Gardiens ou guerriers-La sécurité au milieu des populations

Gardiens ou guerriers-La sécurité au milieu des populations

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 13 juillet 2020

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Il existe fondamentalement deux manières pour une force armée régulière militaire ou policière de protéger une population contre des éléments hostiles qui vivent en son sein. La première, qu’on qualifiera d’externe, ne s’intéresse qu’aux hostiles, leur détection et leur élimination, par mise hors d’état de nuire par une opération de va-et-vient, un raid, depuis une base extérieure. La seconde, interne, s’intéresse d’abord à cet environnement dont sont issus les hostiles et dont on espère que le contrôle permettra soit d’empêcher leur apparition soit de permettre de les neutraliser facilement. Dans les deux cas, qui ne sont pas totalement incompatibles, l’attitude de la population et en particulier la perception qu’elle a des uns et des autres, de leur légitimité et de leur pouvoir réel, est un facteur clé.

Dans les faits, l’histoire donne plutôt raison à la seconde approche. Elle est pourtant peu utilisée et en premier lieu car elle est contre-intuitive. Elle suppose de privilégier le long terme et impose souvent une prise initiale de risques, quand on décide par exemple de sortir de la protection des bases pour vivre au milieu de la zone hostile. Selon le principe de la courbe d’efficience en J, les premiers temps peuvent être difficiles et les pertes augmenter avant de voir les choses s’améliorer. Des décideurs politiques ambitieux qui ne restent en poste que quelques années préféreront invariablement des résultats visibles, c’est-à-dire souvent chiffrés, et rapides à présenter dans leur bilan. Dans la mesure enfin où elle demande souvent des ressources humaines importantes pour occuper réellement le terrain cette manière apparaît également peu compatible avec la recherche de « productivité budgétaire ». On préfèrera là encore la réduction du nombre et des coûts de fonctionnement visibles et chiffrables aux gains économiques futurs et flous que produirait plus de sécurité dans un environnement.

Au printemps 2007, le basculement américain d’une stratégie de patrouilles externes et de raids à Bagdad à celle d’une présence permanente dans les rues à partir d’un quadrillage de petits postes partagés avec des forces irakiennes a commencé par susciter de nombreuses critiques. Pendant les premiers mois, les pertes américaines ont commencé par augmenter très sensiblement. Beaucoup de militaires jugeaient aussi négativement cette nouvelle pratique, moins confortable que la vie dans les bases, plus ingrate, moins « guerrière » également puisqu’il était consacré beaucoup plus de temps au contact avec la population locale qu’au combat. Les militaires ne sont cependant pas syndiqués et ces jugements n’ont entravé en rien l’action. La courbe en J de l’efficience est descendue fortement (coûts élevés /peu de résultats) mais est remontée très vite au bout de quelques mois. La situation s’est retournée spectaculairement, L’État islamique en Irak a été chassé de Bagdad et l’année suivante l’armée du Mahdi a été neutralisée. Dans le même temps les pertes américaines ont atteint leur niveau le plus bas depuis 2003. Toutes les critiques se sont alors tues.

Au bilan, en privilégiant le visible et l’immédiat, une institution va souvent préférer l’intervention à la prévention. En s’intéressant surtout à ses critères internes de satisfaction, elle tendra aussi à se couper de l’environnement qu’elle est censée servir. Si les choses ne se passent pas bien, que les résultats ne sont plus au rendez-vous et que l’environnement tend de plus en plus vers le rejet, il ne reste généralement que deux solutions : la fuite en avant en réclamant plus de ressources pour continuer comme avant et attendre la crise majeure de manière consciente ou remettre les choses à plat et se transformer, ce qui demande en revanche un difficile effort de remise en cause.

Reprenons un exemple américain et policier cette fois, celui de Camden, ville très moyenne de 27 km2 et 74 000 habitants du New Jersey. Pourquoi Camden ? D’abord parce que cette ville a reçu à plusieurs reprises depuis le début du XXIe siècle le titre peu enviable de « ville la plus dangereuse des États-Unis ». Sur le fond classique parfaitement décrit dans la série The Wire de trafic de drogue et de cloisonnement social, avec une population pauvre trois fois plus importante que la moyenne nationale et très majoritairement noire dans cette région, Camden connaissait un nombre de crimes violents par rapport à sa population particulièrement élevé.

Ensuite parce que ce n’est plus du tout le cas. On reste dans une ville américaine et il y a encore une vingtaine d’homicides chaque année, mais on est très loin de 2012 où il y avait eu 69 meurtres, presque un pour mille habitants. D’une manière générale au-delà des homicides, la criminalité violente a diminué de plus de la moitié en l’espace de six ans. C’est un résultat surprenant et comme tous les résultats surprenants il mérite d’être examiné.

Tout a commencé, comme souvent, par une situation de paralysie organisationnelle. Avant 2013, le département de police de Camden (CDP) cumulait un grand nombre de plaintes de la part des habitants et avait une très mauvaise réputation. Selon le directeur exécutif du comté, qui englobait Camden, «les policiers étaient connus pour leur absentéisme, leur corruption, leur paresse. Ils restaient à leur bureau. Il régnait dans le service un état d’esprit du type “eux contre nous” et les habitants avaient peur des policiers (ref)». Rien n’allait, mais rien ne changeait non plus en grande partie parce que le syndicat dominant si opposait. Il avait obtenu un système très avantageux pour les policiers n’imposant que peu de présence sur le terrain et beaucoup de récupérations, ce qui autorisait tacitement souvent la possibilité d’un deuxième travail.

On demandait peu de présence sur le terrain, mais on demandait aussi des résultats chiffrés d’arrestations de délinquants et criminels, à la base de primes et de gratifications symboliques. La manière dont ce « bilan de chasse » était établi importait relativement peu. De fait, l’action était d’autant plus brutale que bien souvent les abus restaient peu sanctionnés et qu’on s’intéressait peu à l’image que la police pouvait avoir auprès de l’« environnement de traque » jugé par principe hostile. Vu de l’intérieur, il n’y avait aucune raison et donc aucune volonté de changer. Si les problèmes s’obstinaient à persister, voire à s’aggraver, c’était toujours la faute à des paramètres extérieurs : le manque de moyens, de considération, l’hostilité naturelle d’une partie de la population, etc.

Cela aurait pu continuer ainsi longtemps, mais à partir de 2011 l’État du New Jersey décida d’effectuer des coupes sévères dans ses services publics. Le comté de Camden n’eut plus les moyens de financer une police aussi peu efficiente et il trouva alors la force de tout remettre à plat, de dissoudre le CDP et de licencier tous ses membres, pour de le reconstituer en 2013 un sous la direction d’un nouveau chef Scott Thomson et avec l’aide d’un nouveau syndicat. La transformation ne s’est pas effectuée d’un seul coup. La nouvelle police a évidemment fait l’objet de critiques de la part de l’opposition politique et syndicale, l’accusant évidemment de mollesse coûteuse, mais les autorités ont tenu bon et il y avait cette fois une volonté d’adaptation.

Le premier effort a concerné la présence réelle de la police sur le terrain. Les effectifs ont augmenté de 50 %, mais il a surtout été demandé beaucoup plus d’heures de présence dans les rues. Les patrouilles plus nombreuses ont été complétées par un réseau dense de surveillance par caméras, mais aussi l’aide d’une centaine d’« ambassadeurs » civils, des points de contact avec la population, gérés par une société privée. La politique était alors celle du « carreau cassé » ou de « tolérance zéro », c’est-à-dire la traque de la moindre infraction en espérant ainsi limiter le nombre des grandes. Les résultats n’ont pas été forcément au rendez-vous, du moins n’étaient-ils pas très différents du reste de l’État.

