour cela restent peu violents. De 1962 à 1966, le Royaume-Uni et la Malaisie sont en guerre contre l’Indonésie, mais personne ne veut le dire. On parlera donc de confrontation, le stade intermédiaire entre la simple opposition, voire compétition, entre États, et la guerre ouverte. L’objet de la confrontation est le sort des provinces nord de Bornéo après leur indépendance, la Malaisie voulant les intégrer et l’Indonésie s’y opposant. Pour imposer sa volonté, l’Indonésie utilise les mouvements de foules médiatisées notamment contre les emprises diplomatiques britanniques, sa tribune aux Nations-Unies mais surtout le soutien à une organisation armée locale et l’engagement de son armée dans des actions de guérilla à Bornéo puis sur la péninsule malaise. Le Royaume-Uni répond en engageant très discrètement 18 bataillons d’infanterie à Bornéo, et ses soldats, que l’on ne nomme pas alors « petits hommes verts », combattent l’armée indonésienne dans la jungle le long de la frontière. Il déploie aussi cette fois très ouvertement des forces navales et aériennes à Singapour, et organise en Indonésie une campagne de propagande contre le Président Soekarno. On notera que de part et d’autre, on pratique une stratégie cumulative et non séquentielle, c’est-à-dire qu’on progresse d’objectif en objectif vers un but militaire clair, la prise de Berlin en 1945 par exemple, mais que l’on multiplie les petites actions en espérant qu’elles provoqueront d’un coup l’émergence de l’effet stratégique recherché. La guerre sous le seuil est une guerre avec des combats mais sans bataille. En l’occurrence, l’effet stratégique émergent de la confrontation de Bornéo a été le renversement du président Soekarno par un coup d’État en 1966 et l’acceptation de l’intégration des provinces de Bornéo à la Malaisie par le nouveau pouvoir.

Dans les années 1980, la France est également en confrontation avec l’Iran et la Libye. Dans le premier cas, l’Iran, allié à la Syrie, utilise des organisations armées libanaises pour organiser des attentats à Paris, attaquer le contingent militaire français, et américain, à Beyrouth, prendre des otages, assassiner un ambassadeur. Dans le golfe Persique, les pasdarans menacent les navires français. La France s’avère très vulnérable face à ces attaques. Elle gesticule, emploie la force armée pour rassurer les Français, en l’engageant par exemple aux frontières du pays avec la police et la douane, ce qui ne sert évidemment à rien contre l’Iran, ou dans le golfe Persique, ce qui est plus utile pour protéger nos navires même si l’escadre engagée ne combat pas. Les actions clandestines que nous tentons échouent pitoyablement et le raid de représailles que nous lançons après l’attaque contre le bâtiment Drakkar à Beyrouth, qui coûte la vie à 58 de nos soldats, frappe dans le vide. Au bout du compte, nous perdons cette confrontation contre l’Iran et cédons à toutes leurs exigences.

Nous sommes plus heureux lorsque, pratiquement au même moment, nous nous confrontons à la Libye que nous voulons refouler du Tchad. Là encore, pas de guerre déclarée, pas de grande bataille, mais une réelle opposition de forces. Cette confrontation peut aussi être qualifiée d’hybride, car de part et d’autre on s’y associe à des acteurs locaux qui eux, sont en guerre ouverte. Notre action est essentiellement militaire et consiste d’abord en une opération de saisie, lorsque nous occupons en quelques jours les points clés du centre du pays, suivie immédiatement d’une opération de dissuasion. Le 15e parallèle est déclaré « ligne rouge » dont le franchissement par l’armée libyenne sera synonyme de franchissement de seuil de la guerre ouverte, le déploiement d’une escadre au large des côtes libyennes et surtout d’une forte escadre aérienne à Bangui et N’Djamena. Dans le même temps, nous soutenons et parfois accompagnons avec des forces clandestines, les forces armées nationales tchadiennes. Notre emploi des forces armées y est donc assez proche de celui de la Russie en Ukraine en 2014, saisie de la Crimée, mobilisation des forces à la frontière, appui à des forces locales, à ce détail près que nous agissons à la demande d’un gouvernement. La Libye de son côté n’ose pas franchir le seuil et répond contre la France par le soutien à des organisations comme le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) en Nouvelle-Calédonie, ou plus tard l’organisation d’attentats terroristes. Son action au-delà de la ligne rouge se limitera à quelques raids aériens qui échoueront tous. Au bout du compte, protégés et appuyés par ce dispositif français, le gouvernement tchadien ralliera ses ennemis locaux et ensemble ils vaincront l’armée libyenne. Ce sont eux évidemment les premiers vainqueurs, mais nous avons participé à cette victoire sans livrer de grandes batailles, hormis quelques frappes aériennes plus ou moins avouées.

L’action sous le seuil, dans la zone grise, hybride, est évidemment une pratique générale et pas seulement par les grandes puissances. Le 6 novembre 2004, un avion de l’armée de l’air ivoirienne attaque une base française à Bouaké et tue huit de nos soldats. Dans la foulée, face à la réaction française, le gouvernement ivoirien déploie tout un panel d’actions non attribuables : emploi d’une « organisation de jeunes (les Jeunes patriotes) contre les ressortissants français, fausses accusations dans les médias contre les soldats français, appel au peuple pour freiner par des mouvements de la force Licorne. Même l’attaque aérienne est niée. Elle serait un accident, une erreur d’appréciation de la part des pilotes biélorusses, par ailleurs très rapidement exfiltrés de la région. La capacité de nier et de fournir un discours alternatif qui sera repris intégralement par les partisans et les “idiots utiles” fait partie de la panoplie de la guerre sous le seuil. Malgré les évidences, la destruction d’un avion de ligne civil en Ukraine ou une attaque chimique en Syrie fera ainsi systématiquement l’objet d’une manœuvre de freinage médiatique.

L’article de Mattis et Hoffman faisait allusion aux États qui se comportent de manière “irrégulière”, c’est-à-dire hors du champ clausewitzien de la guerre classique déclarée et encadrée par des règles de droit et consistant surtout en un duel de forces armées enchainant les batailles. Il évoquait aussi les organisations armées qui, à l’instar du Hezbollah libanais, ont des capacités dignes d’un État. Si les États peuvent renoncer aux grandes batailles pour agir dans des champs variés, “hors limites” selon le titre du livre de Liang et Xiangsui par en 1999 mais avec un niveau de violence faible, les organisations armées, l’autre grande nouveauté dans le champ stratégique depuis 1945, le font naturellement. Peu d’entre elles, le Parti communiste chinois ou le Viet-Minh pour les cas les plus connus et en fait presque les seuls, sont capables de basculer aussi dans le champ “régulier” des batailles rangées. Or, ces cas particuliers, les organisations politiques armées pratiquent exclusivement une stratégie cumulative combinant de multiples actions auprès des populations amies, ennemis ou contestées et contre les forces ennemies depuis la propagande jusqu’à attaques terroristes en passant par les embuscades, les sabotages, l’aide humanitaire, etc.

