Je suis complice de génocide mais je me soigne

Je suis complice de génocide mais je me soigne

 

Libres propos de Michel Goya Publié le 5 avril 2019

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

En hommage au caporal-chef Eric Gaubert

Je remercie tous les idiots utiles de Paul Kagame qui n’écoutant que leur déontologie qui ne leur disait rien n’ont jamais hésité à se faire une petite gloire journalistique ou universitaire en s’attaquant à une cible aussi facile que les soldats de leur propre nation. Merci donc de m’avoir ouvert les yeux sur la manière dont je m’étais rendu coupable il y a désormais 25 ans et dont je n’avais nullement conscience à l’époque.

Alors jeune lieutenant chef de section d’infanterie de marine, j’ai passé tout l’été 1992 au Rwanda. Le pays faisait alors l’objet de la troisième grande offensive depuis 1990 du Front patriotique rwandais (FPR), ce mouvement formé d’exilés tutsis en Ouganda et qui, après avoir servi la prise du pouvoir de Yoweri Museveni à Kampala, retournait leurs armes en direction de Kigali. Dirigé initialement par Fred Rwigyema, le FPR était dirigé par Paul Kagame, revenu de formation militaire aux États-Unis à l’annonce du mystérieux assassinat de son prédécesseur par deux de ses officiers. Composé de vétérans aguerris, le FPR était un des derniers mouvements armés politisés et disciplinés issus des luttes pour les indépendances africaines et les réformes. Nous avions une certaine admiration pour ce groupe armé, de loin le plus fort que nous ayons eu à affronter depuis les Toubous au Tchad. Oui mais voilà, pour des raisons qui m’échappent encore le Président Mitterrand et son fils Jean-Christophe s’étaient pris de passion pour les Grands Lacs et ses régimes politiques, francophones du moins (n’hésitant pas par exemple six ans plus tôt à imposer un « carrefour du développement » franco-africain à Bujumbura, à l’origine d’un beau scandale politico-financier). À la demande du Président Habyarimana, un dictateur au pouvoir au Rwanda depuis 1973, le chef des armées françaises ordonna donc de contrer le FPR avec une force discrète. Ce fut le déclenchement de l’opération Noroit (ne cherchez pas dans la liste officielle des opérations extérieures, elle en a mystérieusement disparu).

Pendant trois ans donc, une force réduite d’une à trois compagnies selon l’ampleur de la menace, deux à trois batteries servies par des soldats rwandais, mais encadrées et commandées par des Français (avec notamment des canons égyptiens), quelques équipes de ce qui deviendra le commandement des opérations spéciales et quelques formateurs techniques, soit de 400 à peut-être 1 000 hommes suivant les époques, ont suffi pour contrer les avancées du FPR. Nous ne nous heurtions pas directement, le FPR comme nous-mêmes évitions le contact, mais nous les arrosions copieusement d’obus et nous aidions autant que possible les forces armées rwandaises (FAR) en plein développement en les renseignant, formant des cadres et en finançant des équipements venus de divers endroits, d’Afrique du Sud en particulier. Nous tenions aussi plusieurs points clés du nord du pays en arrière des FAR, sans au passage que cela en quoi que ce soit à une mission de contrôle de la population. Nous vivions dans des villages, où nous étions très bien accueillis, et jamais il ne nous serait venu à l’idée, par exemple, de contrôler des identités. J’ai le souvenir ému d’un instituteur nous remerciant de notre présence qui les protégeait… vingt minutes avant que nous abandonnions en urgence le village pour aller protéger une batterie d’artillerie en repli.

Nous écoutions aussi discrètement avec nos « grandes oreilles » tout ce que se disait sur les réseaux radios, avec, entre autres, l’espoir de prouver qu’il y avait des conseillers britanniques en face de nous. Ce « complexe de Fachoda » nous excitait alors beaucoup, mais je crains qu’il n’ait reposé sur des fantasmes ou plutôt que l’opposition anglo-saxonne à notre présence s’exerçât de manière plus subtile. 

