Ceux de 14 entrent au Panthéon avec Maurice Genevoix

Ceux de 14 entrent au Panthéon avec Maurice Genevoix

 

 

Par Philippe Chapleau – Lignes de défense – Publié le 26/07/2019

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/

L’écrivain Maurice Genevoix (voir sa biographie et sa bibliographie ici) reposera bientôt sous la coupole du Panthéon. Un décret pris par le président Macron, en date du 24 juillet et paru au JO de ce 26 juillet, autorise en effet le transfert des cendres de l’auteur, mobilisé lors de la Première Guerre mondiale. 

Emmanuel Macron avait annoncé le prochain transfert en 2018, lors des commémorations de l’armistice: “Au moment où les voix des Poilus se sont éteintes pour toujours il est incompréhensible que “Ceux de 14” ne figurent pas au Panthéon. Ils en franchiront tous le seuil avec leur porte-voix que fut Maurice Genevoix”, avait-il déclaré lors de son discours à Éparges.

Parmi les écrivains qui ont combattu (de Cendrars à Apollinaire en passant par ceux qui sont morts sur le front comme Charles Péguy ou Alain Fournier), Maurice Genevoix incarne, à la fois par son parcours militaire et par le récit qu’il a fait des combats dans les 5 livres de “Ceux de 14” “toute cette armée qui était un peuple, ce grand peuple qui devint une armée victorieuse”, selon les mots du président de la République en 2018.

Suite à la déclaration du président Macron et pour couper court à toute polémique sur le choix de Maurice Genevoix, l’Elysée avait précisé qu’il s’agissait en quelque sorte de  deux panthéonisations simultanées, celle de l’écrivain et celle, “à titre collectif”, de “Ceux de 14”, “incarnant la nation combattante, composée des civils appelés sous le drapeau et des militaires de carrière engagés dans les combats, mais aussi des femmes qui les ont accompagnés sur le front”.

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Mobilisé en 1914 comme sous-lieutenant au 106e RI, Maurice Genevoix  fut très grièvement blessé le 25 avril 1915, trois balles le frappant. Démobilisé en novembre 1918, il devait tirer de l’épreuve terrible que fut la guerre des tranchées la matière des cinq volumes de Ceux de 14 : Sous Verdun (1916), Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue (1921), Les Éparges (1923).

Le secrétaire de l’École normale avait demandé à ses étudiants partant au front de tenir un journal”, précisait à Ouest-France, en 2018, Jean-Louis Gonin, président de l’ACAD-Maurice Genevoix, association qui œuvre pour la mémoire du romancier à Saint-Denis-de-l’Hôtel, village du Loiret où il possédait une maison. “C’était dur d’écrire alors que vous deviez vous protéger du froid, des combats, mais Maurice Genevoix avait une mémoire extraordinaire. Il est rentré à Châteauneuf-sur-Loire, dans le Loiret, où il a passé son enfance, et a mis ses notes en forme pendant sa convalescence.” 

Ceux de 14 est né de la réunion des cinq livres portant cette expérience de la guerre. Le premier, Sous Verdun, qui raconte les combats des Eparges, est paru en 1916. Une parution censurée, la description des horreurs de la guerre ayant été jugée trop réaliste. “Le livre est paru avec des pages blanches, celles qui avaient été censurées”, précisait Jean-Louis Gonin. “Maurice Genevoix s’était amusé à les réécrire de sa main! J’ai pu en voir un exemplaire.”

L’écrivain n’oubliera jamais toutes les horreurs qu’il a vécues et ses camarades fauchés dans leur jeunesse. “Il était porteur de la mémoire de ses compagnons d’armes”, expliquait Jean-Louis Gonin. “Il a été président du Mémorial de Verdun, s’est fait leur ambassadeur.” Il sera bientôt l’incarnation intemporel de cette tragiquement célèbre “génération du feu”.

Retour sous le feu-Brève histoire d’un livre

Retour sous le feu-Brève histoire d’un livre

Par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 25/07/2019 7/25/2019

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

Sous le feu-La mort comme hypothèse de travail est réédité dans quelques jours, occasion pour moi d’en faire la promotion en revenant sur le long processus de sa création.