Les réponses relèvent également de ce pointillisme. Quelques années après la confrontation de Bornéo, de 1969 à 1972, la France est en première ligne pour lutter contre le Front de libération nationale au Tchad. C’est la première fois que nous menons une lutte contre une organisation armée à l’intérieur d’un territoire étranger, à sa demande et en coordination avec l’État souverain. Nous aussi nous y pratiquons du cumulatif multipliant les petites opérations de recherche et destruction des bandes rebelles, des dizaines de combats ne dépassant pas quelques centaines de soldats, l’organisation de la défense des villages, la réforme des administrations des préfectures, l’encadrement et la formation des forces de sécurité locales, la pression sur les autorités locales pour une plus grande ouverture politique, la pression diplomatique et parfois économique sur les États voisins pour qu’ils cessent leur aide au Frolinat, la camouflage autant que possible de l’opération auprès des médias français.

Une des difficultés des opérations cumulatives est qu’il souvent difficile de voir quel est le sens de la victoire. Dans un conflit séquentiel, classique et ouvert, on voit à peu près qui gagne les batailles et progresse sur le terrain. Dans les conflits sous le seuil, les choses sont souvent plus floues et les victoires y sont rarement nettes. Par principe, si on n’emploie la force que de manière limitée, il y a peu de chance que l’adversaire soit détruit. L’affaire se termine donc par une négociation discrète ou par le retrait de l’adversaire estimant avoir suffisamment gagné. En 1972, la France n’a pas détruit le Frolinat et n’a pas négocié avec eux, mais elle considère alors avoir suffisamment réussi sa mission et retire ses forces.

La guerre telle est décrite par Mattis et Hoffman n’est donc pas un phénomène nouveau, mais il est incontestablement un phénomène croissant ou plutôt renaissant après un premier âge d’or pendant la guerre froide, et ce pour deux raisons. Mattis et Hoffman avaient raison lorsqu’ils indiquaient de la montée en puissance des organisations armées, politiques mais aussi criminelles, avec un mélange des genres qui constitue peut-être la plus troublante et délicate des hybridités. La guerre mondiale en cours est d’abord une guerre des États contre ces structures qui bénéficient à fond des flux d’argent gris, d’informations, d’armes légères et même d’individus de la mondialisation. Mais depuis 2005, de nouvelles puissances sont réapparues contestant la suprématie politico-militaire occidentale, américaine en particulier. On voit réapparaitre des blocages qui avaient disparu depuis 1990 et qui contraignent l’emploi ouvert de la force. La marge de manœuvre politique est plus étroite, ne serait-ce que par l’usage renouvelé du veto au conseil de sécurité des Nations-Unies. La marge de manœuvre militaire également, les nouvelles puissances étant capables d’appuyer à nouveau de leurs forces ou au moins de leur armement, des États ou des organisations alliés.

Nous ne nous y trompons pas, oui l’âge est aux “conflits gris”, “hybrides”, aux confrontations à l’emploi limité de la violence ouverte, sauf pour ceux qui la subissent bien sûr ; à la combinaison des forces très visibles et cachées, services clandestins, forces spéciales, mercenaires, groupes alliés politiques ou criminels ; aux actions militaires non violentes, saisie, démonstration, dissuasion, appui, frappes ; aux actions dans tous les milieux physiques et humains, cyberattaques, désinformation, pression sur les entreprises, blocus, emploi des foules, etc. Les deux principales limites sont en réalité l’imagination et la volonté. Nous avons tous les moyens de lutter de cette façon, il faut maintenant en prendre conscience, s’organiser en conséquence et surtout en avoir la volonté.

« De la Grande Guerre à la guerre actuelle »  La lettre d’information de l’ASAF du 19/11/2019

« De la Grande Guerre à la guerre actuelle »  La lettre d’information de l’ASAF du 19/11/2019

Les leçons de la Grande Guerre

Le 11 novembre 1918 marque la fin de la Grande Guerre. Cette guerre mondiale fut gagnée par tous les Français qui firent preuve d’une exceptionnelle cohésion. Ceux du front où tombèrent 1 450 000 soldats et où y furent blessés plus de 4 millions, mais aussi ceux de « l’arrière » qui ont assuré la logistique des combats, l’éducation des enfants, les soins aux blessés et supporté les souffrances de l’attente et des deuils. La Grande Guerre nous rappelle une fois de plus que « la France unie est invincible ». C’est une leçon essentielle que nous devons tirer pour vaincre aujourd’hui et relever avec succès les redoutables défis qui conditionnent notre liberté de demain.

Le traité de Versailles, qui conclut la paix avec l’Allemagne, sera signé le 28 juin 1919, mais il ne sera pas ratifié par les États-Unis, pourtant notre allié de la Grande Guerre et alors qu’il reposait sur la proposition de Woodrow Wilson, leur président ! C’est aussi une leçon pour aujourd’hui, d’autant que ce pays n’entrera pas en guerre en septembre 1939 lors de l’invasion de la Pologne comme le firent la Grande-Bretagne et la France, mais seulement le 11 décembre 1941, après que l’Allemagne lui ait déclaré la guerre.

En fait, et comme le rappelait le général de Gaulle en créant la « force de frappe », la Défense de la France doit reposer d’abord sur elle-même. Les alliés ne le sont que pour des objectifs bien identifiés et souvent limités dans le temps et dans l’espace. L’anniversaire de la fin de la Guerre froide nous rappelle que Roosevelt, Truman et Churchill, qui furent les alliés de Staline contre Hitler, furent ses adversaires farouches à peine la guerre terminée.

C’est à juste titre que la date du 11 novembre a été retenue pour honorer tous les morts pour la Patrie. Aussi, l’inauguration, en ce jour anniversaire, du monument aux morts pour la France au cours des opérations extérieures (OPEX) depuis la fin de la guerre d’Algérie est-elle très symbolique. Elle signifie que les guerres, toutes différentes et qui ne font plus l’objet d’une déclaration depuis 1945, concernent l’ensemble des Français : les soldats qui portent les armes, mais aussi tous les citoyens, qui, au quotidien, par leur travail, la solidarité dont ils témoignent, contribuent à la cohésion de la France pour faire en sorte qu’elle soit vainqueur dans le combat permanent qu’il nous faut mener pour défendre notre liberté et notre indépendance.