Alternant les missions sur la ligne de front et à Kigali, nous nous préparions aussi à protéger et évacuer les ressortissants, mission première et officielle de l’opération. Détail intéressant pour la suite, nous soupçonnions alors le FPR, qui disposait de missiles antiaériens portables SA-16, de vouloir infiltrer un commando dans la capitale afin d’abattre un avion de ligne. Nous occupions donc de temps en temps les sites susceptibles d’abriter des tireurs en fonction des renseignements reçus sur la vulnérabilité de tel ou tel avion. Deux ans plus tard, nous n’étions plus à Kigali (au contraire d’un bataillon du FPR à la suite des accords d’Arusha) et plus personne n’assurait cette mission. 

Certains commentateurs ont parlé, par la suite, de volonté de l’armée française de « prendre sa revanche sur la guerre d’Algérie » (oui, je l’ai entendu) et même d’y imposer (ou d’inspirer) les méthodes de l’époque. En réalité, cette mission nous paraissait surtout d’une grande banalité et dans la droite ligne des nombreuses interventions directes ou plutôt, comme dans ce cas, en soutien indirect à des forces armées de régimes africains qui ne brillaient alors guère par leurs vertus démocratiques. Parler de la guerre d’Algérie à un intervenant quelconque de cette opération, quel que soit son grade, aurait suscité des yeux écarquillés d’étonnement, suivis sans doute de sarcasmes sur les effets de la recherche effrénée de scoops. Le même étonnement, suivi probablement d’une réaction plus vive, aurait également succédé à l’accusation de complicité de génocide. Ce n’était pas la forme de l’intervention militaire qui nous étonnait à l’époque mais l’évolution de la vie politique intérieure rwandaise.

Nos dirigeants de l’époque s’enorgueillissaient d’avoir imposé le multipartisme et donc la démocratie, au Rwanda (Constitution de juin 1991). C’est même la justification première que l’on retrouve encore aujourd’hui de notre engagement sur place. Je n’étais pas sûr pour ma part, à mon niveau de ras du sol, que ce fût une si bonne idée. Au Rwanda, comme ailleurs, la multiplicité imposée des partis avait engendré, non pas un processus de débats et d’élections (plus ou moins) apaisés comme chez nous mais au contraire une nouvelle violence qui s’ajoutait à celle de la guerre. Lors de nos déplacements, on voyait fleurir les casquettes mais aussi les drapeaux plantés au cœur des villages aux couleurs des partis. On voyait surtout régulièrement des manifestations, presque toujours virulentes. Au Rwanda comme dans beaucoup d’autres pays africains, la création de partis avait entraîné la formation de milices, souvent composées de jeunes, destinés à « appuyer » les (au sens premier) « batailles » électorales. En parallèle de l’accroissement des combats, l’année 1992 voyait ainsi se créer les Inkuba du Mouvement démocratique républicain (MDR), parti d’opposition avec qui le Président devait partager le pouvoir mais aussi les Abakombozi du Parti social-démocrate (PSD) et surtout les Interahamwe (« personnes de la même génération ») du Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), l’ancien parti unique du Président et les Impuzamugambi (« Ceux qui ont le même objectif ») de la Coalition pour la défense de la République (CDR), encore plus hostile aux Tutsis et à l’idée de négociations avec le FPR.

Nous étions très loin d’imaginer ce qui allait se passer par la suite mais l’idée de créer, en pleine guerre, des partis lancés dans une surenchère nationaliste et sur fond de paranoïa ethnique (largement alimenté par le spectacle du Burundi voisin) ne nous semblait pas forcément contribuer à aider le président Habyarimana à négocier la paix, toute concession passant pour une trahison. Il y est pourtant parvenu, après un an de négociations entrecoupées d’attaques du FPR et de contestations intérieures, avec les accords d’Arusha en août 1993. Paul Kagamé écrivait alors une lettre de remerciement au président Mitterrand.

