Comment réduire la cohésion nationale avec le SNU

Comment réduire la cohésion nationale avec le SNU

 

Par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 19 juin 2019

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

 

Version courte et réactualisé de En avant doute ! publié ici en juin 2018  et disponible également sur lefigaro.fr

Ça y est, c’est parti, le nouveau Service national universel (SNU) est lancé. Il comprendra donc deux phases.  La première consistera, selon le jargon officiel «en une occasion de vie collective permettant à chaque jeune de créer des liens nouveaux, d’apprendre une façon neuve de vivre en commun, et de développer sa culture d’engagement pour affermir sa place et son rôle au sein de la société». En clair, il s’agit d’un internat de deux semaines vers l’âge de 16 ans, suivi quelques mois  plus tard d’un projet de groupe de deux semaines également. Dans une deuxième phase, chaque jeune sera encouragé à poursuivre volontairement une période d’engagement d’au moins trois mois, dans un service public ou un organisme d’intérêt public.

Revenons sur la première phase. La ministre des Armées (pourquoi elle au fait ?) l’a décrite l’an dernier comme «Une période, où les jeunes vivront ensemble, apprendront à se connaître, se comprendre, s’apprécier, quelles que soient leurs origines, leurs croyances ou leurs orientations. Ce sera utile pour notre jeunesse». Cela ne vous rappelle rien ?

Edmont Cottinet a créé la première colonie de vacances en 1880. Dans son esprit, ce centre collectif au grand air était destiné à l’autonomisation des enfants et surtout à l’apprentissage du vivre-ensemble (ou parlait alors de fraternité). Cette idée a très vite été reprise par différentes communautés religieuses, politiques ou même des entreprises, jusqu’à toucher des millions d’enfants dans les années 1950, puis de décliner en même temps que tous les groupes qui avaient des projets de société.

Voici donc en 2019 qu’après avoir annoncé un service national obligatoire de plusieurs mois (avec une formation militaire) pour les jeunes adultes, on a abouti à des colonies de vacances pour adolescents organisés par L’État. Pourquoi pas, mais commençons par admettre qu’il ne peut s’agir là d’un service national, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas de service rendu à la nation. Les différentes formes de services, dont le militaire, consistaient, après une formation initiale à un « retour sur investissement » de quelques mois, voire de plusieurs années dans le cadre des réserves. Que cela ait pu constituer une « occasion de vivre ensemble » et contribuer à la formation de la citoyenneté n’était qu’un effet induit de l’affaire, non son objet premier. 

Ajoutons qu’à l’agonie du service national dans les années 1990, en même temps que celle des colonies de vacances, le quart seulement d’une classe d’âge effectuait sa composante militaire. Les filles, sauf de rares volontaires, étaient exemptées et les fils des milieux aisés disposaient de nombreux biais pour y surseoir ou effectuer un service dans des conditions plus confortables. Les bienfaits du « vivre ensemble » apparaissaient alors donc plutôt comme un impôt supplémentaire imposé aux garçons de la « France d’en bas ». On notera au passage que tous les actuels promoteurs et défenseurs des vertus du SNU, hommes et femmes et le président de la République en premier lieu, auraient pu effectuer en leur temps le service national s’ils l’avaient voulu. Aucun ne l’a alors jugé digne de lui.

Le SNU n’apporte pas grand-chose à la nation dans sa phase obligatoire. La réunion « obligatoire et universelle » de mineurs à des fins d’apprentissage, que ce soit dans un collège ou en plein air, n’est pas un service, mais un projet éducatif, ce qui relève donc pleinement du ministère de l’Éducation nationale (et en aucun par exemple des militaires ou alors pourquoi pas des juges, des gardiens de prison, des préfets, des policiers, des chargés de mission de l’Élysée, etc.).

On cherche ensuite ce qui, durant ces quinze jours de vie collective, ce qui ne pourrait être appris au Lycée. On ne trouve que deux choses. La Marseillaise, le respect au drapeau et l’uniforme d’abord, non que cela soit techniquement impossible de le faire au lycée, mais on comprend bien que cela y traumatiserait une partie du corps enseignant, pas seulement lui d’ailleurs. 

Au-delà de cette innovation, qui sera toujours subtilement discutée sur les réseaux sociaux, le cœur du projet de société est de faire dormir dans un dortoir et hors de chez eux des adolescents pendant quatorze jours. On est loin de la « levée en masse » de 1793 et il faudra quand même expliquer un minimum scientifiquement, par quel processus on ressoudera la nation avec ce qui est plutôt un « coucher en masse ». Ce qui pouvait créer de la cohésion dans un régiment d’appelés, ce n’était pas le dortoir, mais les épreuves, les marches, les entraînements, le froid, bref des choses difficiles à faire ensemble pendant des mois. Il y a peu de chances que l’on mette les futures classes de jeunes à l’épreuve et c’est tant mieux. Passons rapidement sur le projet découverte de deux semaines qui suivra ce petit internat, guère différent des stages qui peuvent exister.

Si on ne voit pas très bien ce que tout cela apportera de nouveau, on voit bien en revanche ce que cela affaiblira, car tout cela sera très cher. Il est question d’un budget annuel de 1,5 milliard d’euros pour la phase obligatoire du SNU, sans compter les dépenses d’infrastructure initiales. Et cet argent sera forcément ponctionné quelque part, soit dans la poche des contribuables, soit dans les autres ministères. Comme cette dernière hypothèse est la plus probable, on peut déjà annoncer que les services publics verront leurs moyens réduits par le SNU. On peut imaginer aussi que le bilan « cohésion sociale » ne sorte pas en positif de cet arbitrage.

