M. Macron acte la fin du modèle d’armée « expéditionnaire » au profit d’un « pivot vers la haute intensité »

M. Macron acte la fin du modèle d’armée « expéditionnaire » au profit d’un « pivot vers la haute intensité »

 

par Laurent Lagneau – Zone militaire – publié le 20 janvier 2023

https://www.opex360.com/2023/01/20/m-macron-acte-la-fin-du-modele-darmee-expeditionnaire-au-profit-dun-pivot-vers-la-haute-intensite/


Dès son retour au pouvoir, en 1958, le général de Gaulle mena un politique de défense reposant sur l’indépendance nationale, la dissuasion et la conscription. Ainsi, il s’agissait de privilégier la souveraineté et l’autonomie stratégique dans un monde alors marqué par la rivalité entre les États-Unis et l’Union soviétique, ce qui supposait d’accélérer le processus de décolonisation [et donc de mettre au pas l’armée « coloniale »].

Par la suite, le Mur de Berlin tombé et l’Union soviétique disloquée, le modèle d’armée français s’inscrivit dans une logique « expéditionnaire », avec notamment la professionnalisation, sur fond de baisse des dépenses militaires. Les capacités qui étaient autrefois indispensables furent réduites à l’état échantillonaire, avec l’argument que ce ne serait pas avec tel ou tel matériel que l’on gagnerait les guerres de demain, l’époque étant aux « opérations extérieures », menées dans des environnements permissifs.

Sauf que, et malgré des signaux pourtant difficiles à ignorer, la compétition entre puissances ne s’était jamais vraiment estompée. La guerre en Ukraine le montre actuellement… Comme les tensions dans la région Indo-Pacifique. Qui plus est, les menaces se multiplient et s’aditionnent désormais…

D’où le constat du général Thierry Burkhard, le chef d’état-major des armées [CEMA], lors d’une audition parlementaire, en juillet. « Notre capacité à être une force expéditionnaire ne nous rend pas instantanément aptes à conduire une guerre de haute intensité », avait-il lâché devant les députés.

D’où les « grandes transformations » et les « choix difficiles » annoncés par Sébastien Lecornu, le ministre des Armées, à l’occasion de son ordre du jour, le 4 janvier dernier. Et lors de ces voeux aux Armées, ce 20 janvier, depuis la base aérienne 118 de Mont-de-Marsan, le président Macron en a livré les grandes lignes.

Ainsi, celui-ci a annoncé que le modèle d’armée issu de la prochaine LPM devra privilégier « la cohérence sur la masse » ainsi que la « réactivité sans sacrifier l’endurance ». En clair, a-t-il ajouté, cela signifie qu’il s’agira de « consolider notre cœur de souveraineté, là où le modèle de la précédente Loi de programmation militaire mettait plutôt l’accent sur la capacité expéditionnaire et la lutte contre le terrorisme ».

« La transformation, […] c’est être capable de passer d’un modèle fait pour assurer des opérations dans des milieux où notre liberté d’action était forte à une capacité d’évolution dans des environnements contestés, face à des adversaires aguerris, parfois technologiquement redoutables sur tout le spectre de la conflictualité », a insisté M. Macron.

Aussi, au regard de l’ampleur des menaces [qui concernent aussi les départements et collectivités d’outre-Mer, qu’il a cités à plusieurs reprises dans son discours], le président a annoncé que l’effort budgétaire de la LPM 2024-30 serait de 400 milliards d’euros. Soit 30% de plus que celle en cours [295 milliards, ndlr]. Cette somme « permettra de couvrir 413 milliards de besoins militaires » et d’amorcer « un changement profond qui sera irréversible ».

Sans surprise, la dissuasion sera confortée et « renforcée » car elle « fait de la France un pays différent en Europe ». Les postures permanentes feront également l’objet d’une attention particulière. « Cela suppose des capacités accrues de renseignement qui doivent nous permettre d’anticiper les crises et les menaces », a justifié M. Macron, tout en insistant sur « l’autonomie de décision et d’action ». La fonction « connaissance et anticipation » bénéficiera d’un nouvel effort substantiel de +60% au total, avec des ressources de la Direction du renseignement militaire [DRM] et de la Direction du renseignement et de la sécurité de Défense [DRSD] qui seront doublées.

 

Les capacités de surveillance seront aussi renforcées significativement, avec des « drones et des moyens d’intervention », en particulier dans les outre-Mer, « où des capacités apportant une première réaction locale devra pouvoir être complétée par la projection de renforts conséquents », a détaillé M. Macron, sans donner plus de détails.

En outre, au titre de la « résilience », le locataire de l’Élysée a également dit vouloir « doubler la capacité de traitement des attaques cyber majeures » ainsi que le format de la réserve opérationnelle, ce qui « permettra de renforcer notre armée d’active » ainsi que la création « d’unités territoriales et de flottilles côtières ». Évidemment, cela supposera de revoir la carte militaire… ainsi que l’organisation des soutiens, comme celle du Service de santé des Armées [SSA].

Cela étant, abandonner la logique expéditionnaire suppose de gérer les crises « autrement », en maîtrisant « l’empreinte et la durée de nos opérations lointaines », celles-ci devant revenir en particulier aux forces spéciales, qui seront également renforcées, a expliqué M. Macron.

Mais cette « transformation », ou ce « pivot vers la haute intensité » comme a dit le chef de l’État, passera par un renforcement de l’Échelon national d’urgence [ENU], afin de « disposer des moyens nécessaires pour une intervention sur court préavis, même loin de la Métropole » [dans les outre-Mer?]. Il s’agira également « d’augmenter la capacité à durer et à résister à des efforts et des effets d’usure », grâce à une préparation opérationnelle plus intense, une disponibilité des matériels accrue et des stocks de munitions en conséquence.

Lors de son allocution, Emmanuel Macron a livré peu de détails sur les capacités qui seront inscrites dans la future LPM. « Face à des adversaires plus forts, nous devrons agir plus fort aussi pour obtenir rapidement des effets militaires décisifs. Cela implique de durcir notre outil », a-t-il dit.

Ainsi, parmi les décisions qu’il a annoncées par le président, les Mirage 2000 s’effaceront plus tôt que prévu [alors que la modernisation des Mirage 2000D est en cours, ndlr], le passage au « tout Rafale » étant acté. « Nous maintiendrons cet avion d’exception au meilleur niveau mondial », a-t-il assuré. La modernisation de l’armée de Terre, via le programme Scorpion, sera évidemment poursuivie. Quant à la Marine nationale, ses frégates verront leur puissance et leur protection augmentées. Et le porte-avions de nouvelle génération [PA NG] sera confirmé.

« Nous devons également innover en développant des munitions guidées à distance [des munitions téléopérées?], en élargissant l’usage des drones par un doublement, à cet égard, de nos investissements », a dit M. Macron. Les efforts en matière de technologies quantiques et d’intelligence artificielle seront poursuivis [ce qui profitera au cyber et au renseignement].

Le chef des armées a annoncé un renforcement des capacités dans les domaines à forte valeur ajouté opérationnelle. Et de citer la défense sol-air, dont les moyens seront augmentés de 50%. Et ceci parce que, a-t-il expliqué, « même avec la dissuasion, notre territoire n’est pas à l’abri de frappes isolées, du fait, par exemple, de perturbateurs, en particulier non étatique ». Les feux dans la profondeurs, la suppression des défenses aériennes adverses [SEAD] et la lutte anti-sous-marines figureront parmi les priorités.

Un autre volet de ce « pivot » concerne les « espaces communs » que sont le cyber, l’espace et la mer. C’est dans ceux-ci que se déploient généralement les modes d’actions relevant de la « guerre hybride ». La LPM donnera les moyens nécessaires pour détecter les signaux faibles… Ce qui devra se faire en adoptant une « approche décloisonée, pro-active et d’influence », qui ne relèvera pas uniquement des seules armées.

« Nous renforcerons notre capacité à surveiller et à réagir mais aussi à prendre l’initiative, à passer de clairs messages stratégiques dans l’espace exo-atmosphérique, dans l’espace numérique et dans les espaces maritimes », a aussi promis M. Macron. Les capacités « cyber » seront évidemment mises à contribution et l’effort sur le volet spatial ne sera pas relâché. Au-delà de la maitrise des fonds marins, la Marine devrait bénéficier de moyens renforcés, « à la hauteur des atouts martimes de notre pays », a-t-il dit, en citant, à nouveau, l’importance des outre-Mer.

Enfin, le quatrième volet de cette transformation porte sur les « partenariats internationaux ». Là, il s’agira de capitaliser sur ceux qui ont été récemment noués [Grèce, Inde, Émirats arabes unis, etc], de revoir les modalités de certains et, surtout, de permettre à la France de prendre tout sa place au sein de l’Otan et de l’Union européenne.

