Deux provinces (oblast) échappent presque totalement au contrôle de Kiev

Deux provinces (oblast) échappent presque totalement au contrôle de Kiev

 

par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 25 juin 2022

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Voici une carte bien utile, car elle permet de fixer précisément (en date de ce 26 juin) le pourcentage du territoire ukrainien (par oblast) tenu respectivement par les Ukrainiens et par les Russes et leurs alliés.

Cette carte et ces chiffres proviennent du compte Twitter “Poulet volant” (https://twitter.com/Pouletvolant3). Cliquer sur la carte ci-dessus pour l’agrandir.

Deux oblasts échappent quasiment entièrement au contrôle de Kiev:
– Lougansk à 98,17% sous contrôle des Russes et de leurs alliés du Donbass (la conquête en cours de la poche de Sievierodonetsk fera passer ce pourcentage à 100%),
– Kherson dont 94,07% sont aux mains des Russes.

Un quart de l’oblast de Zaporijjia reste aux mains des Ukrainiens.

Si l’objectif de Moscou est bien de libérer “tout le Donbass” (la région formée par les oblasts de Donetsk et de Lougansk), il lui reste donc 41,51% de l’oblast de Donetsk à envahir. 

La Russie menace la Lituanie de représailles pour avoir bloqué le transit de marchandises vers Kaliningrad

La Russie menace la Lituanie de représailles pour avoir bloqué le transit de marchandises vers Kaliningrad

http://www.opex360.com/2022/06/20/la-russie-menace-la-lituanie-de-represailles-pour-avoir-bloque-le-transit-de-marchandises-vers-kaliningrad/


 

Coincée entre la Pologne et la Lituanie et séparée de la Biélorussie par le passage de Suwalki, seule voie d’accès des trois États baltes au reste des pays membres de l’Union européenne [UE] et de l’Otan, l’enclave de Kaliningrad est importante pour la Russie pour au moins deux raisons. En effet, ce territoire est un symbole de la victoire sur l’Allemagne nazie [il s’appelait naguère « Koenigsberg »] tout en étant l’un des derniers vestiges de la période soviétique. Et sa possession permet à la Russie de consolider sa position militaire dans la région de la Baltique, via notamment le déploiement de capacités de déni et d’interdiction d’accès [A2/AD].

Étant donné sa position géographique, la seule voie d’accès terrestre pour accéder à cette enclave passe par la Lituanie, qui, par ailleurs, abrite l’un des quatre groupes tactiques mis en place par l’Otan au titre de sa présence avancée réhaussée [eFP]. Sinon, elle est aussi accessible par bateau [ou par avion], via la Baltique.

L’une des craintes des autorités russes est que Kaliningrad puisse faire l’objet d’un blocus en cas de conflit. Ce qui explique, en partie, sa militarisation. Or, depuis le 17 juin, Vilnius interdit aux marchandises russes visées par des sanctions de l’UE [charbon, matériaux de construction, métaux, bien technologiques] de transiter par son territoire. Et l’entrée en vigueur de cette décision a été immédiate.

Or, le 6 avril, le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexander Grouchko, avait mis en garde contre « toute action potentielle » susceptible d’être tentée contre Kaliningrad. « J’espère vraiment que le bon sens en Europe ne permettra pas que des jeux soient lancés autour de Kaliningrad. […] Je pense que beaucoup comprennent que ce serait jouer avec le feu », avait-il confié à l’agence Tass.

Aussi, la réaction du ministère russe des Affaires étrangères n’aura pas tardé. « Nous avons réclamé [à la Lituanie] la levée immédiate de ces restrictions », a-t-il fait savoir, ce 20 juin. Et si le passage des marchandises « n’est pas rétabli en totalité, alors la Russie se réserve le droit d’agir pour défendre ses intérêts nationaux », a-t-il prévenu, avant d’indiquer qu’il avait convoqué le chargé d’affaires lituanien en poste à Moscou.

En outre, la diplomatie russe a dit considérer la décision de Vilnius comme « ouvertement hostile » étant donné que, selon elle, elle « viole les obligations juridique internationales de la Lituanie, à savoir la déclaration conjointe de 2002 de l’UE et de la Fédération de Russie sur le transit entre la région de Kaliningrad et le reste de la Fédération de Russie ».

De son côté, et dénonçant une « décision sans précédent », le Kremlin, via son porte-parole, Dmitri Peskov, estime que la « situation est plus que sérieuse » et qu’une « analyse approfondie est nécessaire pour élaborer les répliques ». Reste à voir les mesures de rétorsion qu’est susceptible de prendre la Russie, sachant qu’elle ne peut plus utiliser « l’arme » du gaz, la Lituanie s’en étant affranchie grâce au gazoduc GIPL [Gas Interconnection Poland-Lithuania].

