Marioupol : sur les routes de l’enfer

Marioupol : sur les routes de l’enfer

par François Chauvancy*- Theatrum-belli – publié le

Le conflit russo-ukrainien fait et fera sans aucun doute l’objet de nombreuses analyses ou commentaires notamment dans le combat en zone urbaine et la propagande. Marioupol est dans tous les cas une bataille instructive sous de multiples aspects. Cette ville assiégée, la première sur le continent européen depuis Sarajevo (1992-1995), apporte plusieurs axes de réflexion : destruction totale de la ville, résistance héroïque sinon glorieuse des soldats ukrainiens dans l’usine d’Azovstal obéissant aux ordres du chef politique y compris par une mort au combat acceptée, destin tragique d’une partie des combattants ayant le statut de prisonniers de guerre lors de la destruction du centre de détention d’Olenivka pour n’en citer que quelques-uns.

Réalisé par Liseron Boudoul (TF1) et son fixeur Charles d’Anjou, celui-ci rencontré sur un plateau de LCI, l’ouvrage « Marioupol, sur les routes de l’enfer : Ukraine, printemps 2022 » complète ces réflexions par un témoignage du côté russe, utile pour préciser ou relativiser les affirmations ukrainiennes, souvent propagandistes, ou simplement pour transmettre la perception russe, celle des Ukrainiens rencontrés dans cette région peu couverte par les médias occidentaux.

Marioupol, une défaite ukrainienne glorieuse

Marioupol, port maritime ukrainien dont s’est emparée l’armée russe après l’avoir détruite, est inscrite aujourd’hui dans nos mémoires. Bataille perdue glorieusement par les soldats ukrainiens, car une défaite peut susciter l’admiration et le respect pour les combattants défaits, elle a été largement commentée pendant des heures sur les plateaux avec certes des approximations compréhensibles en raison du peu d’informations disponibles, sinon d’une fiabilité aléatoire.

La guerre dans la ville

Après Alep en Syrie, le siège des villes a fait son retour. Le combat en localité a montré toute sa complexité. Ainsi, le bouclage presque hermétique de Marioupol a empêché les renforts en hommes mais aussi toute tentative de désencerclement malgré quelques tentatives limitées et sans succès. En effet, le défenseur est en position de force surtout face à une composante blindée ne disposant qu’insuffisamment de fantassins, la dimension la plus visible des morts au combat avec les « tankistes ». Prendre une ville aujourd’hui est sans doute presqu’impossible sans des forces entrainées et nombreuses, avec des méthodes et des moyens adaptés et nouveaux.

Alors que 55% de la population mondiale est urbanisée, la question de la conquête d’une ville se pose donc lors d’un conflit. Faut-il encore conquérir les villes pour obtenir une victoire, un avantage militaire ? Or, une armée conventionnelle répugne à se battre dans un espace ouvert qui la rend vulnérable alors que la ville offre des abris aux défenseurs, élevant les pertes de l’assaillant et donc le coût de sa victoire. De fait, le combat en zone urbaine sera encore plus fréquent demain qu’aujourd’hui alors que les populations y sont nombreuses, posant alors la problématique suivante : pour préserver les villes et les populations qui y vivent, les armées devraient s’affronter hors des villes à défaut d’obtenir l’interdiction réelle des guerres, solutions bien peu crédibles.

Héroïsme et  sens du sacrifice

Les forces ukrainiennes parfaitement retranchées dans les différents bâtiments de Marioupol et dans les deux grandes usines de la ville, approvisionnées en alimentation et en munitions par anticipation, ont tenu aussi longtemps qu’elles ont pu en fonction des ordres reçus. Le sacrifice ultime des combattants a été prôné par le pouvoir politique pour finalement accepter que les soldats se rendent. Ceux-ci ont montré une obéissance sans faille. Leur héroïsme a rappelé l’exemplarité attendue du soldat dans l’accomplissement de la mission reçue. Ce comportement digne d’éloges envoie aussi à nos sociétés un message fort sur l’engagement.

Le fait humanitaire dans la guerre

L’occident est sensible à cette dimension de la guerre ce qui l’a conduit à aider les populations, de fait « otages » mêlées aux combattants mais aussi de ces derniers, isolant cette dimension de la réalité de la guerre. Dans le passé, cette sensibilité occidentale a fait durer bien des sièges oubliant qu’une bataille a pour objet d’être gagnée et que malheureusement, la population civile en est victime. A Marioupol, le refus russe de laisser entrer des convois humanitaires avec des vivres rappelle que, dans la guerre, la protection des civils n’est pas la mission première des combattants. Au nom d’une aide humanitaire, les pressions ont été fortes pour approvisionner aussi les civils mêlés aux combattants dans l’usine d’Azovstal, autre action pour susciter l’émotion internationale sans oublier les interventions des épouses des combattants encerclés.

