Frappes en Syrie : les détails de la contribution française

Frappes en Syrie : les détails de la contribution française

T.d.L, avec A.D | Le Parisien – 14 avril 2018,

leparisien.fr/international/frappes-en-syrie-les-details-de-la-contribution-francaise-14-04-2018-7663731.php

L’Elysée a diffusé ce cliché pris dans la nuit du président français et de la ministre des Armées, ainsi qu’une bonne partie de l’Etat-major militaire, dans une salle de crise, pendant l’opération militaire. Présidence de la République.

La France a tiré douze missiles sur deux cibles, dans la région de Homs.

Macron, chef de guerre. Pour la première fois de son quinquennat, le jeune président français a du enfiler ce costume maintes fois utilisé par son prédécesseur, en faisant participer l’armée française, conjointement avec les armées américaine et britannique, à une série de frappes en Syrie.

Des frappes « circonscrites aux capacités du régime syrien permettant la production et l’emploi d’armes chimiques », selon les mots-mêmes du chef de l’Etat, qui s’est exprimé dans un communiqué pendant la nuit, alors que ses services diffusaient une photo le montrant avec Florence Parly, ministre des Armées, et plusieurs membres de l’État-major militaire dans le fameux « PC Jupiter », en pleine coordination des attaques.

Des missiles depuis la Méditerranée

Sur la centaine de missiles – selon la Russie – tirés par les trois armées, la France en a lancé douze. L’attaque s’est déroulée en deux temps. Un volet maritime d’abord, avec la mobilisation de 5 frégates multi-missions et un bâtiment de soutien. De ces frégates, sont partis trois missiles de croisière, comme on peut le voir sur cette vidéo diffusée par la ministre des armées.

VIDEO. Tir de missile depuis une frégate française

https://twitter.com/i/web/status/985051075303616512

Un raid aérien

Vingt à trente minutes plus tard, neuf autres missiles ont été lancés par des chasseurs français qui avaient décollé plusieurs heures plus tôt de «de plusieurs bases aériennes en France », selon la ministre. Ce raid aérien comprenait cinq Rafale, quatre Mirages 2000-5, deux Awacs (avions de reconnaissance) et cinq ravitailleurs.

Là encore, l’armée a diffusé une vidéo du décollage des chasseurs français.

VIDEO. Le décollage des Rafale dans la nuit

https://twitter.com/i/web/status/984984444623781888

Les frappes françaises avaient comme objectif un site de stockage d’armes et un site de production, situés tous deux dans la région de Homs.

Une attaque «coordonnée »

Comme Washington et Londres, Paris a insisté sur l’étroite collaboration qui a permis ces frappes «coordonnées ». Parlant d’une «parfaite synchronisation », la ministre des Armées Florence Parly a expliqué s’être entretenue avec ses homologues étrangers toutes les nuits de la semaine passée. Ce qui laisserait entendre que l’opération était déjà en cours de préparation depuis plusieurs jours, alors même que Donald Trump distillait des indices contradictoires sur son imminence.

Concernant la frappe en elle-même, Emmanuel Macron n’a prévenu son homologue russe Vladimir Poutine, allié d’Assad, qu’une fois l’opération lancée.

Sur le plan intérieur, Edouard Philippe avait prévenu dès vendredi soir les présidents de l’Assemblée et du Sénat.

Objectif atteint ?

« Une bonne partie de son arsenal chimique a été détruite », a déclaré Jean-Yves Le Drian sur la chaîne BFMTV. « Beaucoup a été détruit par les frappes de cette nuit », a-t-il insisté.

S’il a assuré que toute utilisation «d’armes chimiques déclencherait une «nouvelle intervention », il a assuré que la visite fin mai du président Emmanuel Macron en Russie, alliée de Damas, n’était « pas remise en cause ».

Au delà de la destruction de l’arsenal chimique syrien, l’objectif de la diplomatie française est clairement de faire le pari des frappes pour relancer le processus politique de résolution du conflit. Paris souhaite ainsi «travailler sérieusement» avec la Russie pour parvenir à « une solution politique », a souligné l’Elysée. Une proposition de dialogue bien ambitieuse au vu de la réaction de l’ambassadeur Russe à Washington ce samedi, qualifiant ces frappes d’ «insultes» au président russe.