Le point de départ est effectivement très ancien. Il date presque de mon entrée en service au début des années 1980. Je me suis engagé à 21 ans comme élève sous-officier à l’École d’infanterie à Montpellier en 1983. J’y ai appris à la dure mon métier de chef de groupe de combat. J’y ai appris aussi à m’étonner devant des choses incongrues. Un de mes instructeurs, l’excellent adjudant Gomez, que je comparais à Zim dans Starship Troopers donnait ses ordres de combat au groupe à terre à la manière d’un chef de char parlant à la radio. C’était rapide et très efficace, mais en complet décalage avec la méthode règlementaire et ses douze cadres d’ordre, ces check-lists à apprendre par cœur et à appliquer aux circonstances. Le fait qu’une grande organisation comme l’infanterie française (c’était l’époque des « 1 000 sections ») persiste à appliquer une méthode alors qu’il était manifestement possible de faire mieux tout de suite ne cessait de m’interroger.

Message de service : alors qu’on n’a que le mot innovation à la bouche, sous-entendant de belles machines sortant des coûteux laboratoires de nos industriels, l’application de cette méthode permettrait de faire un bond d’efficacité à nos centaines de groupes de combat sans dépenser un euro. Je l’ai longuement et profondément testé, il n’y aucun doute là-dessus. Fin de message.

Je continuais à m’étonner en observant les derniers feux des BATIVAP, ces « batteries de tests individuels de la valeur physique » où on mesurait chaque année le niveau physique du personnel en le faisant sauter en hauteur ou lancer des poids. Le regard perplexe de sous-officiers, par ailleurs de vraies athlètes du combat, devant une barre de saut en hauteur m’a aussi beaucoup interpellé. Comment pouvait-on mesurer le niveau physique de soldats en leur faisant passer des épreuves aussi techniques et aussi éloignées de ce qu’ils faisaient réellement. C’était absurde, mais cette absurdité était quand même née dans un cerveau et s’était imposée pendant de longues années.

Je me disais que dans cette armée de Terre qui, à l’exception des quelques régiments professionnels, ne combattait plus depuis la fin de la guerre d’Algérie, il y avait eu une légère dérive et même un appauvrissement. La base de l’entrainement physique était la marche et le footing en short, le tir ne s’effectuait pratiquement qu’au posé à 200 mètres sur cible fixe ou parfois « au juger » et toujours sur ordre. Non que cela soit inutile, mais c’était peut-être un peu limité et il me semblait qu’on ne combattait pas forcément en short en petite foulée constante, ni que le tir s’effectua tranquillement face à de grandes cibles immobiles. Je soupçonnais aussi que l’organisation des groupes et sections tenait au moins autant de ce qu’on pouvait rentrer dans les véhicules façon sardines ou des économies à faire qu’à l’optimisation du combat débarqué, mon univers. Je soupçonnais fort aussi que ceux qui faisaient les règlements sur les groupes de combat n’en avaient jamais commandé directement eux-mêmes.

Je me disais donc qu’il serait peut-être intéressant de revenir à la base, à la manière cartésienne ou bouddhiste selon les sensibilités (et ce qui me concerne plutôt la seconde) et de répondre à cette simple question : « quel est le job et quelle est la meilleure manière de l’exercer » ? une démarche qui a été historiquement à l’origine de nombreuses innovations. J’ai donc décortiqué, écouté, expérimenté et beaucoup lu. Le manuel du sous-officier d’infanterie de 1949 était une mine d’or plein de bruit et de fureur, là où les manuels de mes débuts mettaient des castors en casquette pour représenter les soldats. L’anatomie de la bataille de Keegan fut une révélation, De l’incompétence militaire de Norman Dixon un amusement. Dans un champ parallèle, La recherche de l’excellence et Le chaos management de Peters et Waterman me passionnaient.

Plus tard, alors que j’étais devenu officier, il y eut Études sur le combat d’Ardant du Picq, le premier à avoir posé la question du comportement au combat en termes scientifiques avant de mourir lui-même au cœur de son sujet d’étude. Beaucoup d’autres ont accompagné ma carrière, avec une mention spéciale pour le très contesté mais très passionnant SLA Marshall et pour toute une série de travaux d’officiers français de l’entre-deux-guerres que je garde précieusement. Combien de distance peut-on parcourir dans le temps qui sépare la décision de vous tirer dessus, le tir lui-même et l’arrivée de la balle sur vous ? Vous ne savez pas ? Moi oui.

