L’art opératif soviétique à l’épreuve de la guerre en Ukraine – 2. Les âmes mortes

L’art opératif soviétique à l’épreuve de la guerre en Ukraine – 2. Les âmes mortes

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 18 septembre 2022

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En fétichisant leurs victoires de la fin de la Grande Guerre patriotique, les Russes ont oublié que pour l’opération Bagration, il y avait 2,3 millions de soldats soviétiques contre 800 000 Allemands, et que pour Tempête d’août, ils étaient 1,6 million contre 600 000 japonais et avec 20 fois plus de chars et près de 30 000 pièces d’artillerie, ce qui aide à la réussite. Mieux encore, après des années de lutte les unités soviétiques étaient devenues des communautés militaires professionnelles solides et fiables. Le rapport de forces n’est pas le même en Ukraine.

La coalition militaire russe

Dans cet entre-deux hybride entre la vieille tradition d’armée de masse de conscription et l’objectif d’une armée professionnelle moderne, les Russes n’ont finalement pu engager initialement que 160 000 hommes en Ukraine. Pire encore, ils n’ont pas prévu une réserve professionnelle au moins équivalente pour la renforcer individuellement ou par unités constituées. Une armée professionnelle sans réserve est forcément petite et vulnérable à toute surprise qui nécessiterait des moyens importants. L’« opération spéciale » était condamnée à réussir tout de suite sous peine de se retrouver en grande difficulté. Elle n’a pas réussi tout de suite.

Une bonne planification est une bonne prévision de la manière dont ses forces vont se comporter face à celle de l’ennemi. Encore faut-il bien connaître les capacités de ses « pions tactiques », ce qui n’est pas facile lorsque ces pions sont hétérogènes.

Durant la réforme Serdioukov, toutes les divisions de l’armée de Terre avaient été remplacées par des brigades, puis avec Choïgu à partir de 2012 on est revenu aux structures anciennes en divisions et régiments, mais pas complètement et de nombreuses brigades indépendantes ont été maintenues. Entre l’échelon « armée », qui actionne ces divisions et brigades, on a formé aussi des corps d’armée, en fait des petites armées. Cela suffirait déjà à donner des migraines dans un état-major, mais ce n’est pas tout.

En voulant conserver malgré tout une armée un peu volumineuse tout en ayant insuffisamment de volontaires pour la professionnaliser complètement, la Russie a conservé une conscription réduite pour occuper à peu près le tiers des effectifs des unités. Mais comme les conscrits ne peuvent être engagés autrement que dans une guerre officiellement déclarée, il a fallu tout restructurer. Chaque brigade ou régiment a été ainsi tenu de former deux groupements tactiques (GT) composés uniquement de volontaires pour combattre en Ukraine mais avec une cohérence à reconstruire. En théorie, chaque GT est l’association d’un bataillon de mêlée – infanterie, chars – et d’un bataillon d’appui – obusiers, lance-roquettes multiples, antichars, antiaériens. Dans les faits, en partant d’unités matrices de composition différentes, on a abouti à l’engagement de 120 groupements tous un peu différents de 600 à 900 hommes.

Cet ensemble forme le noyau, déjà complexe, du corps expéditionnaire russe, mais comme celle du IIIe Reich, l’armée russe moderne est un ensemble d’armées différentes et parfois concurrentes. La plus performante est l’armée d’assaut par air (VDV), distincte de de l’armée de Terre. Elle forme 12 brigades ou régiments presque complets à l’engagement en Ukraine car beaucoup plus professionnalisés que les unités de l’armée de Terre. Les VDV disposent aussi de la 45e brigade de Forces spéciales, en fait une brigade d’assaut par air d’élite, qui s’ajoute aux petites brigades de spetsnaz du service de renseignement militaire (GRU) présentes normalement dans chaque armée.

Les Russes ont beaucoup investi dans cette armée prestigieuse, mais il y a deux problèmes. Le premier est que dans un contexte de ressources humaines rares, les VDV ont drainé une grande partie des engagés volontaires russes, au détriment des unités de l’armée de Terre désormais pauvres en bons fantassins et donc fragilisées. Le second est que cette armée d’élite est conçue pour être aéroportée ou, surtout, héliportée. Elle est donc organisée en petites unités aéromécanisées équipées de véhicules blindés suffisamment légers pour être transportées par air. Or, après l’échec de l’héliportage d’un bataillon sur l’aéroport d’Hostomel au début de la guerre, les unités d’assaut par air n’ont plus fait aucun assaut par air, se contentant de combattre comme de vulgaires fantassins avec cet inconvénient qu’elles sont moins bien équipées qu’eux avec des véhicules moins protégés, moins bien armées et transportant moins. Les VDV ont par ailleurs peu de chars et surtout beaucoup moins d’appuis que les forces terrestres.