Conventions de Genève, prisonniers de guerre et sens de l’honneur

Malgré les risques encourus face aux exactions potentielles des forces russes, les combattants de Marioupol se sont rendus sur ordre. Les opinions publiques ont redécouvert alors l’expression « prisonniers de guerre », bien loin des termes « otages », « victimes » bien souvent utilisés pour les soldats dans nos démocraties qui ont oublié la réalité de la guerre. Lors de plusieurs plateaux à l’époque, j’ai rappelé l’existence de ce code d’honneur dans la guerre : les honneurs militaires peuvent être rendus par le vainqueur à une troupe qui s’est battue avec courage et jusqu’à l’extrême limite de ses forces.

Cet honneur existe mais l’oublier peut conduire aux pires exactions de part et d’autre. Les Russes auraient dû avoir ce « sens de l’honneur », certes que d’aucun pourrait voir comme suranné. Et pourtant ! Or, ce qui s’apparente à l’assassinat des prisonniers de guerre ukrainiens ce 29 juillet, sans oublier les mauvais traitements qu’ils auraient subis, a déshonoré l’armée russe au moins par la non-application des conventions de Genève qui imposent à l’Etat détenant des prisonniers de guerre de les protéger et de les traiter correctement. Que pourront attendre les soldats russes des soldats ukrainiens s’ils sont faits prisonniers demain ?

« Marioupol : sur les routes de l’enfer »

Les perceptions russes et des Ukrainiens dans cette zone de combat ont été reflétées par l’ouvrage de Liseron Boudoul et Charles d’Anjou paru aux Editions de l’observatoire (189 pages). Ces témoignages rares d’une équipe expérimentée en zone de guerre expriment leurs doutes, leurs questionnements à travers ces carnets de route transmettant ce qu’ils ont vu ou entendu.

Quelques points ont néanmoins attiré mon attention. Le premier a été la mise au ban de cette équipe par les autorités ukrainiennes qui, pourtant, se revendiquent des valeurs démocratiques. Liseron Boudoul (Cf. Son interview sur Sud-Radio) est avertie par sa rédaction au deuxième jour de sa présence qu’un de ses reportages n’a pas plu aux autorités ukrainiennes. Elle est désormais interdite de territoire ukrainien comme d’autres personnes et sera arrêtée si elle se rend en Ukraine, considérée comme « ennemi de la Nation » (page 57).

Autre point qui m’a beaucoup plus interpellé a été cette photo d’un container ukrainien à sous-munitions (page 97). Sur le plateau de LCI, nous avions eu à commenter ces sous-munitions russes dispersées en zone civile ukrainienne dont l’usage était attribué « avec vigueur » par les représentantes de la communauté ukrainienne en France aux seules forces russes. Or, ni les Russes ni les Ukrainiens (ni les Américains) n’ont signé la convention d’Oslo (2008) les interdisant alors que Liseron Boudoul sur place témoigne du carnage sur les personnes civiles touchées par l’usage d’une telle arme par les forces ukrainiennes (pages 106 à 109).

Cette équipe constate aussi des faits de pillage tout comme la brutalité au sein des forces russes, la souffrance des populations, pas uniquement pro-ukrainiennes. C’est aussi cette visite de Liseron Boudoul au théâtre de Marioupol. Certes le théâtre est détruit sans que des traces de sang n’apparaissent (page 159) sans exclure la réalité des morts. Leur nombre supposé a été exploité pour susciter l’émotion internationale dans le cadre de la communication stratégique ukrainienne.

Enfin et pour conclure, afin de comprendre le conflit ukrainien, loin de toute propagande, je peux recommander cet ouvrage de Pierre Lorrain, lui aussi rencontré lors d’un plateau, « L’Ukraine, une histoire entre deux destins ». Paru en 2019, mis à jour en 2021, cet ouvrage de 686 pages explique cette histoire compliquée de ce territoire disputé depuis plus de 1000 ans.


*Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Il est expert des questions de doctrine sur l’emploi des forces, sur les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, à la contre-insurrection et aux opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d’influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde depuis août 2011, il a rejoint depuis mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli

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