 

Poker (sans le nucléaire) à la syrienne: Fremm, Rafale, Mirage et leur cortège de sortie cette nuit

Poker (sans le nucléaire) à la syrienne: Fremm, Rafale, Mirage et leur cortège de sortie cette nuit

Philippe Chapleau – Lignes de défense – 14 04 2018

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/

Les moyens engagés par …

La France:
– selon les premières informations dévoilées par l’Elysées et l’EMA, en mer, 3 Fremm qui ont tiré des missiles de croisière navals (MDCN), une frégate AA, une frégate SAM et un bâtiment de commandement,
– dans le ciel: deux Awacs, 5 tankers pour le ravitaillement (photo ci-dessous, armée de l’air)

et 5 Rafale pour les frappes air-sol (photo ci-dessous EMA), ainsi que 4 Mirage 2000:

12 missiles français auraient été tirés dont 9 par des Rafale lors de ce raid dont la partie aérienne a tout d’un exercice Poker.

Les Etats-Unis:
– l’US Air Force a mis en l’air des bombardiers B-1B Lancer,
– des F-16 et des F-15 ont assuré des missions de couverture aérienne
– l’USS Donald Cook (DDG-75) et un croiseur lance-missiles de la classe Ticonderoga, entre autres, ont tiré des Tomahawk.
– des drones dont un RQ-4B ont assuré des missions ISR pré et post frappes

La Grande-Bretagne:
– Londres a utilisé quatre avions de chasse Tornado GR4 de la Royal Air Force, équipés de missiles Storm Shadow. Huit missiles ont été tirés selon le MoD.

Trois cibles principales ont été visées selon le Pentagone:

Attaque chimique : La France publie un ” faisceau de preuves ” mettant en cause la responsabilité de Damas

Attaque chimique : La France publie un « faisceau de preuves » mettant en cause la responsabilité de Damas

par Laurent Lagneau – Zone militaire- Le 14-04-2018

opex360.com/2018/04/14/attaque-chimique-france-publie-faisceau-de-preuves-mettant-cause-responsabilite-de-damas/

Quelques heures après les frappes contre le programme syrien d’armes chimiques, le ministère des Armées a publié une « évaluation nationale » [.pdf] concernant les faits ayant eu lieu à Douma [Ghouta orientale], le 7 avril dernier.

Ce document, qui compile des « analyses techniques d’informations de source ouverte et de renseignements déclassifiés obtenus par les services français », réunit donc des élements qui constituent un « faisceau de preuves suffisant pour mettre en cause la responsabilité » de Damas dans les attaques chimiques ayant visé cette localité, alors sous contrôle du groupe rebelle Jaych al-Islam.

Dans un premier temps, cette évaluation nationale établit la chronologie des faits. « Dans le contexte d’une reprise de l’offensive militaire du régime syrien et d’une forte activité aérienne dans la ville de Douma, dans la Ghouta orientale, deux nouveaux cas de recours à
des substances toxiques ont fait l’objet d’une communication spontanée de la société civile et des médias locaux et internationaux à partir du 7 avril en fin d’après-midi », y lit-on.

« Un afflux massif (au minimum une centaine de personnes) de patients présentant des symptômes d’exposition à un agent chimique dans les centres de soin de la Ghouta orientale a été constaté et documenté en début de soirée. Au total, plusieurs dizaines de personnes, au moins quarante selon plusieurs sources, seraient mortes d’une exposition à une substance chimique », poursuit le document.

À partir de ce moment, les services français ont analysé les témoignages, les photographies et les vidéos diffusés « spontanément » sur les sites spécialisés, la presse et les réseaux sociaux.

Le texte mentionne également de « témoignages obtenus par les services ».

Ainsi, l’analyse des vidéos et des images en question a « permis de conclure avec un haut degré de confiance que la grande majorité est de facture récente et ne relève pas d’une fabrication. » En outre, la « nature spontanée de la mise en circulation des images sur l’ensemble des réseaux sociaux confirme qu’il ne s’agit pas d’un montage vidéo ou d’images recyclées. » Enfin, poursuit le document, « une partie des entités ayant publié ces informations est reconnue comme habituellement fiable. »

Qui plus est, estiment les analystes, « une manipulation des images diffusées massivement à partir du samedi 7 avril n’est pas crédible, dans la mesure notamment où les groupes présents dans la Ghouta n’ont pas les moyens de mener une manœuvre de communication d’une telle ampleur. »