On a cru alors à la possibilité de la paix, alors que ce n’était qu’un couvercle posé sur un volcan. La France profitait de l’occasion pour se retirer militairement, ne laissant sur place que quelques rares conseillers dans le cadre de la coopération, mais continuant à soutenir matériellement les FAR. Le détachement Noroît, qui assurait de fait la défense voire, indirectement, la stabilité, du pays, était remplacé par rien, c’est-à-dire la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR). Nous étions nombreux, surestimant sans doute notre rôle, à penser que notre départ n’augurait rien de bon.

Toute cette période de retrait voyait en effet accroître les violences, en particulier de la part des Interahamwe, de plus en plus nombreux, structurés et armés. Après l’assassinat du Président hutu Melchior Ndadaye en octobre 1993, le Burundi basculait dans de terribles affrontements interethniques (50 000 à 200 000 morts selon les estimations, largement passés à la trappe de l’Histoire), accroissant encore la paranoïa et la haine au Rwanda. Personne n’avait bougé pour le Burundi, personne ne bougerait pour le Rwanda. Le 6 avril, tout a basculé de la même façon avec la destruction de l’avion présidentiel par missiles SA-16 tuant le président Habyarimana et le nouveau président du Burundi, Cyprien Ntaryamira (ainsi que l’équipage de trois Français). Le lendemain deux sous-officiers français et une épouse étaient assassinés à Kigali.

Dans le même temps, le FPR lançait une nouvelle offensive, qu’il savait cette fois sans opposition réelle, et les Hutus radicaux organisaient l’assassinat des modérés et le massacre systématique de la population tutsie. La MINUAR, qui disposait pourtant de plus de 2 000 hommes, a écouté son courage, qui ne lui disait rien, et n’a rien fait. Pire, elle s’avérait même incapable de protéger la Première ministre Agathe Uwilingiyimana, ignoblement massacrée en même temps que dix Casques bleus belges qui avaient reçu l’ordre de déposer les armes devant la Garde présidentielle. La MINUAR ne tarderait pas recevoir l’ordre de fuir. Les soldats belges en profitaient pour déchirer leur béret bleu avant de monter dans l’avion.

Le bataillon FPR présent dans la capitale depuis le 11 avril, ne faisait pas grand chose non plus semble-t-il pour arrêter les massacres qui commençaient. La France de son côté évacuait 1 500 ressortissants européens et, plus étrangement, Agathe Habyarimana, certes veuve du président assassiné mais aussi d’une responsabilité écrasante dans le déclenchement des massacres. Ces massacres constituèrent alors une surprise non dans leur survenue mais dans leur horreur, leur ampleur et leur vitesse. À la mi-mai au moins 600 000 personnes avaient déjà été tuées.

À ma grande honte, ce génocide restait un spectacle pour le conseil de sécurité Nations-Unies que les membres permanents regardaient lâchement. Le Royaume-Uni et surtout les États-Unis, alliés objectifs de Museveni et Kagame (qui, en passant, a remplacé il y a peu le Français par l’Anglais comme langue officielle) freinaient toute intervention. C’est finalement la France qui s’y collait le 22 juin après quelques tergiversations internes. Le président Mitterrand et le général Quesnot, son chef d’état-major particulier, étaient favorables à une intervention, ainsi qu’Alain Juppé. Le Premier ministre Edouard Balladur et François Léotard ministre de la Défense, y étaient hostiles. Il fallut la certitude du caractère humanitaire de l’opération, une résolution des Nations-Unies et l’appui d’alliés africains pour obtenir l’approbation du gouvernement. Jean-Christophe Rufin était alors envoyé en ambassade discrète auprès de Kagame.