Après la mise en place du quadrillage, le vrai changement de méthode est intervenu en 2015. Les « metrics » et le jugement sur le nombre de contraventions, désastreuses pour les petits salaires dans la population, ont été abandonnés pour s’orienter plutôt vers la vie de la cité et l’impression des habitants honnêtes. Tous les policiers du CDP ont été formés à la désescalade, à l’emploi minimal de la force, et tout simplement moins d’agressivité. Les relations avec la population, notamment la communauté noire, se sont beaucoup améliorées. Les habitants se sont habitués à voir des policiers dans l’espace public : les patrouilles déployées à pied, à vélo, en voiture, les policiers jouant au football avec les jeunes des quartiers ou toquant aux portes pour se présenter et les assurer de leurs services. La population s’est montrée beaucoup plus coopérative et a aidé la police à résoudre un certain nombre de problèmes, notamment avec l’aide des services sociaux et religieux envers les adolescents à risque, source d’un tiers des actes de violence.

Après plusieurs années de cette nouvelle approche, les résultats ont enfin été au rendez-vous. Le nombre de meurtres et de crimes violents a chuté, un phénomène général dans le New Jersey mais amplifié à Camden. La ville reste dangereuse, minée par le trafic de drogue et 37 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté, mais elle connaît un niveau de sécurité inédit depuis le début du siècle et qui ne se dément pas. Les plaintes contre la police, très nombreuses en 2012, ont quasiment disparu. Peut-être est-on là au maximum de ce que peut offrir la police, compte tenu de tous les facteurs économiques et sociaux qu’elle ne maitrise pas.

Ce résultat a nécessité un investissement important, humain et financier, afin d’atteindre la masse critique nécessaire au succès. Le CDP de 2020 coûte plus cher que celle de 2012, mais ses résultats sont incomparablement supérieurs et à comparer aux coûts en tous genres que représentent la criminalité pour une société. Au bilan, un investissement très rentable car le problème initial était également très important. Il le serait évidemment moins dans des endroits plus calmes. Surtout, il a impliqué un changement des méthodes et des mentalités, et c’est bien cette association entre les moyens et l’approche-population qui a fait la différence. Le principal investissement demandé était cependant surtout celui du courage des politiques qui a accepté d’octroyer des moyens sans attendre de bénéfice électoral immédiat, des policiers surtout qui ont accepté de se remettre en cause et de prendre des risques différents.

Quel modèle d’armée pour la France ? Audition devant la commission de la Défense et des forces armées de l’Assemblée nationale

Quel modèle d’armée pour la France ?

Audition devant la commission de la Défense et des forces armées de l’Assemblée nationale

 

Par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 24 juin 2020

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Un modèle d’armée n’est normalement que l’instrument de ce que le général de Gaulle appelait une « grande stratégie », c’est-à-dire une vision de ce que veut être la France dans un contexte international donné. Sa constitution est fondée sur des hypothèses d’emploi et à l’instar d’un paradigme scientifique, ce modèle doit être considéré comme valable tant qu’il est capable de répondre aux problèmes importants qui se posent. Lorsque ce n’est plus le cas, en général parce que le monde s’est transformé, il s’avère nécessaire d’en changer.

La France de la Ve République a ainsi connu plusieurs époques stratégiques. La première, brève mais douloureuse, a consisté à gérer la fin de la décolonisation. Ce n’est qu’ensuite qu’il a été possible de remettre à plat notre vision du monde, les missions probables des armées et à partir de là de construire un nouveau modèle de forces.

Nous considérions à l’époque deux missions principales pour nos forces : dissuader l’Union soviétique de nous envahir et intervenir ponctuellement hors d’Europe, en Afrique presque exclusivement, afin de défendre nos intérêts. Pour remplir la première mission nous avons construit une force de frappe nucléaire et pour éviter le tout ou rien nous y avons associé une force conventionnelle destinée à combattre aux frontières de la France ou à l’intérieur du territoire métropolitain.

Pour remplir la seconde mission et considérant le refus d’engager des appelés hors du territoire métropolitain, nous avons conçu un système d’intervention rapide à partir de quelques troupes professionnelles en alerte et d’un réseau de bases positionnées dans les DOM-TOM et en Afrique.

Pendant la période qui suit, jusqu’à la fin de la guerre froide, nous avons connu beaucoup d’engagements militaires. Il y a eu beaucoup de réussites surtout au début et quelques échecs surtout à la fin, mais le modèle lui-même a rarement été pris en défaut pendant trente ans, un record historique sur les deux derniers siècles.

Il y eut d’abord la campagne de contre-insurrection que nous avons été obligés de mener au Tchad de 1969 à 1972. Cela n’avait pas été envisagé, car nous ne voulions refaire ce type d’opération après la guerre d’Algérie. Nous y avons été obligés, et en adaptant le modèle à la marge, nous avons finalement réussi.

Notre modèle de forces a été pris en défaut une deuxième fois dans les années 1980 lorsqu’il s’est agi de mener des confrontations. Une confrontation désigne l’affrontement avec une autre entité politique, un État en général, en dessous du seuil de la guerre ouverte. Ce type d’action, finalement assez courant pendant la guerre froide, n’était pas clairement exprimé dans le livre blanc de 1972. Il a fallu pourtant se confronter simultanément à la Libye et à l’Iran. Nous avons réussi face à la Libye, même si nous l’avons payé d’un attentat terroriste qui a tué 170 personnes, dont 54 Français. Nous avons dissuadé la Libye d’envahir le sud du Tchad et contribué à sa défaite dans le nord. Nous avons en revanche complètement échoué contre l’Iran. L’Iran a organisé des attaques contre le contingent multinational à Beyrouth, pris des otages et assassiné au Liban, organisé enfin des attentats à Paris en 1986. Face cette action clandestine, nous nous sommes retrouvés impuissants, avec peu de moyens et surtout sans volonté pour frapper à notre tour l’Iran. Cette confrontation, qui a fait quand même une centaine de morts français civils et militaires, est le plus grave échec de la Ve République.

La guerre du Golfe en 1990 nous à nouveau pris en défaut mais cette fois de manière structurelle. Cette guerre nous a pris au dépourvu dans la mesure où nous n’avions jamais envisagé d’avoir à engager à nouveau une grande force expéditionnaire loin de nos frontières. Nos forces professionnelles étaient réduites et personne n’avait songé à constituer une force de réserve spécifique pour elles comme l’avaient fait les États-Unis en 1973. Et comme nous persistions à ne pas envoyer de soldats appelés au combat au loin, nous étions condamnés à n’être que des acteurs mineurs dans cette nouvelle époque stratégique où ce genre d’expéditions serait sans doute courant.

Nous avons entrepris la transformation de notre modèle de force. Nous l’avons mal fait. Nous n’avons rien changé à notre modèle d’équipement « conservateur sophistiqué » et lancé les grands programmes prévus pour affronter le Pacte de Varsovie alors que celui-ci n’existait plus. Comme les paramètres qui avaient rendu possible le modèle d’armée gaullien, croissance économique et ressources humaines à bas coût avec la conscription, disparaissaient et que dans le même temps on réduisait l’effort de défense, la catastrophe était inévitable du côté de la stratégie des moyens. Nous avons alors entamé une grande contraction de nos forces jusqu’à la moitié environ et même jusqu’à 80 % pour les forces terrestres conventionnelles chargées de défendre directement le territoire. En 2015, nous avions moins de soldats professionnels qu’avant la professionnalisation complète et notre capacité de projection extérieure, si elle avait augmenté en qualité technique, n’avait pas augmenté en volume depuis 1990.

Cette nouvelle époque était celle du « nouvel ordre mondial » libéral-démocratique avec une liberté inédite pour les organismes internationaux de régulation et en fond de tableau une puissance militaire américaine largement dominante. Or, qui dit « ordre » dit aussi « maintien de l’ordre ». Les opérations militaires envisagées comme « normales », notamment dans le Livre blanc de 1994 étaient donc soit des opérations de police internationale, sans ennemi donc, en prolongement en beaucoup plus grand de ce qu’on faisait déjà depuis les années 1980 ou des guerres punitives en coalition sous une direction américaine, à l’image de la première guerre du Golfe.

