Dominons la coalition! L’officier français face au défi du multinational

Dominons la coalition! L’officier français face au défi du multinational

Par le Chef d’escadrons Christophe de Ligniville* – CDEC / Cahier de la pensée mili-Terre –

La France engage aujourd’hui majoritairement ses forces armées dans un cadre multinational, même en Afrique. Quelle qu’en soit la forme, la coalition présente certaines caractéristiques propres qui modifient profondément la préparation et la conduite de l’action. Pour optimiser nos engagements et conserver une capacité d’influence décisive, il faut résolument s’approprier le multinational. Grâce à sa forte expérience opérationnelle, sa faculté d’adaptation éprouvée et sa culture singulière, l’officier français a de solides atouts à jouer.

«Depuis que je sais ce qu’est une coalition, j’ai beaucoup moins d’admiration pour Napoléon», aimait à dire le Maréchal Foch. Car si une caractéristique des opérations multinationales est unanimement reconnue, c’est bien leur complexité et l’énergie qu’elles requièrent de ceux qui ont la charge de les conduire. Pour autant, là où certains esprits critiques condamnent une inefficacité qui leur serait consubstantielle, on peut dégager quelques constantes et identifier les atouts dont dispose l’officier français pour «ne pas subir»[1] l’environnement dans lequel il sera amené à évoluer.

 

Le résultat d’un équilibre parfois instable entre des objectifs et des intérêts distincts

L’opération multinationale est complexe par essence. Elle s’inscrit certes dans un cadre défini, son mandat. Mais l’objectif et le cadre de l’action sont d’abord le résultat d’un équilibre parfois instable entre des objectifs et des intérêts distincts. Les parties prenantes (États, organisations ou technostructures) tiennent en effet à concilier l’action collective et la préservation de leurs intérêts propres. Cet état de fait explique l’imperfection «opérationnelle» des mandats que le commandement multinational doit mettre en œuvre. Reconnaissons qu’ils seront toujours jugés soit trop flous soit trop restrictifs – seules solutions pourtant pour recueillir le soutien de tous. Si cette caractéristique n’est pas spécifique à l’engagement multinational, elle y prend une dimension toute particulière. Au Liban, par exemple, le mandat de la FINUL est intentionnellement ambigu pour prendre en compte les réticences et les sensibilités des différents acteurs, en premier lieu les Libanais et les Israéliens. Davantage encore que dans un cadre national, une réflexion approfondie s’impose donc pour identifier l’effet militaire recherché: la seule présence d’une force internationale peut créer un effet politique, tout en étant militairement peu efficace. Connaître l’appréciation propre des pays qui constituent la coalition s’avère complémentaire pour prévoir les désaccords potentiels. Réserver du temps à cet exercice pourra ainsi limiter les interférences extérieures et les risques de blocages dans la conduite des opérations.

La chaîne de commandement est elle aussi souvent plus complexe, en tous cas toujours plus lourde en coalition. La multiplicité des échelons, les processus de validation, l’importance des aspects juridiques (règles d’engagement notamment) ou financiers, le niveau de détail requis sont autant de facteurs qui compliquent la conception et la conduite de l’engagement. En Afghanistan, par exemple, le commandant de la FIAS était subordonné à l’US CENTCOM[2] (commandant central américain), mais aussi au commandement des forces interarmées de l’OTAN de Brunssum, lui-même sous autorité du SHAPE (état-major de l’OTAN) à Mons… Ce qui suffit à expliquer les difficultés rencontrées pour influencer le processus de décision. Bien connaître l’architecture de la chaîne de commandement devient ainsi capital pour conserver sa capacité de réaction et sa liberté d’action. En parallèle, disposer d’un réseau de correspondants au sein des différentes structures facilite le suivi du processus de décision et garantit une certaine capacité d’influence au commandement. Il semble enfin utile d’adapter en permanence l’organisation de l’état-major à ce cadre particulier en veillant en particulier à la solidité de quelques fonctions clés (conseil politique, juridique ou financier) et à leur participation à l’ensemble des travaux.