Je passais ainsi deux ans de ma vie en formation de chef de groupe et de chef de section (je passe sur mes deux ans à Coëtquidan où je n’ai pas appris grand-chose), et douze à porter mettre en application cet enseignement, du commandement du groupe à celui de la compagnie, le tout dans quatre régiments différents et les opérations des années 1990. Je profitais ensuite de mon passage à l’Enseignement militaire supérieur scientifique et technique (EMSST) pour commencer à effectuer la synthèse de mes observations et réflexions, en abordant le combat comme un monde à part qui apparaît puis disparaît par bulles à l’intérieur desquelles se passent des choses étranges.

En 2003, je publiais Le fracas des âmes. La peur au combat et ses conséquences tactiques dans la revue Les Champs de Mars. C’était un de mes tout premiers écrits et j’en étais très fier, d’autant plus que l’article était commenté dans Le Point. Dans le même temps, j’étais engagé dans une thèse d’histoire sur l’évolution de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale. J’y trouvais évidemment une masse considérable de témoignages, le monde n’ayant jamais connu alors autant de vétérans instruits. J’y trouvais la confirmation de mon intuition sur la répartition inégale des rôles (je ne connaissais pas alors les travaux de Weiss qui l’ont établi statistiquement) dans les ambiances sous grande pression psychologique et aussi l’idée qu’il était difficile de décrire par des mots froids les ambiances brulantes du combat. Il fallait donc faire aussi sentir les choses et les témoignages de ces combattants-écrivains de Jünger à Genevoix en passant par Tézenas du Montcel (mais certainement pas Barbusse) m’y aidaient beaucoup. Je décidais même de m’inspirer de leur style d’écriture.

Je décidais aussi de recueillir des témoignages français actuels afin bien sûr de continuer à nourrir mes réflexions, mais aussi de mettre en avant des individus ordinaires ayant fait des choses extraordinaires pour la France sans que celle-ci n’en ait la moindre idée. Je profitais de mon passage à l’École de guerre pour interroger en détail mon camarade Bruno Héluin, dont je me disais que l’action sur le pont de Verbanja le 27 mai 1995 ferait une belle scène d’introduction à la James Bond, ainsi que le général de Saqui de Sannes sur la journée de 17 juin 1993 à Mogadiscio, les deux combats les plus violents des années 1990.

Muté au Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), je m’efforçais de collecter d’autres témoignages, comme celui de sous-officier avec un groupe dans un poste à Gohitafla en Côte d’Ivoire, mais je n’y parvenais pas. J’ignore encore aujourd’hui pourquoi il est aussi difficile de recueillir des témoignages personnels de soldats français au combat. Je faisais néanmoins avec ce que j’avais et profitais de la liberté de publier qui existait alors au CDEF pour proposer un premier document baptisé Sous le feu. Quand je dis qu’il existait une liberté de publier, il faut relativiser. Ce qui avait surtout freiné la publication, c’était que Sous le feu ne comportait que des témoignages de marsouins et de légionnaires, un stock de témoignages à l’époque forcément plus riche et surtout plus accessible pour moi. Je publiais néanmoins ce document, toujours disponible ici, et en restait là pour quelques années, conservant toujours en tête l’idée d’en faire un livre grand public.

Je décidais de m’y mettre huit ans plus tard, en 2013, lorsque j’ai reçu un mail d’un officier du génie ayant quitté le service et m’expliquant comment ce petit fascicule l’avait aidé dans sa mission en Afghanistan. Très touché, je découvrais que je pouvais faire œuvre utile, et me remettais à la tâche. Je développais donc Sous le feu qui devenait aussi La mort comme hypothèse de travail. J’ai une collection de titres possibles et celui-ci est une paraphrase de L’amour comme hypothèse de travail un roman de Scott Hutchins dont j’ignore par ailleurs tout.

En l’espace de quelques semaines, je développais les chapitres déjà existants et en ouvrais d’autres sur la préparation au combat. J’introduisais d’autres témoignages et m’incluais dans le discours. J’hésitais à parler à la première personne, à la manière américaine, mais je trouvais que cela donnait forcément plus de chair derrière les mots. Bien entendu, alors que j’ai essayé malgré tout de ne pas de mettre en avant (j’ai même supprimé le témoignage personnel que je voulais initialement inclure), c’est quand même cela qui me sera surtout reproché avec l’idée que j’étais fasciné par les surhommes, les super-combattants, ce qui n’est peut-être pas complètement faux pour un orphelin de père et lecteur de Nietzsche.

