La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? Un article remarquable du colonel Légrier.

La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? Un article remarquable du colonel Légrier.


Par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 15 février 2018

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

 

Dans le dernier numéro de la Revue Défense nationale, le colonel François-Régis Légrier signe un excellent article dans la rubrique Opinions intitulé : La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique? Il s’agit peut-être, assez loin des éléments de langage habituels, de l’exposé le plus clair fait de la manière de nous faisons la guerre sur ce théâtre d’opérations avec ses points forts, mais aussi ses grandes limites.

À la frontière entre l’Irak et la Syrie Hajin était la dernière localité tenue par l’État islamique. Sa prise constitue donc de fait la fin de l’ennemi en tant que territoire, mais certainement pas en tant qu’organisation. Le colonel Légrier, qui commandait le groupement d’artillerie français sur place, a été aux premières loges de cette victoire. Son analyse et son témoignage n’en ont que plus de valeur.

L’auteur part d’une interrogation simple : comment un point tenu par 2 000 combattants équipés légèrement armés a-t-il pu tenir pendant cinq mois face à une telle coalition de forces ? Rappelons juste que si on fait le total des ressources des nations engagées dans la lutte contre l’État islamique, en termes de centaines de milliards d’euros de budget, de dizaines de milliers d’avions de combat, d’hélicoptères, de canons, de chars, de millions de soldats, on obtient la plus grande puissance militaire de toute l’histoire de l’humanité. Comment donc cette puissance colossale ne parvient-elle pas à écraser en quelques jours, sinon en quelques heures, 2 000 hommes équipés de Kalashnikovs ? La réponse est évidente : parce que cette coalition refuse de faire prendre des risques à ses propres soldats.

En novembre 2015, le président de la République s’engageait solennellement à « mettre en œuvre tous les moyens afin de détruire l’armée des fanatiques qui avait commis cela [les attaques du 13]. Il mentait (c’est ici moi qui m’exprime). Le « tous les moyens » a consisté dans l’immédiat à augmenter le nombre de frappes aérienne (qui dans l’urgence du besoin de montrer avaient surtout frappé du sable) et à l’envoi du groupement d’artillerie évoqué plus haut (et au passage, pourquoi avoir attendu plus d’un an pour le faire ?). C’était donc là « tous les moyens » dont disposait la France ?

La description politique de cette guerre contre l’État islamique (oui, l’ « État islamique » et non Daesh, terme devenu étrangement obligatoire dans le langage officiel) est un village Potemkine, mais c’est un village Potemkine transparent. Nous voyons bien en réalité que nous ne combattons pas vraiment l’ennemi, que nous préférons montrer nos soldats dans les rues de Paris plutôt que de les envoyer sur l’ennemi, ce qui est normalement leur raison d’être ; que nous préférons conseiller et bombarder, ce qui nous place dans la dépendance des Américains, les seuls à pouvoir frapper de loin en grande quantité ; que nous préférons que ce soient les autres qui se battent plutôt que nous, ce qui là encore nous rend dépendants de leurs propres agendas.

Tactiquement, tout cela est d’une grande stérilité quand ce n’est pas négatif. Quand des puissants mettent des mois pour vaincre une poignée de combattants, qui sont symboliquement les vainqueurs ? L’État islamique n’est pas mort avec la chute d’Hajin, et les symboles vont demeurer. Quand on détruit Mossoul, Raqqa et Hajin, « pour les sauver » selon les mots d’un colonel américain au Vietnam, a-t-on vraiment fait progresser la cause des vainqueurs ? Car bien entendu ces ravages ne sont pas neutres, le refus de prendre des risques importants pour les soldats, relatif pour les Irakiens ou les FDS qui y vont quand même, mais presque total pour nous, implique un transfert vers les civils. Malgré toutes les précautions prises, le « zéro mort » pour nous implique « beaucoup de morts » parmi la population civile locale, le bassin de recrutement de nos ennemis.