D’ailleurs, l’objectif de la future LPM pourrait se résumer par cette phrase de M. Macron : « Si, demain, tel grand partenaire [les États-Unis?] doit regarder ailleurs, nous devrons être en mesure d’agir avec les Européens, à l’intérieur de l’Otan ou en dehors, et, si nécessaire, d’assurer les capacités de commandement qui permettront de mener ensemble une opération d’ampleur. Pour nous, cela impliquera de pouvoir déployer une capacité interarmées représentant jusqu’à 20’000 hommes. Cela vous donne la mesure de défis et de l’ambition qui est la nôtre ».

Béats devant l’IA

Béats devant l’IA

 

Pascal Le Pautremat* – Esprit Surcouf – publié le 13 janvier 2023

https://espritsurcouf.fr/le-billet-decouvrez-le-nouveau-billet-de-pascale-pautremat/
Rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF


En 2019, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) attirait l’attention en précisant que, d’ici 2040, la robotisation allait entraîné la disparition de 14% des emplois (16,6% en France notamment) – environ 300 millions d’emplois – tandis que l’automatisation allait en transformer plus de 30%.

Dans nos sociétés pénétrées de toute part par l’Intelligence artificielle qui est vue comme la panacée à tout crin, voilà que l’on nous présente, dès lors, une nouvelle application perçue comme une invention éblouissante. En fait, elle n’est qu’une invitation/incitation à la non-invention, au plagiat et à la fainéantise la plus bête qui soit.

Cette application se dénomme ChatGPT (acronyme grotesque à l’oreille) et fait déjà trembler – dit-on – l’entreprise Google qui craint une concurrence directe à son moteur de recherche. Ce « chatbot » ou agent conversationnel, conçu par l’entreprise américaine OpenIA, serait appelé à révolutionner la concrétisation des demandes en matière de réponses développées et argumentées. En somme, par extrapolation, il est possible, à partir de mot-clé(s), ou d’indications transmises vocalement, de demander l’IA de rédiger un développement conséquent sur un sujet de notre choix (si tant qu’il soit antérieur aux années 2020). Ainsi, il est envisageable d’obtenir une dissertation qui se tienne à laquelle, soit, il est possible d’apporter quelques aménagements, corrections détails et précisions.

En somme, pour celles et ceux qui vont céder à la tentation, les capacités de réflexion, de rédaction, d’imagination ou de restitution de connaissances des êtres humains vont être sérieusement entachées voire réduites à peau de chagrin.

Les plagiats sont déjà récurrents. Les grandes Écoles et les universités ont fort à faire, en effet, pour déceler les dossiers et mémoires conçus avec des « copier-coller ». Mais là, il s’agira de véritables travaux usurpés qui seront difficilement décelables. Y compris dans les « créations musicales », les créations de tableaux, les écritures de courriers…et de courriels…

Cette folie intéresse pourtant, à des fins purement mercantiles, Microsoft qui envisagerait d’intégrer cette application dans son programme Microsoft Office, pour mieux concurrencer Google… « La fin justifie les moyens » dénonçait Nicolas Machiavel (1469-1527) quant au jusqu’auboutisme en politique. Cette maxime s’applique parfaitement, depuis longtemps  , au néolibéralisme…

Pathétique…

 

En marge de cette aberration structurelle en faveur de l’abêtissement, nous vous proposons, dans ce Numéro 205, un sommaire qui répond aux questions conjoncturelles.

Ainsi, Henry Cuny, ancien ambassadeur en Arménie, nous interpelle sur les difficultés de ce pays, au gré d’une histoire souvent tragique, sous pression des Azeris comme des Turcs : « L’Arménie sur la brèche » (rubrique Humeurs)

Sur le plan international, les bouleversements et défis qui touchent l’Asie ne peuvent qu’inviter à dresser un état des lieux. Ce à quoi s’applique Tom Dash, avec son article intitulé  « Asie 2023 – Tour d’horizon géopolitique et géoéconomique des enjeux régionaux » (rubrique Géopolitique).

La persistance de la guerre russo-ukrainienne, mais aussi les tensions palpables dans les Balkans, quoique passées sous silence par nombre de médias, ne peuvent que rappeler l’importance de parvenir à mettre en place une véritable politique de défense européenne dont les prémices remontent 1952-1954… Le général Jean-Paul Perruche insiste ainsi sur son caractère dès lors indispensable et pressant : « Création d’une réelle capacité collective d’action militaire européenne : une urgence absolue » (rubrique Défense).

Aux Etats-Unis, dans un tout autre domaine, les autorités californiennes prennent conscience des graves conséquences qu’engendre la libéralisation du cannabis. Loin d’être dissuadée, la criminalité, explose, sans compter les jeux de corruption et les répercussions environnementales. Xavier Raufer nous dit tout  : « Cannabis légalisé en Californie : Un désastre. » (rubrique Sécurité).

En matière de publication à souligner dans ce numéro, notre choix s’est porté sur le dernier livre de Pierre Martinet, ancien agent du Service Action de la DGSE, Pris en otage (Mareuil éditions) qui relate sa douloureuse et terrible épreuve traversée en Libye en 2011, au début de la révolution (rubrique Livre).

Enfin, nous retrouvons la revue d’actualité d’André Dulou qui aborde notamment la question des retraites, mais aussi la politique agricole commune, sans oublier une plongée dans les questions de défense et de sécurité complémentaires.

Bonne lecture.

(*) Pascal Le Pautremat est Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales. Conférencier et chargé de cours dans l’Enseignement Supérieur, il a enseigné à l’Ecole Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense. Il intervient aussi dans les sociétés et les structures publiques en matière d’analyses géopolitiques et géo-économies. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense Nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF.
Son dernier ouvrage « Géopolitique de l’eau : L’or Bleu” est présenté dans le numéro 152 d’ESPRITSURCOUF du 30 novembre 2020

Doctrine spatiale française : pas de tirs antisatellites mais plus d’« ambiguïté stratégique » ?

Doctrine spatiale française : pas de tirs antisatellites mais plus d’« ambiguïté stratégique » ?

Débris de satellite autour de la Terre, vue d'artiste
La destruction d’un satellite situé en orbite provoque de nombreux débris. C’est l’une des raisons invoquées par la France pour expliquer sa décision de ne pas procéder à des tirs anti-satellites. Frame Stock Footage/Shutterstock

Fin novembre 2022, le ministère des Armées s’est formellement engagé à ne pas conduire de tirs de missiles antisatellites.

Pourtant, la stratégie spatiale française de 2019 ne s’interdit pas de « durcir » les capacités d’action de la France dans l’espace.

À trois ans d’intervalle, la posture spatiale militaire française se contredit-elle ?

Une décision aussi historique que surprenante ?

Après avoir coparrainé la résolution A/C.1/77/L.62 (adoptée par la première Commission de l’Assemblée générale des Nations unies en octobre 2022), la France joint la parole aux actes et s’est engagée à ne pas procéder à des tirs de missiles antisatellites destructifs à ascension directe, c’est-à-dire tirés depuis la surface ou les airs. La France n’a jamais formellement disposé d’une telle capacité, même si elle possède l’expertise technique nécessaire pour la développer.

Le communiqué français, publié le 29 novembre 2022, utilise des éléments de langage forts. Il qualifie de tels tirs de « déstabilisateurs et irresponsables », rappelle que la France n’en a jamais effectué, et s’alarme des risques de débris spatiaux et des conséquences pour l’intégrité des satellites en activité et de l’ensemble du domaine spatial. La décision française suit celle des États-Unis adoptée le 9 avril 2022. La France avait d’ailleurs salué l’engagement américain.

La détermination du ministère des Armées est d’autant plus historique que la France est l’un des rares pays à avoir développé une « triade stratégique » comprenant missiles intercontinentaux, arme atomique et capacités aérospatiales. Son programme balistique se poursuit notamment dans le cadre du renouvellement de la dissuasion nucléaire, de la modernisation du missile balistique mer-sol M51 d’Ariane Group, et du développement du missile air-sol nucléaire de 4ᵉ génération (ASN4G) et d’un planeur hypersonique V-Max. Cet effort de modernisation, même s’il n’est pas directement lié à la question de la destruction des satellites, témoigne néanmoins de l’importance portée au développement des capacités balistiques françaises.

En parallèle, le programme Syracuse est destiné à doter les armées de satellites militaires de nouvelle génération pour leur permettre de communiquer à haut débit depuis n’importe quel relais (terrestre, aérien, marin et sous-marin). Ces satellites sont d’ailleurs équipés de moyens de surveillance de leur environnement immédiat (leur permettant de se déplacer pour éviter toute attaque). Avec les satellites CSO et CERES, ils représentent les yeux, oreilles, et porte-voix de la Défense française dans et depuis l’espace et seront suivis des programmes « Céleste » (renseignement d’origine électromagnétique) et « Iris » (capacités d’observation optique) (dont le lancement est contrarié par la guerre en Ukraine, les retards d’Ariane 6, et le Covid-19).

L’espace extra-atmosphérique figure enfin et surtout dans les chantiers consacrés comme prioritaires par Emmanuel Macron le 9 novembre 2022 en vue de la prochaine Loi de Programmation militaire 2024-2030.