Le service national universel pouvait être un vrai projet ambitieux et un vrai projet de société, mais en réalité, il n’y avait sans doute que deux voies cohérentes. La première était le retour à une forme de service national élargi à l’ensemble du service public. Cela supposait de surmonter l’interdiction juridique du travail forcé pour les adultes et bien sûr de traquer les inévitables resquilleurs, condition sine qua non de la justice de ce service. L’effort était considérable, mais on peut imaginer qu’un renfort de 800 000 jeunes aurait pu être utile à des services publics en grande difficulté.

La seconde consistait à s’appuyer sur l’existant. On fera remarquer combien la définition de la troisième phase du SNU : «Un engagement de trois mois au moins, exclusivement volontaire, dans nos armées, nos forces de police, chez nos pompiers, nos gendarmes, dans des collectivités ou encore dans les associations» ressemble étrangement à celle du Service civique un peu élargie. Or, chaque contrat, rémunéré, de Service civique de 6 à 12 mois coûte moins du double de ce que coûteront les quinze jours d’internat de chaque jeune « rassemblée ». On peut concevoir que le premier investissement public serait incomparablement plus utile et rentable pour l’individu et la nation que le second. On pourrait évoquer aussi bien sûr les autres serviteurs volontaires, comme les pompiers ou les réservistes aux ministères des Armées ou de l’Intérieur, et imaginer ce que l’on pourrait y faire avec 1,5 milliard d’euros;

Au final, on ne pouvait pas s’appuyer sur l’existant, car il fallait concrétiser à tout prix un engagement de campagne et on a reculé devant l’ampleur de l’œuvre qui aurait été nécessaire pour revenir à un vrai Service national. On a donc préféré accoucher d’une très coûteuse souris qui sera très vite chassée de tous les côtés.

Dossier de presse – Service national universel – Phase de cohésion (16 au 28 juin 2019)

Dossier de presse – Service national universel – Phase de cohésion (16 au 28 juin 2019)

Édito du ministre

Le dimanche 16 juin aura lieu le lancement de la phase « pilote » du Service National Universel avec l’arrivée des 2 000 premiers volontaires appelés dans les 13 départements retenus pour cette phase.

Après plusieurs mois de travail nous sommes prêts pour que cette quinzaine inédite soit un succès !

Je ressens depuis plusieurs semaines une véritable impatience de la part des jeunes, mais aussi des encadrants, tous très enthousiastes à l’idée de vivre cette expérience unique.

Les chefs de centre et les cadres de compagnie ont été formés, respectivement à Brétigny-sur-Orge et à Saint-Cyr Coëtquidan. J’ai eu l’occasion de me rendre sur chacune des sessions de formation, pour rencontrer les encadrants, et veiller à la qualité de leur formation. J’ai pu ainsi mesurer le degré d’implication de nos équipes pendant ces journées. Je n’ai pas la moindre inquiétude concernant la mise en place du Service National Universel.

Durant ces journées de formation j’ai pu constater que tous les encadrants, qui proviennent d’horizons professionnels différents (monde militaire, éducation nationale et éducation populaire), se sentent liés par une véritable « culture SNU ».

Pour cette phase pilote, plus de 4 000 jeunes se sont portés volontaires, preuve d’un engouement et d’une adhésion totale aux principes et valeurs du SNU. Les 2 000 jeunes volontaires sélectionnés seront répartis par cohortes de 150 volontaires en moyenne dans les 14 centres que l’on retrouvera sur l’ensemble des 13 départements pilotes. Dans tous les centres, des jeunes issus des 12 autres départements se côtoieront.

Ces jeunes sont représentatifs de la diversité de notre jeunesse (lycéens en seconde générale, seconde professionnelle, en lycée agricole, en CAP, décrocheurs, 50 jeunes en situation de handicap, mais aussi jeunes urbains et jeunes ruraux). À cet égard, je tiens d’ailleurs à souligner le travail de nos équipes qui ont fait de l’impératif de mixité sociale et territoriale une réalité.

Enfin, cette phase préfiguratrice sera suivie d’un bilan et d’une évaluation pilotée par les services de l’Institut National de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP) afin d’ajuster le dispositif en vue de sa généralisation en 2020. Le SNU concernera alors l’ensemble des départements et sera ouvert à 40 000 appelés.

Gabriel Attal

Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse

Lire et télécharger le dossier de presse : Dossier de presse – Service national universel – Phase de cohesion

L’attractivité des Armées minée par la croissance économique

L’attractivité des Armées minée par la croissance économique

(Crédit: I. Helies/armée de Terre)


« Engagez-vous, rengagez-vous qu’ils disaient… ». Le phénomène n’est pas neuf, le ministère des Armées éprouve depuis longtemps des difficultés à recruter et à fidéliser ses troupes. La croissance économique tend néanmoins à l’aggraver, forçant les Armées à redoubler d’inventivité pour se mesurer au secteur privé.L’équation se répète au gré des crises et accalmies financières: lorsque l’activité économique s’améliore, l’attractivité des carrières proposées dans la fonction publique s’érode, et vice versa. La période de contraction successive à la crise de 2008 a aujourd’hui laissé la place à une reprise dont les Armées ne profitent que trop peu. « Dans un environnement macroéconomique où la situation globale de l’emploi s’est améliorée dès l’année 2018, la tension sur les départs n’en a été que plus forte », alertait la ministre des Armées Florence Parly, la semaine passée en commission des Finances de l’Assemblée nationale. Et ce n’est pas près de s’améliorer car, selon les chiffres de l’Insse, la croissance économique s’est élevée à 1,7% en 2018 et devrait se maintenir en 2019. Rémunération élevées et conditions d’engagement avantageuses promises par les acteurs privés ont tôt fait d’étouffer dans l’oeuf l’éveil d’une vocation militaire, voire d’accentuer les départs.