Au bout du compte, on ne peut s’empêcher, comme l’auteur, de se poser cette question : pourquoi entretenir une armée que l’on n’ose pas engager contre l’ennemi le plus dangereux que nous ayons ? Nous l’avons bien fait en 2013 au Mali. Si Hajin était un objectif aussi important, et il l’était au moins symboliquement, pourquoi, comme le demande l’auteur avec une certaine évidence, ne pas avoir envoyé un groupement tactique interarmes (GTIA) s’en emparer ? L’affaire aurait été réglée infiniment plus vite et avec moins de dégâts locaux. Il ne nous a fallu que quelques semaines pour détruire sur l’ensemble du nord Mali les bases d’un ennemi du même volume supérieur à l’EI à Hajin. Nous avons à l’époque accepté d’avoir sept morts au combat.Est-ce la peur d’un enlisement ? Soyons sérieux. Si le politique le décide, un ou quatre GTIA, comme au Mali, peuvent se dégager aussi vite qu’on les engage. Ce n’est pas un problème technique, c’est juste une décision politique.

J’ai tendance à considérer, comme l’auteur, que c’est à nous de mener nos combats. En Irak et en Syrie, nous avons suivi les Américains et leur manière. Ce n’était pas forcément une bonne idée, ce qui était assez clair très rapidement. Maintenant la guerre n’est pas terminée, tant s’en faut. Il est plus que temps d’avoir une vision stratégique et une action autonomes, et ne pas se contenter de dire que nous faisons des choses formidables alors que nous imitons à petite échelle des manières discutables et d’annoncer régulièrement des dates de victoire finale toujours démenties (la dernière était…février 2018), preuve que nous ne maitrisons pas grand-chose.

On me dit que l’article du colonel Légrier n’est plus disponible à la vente depuis hier sur le site de la RDN et je ne le vois plus dans le sommaire de la revue en ligne. Je n’ose imaginer une seule seconde qu’une expression intelligente et soucieuse de l’efficacité des armes de la France puisse faire l’objet d’une quelconque censure. Je n’ose imaginer que l’on revienne à ces sottes pratiques qui dans le passé ont toujours constitué le prélude à de grandes déconvenues. Je conseille donc encore plus la lecture de cet exemplaire de la RDN en version papier, en souhaitant y voir encore plus souvent des articles qui font avancer les choses. À défaut, je dispose de cet article (goyamichel@gmail.com). Plus on s’opposera à sa diffusion et plus j’en ferai la publicité.

Colonel François-Régis Légrier, La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique? Revue Défense Nationale n° 817 – Février 2019

Le colonel Légrier est aussi l’auteur de Si tu veux la paix, prépare la guerre. Essai sur la guerre juste, aux éditions Via Romana (2018).

Le Soldat méconnu, Les Français et leurs armées : état des lieux, par Bénédicte Chéron

Le Soldat méconnu, Les Français et leurs armées : état des lieux, par Bénédicte Chéron

Publié par Michel Goya le 30/09/2018

https://lavoiedelepee.blogspot.com/2018/09/le-soldat-meconnu-les-francais-et-leurs.html

La nation accorde à ses soldats le droit de prendre la vie au péril de perdre la leur. C’est bien ce monopole du combat qui fait le soldat, c’est-à-dire un représentant violent de la nation et donc un être public et non un acteur privé agissant pour son propre compte.

Le combat est un acte de service public ordonné par l’Etat afin de défendre les intérêts stratégiques de tous jusqu’à la vie de chacun, face aux ennemis de la France. Il est la finalité qui oriente une organisation des armées qui ne peut cependant trouver sa force que dans les racines profondes du reste de la nation. Que ces racines et ce soutien soient faibles et les armées seront faibles également, de manque de moyens, de recrues de valeur et surtout de bonnes raisons de risquer sa vie.

On peut considérer une assurance vie comme trop onéreuse ou inutile parce que tout va bien et décider de s’en passer. Et effectivement on peut très bien vivre sans assurance vie…jusqu’au moment où surviennent les problèmes graves, avec cette particularité du champ politique que ces problèmes ont plus de chances d’arriver si justement on n’a pas d’assurance vie. 

Il est probable que la Russie n’aurait jamais risqué de s’emparer de la Crimée en 2014 si elle avait été persuadée que l’Ukraine se serait battu. Ce sont les nations qui font les guerres pas les armées et l’Ukraine ne voulait « visiblement » pas faire la guerre pour la Crimée. La preuve : aucun soldat ukrainien n’est mort pour défendre ou reconquérir la Crimée. 