Quoi qu’il en soit, la Lituanie soutient qu’elle ne fait qu’appliquer les sanctions décidées par l’UE contre la Russie après son invasion de l’Ukraine. La décision de Vilnius a été prise « en consultation avec la Commission européenne et conformément à ses directives », a déclaré Gabrielius Landsbergis, le ministre lituanien des Affaires étrangères.

Mali : la France capture un haut cadre du groupe État islamique

Mali : la France capture un haut cadre du groupe État islamique


Des soldats s'entraînant sur la base militaire de Ménaka, dans le nord-est du Mali.

Des soldats s’entraînant sur la base militaire de Ménaka, dans le nord-est du Mali. – / AFP

 

Oumeya Ould Albakaye, haut responsable de l’État islamique au Grand Sahara, a été arrêté alors que les soldats français de l’opération Barkhane sont en passe de boucler leur retrait militaire du Mali.

Un important chef djihadiste a été capturé dimanche au Mali en zone frontalière par des soldats français au moment où ceux-ci entrent dans la dernière phase de leur retrait de ce pays, a annoncé l’état-major français ce mercredi 15 juin.

«Dans la nuit du 11 au 12 juin 2022, une opération de la force Barkhane conduite à proximité de la frontière malo-nigérienne a permis la capture d’Oumeya Ould Albakaye, haut responsable de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS)», antenne sahélienne de la nébuleuse mondiale, a indiqué l’état-major français dans un communiqué. Le djihadiste était «un temps pressenti pour succéder à l’ancien émir» Adnan Abou Walid Al-Sahraoui, a dit à l’AFP une source sécuritaire, faisant référence au chef de l’EIGS tué par l’armée française en août 2021 dans la même région.

Un habitant de Tessit et un élu local de cette zone dite des trois frontières (Mali, Niger, Burkina Faso) ont confirmé la capture, sous le couvert de l’anonymat pour des raisons de sécurité. L’élu, joint par téléphone, a fait état «d’une intervention d’un hélicoptère dans un campement». Oumeya Ould Albakaye était le chef de l’EIGS pour le Gourma, au Mali, et pour l’Oudalan, au nord du Burkina Faso, selon l’état-major.

Il visait les routes empruntées par Barkane

La zone des trois frontières est un des foyers les plus actifs de la violence polymorphe qui sévit au Sahel. C’est un théâtre d’opérations pour les groupes djihadistes affiliés à l’État islamique ou à al-Qaïda, différents groupes combattants, les armées des trois pays frontaliers et les soldats de la force antidjihadiste française Barkhane. Oumeya Ould Albakaye «a organisé plusieurs attaques contre différentes emprises militaires au Mali, dont celle de Gao. Il dirigeait des réseaux de mise en œuvre d’engins explosifs improvisés», a rapporté l’état-major français. Il visait les routes empruntées par Barkhane pour mener à bien son retrait du Mali et son repositionnement, a-t-il ajouté.

L’état-major dit le tenir pour responsable d’un grand nombre d’exactions contre les populations maliennes et burkinabè. Barkhane l’interrogera pendant quelques jours avant de le remettre aux autorités maliennes, a-t-on dit à l’état-major, comme elle l’a fait jusqu’alors avec ses autres prisonniers. La France, qui a concentré son action ces derniers mois dans cette zone, a donc opéré au Mali alors que, poussée vers la sortie par la junte au pouvoir à Bamako depuis août 2020, elle est en passe de boucler son retrait militaire de ce pays après neuf ans d’engagement, et de «réarticuler» son dispositif au Sahel.

Les autorités maliennes ne s’étaient pas exprimées sur la capture en milieu de journée. L’armée française a remis lundi aux Maliens les clés de la base de Ménaka dans la même vaste région, et aura quitté le Mali pour de bon à la fin de l’été avec le transfert de la base de Gao, selon l’état-major français.

De multiples massacres

Le ministre malien des Affaires étrangères Abdoulaye Diop a de nouveau signifié lundi à l’ONU que les soldats français n’étaient plus les bienvenus en refusant catégoriquement que les avions français continuent à apporter leur soutien à la mission de l’ONU au Mali (Minusma). Les Français ont ces derniers mois annoncé avoir tué nombre de cadres de l’EIGS dans la zone frontalière, au premier rang desquels son chef Al-Sahraoui.

Dans différents documents récents, les Nations unies s’inquiètent cependant de la situation dans la région après le retrait de Barkhane du Mali, amorcé en février. L’émissaire de l’ONU au Mali, El-Ghassim Wane, a fait état d’une «détérioration» depuis le début de l’année, lundi 13 juin au Conseil de sécurité où s’ouvrait le débat sur le renouvellement de mandat de des Casques bleus au Mali.