Toujours au sujet des images, l’évaluation nationale affirme qu’ “ aucune mort par effet mécanique n’est visible » et que l’ensemble des symptômes constatés est « caractéristique d’une attaque par armes chimiques, notamment par des agents suffocants et par des agents organophosphorés ou de l’acide cyanhydrique. »

Reste à savoir pourquoi le régime syrien a lancé une telle attaque chimique. Pour y répondre, le document rappelle que le tactique des forces syriennes consiste à séparer les différents groupes rebelles alors présents dans la Ghouta orientale afin de « concentrer l’effort et d’obtenir des accords de reddition négociés ».

Cette tactique a ainsi fonctionné avec Ahrar al-Cham et Faïlaq al-Rahmane puisque ces deux groupes ont conclu des accords ayant abouti à leur évacuation. « Dans cette première phase, la stratégie politique et militaire du régime syrien a consisté à alterner actions militaires offensives indiscriminées contre les populations locales, avec possible usage de chlore, et pause opérationnelle permettant des négociations », rappelle l’évaluation nationale française.

Seulement, les discussions avec Jaysh al-Islam n’ont pas été concluantes, 4.500 à 5.000 de ses combattants, localisés essentiellement à Douma, ayant refusé tout accord. « Dès lors, à compter du 6 avril, le régime syrien, appuyé par les forces russes, a repris ses bombardements intensifs sur la localité, mettant fin à une pause opérationnelle, tant terrestre qu’aérienne, constatée depuis le lancement des négociations mi-mars. C’est dans ce contexte que sont intervenues les frappes chimiques analysées ici », explique le document.

Pour ce dernier, l’usage d’armes chimiques par les forces syriennes fait « sens », tant au nivau tactique que stratégique.

Tactiquement, cela permet de déloger les rebelles « abrités dans des habitations afin d’engager le combat urbain dans les conditions les plus avantageuses pour le régime. Et à ce titre, il constitue un « accélérateur de conquête et un démultiplicateur d’effet visant à faire tomber au plus vite le dernier bastion des groupes armés. »

Stratégiquement, le recours à des armes chimiques, « notamment au chlore, documentée depuis le début 2018 dans la Ghouta orientale », rappelle l’évaluation nationale, vise à « punir les populations civiles présentes dans les zones tenues par des combattants opposés au régime » et à « provoquer sur elles un effet de terreur et de panique incitant à la reddition. » Et le document d’ajouter : « Alors que la guerre n’est pas terminée pour le régime, il s’agit, par des frappes indiscriminées, de démontrer que toute résistance est inutile et de préparer la réduction des dernières poches. »

Par ailleurs, les services français estiment que la Syrie n’a pas déclaré l’intégralité de son arsenal chimique et de ses capacités en la matière, contrairement à l’engagement qu’elle avait pris au moment de son adhésion à la Convention internationale d’interdiction des armes chimiques.

« La Syrie a ainsi omis de déclarer un grand nombre d’activités du Centre syrien d’études et de recherches scientifiques (CERS). Elle n’a accepté que récemment la déclaration de certaines activités du CERS au titre de la Convention, sans pour autant déclarer l’intégralité de ce centre. Elle a également initialement omis de déclarer les sites de Barzeh et Jemrayah qui ne l’ont finalement été qu’en 2018 », précise le document.

Enfin, cette évaluation nationale, qui revient sur l’attaque de Khan Cheikhoun (4 avril 2017), affirme que les services français soupçonne l’usage, par le régime syrien, de gaz toxiques dans au moins 11 autres cas depuis un an. « On notera dans ce contexte une recrudescence notable des cas d’emploi après le non renouvellement du mandat du mécanisme d’enquête conjoint OIAC-ONU (JIM) en novembre 2017, en raison du véto de la Russie au CSNU », y est-il souligné.

 

 

 

 

Une liste de 2.626 noms de policiers du renseignement intérieur tombée dans les mains d’une personne fichée S

Une liste de 2.626 noms de policiers du renseignement intérieur tombée dans les mains d’une personne fichée S

par Laurent Lagneau – Zone militaire – Le 11-04-2018

http://www.opex360.com/2018/04/11/liste-de-2-626-noms-de-policiers-renseignement-interieur-tombee-mains-dune-personne-fichee-s/

Le 13 juin 2016, à Magnanville (78), Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, un couple de fonctionnaires de police, furent assassinés devant leur jeune enfant par Larossi Abballa, un jihadiste ayant fait allégeance à l’État islamique (EI ou Daesh). Ce dernier fut tué lors de l’intervention du RAID et de la BRI. Pour les enquêteurs, il s’agissait alors de savoir comment le terroriste avait choisi ses victimes et s’il faisait partie ou non d’une organisation plus large.