La disette est telle qu’en 2018, la sous-exécution du titre 2 (dépenses de personnel) aura atteint près de 214M€, réalloués au financement des OPEX et OPINT. En d’autres termes, les départs tels qu’ils étaient prévus dans la LFI se sont avérés beaucoup plus importants que lors des prévisions. « En gros, il y a eu 4000 départs de plus que la Loi de finances initiale l’avait imaginé dans le schéma d’emploi qui sous-tendait le budget », explique la ministre des Armées. Dans ces départs supplémentaires, près de la moitié correspondent aux sous-officiers, « catégorie essentielle pour le bon fonctionnement de nos forces ». « Ces sous-officiers n’ont eu aucunes difficultés à répondre aux sirènes d’un certain nombre d’employeurs parce que les employeurs sont ravis de pouvoir trouver une main d’œuvre, si je puis dire, extrêmement formée », regrette-t-elle.

Alors oui, « la machine à recruter tourne à plein régime », rappelle la ministre des Armées, permettant de limiter le déficit à 583 ETP au 1er janvier 2019. Mais la situation reste des plus précaires dans quelques fonctions très spécialisées, tels que le cyber, le renseignement, les techniciens et mécaniciens. Attirer le chaland est d’autant plus compliqué pour ces deux dernières fonctions que le ministère doit désormais s’accommoder d’une BITD français elle-même appelée à engager massivement dans les mois et années à venir afin de répondre aux exigences de la LPM et à la bonne santé du marché export. « C’est une mauvaise nouvelle pour nos Armées parce que à court, moyen et long terme, si tout cela devait se reproduire, alors cela nous poserait une question d’attractivité », résume-t-elle.

 

Force de frappe, rémunérations et plan famille

Afin d’inverser la tendance, les Armées se sont dotées d’un plan d’attaque et d’une « force de frappe », une équipe entièrement dédiée à la compréhension des phénomènes précités. Dans l’immédiat, l’une des deux priorités sera de déterminer « ce que pouvons-nous faire pour réguler les départs ? ».

L’hôtel de Brienne planche premièrement sur l’amélioration de la dimension indemnitaire et de la flexibilité contractuelle. Par exemple, les spécialités soumises à de fortes tensions profitent depuis peu de la mise en place de primes de lien au service. Leur montant est variable et tient compte de « la loi du marché ». Son ampleur dépendra donc de l’offre et de la demande d’une spécialité précise. Dans des fonctions extrêmement critiques, le ministère des Armées prévoit l’allocation d’incitant financiers pouvant aller jusqu’à 25 000€ « afin d’essayer de les retenir au sein de l’institution militaire ». Les premiers effets de cette mesure ne sont pas attendus avant le deuxième semestre de cette année. D’autres procédures d’indemnisation devraient apparaître au fur et à mesure de l’implémentation de la LPM, dans le cadre d’une nouvelle politique de rémunération qui n’a pas encore été mise en oeuvre. « On y travaille », confirme Parly.

Autre mesure attendue: le renouvellement et l’adaptation des contrats. De fait, le ministère des Armées explore des pistes afin de proposer un engagement tenant aussi compte des projets que les militaires seraient susceptibles d’envisager à la suite de leur premier contrat. À cela s’ajoutent des mécanismes censés faciliter l’entrée dans la carrière pour un certain nombre de militaires contractuels, de même que la réforme du dispositif de retraite, source d’incertitude pour les militaires.

Selon Parly, la réponse résidera également dans les mesures promises par le plan famille, lancé en octobre 2017. Volet humain de la LPM 2019-2025, ce plan a vécu en 2018 une première année complète de mise en œuvre. Près de 80% des 46 mesures prévues ont connu des réalisations concrètes, tels que le Wifi gratuit en garnison, le portail e-social des Armées inauguré le 20 juin 2018 et l’installation des trois premières cellules d’information d’accueil des familles dans les bases de Nancy, Brest et Mourmelon. Et s’il fallait établir un palmarès des dispositifs ayant rencontré le plus grand succès: « le Wifi gratuit remporterait le concours haut la main ». Près de 108 000 « lits » en ont été équipés en 2018, et 137 000 d’ici 2020.

Nativement évolutif, le plan famille devrait prochainement connaître certains ajustements. Fin mars 2019, le ministère des Armées a ainsi lancé un appel à idées auprès de l’ensemble de la communauté militaire afin d’identifier les réagencements qui pourraient s’avérer nécessaires. L’objectif étant que chaque unité, chaque régiment, chaque base puisse bénéficier cette année d’un projet d’amélioration des conditions de vie relativement personnalisé. Les processus décisionnels devront pour cela s’approcher davantage du terrain et inclure directement les commandants de base.

 

Le SNU comme levier d’engagement ?