Dévoiement et diversion

Dans ce contexte, les incessantes manifestations, les dégradations, les agressions et les outrages dont nos monuments aux morts sont la cible constituent des actes qu’il est urgent de sanctionner avec la plus grande fermeté. Il ne s’agit plus de pousser des cris d’orfraie mais d’agir avec détermination. Ces actes sont inacceptables aux yeux de nos soldats qui se battent pour un pays qu’ils voient livré aux nihilistes et autres anarchistes, véritables barbares des temps modernes. Ces images de violence, révélant l’impuissance de l’État, servent nos ennemis et nos adversaires. Dès lors, les « casseurs », qui sont leurs collaborateurs du temps de guerre, doivent être traités comme tels.

À cet égard, l’accord donné par le président de la République à l’artiste américain Christo pour empaqueter l’Arc de Triomphe en octobre 2020 est inacceptable. Il contribue à banaliser ce sanctuaire et à diviser les Français au lieu de les rassembler autour de ce lieu de mémoire et de gloire nationale. Pour la plupart d’entre eux, empaqueter l’Arc est incongru, scandaleux et indécent ; c’est défigurer, au sens propre, ce sanctuaire où repose depuis un siècle le Soldat inconnu et sur les murs duquel sont gravés les noms de soldats morts pour la France.

Faut-il rappeler que l’Arc a déjà été profané le 1er décembre 2018 par des voyous dont certains étaient affublés d’un gilet jaune ?

Le précédent du Pont-Neuf avancé par le Président ne peut être un argument car l’Arc de Triomphe est un sanctuaire et non un simple bâtiment. Aurait-il donné son accord pour faire empaqueter le monument aux morts en OPEX qu’il vient d’inaugurer et qui porte comme l’Arc le nom de soldats morts pour la Patrie ? N’aurait-il pas été plus pertinent de mieux mettre en valeur, par des éclairages laser par exemple, les superbes hauts et bas reliefs de l’Arc, ainsi que les noms qui y sont gravés sur les piliers ?

Et la guerre que nous menons aujourd’hui ?

Le monument aux morts en OPEX est le seul monument sur lequel seront gravés les noms de nos soldats qui vont tomber dans les mois et les années à venir à l’extérieur du territoire national. Mais le nom d’Arnaud Beltrame qui a affronté le même ennemi sur le territoire national, ne devrait-il pas y figurer aussi ? Et si demain des opérations de guerre sont déclenchées sur notre sol pour détruire des groupes islamistes armés, les noms de nos soldats tués figureront-ils sur ce monument aux morts ? Leurs corps reposeront-ils dans nos carrés militaires comme tous les corps de ceux morts pour la France devraient y reposer ?

Car le corps d’un soldat mort pour la France est une parcelle de la France que notre pays et nos concitoyens doivent conserver et honorer afin d’entretenir le souvenir du sacrifice consenti.
« Mon âme à Dieu, mon corps à ma Patrie et mon cœur à ma famille »[1] 

 

LA RÉDACTION
www.asafrance.fr

[1] Lieutenant de vaisseau Pierre Guillaume, qui inspira le fameux « Crabe Tambour ».

Les légions dangereuses

Les légions dangereuses

Par Michel Goya – La Voie de l’épée – Go-Ishi n° 6 — Innovation -Publié le 30 octobre 2019

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L’histoire de la République romaine est d’abord l’histoire d’une réussite militaire. Pendant un siècle et demi, des débuts de la République en 509 av. J.-C (sauf mention contraire toutes les dates se situent avant l’ère chrétienne) jusqu’à la soumission des Volsques en 341, Rome lutte contre ses voisins immédiats dans un rayon de cinquante kilomètres. Il faut ensuite moins d’un siècle, de 341 à 264 pour conquérir tout le centre et le sud de l’Italie et à peine plus, de 264 jusqu’à 132, pour dominer tout le pourtour méditerranéen, puis encore celui de la mer Noire et englober l’Égypte.

On assiste donc non seulement à une réussite en accélération constante, accélération d’autant plus spectaculaire qu’avec Carthage ou la Macédoine, Rome fait face à des adversaires autrement plus redoutables que les Volsques ou les Sabins. On est donc en présence à la fois d’une vision stratégique de long terme associée à une forte capacité d’adaptation tactique, deux traits propres à Rome et que ses voisins ne possèdent pas ou à un degré moindre et qui suffisent à engendrer un processus cumulatif de puissance irrésistible. L’instrument premier de cette puissance est la légion.

La révolution militaire romaine du IVe siècle

On sait peu de choses sur l’armée originelle de Rome. La ville nait au milieu du VIIIe siècle, colonie latine s’imposant sans doute à un habitat déjà existant et d’une superficie respectable avec 150 hectares. Selon Tite-Live, son armée est alors formée des levées (légions) de 1 000 hommes et 100 cavaliers fournies par les trois tribus qui composent la cité. Ces légions de tribus sont alors commandées par des tribunus (tribuns) et chacune des dix centuries qui les composent par un centurion élu ou nommé.

Comme la majeure partie de l’Italie du nord et du centre, Rome est subjuguée au début du VIe siècle par les Étrusques. Entre autres apports, souvent inspirés des Grecs, cette domination d’un siècle et demi transforme les institutions. Les Étrusques ne forment pas un empire, mais une ligue de cités-États indépendantes. Celle de Rome dispose donc de sa propre armée où s’impose l’idée grecque que tous les citoyens, et pas seulement les aristocrates et leurs clients, peuvent se battre avec courage pour peu qu’ils aient quelque chose à défendre. Désormais, tous les cinq ans, les hommes libres de Rome sont inscrits dans des centuries regroupées en classes de richesses et ce classement détermine leur degré d’engagement dans la défense de la cité.

Chacune des centuries, au moins celles astreintes au service, doit fournir le même nombre de soldats équipés lors des levées et le même tributum, l’impôt de guerre. Les plus riches, moins volumineuses, sont donc proportionnellement les plus sollicités en échange il est vrai du commandement supérieur. Chacun finançant son équipement, les deux premières classes fournissent aussi les cavaliers et les hoplites équipés du grand bouclier rond, de la cuirasse, du casque de bronze et de la pique de 2 m (hasta). Les soldats plus pauvres occupent les rangs suivants et peuvent être équipés de javelots. Les hommes des 4e et 5e classes constituent les fantassins légers, appelés plus tard vélites. Tout cela impose une « gestion des ressources humaines » très précise. Les soldats ont une sorte de livret militaire qui permet de suivre leur carrière militaire au rythme des levées et des démobilisations. Cela permet en particulier la formation d’un corps de cadres subalternes permanents : les centurions.

Grâce à ce système, Rome, qui compte environ 16 000 hommes adultes au début de la République, est capable de lever, par an, une puis deux légions de 4 000 hommes commandées chacune par un consul, avec la possibilité d’élargir le recrutement en fonction des besoins. Les guerres sont alors des séries de campagnes de quelques mois sur quelques dizaines de kilomètres de profondeur, campagnes faites de raids de ravages et ponctuées de quelques batailles. Ces batailles se déroulent « à la grecque » avec des chocs de phalanges d’hommes serrés, protégés par les grands boucliers ronds et s’affrontant à la lance ou au javelot. Il n’y a que peu de manœuvres et les résultats sont très indécis. Le vainqueur est souvent celui qui résiste psychologiquement le plus longtemps. Le vaincu est celui qui craque, s’enfuit et est alors massacré.