Mosaïque humaine constituée dans un objectif particulier, la coalition rassemble des soldats aux références distinctes. De vraies différences voire de profondes divergences peuvent se faire jour du fait des différents héritages culturels. Certaines études sociologiques[3] ont par exemple opéré une distinction «entre les pays latins (Belgique, Espagne, France et Italie), qui manifesteraient un haut degré d’orientation hiérarchique, et les pays ABCA (Australia, Britain, Canada and America), davantage caractérisés par une certaine forme d’élitisme et d’individualisme». Certes, l’interopérabilité accrue des armées, notamment occidentales, et leurs engagements communs tendent à les uniformiser progressivement. Mais les risques d’incompréhension et de crispation demeurent et portent en eux le germe d’une progressive perte de contrôle du commandement. Connaître les particularismes de chacun, ajuster les organisations et les modes d’actions en fonction des habitudes culturelles semblent deux leviers essentiels. La nature de l’engagement peut également rendre nécessaire une approche séparative. Imposer une homogénéité culturelle au sein de chaque fonction opérationnelle permet en effet d’assurer le maintien des pratiques et des capacités propres à chaque contingent. Cette approche semble ainsi particulièrement adaptée lorsque le niveau de risque ou d’urgence est élevé.

En parallèle de cet impératif de cohésion, la disponibilité des ressources est un enjeu permanent en multinational. Le commandement n’a en effet qu’un contrôle relatif des ressources humaines, matérielles et financières qui lui sont pourtant nécessaires à l’accomplissement de la mission. D’une part le mandat de l’opération peut en fixer les limites, d’autre part leur mise à disposition découle d’un processus de génération de force qui peut faire apparaître de nouvelles contraintes pour le commandement. Outre la répartition des responsabilités entre nations, des restrictions d’emploi (caveats) peuvent être imposées à certains contingents. L’absence de contribution dans des domaines pourtant essentiels à la mission est ainsi régulièrement soulignée. C’est ainsi que dans le cadre de la mission EUTM Mali, l’UE a été amenée à externaliser l’évacuation médicale aérienne, faute de contribution nationale. Face à ces difficultés potentielles, le commandement se voit contraint de gérer la rareté au quotidien. Anticiper les besoins, identifier les contributions potentielles et adapter les modes d’action à la réalité des moyens disponibles imposent une coopération optimum entre les différentes fonctions opérationnelles (conduite, planification, logistique, finance…).

L’esprit d’amalgame

Faut-il pour autant que l’officier français obtienne un doctorat de géopolitique, de sciences des organisations et de génie logistique pour être utile et efficace en opération multinationale? Assurément non, et pour au moins trois raisons qu’il semble utile de souligner.

D’abord parce qu’il dispose de nombreux moyens pour consolider ses connaissances en amont de l’engagement. Au-delà de la seule compréhension du mandat, de nombreuses sources d’information lui permettront de comprendre le rapport de forces politique dont ce dernier résulte. De la même manière, quelques recherches ciblées lui permettront de s’approprier les spécificités de la chaîne de commandement dans laquelle il sera amené à servir[4]. Enfin, les différences culturelles qu’il lui faudra prendre en compte n’évoluent que lentement. Sa maîtrise de la langue de travail, ses précédentes expériences ainsi que la lecture d’études spécifiques finiront de l’y initier[5].

Ensuite parce que le succès de son action repose sur des qualités humaines dont il dispose déjà et qu’il lui faut surtout entretenir. Patience et endurance seront sans nul doute sollicitées; elles s’acquièrent, s’entretiennent et méritent une attention particulière dans le cadre de toute préparation opérationnelle. Sortir des sentiers battus et développer une approche réseau le surprendront peut-être, mais satisferont plus certainement encore sa soif d’entreprendre.