Notre modèle de forces a connu beaucoup d’échecs durant cette période dont on peut considérer la fin vers 2008-2010. En matière de gestion de crise, on a beaucoup tâtonné et souffert entre opérations humanitaires armées, interposition, sécurisation extérieure ou même intérieure, jusqu’à comprendre qu’une opération de stabilisation ne pouvait réussir qu’avec une acceptation au moins tacite, et souvent imposée par la force, de tous les acteurs politiques armés sur place ainsi que le déploiement de moyens très importants.

Quant à la conduite opérationnelle des guerres punitives, elle nous a échappé largement. Cela a abouti parfois à de bons résultats. Sans juger de la justesse de l’objectif politique, la soumission de l’Irak en 1991, de l’État bosno-serbe en 1995 ou de la Serbie en 1999 ou encore la mort de Kadhafi en 2011, soit un rythme d’une guerre contre un « État voyou » tous les cinq ans ont été des réussites opérationnelles puisque le but militaire recherché a été atteint à chaque fois, mais en réalité atteint par les Américains. Nous n’avons toujours été que des actionnaires à quelques pour cent des opérations en coalition américaine.

Ce modèle intervention brève-stabilisation longue a en revanche complètement échoué en Afghanistan en 2001, car l’objectif initial de destruction de l’ennemi n’avait pas été atteint. Nous avions par ailleurs sous-estimé la puissance nouvelle des organisations armées dans la mondialisation. Nous avons été à nouveau obligés de nous lancer dans une campagne de contre-insurrection en particulier à partir de 2008. Le résultat est mitigé. Dans l’absolu la mission a été remplie, nous avons laissé la zone sous notre responsabilité sous le contrôle des autorités afghanes, dans les faits l’impact stratégique de notre action sur place a eu peu d’influence sur l’évolution de l’Afghanistan.

Les expériences afghane et irakienne ont sonné le glas du Nouvel ordre mondial et depuis environ dix ans nous sommes entrés dans la quatrième époque stratégique de la Ve République. Les ambitions occidentales se sont réduites, les États-Unis se sont épuisés et ceux qui les ont suivis dans ces aventures n’ont plus forcément envie de se lancer à nouveau dans de grandes opérations de stabilisation. Avec le retour de la Russie et de la Chine dans la compétition de puissances, les blocages de la guerre froide sont également réapparus.

La nouvelle normalité stratégique a donc des airs de guerre froide avec le retour des freins vers la guerre ouverte dès lors que des puissances nucléaires sont proches. C’est donc par voie de conséquence aussi le retour des confrontations, à plus ou moins forts niveaux de violence, comme par exemple entre la Russie et l’Ukraine ou entre les États-Unis et l’Iran. C’est aussi la confirmation de la montée en puissance des acteurs non étatiques armés : organisations politiques, religieuses et criminelles mais aussi potentiellement entreprises multinationales, milliardaires, églises, etc. toute structure ayant suffisamment d’argent pour se payer une armée au sein d’un État faible et y avoir une influence politique.

Ajoutons deux contraintes fortes à cet environnement : un fond probable de crises en tous genres climatique, sanitaire, économique, etc., et, ce qui est lié, des ressources pour l’outil militaire français qui seront toujours limitées. Le budget est dans la zone des 30 à 40 milliards d’euros constants depuis le milieu des années 1970, il est peu probable, eu égard à tous les besoins autres de finances publiques dans les années à venir, que nous puissions aller de beaucoup au-delà de 40 milliards.

Dans ce contexte la nouvelle normalité, ce sont trois types d’opérations : la guerre contre des organisations armées, les actions auprès des populations y compris sur le territoire français et la confrontation contre des États. Ce qui est improbable, mais qu’il faut quand même envisager : les grandes opérations de stabilisation, les guerres interétatiques et les guerres ouvertes entre puissances nucléaires.

Nous sommes déjà engagés pleinement dans les deux premières missions probables. Il faut s’y efforcer d’y être plus efficient, c’est-à-dire plus efficaces avec des ressources comptées. La vraie nouveauté c’est le retour de la confrontation, ce qui suppose pour nous, je le rappelle, la capacité à faire pression sur un État, c’est-à-dire à être capable de lui faire mal, sans engager une guerre ouverte. Cela passe par une multitude de moyens et d’actions qui dépassent le champ militaire, de l’action clandestine aux frappes aériennes ou raids aéroterrestres, en passant par les actions cybernétiques, la propagande, l’action économique ou diplomatique, etc. la seule limite est l’imagination. La Russie ou la Chine font ça très bien, nous avons fortement intérêt à les imiter. Nous avons déjà un certain nombre de moyens, d’autres sont sans doute à développer, il manque surtout une prise de conscience, une volonté et un instrument de commandement.

Quant aux missions importantes mais improbables, nous sommes prêts avec notre force nucléaire et le maintien de cette capacité sera à nouveau un poste de dépense important de cette période stratégique. Il faut être prêt aussi à remonter en puissance très vite dans le domaine conventionnel à partir d’une force d’active solide.

Dans ce contexte, trois axes d’effort me paraissent indispensables si nous voulons faire face aux défis de l’avenir.

Le premier concerne la question des pertes au combat. Nos ennemis ont compris depuis longtemps qu’il suffit de nous tuer des soldats pour nous ébranler, pas au niveau tactique, nous avons tous intégré la possibilité de perdre la vie en nous engageant, mais bien au niveau politique. Pour être plus précis, il suffit de nous tuer plus de cinq soldats en une seule journée pour remettre immédiatement en cause une opération militaire. Nous avons célébré il y a quelques jours, l’appel du 18 juin du général de Gaulle. Je pense que nos anciens seraient très surpris s’ils voyaient cela, mais le fait est que cette peur politique actuelle est bien ce qui a le plus provoqué d’échecs parmi les 32 guerres et opérations de stabilisation majeures que nous avons mené depuis le dégagement de Bizerte en juillet 1961. La logique voudrait qu’un problème stratégique reçoive une attention stratégique, ce n’est pas le cas en l’occurrence. Les soldats qui vont directement au contact de l’ennemi ne pèsent pas lourd dans les grands programmes d’investissements, ceux qui se comptent en milliards d’euros, alors qu’ils représentent les trois quarts des noms sur le mémorial du parc André Citroën. C’est une contradiction qu’il faut dépasser au plus vite, ce que les forces armées américaines sont en train de faire et cela risque de changer considérablement le visage des opérations modernes.

La deuxième piste de réflexion est celle du volume de forces. Nos troupes sont excellentes, mais avec un contrat de déploiement maximum de huit groupements tactiques interarmes, de deux groupes aéromobiles et une capacité de frappes aériennes de 10 à 15 projectiles par jour sur la durée, le nombre d’adversaires que nous sommes capables de vaincre diminue constamment. Pour simplifier, nous sommes capables de faire le double de l’opération Serval au Mali en 2015, une belle opération mais pas une grande opération non plus, les 3 000 combattants équipés légèrement que nous avons affrontés alors ne représentant pas une grande puissance militaire.

Pour avoir des soldats dans un contexte économiquement soutenable, il n’y a pas d’autres possibilités que l’innovation sociale. On a essayé d’augmenter le volume de forces projetables en professionnalisant complètement les forces. Nous avons échoué. Si toutes proportions gardées, nous faisions le même effort que les Américains en Irak, nous serions capables de déployer 100 000 soldats et non 15 000 comme ce qui est prévu dans le dernier contrat opérationnel. Or l’expérience tend à prouver qu’on fait plus de choses avec 100 000 soldats qu’avec 15 000, aussi bons soient-ils. Maintenant, si on faisait vraiment la même chose que les Américains, sur les 100 000, il y aurait 30 000 soldats d’active, mais aussi 15 000 réservistes et 55 000 soldats privés, miliciens et mercenaires locaux, américains et multinationaux.