Après plus d’un siècle d’existence et de petites guerres, la République romaine domine le Latium. Elle rencontre alors des adversaires plus redoutables. En 390, un raid gaulois écrase l’armée romaine sur la rivière Allia et s’empare un temps de Rome. Cet échec est un traumatisme qui initie une profonde transformation dont on attribue l’origine à Marcus Furius Camillus, dit Camile, plusieurs fois dictateur de Rome au début du IVe siècle, mais qui doit sans doute tout autant aux débats contradictoires à l’intérieur du Sénat. Cette évolution part de deux constatations. La première est l’insuffisance des défenses de la ville, ce qui conduit à la création d’une enceinte solide. Rome ne peut plus dès lors être prise sans un siège difficile. Plus difficile à déceler, et qui a donc impliqué un « retour d’expérience » et une analyse objective, la phalange romaine s’est révélée trop rigide face aux Gaulois qui combattent individuellement à l’épée et ont été assez mobiles pour la déborder. Elle s’avère également lourde à manier dans les montagnes des Apennins où les Romains rencontrent les Samnites au milieu du siècle. Les Samnites utilisent des unités plus réduites, capables de mener un combat, notamment d’embuscades, plus décentralisé.

Tout cela conduit à l’idée d’assouplir l’organisation de l’armée sur le champ de bataille. A-t-on ensuite observé une phase d’exploration, c’est-à-dire laissé s’exprimer, dans les réseaux formels ou non de l’État, des idées nouvelles qui ont été expérimentées dans les guerres qui ont suivi le sac de Rome dans le Latium ou contre les Étrusques ? A-t-on attendu les difficultés contre les Samnites pour remettre les choses à plat ? On ne sait pas très bien. On ne sait d’ailleurs pas vraiment non plus dans quel ordre sont intervenues les innovations, tant celles-ci sont liées et interagissent. On sait simplement qu’il y eut une « phase fluide » de coexistence de l’ancien et du nouveau avant l’adoption définitive du « design définitif », comme peut en témoigner le maintien un certain temps de l’équipement hoplitique dans une partie du nouveau modèle dit de légion manipulaire, sans doute à titre de précaution. Par retour d’expérience, apprentissage et foi croissante dans le nouveau modèle, on est passé des tâtonnements et des doutes à la pleine efficacité et à la généralisation.

La légion manipulaire

La légion manipulaire est une phalange articulée. Elle est d’abord une aération, voire un éclatement, en trois lignes (le triplex acies). Chaque ligne comprend dix manipules espacés de la même largeur. Les manipules comprennent un bloc de fantassins lourds et un élément mobile de 20 vélites. Le bloc est composé de deux centuries, soit deux fois soixante hommes, dans les deux premières lignes et d’une seule centurie dans la troisième.

Cette nouvelle organisation est d’abord un système sophistiqué de gestion de la peur et du courage. On notera d’abord que la structuration obéit à des constantes anthropologiques. La cellule de base est le contubernium ou décurie de dix hommes. C’est la cellule d’amis très proches ou de famille restreinte. Six décuries forment une centurie d’un volume correspondant à la moyenne des tribus du Paléolithique supérieur et le manipule correspond à ce que l’anthropologue et biologiste Robin Dunbar appelle le « groupe naturel », limite supérieure où tout le monde peut se connaître personnellement et être influencé par les contacts. Cet étagement, que l’on retrouve toujours dans les structures militaires contemporaines, mais aussi dans la répartition administrative des entreprises, n’est pas un hasard. Il constitue un emboitement de liens et d’obligations interpersonnels qui fortifient l’ensemble. L’échelon suivant, la légion, est celui de l’identité et de l’esprit de corps, cet échange d’attachement et de prestige contre une obligation de courage. Les légions étant alors des structures temporaires, cet échelon a alors moins d’importance psychologique que les échelons subalternes pour la cohésion. Il en prendra plus avec la professionnalisation et la permanence des légions, qui auront une histoire, une réputation, des noms connus. Pour être complet, il manque alors un étage anthropologique, celui de la structure à plusieurs centaines d’hommes. Il finira par arriver avec la création des cohortes.

Originalité de la nouvelle organisation sur la phalange classique, l’âge prend le pas sur la fortune dans la répartition des tâches. Ce sont désormais les jeunes Hastati qui sont en première ligne, suivi des expérimentés Principes en seconde ligne et des vétérans Triarii enfin (jusqu’à 45 ans) en ligne arrière. Les Romains ont remarqué que la désagrégation des troupes, jusqu’aux mouvements de panique, survenait d’abord par l’arrière. Les hommes qui sont à l’arrière et n’agissent pas directement sont, de manière contre-intuitive, ceux qui subissent souvent le plus grand stress. Il suffit que l’observation des évènements leur laisse en plus entrevoir le début de la défaite, synonyme de massacre dans les batailles de l’époque, pour qu’ils soient incités à se dérober. Que quelques-uns le fassent et, par contagion, la panique survient, entraînant le massacre anticipé. Le fait de placer à l’arrière les plus expérimentés contribue donc à solidifier l’ensemble.

Le souci apporté à la protection des combattants, le mur arrière des vétérans, le maintien même de la possibilité avec la souplesse des manipules de revenir au combat groupé en phalange, tout cela suppose une analyse fine de la psychologie sur le champ de bataille et de la manière de sécuriser les hommes. Mais dans le même temps, la légion est aussi pensée pour permettre l’expression du courage. La formation manipulaire coïncide avec la transformation du combat collectif bouclier contre bouclier et lances serrées en un combat plus individualisé, à trois pas d’intervalle et six pas de profondeur avec les voisins. Il s’agit là d’une innovation à la fois de méthode et de culture qui change assez largement la physionomie du combat. Piquier à l’origine, le fantassin lourd romain doit désormais combiner le duel à l’épée et le combat de jet. La structuration par âge est aussi une structuration par besoin de mérites. La culture romaine est à la fois martiale et très compétitive. Ceux qui ont tout à prouver sont en tête du dispositif, parmi les vélites d’abord, combattant individuellement et avec des tenues voyantes devant les légions, mais aussi hors des batailles dans les combats d’escarmouche. Viennent ensuite les deux classes de jeunes, Hastati et Principes, qui combattent aussi individuellement, même si leur combat de duel est organisé et encadré dans une structure plus large.