La junte assure inverser la tendance

La dégradation des relations entre la France et le Mali est devenue irrévocable ces derniers mois avec le recours par la junte à ce qu’elle présente comme des instructeurs russes, des mercenaires de la société russe Wagner aux agissements controversés en Afrique et ailleurs selon la France et ses alliés. La junte assure inverser la tendance contre les djihadistes depuis lors.

Les maigres informations remontant de l’immense zone frontalière, reculée et difficilement accessible, font pourtant état de centaines de civils tués et de milliers de déplacés ces derniers mois dans les régions de Ménaka et Gao plus à l’ouest. Plusieurs massacres y ont été imputés à l’EIGS au cours de l’année écoulée sans que l’organisation ne les revendique toujours. La dernière attaque d’envergure – non revendiquée – est survenue dimanche soir à Seytenga, au Burkina Faso, faisant 79 morts selon un bilan officiel encore provisoire. «Notre frontière avec le Mali est aujourd’hui sous la coupe de l’État islamique au Grand Sahara», déclarait mi-mai le président du Niger Mohamed Bazoum.


A Sloviansk, le bataillon Dnipro 1 se prépare à l’assaut russe

A Sloviansk, le bataillon Dnipro 1 se prépare à l’assaut russe

Voici le reportage que Philippe Lobjois, notre correspondant dans le Donbass, a réalisé pour Ouest-France en fin de semaine dernière dans la région de Sloviansk (les photos sont de François Thomas). Il a rencontré les hommes du bataillon Dnipro 1, qui rassemble un millier de combattants décidés à tenir face aux “orques” (les Russes, pour les Ukrainiens, en référence aux créatures maléfiques du Seigneur des Anneaux). 

 

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par Philippe Chapleau – Linges de défense – publié le 13 juin 2022

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Sloviansk se prépare. La ville du Donbass sait qu’elle sera directement en première ligne si les Russes percent plus au nord les deux villes stratégiques de Sievierodonetsk et de Lyssistchank. “Après, il n’y a plus que 90 kilomètres pour arriver aux faubourgs de Sloviansk en ligne droite”.

 

YURI 007A7463.JPGDerrière son bureau, dans son PC quelque part dans la banlieue, Yuri Bereza sait de quoi il parle. L’homme est affable. “Ce sont les livres qui ont fait l’homme que je suis devenu“, dit il en souriant. Et de citer l’écrivain d’origine ukrainienne Mikhaïl Boulgakov et le Français Alexandre Dumas. En treillis, la barbe grisonnante, à 52 ans, cet ancien militaire est désormais en charge de la défense de la ville.

Ici, l’homme est tout sauf un inconnu. Entré à l’académie militaire de l’armée encore soviétique en 1987, il a grimpé les échelons et fini commandant en chef de la base de Kharkiv avant de quitter l’armée en 2003 pour se lancer dans les affaires avec succès.

En 2004, il rejoint le mouvement Euromaidan puis reprend du service en 2014 lors du début de la guerre dans le Donbass. Il crée alors un bataillon de défense territoriale issue de la police militaire qui prend le nom de Dnipro 1. Elu député à l’assemblée de Kiev, il se spécialise dans les questions militaires.

Aujourd’hui, il supervise les travaux de défense. Il faut “plus de tranchées, plus de poste d’observation, plus de champs de mines“. Sur l’écran de sa tablette, la zone apparait: “Sloviansk est stratégique car trois routes partent de la ville pour rentrer au cœur de l’Ukraine“, explique-t-il avant de rebondir sur la situation tactique. “Les Russes essaient de bouger depuis Izium au nord-ouest et de prendre Bakhmout au sud tout en poussant de Sievierodonetsk au nord. Pour l’instant, ils sont arrêtés par la nature et les fleuves, et en Ukraine, nos fleuves sont larges” dit-il en s’esclaffant.

Derrière lui, s’étale le drapeau de l’unité Dnipro 1. “C’est un secret pour personne; nous manquons de munitions d’artillerie et de transports de troupes. On est obligé de tenir mais sans avoir les moyens de lancer de contre-offensive. Mais notre moral est très haut” dit-il en levant le pouce en l’air. Puis il se reprend: “C’est une course contre la montre. Si les armes et munitions arrivent, nous pouvons les repousser, sinon nous nous accrocherons comme nous l’avons fait partout en Ukraine depuis trois mois”.