Et si la réponse aux soucis de recrutement résidait aussi dans la matérialisation du Service national universel ? Conçu, entre autres, pour « susciter une culture de l’engagement », le SNU pourrait devenir une « usine à vocations », à condition bien entendu d’en préciser le contour, les objectifs et le financement. Il devrait, à pleine vitesse, concerner 700 000 jeunes par an, ce que les Armées espèrent traduire par la signature de 10 000 contrats d’engagement.

« Malheureusement, il y a un risque qu’il faut dès à présent qu’on anticipe à la lumière des résultats de 2018, c’est l’âge du public ciblé par le SNU », déclarait le député LREM Thomas Gassilloud. Quand la Journée défense et citoyenneté (JDC) intervenait à la fin des études secondaire, soit en théorie à 18 ans, le SNU démarrera quant à lui à l’âge de 16 ans. « On aura beaucoup plus de mal à les recruter car ils pourront s’engager deux ans plus tôt, et à cet âge là on change beaucoup d’avis », s’inquiète-t-il.

La disparition de la JDC aggravera-t-elle la situation ? « Moi je ne le crois pas », tempère Parly. D’après celle-ci, quand bien même l’âge auquel le SNU sera ouvert, la durée de formation ou de sensibilisation aux questions de sécurité « sera très fortement enrichie ». « Certes, il y aura peut-être un petit délai entre le moment où nous aurons pu sensibiliser des jeunes et les intéresser à l’entrée dans une carrière militaire (…) Mais je pense que l’efficacité du dispositif sera beaucoup plus grande », ajoute-t-elle. Par ailleurs, pointe-t-elle, l’Armée recrute un nombre appréciable de jeunes avant 18 ans, « parce que nous avons, pour un certain nombre de postes, aucunes exigences en matière de formation préalable ».

Le service universel et Le rôle social de l’officier. Faut-il encore lire Lyautey

Le service universel et Le rôle social de l’officier. Faut-il encore lire Lyautey

 

https://www.penseemiliterre.fr/le-service-universel-et-le-role-social-de-l-officier.-faut-il-encore-lire-lyautey-_871_1013077.html

 

Après avoir rappelé le contexte historique et social de sa parution, M. Matthieu Meissonnier montre pourquoi, vingt ans après la suspension de la conscription, et alors que l’on réfléchit activement à l’instauration d’un service national universel, il faut encore lire « Du rôle social de l’officier dans le service militaire universel ».
 

« En vérité, le Maréchal  Lyautey n’a pas fini de servir la France ». Ainsi s’exprimait Charles de Gaulle lors du transfert de ses cendres aux Invalides, le 10 mai 1962. Gageons qu’Emmanuel Macron aurait pu prononcer les mêmes mots, tant le projet de service national universel paraît s’inscrire dans sa filiation. À l’hôtel de Brienne, le 13 juillet dernier, ne soulignait-il pas « l’expertise singulière des armées à l’égard de la jeunesse » ?

C’est le 15 mars 1891 que paraissait « Du rôle social de l’officier dans le service militaire universel » dans La Revue des deux Mondes sous la plume de celui qui n’était alors que capitaine, commandant le 1er escadron du 4e régiment de chasseurs à Saint-Germain-en-Laye.  Cet article publié sans signature acquiert rapidement un grand retentissement et attire sur son auteur de vives critiques comme de brillants éloges, du président de la République à l’empereur d’Allemagne. Réédité à plusieurs reprises, il est devenu un classique, un slogan.

Mais presque 130 ans après sa parution, mérite-t-il encore d’être le livre de chevet de l’officier ? Présente-il un intérêt autre qu’historique, 20 ans après la fin de la conscription ? Les réflexions autour d’un service national universel suffisent-elles à exhumer un texte plus connu par son titre que par son contenu ?

Pour répondre à ces questions, il faut chercher à comprendre comment il est devenu le «livre du jour », pourquoi il s’est imposé comme une référence dans la durée et, enfin, s’interroger sur son actualité dans une société et une armée profondément transformées.

Du Rôle social de l’officier va recevoir un large écho car il « cristallise l’époque » en conjuguant l’expérience d’un jeune officier avec le contexte politique et militaire du moment.

Cet article est d’abord le fruit de l’évolution de Lyautey du conservatisme monarchiste vers le libéralisme, via le catholicisme social, et de son expérience militaire contrastée.

Dès 1874, sous l’impulsion d’Albert de Mun, il participe activement à l’œuvre des cercles catholiques d’ouvriers, qui mobilisent des jeunes de l’élite pour la formation des jeunes défavorisés. En 1883, ses rencontres avec le comte de Chambord et surtout le pape Léon XIII amplifient sa double évolution vers le ralliement à la République et l’action sociale.

En ces années de jeunesse, la vocation militaire de Lyautey paraît incertaine. Réussissant le concours de Saint-Cyr alors qu’il prépare Polytechnique, il intègre, en octobre 1873, mais le regrettera longtemps. Indépendant et original, il souffre des contraintes de la vie militaire. Il est très critique sur sa formation et ses camarades. Il ne supporte pas la routine et la petitesse de la vie de caserne. À la suite de la dissolution du corps d’état- major en 1880, il est affecté au 2e Hussards. C’est pour lui l’occasion d’une OPEX avant  la lettre. Les confins algériens sont le baptême du feu du jeune officier et marquent durablement son style fait d’action et de proximité avec la troupe. Les quatre années suivantes, de 1883 à 1887, sont le troisième point saillant de cette première partie de carrière. Aide de camp du général L’Hotte, inspecteur de la cavalerie, il acquiert une vision d’ensemble des problèmes de l’armée. Il acquiert la conviction que pour réformer l’armée et faire triompher ses idées, il faut utiliser l’opinion.