Lors des investigations, une empreinte génétique n’appartenant pas à Abballa fut trouvée sur le socle de l’ordinateur portable des victimes. Ce qui motiva, en décembre 2017, l’arrestation et la mise en examen pour « association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste » d’un certain Mohamed Lamine A., dont l’ADN correspondait à la trace en question.

Le 9 avril l’enquête a connu un nouveau rebondissement avec la mise en garde à vue de six autres personnes. Parmi elles, l’on trouve un délinquant de droit commun, un homme fiché S ainsi qu’une policière de 48 ans, ancienne responsable départementale du syndicat Alliance 78, son fils de 26 ans, lequel montrerait des signes de radicalisation, sa fille de 30 ans, et Mina S., une amie de cette dernière, déjà incarcérée à Fleury-Merogis après avoir été mise en examen en octobre dans le cadre d’une autre affaire liée à la mouvance jihadiste.

Selon une information révélée par l’hebdomadaire Le Point et franceinfos, confirmée par la suite, les enquêteurs ont trouvé chez Mina S. une clé USB ayant contenu une liste de 2.626 noms et matricules de policiers du renseignement intérieur (ceux de Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider n’y figuraient pas).

Cette liste avait été établie en 2008, au moment de la création de la Direction de centrale du renseignement intérieure (DCRI), fruit de la fusion entre les Renseignements généraux (RG) et la Direction de la surveillance du territoire (DST).

Comment a-t-elle pu se retrouver entre les mains d’une personne appartenant à la mouvance jihadiste? C’est ce que cherchent à comprendre les enquêteurs. Mais une piste se dessine.

En effet, à la demande de sa fille, Mina S., par ailleurs soeur du « fichier S » interpellé lundi, a été hebergée, pendant un temps chez la policière placée en garde à vue. À l’époque où elle était responsable syndicale, cette dernière a ainsi pu avoir accès au document en question, comme le veut d’ailleurs la loi. En effet, comme l’a expliqué le criminologue Alain Bauer sur les ondes de RTL, quand deux services fusionnent, comme cela a été le cas de la DST et des RG, la liste des personnels concernés est transmises aux partenaires sociaux, afin de leur permettre de défendre au mieux leurs intérêts.

D’après Le Point, la liste avait été effacée de la clé USB trouvée par les enquêteurs au domicile de Mina S. Mais c’est en restaurant les données qu’elle contenait qu’ils ont fait cette découverte.

Quoi qu’il en soit, la garde à vue a été prolongée pour cinq des six personnes interrogées par la sous-direction antiterroriste (Sdat) de la police judiciaire (le délinquant a été a priori remis en liberté le 10 avril au soir). Selon l’AFP, les enquêteurs cherchent à savoir si Mina B. a effectivement consulté cette liste des agents de l’ex-DCRI (devenue DGSI).

Cette affaire n’est pas sans rappeler deux autres ayant récemment concerné la gendarmerie. En 2014, une gendarme adjointe volontaire du peloton autoroutier de Saint-Maximin/La-Sainte-Baume, radicalisée, avait été condamnée par le tribunal correctionnel de Draguignan pour la consultation illicite des fichiers confidentiels. Un an plus tard, une autre femme gendarme travaillant au fort de Rosny-sous-Bois avait été révoquée en raison de sa relation avec un complice d’Amédy Coulibaly, l’auteur de l’attaque de l’Hyper Casher.

 

 

 

 

David Martinon : ” Le monde est en état de cyberguerre froide permanente “

David Martinon : « Le monde est en état de cyberguerre froide permanente »

Depuis 5 ans, il est la vigie de l’Hexagone dans le cyberespace. David Martinon, ambassadeur de France en charge du digital, tire la sonnette d’alarme.