Les ressources humaines doivent être trouvées localement. Il faut investir massivement dans les détachements d’assistance militaire. Ceux-ci sont déjà capables de conseiller ou d’instruire des troupes alliées et de coordonner leur action avec la nôtre. Il faut qu’ils soient capables aussi de commander des forces étrangères, soit par délégation de la nation locale à l’instar des forces tchadiennes en 1969 ou même de l’artillerie rwandaise au début des années 1990, soit en les recrutant nous-mêmes. D’autres puissances le font, elles ont raison.

Les ressources humaines sont également et surtout en France. Dans un contexte de ressources financières contraintes, le réservoir de forces dans lequel puiser en cas de crise grave ne peut qu’être une fraction civile de la nation convertible très rapidement en force militaire avec des moyens matériels « sous cocon » ou que l’on puisse construire et acheter tout de suite. Il n’y a pas de modèle d’armée moderne capable de faire des choses en grand sans réserve, or nous avons sacrifié presque entièrement notre force de réserve. À titre de comparaison, là encore si la France faisait le même effort que les États-Unis pour les réserves et la Garde nationale, elle dépenserait 2,8 milliards d’euros chaque année et non une centaine de millions. Dépenser presque 10 % de son budget, comme les États-Unis, pour être capable d’accroître très vite ses forces et les compléter de moyens et compétences qui étaient peu utilisés jusque-là ne paraît pas incongru. Tout cela s’organise, comme cela a pu se faire dans le passé avec une structure de commandement dédiée.

Dernier point, on ne pourra faire face à l’inattendu avec la même politique d’acquisition d’équipements. Il faut introduire plus de souplesse dans nos procédures et arrêter d’être hypnotisés par les belles et coûteuses machines, surtout si elles sont produites en multinational. Les engins de haute technologie sont souvent utiles, parfois décevants, mais ils sont presque toujours très coûteux et donc rares. Il faut pouvoir les compléter avec autre chose, d’une gamme peut-être inférieure mais suffisante. Il faut avoir plus la culture du « retrofit ». On peut par exemple se demander ce que sont devenus les centaines de châssis de chars Leclerc déclassés. Certains d’entre eux auraient pu servir de base à des engins qui nous manquent cruellement comme les engins d’appuis feux ou les véhicules de transport de troupes très blindés. Il faut acheter et vendre beaucoup plus sur le marché de l’occasion. On n’était peut-être pas obligé d’attendre dix ans après les premiers combats en Kapisa-Surobi en 2008 pour remplacer le fusil d’assaut FAMAS par le HK-416 disponible depuis 2005 pour un prix total représentant 1,5 % des crédits d’équipement d’une seule année budgétaire.

En résumé et pour conclure, nous ne serons pas capables de faire face aux défis actuels ou futurs, attendus ou non, sans innover, en partie techniquement, mais surtout dans nos méthodes et notre organisation en cherchant à être beaucoup plus souples que nous ne le sommes. Nous devons investir dans l’humain, dans la formation de nos soldats en particulier, mais surtout dans les liens des armées avec le reste de la nation. C’est là que se trouvent en réalité les ressources de tous ordres qui nous permettront d’affronter l’avenir.

« Après la première bataille » : Lettre de l’ASAF du mois de juin 2020

« Après la première bataille » : Lettre de l’ASAF du mois de juin 2020

 

Après l’attaque surprise du virus en début d’année et la bataille sanitaire qui a suivi, voici maintenant la bataille économique et financière, conséquence directe de la précédente et des décisions prises pour y faire face. Cette bataille promet d’être longue et aux conséquences durables.

« Après la première bataille » : Lettre de l'ASAF du mois de juin 2020

 

Après l’attaque surprise du virus en début d’année et la bataille sanitaire qui a suivi, voici maintenant la bataille économique et financière, conséquence directe de la précédente et des décisions prises pour y faire face. Cette bataille promet d’être longue et aux conséquences durables.

En fait il ne s’agit pas d’une simple crise mais d’une guerre longue, ponctuée de combats intenses. Mais n’est-ce pas le destin des peuples de devoir se battre pour survivre et se rassembler pour vaincre ? Une chose est certaine : le salut de notre pays ne passera pas par la division des Français !

Nous ne pourrons redresser la situation économique et repartir vers des objectifs qui doivent être ambitieux qu’en analysant froidement la situation après cette première bataille, en définissant une stratégie simple avec des objectifs clairement identifiés et expliqués et en s’appuyant sur l’ensemble des Français qui devront continuer à faire preuve de courage et d’ingéniosité, de cohésion et de persévérance.

 

Le préalable de la confiance  

Il n’y aura pas de véritable redémarrage sans la confiance des Français en ceux qui ont exercé des responsabilités depuis 6 mois dans cette crise. Les erreurs et les fautes commises avant et durant la préparation et la conduite de cette première bataille devront être clairement et rapidement identifiées et reconnues. Il faut que soit établi un bilan sans concession mais sans démagogie, ni règlement de comptes ou calcul politicien pour épurer le passé, sanctionner les médiocres et les négligents, récompenser et honorer les meilleurs afin d’entamer la deuxième bataille sur des bases solides.

Le principe de responsabilité est d’autant plus fondamental à appliquer avec rigueur, que les Français, dans leur écrasante majorité, ont obéi aux consignes gouvernementales et se sont pliés aux contraintes imposées par le confinement. Si les multiples interrogations (sur les masques, les tests, …) ne reçoivent pas très vite des réponses claires et argumentées, comment peut-on alors imaginer que les Français s’engageront à fond dans la reconstruction économique et financière de notre pays ?

 

L’armée au cœur de la Nation  

Dans cette bataille sanitaire, les armées ont été engagées au mieux avec des moyens réduits d’autant plus que leurs ressources financières ont été continûment diminuées durant près de 40 ans et ce jusqu’à 2016. Comme l’a rappelé devant la commission du Sénat la directrice du service de Santé des Armées (SSA), celui-ci « a répondu présent à  hauteur de ses moyens,  lesquels ne sont pas, et  n’ont  jamais  été  conçus  pour  répondre à des problématiques de santé publique à l’échelle de notre pays : la SSA a  pour raison d’être le soutien des armées et la satisfaction  du contrat opérationnel ».

Les aéronefs des armées de l’Air et de Terre, les porte-hélicoptères de la Marine et les unités spécialisées de l’armée de Terre – notamment de décontamination – ont apporté, dans l’urgence, les capacités et expertises manquantes dans le cadre de l’opération Résilience. Mais simultanément, les armées devaient elles-mêmes lutter contre la Covid-19 et prendre des dispositions pour continuer à assurer les missions qu’elles sont seules à pouvoir mener : dissuasion nucléaire, renseignement stratégique, sécurité de l’espace aérien et des approches maritimes, opérations extérieures (au Sahel et au Moyen-Orient) et intérieures (Harpie en Guyane et Sentinelle).

Enfin, elles devaient continuer à recruter, former, entraîner afin que les forces engagées soient au meilleur niveau opérationnel et que les contraintes du confinement n’induisent pas des pertes accrues en raison d’une préparation opérationnelle insuffisante.

 

L’armée et l’industrie de Défense dans la bataille économique

Le premier enseignement de la crise est le constat d’une dépendance excessive de notre pays à certains produits à caractère stratégique fabriqués à l’étranger. Plusieurs faits avaient alerté nos responsables : rupture d’approvisionnement de médicaments importants, interdiction de pouvoir exporter certains de nos matériels militaires en raison de la présence de composants provenant d’Allemagne ou des États-Unis…

Pourtant, et même si l’armement individuel petit calibre est maintenant d’origine étrangère (fusil d’assaut allemand, fusil de précision belge), l’essentiel de nos systèmes d’armes est conçu et fabriqué en France. L’industrie de Défense représente 200 000 emplois directs et indirects. C’est une industrie de haute technologie articulée autour de grands groupes leaders européens ou mondiaux, irriguant des milliers de PME très spécialisées sur des niches d’excellence. Cette industrie s’appuie sur la commande publique financée essentiellement par le budget équipement des armées (plus de 15 Md€/an) dont les postes les plus importants se situent dans les secteurs aéronautique et spatial, naval, nucléaire, télécommunication et informatique.