Dans la ville, l’eau n’est pas encore revenue et des 100 000 habitants, seule une petite vingtaine de mille sont encore là tandis que les coupures d’électricité se multiplient. “L’eau devrait revenir dans quelques jours, nous y travaillons. Les Russes visent les stations de pompages ou le réseau électrique qui les fait tourner.”

Et dans les deux mois qui viennent, qu’anticipe-t-il?  Yuri Bereza secoue la tête. “Ici nous pensons en jour. En semaines, c’est déjà du miracle, alors en mois… Avant quand nous tirions un coup de canon, les Russes en tiraient 50 ! Aujourd’hui cela a baissé, ils n’en tirent plus que 20… Il faut que nous arrivions à tirer un obus et que leur réplique ne soit plus que de cinq“,  dit l’homme qui a servi dans trois armées,  d’abord soviétique, ensuite russe et aujourd’hui ukrainienne. 

Nous savons qui nous combattons, nous avons reçu la même éducation militaire. On connait leur façon de combattre. Elle n’a pas changé depuis un siècle“. Et d’imiter la chaine de commandement russe en train de faire tourner de vieux téléphone de campagne. “Ils sont restés dans les années 80. Nous, nous avons évolué”. Et de poursuivre: “Ils ont les mêmes tactiques qu’autrefois. Bombarder, raser. Tout comme ils l’ont fait à Grozny, Alep ou Marioupol. Et envoyer des armées d’esclaves qui se feront tuer sur place. C’est ce qui se passe à Sievierodonetsk. Ils essaient de traverser la rivière en posant des pontons. Nous pilonnons mais ils reçoivent des ordres, donc ils recommencent, nous repilonnons. Ils meurent mais ils recommenceront le lendemain. Ils se moquent totalement des pertes humaines”, dit il.

Dans son PC, grand comme un labyrinthe, des sacs de couchage, des armes et des gilet pare-éclat attendent leurs propriétaires. Au mur, sur un écran apparait une chouette tenant dans ses serres une obuys de mortier. “C’est l’emblème de notre unité de reconnaissance aérienne”, explique un jeune homme bronzé. A 32 ans, Dmytro Podvorchanskyi dirige la recherche et l’innovation de l’unité. “Tout ce qui vient du civil et que nous pouvons adapter à nos besoins est bienvenu”. 

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Sur son patch d’épaule, un œil ouvert avec la devise “des yeux dans le ciel”. Ancien développeur dans une entreprise de Tech, il suit l’unité Dnipro 1 depuis le début de la guerre en 2014. 

Il fait défiler des images de la bataille de Roubijne, ville de 50 000 habitants au nord de Sloviansk assiégée de la mi-mars jusqu’à la mi-avril et qui est tombée aux mains des Russes. Tank russes explosés, militaires pillant des maisons, pile de cadavres russes sur le toit d’une maison…, le tout vu du ciel.

Dans une des pièces, un gros drone au cœur bleu attend son envol. “On dit que l’Ukraine est un pays agricole c’est vrai“, explique Dmytro avec un sourire en désignant l’objet volant. “Mais c’est aussi un pays de haute technologie. Ça, c’est un drone agricole utilisé par les fermiers pour semer les graines dans leurs champs. On l’a modifié. Maintenant il peut transporter au choix une roquette de 120 mm, ou 4 roquettes de RPG ou des grenades prêtent à exploser. C’est notre prochain cadeau pour les orques” (le surnom des Russes).

Dans la cour, des hommes se préparent à monter au front, pour une relève. 

Une vingtaine de kilomètres plus loin, au coeur de la forêt, dans un ancien relais champêtre transformé en poste de commandement, les “Dnipro 1” sont là.

Long, émacié, Anton, le chef de section, a le regard fatigué des anciens alors qu’il n’a que 27 ans. C’est lui qui gère ce groupe de 40 hommes. Installé dans un sauna désaffecté, un poste de commandement et d’observation s’est organisé autour d’un écran d’ordinateur sur lequel un paysage de forêt apparait. La caméra vidéo montée en hauteur, quelque part dans la forêt, tourne à 360 degrés découvrant une montagne blanche au loin. “Les Russes sont juste derrière”, précise Anton en désignant la masse claire.

A trois cent mètres du poste, les pièces de l’artillerie tirent quelques coups, sporadiquement. Des fumées blanches apparaissent sur l’écran, indiquant l’arrivée des tirs . “Maintenant avec trois écrans, deux téléphones et un talkie, nous pouvons contrôler le champs de bataille et guider les tirs et les troupes”, lâche Dmytro, très fier.