Tout cela suppose une transformation radicale de l’équipement, dont on notera qu’il est souvent imité de l’ennemi et souvent même volé à lui, ce qui témoigne de l’ouverture d’esprit romain dans le domaine militaire. Les deux premières lignes sont équipées d’un très efficace bouclier long (le scutum), de forme encore assez variable avant d’être rectangulaire et couvrant plus le corps que le bouclier hoplitique rond et large, de la cotte de mailles annulaires des Celtes et l’épée, peut-être inspirée d’abord de celle des Gaulois et ensuite du glaive des Ibères, plus court et plus pratique. Le javelot, dont plusieurs modèles sont expérimentés, devient le pilum avec une hampe de fer sur un tiers de sa longueur. Chaque légionnaire finit par en disposer de deux, un lourd qui peut aussi servir de pique, et un léger, qui est lancé avant le contact, à 30 mètres au maximum. Ce pilum léger est amélioré au Ier siècle avec la composition double de la hampe, en acier et fer blanc. Le fer blanc se plie au choc et le pilum, très gênant fiché sur un bouclier, ne peut être réutilisé par l’ennemi. Les Triarii conservent encore un certain temps l’équipement à la grecque, avec la hasta et le bouclier rond. Au IIIe siècle, après avoir constaté l’efficacité du nouvel équipement, les soldats des trois lignes sont tous équipés de la même façon. Tous sont alors protégés par le casque de type Montefortino, d’origine celte, casque conique en bronze. Il est utilisé, sous diverses formes de plus en plus simples jusqu’au milieu du Ier siècle. À ce moment-là, soutenu par une métallurgie de qualité, l’équipement, désormais fourni par l’État, est perfectionné, standardisé et produit « en série ».

Ainsi organisée et équipée, cette nouvelle structure offre une grande souplesse. En dispositif ouvert, la légion peut se déplacer beaucoup plus facilement en terrain accidenté. Au contact, les manipules sont normalement placés en échiquier, mais il est possible de former des colonnes en les plaçant les uns derrière les autres ou, ce qui est plus fréquent, de former à nouveau des lignes compactes à la manière phalangique, par resserrement des manipules sur une ligne ou emboitement d’une ligne dans une autre. Les 1 200 vélites équipés de javelots, d’un petit bouclier en bois et d’un glaive, peuvent entrer et sortir facilement du dispositif pour harceler l’ennemi. À défaut, ils sont derrière les manipules, assurent la couverture des flancs et de l’arrière, ainsi que l’approvisionnement en javelots. Il existe aussi 300 cavaliers, les citoyens les plus riches, placés aux ailes en flanc-garde. Il ne faut pas oublier enfin les 200 serviteurs qui suivent la légion avec les bagages.

Le fonctionnement de cette phalange articulée impose également de disposer d’un système sophistiqué de commandement, communication et contrôle (C3), autrement dit d’un système nerveux. La légion est commandée par un consul ou un préteur, éventuellement un dictateur, détenteur du pouvoir délégué de l’imperium, assisté de six tribuns militaires, nommés par lui ou élus par les comices. Ce sont de jeunes nobles qui débutent ainsi, par une sorte de stage, leur carrière militaire et politique, sans que l’on sache trop quel est leur rôle concret. Les 60 centurions constituent la pièce maitresse du dispositif. Choisis au moment de la levée parmi ceux qui sont reconnus parmi les meilleurs, ils commandent une centurie et donnent l’exemple en tête du combat. Dans un manipule, un des deux centurions commande l’ensemble, l’autre est en réserve, surveillant l’application des ordres du premier et prêt à le remplacer afin d’assurer la permanence du commandement. Ils sont accompagnés d’un porte-enseigne, qui sert de point de repère et indique à tous les manœuvres à suivre ainsi que d’un optio qui surveille l’arrière de la centurie avec un long bâton. Les 300 cavaliers d’une légion sont répartis en 10 turmes de 30, ayant chacune trois décurions à leur tête, eux aussi secondés par un optio. Une légion comprend par ailleurs 36 joueurs de tuba et autant de joueurs de cors, les premiers servant aux ordres pour l’ensemble de la légion (marche, attaque, retraite) et les seconds pour les ordres aux porte-enseignes des manipules.

Après les guerres contre les Samnites, le design de la légion manipulaire est définitivement adopté. Il offre aux armées romaines des unités avec un taux de succès au combat très élevé. Autre avantage, il n’est pas imité hormis quelques tentatives comme celle de Philopœmen, stratège de la ligue achéenne lors de la guerre contre Sparte en 188. S’il n’est pas imité, c’est en grande partie parce que son fonctionnement induit la mise en place d’un système sophistiqué de commandement opérationnel, mais aussi de suivi administratif et de retour d’expérience, un effort trop important pour les puissances voisines. Celles-ci, comme les États gaulois, regardent donc les Romains profiter de leur rente avant d’être vaincus à leur tour.

Le monopole de la légion

À partir du IIIe siècle, le système légionnaire aborde le sommet de la courbe en S. Il connaît encore plusieurs améliorations majeures, généralement à la suite des quelques défaites qu’il subit.

La première évolution concerne l’environnement des légions. Après leurs défaites face aux manœuvres d’Hannibal, les Romains comprennent pleinement l’intérêt de forces complémentaires à l’infanterie lourde, mais plutôt que de les former eux-mêmes, ils préfèrent les « importer ». L’armée romaine se renforce ainsi de troupes, là encore, souvent empruntées à l’ennemi : cavaliers numides, archers crétois, frondeurs des Baléares ou d’Etolie et même pendant quelque temps éléphants d’Afrique. Les vélites purement romains disparaissent progressivement au cours du IIe siècle et la cavalerie connaît le même sort au siècle suivant.

Les Romains conservent en revanche la maitrise des engins. Au Ier siècle, chaque légion dispose d’un bataillon d’une trentaine de pièces de lanceurs de flèches (balistes) ou de pierre (onagres). Le fantassin romain se fait de plus en plus sapeur, une double spécialité très rare dans le monde antique. L’art de la fortification de campagne est poussé très loin, tant défensivement, avec la construction systématique de camps en bois lors des arrêts, qu’offensivement. L’armée de César est capable de construire des ponts pour franchir le Rhin ou d’enfermer une armée de campagne ennemie à Alésia tout en se protégeant d’une armée de secours. À côté du combat de duel, le travail est de plus en plus considéré comme une activité noble. Sur la colonne Trajane, édifiée à Rome en 113 de notre ère, les légionnaires sont surtout représentés en train de travailler tandis que ce sont les auxiliaires barbares qui combattent.