Alors que la Défense, qui est au cœur du « régalien », souhaite, depuis quelques années, renforcer l’autonomie stratégique de la France, comment ne pas s’opposer à ceux qui seraient tentés de revenir sur les choix de la Loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 ? Il serait plus pertinent d’accélérer, de compléter, voire d’accroître l’équipement de nos forces aujourd’hui pour renforcer nos créneaux d’excellence et nos exportations, mais aussi pour innover dans des technologies qui sont souvent duales comme le sont à cet égard le nucléaire et le spatial où la France est encore le leader européen.Les défis à relever dans cette deuxième bataille sont considérables et requièrent l’engagement de tous les Français. Il revient plus que jamais aux dirigeants politiques de montrer l’exemple du désintéressement personnel et d’agir dans le sens du seul service de l’intérêt général.

La Rédaction de l’ASAF

https://www.asafrance.fr/item/apres-la-premiere-bataille.html

Rapport sur la pertinence du rétablissement d’un service militaire de conscription

Rapport sur la pertinence du rétablissement d’un service militaire de conscription


Nous publions ici un document que nous a soumis l’Alliance Démocratique Peuplarchique (A.D.P.), un comité de citoyens qui s’est formé à la suite du mouvement de révolte des « gilets jaunes ». Ce comité produit une série de réflexions sur les moyens qui permettraient à la population de renouer avec des institutions réellement citoyennes dans le cadre d’une souveraineté politique retrouvée. Il s’agit ici d’un document qui traite de « la pertinence du rétablissement d’un service militaire de conscription » et qui a été produit par la commission « Défense et sécurité » de l’ADP. Ce texte fait suite au texte récemment publié sur Strategika issu du Centre de Réflexion Interarmées, texte qui nous a été proposé et présenté par le Général Dominique Delawarde. Il s’agit ici d’une réflexion plus « populaire » et civique sur les moyens de réconcilier la mission des forces armées avec le corps national. Une entente mise à mal par la crise des gilets jaunes durant laquelle les forces de l’ordre furent perçues par la population comme des forces de répression du peuple et de protection d’une oligarchie corrompue.

Ces deux textes nourrissent la réflexion globale que Strategika entend mener sur les questions politiques et militaires à l’aune d’une convergence des forces vives de la France face à l’émergence du globalisme politique comme acteur géostratégique majeur qui cherche à dissoudre les États-nations afin de soumettre les populations à son mode de gouvernance post-étatique planétaire.

Ces deux réflexions lues ensemble illustrent selon nous une possible stratégie politique face à la déréliction du système politique français que la gestion chaotique de la crise du covid-19 est encore venue illustrer. A savoir la coopération entre des personnes issues de ce peuple qui s’est soulevé durant l’insurrection des gilets jaunes avec des représentants de ce que nous appelons l’« État stable ». Officiers généraux, diplomates, hauts fonctionnaires, universitaires, chercheurs etc qui assurent, chacun dans leur domaine, la continuité de la forme stato-nationale française face aux assauts constants et croissants d’un « État profond » parasitaire acquis à des intérêts exogènes à ceux du peuple et de l’État français depuis plusieurs décennies.

Pierre-Antoine Plaquevent – directeur de publication de Strategika

Alliance Démocratique Peuplarchique (A.D.P.)

Commission : Défense et sécurité           

Objet : Rapport sur la pertinence du rétablissement d’un service militaire de Conscription

Préambule

                Dans ses propositions en matière de programme politique, l’A.D.P. défend celle du rétablissement d’un service national Citoyen, soit civil (durée de 12 mois), soit militaire (durée de 9 mois), laissant ainsi le choix aux conscrites et conscrits, en vertu du principe de responsabilité Citoyenne, responsabilité incluant « la défense de la Nation ».

                Sur quels arguments, et à partir de quels faits survenus, tant au niveau national qu’international, doit-on considérer qu’il est nécessaire, voire urgent d’en revenir au principe d’une armée de Conscription, basé sur un service militaire national optionnel, alors que depuis 1997, l’obligation d’un service militaire a été suspendu en France ?

                Pour traiter de cet important sujet, qui dans notre esprit est une condition requise, pour exercer pleinement sa citoyenneté et qui renvoie à un faisceau de considérations multiples, faisant appel non seulement à des valeurs morales, culturelles, éthiques, mais aussi à des aspects politiques, sociaux, historiques, et présentement géopolitiques, avant que d’être proprement militaires.

Rappel de la doctrine-modèle du Citoyen-soldat, dans le cadre de son contexte historique et politique :

                La doctrine-modèle du Citoyen-soldat renvoie aux principes de responsabilité Citoyenne, incluant la défense de la Nation.

                Cette doctrine se fonde sur des notions d’égalité et de devoir civique, donc des notions de nature d’abord morale, avant que d’être militaires.

                Les valeurs martiales d’abnégation, de courage, de fraternité, de patriotisme, et de vertu civique, celle de placer le bien commun au-dessus de l’intérêt personnel, y compris la sauvegarde de sa propre vie, sont ainsi intégrées à une moralité exigeante, mais partagée par l’ensemble de la Nation, laquelle est ainsi appelée à faire corps avec son armée.

                Cette doctrine a ses racines dans le patriotisme et les idéaux révolutionnaires.

                Pourtant le principe d’une armée de conscription rencontra de fortes oppositions dès le début de la révolution de 1789, les députés constituants d’alors avaient à cœur les questions des libertés individuelles, et le recours à toute forme de coercition leur semblait un déni de cette liberté promise par la révolution.

                Ce n’est qu’en 1798 qu’en France, sous la pression des nécessités extérieures, qu’un système de conscription fut mis en place.

                Avec la montée des nationalismes en Europe, puis dans le monde, et l’augmentation significative de conflits entre nations, suivi de l’embrasement de l’Europe en 1914, les armées de conscription devinrent la règle générale.

                La guerre était devenue et pensée comme un fait social et culturel total, car elle ne concernait pas seulement les militaires, les chefs d’Etat et les diplomates, mais toutes les forces de la société civile, et au-delà tous les individus, dans le cadre d’une économie nationale restructurée globalement comme économie de guerre.

                Cette internationalisation des conflits, de même que l’implication totale des sociétés des pays belligérants, bousculèrent entre autres, les rapports entre les sexes, les femmes devinrent auxiliaires des armées, chef d’entreprise, chef d’exploitation agricole … 

                Les transformations sociales s’accélérèrent, et firent naître de nouveaux rapports entre combattant et « ceux de l’arrière », confortèrent les rituels patriotiques et ultérieurement mémoriels. Chaque Peuple se devait d’être en phase avec son armée.

Cette guerre conventionnelle fût également idéologique avec une internationalisation des masses porteuses de significations patriotiques.

                Les deux guerres mondiales eurent pour effet d’impulser des avancées technologiques, dont les conséquences transformèrent profondément le paradigme de la guerre, de même que sa signification. La puissance de feu, la technicité des hommes, se substituèrent dès lors aux gros bataillons d’infanterie. A l’issue de la seconde guerre mondiale, nombre de pays, parmi les plus développés (Angleterre, Etats-Unis, …), renoncèrent au service militaire universel au profit d’une armée de métier, moins gourmande en hommes, plus sophistiquée en moyens matériels et en capacité de destruction.

                En France, la tradition du Citoyen-soldat résista plus longtemps du fait des « évènements d’Algérie », et de l’engagement des conscrits dans le conflit, suivi de leur opposition passive face au coup d’Etat militaire fomenté à Alger en 1961. Cette armée de conscription se dressa face à des unités d’engagés (légion, parachutistes, …) et de sous-officiers et officiers de carrière préfigurant l’armée de métier du futur. Cet épisode eut pour conséquence, qu’à droite comme à gauche, on soutint le principe d’une armée de conscription jusqu’à sa suspension de 1997.