A l’ombre des feuillus, les hommes étendent leur lessive au bruit du générateur et des tirs de départ des canons M777 flambant neuf envoyés par les Américains. “Les drone ne peuvent pas tout”, continue Anton. “Ils ne peuvent pas voir distinctement les traces de véhicules dans l’herbe. Il faut continuer à envoyer de l’humain, des équipes de reconnaissance, à l’ancienne mais c’est une bonne alliance“.

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Des hommes rentrent de patrouille. Casquettes vissées sur la tête, lunettes de soleil, ils arborent un look de « contractors » américains. Tous sont d’anciens défenseurs de la ville de Roubijne.

A 47 ans Mikhael Korolyov était l’un d’eux, journaliste dans sa vie d’avant. Il sort son téléphone pour montrer des images de la défense. Des images puissantes. D’autres téléphones sortent des poches. Et grâce à ces “photos souvenir”, la bataille se met à défiler sur petit écran. Sur l’une d’elles, un énorme nuage orange éclate dans le ciel bleu: “C’est l’usine chimique de la ville qui produisait de l’azote. Les Russes ont tiré dessus pour la faire exploser. Le nuage toxique a blessé beaucoup de nos hommes, avec des brûlures sur la peau et dans les yeux.”

 

mikhail007A7566.JPGD’autres images circulent: celles de visages hâves, fatigués, au milieu de ruines mais de combattants encore capables de se raconter des blagues entre deux attaques de tanks ou de faire encore des selfies.

On a tenu un mois” dit Mikhael Korolyov, à la barbe grisonnante. “On s’est accroché jusqu’au bout, même quand tout était détruit. Puis on s’est retiré.” A Roubijne, ils ont connu le pire: “C’est là-bas que l’on a tout appris, à se cacher dans les ruines, à attendre même quand tout est détruit, à tenir. Roubijne, ça été notre baptême. Ici, on refera tout ce que l’on y a appris ».

L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (3e partie-Théorie de la ligne)

L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (3e partie-Théorie de la ligne)

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 11 juin 2022

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Cela ne plaît guère, notamment en France, mais la « défense non-offensive » (ou toutes les méthodes de « non-bataille » pour reprendre l’expression du commandant Guy Brossolet), qui consiste à défendre un territoire par une guérilla adossée à des pôles de défense solides est efficace. Elle l’est d’autant plus que les défenseurs sont nombreux (ce qui suppose souvent l’emploi de réservistes) très bien formés, bien équipés d’armes et véhicules légers et qu’ils font face à de grosses mais peu nombreuses colonnes de véhicules-cibles.

L’Ukraine n’a pas eu le temps, ni l’aide étrangère suffisante — qui aurait été moins coûteuse à fournir à ce moment-là que dans l’urgence de la guerre — de réaliser complètement ce modèle nouveau avant l’invasion. À la place d’une « super armée finlandaise », il y a eu un ensemble disparate qui n’a pu empêcher la saisie de larges pans du territoire par les forces russes et même pu leur infliger des pertes décisives.

Le modèle ukrainien a permis de freiner et corroder, imposant le repli à cinq armées russes complètes, mais il s’avère beaucoup moins efficace dès lors qu’il s’agit d’attaquer. Les brigades ukrainiennes ont en effet beaucoup de mal également à franchir les écrans de feux russes, des frappes aériennes aux nombreux canons-mitrailleurs, l’arme principale de l’infanterie moderne, en passant par toute la gamme de l’artillerie et les canons de chars. On aboutit ainsi à une forme de neutralisation tactique où il s’avère presque impossible de détruire les grandes unités de l’autre, hors encerclement suivi d’une longue réduction. Sur les pions de wargames, on donnerait une forte valeur de défense et une faible valeur d’attaque aux unités russes comme aux unités ukrainiennes, ce qui conduit généralement à un blocage et une fixation du front.

Les tranchées du Donbass

Après la bataille de Kiev et le repli russe, la forme des combats change en effet radicalement, à la manière des forces engagées dans la guerre de Corée passant brutalement du combat de mouvement en 1950 à un combat de position de plus en plus rigide en 1951.

La dernière grande manœuvre d’attaque russe porte sur la petite ville d’Izium à 100 km au sud-est de Kharkiv. Izium n’est déjà plus un objectif politique, mais la base de départ nécessaire pour envelopper par l’ouest le Donbass encore ukrainien, objectif stratégique désormais affiché par la Russie à la fin du mois de mars. Sa conquête est difficile, comme tous les assauts urbains conduits par des unités mal adaptées, mais les Russes démontrent qu’ils peuvent prendre un objectif limité — une ville de 45 000 habitants tenue par deux brigades ukrainiennes, manœuvre et territoriale — en trois semaines à condition d’y engager une division d’infanterie motorisée fortement renforcée (brigade de génie et brigade(s) d’artillerie). C’est déjà une bataille d’un nouveau style.