L’autre changement important concerne l’organisation même de la légion avec l’adoption de la cohorte. Réunion de plusieurs centuries, la cohorte avait déjà été expérimentée par plusieurs généraux au cours de la Seconde Guerre punique et contre les Diadoques. Elle est définitivement adoptée après deux désastres contre les Cimbres et les Teutons à la fin du IIe siècle. Les centuries ne sont plus rassemblées dans trente manipules, mais dans dix cohortes identiques de 480 hommes. Le fonctionnement général de la légion est sensiblement le même qu’avec les manipules, mais au lieu d’un échiquier (Quincux) de trois rangs de dix, on utilise désormais trois rangs de trois ou quatre cohortes. On conserve donc la flexibilité générale, mais on y ajoute des unités élémentaires plus aptes que les manipules à résister aux assauts des « coins » (triangles) de guerriers germains. Les cohortes peuvent également évoluer de manière autonome, pour couvrir les flancs par exemple, ou être détachées pour une mission spécifique.

Avec la professionnalisation de fait des généraux et de la troupe, qui n’est plus recrutée que sur volontariat à partir du Ier siècle, la légion romaine atteint alors sa pleine efficacité, mais toutes les innovations militaires qui ont été nécessaires à la survie et à la grandeur de Rome ont généré aussi une armée de plus en plus indisciplinée. La République disparaît sous les coups de ses propres généraux devenus puissants et rivaux. Pour autant, aucun n’innovera vraiment durant ce siècle d’affrontements internes. Le modèle est devenu presque parfait pour encore plusieurs siècles, exemple unique dans l’histoire.

L’analyse complète est disponible ici

 « La guerre insidieuse » Lettre d’information ASAF d’octobre 2019

 « La guerre insidieuse » Lettre d’information ASAF d’octobre 2019

 

Une mise en perspective nécessaire

Comme les autres pays de l’Alliance atlantique, la France célébrera prochainement le 30e anniversaire de la chute du mur de Berlin, marquant l’effondrement du bloc soviétique et la fin du système communiste (1).
Le monde libre est sorti vainqueur de cette « Guerre froide » qui dura près d’un demi-siècle.
La France prit toute sa part dans cet affrontement mondial qui se déroula non seulement en Europe sous la menace nucléaire permanente mais également  en Extrême-Orient et en Afrique, dans des guerres périphériques sanglantes. Au cours du XXe siècle, la dislocation du bloc soviétique fut la 2e victoire contre un totalitarisme après celle face au nazisme.

Une vulnérabilité croissante de nos sociétés

À peine cette victoire remportée, les pays occidentaux se retrouvent aujourd’hui en première ligne pour affronter une nouvelle menace : l’islamisme. Cette menace se répand de façon plus sournoise que les précédentes car elle se pare des vêtements de ce qui est présenté et perçu par de nombreux dirigeants comme une religion comparable aux autres. En réalité, il s’agit d’un système politico-religieux global, totalitaire, nourri du salafisme, qui se développe à l’étranger mais également sur notre sol.
Le terrorisme islamique, forme violente et ponctuelle de cette idéologie conquérante qui nous vise en priorité, est le fait d’étrangers mais aussi de Français, d’origine étrangère ou de « souche », convertis récemment à l’islam dit radical.
Cette menace s’appuie sur la démographie dynamique de la population de confession musulmane installée en France ; elle bénéficie d’un soutien financier considérable de monarchies pétrolières du Moyen-Orient et des trafics en tous genres que facilite la création de zones propres à chaque communauté dans nos villes.
Enfin, elle exploite l’absence de clairvoyance et de volonté de nombreux Français, le doute de soi, que suscitent le dénigrement du passé et la repentance, poisons instillés par les philosophes de la déconstruction. Ils sont relayés par une classe politique qui ne cesse de culpabiliser la France et son Histoire, tout en étant incapable de proposer une ambition nationale forte et d’affirmer les valeurs supérieures de notre pays.
L’atomisation de notre société, ses dimensions spirituelles et philosophiques traditionnelles évacuées au profit d’une société de consommation délirante et la perte du sentiment d’appartenance à une communauté nationale solidaire rendent notre nation très vulnérable. 

Un état des lieux révélateur

L’origine de cette situation remonte à plus de 40 années avec l’autorisation du regroupement familial pour les immigrés et l’afflux important, parmi ceux-ci, d’individus  de culture musulmane, venus d’Afrique du Nord mais aussi de l’Afrique subsaharienne, que la France n’a pas pu, su ou voulu assimiler, trop soucieuse qu’elle était du respect de la culture de l’étranger. 
À cause de cette situation non maîtrisée et acceptée, parfois portée par nos responsables politiques, se sont créées en France des zones étrangères de non droit, abandonnées par l’État, inaccessibles aux forces de l’ordre et dans lesquelles se sont développés les trafics et multipliées les exactions amplifiant encore la communautarisation de ces « quartiers ».

Le Bataclan, Nice, Saint-Étienne-du-Rouvrais, le colonel Beltrame, jusqu’aux meurtres de fonctionnaires de la préfecture de police au cœur même du service de renseignement de la lutte anti-terroriste de Paris, marquent les étapes et sont les signes d’une véritable guerre insidieuse qui se poursuit silencieusement. Le noyautage de toutes les institutions de l’État et l’infiltration à tous les niveaux de la société sont des faits avérés. La menace est devenue mortelle. Pourtant, la classe politique hésite à parler de guerre pour ne pas effrayer la population. Les terroristes ne souhaitent pas susciter de riposte organisée. Ils préfèrent infiltrer, terroriser, discréditer pour saper, affaiblir, neutraliser avec l’appui des inévitables « idiots utiles » et collaborateurs conscients ou pas.

Agir vite et dans la durée

La guerre s’inscrit plus que jamais dans le temps long nécessité par l’éducation et la démographie – soit  plusieurs décennies -, mais la riposte ne peut plus tarder sauf à devenir impossible.

La situation exige non seulement une vigilance des citoyens, comme le demande le président de la République, qui passe d’abord par une connaissance et une compréhension de l’ennemi ainsi que par une mobilisation de l’ensemble des capacités de l’État. Il ne s’agit pas de faire face à un phénomène marginal et ponctuel  mais de mener une guerre totale contre tous les hommes et les femmes imprégnés de cette idéologie islamique tout à la fois  « religion et État, foi et loi, doctrine et mode de vie ». À l’instar de ce qui est advenu dans les années 30 où les démocraties, en particulier la France, n’ont pas voulu voir la menace nazie ni comprendre son idéologie, tout se passe aujourd’hui comme si les nations européennes refusaient de regarder la réalité de cette menace prégnante.

Le soldat ne peut l’occulter car il sait que tôt ou tard cette menace amènera son engagement comme c’est déjà le cas au Sahel. Mais pour vaincre, le peuple doit lui aussi être lucide, connaître son ennemi et rejeter les propos consensuels et annihilant du politiquement correct.
Bref, il est urgent qu’une élite responsable, courageuse et combative s’impose pour dénoncer la situation inacceptable du lent démembrement de notre territoire, pour exiger avec toute la rigueur nécessaire l’application stricte des lois françaises et imposer les valeurs portées par notre pays. Elle doit être prête à utiliser tous les moyens nécessaires pour détruire ce que le Président a appelé récemment « l’hydre islamique ».