Sur le moment, je me félicitais que cette opération, quoique tardive, ait pu sauver plusieurs dizaines de milliers de personnes (mesure-t-on seulement l’énormité de cette performance, que personne n’évoque ?). Seule puissance à agir, c’était tout à l’honneur de la France. Rétrospectivement, je suis plus partagé. Avec les moyens limités, les 2 500 soldats français (soit 0,03 % de la population rwandaise) et quelques centaines de camarades africains n’ont évidemment pu empêcher des atrocités de continuer à se produire malgré tout. De l’accusation d’impuissance, il était alors facile de passer à celle de complicité. Surtout, comment concevoir de revenir en position de neutralité (qui au passage n’empêche pas de disposer de moyens puissants au cas où) dans un territoire dans lequel on avait combattu un an plus tôt. Les missions d’interposition ne fonctionnent généralement pas, elles fonctionnent encore moins lorsqu’on se retrouve entre un ancien adversaire et un ancien allié que l’on met par ailleurs sur un plan d’égalité avec peut-être cette idée absurde qu’il est encore possible de revenir à la situation précédente.

Par quelle folie pouvait-on imaginer que le FPR n’allait pas profiter de la situation pour accuser- non sans raisons- l’Élysée de vouloir sauver ses anciens amis, à commencer par Agathe Habyarimana ? Par quel aveuglement notre acharnement à soutenir le pouvoir hutu en place, quel qu’il soit, n’allait pas faire la matière de livres à succès ? Par quelle naïveté n’a-t-on pas vu qu’en intervenant, même de bonne foi et avec les meilleures intentions du monde, on en prendrait pour trente ans d’accusations, notamment chaque fois que Kagamé et le FPR commenceraient à être suspectés de quelques mauvaises actions.

J’ignore si on a continué à aider le gouvernement rwandais après le début des massacres et même après l’embargo du 19 mai. Ce qui est certain c’est que si c’est le cas cela n’a guère aidé les Hutus réfugiés au Zaïre lorsque la nouvelle armée rwandaise est venue nettoyer leurs camps, provoquant un nouvel exode et, à nouveau, la mort de centaines de milliers de Rwandais, dans l’indifférence générale cette fois. Le million de réfugiés était probablement autant de génocidaires.

Quand je pense finalement au Rwanda, j’ai honte. Pas pour les soldats qui ont exécuté leurs missions et toujours dans l’honneur, mais pour ceux qui les ont envoyés là-bas pour des raisons qu’ils n’ont jamais sérieusement expliquées. J’ai honte pour la légèreté, la naïveté, voire l’incompétence de nos dirigeants politiques dans cette affaire qui les a toujours dépassés. De Beyrouth à Sarajevo, l’ère Mitterrand a été riche en fiascos militaires, celui du Rwanda, avec des conséquences différentes, en constitua le dernier exemple. J’ai honte pour ceux qui ont lâchement fait disparaître le nom de l’opération Noroit de la liste des opérations. J’ai honte, sans être surpris, par l’inaction et la lâcheté de la force des Nations-Unies au Rwanda. J’ai honte pour les États-Unis qui ont toujours soutenu Kagame et bien fait profiter leurs multinationales du chaos sanglant de la région du Kivu. J’ai honte pour ceux qui se font une gloire sur l’accusation sur leur propre pays, sans regarder l’inaction des uns et les crimes des autres. Combien de temps les soldats français, sans aucun doute les moins concernés, seront-ils encore les seuls à subir des accusations dans ce supermarché de l’ignominie ? 

 

Que la France cède son siège à l’UE au Conseil de sécurité de l’ONU? « Stupide! », juge M. Le Drian

Que la France cède son siège à l’UE au Conseil de sécurité de l’ONU? « Stupide! », juge M. Le Drian

http://www.opex360.com/2019/03/30/que-la-france-cede-son-siege-a-lue-au-conseil-de-securite-de-lonu-stupide-juge-m-le-drian/

Peacekeeping onusien: le ver est dans le fruit

Peacekeeping onusien: le ver est dans le fruit

Par le chef de bataillon Rémi Pellaboeuf * – Cahier de la pensée mili-Terre – publié le : 08/08/2018

https://www.penseemiliterre.fr/peacekeeping-onusien-le-ver-est-dans-le-fruit_444_1013077.html

 

L’idéologie pacifiste et la culture du compromis qui sous-tendent l’esprit des opérations de maintien de la paix (OMP) de l’ONU rendent illusoire tout succès à long terme face à des acteurs déterminés. Démonstration par le Liban.