De Kharkiv à Kherson, il y a désormais un front continu de 900 km, soit plus que le front figé de la Manche à la Suisse à l’hiver 1914-1915. La ligne part d’une tête de pont russe au-delà de la frontière au nord de Kharkiv, passe par la rivière Donets et la bande forestière qui court plein est jusqu’à la ville de Severodonetsk. Elle suit ensuite la zone fortifiée nord-sud qui sépare les LNR-DNR du reste de l’Ukraine, puis une longue ligne qui va plein ouest de Novotroitske (au sud de Donetsk) vers le Dniepr et le Dniepr lui-même jusqu’à Kherson et sa tête de pont au-delà du fleuve.

Dans une situation statique, une unité qui ne combat pas creuse. Autrement dit, cette longue bande de front aura mécaniquement tendance, pour peu que les deux armées puissent imposer cet effort à leurs hommes, à se perfectionner sans cesse, prendre plus de profondeur tant vers le bas que vers l’arrière et augmenter encore la capacité de défense des unités qui l’occupent.

Derrière ces fortifications de campagne, les armées russes et les corps LNR-DNR disposent de 2 400 pièces d’artillerie, soit une capacité de plusieurs de milliers d’obus et roquettes quotidiens au minimum, et d’un potentiel de 200 à 400 sorties d’avions et d’hélicoptères d’attaque ainsi que quelques drones armés. Associés à de nombreux capteurs, les Russes peuvent frapper tout ce qui est un peu important et visible sur plusieurs dizaines de kilomètres dans la profondeur du dispositif ukrainien et préparer les assauts.

La réciproque est moins vraie dans la mesure où les moyens ukrainiens de frappe en profondeur sont très inférieurs à ceux des Russes, ne serait-ce que par le manque d’obus et de roquettes qui limitent, selon un officiel ukrainien, les tirs à 6 à 8000 projectiles quotidiens, sans parler des rares aéronefs et des drones armés. Avec parfois l’aide du renseignement américain, les moyens y sont peut-être utilisés plus efficacement, comme en témoignent les frappes régulières sur les postes de commandement et les morts de généraux russes ou encore la destruction complète du bataillon russe voulant franchir la rivière Donets Bilohorivka à l’ouest de Sevordonetsk le 9 mai.

Entre retranchements et feu du ciel, la forme des combats change évidemment. On constate par exemple que les pertes quotidiennes documentées (Oryx) en chars-véhicules d’infanterie sont deux fois moins élevées de part et d’autre que durant la guerre de mouvement. C’est encore plus vrai dès lors que l’on s’éloigne de la ligne de front, avec seulement quelques pièces d’artillerie détruites chaque jour, ce qui témoigne des deux côtés de la faiblesse de la contre-batterie. Les camions sont également beaucoup moins touchés que durant la guerre de mouvement. Cela peut paraître paradoxal surtout du côté ukrainien puisque la logistique doit évoluer sous le feu de l’artillerie et des aéronefs. Il y a dans cette faiblesse des pertes une part d’adaptation — déplacement de nuit, camouflage, dispersion — mais aussi sans doute une simple réduction du débit. On notera que le rapport des pertes matérielles reste toujours nettement en faveur des Ukrainiens, en grande partie parce que les Russes sont le plus souvent à l’attaque.

Il y a moins de pertes matérielles mais tout autant de pertes humaines, sinon plus. Pour la première fois, des officiels ukrainiens évoquent cette question, le président Zelenski, en premier pour évoquer des chiffres de 50 à 100 morts dans le Donbass, et jusqu’à 150 à 200 pour l’ensemble du front, avec par ailleurs cinq fois plus de blessés. C’est vraisemblable et c’est évidemment beaucoup, sans doute plus que pendant la première phase de la guerre. Comme en même temps les pertes en véhicules de combat diminuent, on en conclut que ceux-ci sont moins impliqués dans des combats où l’artillerie russe doit faire 2/3 des pertes ukrainiennes. Cette proportion doit être un peu moindre du côté russe où on tombe aussi beaucoup fauchés par les projectiles directs des canons mitrailleurs et mitrailleuses, des armes antichars, des snipers — très importants dans les combats statiques — et parfois des fusils d’assaut lorsqu’il y a parfois des combats rapprochés.

Bien entendu quand on passe d’une macro-perspective (l’art opératif) au micro (la tactique et les combats) et que tous ces moyens ne sont dispersés sur l’ensemble du front mais concentrés dans seulement certains secteurs, ces secteurs s’appellent l’enfer.