Par Baudouin Eschapasse – Le Point.fr  – Publié le 02/04/2018

lepoint.fr/high-tech-internet/david-martinon-le-monde-est-en-etat-de-cyberguerre-froide-permanente-02-04-2018-2207326_47.php

Cybersoldats chinois à Chongqing (Chine). Photo d’illustration © Gao xiaowen / Imaginechina/ Gao xiaowen

Ambassadeur pour le numérique depuis 2013, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy attire depuis longtemps l’attention des plus hautes autorités de l’État sur les dangers que constitue la multiplication des cyberattaques et la véritable montée des tensions dans le monde virtuel. Les accrochages entre puissances militaires sur la Toile mondiale peuvent avoir des suites dans le monde réel. L’affrontement des blocs sur le Web s’apparente, selon lui, à un état de « cyberguerre ». À ce titre, il milite pour que le dialogue diplomatique prévienne toute escalade.

Le Point : Après avoir été consul général de France en Californie de 2008 à 2012, vous occupez depuis 2013 un poste diplomatique méconnu : celui de cyber-ambassadeur. En quoi consiste le job ?

David Martinon, 46 ans, est ambassadeur de France pour le numérique – © DR

David Martinon : Ma fonction a évolué. Je dis souvent que l’intitulé de mon poste a rétréci à mesure que mes responsabilités croissaient. Au départ, j’avais été nommé représentant spécial de la France pour les négociations internationales concernant la société de l’information et le développement du numérique. C’était il y a cinq ans. Ma mission était centrée sur les débats de gouvernance internationale de l’Internet, et notamment la réforme de l’Icann… En octobre 2015, le ministre des Affaires étrangères, alors Laurent Fabius, m’a nommé ambassadeur pour la cyberdiplomatie et l’économie numérique avec pour lettre de mission de coordonner l’ensemble des sujets Internet et cyber, et donc notamment les négociations internationales sur la cybersécurité. Depuis novembre 2017, j’ai été nommé en conseil des ministres ambassadeur pour le numérique, avec la mission d’engager un dialogue direct avec les grandes entreprises du numérique pour mieux lutter contre l’utilisation d’Internet à des fins terroristes. J’ai depuis été également chargé d’élargir ce dialogue aux contenus illicites et en particulier aux contenus haineux. Pour autant, je continue de représenter notre pays dans les négociations internationales sur la cybersécurité, la gouvernance de l’Internet et des réseaux. J’interviens également en soutien à l’exportation des savoir-faire des entreprises françaises, spécialisées dans le numérique.

Les incidents se sont multipliés depuis un an sur le Web. Pensez-vous que ces cyber-incidents mettent en danger la paix mondiale  ?

L’année qui vient de s’écouler a montré que les enjeux de cybersécurité pouvaient avoir des implications graves dans le monde réel. Nous avons basculé dans une nouvelle ère. Le monde est en état de « cyberguerre froide » permanente. Le Net est devenu un espace de conflit et de crise. Or, nous pensons désormais que des affrontements cyber pourraient déboucher sur un vrai conflit d’ampleur internationale entre grandes puissances. La France a un rôle à jouer pour éviter l’escalade.

Votre mission ne consiste pas seulement à éviter une troisième guerre mondiale, rassurez-nous.

Mon champ d’intervention englobe effectivement des thématiques diverses, de la préservation de la liberté d’expression sur Internet à la protection de la propriété intellectuelle dans le domaine digital.

Vos interlocuteurs ne sont donc pas seulement des acteurs étatiques…

Je dialogue avec des homologues étrangers, mais aussi des représentants d’organisations internationales ou d’organisations de droit privé. Nous avons ainsi conduit des échanges fructueux entre 2013 et 2017 avec le groupe d’experts de l’ONU sur la question du droit applicable dans le cyberespace. Mais je suis aussi amené à discuter avec des acteurs privés, au sein d’enceintes diverses, tel le Global Internet Forum to Counter Terrorism, pour ne prendre qu’un exemple, ou en direct.

Nous ne voulons pas qu’Internet se transforme en zone de non-droit où chaque acteur privé se ferait justice soi-même

Vous discutez aussi avec les Gafam, comme on désigne les géants du Net que sont Google, Amazon, Facebook, Apple ou Microsoft ?

Bien entendu. Ces grands groupes comptent parmi nos interlocuteurs. Mais nous nous adressons aussi à des opérateurs de plus petite taille, dont le rôle peut être crucial dans la régulation du Net.