Dans ce contexte, il était possible d’envisager que la France développe un jour ou l’autre un missile antisatellite (par exemple, une version lourde et très haute altitude du missile antibalistique Aster 30 ?) et procède à un « tir de démonstration » sur un ancien satellite non fonctionnel (et dans une orbite limitant l’impact des débris).

Les tirs antisatellites ont en effet ponctué l’histoire spatiale et sont de forts marqueurs de puissance militaire. La Secure World Foundation recense d’ailleurs plus de 70 tests antisatellites depuis 1959, dont plus de 20 tirs depuis 2005. Les plus importants incluent le tir chinois de janvier 2007, la réponse américaine de février 2008, le tir indien de mars 2019, et le tir russe de novembre 2021 (dont la NASA rappelle dans un point presse du 24 octobre 2022 qu’il est toujours à l’origine de manœuvres d’évitement de débris de la station spatiale internationale).

Un essai de missile anti-satellite russe met en danger l’équipage de l’ISS • France 24, 16 novembre 2021.

 

Notons d’ailleurs que la décision américaine constitue elle-même un revirement par rapport au renouveau nationaliste spatial américain d’après-guerre froide et la création de l’U.S. Space Force en 2020 sous les forts accents offensifs de Donald Trump.

Bien que la tendance d’ensemble des dernières décennies ait été à la recherche de normes de comportement dans l’espace (ce à quoi la France participe activement), cette recherche ne va pas de soi. L’histoire spatiale est en effet caractérisée par une alternance entre vision militariste et « retenue stratégique », et le « nouvel âge spatial », malgré son ouverture grandissante aux acteurs privés et aux logiques de commercialisation, reste marqué par la dimension militaire.

« Affermir » la doctrine spatiale française : vers une approche plus offensive ?

La France a connu une forte montée en puissance du spatial de défense, voire un véritable sursaut sous le premier quinquennat d’Emmanuel Macron et le mandat de la ministre des Armées Florence Parly.

La création du Commandement de l’Espace en septembre 2019, concomitante de l’élaboration d’une doctrine spatiale de défense, a représenté un point d’inflexion (qui sera suivi de la transformation de l’Armée de l’Air française en « Armée de l’Air et de l’Espace » en septembre 2020). Des députés avaient alors appelé à allier « défensif » et « offensif », usant d’une dichotomie qui n’en finit plus de caractériser les activités spatiales sur fond d’« astroculture ». À la croisée des chemins entre science-fiction et realpolitik, la technologie militaire (et les visions de puissance qu’elle porte) demeure indissociable de la « modernité spatiale » et façonne notre rapport à l’espace.

Maîtriser l’espace, le nouveau défi des armées, Ministère des Armées, 25 mai 2021.

Il est vrai que la stratégie spatiale française présente néanmoins le souci de la mesure et du respect du droit international. Elle affirme clairement comme buts premiers l’appui aux opérations et la protection des moyens spatiaux français pour « décourager nos adversaires d’y porter atteinte » (p. 4). Elle considère donc l’espace avant tout comme un « multiplicateur de force » adossé aux autres champs (et non pas distinct d’eux) et souligne l’enjeu de la surveillance spatiale.

Comment protéger les satellites français ?

Cependant, si l’on poursuit le raisonnement, développer des capacités de protection nécessite deux éléments : une capacité d’action technique et un cadre d’emploi.

Du point de vue technique d’abord, à l’image des États-Unis, de la Russie, ou de la Chine, la France développe elle aussi les technologies à énergie dirigée afin d’aveugler ou de « brûler » des éléments critiques de satellites hostiles. En juin 2019, dans la revue Challenges, l’Office national d’Études et de Recherches aérospatiales (ONERA) explique travailler sur de futures armes laser antisatellites. Dans une note de mai 2019, le laboratoire public précise que « des essais grandeur nature de neutralisation de satellites en fin contractuelle de vie opérationnelle ont été menés ». Ces essais se distinguent difficilement des tirs antisatellites si ce n’est pour les débris générés. Les lasers font eux-mêmes partie d’un éventail de moyens spatiaux (entourés d’un certain silence aux États-Unis comme en France) comprenant également les attaques cyber et autres brouillages sur les satellites, des satellites « tueurs de satellites », ainsi que des drones spatiaux.

Du point de vue du cadre d’emploi, ensuite, la stratégie française ouvre une brèche vers une forme d’« ambiguïté stratégique » (une notion réactivée par la guerre en Ukraine), que vient paradoxalement renforcer la décision de pas conduire de tirs antisatellites. La France se réserve ainsi « le droit de prendre des mesures de rétorsion » face à « un acte inamical dans l’espace » (p. 28), de déployer des « contre-mesures » en réponse « à un fait illicite commis à son égard » (p. 29), et de « faire usage de son droit de légitime défense » en cas « d’agression armée dans l’espace » (p. 29).

Nul doute que les termes employés gardent une souplesse d’interprétation à même d’entretenir un certain flou sur la caractérisation d’une agression tout comme sur la nature de la riposte. Cette ambiguïté est une règle de base du lexique stratégique pour ainsi garantir l’efficacité de la « dissuasion spatiale » française. (Elle permet aussi de répondre à agressions menées « sous le seuil » de déclenchement d’un conflit).

En cela, la stratégie française semble s’inscrire dans une recherche de l’équilibre « psychotechnique » cher au réalisme aronien (voir Raymond Aron, Paix et Guerre, 1962, p. 669) : la détermination (et sa perception dans le champ psychologique) importe autant que la crédibilité technologique et la capacité technique à « frapper » (cette dernière a d’ailleurs pu être mise à mal dans l’histoire de la dissuasion française).

En s’interdisant les tirs antisatellites, la France renonce à une possibilité de la grammaire stratégique spatiale mais laisse d’autres possibilités d’action ouvertes, sans toutefois bien les spécifier (les modalités de réponse exactes à une agression dans l’espace ne sont pas publiques). Il reste donc à voir dans quelle mesure la doctrine spatiale française sera amenée à évoluer (et avec quel discours public). En l’état, rien n’exclut une possible forme de convergence (voire une intersection) avec la doctrine française cyber (en majeure partie secrète également), pour laquelle le Commandement de la Cyberdéfense créé en 2017 affiche une posture plus offensive, tournée vers la supériorité opérationnelle, et prévoit une montée en puissance du cyber militaire.

Rennes : « Le contexte a changé »… L’armée ne veut plus se séparer de son foncier

Rennes : « Le contexte a changé »… L’armée ne veut plus se séparer de son foncier

LOGEMENT Les besoins de recrutement, notamment dans le secteur de la cyberdéfense, se heurtent à des problèmes de logement des militaires

par Camille Allain – 20 minutes – publié le 2 janvier 2023

https://www.20minutes.fr/rennes/4017031-20230102-rennes-contexte-change-armee-veut-plus-separer-foncier


  • La guerre en Ukraine et les recrutements liés à la cyberdéfense ont fait grimper les effectifs de l’armée française ces dernières années.
  • Mais l’institution militaire a des difficultés à loger ses nouveaux arrivants.
  • A Rennes, les projets de ventes de foncier à la ville ont tous été abandonnés.

Le panneau imaginaire « à vendre » a été décroché. A Rennes, l’imposante caserne Foch semblait promise à un rachat par la métropole, qui rêvait de récupérer les sept hectares et 50.000 m² de bâtiments construits pour en faire un nouveau quartier résidentiel. Il n’en sera rien. « Nous ne sommes plus vendeurs », assure l’état-major de l’armée rennaise. Si le site militaire suscitait tant de convoitises, c’est qu’il présente de sérieux atouts.

Implanté à quelques minutes de marche du centre-ville, il fait partie des dernières grandes réserves de foncier de la capitale bretonne. Depuis la transformation des quartiers champignons de la Courrouze, de Baud-Chardonnet et de Beauregard, Rennes ne possède plus de grandes friches pour se développer. Elle doit se reconstruire sur elle-même et a l’habitude de solliciter les « grands propriétaires » pour négocier. Alors que la guerre est aux portes de l’Europe, l’armée n’est plus intéressée pour vendre.

A l’image de la SNCF ou de l’Eglise, l’armée est pourtant bien dotée en foncier avec ses multiples implantations. De la Direction générale de l’armement (DGA) à Bruz, au site de la Maltière à Saint-Jacques-de-la-Lande en passant par les casernes Foch et Margueritte, l’institution militaire dispose d’un important vivier pour faire travailler environ 6.000 personnes, dont deux tiers de civils. Mais contrairement à ce qu’elle envisageait il y a dix ans, elle n’est plus disposée à s’en séparer. « Le contexte a changé depuis 2010. Nous avons dû reconsidérer toute notre implantation à Rennes et autour. Aujourd’hui, nous avons besoin de foncier et nous devons le conserver », assure le général Laurent Michon, qui commande la zone de défense et de sécurité ouest.