Crise schumpetérienne

Ce nouveau contexte opératif trouble plus les deux adversaires qui ont conservé des volontés de conquête ou de reconquête.

Au regard des moyens disponibles, la Russie décide de se concentrer sur la « libération » complète du Donbass, au moins dans un premier temps. Du côté ukrainien, les choses sont plus délicates. Si les Russes avaient été stoppés sur leur ligne de départ du 24 février, il aurait peut-être été possible de proposer un accord de paix, mais maintenant l’Ukraine se trouve dans la position de la France à la fin de 1914 alors qu’une partie de son territoire a été envahi. Le statu quo paraît difficilement envisageable alors qu’il y a peut-être encore la possibilité d’une libération, mais dans le même temps, on ne sait comment faire pour repousser l’armée russe avec le modèle de forces actuel.

Il n’y a pas d’autre solution pour sortir de cette crise schumpetérienne (de moins en moins de résultats avec toujours autant de morts) que de changer de modèle en quantité et en qualité mais cela prendra du temps.

Pour l’instant, les Russes ont à nouveau l’initiative des opérations. S’appuyant sur un front continu et non sur des flèches, et proches de leurs bases ferroviaires, ils peuvent organiser des flux logistiques routiers plus courts et mieux protégés que durant la guerre de mouvement. Dans la mesure où il faut une grande concentration de moyens pour obtenir des résultats, les forces sont redistribuées en fonction des postures offensives ou défensives des secteurs de combat. D’Izium à Horlivka, le pourtour nord du Donbass encore tenu par les Ukrainiens est entouré d’une cinquantaine de groupements tactiques russes ou LNR, plus au moins sept brigades d’artillerie sur une centaine de kilomètres, les autres secteurs ne disposent de leurs côtés que d’un groupement tactique tous les 10 à 20 km. Ces secteurs défensifs n’ont pour d’autres missions que de tenir le terrain et de fixer l’ennemi, éventuellement par des contre-attaques limitées.

Dans le secteur principal qui va Izium à Horlivka (15 km nord de Donetsk), il s’agit de s’emparer des deux couples de villes Sloviansk-Kramatorsk (S-K) et Severodonetsk-Lysytchansk (S-L) distants l’un de l’autre de 80 km. Une fois ces villes prises, il ne restera plus que la prise de la petite ville et nœud routier de Pokrovsk quelques dizaines de kilomètres plus au sud pour considérer que le Donbass est conquis.

Cette zone clé est défendue initialement par 12 brigades ukrainiennes de manœuvre, territoriales ou de garde nationale ainsi que plusieurs bataillons de milices. On peut estimer alors le rapport de forces général à une légère supériorité numérique russe en hommes, de trois contre deux en leur faveur pour les véhicules de combat et de deux contre un pour l’artillerie et plus encore pour les appuis aériens.

Les groupements tactiques engagés sont rattachés aux trois grandes zones d’action : au nord de S-K, autour de S-L et entre Popasna et Horlivka sur la frontière avec les LNR-DNR, sous divers commandements peu clairs. Les groupements tactiques y sont en fait le plus souvent des bataillons de manœuvre alors que les batteries sous regroupées plus en arrière en masse de feux. Le commandement russe a également formé une « réserve générale » avec 15-20 bataillons de ses meilleures unités, troupes d’assaut par air, troupes de marine, mercenaires Wagner ou gardes nationaux tchétchènes, au passage rien qui ne fasse partie de l’armée de Terre russe qui n’avait pas compris qu’elle aurait besoin d’une puissante infanterie d’assaut. C’est cette réserve générale qui va faire la différence.

La méthode utilisée est celle du martelage à base d’attaques de bataillons. Une attaque type voit ce bataillon tenter de pénétrer dans l’enveloppe de feu de la défense, en espérant que celle-ci a été neutralisée au maximum par l’artillerie et en projetant lui-même autant que possible de la puissance de feu par ses véhicules et ses armes portatives. De cette confrontation se dégage de part et d’autre une impression très subjective sur la possibilité de l’abordage. Tant que celui-ci apparaît comme possible, l’attaquant continue à avancer. Dès que cet espoir disparaît, la tentation devient très forte de se replier. Le raisonnement est évidemment inverse pour le défenseur qui se replie souvent avant que le contact ait eu lieu dès lors que celui-ci est certain. Ce n’est pas forcément très meurtrier au regard de la puissance de feu déployée, il faut plusieurs centaines d’obus et des milliers de cartouches et d’obus légers pour tuer un seul homme, mais très éprouvant. La solidité des bataillons d’infanterie, proportionnelle à leur qualité tactique, mais pouvant fluctuer en fonction de l’usure et des résultats, est évidemment essentielle.