Que leur demandez-vous ?

Nos discussions portent essentiellement sur la mise en place de dispositifs permettant d’empêcher la prolifération de contenus faisant l’apologie du terrorisme et, plus généralement, de la haine. Je commence à parler avec eux de prévention en matière de diffusion de « fake news ».

Et ces échanges sont fructueux ?

Cela dépend des interlocuteurs.

Le compte Twitter du cyber-ambassadeur lui offre l’opportunité d’apostropher les patrons des GAFAM. Ici: Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook.© DR

En février dernier, lors de la présentation de la revue stratégique de cyberdéfense, vous manifestiez votre déception après l’échec des discussions multilatérales conduites sous l’égide de l’ONU. Qu’en est-il ?

Un consensus se dessinait, en 2013, au sein du groupe d’experts gouvernementaux de l’ONU chargé d’établir les normes de comportement applicables dans le monde virtuel. Tout le monde était alors d’accord pour affirmer la pleine applicabilité de la charte des Nations unies dans le cyberespace. En 2015, de nouvelles normes de comportement avaient été évoquées, mais le dernier round de négociations, l’été dernier, n’a pas permis d’aller plus loin. Il n’empêche que d’autres discussions avancent. Notamment concernant la négociation d’un protocole additionnel à la Convention de Budapest qui doit permettre une meilleure coopération judiciaire entre États. Ces questions sont sensibles, car elles mettent en jeu la souveraineté des États.

Où en est-on de la coopération franco-américaine à ce sujet ?

L’adoption du « Cloud Act » par le Congrès américain, fin mars, ouvre une séquence nouvelle. Ce texte, signé par le président Trump, offre désormais un cadre légal au transfert à des juges et des enquêteurs d’États étrangers d’éléments de preuves numériques comme des e-mails, des documents et communications électroniques localisés dans les serveurs de sociétés américaines. Ce « Cloud Act » (« Cloud » signifiant ici « clarifying lawful overseas use of data act ») devient une alternative au processus de partage d’informations qui avait lieu dans le cadre de l’entraide judiciaire internationale, via les accords de coopération judiciaire internationale (les MLAT, pour “mutual legal assistance treaty”). Si l’on veut être positif, ce texte peut faciliter grandement la coopération entre Washington et Paris. Mais il pose également des questions juridiques si l’on veut assurer la protection des internautes. J’ajouterai cependant que nous conduisons ce travail avec de nombreux partenaires et pas seulement les États-Unis. Nous travaillons main dans la main avec les Britanniques dans le domaine de la prévention des actes terroristes.

La doctrine militaire française est désormais claire. Le ministère des Armées l’a réaffirmée à plusieurs reprises. La France se réserve le droit de riposter militairement en cas d’agression numérique d’ampleur. Quel rôle avez-vous joué dans cette évolution ?

Sur ce sujet, les dialogues stratégiques cyber que je mène avec nos partenaires les plus importants (États-Unis, Japon, Chine, Brésil, Inde, Allemagne, Royaume-Uni) nous ont permis de compléter notre compréhension des stratégies et des postures de chacun dans le champ « cyber ». Dans la mesure où plusieurs États ont affirmé clairement envisager des contre-mesures militaires en cas de cyberattaque, il était normal que la France fasse de même.

Pour autant, vous êtes hostile au « Hack Back », c’est-à-dire à la possibilité pour un particulier ou une entreprise de riposter à une attaque ou une intrusion numérique ?

La loi et la doctrine françaises sont claires. Nous ne voulons pas qu’Internet se transforme en zone de non-droit où chaque acteur privé se ferait justice soi-même. Nous ne voulons pas que la Toile mondiale vire au Far West.

La difficulté d’attribution des attaques, le recours à des équipes de mercenaires posent quand même problème…

Raison de plus pour lutter contre la prolifération des cyberarmes et pour mieux définir le rôle et la responsabilité des acteurs privés et publics. Dans les westerns, vous avez peut-être déjà vu un shérif accrocher une étoile à la veste d’un citoyen au moment où il lui demande de l’aider à arrêter des voleurs de chevaux ou de bétail. Ce dispositif légal qui avait cours à la fin du XIXe siècle aux États-Unis et qu’on désigne sous le nom de « deputization » est une idée, parmi d’autres, qui peut nourrir la réflexion sur de nouveaux partenariats public-privé.