« Nouveau contexte »

Dans ce « nouveau contexte », il y a bien sûr la guerre en Ukraine, qui met l’ensemble des armées européennes en alerte et nécessite une pleine mobilisation de ses effectifs. Spécialisée dans l’information et la cyberdéfense, Rennes est au premier plan de cette mission de surveillance. Mais, si l’armée ne souhaite plus céder son foncier, c’est avant tout pour un problème que bon nombre d’habitants de la métropole subissent aussi : la difficulté à se loger. « Nous avons besoin de logements pour nos soldats et leurs familles. C’est un réel problème pour nous, notamment pour recruter. Dans l’armée de terre, 70 % des gens sont en CDD. Ils ne trouvent pas où se loger ou doivent s’éloigner à 30, 40 ou 50 kilomètres de leur lieu de travail », poursuit le général Michon.

 

A Rennes, la caserne Foch dispose d'un important foncier de sept hectares.
A Rennes, la caserne Foch dispose d’un important foncier de sept hectares. – C. Allain/20 Minutes

D’après lui, cet éloignement a des conséquences financières sur le pouvoir d’achat des militaires. Mais il peut aussi avoir un impact sur leur implication au travail. « Si un soldat sur le terrain sait que sa famille va bien, qu’elle est bien logée, que son ou sa partenaire a du travail, il sera mieux en opération », ajoute-t-il.

Le problème du logement des soldats n’attise pas non plus l’attractivité de l’armée, qui se doit de vite recruter, notamment dans le domaine de la cybersécurité. Depuis 2018 et jusqu’en 2025, 1.800 emplois auront été créés dans la cybersécurité au sein de la métropole rennaise, d’après une enquête de l’Insee dévoilée l’an dernier. « On construit déjà de nouveaux bâtiments pour les accueillir, mais il faut aussi les loger. Il y a une déconcentration de nos effectifs au niveau national, et Rennes doit y faire face », prévient le général.

« On ne manque pas de projets »

Face à cette nouvelle donne, la ville assure être en capacité de s’adapter. « On ne manque pas de projets. On discute avec la SNCF pour Solférino ou l’ancien technicentre. On doit aussi échanger avec les universités qui ont pas mal de foncier à Beaulieu », assure Marc Hervé, adjoint à l’urbanisme. Ce dernier n’a pas encore abandonné l’idée de récupérer un morceau de la caserne Foch. « Il faut voir comment le site peut muter », précise l’élu socialiste.

L’office national des anciens combattants et victimes de guerre est l’objet d’une cyber-attaque

L’office national des anciens combattants et victimes de guerre est l’objet d’une cyber-attaque

 

par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 14 décembre 2022

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2022/12/14/l-office-national-des-anciens-combattants-et-victimes-de-gue-23533.html


Le ministère des Armées a annoncé ce mercredi soir que depuis le samedi 10 décembre, l’office national des anciens combattants et des victimes de guerre (ONACVG) est l’objet d’une cyber-attaque qui a interrompu le fonctionnement de ses systèmes d’information.

Selon le ministère, l’agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) et les services du ministère des Armées chargés de la sécurité des systèmes d’information ont été immédiatement alertés. Les services informatiques de l’ONACVG, renforcés par des compétences spécialisées, sont mobilisés. Les serveurs de l’ONACVG ont été mis en sécurité.

L’ONACV étant un établissement public administratif disposant de systèmes d’information indépendants, cette cyber-attaque n’a pas d’impact sur le bon fonctionnement des systèmes informatiques du ministère des Armées.

Quelles sont les conséquences pour les ressortissants de l’ONACVG ?
– Le versement des retraites du combattant et des pensions militaires d’invalidité, assuré directement par le ministère des Armées, n’est pas affecté.
– Un report du versement de l’indemnisation accordée aux anciens supplétifs de l’armée française en Algérie et à leurs familles, au titre de la loi du 23 février 2022, est possible pour les 687 bénéficiaires dont la situation a été examinée par la commission indépendante la semaine dernière, représentant un montant de 6 millions d’euros.

Où est la souveraineté numérique de la France ?

Où est la souveraineté numérique de la France ?

par François Jolain – Revue Conflits – publié le 14 décembre 2022

https://www.revueconflits.com/ou-est-la-souverainete-numerique-de-la-france/


Pas de guerre sans ordinateur et matériel informatique. Or la France, dans ces domaines, est dépendante de la Chine et des États-Unis. Est-il alors possible de bâtir une souveraineté numérique, et donc politique, tout en étant dépendant des autres États ? Éléments de réponse sur l’enjeu essentiel de la souveraineté numérique.   

François Jolain, ingénieur logiciel et vulgarisateur des enjeux technologiques (@codabletv sur YouTube et Twitter).

La souveraineté renvoie souvent à l’armement, l’énergie ou la monnaie. Mais que ferait la France sans l’électronique chinoise ou les logiciels américains ? Même en disposant de nos armes, de notre pétrole ou de notre monnaie, peut-on s’en sortir sans ordinateur, smartphone ou internet ?

Une rapide réflexion débouche sur un non, notre pays comme le reste du monde a besoin du numérique autant que d’une armée. Alors où en est-on de notre souveraineté numérique française et européenne ?

La question est pointue, car les forces et faiblesses se cachent dans les détails. On commencera par diviser la dépendance au numérique en trois piliers. L’électronique que l’on fabrique (hardware), les logiciels qui tournent dessus (software) et les logiciels qui tournent à travers internet pour offrir un service en ligne (cloud).

Dépendance hardware

Sans hardware, pas de numérique. Le monde dématérialisé repose sur beaucoup de matériels. Nous avons d’un côté les serveurs, des ordinateurs sans écran ni clavier conçu pour s’empiler dans des datacenters. C’est dans ses serveurs qu’arrivent nos requêtes Google, nos photos de vacances ou notre épargne puisque la majorité des euros sont numériques.

Les datacenters sont reliés entre eux par des fibres optiques tirées à travers le monde. Rien que ce domaine peut faire l’objet d’une analyse géopolitique détaillée. Les États surveillent tous les câbles qui passent par leur territoire. Des entreprises comme Facebook ou Google investissent dans ces infrastructures critiques pour accroître le nombre d’internautes et donc d’utilisateurs.

Côté français, nous disposons d’Alcatel, un leader dans la pose de câble sous-marin. Notre façade atlantique offre aussi un nœud de transit important entre l’Europe et l’Amérique.

En périphérie de ce réseau de datacenters et de câbles se trouvent nos appareils : ordinateurs, smartphone, objets connectés.

Toute cette architecture repose sur l’utilisation massive de semi-conducteurs. Ils permettent la conception de carte électronique pour piloter des écrans, aiguiller les données à travers internet, réaliser des calculs ou stocker des données.

Historiquement les fabricants de composants électroniques étaient en Occident. Certains résistent comme ST Micro en France, Bosch en Allemagne, Ericsson en Suède, Nokia en Finlande, NXP aux Pays-Bas, Intel ou Texas Instruments aux États-Unis.

Aujourd’hui, la majeure partie des fabricants est en Asie, précisément à Taiwan et ses alentours.

On peut noter les Taiwanais TSMC, Foxconn, MediaTek; les Coréens LG et Samsung; les Japonais Toshiba, NEC,Fujitsu; et les Chinois ZTE, Huawei ou Allwinner. Le poids de la Chine est prépondérant, car même les entreprises hors Chine disposent d’une part importante de leurs usines en Chine, notamment à Shenzhen.

Une autre complexité du hardware vient de la fragmentation des acteurs dans la réalisation des puces. Prenons l’exemple de la nouvelle puce M1 d’Apple qui équipe les nouveaux Mac :

Concevoir à partir de rien un processeur demande des années de développement pour mettre au point des circuits électroniques fonctionnels. L’entreprise ARM a bousculé le marché en mutualisant cette phase. ARM vend uniquement des licences sur des schémas de circuit électronique pour concevoir un processeur. Ainsi, toutes les puces des tablettes, smartphones, objets connectés sont conçus sur une base ARM.

La puce M1 est basée aussi sur ARM, une petite révolution pour un processeur d’ordinateur. Ce secteur était avant la chasse gardée d’Intel.

Apple achète donc les licences à ARM pour concevoir ses processeurs. Ensuite il demande à TSMC de fabriquer le processeur, enfin l’ensemble du Mac est assemblé par Foxconn.

La Bataille du 5nm

Certaines batailles se jouent à un cheveu, voire à 10 millièmes de cheveux. Plus les transistors du circuit électronique sont fins, plus on peut densifier le circuit et moins il va dissiper de chaleur. Par conséquent, un processeur avec une gravure plus fine permet d’augmenter ses performances tout en consommant moins.

La gravure en 5nm est devenue le Graal. La seule entreprise capable de fabriquer la machine est ASML aux Pays-Bas. Les seules entreprises capables de fabriquer des puces à 5nm sont le coréen Samsung et le taïwanais TSMC, pour quelques clients seulement comme Apple ou Huawei.

Le hardware est un secteur de leaders écrasants, voire de monopole. Cela a commencé avec Intel sur le monopole des PC, en contrôlant toute la chaîne du développement à la commercialisation en passant par la fabrication.

Aujourd’hui, en dehors des PC, la structure intégrée d’Intel est fragmentée. ARM a le monopole du développement. Plusieurs marques comme Qualcoom, Texas Instrument, Apple ou NXP conçoivent des puces à base ARM pour l’industrie ou leur propre usage.