En ce centenaire de la fin de la Grande guerre, il n’est pas inutile non plus de rappeler que le déclenchement de celle-ci a été facilité par la croyance du Grand état-major allemand en une armée française en crise avec sa nation. Cette même armée française n’était pas loin de partager cette vision. Au moment du passage de la durée du service militaire de deux à trois ans en 1913, la crainte de mutineries était si forte que l’on a choisi de ne pas prolonger d’un an la durée de ceux qui étaient en service mais plutôt d’incorporer d’un coup deux classes (ce qui a provoqué un grand désordre). De la même façon, on estimait aussi qu’il y aurait un sixième de réfractaires en cas de mobilisation générale. En réalité, il furent moins de 1%, ce qui montre à la fois que l’on peut se tromper mais aussi que les visions des uns et des autres peuvent vite changer.

C’est la raison pour laquelle la manière dont une société, comme la société française, voit et soutient son armée est si importante pour son avenir. C’est la raison aussi pour laquelle il est important de regarder cette vision, ce à quoi s’est attachée Bénédicte Chéron dans Le soldat méconnu. Ce n’est pas la première à le faire bien sûr, la revue Inflexions (notamment son numéro 16 : Que sont les héros devenus ? paru en 2011), l’Enquête sur les jeunes et les armées : images, intérêt et attentes réalisée par l’IRSEM en 2011 ou Hugues Esquerre dans Replacer l’armée dans la nation (2012) l’ayant précédé. Mais ça c’était avant 2015 et c’était sans le regard particulier de l’auteure qui vient compléter toutes ces études et réflexions par une acuité particulière sur la notion d’image, à tous les sens du terme, des armées.

Comment donc la société française voit-elle ses soldats ? Dans Le soldat méconnu, cette question est abordée selon trois angles. 

Dans une première partie Bénédicte Chéron part du constat déjà partagé par Hugues Esquerre d’un paradoxe apparent entre une vision très positive des soldats au sein de la nation et d’une méconnaissance tout aussi importante. D’une certaine façon ce paradoxe s’est encore accru depuis la tragique année 2015. L’image des militaires n’a jamais été aussi positive en France que depuis cette année. Sans doute perçoit-on mieux depuis ces événements l’intérêt de cette « assurance-vie » militaire. On assiste même, chose incroyable il y a quelques années, à une remontée du budget des armées, approuvée par une majorité de Français. Plus probablement aussi, cette popularité est un peu par défaut, le nombre d’antimilitaristes s’étant effondré par manque de prises. Le « passé maudit » de 1940 à 1962, s’estompe mais, surtout la guerre d’Algérie, sans disparaître de l’inconscient collectif et le service national a été suspendu (et avec lui, et c’est très heureux, les films de bidasses). 

D’un autre côté, du côté des institutions on s’est efforcé de laver plus « blanc que blanc » et de se purifier en se plongeant d’abord avec délectation dans les joies du « soldat de la paix ». En 1990, j’entendais un camarade élève-officier, qui avait bien intégré la doxa, déclarer à un journaliste « être entré dans l’armée pour la paix » et « qu’il n’y avait rien de plus beau que de mourir pour la paix ». En réalité, cette époque a connu bien plus de morts que de paix et ce purgatoire, s’il satisfaisait les pudeurs des autorités a été long et douloureux pour les soldats. On ne parle plus heureusement de « soldat de la paix », même si on continue parfois à faire comme si c’était toujours efficace, et ce sont désormais les vertus socio-éducatives des soldats qui sont mises en avant pour justifier notamment le retour d’un service national new look dont on a bien du mal à définir le contenu à partir du moment où l’on a évacué de son lien avec la guerre.

Car et c’est bien une conséquence de ce processus d’auto-purification comme d’une évolution générale de la société, la notion de combat a aussi été évacuée des représentations et c’est peut-être là que là que le bât blesse le plus. La France n’a pratiquement pas cessé de faire la guerre depuis 1961 et ses soldats n’ont pas cessé de se battre depuis même si ces centaines de combats étaient souvent de très petites ampleur et à plusieurs centaines ou plusieurs milliers de kilomètres de la métropole. De tout cela peu en parlaient. Et puis, chassée par la porte la guerre est revenue par la fenêtre, portée par certaines évidences comme pendant la Guerre du Golfe ou les événements en Kapisa-Surobi mais aussi par les écrits des soldats et même parfois par quelques films timides (un des aspects les plus intéressants du livre).