Ce cheminement personnel prend place dans un contexte politique, religieux et militaire bien particulier. Rappelons-le brièvement.

Les années 1880 sont celles de l’affermissement du régime républicain après la crise de 1877 qui a vu triompher le Parlement contre Mac-Mahon. En 1883, le comte de Chambord meurt. En 1886, la loi d’exil est votée, les princes sont rayés des cadres de l’armée. Ce sont également les lois sur la liberté de la presse (1881), la liberté syndicale (1884), l’école (1881, 1882 et 1886) qui ouvrent le combat laïc.

Léon XIII accompagne  ce mouvement. En 1890, par le « toast d’Alger », le cardinal Lavigerie amorce le ralliement, acté par l’encyclique Au milieu des sollicitudes, deux ans plus tard. Entre temps, en mai 1891, il avait publié Rerum novarum, la première encyclique sociale de l’Église donnant toute sa légitimité au catholicisme social.

Sur le plan militaire, d’importantes réformes sont mises en œuvre à visées politiques autant qu’opérationnelles.  On peut citer, d’un côté, la suppression du corps d’état-major et, de l’autre, la création de l’École de guerre, les mesures sociales au profit des soldats (1886), l’adoption du fusil Lebel et, surtout, en 1889, l’adoption de la loi sur le service militaire universel qui supprime les exemptions tout en réduisant la durée de cinq à trois ans.

Ces années sont aussi celles d’une tension entre une vision, largement partagée, de l’armée comme « Arche sainte » du patriotisme et de la revanche, et la montée d’un antimilitarisme forgé dans l’expérience parfois désastreuse du service militaire dont les ouvrages de Courteline ou d’Abel Hermant, futur académicien, sont représentatifs. Parallèlement, existe dans l’armée, comme à l’étranger, un courant réformiste visant à tirer les conséquences de la question sociale et de la conscription dont s’inspirera Lyautey (Lewal, Chasseloup-Laubat, Dragominov).

Ainsi, quand Lyautey est nommé fin 1887 à Saint-Germain, il participe à un large mouvement d’opinion. Mais les choses ne sont pas encore mûres. La loi sur le service universel n’est pas encore votée et il manque à Lyautey deux éléments : son expérience réussie à la tête d’un escadron et la formalisation de ses idées au contact de l’intelligentsia parisienne.

Son affectation au 4e  Chasseurs n’est pas un hasard. Son chef de corps, le colonel Donop, est chargé d’y étudier les conditions nouvelles de l’instruction. Officier en vue, il participe à la Revue de la Cavalerie et développe des idées novatrices. Lyautey trouve en lui un appui afin de mettre en place « l’escadron social » dont il rendra compte dans son article. Fort de son expérience en Algérie et de ses années d’inspection, Lyautey s’attelle avec passion à sa tâche. Contrairement à beaucoup d’officiers de sa génération, il est présent dans son escadron, forme lui-même ses cadres et s’attache à connaître ses cavaliers. Il rejette l’instruction théorique en usage pour adopter une instruction pratique, expliquée dans un langage clair et faisant voir le but, voire utilisant le jeu. Il s’agit également de gagner les cœurs, de vivre au plus près de la troupe. Il se soucie des conditions de vie : il crée une salle à manger pour que les repas ne soient plus pris dans les chambrées. Il cherche à les arracher à l’oisiveté, au dancing et au bistrot en créant un foyer, une bibliothèque, une salle de lecture et d’écriture, en fournissant des jeux et des boissons non alcoolisées. Conscient des dérives des gradés et des défauts de la vie militaire de l’époque, plutôt que, comme d’autres, faire brûler en public le livre d’Hermant (Le cavalier Miserey -1887), il le lit, en achète un stock et le donne à tous les jeunes officiers arrivant à l’escadron ! S’il a le soutien de son colonel, « l’escadron social » est pour partie financé par des dons privés qu’il récolte dans la haute société parisienne.

C’est la deuxième facette de ces années 1887-1890, où l’intense vie sociale de Lyautey devient plus intellectuelle que mondaine, plus libérale et sociale que conservatrice. Les personnes qu’il rencontre lui permettent d’affiner ses idées et seront la cheville ouvrière de la publication et du succès du Rôle social de l’officier. Parmi celles-ci, la plus déterminante est le vicomte Eugène-Melchior de Voguë, écrivain influent, actif à la Revue des Deux Mondes, alors massivement lue par les officiers. Il devient son mentor et l’introduit dans les milieux républicains, par exemple auprès d’Ernest Lavisse qui a orienté des associations étudiantes vers le service social, le patriotisme et les devoirs civiques.

Ainsi, lorsqu’est votée la loi sur le service militaire universel, c’est naturellement que Voguë lui demande de rédiger une étude sur les enjeux de la réforme. À l’origine, il s’agit de préparer un article que Voguë doit signer. Mais une fois le texte en main, considérant le travail abouti et après avoir conseillé à Lyautey quelques modifications modérant le propos, il le propose pour la publication. C’est la chance attendue de longue date par Lyautey.

 

Quel est donc le contenu de cet essai paru en mars 1891 ? Quel accueil reçoit-il ?