À la fin toute la fabrication se concentre sur un rayon de 500 km autour de Taiwan avec quelques entreprises notamment TSMC.

Vu la panoplie des acteurs et leurs interactions, la souveraineté totale sur le hardware est illusoire. Pourtant dépendre d’une puissance étrangère pour son hardware ouvre la porte d’une surveillance de masse. Comme les composants, de la taille d’un grain de riz, insérés par la Chine dans les serveurs d’Amazon pour espionner les données. Ou les révélations de Snowden sur la NSA qui installe des mouchards dans le matériel CISCO exporté. Récemment les États-Unis ont interdit le matériel Huawei de leur infrastructure télécoms pour cette raison.

Il faut donc limiter la casse pour avoir notre souveraineté. Nous disposons d’entreprises capables de concevoir de l’électronique comme Sagem, Thalès ou ST Micro. Il reste à relocaliser les usines en France.

La dépendance aux licences ARM a poussé des industriels et chercheurs à développer une nouvelle base appelée RISC-V. Les travaux sont publiés en open source, tout le monde peut donc utiliser cette base librement. Y compris la Chine et la Russie, qui ont lancé leur programme national de processeurs RISC-V pour se défaire d’Intel ou ARM.

Dépendance Software

Pour utiliser le potentiel du harware, il faut concevoir les logiciels qui vont tourner dessus. Il existe autant de logiciels que d’usage. À travers le monde, différentes entreprises conçoivent des jeux vidéo comme le français Ubisoft, des logiciels d’ingénierie comme le français Dassault System ou encore des lecteurs multimédias comme le français VLC.

Cependant, certains logiciels sont plus critiques que d’autres pour notre économie et notre souveraineté. Nous allons parler du système d’exploitation, Operating System (OS). Il s’agit du logiciel principal, il va gérer internet, les périphéries (clavier, souris, etc.), le stockage, l’interface graphique et le cadencement de toutes les applications installées.

En économie, l’OS agit comme un loquet et tend vers le monopole. Les applications sont conçues pour un OS précis tel Window. Si une entreprise choisit initialement Window et utilise des logiciels uniquement sur Windows tels Office, SharePoint ou Access, alors l’entreprise se retrouve coincée avec Microsoft. Une fois un OS choisi et répondu, il est très coûteux d’en sortir.

Ensuite un nouvel utilisateur va choisir l’OS avec le plus d’applications disponibles. Or les éditeurs se concentrent sur l’OS de la majorité. Ainsi plus un OS a d’utilisateurs, plus il aura d’applications, plus il aura d’utilisateurs, etc.

Microsoft a su parfaitement orchestrer cette stratégie, quitte à flirter avec l’illégalité. Ses pratiques douteuses, lui ont permis d’accaparer un marché et des royalties à vie. En soi, l’amende record de 2 milliards de dollars pour l’UE ou les poursuites antitrust américaines valaient bien la peine de se passer de la légalité pour acquérir les premiers utilisateurs.

En politique, l’OS permet d’espionner son utilisateur. Le point de vue omniscient de Microsoft sur les entreprises du monde entier est utilisé par la NSA comme arme économique et politique.

Encore une fois, l’open source vient à la rescousse de la souveraineté. Dans le software, l’open source est la norme. Par exemple, Android de Google repose sur Linux.

Pour concevoir son système d’exploitation national, il ne faut donc pas tout réécrire. La Chine et la Russie conçoivent leur OS national à partir de Linux. La gendarmerie française utilise Linux comme OS principal depuis 2008.

Pour finir dans le software, les virus informatiques sont devenus de véritables armes. Le virus Stuxnet conçu par les États-Unis et Israël a permis de saboter le programme nucléaire iranien. De même pour la Russie qui a plongé l’Ukraine dans le noir en déployant un virus sur le réseau électrique. Un simple logiciel peut mettre à terre un site industriel tel un missile.

Pour Israël ses virus sont même devenus une ressource d’échange diplomatique. Beaucoup de pays arabes, comme le Maroc, l’Arabie Saoudite ou les Émirats ont régularisé leur relation avec Israël pour avoir accès au virus israélien Pegasus capable de hacker n’importe quel smartphone pour transformer l’appareil en mouchard contre son propriétaire.

Comme les armes, les États sont dans une course pour mettre au point leurs virus et contrer ceux des autres.

Dépendance Cloud

Le dernier pilier pour la souveraineté numérique repose sur le cloud. On image d’abord les services en lignes qui aspirent nos données vers les serveurs américains ou chinois, comme le font Facebook ou Tiktok.

Cela est déjà un vaste problème, mais ne représente que la partie émergée de l’iceberg. Dans le cloud actuel, un site français hébergé en France peut se retrouver malgré tout sous la loi américaine. Comment est-ce possible ?

Il est très coûteux d’avoir ses propres datacenters. Cette activité est une véritable industrie qui nécessite des savoir-faire et des capitaux.

Aussi les datacenters sont gérés par des acteurs spécialisés qui louent leurs serveurs aux entreprises. OVH est par exemple le leader français dans ce domaine.

Pour déployer un site web, je ne vais pas allumer un serveur dans ma cave. Non, je me connecte sur OVH, je peux commander un serveur chez OVH, aussi simplement que commander une pizza. Une fois le serveur prêt, je reçois un lien pour téléverser le site sur le serveur pour le publier.

Une seule entreprise se retrouve donc à héberger des millions de sites de milliers d’entreprises. À ce jour, les plus gros hébergeurs sont américains avec AWS d’Amazon, GCP de Google, et Azur de Microsft.

La concurrence française existe, on peut citer OVH, Scaleway ou Outscale de Dassault. Il n’a donc pas de barrières techniques à notre souveraineté, mais plus un manque de volonté. Les grandes entreprises, tout comme les startups, préfèrent encore signer avec Amazon que Scaleway pour le prestige.

CloudWatt et Numergy sont dans un bateau. Qui tombe à l’eau ?

Par suite des révélations de Snowden sur la NSA, Dassault presse le pas au gouvernement pour lancer un programme de cloud souverain. Après des réflexions intenses entre énarques, le projet Andromède apparaît. L’État décide de ne rien investir sur le leader actuel OVH, mais plutôt de lui créer deux concurrents.

D’un côté CloudWatt confié à Orange et Thales, de l’autre Numergy avec SFR et Bull. Quant à Dassault, le groupe a senti l’échec et préférera lancer son propre cloud Outscale.

Dassault a eu le nez creux, Andromède fut un échec total après 285 millions d’euros investis. Outscale, lui, se porte bien.

Bien évidemment, pour profiter de l’hégémonie des entreprises américaines dans l’hébergement cloud, la maison blanche a ratifié le Cloud Act en 2018, qui impose qu’un datacenter géré par une firme américaine reste sous la loi américaine y compris en dehors du territoire.

Ainsi les datacenters européens de Google, Amazon ou Microsoft sont sous la loi américaine et l’espionnage de la NSA. Devant une telle ingérence, il est choquant de voir l’état français signer un contrat avec Microsoft pour stocker les données de santé des Français.

Conclusion

La souveraineté numérique regroupe plusieurs facettes. Si avoir une souveraineté totale semble impossible, il est envisageable d’avoir une souveraineté sur les logiciels et le cloud au moins pour les acteurs critiques du pays. Nous disposons de suffisamment d’entreprises et de développeurs pour disposer de nos propres OS et Cloud.

La souveraineté hardware est plus compliquée. Nous partons avec du retard sur un domaine très complexe. Mais les enjeux justifient les efforts. Nous ne pouvons plus compter uniquement sur un approvisionnement asiatique. Que se passerait-il si plus un seul disque dur ou processeur n’arrive en France suite à une invasion de Taiwan par la Chine ?

Pourquoi nous avons besoin des métaux rares

Pourquoi nous avons besoin des métaux rares

 

par François Jolain – Revue Conflits – publié le 25 novembre 2022

https://www.revueconflits.com/pourquoi-nous-avons-besoin-des-metaux-rares/


Les métaux rares sont d’une étonnante complexité dans notre société. Essentiels pour l’industrie et le développement humain, ils sont à l’origine d’enjeux techniques et politiques de grande importance.

Article original paru sur Contrepoints

https://www.contrepoints.org/2021/04/15/395349-tout-comprendre-des-metaux-rares-1-3

La réalité des métaux rares est loin des idées reçues ! Aborder ce sujet est d’une étonnante complexité. Or, nous assistons à une simplification voire une confusion dans la presse.

Nous allons donc tenter d’y remettre de l’ordre avec ce dossier en trois parties :

Pourquoi avons-nous besoin des métaux rares ? Quand sont-ils apparus dans nos vies ?

La géopolitique des métaux rares. Études de cas sur les moteurs, les batteries et l’électronique.

Le futur des métaux rares. À la conquête des métaux sur Terre, mer et ciel. En avons-nous réellement besoin ?

Pourquoi avons-nous besoin de métaux rares ?

Les métaux et les hommes ont une histoire vieille de plusieurs millénaires.