Mais qu’il est visiblement difficile de parler de la guerre et surtout de la montrer. La France est paraît-il en guerre contre l’Etat islamique depuis 2014 mais a-t-on vu les images d’un seul combat ? Les patrouilles de Sentinelle servent à illustrer tous les sujets sur l’antiterrorisme en France, on a vu quelques images de frappes aériennes mais pour le reste ? La parenthèse (très limitée) des images des soldats au combat au Mali s’est vite refermée. L’opération Serval est devenue Barkhane en 2014 et là encore difficile de se rappeler d’une seule image de combat. La guerre contre les organisations djihadistes est une guerre abstraite menée par des soldats visibles mais peu combattants ou des soldats invisibles qui combattent parfois (les forces spéciales et clandestines) mais tous sont anonymes et la mort au combat, des Français ou de leurs ennemis, jamais montrée.

Le combat et son contenu mortel sont donc choses honteuses qu’il faut cacher. C’est parfois impossible, en particulier lorsque des soldats tombent et surtout lorsqu’ils le font en nombre (au moins trois). Là il faut bien les évoquer et même parfois les honorer publiquement, ce qui est le cas progressivement depuis 2008. La mort du lieutenant-colonel Beltrame en mars 2018 a constitué un tournant. Pour la première fois depuis très longtemps, les Français peuvent mettre un visage et un nom sur un héros. Il reste à honorer maintenant les héros vivants, les grands absents. 

Mais combien il est difficile là aussi de dépasser la victimisation, le fil rouge du livre. Le message du Soldat méconnu pourrait être celui-ci : un soldat peut être tué ou blessé dans son corps ou son âme, cela n’en fait pas pour autant une victime (de quoi et de qui par ailleurs ?). Il peut, et c’est l’immense majorité, s’en sortir parfaitement indemne y compris psychologiquement. Pire, beaucoup d’entre eux ont sans doute trouvé cela exaltant et certains s’y sont comportés brillamment et courageusement. Ils attendant toujours que l’on parle d’eux. Le public français connaît finalement plus de noms de combattants américains que de combattants français, si tant est qu’il en connaisse un seul vivant (on ne parle pas ici des généraux). La faute en revient à beaucoup de monde.

La dernière phrase du livre résume finalement tout le danger de ce rapport étrange entre la France et ses soldats. Allez la lire. 

Bénédicte Chéron, Le Soldat méconnu, Les Français et leurs armées : état des lieux, Armand Colin, 16,90 €.

 

 

Chiffres clés de la Défense – 2018

Chiffres clés de la Défense – 2018

Direction : DICoD  Publié le 11/09/2018

https://www.defense.gouv.fr/actualites/articles/chiffres-cles-de-la-defense-2018

Ce fascicule constitue une synthèse des principaux chiffres concernant le ministère des Armées. Il présente les données budgétaires, les effectifs, les équipements en dotation dans les armées ainsi que les forces déployées hors métropole.

Ce fascicule constitue une synthèse des principaux chiffres concernant le ministère des Armées. Il présente les données budgétaires, les effectifs, les équipements en dotation dans les armées ainsi que les forces déployées hors métropole.

Depuis un an, le Président de la République n’a cessé d’affirmer très clairement son ambition pour nos armées : celle de la remontée en puissance en portant l’effort national de défense à 2 % du PIB à l’horizon 2025. Le budget du ministère des Armées pour 2018 est une première étape dans cette dynamique qui se prolonge à travers la nouvelle loi de programmation militaire pour 2019-2025, qui prévoit de consacrer 295 Md€ à la défense d’ici 2025.

 D’ores et déjà, les crédits budgétaires pour 2018 sont en hausse de 1,8 Md€, portant le total de la mission « Défense » à 34,2 Md€ (soit 34,4 Md€ en incluant les recettes issues de cessions). Au total, l’effort national de défense est porté à 1,82 % du PIB, pensions comprises, contre 1,78 % en 2017.

Cette hausse inédite du budget, trois fois supérieure à celle constatée entre 2016 et 2017, permet aux armées de disposer des moyens nécessaires pour poursuivre leur mission au service de la défense de la France et des Français, sur le territoire national comme en opération extérieure.

Alors qu’elles ont été durablement engagées au-delà de leurs contrats opérationnels, les armées pourront, grâce à ce budget, entamer une régénération de leur capital opérationnel, poursuivre le renforcement des capacités de renseignement et de cyberdéfense, accélérer l’entretien et la modernisation de leur équipement.