Les conséquences de la révolution industrielle sur la société, tout particulièrement la lutte des classes, sont le point de départ du raisonnement. Suivant sa fibre catholique sociale, Lyautey veut trouver les voies et moyens d’une réconciliation :  « Marcher,  non plus la revendication ou la répression au poing, mais la main dans la main, dans la large et noble voie du progrès social ».

Pour accomplir cette action auprès de la jeunesse et progressivement dans tout le corps social, Lyautey cherche l’outil adapté et le trouve : « c’est le corps des vingt mille officiers français ». En effet, la loi du service universel fait en sorte qu’une classe d’âge entière va passer pendant trois ans entre ses mains. « Tous […] reçoivent, pendant une période de leur vie, l’empreinte d’un lieutenant, d’un capitaine, d’un colonel ». En dehors de ce point de passage obligé, les officiers ont-ils d’autres raisons de prétendre être le cadre formateur de la nation ? Lyautey  répond par l’affirmative. Il estime que le corps des officiers a évolué. Il est mieux formé. L’officier a deux avantages supplémentaires  : « En contact avec [ses subordonnés], il partage entièrement leurs travaux, leurs fatigues, et n’en tire néanmoins aucun profit. Son gain ne dépend pas, comme celui des industriels, de la peine de ses hommes. […] Tout concourt à dégager son indépendance personnelle et le désintéressement de son action ».

Ce groupe,  pourtant, déplore Lyautey, n’a pas pris conscience de son rôle. Pire encore il laisse faire de vieilles pratiques. Lyautey reprend à son compte l’influence néfaste que peut avoir le passage dans l’armée sur certains jeunes : « De leur passage dans l’armée, un bien grand nombre de jeunes gens rapportent dans leurs familles un sens moral diminué, le dédain de la vie simple et laborieuse et, dans l’ordre physique, des habitudes d’intempérance et un sang vicié qu’ils transmettent » ! Les officiers ne commandent pas non plus comme il  convient. Ils connaissent trop peu leurs hommes. Il ne s’agit pas seulement d’humanisme, il y a un motif militaire : « Une troupe bien en main, moins instruite, vaut mieux qu’une troupe plus instruite, moins en main ». Alors que la durée du service est plus courte, il faut forcer les choses pour créer l’esprit de corps. Ce sera d’autant plus nécessaire que les engagements se font plus rares et que, lors du prochain conflit, beaucoup verront le feu pour la première fois.

Pour Lyautey, il faut aimer ses hommes et conquérir leur affection avant de chercher à les instruire. Il s’insurge contre une fausse anglomanie qui conduit à s’envelopper d’une morgue impassible. Selon lui, les écoles militaires fabriquent des officiers considérant leurs hommes comme des automates et ne s’intéressant qu’au matériel et à la technique, tout particulièrement dans la cavalerie : « On a soigneusement étudié l’outil : le canon, le fusil, le cheval ; et le moins possible l’ouvrier, par qui seul pourtant vaudra l’outil. Cela est si vrai que dans la cavalerie, par exemple, il est extrêmement bien porté de connaître beaucoup mieux ses chevaux que ses hommes […] “Quant à mes hommes, je ne puis retenir leurs noms, c’est un genre de mémoire qui me manque […]. Du reste, ce sont des brutes” ».

Lyautey se fait donc l’apôtre d’un commandement au plus près et d’un « management par l’exemple ». Il faut saisir chaque occasion, les marches, les repos, le pansage, les repas, pour cultiver le lien de confiance. Il faut aussi fournir aux soldats un environnement adapté à ces nouveaux objectifs en améliorant leur ordinaire. Vis-à-vis des sous-officiers, il prône la pédagogie, l’initiative et la responsabilité. Il convient de ne laisser faire aucun abus, mais de les « associer de manière absolue », conscients de leur rôle central dans les résultats.

Dans un contexte où le temps de paix est devenu l’état normal de la vie militaire, la mission sociale doit être l’axe principal de l’officier en direction des conscrits. Pour un officier, l’idéal ne serait plus dans une vie de guerres et d’aventures, mais dans « la conception féconde du rôle moderne de l’officier devenu l’éducateur de la nation entière ».

Toutefois, ce rôle spécifique, Lyautey ne le conçoit pas sans une préparation. Il envisage aussi la place que devrait prendre l’école. Il estime que « … tout collège est aujourd’hui, dans quelque mesure, une école de cadets ».

« Tout professeur de collège […] n’aura  pas fait besogne inutile, s’il a profité des toutes les occasions pour inculquer à ces jeunes âmes l’esprit militaire […]. Et il nous semble que ce sera une révolution ». Pour lui, en définitive, « le service militaire doit devenir le complément salutaire de toute éducation ». 

Ainsi, Lyautey apporte plusieurs nouveautés importantes :

– la prise de conscience du caractère éminemment politique du service militaire universel au-delà des nécessités militaires ;

– le rôle central, dans la nation, de l’armée professionnelle à partir du moment où elle reçoit la mission d’instruire une classe d’âge entière ;

– l’intuition d’un « parcours citoyen » et du lien dans la formation de la jeunesse entre l’école et l’armée ;

– la  nécessité d’un changement radical des méthodes de commandement et la prise en compte de la condition militaire.

Très vite, l’article provoque une controverse dans l’armée, où beaucoup se sentent attaqués et, en dehors, au Parlement et dans les milieux intellectuels. À l’étranger, il suscite curiosité et réaction. Il est traduit en Autriche-Hongrie, en Allemagne et en Russie.