La Marine dispose aussi de sa propre force terrestre destinée aux opérations amphibies. Comme les VDV, les cinq petites brigades disponibles sont des unités d’élite équipées plutôt légèrement, et comme les VDV elles ne seront pas utilisées dans le cadre prévu mais comme unités terrestres avec les mêmes qualité et inconvénients.

Il y a aussi les armées périphériques à celles du ministère russe de la Défense. La principale en volume est composée des deux petites armées des républiques séparatistes de Donetsk et Louhansk (DNR/LNR), mélange de bataillons de milices politiques et de 11 régiments/brigades composés de conscrits réquisitionnés, entre 30 et 40 000 hommes au total souvent peu formés et motivés, et dans tous les cas mal équipés. Les régiments DNR/LNR, initialement sous la coupe de la 8e armée russe, constituent surtout un réservoir de régiments de supplétifs parfois engagés loin de chez eux.

Et puis il y a les armées des amis de Vladimir Poutine. En parallèle, de l’armée régulière, la Russie a formé également une Garde nationale (RosGvardia) sous les ordres du général Viktor Zolotov, ancien du KGB, ancien garde du corps, et proche du président de la fédération russe. La Garde nationale, qui a absorbé les forces d’intervention de la Police nationale, est normalement chargée du maintien de l’ordre et à ce titre est engagée aussi en Ukraine afin d’assurer le contrôle et la sécurité arrière des armées. On la retrouve donc dans les zones occupées, en particulier dans les oblasts de Kherson et Zaporijjia, mais avec peu de capacités militaires et sans que l’on sache trop comment s’effectue la coordination avec les forces armées.

Dans le cadre initial de cette Garde nationale a émergé aussi l’armée privée de Ramzan Kadyrov chef de la république tchétchène, soit l’équivalent d’une division d’infanterie formée à partir des forces de sécurité, les « kadyrovtsy » et qui agit comme une petite armée alliée.

Il y a enfin Wagner, l’armée privée de l’homme d’affaires Evgueni Prigojine, également proche de Poutine, de la taille d’une petite division d’infanterie et qui dispose de moyens propres, y compris une petite aviation. Prigojine dispose aussi de certains pouvoirs particuliers comme celui de recruter où il veut, y compris dans les prisons.

Il faut ajouter à toutes ces forces terrestres, les 6e, 4e et 14e armées aériennes affectées aux districts militaires entourant la périphérie du théâtre ukrainien et la flotte de la mer Noire, des ensembles de guerre en milieu fluide, et donc l’emploi a été tâtonnant. On a désormais une force interarmées de missiles qui frappe dans toute l’Ukraine et des escadres aériennes agissant en prudentes opérations de frappes planifiées en avant des armées au sol.

Ce qu’il faut retenir dans ce qui nous intéresse, c’est que l’outil militaire russe est très hétérogène et fragmenté en forces souvent peu coopératives. Cela ne facilite pas une bonne estimation des capacités réelles des unités, d’autant plus que l’on y ment assez facilement malgré la présence de commissaires politiques, et la planification des opérations s’en trouve faussée d’autant.

La coalition militaire ukrainienne

L’armée ukrainienne du début de la guerre n’est guère plus homogène. On y compte en réalité trois armées : l’active, la territoriale et la garde nationale.

Comme en Russie l’armée d’active est mixte mais à la différence de la Russie, les soldats appelés sont engagés en même temps que les professionnels, ce qui a au moins le mérite initial de ne pas rompre la cohésion des brigades. Comme en Russie, également on distingue les brigades de l’armée de Terre, celles des troupes d’assaut par air et celles de la Marine. Le ministère de l’Intérieur dispose même au moins d’une pure brigade de manœuvre mécanisée avec la 4e Brigade de réaction rapide. La nouvelle différence avec la Russie est que cette force initiale a été renforcée d’un quart par des brigades de réserve.

Au total, on peut compter 34 brigades de manœuvre, ce qui équivaut sensiblement aux unités de mêlée d’une centaine de groupements tactiques russes mais à beaucoup moins en artillerie. On ne compte pas moins de sept types de brigades différentes, ce qui est sans doute trop, mais la chaîne de commandement au-dessus d’elles est beaucoup plus simple qu’en Russie puisque ces brigades sont directement actionnées par les commandements régionaux ou le commandement central à Kiev qui dirige aussi les Forces spéciales, de la taille d’une petite division d’infanterie légère.