Plus fondamentalement encore, parce que l’officier français a, peut-être plus que d’autres, la culture de l’amalgame. Il suffit pour s’en convaincre de noter combien il en témoigne dans l’exercice quotidien du commandement. En opérations comme à l’entraînement et dans la vie courante, le chef contemporain apprend à fédérer et conduire l’action d’acteurs de plus en plus divers. Le travail interarmes, interservices ou interarmées lui est ainsi devenu coutumier. Par ailleurs, il conduit de plus en plus fréquemment une recomposition, voire plusieurs, de l’unité qu’il commande[6]. Enfin, la succession des réformes qu’il a dû s’approprier a pu mettre à l’épreuve ses capacités à expliquer, rassembler et orienter l’action collective. Sans un réel esprit d’amalgame, aucun de ces défis ne pourrait être relevé comme ils le sont aujourd’hui. 

À ceux qui croient assister à un effacement des spécificités nationales ou qui croient voir l’officier français relégué à un rôle d’exécutant qualifié, on ne peut que conseiller de s’intéresser à l’engagement multinational. «La guerre est un art simple et tout d’exécution», assurait Napoléon. Les temps ont donc changé: la coalition est par essence complexe, mais l’officier français dispose de nombreux atouts et de quelques leviers simples pour y porter haut nos trois couleurs. 

[1] Devise du Maréchal de Lattre

[2] Le United States Central Command ou CENTCOM (littéralement commandement central des États-Unis) est l’un des six commandements interarmées américains ayant une responsabilité géographique, ici le Moyen-Orient et l’Asie centrale.

[3] «Différenciation culturelle et stratégies de coopération en milieux militaires multinationaux». Delphine Resteigne, Joseph Soeters, 2010.

[4] On pourra ainsi conseiller la lecture de l’étude «Opérations et forces multinationales: des chefs français». CDEF, 2006.

[5] «Le militaire en opérations multinationales». Delphine Resteigne, 2012, ou encore l’étude «National visions of EU defence policy», GRIP 2013.

[6] On pourra lire à ce sujet «La fin du régiment?» André Thiéblemont, IFRI, 2013 

*Le Chef d’escadrons Christophe de LIGNIVILLE est saint-cyrien. Il a débuté sa carrière en 2003 au 1er régiment de hussards parachutistes, où il fut successivement chef de peloton antichar, officier adjoint puis commandant d’escadron. Avant d’intégrer l’École de guerre, il a été affecté de 2011 à 2013 comme aide de camp au cabinet du ministre de la Défense.

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Pour la première fois, les Véhicules Haute Mobilité de l’armée de Terre ont été engagés dans une opération au Mali

Pour la première fois, les Véhicules Haute Mobilité de l’armée de Terre ont été engagés dans une opération au Mali


Une expérimentation « mule » en OPEX en 2020

Une expérimentation « mule » en OPEX en 2020

 

Selon un avis de marché publié aujourd’hui par la DGA, le ministère des Armées envisage l’acquisition d’une petite série de robots terrestres « mule » en vue d’une première expérimentation sur un théâtre d’opération extérieure en 2020.

 

Un soldat estonien du détachement ESTPLA-30 déployé en appui de Barkhane montre les capacités du robot THeMIS à un militaire français (Crédit photo: Forces de défense estoniennes)

 

Ce marché de trois ans au montant indéfini prévoit l’achat de cinq robots entre la notification et la mi-2020, ainsi que les pièces détachées nécessaires pour leur fonctionnement en OPEX pour une durée de quatre à six mois. Il prévoit en outre « des prestations d’assistance et de transfert de compétences sont assurées par le titulaire » durant la phase de préparation au déploiement ». L’accord comprend par ailleurs le MCO jusqu’à la fin de la durée du marché, de même que « l’acquisition de robots supplémentaires ainsi que des prestations d’assistance en vue de nouvelles expérimentations ». Enfin, la DGA laisse manifestement la porte ouverte à d’autres prestations susceptibles d’être requises par bons de commandes.