Tout le secteur est ainsi martelé à partir du début d’avril. Il s’agit d’abord de partir d’Izium pour essayer de déborder toute la zone cible S-K et S-L par l’ouest. Les trois brigades et les milices ukrainiennes du secteur échangent de l’espace peu stratégique contre du temps — un kilomètre par semaine, comme sur la Somme en 1916 — et de l’usure. Ne parvenant pas à obtenir d’avantage décisif dans ce secteur, l’effort est reporté sur la zone au nord-est de Sloviansk dans la zone forestière autour de la rivière Donets. À force d’attaques, la position clé de Lyman est abordée de plusieurs côtés par les Russes puis évacuée par les Ukrainiens le 27 mai. La pression s’exerce maintenant sur toute la poche ukrainienne formée au nord de Sloviansk après les progrès russes à son est et à son ouest. Encore plusieurs semaines de combats en perspective avant même d’aborder Sloviansk. Les Russes progressent beaucoup moins vite en Ukraine que les Alliés en France en 1918.

La progression est aussi lente dans la périphérie de Severodonetsk, la seule grande ville ukrainienne sur la ligne de front. Au nord, la petite ville de Rubizhne (56 000 habitants) est conquise définitivement le 13 mai, après plus d’un mois de combat. Au début du mois de juin, Severodonetsk elle-même est abordée, alors que la ville ne peut être ravitaillée que par les ponts qui la relient à Lysychansk.

La seule grande victoire russe de la guerre de position le 7 mai à Popasna (22 000 habitants), 50 km au sud de Severodonetsk, après six semaines de combat et grâce à l’engagement de la Réserve générale. La prise du point haut de Popasna s’accompagne d’une percée de quelques kilomètres, la seule réalisée dans cette phase de la guerre, dans toutes les directions menaçant en particulier la route principale qui alimente S-L.

Les forces ukrainiennes sont placées dans un dilemme. Les petites attaques qu’elles ont menées dans les zones russes en posture défensive ont obtenu quelques succès, en particulier du côté de Kharkiv, mais sans obtenir rien de décisif qui puisse au moins soulager le Donbass. Il leur faut choisir entre le repli de la poche de S-L pour éviter de voir plusieurs brigades se faire encercler ou la résistance ferme voire la contre-attaque. Elles choisissent la seconde option. Avec les renforts, il y a désormais 13 brigades de manœuvre et même 3 brigades de territoriaux, parfois engagées dans des attaques, ainsi que plusieurs bataillons de milices dans le combat pour la poche de Severodonetsk-Lysytchansk, soit presque un tiers du total de l’armée ukrainienne. C’est un pari très risqué.

L’ordinaire et l’extraordinaire

Parmi les mystères de cette guerre, il y a celui du combat sur les arrières, du combat de partisans pour employer la terminologie locale ou encore du combat extraordinaire chinois par complémentarité avec le combat régulier ordinaire. On trouve peu de choses sur l’emploi des spetsnaz russes, peut-être 8 000 à 10 000 engagés en Ukraine, sinon pour décrire une mission de protection sur les arrières…russes contre l’action possible des Forces spéciales ukrainiennes, qui elles-mêmes ont conduit quelques raids de destruction en Russie. Sans doute ces unités sont-elles surtout employées pour renseigner en profondeur.

On sait qu’il y a de nombreux actes de résistance civile dans la zone sud occupée, autrement dit non violents, beaucoup de renseignements donnés par la population aux forces centrales et quelques actes de sabotage, mais on se trouve loin d’une guérilla organisée qui tant d’un point de vue politique, pour signifier l’hostilité à l’occupant, que militaire serait un grand renfort pour l’Ukraine alors que la guerre a tourné au bras de fer. Les super-régiments territoriaux évoqués plus haut, les mêmes qui auraient fait beaucoup plus mal aux groupements tactiques russes auraient pu une fois dépassés constituer la base de cette résistance, régulière et/ou clandestine. Le terrain plutôt ouvert ne se prête pas forcément à une guérilla, mais la densité des forces russes y est aussi très faible. Cela n’a clairement pas été anticipé, mais cela peut toujours monter en puissance malgré ou à cause d’une répression qui risque d’être féroce.

Pour conclure, on se trouve loin en Ukraine du combat mobile blindé-mécanisé comme pendant les guerres israélo-arabes ou la guerre du Golfe (1990) ou même l’invasion américano-britannique de l’Irak en 2003. C’est de la guerre de haute intensité évidemment, mais d’une forme inédite qui emprunte aussi beaucoup au passé. Innover c’est parfois se souvenir et il est probable que les unités de combat à venir ne ressembleront plus à celle de 1945.