Février 2016. Les combattants du Hezbollah harcèlent les Merkavas qui progressent rapidement sur le sol gelé de la plaine de Metulla, au Sud-Liban. Simultanément à un raid aérien sur les sites nucléaires iraniens, Israël a lancé une offensive préventive (preemptiv) sur les sites de lancement du Hezbollah identifiés au Nord du Litani.

Pas un seul coup de feu n’a été tiré par les 12.000 Casques bleus malgré les règles d’engagement robustes qui avaient fait l’objet d’âpres discussions en septembre 2006. À qui la faute?

Ce scénario imaginaire de passivité de la FINUL est inscrit en filigrane dans la situation actuelle.

La France est décrédibilisée car le commandement de la FINUL n’a donné aucun ordre. Ou plutôt il n’a donné que des ordres de repli dans les enceintes des camps, s’assurant que toutes les patrouilles sont rentrées à couvert.

En 1982, lors de l’invasion israélienne, les tireurs antichars français avaient vaillamment barré la route aux Merkavas qui les avaient ignorés, se contentant de ne pas ouvrir le feu et de maintenir les soldats de l’ONU dans le carcan de leurs règles d’engagement d’alors. Depuis 1992, la France avait pourtant retenu la leçon: elle n’avait plus engagé de troupes sous la responsabilité de l’ONU depuis les prises d’otages et les sniping tragiques de Sarajevo. À juste titre, puisque la FINUL s’était montrée encore impuissante à prévenir ou modérer le conflit de 2006. Après 33 jours de guerre, la résolution 1701 du conseil de sécurité (UNSCR 1701) avait été arrachée par nos diplomates grâce à la solution acceptable du retour de l’armée libanaise au sud du Litani, jusqu’alors territoire exclusif de la milice du parti de Dieu. Les exigences françaises avaient donc été claires pour un déploiement après le conflit: un chef de mission («head of mission») et une chaîne de commandement tous deux militaires, des règles d’engagement solides assorties d’armements puissants.

Ainsi, depuis 2006 et jusqu’à ce jour, il était clair dans l’esprit des soldats français qu’il n’y avait pas d’alternative à la riposte en cas de nouvelle attaque israélienne. Ils savaient que le rapport de force défavorable en nombre d’engins serait rééquilibré par la caisse de résonance diplomatique de la communauté internationale si Tsahal tirait sur des soldats occidentaux. Bien sûr, la situation n’était pas sans risque face aux moudjahidin du Hezbollah, auréolés du titre de résistants, qui sortaient leurs armes de leurs caches pour entraver l’action de la Force et se mesurer à «l’ennemi sioniste». Mais de là à réduire la Force à observer passivement la situation se détériorer sans intervenir, il y avait plusieurs pas à franchir…

De compromis en compromission, la FINUL a involontairement renoncé à sa liberté d’action. Les raisons de ce glissement progressif sont multiples; l’une d’entre elles a cependant entraîné les autres.

Alors, à qui la faute? À la posture déséquilibrée de la Force, déployée géographiquement chez l’un des protagonistes, ce qui entraîne progressivement un glissement des perceptions? À son caractère multinational et à ses contingents aux motivations variées, alliant des professionnels du maintien de la paix peu enclins à la fermeté à des occidentaux parfois plus volontaristes? Au général commandant la FINUL, qui, malgré les efforts d’influence de son chef d’état-major français, est entré insidieusement dans une logique de sauvegarde de la tranquillité à tout prix, perdant son rôle d’arbitre? Aux hauts responsables politiques français, qui, s’ils tiennent à maintenir une présence militaire française dans la zone la plus «crisogène» de la planète, n’ont pas suffisamment affirmé leur volonté de riposte qui aurait permis de garder à la Force un caractère dissuasif et d’influencer la décision? Au haut commandement militaire français qui a oublié la raison de la présence des moyens puissants sur le théâtre et se contente d’une logique d’entraînement de ses unités mécanisées confortable à bien des égards?