La mule sélectionnée devra présenter une capacité d’emport de 400 kg à 800 kg afin de décharger le fantassin d’une partie de son paquetage et « de gagner en mobilité ». Il est aussi susceptible de remplir des missions logistiques classiques, tel que le ravitaillement en munitions, aliments, ou autres. La liste des exemples de scénarios présentée par la DGA se veut en effet être « non exhaustive ». Téléopérable à vue et hors de la vue, le robot devra également être tractable par certains modèles de véhicules en service au sein de l’armée de Terre et sera nativement doté de fonctions ISR.

Difficile, à l’aune de cette description succincte, de ne pas penser au robot THeMIS de l’Estonien Milrem. Déjà évalué par la STAT au travers de la variante OPTIO-X20 développée avec Nexter, le THeMIS est évalué depuis mai par le détachement estonien ESTPLA-30 déployé en appui de l’opération Barkhane.

Moins médiatisée mais prometteuse, la mule Barakuda de Shark Robotics dévoilée en avril au salon SOFINS aura elle aussi une solide carte à jouer. Nouveau venu sur ce segment, l’industriel de La Rochelle pourra compter sur une autonomie de 10 à 12 heures, une capacité d’emport d’une tonne, ainsi que sur un poids et un volume réduits pour s’imposer face au THeMIS. Réservée aux entreprises ou groupements d’entreprises démontrant une « capacité à concevoir et assembler des robots terrestres de grande taille », la phase de soumission des offres sera clôturée le 7 août prochain.

 

Des héros très discrets

Des héros très discrets

Publié par Michel Goya – La Voie de l’épée

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

Nous sommes le 14 avril 2018 à 14h, une dizaine d’obus de mortiers et de roquettes Chicom s’abat sur l’Ecole militaire. Dans la foulée, un véhicule aux couleurs de l’opération Sentinelle explose à l’entrée provoquant plusieurs blessés. Un second s’approche mais est stoppé par les tirs des soldats français. L’un d’entre eux prend l’initiative de récupérer un véhicule de l’avant blindé et barre l’entrée de l’Ecole tout en tirant à la mitrailleuse sur les agresseurs. Les attaques des véhicules suicide sont suivies d’un assaut de plusieurs groupes de combattants djihadistes équipés de fusils d’assaut et de ceintures explosives. Une quinzaine de soldats français, venus de partout se sont réunis pour combattre au corps à corps la vingtaine d’ennemis. 

Ils sont rejoints au bout de quelques minutes par une unité d’intervention qui arrive par hélicoptères NH-90 sur le Champ de Mars, seul moyen de parvenir à la zone de combat. Dans le même temps, les djihadistes lancent un nouveau véhicule suicide, à nouveau stoppé par les Français. Les djihadistes sont encerclés et finalement détruits après plusieurs heures de combat furieux au cœur de Paris. Plus d’une quinzaine sont tués, pour neuf blessés du côté français.

Ce récit ne vous rappelle rien ? Il aurait pourtant forcément attiré les médias, les photos, les témoignages, tout le monde serait au courant et on en aurait parlé pendant des jours et même des semaines sur tous les réseaux et les chaînes d’infos. Cela n’a pas été le cas, donc ceci est une fiction. 

Et bien non ! Tout cela s’est réellement passé, non pas à Paris mais à Tombouctou. Le récit plus détaillé et d’autres se trouvent ici sur le blog Mars Attaque.