Des lecteurs issus de son milieu n’ont voulu voir dans cet article qu’un ralliement au régime et une profession de foi socialiste. En effet, la loi sur le service militaire universel du 15 juillet 1889, quoique visant à faire jeu égal avec l’Allemagne en effectifs, avait pu paraître une brimade vis-à-vis d’officiers persuadés qu’en trois ans, il n’était pas possible de mener à bien l’instruction.

A contrario, plusieurs journaux en font des comptes rendus positifs. Dès la publication, l’identité de l’auteur est connue. Le président de la République, averti par son fils officier, en parle en Conseil des ministres, ce qui vaut à Lyautey d’être convoqué par Freycinet, ministre de la Guerre. Mais il en sort sans sanction. Dans l’armée, si c’est surtout dans la cavalerie que l’on s’est senti visé, l’armée coloniale, avec Gallieni, accueille favorablement ses thèses. Dans de nombreux régiments, l’article est mis en pratique. Il a en tout cas un réel écho populaire puisque quelque 133 000 livres vont lui parvenir pour garnir les rayonnages des bibliothèques des compagnies, escadrons et batteries ! L’auteur est désormais l’homme à la mode, on lui demande des conférences.

Si Lyautey s’est créé des inimitiés, l’article ne nuit pas à son avancement, au contraire.  Il est promu chef d’escadrons,  en 1893,  en tête de sa promotion. Il a percé dans les milieux progressistes et républicains. Ses idées l’ont emporté.

Dès 1901, un cours sur la mission sociale de l’officier est créé à Saint-Cyr. En 1902, 1903 et 1904, paraissent plusieurs directives sous l’impulsion du général André, alors ministre de la Guerre, pour l’installation de foyers, salles de lecture, et l’organisation de conférences éducatives. Les conflits mondiaux confirmeront les intuitions de Lyautey, ancrant durablement les principes qu’il avait dégagés.

Vingt ans après la suspension de la conscription, alors que l’on réfléchit activement à l’instauration d’un service national universel, faut-il encore lire le Rôle social de l’Officier ?

Évidemment, l’œuvre n’est pas sans rides. Depuis 1891, l’armée et la société ont changé.  Ce ne sont plus des conscrits contraints mais conscients de la menace pesant sur le pays (Allemagne, Pacte de Varsovie), mais des volontaires que l’armée recrute sur le marché du travail pour mener des opérations extérieures souvent lointaines et des opérations intérieures qui peuvent apparaître comme des charges indues. Les cadres doivent jongler avec plusieurs impératifs : fidéliser, gérer les projections multiples, préserver l’entraînement, sans oublier les questions de disponibilité des matériels… Les unités ont désormais une réelle expérience du feu. Dès lors, le rôle social, comme vocation d’une armée de temps de paix, peut apparaître bien éloigné des urgences du moment et comme un certain paternalisme décalé par rapport aux jeunes générations.

Cependant, dépoussiérée,  l’œuvre de Lyautey reste une référence. Le style de commandement fondé sur la confiance et la force d’entraînement n’a pas vieilli. Il est même intrinsèque au style de commandement dans l’armée de Terre. Le souci des hommes et de leurs conditions de vie reste lui aussi d’actualité dans une société où le confort est plus répandu et où la condition militaire est devenue essentielle au recrutement et à la fidélisation, même si certains aspects peuvent susciter des questions au regard de la sécurité et de l’efficacité des opérations, la régulation des mobiles n’en étant qu’un exemple.

La dimension politique du Rôle  social de l’officier reste tout autant prégnante. En comprenant que la loi de 1889 faisait des régiments un des creusets de la République, un lieu d’instruction militaire autant que républicaine, l’armée mettant ses savoir-être et ses savoir-faire au service de l’ambition éducative et de la volonté d’amalgame du pouvoir politique, Lyautey donnait à l’institution militaire un rôle central dans une période historique où naissaient des institutions et des traditions propres à l’identité française. Ainsi, le Rôle social de l’officier devait progressivement incarner l’essence même du service militaire et participer à sa mythologie.

L’idée d’un rôle éducateur des armées est, pour cette raison, encore très présente aujourd’hui, motivant les multiples demandes politiques et sociales. Au-delà de dispositifs ad hoc (SMA, SMV, EPIDE…), les armées se voient reconnaître un rôle particulier, conjointement à l’éducation nationale, dans la formation de la jeunesse qui a été formalisé dans les protocoles entre les deux ministères depuis le début des années 1980. Il est d’ailleurs significatif que cette démarche ait été amorcée par une gauche héritière de la IIIe République.

Mais, là où Lyautey a peut-être été mal compris, c’est au niveau de l’équilibre et de la relation entre rôle social et objectif militaire. Pour lui, l’action sociale dans l’armée n’a pas vocation à remplacer l’école, mais à conforter la défense du pays. Le rôle des militaires ne résulte pas de l’objectif social, mais c’est de l’objectif militaire que résulte le rôle social.

Avec le Rôle social de l’officier le maréchal Lyautey a signé un document fondateur qu’il faut lire pour comprendre l’origine du foyer du régiment comme celle du projet de service universel !

Depuis lors, l’armée française tient une place singulière. La nation lui demande un engagement social et éducatif, qui prend ses racines dans le processus par lequel elle est devenue partie prenante de la République à la fin du XIXe  siècle. C’est parce que l’article de Lyautey en est l’un des principaux jalons qu’il a pris place au sein des acquis républicains aux côtés de l’école publique gratuite ou de la laïcité.