Je mélangeais le tout, statistiques, références scientifiques, témoignages historiques ou amicaux, soignais un peu mon style, testais les chapitres sur La voie de l’épée et présentais cet ensemble baroque à mon éditeur, Xavier de Bartillat, qui grâce lui soit rendue, accepta tout de suite de le publier. Il sentait sans aucun doute qu’il rentrerait dans ses frais, puisqu’à ce jour il doit approcher les 10 000 ventes.

Depuis, je continue à travailler sur cette question du comportement au combat et chaque fois que j’ouvre Sous le feu, je constate rétrospectivement les manques qu’il peut contenir et les insuffisances qu’il peut avoir. Mais même ainsi il a plutôt intéressé. Je regrette un peu qu’à une voix près l’Association des auditeurs de l’IHEDN ait préféré remettre le prix Vauban 2014 à Alain Finkielkraut (il fallait que ça sorte, désolé) mais les récompenses n’ont pas manqué, les projets de documentaires aussi, hélas pour l’instant non aboutis, et surtout les mots gentils de lecteurs, militaires bien sûr mais aussi civils. J’avais pris soin, outre de rendre le livre accessible aux non-initiés, d’essayer de lui donner un côté management utile à tous. Depuis, j’interviens assez régulièrement pour expliquer comme l’armée parvient à sélectionner, former, conserver des individus capables d’accepter d’aller volontairement dans une zone de mort et de s’y comporter au mieux.

Je ne désespère pas de donner un petit frère à Sous le feu dont je peux déjà dévoiler le titre provisoire : Théorie de l’assaut. En attendant, ce que je considère comme le testament d’une première vie est publié à nouveau et je vous en souhaite une bonne lecture.  

 

Lecture – “L’école de rame – Scènes du folklore onusien au Sud-Liban”, entretien avec l’auteur

Lecture – “L’école de rame – Scènes du folklore onusien au Sud-Liban”, entretien avec l’auteur


Mars attaque Publié le jeudi 14 mars 2019

Surprenant. Satirique. Grotesque comme il faut. Piquant. Bien marrant et généralement bien vu, au final. Le réel connu de certains ayant rencontré de pareilles situations farfelues lors d’opérations comme casques bleus rejoint très souvent l’absurde qui se déploie chapitre après chapitre, dans le décor d’un Liban aux milles facettes décrit ici avec une grande précision.
Les qualificatifs permettant de décrire l’ouvrage “L’Ecole de rame” ne sont pas ceux qui traditionnellement accompagnement la description d’un ouvrage rédigé par un militaire (ou un ancien militaire dans le cas présent) sur son expérience lors d’une opération extérieure. Ce premier roman du maintien de la paix, un genre littéraire relativement inédit, nous entraîne de péripétie en péripétie au Sud-Liban lors d’un mandat au sein du contingent français de la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban), pour l’opération Daman.

L’auteur, qui rédige sous pseudo, a été pendant 7 années dans l’armée de Terre, et projeté en Guyane, au Liban, au Kosovo, au Mali et au Tchad. De cette expérience, il en tire une description très précise des rapports humains au sein de la communauté militaire, aux travers généralement exacerbés par la promiscuité de longs mois en commun lors des opérations. Des scènes surréalistes, bien que réelles, basées sur le poids de habitudes (à base de “Dépêchez vous d’attendre !” et tout ce qu’il en suit). Des travers et des grandes servitudes de la condition militaire. Le tout mâtiné d’une bonne dose d’exagération bien caustique. Cela fonctionne.

Pour mieux découvrir l’ouvrage, l’auteur a bien voulu répondre à quelques unes de nos questions. Qu’il en soit remercié.

A noter : L’auteur sera présent tout le week-end lors du Salon du Livre de Paris (Porte de Versailles), sur le site de la maison d’édition (Mediapop, Stand R24). 

1/ Pourquoi s’être plongé dans l’écriture de ce premier roman de maintien de la paix ?J’ai eu l’idée d’écrire ce roman en racontant à mes amis ce que je faisais au Liban. Mes anecdotes avaient l’air de les amuser : les missions parfois absurdes, la vie sur le camp, l’ambiance de travail… J’ajouterai qu’ils ne me croyaient pas quand je leur décrivais le Sud-Liban : les drapeaux du Hezbollah, les portraits de combattants, les répliques de missiles aux carrefours, les panneaux à l’effigie des dirigeants iraniens, les bunkers israéliens le long de la Blue Line… Tout cela leur paraissait irréel, d’autant plus qu’on entend rarement parler du Liban et de cette opération. La plupart des gens ignorent qu’il y a des soldats français là-bas. Je me suis donc mis en tête de raconter cette histoire.