Certes. Mais fondamentalement, l’ONU est la première responsable, parce qu’elle n’a pas su se départir d’un certain pacifisme idéologique sous-jacent à ses interventions pour la paix, qui l’a toujours rendue incapable d’employer justement la force quand il aurait fallu le faire.

L’origine de cette défaillance généralisée est dans l’état d’esprit et la pensée du peacekeeper, pour lequel la force n’est pas faite pour être employée. Peacekeeper est d’ailleurs une expression révélatrice qui ne contient ni le mot ni l’idée de soldat, contrairement à son impropre traduction «soldat de la paix». Pour le fonctionnaire onusien, utiliser les armes devient un échec. Leur emploi est incompatible avec le maintien de la paix, ce qui explique d’ailleurs l’organisation de ses structures de commandement dans lesquelles l’influence des militaires est amoindrie. Dans ce référentiel, les moyens de guerre puissants n’ont pas lieu d’être au Liban. L’exception consistant à avoir un chef de mission militaire n’a pas occulté cet état d‘esprit à la FINUL; peut-être d’ailleurs parce que le commandant de la Force signe un contrat de fonctionnaire onusien dont l’esprit déteint peu à peu sur lui.

Dans une saine conception des choses, la force est au service du droit. Pour la FINUL, elle peut être utilisée légitimement dans le cadre de la résolution du Conseil de sécurité. Le succès est possible à long terme, en prenant le temps et les moyens pour y parvenir, s’il est accompagné d’une réelle volonté politique de tous les acteurs, dont bien entendu les États contributeurs. Or, l’approche biaisée de l’emploi de la force annihile cette volonté. Car elle induit la recherche d’une situation calme en apparence, qui est censée donner la preuve de l’avancée de la paix comme depuis fin 2006. Les décideurs s’appliquent à faire baisser la tension suite à tout incident, avec une crainte non avouée d’utiliser les armes. Les affirmations musclées ne tiennent pas dans la durée et laissent bien souvent place à une entente au rabais et un satisfecit général donnant l’illusion que la paix avance. Le soulagement des responsables est grand quand ils n’ont pas eu à utiliser la force qu’ils menaçaient d’employer, grâce à une négociation qui les a cependant amenés insidieusement à baisser la garde, en abaissant leurs exigences pour parvenir à un compromis. La frilosité qui en découle dans les tractations avec les protagonistes risque de se transformer en démagogie à cause de l’illusion d’un progrès vers la paix sans véritable volonté des acteurs d’y parvenir. Un discours politiquement correct permet finalement de se donner bonne conscience et de masquer cette situation précaire.

À force de craindre de mener la moindre action sous prétexte de ne pas aggraver une situation à l’équilibre fragile et complexe et, finalement, de restreindre ainsi chaque jour la marge de manœuvre de la Force, la culture du compromis pour une fausse paix à tout prix glisse subrepticement vers l’inefficacité à long terme, négation de la finalité de l’OMP[1]. Les États pourvoyeurs de troupes se doivent donc d’avoir une raison politique supérieure qui donne un sens à l’action de leurs soldats qui  sont engagés, et qui pèse sur le déroulement des évènements en conformité avec la finalité du déploiement de leurs unités.

Car, malgré la mondialisation, on ne meurt toujours pas pour l’ONU. Le prochain conflit sera possible quand les protagonistes auront acquis l’intime certitude que la FINUL ne réagira pas, engluée dans son inhibition de pacifisme onusien. La paix sans la force est une utopie, l’histoire l’apprend durement à tous les rêveurs qui l’oublient par idéologie.

 

[1] Opérations de maintien de la paix 

*Officier saint-cyrien, l’auteur a notamment servi au 2ème régiment étranger d’infanterie. Dans le cadre de sa scolarité au Cours supérieur d’état-major, il a occupé la fonction d’assistant militaire du général chef d’état-major de la FINUL de juillet 2009 à février 2010.