Parce qu’il n’y a pas de soldats forts sans familles heureuses, ce budget 2018 permettra aussi de mieux accompagner les militaires et leurs familles à travers le Plan Famille et d’assurer un soutien renforcé à la condition du personnel du ministère.

Autant de priorités qui seront poursuivies et accentuées par la loi de programmation militaire 2019-2025. Une loi à « hauteur d’homme », qui répare les carences du passé et prépare résolument nos armées aux conflits de demain.

Florence Parly
Ministre des Armées

Lire et Téléchargez le document en PDF: Les chiffres clés de la Défense édition 2018

 

Jonquille, de Jean Michelin-La vie, la mort, l’humour, le rock

Jonquille, de Jean Michelin-La vie, la mort, l’humour, le rock

Par Michel Goya – La Voie de l’2pée – Publié le 3 juillet 2018

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Je suis jaloux de Jean Michelin. J’aurais tellement aimé raconter  l’ « OPEX », cette plongée collective de quelques mois dans un autre univers, parfois paisible, souvent violent et où dans ce dernier cas, le tragique se superpose à l’aventure. Il aurait fallu pour cela prendre des notes, fixer sur le moment les visages, les noms, les mots, les faits, toutes ces petites choses qui font la densité de ce quotidien entourant des pics d’extraordinaire, qui eux pour le coup restent, pour notre malheur parfois, gravés dans les âmes. L’auteur dit avoir écrit pour ne pas oublier, je n’ai pas pour ma part écrit et j’ai franchi depuis longtemps le point au delà duquel la mémoire n’est que reconstitution approximative, injuste et bien souvent trop bienveillante.

Je ne suis pas certain par ailleurs que je l’aurais fait aussi finement que le capitaine Michelin, indicatif Jonquille (substitut chasseur à « une des deux couleurs dont on ne dit pas le nom »). Jonquille donc qui désigne, par identification entre le groupe et son chef, aussi la 3e compagnie du 16e Bataillon de Chasseurs, et qui sont envoyés ensemble dans la province afghane de Kapisa. Nous sommes à l’été 2012 dans une guerre dans laquelle les Français sont présents depuis onze ans et pleinement engagés au combat (plus de 80 % des pertes) depuis presque quatre. C’est alors le début de la fin après une course électorale au retrait le plus rapide, la fin de la mission devenant une…fin en soi, bien plus que son succès. On attend d’ailleurs toujours que le résultat même de l’engagement soit décrit par ceux qui ont envoyé les soldats au milieu du danger.

Difficile dans ces conditions de s’engager, de vivre et peut-être mourir autour de Nijrab, cette toute petite forteresse au cœur du grand Afghanistan, surtout quand on voit qu’au bout de quatre d’efforts et de sacrifice, les Français en sont revenus physiquement au point de départ, bien plus refoulés par leur propre échelon politique que par l’ennemi. C’est difficile et pourtant on le fait, sous le contrôle étroit de Paris, validant ou non par le biais du CPCO le moindre mouvement pour éviter à tout prix cet « événement », intrinsèquement négatif, qui fera la une des chaînes d’informations.

On le fait parce que c’est le job, l’éthique du soldat professionnel, et puis parce que malgré tout on a le sentiment d’être, ensemble, au cœur d’un petit monde temporaire où la vie est plus forte…tant qu’on reste en vie. Car une opération, c’est aussi un travail, en fait une somme de missions quotidiennement répétées, parfois à l’identique comme dans Un jour sans fin  à part que les morts ne se réveillent pas le lendemain. Comme le fort Bastiani du Désert des Tartares, la base de Nijrab de Jonquille est comme une grande horloge dont les rouages sont vivants. Soixante fois de suite, le capitaine reçoit une mission et l’organise et la compagnie l’exécute dans les quelques heures qui suivent, du petit matin à la fin d’après-midi, et sur quelques kilomètres carrés seulement. Ces processions de petites phalanges évoluant au rythme des sapeurs-démineurs visent par ailleurs plus souvent à faire respirer le dispositif français, sécuriser sa logistique en particulier, qu’à détruire un ennemi qui nous échappe.