Vous en avez entendu parler ? Certainement pas et pourtant quelle histoire ! Même les cuisiniers, comme dans Under Siege (Piège en haute mer), ont fait le coup de feu. Voilà un récit qui, s’il avait été rédigé en détail avec les témoignages des soldats aurait fait le bonheur de nombreuses rédactions, des réseaux sociaux, peut-être de réalisateurs ou d’écrivains…oui mais pas en France où visiblement l’institution militaire se refuse obstinément à mettre ses soldats en valeur. Le mantra du moment est « A hauteur d’hommes ! » et bien faisons-le enfin ! Arrêtons de pleurer quand on parle de « grande muette », c’est vrai, surtout quand il s’agit de mettre en avant les héros de la nation auprès de cette même nation. On attend qu’ils meurent pour cela, car là on ne peut plus les cacher. 

Armée : Forces spéciales, à haute dose et à haut risque, sur tous les points chauds

Armée : Forces spéciales, à haute dose et à haut risque, sur tous les points chauds

« La mort comme hypothèse de travail. » C’est le sous-titre d’un livre d’un ancien colonel de l’infanterie de marine et historien, Michel Goya (Sous le Feu, éditions Taillandier, 2015). « On vit avec ça, en permanence », nous rétorque un gaillard cagoulé du commando Hubert de la Marine, la reine des unités d’élite des forces spéciales de l’armée française, les nageurs de combat.

Un mois plus tôt, dans la nuit du 9 au 10 mai au Burkina Faso, deux de leurs camarades d’« Hubert », les premiers maîtres (l’équivalent d’adjudant) Cédric de Pierrepont (33 ans) et Alain Bertoncello (28 ans) sont morts lors d’une opération qui a permis la libération de quatre otages, dont deux Français. « L’état militaire exige en toutes circonstances l’esprit de sacrifice pouvant aller jusqu’au sacrifice suprême », pose dans son article 1 le statut général des militaires de 2005.

« Pas de problème pour en parler, ajoute l’officier marinier. Nous sommes un petit groupe. On vit et on s’entraîne tellement ensemble qu’on se connaît tous très bien. Nous sommes toujours en première ligne, constamment, alors, on déguste. Vous savez, on a aussi beaucoup de blessés. »

Un opérateur CTLO (contre-terrorisme et libération d’otages) du commando Jaubert de la marine nationale. PHOTO « LA VOIX »
Un opérateur CTLO (contre-terrorisme et libération d’otages) du commando Jaubert de la marine nationale. PHOTO « LA VOIX »

On rencontre à Pau ces hommes rares, rompus à l’action sur tous les théâtres d’opérations extérieures où la France est engagée. Le commandement palois des forces spéciales terre et la base du 4e régiment d’hélicoptères des forces spéciales se nomment Quartier Chef de bataillon Damien-Boiteux, du nom du pilote de Gazelle du 4e RHFS, tué le 11 janvier 2013, au premier jour de l’opération Serval au Mali. Les soldats des « FS » sont exposés. Sur les 25 morts dans la bande sahélo-saharienne depuis 2013, sept appartenaient à la Task Force Sabre des forces spéciales (28 %).

800 en opérations en permanence

Ils sont devenus indispensables, parfois suremployés malgré l’augmentation des effectifs, passés en quelques années de 3 000 à 4 000 opérateurs, dont 800 engagés en permanence. Un rapport du Sénat de 2014 explique la vogue des forces spéciales : « Elles sont parfaitement adaptées aux formes d’engagement modernes. » Face à un ennemi mobile, fugace, au faible nombre, qui utilise le terrorisme comme moyen d’action, « l’outil forces spéciales permet d’imposer son propre tempo à la guerre ».