La proximité de l’officier avec ses hommes, la volonté d’emporter leur adhésion et l’attention à leurs conditions de vie sont restées parmi les caractéristiques du commandement à la française. C’est le deuxième grand héritage de Lyautey.

Enfin, en publiant, hors hiérarchie Le rôle social de l’officier, le maréchal Lyautey a pris un risque bien réel, mais mûrement réfléchi, pour faire connaître les résultats de son action originale et prometteuse. Penser et oser par-delà les conservatismes et les frilosités, n’est-ce pas aussi l’une des bonnes raisons de le lire ou de le relire Lyautey aujourd’hui  ?

 

*Diplômé  de  l’Institut  d’études politiques de Paris et titulaire d’un master de recherche en relations internationales, Matthieu Meissonnier est administrateur du Sénat. Il est également membre du groupe réflexion Terre (GRT),  auditeur de la 63e session de l’IHEDN et officier de réserve (Orsem).

 

Le SNU reste « un grand flou » pour les sénateurs

Le SNU reste « un grand flou » pour les sénateurs


« On a lancé un concours pour savoir quelle serait la couleur de l’uniforme, mais il n’y a pas un sou dans le budget », s’étonnait le sénateur LR Christian Cambon lors d’une audition du secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse Gabriel Attal sur le Service national universel (SNU). À trois mois d’un test décisif mené dans 13 départements pilotes, un réel scepticisme subsiste au sujet, notamment, du volet budgétaire du dispositif.

 

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« Vous allez dépenser un « pognon de dingue » pour peu de chose (…) », a quant à lui déploré le sénateur socialiste Jean-Marc Todeschini. Le ton est donné: les sénateurs ne sont toujours pas convaincus par le SNU, à l’heure où démarre le recrutement des 2 à 3000 jeunes volontaires qui expérimenteront en juin un dispositif dont l’origine du financement demeure résolument flou. Seule certitude, cette phase programmatique coûtera quatre millions d’euros, soit 2000€ par jeune pour 15 jours d’engagement. Ce montant seront compensé sur les programme 124 et 163 du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse. Il n’y aura dès lors pas de ligne budgétaire dédiée pour 2019, mais plutôt une ponction régularisée par le Projet de loi des finances rectificative, suivie d’un « programme budgétaire spécifique » en 2020 pour la phase de montée en puissance.

Selon Gabriel Attal, cette étape préliminaire permettra « d’être pragmatiques, économes dans nos moyens, et d’évaluer les besoins avant d’engager ces 800 000 jeunes. Cette phase conditionnera beaucoup de choses, car à l’issue de celle-ci, nous prendrons un certain nombre de décisions ». Cette évaluation autorise d’emblée le secrétaire d’État à rejeter les scénarios annoncés précédemment. « Au vu des projections, nous serons bien en-deçà de 1,5 milliard d’euros », estime-t-il. Bien en-deçà ? Sans doute, mais pas dans l’immédiat, le secrétaire d’État mentionnant un coût annuel de 1,4Md€ que seules « des économies d’échelle » pourront faire baisser « lorsque le SNU sera généralisé ». Exit, par contre, les 7 à 10Md€ nécessaires pour la construction de centres d’hébergement. Les huit à dix périodes de formation annuelles ne devraient chacune capter que 800 à 1000 jeunes par département. « Compte tenu des possibilités d’hébergement, les objectifs sont tout à fait atteignables », ajoute Attal.

La grande saignée pourrait finalement ne pas avoir lieu, mais la provenance des finances nécessaires reste, elle, indéterminée. Quel ministère sera, in fine, impacté et, surtout, quelle sera la quote-part des Armées ? Tout en s’évertuant officiellement à sortir l’hôtel de Brienne de la boucle budgétaire, conformément à la LPM 2019-2025, Attal a néanmoins confirmé que le SNU s’appuiera bien sur l’encadrement de l’armée. L’implication des militaires d’active étant belle et bien exclue, seul « le recours à des volontaires ayant une expérience militaire – réservistes ou retraités – est possible ». Le ministère des Armées a d’ores et déjà fait appel à ceux-ci « pour encadrer la préfiguration du SNU sous statut civil », révélait vendredi dernier le blog spécialisé Lignes de défense. L’expérience de ces volontaires sera par ailleurs complétée d’une formation spécifique au SNU et « dispensée en mars ou en avril ». Or, selon Bénédicte Chéron, historienne spécialisée dans la question des relations armées-société, « pas une ligne budgétaire n’est prévue en 2019 dans le budget des armées pour le temps passé à cette formation des encadrants. Or les militaires vont y passer du temps, mobiliser des locaux (éventuellement  chauffés et éclairés…), nourrir les encadrants, etc. Qui paye ? », rappelle à juste titre Bénédicte Chéron, historienne spécialisée dans la relation armées-nation, sur son compte Twitter.

« À ce stade, il est assez compliqué d’établir une évaluation budgétaire du dispositif en rythme de croisière, dès lors qu’un certain nombre de décisions importantes seront prises à l’issue de la phase pilote », explique Attal. Les conclusions de ce test devraient donc permettre d’ajuster les variables et de fixer l’épaisseur du trait avant de déterminer qui « passera à la caisse » lors du Projet de loi de finances pour 2020, remis fin septembre. L’aboutissement est d’autant plus incertain que la classe politique ne disposera à priori que de quelques semaines pour régler – définitivement ? – une question laissée en suspens depuis presque deux ans.