La seconde armée est formée des 28 brigades territoriales. Unités constituées de réservistes et de volontaires sans expérience, les brigades territoriales ont été organisées juste avant le début de la guerre pour la défense de zones et des missions secondaires, comme la protection de sites ou de points de contrôle, permettent ainsi de soulager les brigades de manœuvre. Ce sont fondamentalement des brigades d’infanterie légère de taille variable et sans beaucoup de moyens lourds.

La troisième est le conglomérat d’unités chapeauté par le ministère de l’Intérieur avec des brigades de Garde nationale, assez peu différentes des brigades territoriales, et une myriade de bataillons autonomes de volontaires comme ceux du Régiment Azov. On pourrait y ajouter une quatrième armée avec la Légion internationale pour la défense territoriale de l’Ukraine, un autre conglomérat de bataillons, de recrutement étranger, de 15 à 20 000 hommes au total.

Avec une force aérienne et antiaérienne petite mais active au sol et en l’air, et des forces navales réduites, à la défense des côtes, l’armée ukrainienne est au bout du compte presque aussi hétéroclite que celles des Russes, mais plus facile à gérer au moins dans un contexte de défense de zone où il y a peu de manœuvres à organiser.

Entropie, néguentropie

Sans entrer dans le détail des actions tactiques, il faut comprendre que dans la confrontation des modèles le corps expéditionnaire russe s’est considérablement usé en pénétrant dans le dispositif de défense en profondeur ukrainien. Le choc opératif espéré n’a jamais eu lieu et les armées russes se sont corrodées au fur et à mesure de leur avancée vers Kiev. Elles ne s’en sont jamais remises.

Environ un tiers des pertes russes en véhicules de combat de la guerre sont survenues dans le premier mois de guerre. En pertes humaines, cela se traduit par 20 à 25 000 tués et blessés, concentrés pour une grande majorité dans les unités de mêlée des 120 groupements tactiques. Or, ces petits groupements formés de soldats volontaires à contrat court avec un encadrement réduit qui lui-même a beaucoup souffert, peuvent être durs au combat mais ne sont pas résilients. Lorsqu’ils cassent, ils constituent une communauté trop réduite et trop faible pour être reconstituée rapidement.

Le comblement des pertes russes initiales s’est fait par la récupération de tous les groupements tactiques encore disponibles en Russie, une quarantaine environ, qui ont été engagés dans la foulée au feu et ont pour beaucoup connu le même sort que les précédents. Puis, lorsque le roi s’est trouvé nu faute de réserves professionnelles organisées, il a fallu passer par une grande campagne de recomplètement individuel en ratissant dans les forces armées et en recrutant des volontaires pour six mois à tour de bras. Or, se porter volontaire pour intégrer une unité « à risque », c’est-à-dire celles au bout du compte qui permettent de gagner une guerre, n’est pas forcément très attrayant même avec une bonne solde. On y a de fortes chances de s’y faire tuer ou mutiler pour quelque chose dont on ne voit pas bien si ça peut servir à quelque chose, même tactiquement, et sans la fierté d’appartenir à une communauté prestigieuse ou au moins accueillante. La vie de soldat russe n’est déjà pas très attrayante en temps de paix, elle l’est encore moins en temps de guerre.

Au bilan, alors même que les Russes réduisaient leur art opérationnel à un combat plus simple, à coup de combinaisons de frappes d’artillerie et d’assaut de bataillons dans l’attaque et de position statique en défense, le capital humain de l’armée de Terre russe s’est dégradé faute de renforts suffisants et de temps pour reconstituer de véritables unités de combat. Comme les serfs morts tout en étant encore vivants administrativement dans « Les âmes mortes » de Nicolas Gogol, il y a bien des listes de noms de soldats dans les brigades et divisions russes mais elles ne correspondaient plus à celle des combattants véritables, beaucoup moins nombreux. Dans certains endroits dans la zone qui a été attaquée par les Ukrainiens entre Kharkiv et Sloviansk au début du mois de septembre, on a même trouvé parfois des mannequins à la place des hommes.

Par défaut, les Russes ont donc utilisé leurs unités périphériques comme force d’attaque dans toute cette deuxième phase de la guerre. Parachutistes, fantassins de marine, brigades tchétchènes et Wagner ont ainsi été engagés et surengagés pendant trois mois. Eux aussi s’y sont brisés. Plusieurs régiments d’assaut par air n’existent plus, et plusieurs autres de ces unités n’ont plus aucune valeur opérationnelle, réduites à peu de choses et épuisées. Là encore le remplacement n’a pas suivi parce qu’il ne pouvait pas suivre faute d’hommes et de temps.