Cet ennemi comme d’habitude on le voit très peu mais il est toujours là, dans l’air, y compris physiquement par les balles, quelques obus et surtout des engins explosifs. Le soldat est un homme qui voit finalement peu de choses, coupé qu’il est par toutes les protections naturelles et artificielles possibles. Le chef, comme le capitaine, est de plus souvent relié par des fils invisibles qui le retiennent en arrière, là où il peut commander avec un peu de recul et communiquer avec l’échelon supérieur. Pour lui, plus encore que pour les autres, le combat ce sont d’abord des sons, les communications radio,  les mots avec l’équipage, parfois les bruits des balles qui passent sans trop savoir généralement à qui elles étaient destinées, et parfois le plus rare et le plus redouté de tous : la grande explosion, souvent synonyme de « coup dur ». Ce coup dur, cet « événement », est finalement survenu pour la capitaine Michelin le 9 juin 2012 avec la mort de quatre soldats français (et deux interprètes) et la blessure de cinq autres après une attaque suicide, le missile de croisière des Taliban et associés.

Les autobiographies ne sont supportables que lorsqu’elles exposent aussi les faiblesses, parfois drôles parfois dures, les incompréhensions, les interrogations bref tout ce qui fait qu’un être est vivant et en relief et non un super-héros de carton. De ce point de vue, Jonquille est plein de reliefs, et c’est un de ses grands mérites. L’auteur décrit les situations à travers son point de vue et celui-ci est humain, très humain. Il ne cache donc rien de son affectation et de ses interrogations (avec l’inévitable « Aurais-je pu éviter cela ? ») après l’attaque du 9 juin. Il décrit aussi la nécessaire reconstitution, qui ne signifie pas effacement, parce que la mission continue.

Si les combats sont des pics de sensations noires lorsqu’ils s’accompagnent de la mort des siens, ils ne constituent cependant qu’une petite partie des missions hors de la base, qui elles-mêmes ne forment qu’une partie de la vie. Hors de l’extrême, la vie des groupes de soldats est pleine des mêmes multiples choses depuis des siècles : le lien avec les familles (presque permanent maintenant et ça c’est nouveau), le ressentiment contre les planqués (notion militaire floue qui commence avec le 2e de la colonne de fantassins en patrouille), les rapports de coopération/compétition avec les « voisins », la satisfaction des besoins de base (bien dormir, quelle richesse !), les jeux, les blagues et, gloire soit rendu aux nouvelles technologies, les vidéos et surtout la musique. On y revient, le combat et ses environs, ce sont d’abord des sons et parfois ce rock qu’affectionne et pratique l’auteur.

Tout cela, de l’extrême au quotidien, est décrit avec la précision et l’empathie d’un anthropologue qui décrirait sa propre tribu avec des couches fines d’humanité.

Lisez, c’est remarquable !

Jean Michelin, Jonquille, Gallimard, 368 pages.

 

“Les forces spéciales françaises ont atteint un niveau d’expertise très envié”

Les forces spéciales françaises ont atteint un niveau d’expertise très envié

Par Louis de Raguenel – Valeurs actuelles – Mardi 12 juin 2018

https://www.valeursactuelles.com/monde/les-forces-speciales-francaises-ont-atteint-un-niveau-dexpertise-tres-envie-96293

 

Les forces spéciales françaises, en mission au Sahel. Photo © JMT

Interview. En publiant La Task forceSabre, les forces spéciales françaises au Sahel (132p., Éd. Histoire & Collections), le journaliste spécialiste des questions de Défense Jean-Marc Tanguy (auteur du blog Le Mamouth) lève le voile sur l’action de ces soldats d’élite qu’il a pu suivre pendant plusieurs semaines.