                Dès les années 90, les bénéfices moraux, sociaux et politiques, à conserver le service national, furent balayés face aux arguments de nature économico-comptable, type coût/efficacité, prônant la mise en place d’une armée de métier. La première guerre du Golfe (1990-1991) fut déterminante de ce point de vue, notamment en termes de capacité opérationnelle :

  • L’armée Britannique, forte de 150.000 hommes, envoya sur place un corps expéditionnaire de 35.000 hommes, tandis que l’armée Française de conscription forte de 280.000 hommes, ne put engager que 12.500 hommes sur le théâtre d’opération.
  • Flexibilité, opérationnalité, capacité de projection, économies sur les charges fixes et variables, le concept d’une armée de métier s’est finalement imposé dans l’esprit d’une technocratie politico-militaire « otanisée ». A cette vision technocratique, se greffait le constat d’un monde unipolaire. Les politiques, comme les militaires, pensaient comme définitivement acquise l’idée d’une fin de l’histoire que parachevait la puissance désormais sans rivale des Etats-Unis.

Le temps des armées de projection au service de l’impérialisme américain :

                Ces armées projetées furent conçues dans un premier temps, en tant que force d’intervention extérieure au service d’une politique impériale, celle de la « Pax Americana », dont la doctrine suivit la chute de l’empire soviétique. Cette politique impérialiste reposait sur deux volontés antagonistes, l’une moralisatrice, cherchant à imposer au monde son « modèle de démocratie », l’autre prédatrice, s’emparant le cas échéant, des richesses pétrolières et gazières du pays envahi (ce qui fut le cas pour l’Irak qui dû subir le double service d’une démocratie douteuse et d’une prédation exorbitante).

                Une telle politique présupposait, moyennant quelques soubresauts, une paix durable sous l’aile protectrice de l’aigle américain.                                                                                    

                Cette doctrine impériale est aujourd’hui d’autant plus à reconsidérer que la situation géopolitique du monde s’est considérablement transformée en devenant politiquement comme militairement multipolaire, et économiquement comme financièrement globalisée.                                                                                                                        

Des guerres symétriques et conventionnelles aux guerres asymétriques protéiformes en termes d’engagement :

                A une guerre commencée de manière conventionnelle en 2003, en Irak, succéda très vite un conflit asymétrique dans lequel l’armée U.S. dut faire face à deux types d’adversaires, les actions terroristes islamistes d’Al Qaida, et à s’interposer dans une guerre civile d’intensité variable, entre Sunnites, Chiites et Kurdes.

                Avec le retour de la Russie sur la scène internationale, ainsi que la montée en puissance de la Chine accédant progressivement au rang de superpuissance, enfin avec la percée de puissances régionales (Iran, Turquie, Pakistan, Inde), la multipolarisation du monde devenait une nouvelle réalité géopolitique. Ceci eut pour conséquences, qu’entre guerre et paix, la différence de situation fut de moins en moins nette et de plus en plus poreuse. On put distinguer alors une grande variété de modèles de guerres, comme des opérations de maintien de la paix, de nouvelles formes fluctuantes, voire ponctuelles de coalitions internationales, des opérations de contre-insurrections (par exemple en Afrique subsaharienne), enfin des opérations anti-terroristes, partout dans le monde.

                Une typologie à triple composantes (guerre civile / guérilla / actions terroristes), est apparue, générant en pratique des périodes floues entre guerre et paix, psychologiquement et socialement destructrices, au sein des pays atteints par ces formes nouvelles de violence, quelle qu’en soit l’origine.

                Le type de triple conflit interne existe aux portes de chez nous, suite à l’éclatement de la fédération Yougoslave, et à la création de l’Etat du Kosovo, création soutenue par l’union européenne et par les Etats-Unis. Cet Etat-voyou est à ce jour impliqué dans un grand nombre d’actions criminelles et terroristes en Allemagne, en Italie, et en France.   

                L’asymétrie est devenue le mode dominant des violences tant formelles qu’informelles. La France quant à elle est aussi concernée, depuis son engagement au Liban en 1978, sur son propre sol par la menace directe d’actions terroristes, et de situations nouvelles de violences.

La fin d’un modèle de citoyenneté partagée et le nécessaire retour à la défense d’une patrie menacée :

                Cette situation géopolitique influe sur la sécurité de la France comme pour celle des autres pays d’Europe, d’autant que les actions terroristes ne sont pas les seules formes de violence formelles.

                Les frontières extérieures de l’Europe de Schengen, tant au sud qu’à l’est, sont perméables et soumises à des pressions migratoires multiples. Ces phénomènes migratoires permettent à un flux de mouvements organisés de transiter dans toute l’union européenne, prenant ainsi des formes de submersion informelles, instrumentalisées ensuite comme formes actives de subversion en vue d’actions terroristes.

                Le groupe terroriste Daesh a structuré ainsi des réseaux actifs et dormants dans toute l’Europe, recrutant des volontaires, dont la majorité provient des banlieues Françaises.

                A ces groupes terroristes, il convient d’ajouter, ce qui est à considérer comme un type nouveau de conflits internes, qui se définissent en tant qu’action criminelle organisée de violation de droits humains s’appuyant sur une économie criminalisée.                                      

A ces pressions aux frontières de l’Europe, dont les démographes nous disent qu’elles ne font que commencer, s’ajoutent les pressions communautaires, de la part de populations d’origine étrangère disposant d’assises territoriales de plus en plus importantes au sein des pays européens, et dont le contrôle échappe toujours plus à l’autorité comme aux administrations publiques.                                                                                                                                

Dans le cas de la France, selon l’expression bien connue ce sont « les territoires perdus de la république ». Ces communautés ont fourni une véritable armée à Daesh. C’est en leur sein qu’ont été recrutés les commandos qui sont passé à l’action en France et notamment à Paris.

Ces actions nouvelles ont nécessité l’intervention des forces armées, montrant par ailleurs que les forces gendarmiques, ajoutées à celles du ministère de l’intérieur, seraient à terme un rempart insuffisant contre les types nouveaux de conflits intérieurs, à portée sociétale et civilisationnelle redoutables qui s’annoncent.

L’engagement sans faille de la Nation devient face à ces circonstances un impératif, si l’on se place dans la perspective d’une politique de restauration nationale et patriotique, ainsi que d’un réarmement moral du Citoyen.           

Les « forces professionnelles », qui constituent présentement une garde nationale républicaine de défense et de sécurité intérieure incluant la gendarmerie et les forces du ministère de l’intérieur, se heurtent dans le cadre de leur mission habituelle à une double hostilité latente et bien réelle, ainsi que l’a montré la révolte des « Gilets Jaunes », non seulement de la part des publics allogènes, mais aussi de la part des classes populaires Françaises (le Peuple de France). Les uns comme les autres, ne voient que les forces de répression d’un régime, au lieu d’y voir des forces de défense et de protection des Citoyens et du Peuple.

Le problème de la sécurité intérieure est devenu plus que jamais un problème politique.

L’idée qu’il faille deux entités distinctes, l’une consacrée à la défense de la souveraineté de l’espace national contre des agresseurs : l’armée, tandis que l’autre aurait pour mission de protéger les institutions, les Citoyens, et de garantir la paix intérieure, ne tient que lorsque le Peuple reconnaît, comme découlant de sa volonté, les institutions et le pouvoir politique en place.

Dès lors que les institutions sont verrouillées par un pouvoir politique qui, pour sa survie n’espère plus que dans la violence de L’État, sans que le Peuple Citoyen ne puisse trouver aucune issue démocratique à cette situation, délégitimise un pouvoir transformant les forces de sécurité intérieures en tant que forces de répression et d’oppression.

Le concept de forces de l’intérieur, constituées de soldats-Citoyens, reprend donc tout son sens devant ces nouvelles formes de menaces visant l’intégrité, de même que l’inviolabilité du territoire national.