2/ Ce style, encore en devenir, est-il promis à un grand avenir selon vous ?

Contrairement à une idée reçue, les militaires lisent et écrivent beaucoup, surtout en opération. Nombreux sont ceux qui prennent des notes au jour le jour pour raconter à leurs proches ce qu’ils ont vécu. Certains publient même des témoignages. Alors qu’ils auraient des histoires fantastiques à raconter, je trouve leurs témoignages en général très formatés. Ce qui m’étonne aussi, c’est qu’ils manquent d’humour, alors que lorsqu’on les écoute faire le récit de leurs “exploits“, les soldats font preuve d’une verve extraordinaire, qu’ils perdent totalement à l’écrit. Je trouve ça dommage. Les récits d’officiers, quant à eux, sont très pompeux et ne servent bien souvent qu’à exalter les valeurs militaires. Je suis plus attiré par les romans de guerre.
Dans les romans de guerre, il y a toujours de grandes batailles, des bombardements, des embuscades, des morts… Mais les opérations militaires, ce n’est plus ça. Par exemple, les opérations de maintien de la paix (OMP) ont pris une place très importante, dans les années 1990 et 2000. Il y a beaucoup de livres consacrés aux opérations de l’ONU, des documents, des essais, mais curieusement, et à ma connaissance, aucun roman ne les raconte de l’intérieur, avec le point de vue d’un militaire. J’ai donc essayé de trouver la forme adéquate pour parler de cette opération : une sorte d’anti-roman de guerre, qui se jouerait des conventions du genre, et qui prendrait la forme d’un journal de bord.

Néanmoins, je ne pense pas que le “roman du maintien de la paix” soit voué à un grand avenir : il implique de poser un regard critique sur l’institution… Ce qui n’empêche pas d’y être attaché ! Le livre sur lequel je travaille en ce moment n’a rien à voir avec l’armée, mais je ne m’interdis pas d’y revenir un jour.

 

3/ Pourquoi le milieu militaire (et encore plus onusien) peut-il se prêter à cette approche satirique

Le milieu militaire se prête facilement à la satire et à la farce : les grands discours guerriers, les heures passées à attendre, les ordres et les contre-ordres, les marches interminables, les exercices qui ne se déroulent jamais comme il faut, les bourdes des officiers, l’attachement aux traditions… Toutes ces situations recèlent un fort potentiel comique ! J’ajouterai que l’importance accordée à l’autorité et à la hiérarchie fait ressortir plus qu’ailleurs les rapports de domination, les luttes de pouvoir, les petites guerres intestines, les querelles d’ego. Un peu comme le milieu politique ! Et puis, quand on se trouve en opération, on vit dans un milieu cloisonné, les uns sur les autres, coupés de l’extérieur. Ce qui facilite l’observation des petits travers des uns et des autres – à commencer par les siens ! On est comme au théâtre.
Les opérations de l’ONU, quant à elles, ont quelque chose de profondément ambivalent : l’envoi de forces armées pour garantir la paix, sans pouvoir l’imposer… Ce qui donne aux missions qu’effectuent les casques bleus un côté absurde, que j’ai cherché à rendre. Sans parler du contexte politique et social, ni du gouffre culturel qui existe entre les soldats français, les locaux et les autres soldats de l’ONU. Il y avait là matière à faire une satire. La mission de l’ONU au Liban existe depuis plus de quarante ans, et elle est bien partie pour durer encore…

4/ Au final, quelle est la part de faits réels dans ce récit basé sur une observation particulièrement fine des rapports humains ?

Je me méfie toujours lorsque je vois écrit au début d’un film ou sur un livre : “tiré d’une histoire vraie“. Comme si cela la rendait plus intéressante ! Donc au début, j’étais tenté de tout inventer : un nouveau pays, une opération imaginaire… Mais ça ne fonctionnait pas. Alors je suis parti de ce que je connaissais, jusqu’à trouver le bon ton. Le comique naît du décalage qu’il y a entre le discours et la réalité.