Les choses ne pourront pas s’améliorer pour les Russes tant que toutes les unités de combat ou presque seront en première ligne, mais comme les Russes manquent justement d’unités de combat, elles peuvent difficilement en être retirées. Le redéploiement de la 36e armée et de la 5e armée dans la région de Mélitopol avait peut-être cette fonction de reconstitution en plus de celle de réserve du front de Kherson, mais il a considérablement affaibli le front nord et les Russes l’ont payé cher et sont obligés de renforcer à nouveau le nord. Ce n’est pas l’emploi tous azimuts des unités de supplétifs des DNR/LNR qui va permettre de résoudre ce problème, celles-ci ayant encore plus souffert que les unités russes et étant devenues encore plus fragiles. Seules les armées privées s’en sortent un peu mieux mais elles restent marginales en volume.

Faute de masse, l’armée russe s’est épuisée dans un choc opératif initial raté et qui s’est retourné contre elle, puis dans de longs combats de tranchées où elle a pu reprendre le dessus mais là encore au prix de pertes non remplacées complètement. Depuis le mois de juillet, l’état-major général peut encore voir de nombreuses unités sur la carte mais il ne peut plus en faire grand-chose à part tenir des positions pendant quelque temps. La possibilité d’une victoire russe passe désormais, à la manière de l’armée allemande en crise sur le front ouest fin 1916, par une « ligne Hindenburg » et un profond travail de reconstitution, d’intégration des bataillons qui arrivent quand même de Russie et d’innovation.

Les armées ukrainiennes ont beaucoup souffert aussi mais elles disposaient de réserves, ce qui les a sauvées.

Les brigades de manœuvre se sont révélées des structures résilientes. Aucune n’a semble-t-il été détruite malgré les combats, y compris ceux très durs du Donbass en mai-juin, et elles ont la taille critique pour former une communauté militaire avec un esprit de corps et la possibilité de dissocier combat et apprentissage. Les brigades ukrainiennes sont d’autant plus résilientes et apprenantes qu’un effort encore incomplet mais réel a été fait avant-guerre avec l’aide occidentale pour constituer un vrai corps de sous-officiers. Les procédures de commandement s’y sont aussi un peu assouplies et plus encore lorsque des civils ont été intégrés au début de la mobilisation. Tout cela est essentiel. La guerre est une succession d’innombrables petits combats et entre des troupes « mécanisées » qui par ailleurs connaissent mal les procédures et des troupes plus motivées et plus agiles dans la prise de décision, la balance ceteris paribus tend plutôt à pencher en faveur des secondes. Bref, les unités de manœuvre ukrainiennes ont plutôt bien résisté.

Mais cela n’était pas suffisant, l’armée de manœuvre ukrainienne restant en volume et surtout en moyens inférieure à l’armée russe. Ce qui a sauvé la situation dans la guerre de positions, c’est la transformation des brigades territoriales. Conçues initialement pour effectuer de la défense de zone, les brigades territoriales et de garde nationale ont ensuite été engagées sur les parties de la ligne de front les plus calmes puis ont été transformées en unités de manœuvre. Cela est passé un temps par l’intégration de bataillons issus des brigades de manœuvre, au risque très réel d’affaiblir ces dernières, et par l’alourdissement progressif de leur équipement. Plusieurs de ces nouvelles brigades ont été engagées ensuite dans des combats plus durs, et sans doute parfois prématurément comme dans la défense de Lysychansk-Severodonetsk où elles y ont beaucoup souffert. Maintenant, ces brigades sont capables de manœuvre offensive simple, en complément des brigades de manœuvre ou parfois seules comme dans le nord de Kharkiv.

Cette densification des brigades territoriales a permis de disposer d’un nombre d’unités suffisant pour tenir le front et donc de pouvoir aussi en retirer pour se reconstituer à l’arrière, intégrer progressivement les nombreuses recrues appelées au début de la guerre et qui ont eu le temps d’apprendre les bases du métier de soldat. On y apprend aussi à se servir des équipements nouveaux fournis par les Occidentaux, avec l’aide sans doute de soldats fantômes.

Le nombre de combattants réels ukrainiens excède désormais et celui de ses âmes mortes et surtout celui des Russes. Il reste encore à intégrer et dépolitiser les bataillons autonomes dans des brigades régulières où ils seront plus utiles.

Le nombre d’unités en ligne permet surtout de constituer des masses de manœuvre à l’arrière pour attaquer rapidement les points du front. La logistique, surtout avec autant de matériels différents, est certainement un casse-tête pour les états-majors mais ceux-ci, non seulement on l’a vu sont techniquement meilleurs, mais ils peuvent plus facilement réaliser leurs plans avec des unités plus standardisées et donc on connaît la fiabilité. Si les Russes ont tout intérêt à former une « ligne Hindenburg » au plus vite, les Ukrainiens ont intérêt maintenant à le choquer sans cesse.

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