Le président de l’ASAF
www.asafrance.fr


(1) L’ASAF publie d’ailleurs, à l’occasion de cet anniversaire, son numéro hors-série de l’année 2019 qui couvre cette période, au cours de laquelle la France combattit en affichant à la fois une loyauté totale à l’Alliance tout en bâtissant une force de dissuasion nucléaire lui permettant de restaurer et renforcer son indépendance.

Du bon moment de lâcher un allié

Du bon moment de lâcher un allié

 

Par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 9 ocotbre 2019

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

Il est toujours délicat d’annoncer une victoire sans avoir simultanément une voix de l’ennemi qui reconnait la défaite. La bannière « Mission accomplie » derrière un George Bush annonçant la fin des combats en Irak…le 1er mai 2003 flotte encore dans les mémoires. Pour autant, et alors que l’on sait pertinemment qu’une organisation comme l’État islamique ne capitulera jamais, il faut soit accepter de mener une guerre tellement longue qu’elle en paraîtra éternelle, soit se demander où s’arrête ce qui suffit et déclarer unilatéralement la victoire à partir d’un évènement symbolique favorable.

En 2008, l’État islamique en Irak n’était pas complètement détruit, mais il était très affaibli, le gros de la guérilla sunnite avait changé d’alliance et l’armée du Mahdi, la principale organisation armée chiite, avait accepté de cesser le combat. La guerre n’était pas finie, mais la situation était suffisamment stabilisée pour considérer qu’elle ressemblait à la paix. Il fut alors possible pour les Américains de partir plus honorablement que s’ils l’avaient fait en 2007, comme cela avait été envisagé. Après que la situation se soit à nouveau dégradée et que l’État islamique soit revenu plus puissant que jamais, toutes choses dont le gouvernement irakien est bien plus responsable que le « lâchage » américain, il est alors nécessaire de revenir, en Irak d’abord puis d’étendre le combat aussi en Syrie l’ennemi étant déployé sur les deux territoires.

Voici donc que le nouveau président des États-Unis vient d’annoncer le repli des forces américaines de Syrie et, plus étonnant, de la fin des frappes aériennes dans ce pays. En soi, cela n’aurait pas dû constituer une surprise, Donald Trump l’ayant annoncé dès sa campagne électorale, s’il n’y avait eu entre temps de nombreux revirements. Pendant un temps, c’était même la politique inverse qui prévalait, certaines personnalités comme John Bolton, conseiller à la sécurité nationale, ne ménageant pas d’efforts pour expliquer pourquoi il fallait être présents militairement en Syrie : lutter contre l’État islamique, faire pièce à l’influence de la Russie et, surtout, maintenir une pression forte sur l’Iran. Très loin derrière, on évoquait parfois le concept vieillot de respect des alliances, en l’occurrence avec les Forces démocratiques syriennes (FDS), rassemblement du Parti de l’union démocratique (PYD), émanation syrienne du Parti des travailleurs kurdes (PKK), et de divers groupes armés arabes. Il faut croire que les arguments de John Bolton n’étaient pas si évidents puisque la ligne (lire « intuition de Donald Trump ») du retrait l’a finalement emporté.

On l’a dit, pour partir, il faut un bon prétexte. Hajine, dernier bastion relativement important de l’État islamique en Syrie, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Irak, vient d’être définitivement conquis après de longs et difficiles combats. Il a suffi d’exagérer ce succès pour déclarer que l’État islamique était vaincu. C’est évidemment faux. L’État islamique n’a pas été effacé de la carte puisqu’il contrôle encore quelques groupes de villages à la frontière et quelques portions de désert à l’ouest de l’Euphrate. Surtout et comme cela était prévu, il est retourné à la clandestinité. L’Etat islamique n’est pas né en 2013 et ne mourra pas en 2018 et même 2019. Il est simplement revenu à son état habituel dans sa désormais longue histoire multipliant les attaques et les attentats en Syrie et surtout en Irak. L’organisation a subi des coups très forts, mais les conditions qui ont fait son existence et même sa puissance sont toujours-là. La destruction n’est donc toujours pas en vue. Dans l’immédiat, le retrait américain et la fin annoncée des frappes en Syrie ont plutôt tendance à l’avantager en soulageant la pression qu’il y subissait. On ne peut imaginer pour l’instant qu’il puisse y organiser à nouveau les grandes opérations de 2013 et 2014, mais il y gagne de la liberté d’action. L’avenir est encore flou dans cette région spécifique au sud-est de la Syrie.

En novembre 2017, alors qu’après Mossoul, Raqqa et Deir ez-Zor venaient d’être repris à l’EI le président de la République française annonçait une victoire militaire totale contre l’État islamique dans « les prochains mois ». Il confondait, sans doute volontairement, fin de l’occupation territoriale de l’EI avec victoire, et surtout anticipait la fin de cette occupation en projetant dans l’avenir le rythme des progressions précédentes. Or, cette progression s’est ralentie en un an. On ne peut pas dire que la résistance de l’État islamique s’est raffermie, elle était déjà à son maximum et ses ressources sont réduites même s’il dispose peut-être encore d’autant de fantassins que l’armée de Terre française. C’est donc que la virulence de l’offensive s’est affaiblie, comme si les FDS approchaient de leur point culminant. Pour les milices kurdes (YPG) qui constituent l’élément le plus fort et cohérent des FDS, les opérations à la frontière sud sont très loin du Rojava, le Kurdistan kurde, et sans doute au plus bas de leur motivation. L’État islamique a été un ennemi mortel pour les Kurdes, mais aussi un bon moyen de se faire aider par les États-Unis et leurs alliés, ce qui a sans doute contribué à les sauver en 2014 mais aussi à les protéger contre leurs autres ennemis de la région, la Turquie en premier lieu. Le maintien d’une présence résiduelle de l’État islamique loin du Rojava avait le double intérêt de justifier le maintien de cette présence protectrice tout en ne constituant plus une menace vitale.