La plupart des histoires racontées dans ce livre partent de faits qui se sont réellement produits et que tout militaire connaît : un point de situation, un exercice, une action au profit de la population, une visite d’autorité… Mais leur développement prend un tour inattendu et pour le coup, fictif. Parfois je n’ai eu qu’à exagérer ce qui s’est produit, tellement la réalité pouvait sembler grotesque. Mais à l’arrivée, je pense que 90 % des scènes de ce livre sont totalement inventées. Les personnages et les situations s’inspirent aussi de ce que j’ai pu observer en régiment ou sur d’autres théâtres.
Enfin, je me suis beaucoup documenté sur le Liban pendant la rédaction du livre, pour éviter de faire fausse route. Il était important que le livre conserve un intérêt documentaire. J’espère que les lecteurs qui s’intéressent à l’armée et au Liban découvriront des choses en lisant ce livre, en plus de passer un bon moment.

L’éthique dans le métier des armes – G2S – Mars 2019

L’éthique dans le métier des armes

 

par G2S (Association des généraux en deuxième section) – Mars 2019

https://theatrum-belli.com/lethique-dans-le-metier-des-armes-dossier-23-de-lassociation-g2s/

Pourquoi un dossier sur l’éthique ? Tant de choses ont déjà été dites sur ce sujet. D’ailleurs les principes moraux sur lesquels le militaire doit appuyer son action ne sont-ils pas bien encadrés, admis et reconnus dans nos démocraties ?

Les raisons sont très simples : quand on exerce le métier des armes, une réflexion permanente en matière d’éthique est indispensable. En effet, les conditions, le contexte, l’environnement dans lesquels est conduite l’action guerrière, ainsi que la nature de l’adversaire, parce qu’ils ne cessent d’évoluer, nécessitent que ces questions soient constamment revisitées. C’est une réflexion qui concerne aussi bien ceux qui préparent l’avenir des armées que ceux qui sont amenés à prendre au quotidien les décisions d’emploi. C’est ce à quoi s’attache l’armée de terre, qui enrichit sa réflexion sur l’exercice du métier des armes, au travers d’un livre vert intitulé « L’alliance du sens et de la force » qui vient de paraître.

C’est en outre un sujet sur lequel nous autres, anciens, du fait de notre expérience, avons des choses à dire aux jeunes générations ; ne serait-ce que pour porter témoignage, sans chercher à donner de leçons, mais davantage en livrant le fruit de ce qu’ont pu être nos débats, nos dilemmes, nos états d’âme, avec le recul que procure le temps…

Ce qui est frappant, c’est que cette réflexion semble obéir à un schéma, suivre un cheminement. Les discussions tenues au sein du G2S illustrent ce parcours.

Au début était la guerre…

Le combat, la perspective de la mort, celle que l’on peut être amené à porter ou celle que l’on accepte par avance, sont au centre de toute tentative de raisonner le sens donné à l’action militaire. Ils déterminent l’orientation que les soldats veulent donner à une éthique qui leur soit propre et qui soit adaptée à leur besoin.

Morale et déontologie, force et violence, légitimité et légalité… sont au cœur de leurs enjeux moraux et de leur vocation. On ne peut réfléchir à l’éthique militaire sans commencer par disséquer ce que doit être l’éthique de l’engagement guerrier.

Les armements

Viennent ensuite, immédiatement après des considérations sur l’emploi de la force armée, des interrogations sur les armes elles-mêmes. Sont-elles « propres », licites, dignes… ?

Ces questions revêtent aujourd’hui une acuité toute particulière au moment où les progrès de l’intelligence artificielle ouvrent des perspectives nouvelles en matière de drones, de robots-tueurs, de systèmes d’armes létaux autonomes (SALA) : est-ce toujours à l’homme et non à la « machine » que doit revenir la décision de donner la mort ?

La confrontation croissante à des adversaires de type terroriste, qui ne respectent plus l’éthique du combattant selon nos critères, et peuvent employer des armes sales, pose d’autres formes d’interrogations quant à la nature des équipements et procédés de combat à utiliser pour leur faire face efficacement.

Enfin, il faut noter que l’action du militaire ne se cantonne plus aux théâtres extérieurs. C’est aussi sur le territoire national que le soldat doit agir, sous le regard d’une opinion publique particulièrement attentive. C’est donc aussi aux conditions de cette mission nouvelle qu’il convient de réfléchir pour s’y préparer.