Il y a eu l’Âge du cuivre en 4000 av. J.-C. Puis, l’Homme a découvert l’étain durant l’Âge du bronze, lequel est un mélange de cuivre et d’étain, en 3000 av. J.-C. S’ensuivit l’Âge du fer en 1000 av. J.-C.

La présence des métaux dans les sociétés humaines ne date donc pas d’hier, mais jusqu’à l’époque moderne, l’humain se contentait de sept métaux (l’or, l’argent, le cuivre, l’étain, le mercure, le plomb et le fer) sur les 86 métaux que possède la nature.

Le décollage de la science et de l’industrie a révélé le potentiel métallurgique de notre planète. L’industrie s’est par exemple intéressée aux caractéristiques mécaniques des métaux, à commencer par un alliage très résistant : l’acier, qui est un mélange de fer et de carbone.

De nouvelles méthodes de fabrication sont apparues au XIXe siècle. Elles ont fait drastiquement baisser son coût de production et sont devenues le moteur de la révolution industrielle.

Puis d’autres métaux peu connus ont été utilisés : le tungstène, découvert en 1781, plus solide que l’acier et par conséquent utilisé dans les machines-outils pour usiner l’acier ; ou encore l’aluminium découvert en 1807, dont la légèreté lui a permis de trouver sa place dans l’aviation.

L’électronique et les terres rares

Mais c’est surtout l’électronique qui a entraîné la course aux métaux rares. D’abord pour leur qualité de conduction électrique, comme le cuivre, l’or ou l’étain. Puis pour leur qualité de semi-conducteur dont le plus célèbre : le silicium découvert en 1823 qui est à la base de toute l’informatique. D’autres sont utilisés par l’industrie pour leurs propriétés chimiques.

Le Français Gaston Planté a inventé la première batterie rechargeable au plomb en 1859. Cette technologie a été supplantée par le nickel en 1967. Aujourd’hui, le lithium, découvert en 1817, s’est imposé comme le meilleur métal pour les batteries.

Ici, nous devons faire un point sémantique : il existe les métaux, dont ceux abondant comme le fer ou le cuivre, puis les métaux rares moins abondants comme le lithium ou le cobalt et enfin les fameuses terres rares qui sont une sous-catégorie des métaux rares.

Tous possèdent des caractéristiques similaires entre eux, l’industrie les utilise pour leur propriété magnétique. Pour une même taille, les aimants en terre rare sont 100 fois plus puissants que les aimants à base de fer.

L’yttrium découvert en 1787 a été le premier à arriver dans nos foyers, il était utilisé dans les écrans à tube cathodique.

Autre exemple, la néodyme découverte en 1885 est massivement utilisée dans nos moteurs électriques depuis 1982.

Des millénaires pour trouver et utiliser sept métaux, et seulement trois siècles pour trouver les 79 autres restants. Toute notre avancée technologique repose sur l’existence de ces métaux rares aux noms imprononçables : europium, terbium, cobalt, holmium, thulium, lithium, etc.

Chaque métal dispose de propriétés mécaniques, électriques, magnétiques ou chimiques exceptionnelles, devenues indispensables à notre société. Ainsi, avec votre iPhone vous tenez 36 métaux dans le creux de votre main.

Maintenant que la Terre entière tourne aux métaux rares, la production se transforme en conflit géopolitique aux multiples facettes. Dans le prochain article, nous remonterons la filière de trois composants : les moteurs électriques, les batteries et les microprocesseurs pour comprendre les stratégies autour des métaux rares.

Les câbles sous-marins : nouvel échiquier du conflit américano-chinois

Les câbles sous-marins : nouvel échiquier du conflit américano-chinois

par Pierre Dupuis (SIE 26 de l’EGE) – Ecole de Guerre Economique – publié le 18 novembre 2022

Imaginez un monde dépourvu de connectivité numérique, où il ne serait plus possible de voir les infos, visualiser une série ou encore communiquer avec sa famille et ses amis. Les relations internationales et nationales seraient bouleversées par une telle coupure. Aussi apocalyptique que cela puisse paraître, ceci serait une conséquence bien réelle si un des acteurs du monde des câbles sous-marins décidait d’utiliser ce puissant levier d’influence sociale, économique et surtout politique. L’importance de ces dynamiques est encore trop souvent méconnue et sous-estimée. Ainsi, dans cet article nous observerons le rôle déterminant du rapport de force américano-chinois sur l’échiquier des câbles sous-marins et essayerons de comprendre lequel de ces deux géants sortira vainqueur de ce conflit et façonnera l’internet des années 2030.

Enjeux et risques

Comme bien souvent, les premiers développements de nouvelles technologies sont menés dans une optique de progrès humain. C’est également le cas pour les câbles sous-marins.
Le premier câble fut déposé au fond de la manche en 1851 afin de relier télégraphiquement la France et le Royaume-Uni, une grande avancée pour l’époque. Mais avec le développement de cette technologie apparurent également les premières tentations de contrôle à des fins politiques ou conflictuelles. Ce fut le cas en 1898 lorsque les Américains coupèrent les câbles connectant les Philippines afin d’isoler les communications de ce pays dans le contexte de la guerre hispano-américaine. A l’époque où ces câbles télégraphiques se sont transformés en câbles téléphoniques, ce fût au tour de l’Allemagne de couper les câbles de communication des Alliés dans le contexte de la première guerre mondiale.

L’année 1988 amène les premiers câbles de fibre optique reliant les continents européens et américains, développement qui explosa avec l’avènement d’internet à la fin des années 1990. Les attaques modernes débutent en 2017, lorsque la Russie utilise ce levier d’influence en coupant plusieurs câbles occidentaux, démontrant ainsi la facilité déconcertante de la réalisation de ce type d’attaque.

Les câbles sous-marins connectent aujourd’hui 95% de la connectivité mondiale, qui transite à travers plus de 400 câbles totalisant 1.3 million de kilomètres parcourus au fond des abysses. On estime que 10.000 milliards de dollars de transactions financières et des milliards de données circulent à travers ces câbles chaque jour. C’est également le cas pour le système SWIFT, principal système d’échanges de la finance mondiale.

Les risques associés à cette technologie s’orientent sur trois axes. Le premier axe constitue le volume croissant de données transitant par ces câbles qui peuvent inciter un état à espionner ou à perturber ce trafic. La NSA depuis 1998 et la DGSE depuis 2008 surveillent ces données par exemple. Le second axe découle de l’intensité capitalistique nécessaire à la réalisation de ces câbles. En effet ils nécessitent souvent des consortiums d’acteurs internationaux différents, allant des industriels, aux ports et aux propriétaires des câbles. Cette diversité permet de réduire les coûts mais multiplie aussi les risques d’infiltration d’un acteur mal intentionné en cas de conflit. Le dernier axe est le risque d’espionnage, qui nécessite soit des sous-marins spécialisés qui peuvent « écouter » un câble ou le saboter (technologie américaine, chinoise et russe) soit une infiltration du point le plus vulnérable du câble : la station d’atterrissage pouvant se transformer en foyer d’espions. Les zones géographiques de ces risques sont également multiples. Ainsi, la destination des câbles, les pays dans lesquels ils transitent et l’identité des exploitants des câbles sont tous également à prendre en compte et témoignent de la multiplicité des risques dans ce secteur aux enjeux croissants.

Le positionnement des Etats-Unis d’Amérique

En tant que pays à l’origine de l’internet, les Etats-Unis ont su anticiper l’importance de cette nouvelle technologie et de ses infrastructures dans le nouvel ordre mondial. Ils se positionnent encore comme l’acteur majeur de cette industrie, 80% des flux mondiaux transitant par les Etats-Unis et une grande partie des serveurs et datacenter y étant situés.

En termes industriels, le géant TE Subcom est l’une des plus grandes entreprises poseuses de câbles au monde, mais ce sont surtout les entreprises qui collectent les données transitant à travers ces câbles qui sont en forte progression d’influence. Les GAFAM sont ainsi passés de 5 à 50% de contrôle du marché des câbles transatlantiques en l’espace de 4 ans. En effet ces géants américains ont aujourd’hui développé les capacités financières pour construire leurs propres câbles, comme le câble Google Dunant qui relie la France aux USA. La NSA surveille également étroitement ces données depuis 1995. Les révélations de l’affaire Snowden ont mis en alerte les autres états sur l’ampleur des programmes de surveillance numérique que les Etats-Unis ont déployé sur le reste du monde, pays ennemis comme alliés. De ce fait, les Etats-Unis demeurent toujours l’acteur clé de cette industrie et en dérivent des bénéfices importants.

Les Etats-Unis disposent également d’une forte organisation de réglementation considérée comme le gendarme du monde numérique : la Federal Communications Commission (FCC) qui sert de levier juridique pour protéger les intérêts américains dans ce secteur ou attaquer des organisations hostiles aux développements américains.

Une “coercition stratégique” ?