L’avantage de la guerre indirecte, où on forme, conseille et surtout appuie quelqu’un qui, lui, va au combat, c’est qu’on y perd peu d’hommes. L’inconvénient c’est qu’on y dépend de la qualité et de l’agenda politique de celui qui prend vraiment des risques, mais défend aussi ses propres intérêts. En octobre 2001, les Américains semblaient avoir trouvé une formule magique en s’associant avec les seigneurs de la guerre du Nord afghan que l’on appuyait du « feu du ciel », via quelques équipes de forces spéciales. En fermant les yeux sur certaines pratiques de ces « nouveaux combattants de la liberté » cela a fonctionné merveilleusement bien jusqu’à ce qu’il faille opérer dans les provinces pashtounes. Là, à la place des Oubezks et Tadjiks très réticents il fallut faire appel à des hommes forts locaux qui s’avérèrent nettement moins fiables. Le mollah Omar et Oussama Ben Laden purent ainsi se replier au Pakistan et le contexte stratégique se transforma. En Syrie, il a fallu sans doute beaucoup de bons arguments pour que les Kurdes acceptent de combattre à Raqqa et Deir ez-Zor, ils n’ont pas été complètement suffisants pour aller jusqu’au bout. La part des milices arabes, plus hétérogènes, moins fortes militairement, que les YPG, s’accroit fortement dans les FDS au fur et à mesure que l’on progresse vers la frontière. Là encore l’agenda de ces milices arabes n’est pas non plus complètement celui des Kurdes et peut-être plus proche de celle des milices irakiennes qui bordent la frontière de l’autre côté. Dans un contexte où les forces sont des coalitions locales, l’allégeance de ces groupes arabes, désormais réduits au rôle de supplétifs des acteurs principaux PYD, Assad ou même l’EI et peut-être la Turquie, est un élément clé et plutôt imprévisible de l’avenir des rapports de force dans cette région.

Du côté du PYD, le départ annoncé des Américains crée évidemment un vide. De fait, les Américains peuvent toujours expliquer qu’ils ne feront qu’un saut au-delà de la frontière et qu’ils auront toujours plus de 40 000 soldats dans la région (dont 2 200 en Turquie) et une force de frappe intacte. Ils peuvent même expliquer avoir gagné une plus grande liberté d’action qu’au contact direct des autres acteurs avec qui, au moins par deux fois en février et en juillet 2018, ils ont été amenés à se battre assez violemment y compris contre des Russes. Ce n’est cependant pas la même chose, encore une fois, d’être à distance et de prendre des risques. L’intérêt des 2 000 rangers, marines et forces spéciales américains n’était pas tant l’appui tactique qu’ils apportaient que leur simple présence qui dissuadait quand même les autres de pénétrer dans un secteur tenu par les Américains. Les deux affaires évoquées plus haut ont constitué de sévères défaites pour les forces du régime. On ne peut tuer des Américains ou même les attaquer sans souvent recevoir des coups.

La Turquie qui ne rêve que de broyer le Rojava et n’avait pas hésité de détruire un avion russe, s’est bien gardée jusqu’à présent de s’en prendre à des espaces où stationnaient des Américains. C’était une des vertus majeures de la province excentrée d’Ifrin d’être vide d’Américains. Elle fut envahie en janvier 2018, après la région d’al-Bab en 2017. Avec le départ des forces américaines des autres provinces, Kobane et Cezire, rien ne s’oppose désormais à de nouvelles opérations turques, sur l’ensemble du territoire kurde ou par offensives successives via les trois points d’entrée de Tell Abyad, Ras al-Ayn et Kamechliyé et les régions de peuplement mixtes kurdes et arabes. Il ne sera pas question d’annexer ces provinces, mais d’y détruire les bases du PYD-PKK et toute velléité d’indépendance. Ce ne sera pas forcément facile car les combattants kurdes sont durs, mais ceux-ci ne peuvent s’appuyer sur un terrain difficile et montagneux comme en Irak et le rapport de forces est trop défavorable.

Leur seul espoir réside peut-être dans la dissuasion de l’incertitude d’une occupation turque qui pourrait se transformer en enlisement couteux, mais surtout dans la recherche d’un nouveau protecteur. Il est un peu tard pour se lier aux Russes, comme cela aurait sans doute possible quelque temps plus tôt. Il reste la possibilité de négocier avec Assad, en jouant sur quelques gages comme les champs pétroliers de l’extrême Est, le territoire arabe tenu par les FDS (qui contrôlent un tiers de la surface de la Syrie) ou les milliers de prisonniers de l’État islamique qui constitue une arme potentielle. Au passage, ceux qui se félicitaient en France que ces prisonniers ne viennent pas rejoindre des prisons nationales risquent de le regretter. Ces cartes sont néanmoins assez faibles si Assad décide de reprendre le contrôle des provinces kurdes, jusque-là un allié de fait. Les derniers groupes arabes rebelles autonomes réunis et isolés dans le réduit d’Idlib, l’armée de Damas peut même se lancer tout de suite dans une course de vitesse avec la Turquie en direction de l’Euphrate. Plusieurs configurations de compétition-coopération sont alors possibles entre ces deux acteurs principaux et les milices arabes de l’est syrien, configurations dont les Kurdes seront immanquablement les victimes. Si le PYD peut résister un temps, difficile d’imaginer à terme pour lui autre chose que le reflux dans les bases du PKK dans les montagnes du Kurdistan irakien.

Selon un adage du monde de la finance, c’est quand la mer se retire que l’on voit ceux qui se baignent nus. La France s’est embarquée dans la région comme passager de la coalition organisée et dirigée par les Américains. Tout en annonçant une guerre totale contre l’État islamique, on n’y a finalement déployé selon les époques qu’une escadrille ou deux de chasseurs-bombardiers, une batterie d’artillerie, une structure de formation et quelques centaines de soldats de forces spéciales insérés dans les forces du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) en Irak et du PYD en Syrie. Dans cette guerre, au plus fort de notre engagement nous représentions peut-être 10 % de l’effort total. Pas assez pour avoir un effet stratégique sur le terrain, mais suffisant pour dire à l’opinion publique française que l’on faisait vraiment la guerre, le tout en prenant peu de risques. Avec le départ annoncé des Américains de Syrie, tout le monde s’aperçoit que nous nous y baignions nus, n’avouant même pas officiellement que nous y étions. Maintenant, ce ne sont pas les quelques frappes françaises et au maximum les quelques centaines de soldats de l’opération Hydra qui auront un impact important sur les opérations. Ils ne constituent même pas les deux éléments de toute dissuasion : la force et la volonté affichée de combattre si on est attaqué. Dans ces conditions, il n’y a que deux solutions : soit on considère que l’alliance avec les FDS est stratégique au moins jusqu’à la disparition des derniers territoires et dans ce cas, on y déploie des moyens sérieux, comme les Américains ou les Russes, et on annonce clairement que tout Français tué sera durement vengé, soit on continue comme avant au risque de voir nos soldats plongés au milieu de combats qui nous dépasseront. Il sera bon de dire dans tous les cas, ce que l’on fera lorsque les derniers territoires de l’EI en Syrie seront pris, si on ne décide pas, troisième option (la plus probable), de continuer à faire comme les Américains mais en plus petit.

Donald Trump a fait un choix cynique, mais qui a sa cohérence. La Turquie est un partenaire bien plus important pour les Etats-Unis que les pauvres Kurdes et au bout du compte, la présence américaine en Syrie n’entravait pas sérieusement l’axe Téhéran-Bagdad-Damas. Les forces américaines sont toujours puissantes et à proximité. Quant à nous Français, nous n’avons pas déployé les moyens qui nous permettraient aussi d’être cyniques.