La conscription d’une classe d’âge, en regard du réarmement moral et patriotique nécessaire pour toute une génération, redevient dès lors une question sociale et politique de premier plan. L’objectif est ainsi d’assurer un minimum de cohésion sociale et nationale, que viendra renforcer un rite de passage et de mixage sous l’uniforme. Une garde nationale Citoyenne, relevant exclusivement du ministère des armées, dont l’encadrement serait confié à des militaires de carrière, viendrait s’ajouter aux forces déjà constituées d’une armée de métier. Cette armée de l’intérieur, dont les missions pourraient être élargies par rapport aux missions actuelles relevant de la défense civile, serait alimentée par le dynamisme autant que par les motivations implicites ou explicites des conscrits, qui rappelons-le feront le choix des armes pour défendre la communauté nationale. Ces conscrits et conscrites associeraient ainsi à leur service militaire les valeurs Citoyennes qui feraient d’eux réellement des fils et des filles au service de la Nation. Cette garde Nationale refondée, dont la popularité bien gérée et décomplexée, offrirait au Peuple Français un gage de réconciliation, de considération, et aussi d’unité, auxquelles les forces actuelles de police, comme de gendarmerie ne peuvent prétendre.

Un Peuple, pour être en phase avec son armée, doit en être le géniteur et le rester.     

On ne peut en aucune manière traiter le Peuple en tant qu’ennemi de la Nation, car 

« La Nation, c’est le Peuple ».

Comment fossiliser une grande armée-L’exemple de l’entre-deux-guerres

Comment fossiliser une grande armée-L’exemple de l’entre-deux-guerres

Par Michel Goya – La voie de l’épée – Publié le 17 mai 2020

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


De 1919 à 1924, la France conserve son rang par son armée qui impose la considération par sa puissance, son modernisme et sa capacité d’intervention. En cinq ans, on la voit « garder le Rhin, occuper Francfort, Düsseldorf, la Ruhr, prêter main forte aux Polonais, aux Tchèques, demeurer en Silésie, à Memel, au Schleswig,  surveiller Constantinople, rétablir l’ordre au Maroc, réduire Abd el-Krim, soumettre la « tâche » de Taza, s’opposer aux rezzous sahariens, prendre pied au Levant, pénétrer en Cilicie, chasser Fayçal de Damas, s’installer sur l’Euphrate et sur le Tigre, réprimer l’insurrection du djebel Druze, montrer la force en tous points de nos colonies d’Afrique, d’Amérique, d’Océanie, contenir en Indochine l’agitation latente, protéger au milieu des émeutes et des révolutions nos établissements de Chine » (Charles de Gaulle, Le fil de l’épée). Le rayonnement de l’armée française est à son comble et plusieurs Etats étrangers comme la Tchécoslovaquie, la Roumanie ou le Brésil font appel à son expertise et à son matériel pour réorganiser la leur.

Pourtant, à peine douze plus tard, en 1936, alors qu’Adolf Hitler envoie quelques bataillons « remilitariser » la Rhénanie, portant ainsi à nouveau la menace à la frontière de la France, cette même armée avoue sa totale impuissance. Il est vrai qu’entre temps, au nom de la disparition de l’ennemi majeur, des économies budgétaires et de la réticence à employer la force, le vainqueur de 1918 s’est replié sur lui même. La France vieillissante et traumatisée a été saisie de frilosité mais en croyant adopter une politique plus « sécurisante », elle a, en réalité, provoqué sa perte.

La fièvre obsidionale

Cette rupture a d’abord une origine militaire. Lors de la séance du 22 mai 1922 du Conseil supérieur de la Guerre, le maréchal Pétain insiste sur la recherche de l’ « inviolabilité absolue du territoire » par une stratégie purement défensive. Cela lui attire la réplique du maréchal Foch qui estime que : « Si l’on est victorieux, on assure par là même la conservation du territoire…Assurer l’inviolabilité du territoire n’est pas le but principal à donner aux armées : c’est un dogme périlleux ». Foch considère que, à choisir, l’épée apporte finalement plus de sécurité que le bouclier, par sa capacité à « réduire » au plus tôt les menaces (re)naissantes et à soutenir les alliés européens qui ont remplacé des Russes désormais hostiles et des Anglo-saxons redevenus distants.

La conception de Pétain finit pourtant par l’emporter car elle rencontre à la fois l’idéalisme de l’opinion publique et le souci d’économie des gouvernants. Pour beaucoup, en effet, la négociation et le droit international sont les vraies armes de la paix. En 1924, le Cartel des gauches met fin à l’occupation de la Ruhr, enclenchant ainsi le repli général sur le territoire national. En 1926, à la tribune de la société des nations, Aristide Briand lance son « Arrière les fusils, les mitrailleuses et les canons ! Place à la conciliation, à l’arbitrage, à la paix ». La France parraine alors l’adhésion de l’Allemagne à la SDN et Briand obtient le prix Nobel de la paix. En 1928, la France signe le pacte Briand-Kellog mettant la guerre hors la loi. Nombreux sont aussi ceux qui sont soucieux de toucher les « dividendes de la paix », comme Poincaré qui estime que « si nous sommes pour une dizaine d’années à l’abri d’aventures militaires, nous sommes, en revanche, pour cinq à six ans à la merci d’un accident financier » ou le ministre finances Lasteyrie qui déclare lors du vote du budget de 1922 : « Y a-t-il réellement une nécessité absolue de s’engager dans la voie d’armement aussi importants ? […] Nous sommes pour l’instant à l’abri du danger ».

Cette nouvelle vision se concrétise par la loi d’organisation de l’armée en 1927 qui explique que : « L’objet de notre organisation militaire est d’assurer la protection de nos frontières et la défense des territoires d’outre-mer ». En présentant la loi, Daladier, ministre de la Guerre, renchérit même : « la France ne déclarera la guerre à aucun peuple mais elle fermement résolue à défendre son territoire, et empêcher que la guerre y soit à nouveau portée ». Tout cela se traduit concrètement par une réduction drastique des programmes d’équipements « offensifs » (jugés « agressifs ») au profit du service de la dette, qui représente la moitié du budget et de la ligne Maginot, instrument premier de la sécurité, qui doit, en parant à toute surprise, nous donner le temps de mobiliser nos forces. En 1934, un an après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, la France ne produit plus que trois chars.

En revanche, en cette période troublée (l’année 1934 est aussi celle des 15 morts et 1500 blessés des émeutes de février et de l’assassinat du ministre Barthou et du roi de Yougoslavie), les moyens de l’Intérieur sont sensiblement augmentés. Une garde républicaine mobile est créée pour assurer le maintien de l’ordre à la place d’une armée qui, depuis les « inventaires » et la répression des émeutes du Languedoc ou des mineurs du Nord avant 1914 garde un souvenir amer de son implication dans la sécurité intérieure. A l’époque, ces interventions avaient suscité un antimilitarisme virulent qui avait fait douter de la capacité de la France à se défendre et donc incité les Allemands à saisir l’occasion d’en finir. Dans les années 1920 et alors que le pacifisme se développe, on ne souhaite pas affaiblir la crédibilité de l’outil de défense en l’exposant à la critique de sa propre population.

Tous les instruments d’une sécurité en accord avec un effort budgétaire limité semblent en place : barrière défensive et dissuasive, augmentation des moyens de sécurité intérieure et, parallèlement, réduction de l’outil de défense mais avec la certitude de pouvoir le reconstituer en cas de retour d’une menace majeure.