Valeurs actuelles. Pourquoi ce livre sur les forces spéciales ?
Jean-Marc Tanguy. J’ai eu l’opportunité de pouvoir réaliser un reportage sur les forces spéciales françaises au Sahel en décembre dernier. J’en ai fait profiter les deux magazines qui m’emploient, RAIDS et RAIDS Aviation, destinés à des publics avertis, mais le volume de photographies amassé pendant le reportage permettait largement de nourrir un beau livre. Et dans ceux que j’avais écrits par le passé, la plupart des contenus s’adressaient à des publics de passionnés. Cette fois-ci, j’ai eu l’envie de pouvoir faire un ouvrage de pure vulgarisation. De faire mesurer aux Français qui ne connaissent pas forcément l’existence de cette unité le travail qu’elle réalise, les risques encourus. Par-delà les simples brèves qu’on lit ou entend régulièrement, signalant la mort d’un soldat français. Et ce livre peut aussi contribuer à faire mesurer aux familles de ces commandos ce qu’ils vivent en mission.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué en opérations ?
La même chose que quand je les suis en France : ce sont des humains comme nous. Ils paient le prix de leur engagement dans leurs corps, parfois dans leur tête. Ils ont besoin d’être compris, soutenus par le monde extérieur. Leur absence pèse à leurs proches. Il leur est difficile, voire impossible de restituer ce qu’ils font en opérations. Leurs missions ne sont pas secrètes, seulement discrètes. Ce sont les modes opératoires, les protocoles qui sont secrets, car ce sont les fondements du coup d’avance qu’ils conservent sur leurs adversaires.

Ce qui est aussi sidérant pour celui qui les observe, et doit l’être aussi, pour d’autres raisons, pour leurs adversaires, est l’intégration parfaite des opérateurs. Une chenille d’opérateurs du 1er régiment parachutiste d’infanterie de marine ou du commando Jaubert coulisse parfaitement. Chacun sait où est sa place. C’est un rouleau compresseur, et pourtant, tout est fait avec doigté. Presque scientifiquement. Idem pour les équipes de recherche du 13e régiment de dragons parachutistes, qui cumule rusticité et capacité d’analyse.

Enfin, ces militaires sont évidemment des patriotes imbibés du souvenir de leurs camarades, tombés en opérations. Leurs photos sont partout dans la base arrière, mais aussi en France, dans les bases-mères. J’étais le 6 juin en Normandie avec Geneviève Darrieussecq pour inaugurer une rue à la mémoire de l’adjudant-chef Stéphane Grenier, mort en Syrie en septembre dernier. Sa compagne, sa fille étaient là. Et une section de ses frères d’armes, marqués, malgré la cagoule, par l’évocation de la mémoire de leur camarade. Ils ont chanté, avec les vétérans du 13, la prière du para. Et ont repris la route. La mission ne s’arrête jamais, ces militaires ont le culte de la mission.

Qu’est-ce qui distingue les forces spéciales françaises des unités de même nature d’autres pays ?
Il m’est difficile de comparer par les déploiements en opérations. Il est rare, de fait, que des étrangers puissent vraiment toucher de près la réalité de forces spéciales d’un pays. Le vice-amiral Laurent Isnard a permis que cela se fasse, au Sahel, et je l’en remercie pour nos lecteurs, et ceux comme celles qui découvriront le livre.

Mais on peut néanmoins constater que les forces spéciales françaises ont désormais atteint un niveau d’expérience et d’expertise très envié. Elles sont aussi très déployées, comparées à leurs homologues américaines. C’est une vraie pointe de diamant dont la France peut être fière. Le président Macron ne s’y est pas trompé, en leur consacrant une partie de son temps en novembre dernier, quand il était passé dans la capitale du Burkina-Faso. Sans presse, il a pu s’imbiber de ces combattants d’exception, en les visitant dans leur base-arrière. Clairement, c’est le premier chef des armées à s’intéresser autant à ces hommes et femmes et sans doute, à mesurer leur plus-value.

Comment vivent-ils le fait de ne pas pouvoir parler de ce qu’ils font ?
Ce ne sont pas des militaires qui cherchent une exposition médiatique très forte, c’est le moins qu’on puisse dire, mais étant très exposés en opérations, ils ne refusent pas non plus qu’on parle de leurs bilans. Il leur faut aussi recruter, obtenir du matériel, qui arrive souvent en retard et en quantité insuffisante. Faire parler de soi est donc une façon de commencer à régler une partie de ces problèmes. Et j’y reviens, ils cherchent aussi à faire vivre le souvenir de leurs anciens, de leurs morts, et de leurs blessés, désormais de plus en plus nombreux avec la lutte contre le terrorisme commencée en 2001. A cet égard, on peut citer l’initiative lancée par deux anciens opérateurs du 1er RPIMa qui travaillent à la reconversion des anciens opérateurs, blessés ou non, grâce à un site internet dédié (http://www.veterans-jobs-center.com/).

La Task force Sabre, les forces spéciales françaises au Sahel, Jean-Marc Tanguy,

Éd. Histoire & Collections, 132 pages, 25 €.