Les Américains se perçoivent comme les régulateurs des infrastructures numériques mondiales. Ils continuent à employer des stratégies offensives, notamment avec le développement des GAFAM dans ce secteur et en remportant des appels d’offres par le biais d’alliances, comme avec l’Australie dans le contexte du conflit du contrôle numérique dans le Pacifique et la mer de Chine. Les Etats-Unis n’hésitent pas à échafauder des alliances dans le secteur pour déjouer des offres chinoises alléchantes, au grand dam de la Chine, qui décrit ces manœuvres comme « de la coercition économique américaine ».

Les Etats-Unis travaillent également sur des stratégies défensives qui cherchent à sécuriser les infrastructures numériques sous-marines, à punir d’éventuels actes destructeurs et à réduire l’influence Chinoise. C’est ainsi que l’administration maritime Américaine a développé les programmes « International Propeller Club » et « Small Shipyard Grant Program » qui visent à maintenir une marine marchande capable d’intervenir et de sécuriser les câbles sous-marins dans différents contextes d’urgence. Le rôle de la FCC est également très important dans la stratégie défensive américaine. C’est ainsi que cette organisation a réussi à décrédibiliser Huawei en 2019 sur les bases de l’historique d’espionnage de cette entreprise, et à l’empêcher d’exercer sur le territoire américain. La FCC compte également examiner de plus près ses câbles américains ayant des points d’atterrissage dans des pays « ennemis », comme les quatre câbles qui relient les USA et la Chine qui sont partiellement détenus par des entreprises chinoises. La FCC a également réussi à avorter en 2020 le projet du câble PLCN de Facebook et Google qui ambitionnait de connecter les Etats-Unis d’Amérique avec Hong-Kong, pour des raisons de sécurité nationale, ce qui témoigne de la puissance de cette organisation. Ce gendarme numérique avait également réussi à empêcher en 2021 les géant numérique Chinois, China Mobile, d’opérer sur son territoire en gardant également China Telecom et China Unicom en ligne de mire.

La réduction de la dépendance vis-à-vis de la Chine

Après les révélations de l’affaire Snowden en 2013, de nombreux Etats ont cherché à réduire leur dépendance numérique aux Etats-Unis. Les projets de Belt Road Initiative (BRI) et de Digital Silk Road (DSR) Chinois offrirent une solution alternative attractive pour financer des infrastructures internet, particulièrement dans les pays en développement, notamment en Afrique. La Chine a cherché à s’octroyer une part de plus en plus importante de l’échiquier numérique, en ouvrant des Datacenter en Europe et en poussant les BATX à rivaliser d’influence avec les GAFAM américains.

Les Chinois comptent un bon nombre d’acteurs industriels notamment Huawei Marine Networks et Heng Tong qui se sont hissés rapidement parmi les leaders mondiaux des poseurs de câbles. Ces entreprises chinoises ont pleinement conscience du rôle géopolitique de leurs stratégies d’expansion, et sont réputées proches du Parti Communiste Chinois au pouvoir. Les trois géants des télécommunications chinoises, China Telecom, China Unicom et China Mobile contrôlent 98% de la bande passante chinoise à l’international. Ces trois géants sont propriétaires de 31 nouveaux câbles construits en 2021, une tendance à revoir à la hausse du fait que ces trois entreprises ont annoncé de nouveaux investissements dans cette industrie jusqu’en 2025. L’inauguration en 2021 du câble PEACE par la société Heng Tong, qui relie la Chine à Marseille, en passant par le Pakistan et l’Afrique, est un parfait exemple de l’expansion chinoise et de son influence sur des tiers, notamment l’Europe et l’Afrique. Mais ces projets comportent également des risques, ils ne sont pas plus sûrs que les projets américains et il n’existe pas d’instance régulatrice internationale permettant de contrôler cette guerre numérique.

C’est le ministère de l’Industrie, de l’Information et de la Technologie (MIIT) qui régule les activités numériques chinoises, mais il ne semble pas avoir un effet pouvant rivaliser avec la FCC américaine.

Stratégies chinoises pour poursuivre une certaine forme d’expansionnisme

A la suite du plan « Made in China 2025 », la Chine va poursuivre son expansion et ses investissements pour développer son influence numérique dans le cadre des « China Standards 2035 ». La Chine voit les câbles sous-marins comme un outil pouvant offrir un avantage stratégique, certainement en cas de conflit futur. Une source officielle du Parti Communiste Chinois explique même que « Les câbles sous-marins sont un business, mais également un champ de bataille informationnel ».

La stratégie chinoise est purement offensive, elle cherche à proposer de généreuses offres de financement des infrastructures et à remporter des appels d’offres en offrant jusqu’à 20% de coûts en moins que ses concurrents. Cette stratégie bien qu’efficace attire également l’œil des régulateurs de pays développés, qui y voient un exemple de prix anti-concurrentiels ou même d’actes de prédation économique.

Dans tous les cas, l’objectif chinois semble clair : devenir la plus grande hyper-puissance mondiale d’ici 2049, année du centenaire du PCC. Toutes les initiatives Chinoises, comme la BRI, la DSR et les China Standards 2030 vont contribuer à ce projet qui passera également par une domination numérique sous-marine.

Vers une guerre hybride ?

Comme bon nombre de développements technologiques de l’histoire de l’humanité, le point de départ est noble et cherche à améliorer une situation. Mais les acteurs étatiques y voient un moyen de contrôler l’information et d’influencer les conflits. Ce rapport de force américano-chinois pour le contrôle de ces réseaux de câbles sous-marins, où tous les coups propres à la Guerre Economique sont permis, s’apparente désormais plutôt à une « guerre hybride ». En effet ce conflit est mi-avoué et mi-secret et il a des effets aux plans juridique, économique, social et géopolitique. Il est également intéressant de constater les effets de ce conflit sur les tiers, comme l’Europe ou l’Afrique, qui ne sont pas acteurs de cette dynamique mais constituent un marché cible. L’Europe se retrouve ici prise entre l’enclume de l’allié historique Américain et le marteau du nouveau partenaire économique Chinois.

A l’heure actuelle, nous pouvons déduire que les Américains maintiennent leur avantage concurrentiel car ils font usage de stratégies offensives (alliances stratégiques, GAFAM) et défensives (FCC) pour protéger leur contrôle sur les câbles sous-marins. Mais cette suprématie défensive reflète-t-elle un changement de dynamique qui s’amorce afin de contrer la puissance des stratégies offensives chinoises dans leur quête pour la suprématie mondiale ? Le désir affirmé des Etats-Unis en faveur d’un internet ouvert et sécurisé semble bien irréaliste en vue de ce conflit larvé avec la Chine, sachant qu’il n’y a à ce jour aucune autorité de réglementation et de gouvernance coordonnée autour du contrôle des réseaux de câbles sous-marins. La gouvernance décentralisée et volatile actuelle créée la parfaite brèche dans la ligne de défense américaine dans laquelle les ambitions chinoises vont pouvoir s’engouffrer en vue de pouvoir rivaliser avec la puissance numérique américaine actuelle.


Autres sources :

https://www.business-standard.com/article/international/explained-us-china-s-undersea-battle-for-control-of-global-internet-grid-119031300168_1.html

https://www.csis.org/analysis/securing-asias-subsea-network-us-interests-and-strategic-options

https://jpia.princeton.edu/news/leveraging-submarine-cables-political-gain-us-responses-chinese-strategy

https://www.china-briefing.com/news/china-standards-2035-strategy-recent-developments-and-their-implications-foreign-companies/

Guerre informationnelle : La Marine nationale veut brouiller les cartes en cachant le nom de ses navires

Guerre informationnelle : La Marine nationale veut brouiller les cartes en cachant le nom de ses navires

 

http://www.opex360.com/2022/11/16/guerre-informationnelle-la-marine-nationale-veut-brouiller-les-cartes-en-cachant-le-nom-de-ses-navires/


« L’idée pour nous c’est de prendre l’initiative en réponse à l’extension des conflits dans le champ de l’information. C’est cohérent avec les annonces du président de la République [faites à Toulon le 9 novembre] et nous pensons que l’incertitude sur l’identité des navires peut apporter un avantage tactique », a indiqué l’état-major de la Marine nationale.

D’ailleurs, celui-ci est resté vague sur le profil de la mission Antarès, dont le lancement a été annoncé le 15 novembre. Ainsi, par exemple, la composition exacte du groupe aéronaval formé autour du porte-avions Charles de Gaulle n’a pas été communiquée. Pas plus que le nombre d’aéronefs [Rafale F3R et E-2C Hawkeye] embarqués. En revanche, l’accent a été mis sur « l’imprévisibilité », qui est un « atout majeur pour garantir la liberté d’action et celle de manœuvre en haute mer, y compris dans les zones contestées ».

Cette « imprévisibilité » a également été mise en avant dans la réponse faite par la Marine nationale à l’AFP, qui l’interrogeait sur cette anonymisation de ses navires… Anonymisation qui, par ailleurs, ne concerne pas la seule FREMM DA Alsace mais aussi la frégate de défense aérienne [FDA] « Forbin », comme en témoigne une photographie publiée sur les réseaux sociaux à l’occasion du départ du groupe aéronaval. Pour rappel, la seconde FDA, le « Chevalier Paul », accompagne actuellement le porte-avions américain USS Gerald Ford.