 

À l’épreuve du feu, Michel Goya évoque « des hommes ordinaires qui peuvent faire des choses extraordinaires ». « Pour être et durer au 1er RPIMa (régiment parachutiste d’infanterie de marine), il faut que le métier devienne une passion, et très vite, sinon, vous ne tiendrez pas, nous indique un sous-officier, depuis 20 ans au fameux régiment bayonnais. Ce n’est pas un simple boulot pour gagner sa vie à la fin du mois. Parfois, on prend des risques. On sait que ça peut mal se dérouler. Alors, on passe énormément de temps à l’entraînement, de nuit, dans des conditions extrêmes. C’est ce qui nous permet de sortir du lot. »

Un chuteur du CPA10 (air), deux tireurs d’élite du 1er RPIMa (terre) et du commando de Penfentenyo (marine) utilisent les mêmes termes pour décrire leur étrange métier. Comme s’ils avaient besoin de se rassurer : « On n’est pas des cow-boys. Le Rambo n’existe pas chez nous. Au contraire, il pourrait mettre tout le monde en danger. Notre force, c’est de travailler ensemble. »

Un chuteur FL120 (12 000 pieds, soit 3 600 m) du CPA10, commando parachutiste de l’armée de l’air n°10. PHOTO « LA VOIX »
Un chuteur FL120 (12 000 pieds, soit 3 600 m) du CPA10, commando parachutiste de l’armée de l’air n°10. PHOTO « LA VOIX »

Un opérateur du 1er RPIMa concède une contrainte, une faille : « On en parle très peu à la famille. C’est difficile de partager un travail pareil, surtout quand on revient et qu’il faut se remettre à vivre normalement. »

Un opérateur du 1 er RPIMa avec un masque NRBC (nucléaire, radiologique, biologique, chimique). PHOTO « LA VOIX »
Un opérateur du 1 er RPIMa avec un masque NRBC (nucléaire, radiologique, biologique, chimique). PHOTO « LA VOIX »

« Course-poursuite à plus de 120 km/h dans les dunes »

Les opérateurs de forces spéciales sont voués à vivre dans l’anonymat, loin des médias, à garder pour eux les modalités de leurs interventions, leurs actions glorieuses comme leurs peines. Fait rare, la ministre des Armées, Florence Parly, a conté, le 13 juin à Pau, devant une bonne centaine de « FS » une opération qui s’est déroulée à Bou Djebeha, dans l’immensité du désert, à 200 km au nord de Tombouctou au Mali fin février.

La neutralisation de l’émir de Tombouctou

Façon récit épique, « à 13 h 13 zoulou, le soleil brûle le désert lorsque les hélicoptères français décollent ». Le rédacteur du discours de la ministre s’est fait plaisir mais il illustre les circonstances de la neutralisation (la mort) d’une « HVT » (High Value Target, cible de haute valeur), Djamel Okacha, alias Yahia Abou-El-Hammam, alias l’émir de Tombouctou. C’est une prise majeure pour l’opération Barkhane. L’individu était le numéro deux du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), commandé par le chef touareg Iyad Ag Ghali et affilié à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

Les drones et les hélicoptères sont en limite d’autonomie à la poursuite de pick-up. Au sol « s’engage une course-poursuite épique à plus de 120 km/h dans les dunes ». Les deux premiers véhicules se rendent après des tirs de sommation. Forcés de quitter les hélicos à sec, les commandos empruntent un des pick-up des terroristes pour en traquer un autre, celui d’El-Hammam. L’autonomie de décision et l’improvisation opérationnelles, issues de l’entraînement forcené et de la cohésion des groupes de combat, sont la marque de fabrique des forces spéciales.

Un autre commando finit par prendre le relais. Les terroristes ouvrent le feu. Ils sont neutralisés. « Un chef-d’œuvre d’opiniâtreté, d’audace et de savoir-faire qui nous vaudra l’admiration des spécialistes étrangers », décrit Florence Parly qui avoue : « Ce genre d’opérations exceptionnelles, je dois le reconnaître, est devenu le quotidien du ministère des Armées. »

Dans ce même discours inattendu, Mme  Parly évoque aussi « la neutralisation d’importantes figures de Daech, à Kirkourk et ailleurs ». Les forces spéciales sont sur tous les fronts au nom de la France, au Sahel comme au Levant, et nous n’en saurons pas plus.