Un modèle social original

Cette éthique militaire, qui trouve pour une large part son origine dans l’engagement opérationnel, détermine plus largement la mise en place d’une éthique organique, du temps de paix, qui modèle l’apprentissage et l’adoption d’un comportement social particulier : éthique du commandement, éthique des relations humaines, corpus de valeurs partagées que l’on cultive en vue de la finalité militaire, statut spécifique… C’est un véritable savoir-être militaire qui s’est institué au fil du temps et qui s’adosse à cette conscience profonde de la singularité d’une éthique militaire.

Tout est conçu au sein des armées comme si le fait d’être des compagnons d’armes potentiels devait orienter une forme de structure sociale spécifique : discipline, justice, esprit de sacrifice, rapport à la prise de décision, franchise parfois abrupte, loyauté… en sont les aspects les plus illustratifs.

Une éthique du combattant a donc fini par fixer le contour d’une éthique du soldat, plus vaste, couvrant l’ensemble des champs de la vie militaire.

Le dossier que vous livre le G2S se propose de parcourir ce cheminement de la réflexion éthique. Il n’a pas vocation à poser des évidences intangibles ou des règles immuables : il passe en revue des questions qui doivent être celles de tous ceux qui exercent le métier des armes (ou s’y destinent).

Bonne lecture !

GCA (2S) Alain Bouquin

Lire et télécharger le dossier : L’éthique dans le métier des armes – G2S – Dossier 23 – Mars 2019

 

 

Un colonel s’attire les foudres de sa hiérarchie après des critiques stratégiques

Un colonel s’attire les foudres de sa hiérarchie après des critiques stratégiques

 

L’auteur tire les leçons de la bataille d’Hajine dans un article. ILLUSTRATION PIXABAY

Midi – Libre – Publié le

L’armée française réfléchit à des mesures disciplinaires contre un colonel qui s’est attiré les foudres de sa hiérarchie en rédigeant un article mettant en cause sans réserve la stratégie de la coalition internationale contre le groupe Etat islamique (EI) en Syrie et en Irak.

Des sanctions sont à l’étude“, a déclaré samedi à Reuters le colonel Patrik Steiger, porte-parole de l’état-major, sans plus de précisions. Un article publié par le colonel François-Régis Legrier dans le numéro de février de la Revue de défense nationale est à l’origine de la colère de la haute hiérarchie militaire.

Il tire les leçons de la bataille d’Hajine

L’auteur, qui a officié comme commandant fin 2018 et début 2019 au sein de la coalition, y tire les leçons de la bataille d’Hajine, une localité syrienne proche de la frontière avec l’Irak, d’où les djihadistes ont été chassés début janvier, après plus de quatre mois de combats. “Nous n’avons en aucune façon gagné la guerre faute d’une politique réaliste et persévérante et d’une stratégie adéquate. Combien d’Hajin faudra-t-il pour comprendre que nous faisons fausse route ?”, écrit-il en conclusion de cet article intitulé “Victoire tactique, défaite stratégique ?“.

Auteur de l’ouvrage “Si tu veux la paix, prépare la guerre”

Le colonel François-Régis Legrier y déplore une victoire remportée “de façon très poussive, à un coût exorbitant et au prix de nombreuses destructions alors même que l’EI ne pouvait aligner que 2.000 combattants environ ne disposant pas des moyens technologiques des puissances coalisées. Ce constat doit, selon lui, conduire “décideurs politiques et chefs militaires à un examen critique salutaire” au sujet de la stratégie consistant à déléguer la conduite des opérations au sol aux Forces démocratiques syriennes (FDS). Résultat : l’EI “ne semble pas atteint dans sa volonté de continuer la lutte” et la coalition dirigée par les Etats-Unis a “donné à la population une détestable image de ce que peut être une libération à l’occidentale laissant derrière (elle) les germes d’une résurgence prochaine d’un nouvel adversaire”.

Il commandait il y a peu des artilleurs français en Irak

Auteur de l’ouvrage “Si tu veux la paix, prépare la guerre”, François-Régis Legrier commandait encore récemment les artilleurs français de la task force Wagram, basée en Irak. A ce titre, il a rencontré la semaine dernière la ministre de la Défense, Florence Parly, alors en déplacement dans le pays. Dans un communiqué publié ce vendredi 15 février, la revue a fait savoir que l’article avait été retiré de son site internet à la fois parce qu’il portait sur des opérations encore en cours et parce qu’il n’avait pas obtenu l’approbation des autorités militaires, normalement indispensable en pareil cas.

REUTERS