 

Cette mesure, expérimentale pour le moment, a été prise « dans le cadre du renforcement des capacités françaises en matière de lutte informatonnelle », a dit le porte-parole de la Marine nationale.

L’objectif, a-t-il précisé est de « chercher l’imprévisibilité » et « entretenir le brouillard de guerre informationnelle ». Et, a-t-il continué, « si on voit une plus-value, il n’y a pas de raison qu’on ne continue pas […] la Marine de demain pourrait ne pas avoir de numéro de coque ». A priori, une telle pratique « respecte le droit international » et ne pose « aucun risque pour la sécurité de la navigation ».

Pour rappel, le nombre de navires de premier rang en service au sein de la Marine est limité à quinze. Et elle dispose actuellement de six frégates multimissions [FREMM], deux FREMM DA, deux FDA et, bientôt, de trois frégates légères furtives rénovées, dans l’attente des cinq frégates de défense et d’intervention [FDI]. Et tous ces différents types de bâtiments sont faciles à reconnaître… Aussi, probablement que cette idée aurait du sens pour les huit FREMM… Pour les autres, l’intérêt de masquer leur identité reste à démontrer. En outre, l’US Navy ne l’a pas envisagé alors qu’elle possède 70 « destroyers » de type Arleigh Burke.

Par ailleurs, rendre anonyme un navire supposerait de restreindre la communication sur les activités de la Marine afin d’empêcher un observateur lambda de faire des recoupements sur les mouvements de ses navires. Et ceux-ci n’auraient forcément plus à utiliser le système d’identification automatique [AIS], dont l’intérêt est de renforcer la sécurité de la navigation maritime. Cependant, ce dispositif n’est pas obligatoire pour les bâtiments militaires.

Reste que, en matière de guerre informationnelle, l’AIS a fait l’objet de nombreuses manipulations, ces dernières années étant donné que ses données servent aussi à suivre le trafic maritime. En 2021, le « destroyer » britannique HMS Defender et la frégate néerlandaise HNMLS Evertsen en ont d’ailleurs fait les frais, ces deux navires ayant été signalés dans les eaux de la Crimée… alors qu’ils étaient amarrés à Odessa.

La Marine nationale a aussi eu des démêlés avec le système AIS. Ainsi, en août 2021, la FREMM Provence avait été signalée à Taïwan alors qu’elle était en mission ailleurs. Mais sans doute qu’un autre navire français s’y trouvait bel et bien, les garde-côtes taïwanais s’étant d’ailleurs emmêlés les pinceaux dans cette histoire.

Naval Group met à flot la première frégate de défense et d’intervention (FDI) de la Marine nationale

Naval Group met à flot la première frégate de défense et d’intervention (FDI) de la Marine nationale


 

La première frégate de défense et d’intervention (FDI) commandée par la Direction générale de l’Armement (DGA) et destinée à la Marine nationale, a été mise à flot aujourd’hui à Lorient. Baptisée Amiral Ronarc’h, cette première FDI sera livrée en 2024.

Lundi 7 novembre, la première frégate de la série des FDI, l’Amiral Ronarc’h, a été mise à l’eau sur le site Naval Group de Lorient, en présence de Sébastien Lecornu, ministre des Armées, de Nikolaos Panagiotopoulos, ministre de la défense de la République hellénique, et de hautes autorités du ministère des Armées notamment Emmanuel Chiva, délégué général pour l’armement, Thierry Carlier, ingénieur général de l’armement et directeur général adjoint de la DGA, et François Moreau, vice-amiral d’escadre et major général de la Marine.

Pierre Éric Pommellet, Président-Directeur général de Naval Group a déclaré : « Nous sommes fiers d’être présents ici à Lorient aujourd’hui pour célébrer ce jalon important pour l’Amiral Ronarc’h, première de la série FDI, la nouvelle génération de frégates de premier rang de la Marine nationale. La mise à l’eau d’un navire de guerre est aussi l’occasion de rappeler que l’outil industriel français est au service de nos forces armées, engagé dans l’économie de guerre. Dès 2025, le site Naval Group de Lorient réalisera ainsi jusqu’à deux bateaux par an. Aujourd’hui, nous célébrons également l’avenir du programme FDI avec la présence du ministre Nikolaos Panagiotopoulos, l’occasion de rappeler l’importance de la coopération militaire et industrielle en Europe, la FDI associant déjà de nombreux industriels grecs dans la réalisation du programme pour la Grèce ».

Les premiers essais en mer de la FDI débuteront en 2023 pour une livraison en 2024. La livraison des quatre autres navires de la série FDI s’échelonnera jusqu’à la fin de la décennie. Durant cette période, Naval Group produira également trois FDI pour la Grèce, une quatrième étant actuellement prévue en option.

Une performance industrielle locale et nationale

Le site industriel de Naval Group à Lorient dispose, grâce aux investissements de ces dernières années, d’infrastructures industrielles modernes, qui permettent de répondre aux défis techniques et technologiques en matière de conception et de construction en série de navires militaires. Grâce à une nouvelle organisation industrielle performante qui optimise les délais de construction, Naval Group sera en mesure d’accélérer sa production et de produire ainsi jusqu’à deux bateaux par an sur son site de Lorient dès 2025.

De nombreux savoir-faire sont mobilisés par le programme FDI. Les métiers de la production notamment nécessitent des compétences spécifiques et rares, qui résultent de longues années d’expérience dans les métiers de la construction navale militaire : charpentier-tôlier, formeur-dresseur, soudeur coque ou tuyauteur, entres autres.

Pour assurer la pérénisation de ces compétences de pointe au service des programmes navals, Naval Group favorise le recrutement des jeunes talents. Naval Group recrute plus de 500 alternants et plus de 1500 nouveaux collaborateurs cette année.

La réalisation de la FDI permet de soutenir l’emploi de toute la chaîne industrielle de la construction navale en France, du site Naval Group de Lorient comme de tout le bassin lorientais. Chez Naval Group, ce sont ainsi plus de 1200 personnes et plus de 400 sous-traitants qui travaillent à temps complet sur le programme. Le programme FDI associe de très nombreux partenaires français et grecs, au premier rang desquels se trouvent Thales et MBDA.

La FDI, première frégate de combat multi rôles, innovante, 100 % numérique et cyber-sécurisée

Les FDI sont des navires de haute mer polyvalents, endurants et capables d’opérer, seuls ou au sein d’une force navale, dans tous les domaines de lutte : antinavire, anti-aérien, anti-sous-marin, menaces asymétriques et projection de forces spéciales. Rassemblant sur une plateforme compacte le meilleur des technologies navales françaises, la FDI est une frégate puissante et innovante, conçue pour faire face à l’évolution permanente des menaces.

Conçues et produites à l’aide d’outils numériques de dernière génération, ce sont également les premières frégates à bénéficier à bord d’une architecture numérique qui leur permettra de s’adapter en continu aux évolutions technologiques et opérationnelles. Ainsi, les FDI seront capables de faire face aux menaces du haut du spectre actuelles et futures, avec une couverture à 360° dans toutes les bandes de fréquence, et d’assurer le traitement de données de plus en plus nombreuses.

Les FDI seront également les premières frégates françaises nativement protégées contre la menace Cyber, avec une architecture informatique redondée autour de deux Data Centers qui hébergent, de manière virtualisée, une grande partie des applications informatiques du navire. Au titre de l’innovation opérationnelle, les FDI inaugurent le concept de passerelle dédiée à la lutte contre la menace asymétrique. Ce système permettra la coordination et la conduite de la lutte contre les menaces aériennes et de surface proches et de petites tailles, notamment les embarcations piégées.

Fortement armées (missiles antinavires Exocet MM40, missiles antiaériens ASTER, torpilles anti-sous-marines MU90, artillerie), les FDI peuvent embarquer un hélicoptère lourd (classe 10t, comme le NH90) ou le futur Guépard Marine et un drone aérien (jusqu’à 700 kg), mais aussi mettre en œuvre des forces spéciales avec deux embarcations pour commandos. Elles sont équipées du radar Sea Fire à quatre panneaux fixes, de nouvelle génération, développé par Thales, qui leur confère, associé au système de mise en œuvre des missiles, des capacités de défense de zone.

Caractéristiques techniques

  • Déplacement : classe 4 500 tonnes
  • Longueur : 122 mètres
  • Largeur : 18 mètres
  • Vitesse : 27 nœuds
  • Autonomie : 45 jours
  • Capacité de logement : équipage de 125 personnes + 28 passagers

Marine & Océans

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La revue trimestrielle “Marine & Océans” a pour objectif de sensibiliser le grand public aux grands enjeux des mers et des océans. Informer et expliquer sont les maîtres mots des contenus proposés destinés à favoriser la compréhension d’un milieu fragile. Même si plus de 90% des échanges se font par voies maritimes, les mers et les océans ne sont pas dédiés qu’aux échanges. Les ressources qu’ils recèlent sont à l’origine de nouvelles ambitions et peut-être demain de nouvelles confrontations.