L’endormissement

Ce repli initié par le ministère de la Guerre va finalement se retourner contre lui, transformant les armées françaises de force d’intervention en une structure nouvelle finalement apte à peu de choses. Voulant conserver des structures lourdes malgré une diminution rapide des effectifs (parallèle à la réduction de la durée du service à un an en 1928) l’armée de terre voit son commandement paralysé par la dilution de l’autorité et de la responsabilité entre de multiples personnes et organismes, tandis que les grandes unités (30 divisions) sont bien incapables d’être autre chose que des cadres de mobilisation. Selon le général Beaufre, « l’armée subsistait mais vivotait au rabais : les effectifs squelettiques mangés par les corvées et les gardes, l’instruction individuelle bâclée en quatre mois, puis tous les hommes disponibles transformés en employés  […] l’armée usait sa substance à flotter dans un habit trop large pour elle ». En 1930, le général Lavigne-Delville alerte l’opinion : « Que nous reste-t-il donc, l’évacuation [de la Rhénanie] faite, pour résister à l’agression possible allemande ? Des frontières sans fortifications, des fortifications sans canons, des canons sans munitions, des unités sans effectifs, des effectifs sans instruction ».

La loi de finances de 1933 qui prévoit la suppression de 5 000 postes d’officiers contribue encore à la dégradation de l’encadrement et du moral. « Tout se conjugue pour dérouter et désenchanter les officiers : situations médiocres, avenir incertain, sentiment d’inutilité, hostilité latente du pouvoir, impression d’isolement de la nation. A cela s’ajoute le sentiment très net que l’organisation nouvelle de l’armée les empêche de faire leur métier ». Les démissions se multiplient et le personnel d’active souffre d’un déficit de 60 000 hommes en 1933. Weygand écrit alors au président du Conseil Herriot : « L’armée risque de devenir une façade coûteuse et trompeuse. Le pays croira qu’il est défendu. Il ne le sera pas. »

Quelques voix proposent bien des alternatives plus offensives grâce à la motorisation. Elles sont immédiatement sanctionnées. Parlant du projet d’une force d’intervention moderne décrit par de Gaulle en 1934, le général Maurin, ministre de la Guerre, dévoile le piège logique : « Comment peut-on croire que nous songions encore à l’offensive, quand nous avons dépensé des milliards pour établir une barrière fortifiée ? Serions-nous assez fous pour aller au-devant de cette barrière de la ligne Maginot à je ne sais quelle aventure ». En 1935, Gamelin s’appuie sur un argument d’autorité : « Qu’il soit bien entendu que la seule autorité habilitée à fixer la doctrine est l’état-major de l’armée. En conséquence, tout article et toute conférence sur ces sujets devront lui être communiqués aux fins d’autorisation ». En 1938, le général Chauvineau écrit Une invasion est-elle encore possible ? et répond par la négative. Dans la préface, le maréchal Pétain écrit que : « L’expérience de la guerre a été payée trop cher pour qu’on puisse revenir aux anciens errements [c’est-à-dire les doctrines offensives] ». Selon une interprétation freudienne, l’armée est paralysée par la logique du Moi, l’autorité du Surmoi et un fort traumatisme Inconscient, tous trois se nourrissant mutuellement jusqu’à former, derrière l’apparence des certitudes, un sentiment d’impuissance.

Le réarmement raté

L’armée ne sortira jamais vraiment de cette torpeur jusqu’au choc de mai 1940. De 1933 à 1935, alors qu’Hitler au pouvoir ne cache pas ses intentions, le gouvernement français réduit d’un tiers les dépenses des ministères de la Guerre, de l’Air et de la Marine. La tendance s’inverse à partir de 1935 et surtout de 1936, avec le Front populaire mais sans que cela s’accompagne vraiment d’une revitalisation de l’outil de défense.

Les instances de décision militaires dispersées sont incapables de faire des choix rapides, recherchent trop la perfection et maîtrisent moins bien les procédures budgétaires que le ministère des finances qui multiplie les entraves (60 % des crédits allouées en 1935 doivent être reportés). On est ainsi incapable de produire un pistolet-mitrailleur moderne avant 1940, il faut dix ans pour faire passer le fusil successeur du Lebel du bureau d’étude à la fabrication en série et alors qu’un prototype de l’excellent char B est disponible depuis 1925, on est incapable de le produire en grande série. Il est vrai aussi que l’industrie de défense n’a plus aucun rapport avec celle de la victoire de 1918. Elle manque d’ouvriers qualifiés et de machines-outils modernes. Elle se méfie aussi de l’armée, client à la fois exigeant et peu fiable dont, jusqu’en 1936, elle n’a reçu que des commandes dérisoires et morcelées (comme les 332 prototypes d’avions imaginés de 1920 à 1930).

L’armée de l’air n’est créée qu’en 1934 après le constat de sa déliquescence sous la tutelle du ministère de la Guerre. Mais comme il lui faut à la fois lutter contre les autres armées qui contestent son autonomie, composer avec une opinion qui considère le bombardement comme trop agressif et tenter de dynamiser une industrie aéronautique sinistrée et paralysée par les troubles sociaux, elle est incapable de retrouver sa puissance perdue.

Seule la marine nationale a pu tirer son épingle du jeu dans la disette budgétaire pour constituer une force de protection des flux nécessaires au soutien d’une éventuelle guerre totale. A partir de 1935, elle peut initier la construction de bâtiments de ligne mais pratiquement aucun ne pourra être prêt à temps.

L’impuissance

En mars 1935, Léon Blum, alors dans l’opposition, estimait que la parade au danger hitlérien résidait dans le désarmement et s’opposait au passage du service à deux ans pour compenser l’arrivée des « classes creuses » estimant que « nous sommes bien au-delà des effectifs et des conceptions qu’exige la défense effective du territoire national ». Un an plus tard, les Allemands pénètrent dans une Rhénanie démilitarisée depuis les accords de Locarno (1925). L’affront et la menace sont évidents mais on découvre alors que la France est incapable de la moindre offensive sans lancer au moins une mobilisation partielle (soit le rappel d’un million de réservistes), et ce à quelques semaines des élections législatives (où le slogan vainqueur sera « Pain, paix, liberté »). La France renonce à toute action et donc aussi à toute crédibilité sur ses engagements. Les Alliés en prennent acte. La Pologne se rapproche du Reich et la Belgique dénonce le traité de 1920 préférant la neutralité à l’alliance française peu sûre, rendant d’un coup très incomplet notre système défensif.

En juillet 1936, le gouvernement du Front populaire, désireux d’aider la République espagnole en lutte contre Franco, ne peut aller au-delà de l’hypocrisie d’une « non intervention relâchée », là où l’Allemagne et l’Italie envoient des troupes. En 1938, Hitler reprend ses coups de force avec l’anschluss, puis par des revendications sur les Sudètes, menaçant cette fois directement un de nos Alliés. Avec les négociations de Munich où on abandonne la Tchécoslovaquie (accords approuvés par 57 % des Français et la grande majorité des intellectuels), c’est l’URSS qui comprend qu’il n’y à rien à attendre d’une alliance avec la France. Au même moment, tout en avouant une nouvelle fois la faiblesse de l’armée (faiblesse par ailleurs surestimée) le général Gamelin, déclare : « Toute la question est de savoir si la France veut renoncer à être une grande puissance européenne ».

En réalité, la France avait cessé d’être une puissance à partir du moment où, en renonçant à toute capacité d’intervention, elle s’était condamnée à n’être que spectatrice des évolutions du monde. A ramener trop près de son cœur son outil de défense, elle avait laissé les menaces extérieures grossir puis venir à elle, sans même le soutien d’amis qu’elle ne pouvait aider. Pour paraphraser Churchill, la France avait sacrifié son honneur, son rang et sa voix dans les instances internationales à l’illusion de la sécurité et d’un certain confort, moral et économique, pour finalement tout perdre en 1940.

Jean Doise, Maurice Vaïsse, Diplomatie et outil militaire, 1987.

Beaufre, Le drame de 1940, 1965.

Jean Feller, Le dossier de l’armée française, 1966.

Marc Bloch, L’étrange défaite, Gallimard, 1990.
Elizabeth Kier, Imagining War: French and British Military Doctrine Between the Wars, Princeton University Press, 1997.