Reconstruire la défense opérationnelle du territoire pour crédibiliser la dissuasion

Reconstruire la défense opérationnelle du territoire pour crédibiliser la dissuasion



Pour le général de division (2S) Vincent Desportes l’urgence est à une forte évolution de notre modèle pour l’adapter à la réalité géopolitique actuelle.

Nos belles armées ont d’immenses qualités, dont celle de l’excellence. Elles ont quelques défauts, le moindre n’étant pas leur manque d’épaisseur, donc leur manque de résilience et de capacité à durer dès lors que les opérations changeraient de nature, de volume et de rythme.

Mais elles en ont un autre, beaucoup plus grave. Le système de forces est organisé sur un modèle dépassé, dont l’économie générale n’a pas varié depuis un quart de siècle. L’environnement, lui, a changé ; profondément. Les risques ont grandi et muté ; drastiquement. Pourtant, le modèle de forces est resté identique, ne subissant que de marginales évolutions, techniques et non stratégiques.

Nos forces armées doivent certes changer rapidement d’échelle à l’instar des menaces, mais également intégrer non par défaut mais par volonté la menace directe sur le territoire national, avérée et permanente aujourd’hui, menace qui d’ailleurs s’amplifierait dramatiquement en cas de conflit de haute intensité.

Il faut donc revaloriser l’idée de défense opérationnelle du territoire : prenant l’Histoire à contre-pied, elle est devenue aujourd’hui un concept creux, sans substance, puisque dépouillé de moyens d’action sérieux. La puissance de nos armées doit au contraire reposer sur une base arrière solide, dotée de forces d’active dédiées à sa protection.

Des modèles dépassés

Quel est le problème des armées françaises — qui est en fait celui de la France ? C’est que leur modèle, inchangé depuis la professionnalisation des armées il y a 25 ans, est fondé sur un monde qui a aujourd’hui disparu.

Le modèle de la guerre froide, ce sont :

  1. Quelques moyens destinés aux opérations extérieures liées soit à nos responsabilités africaines ou moyen-orientales soit aux manœuvres de contournement périphériques soviétiques ;
  2. L’outil central de la dissuasion nucléaires dans ses différentes composantes avec leurs vastes soutiens ;
  3. Un corps de bataille soit capable (très hypothétiquement) d’arrêter un flux blindé soviétique qui, du côté de Fulda ou de Munich, aurait percé les forces alliées de la « bataille de l’avant », soit destiné à être détruit de manière à justifier aux yeux du monde et des générations futures le déclenchement de l’Apocalypse. On conserva quelque temps des forces dites de Défense opérationnelle du territoire qui avaient toute leur nécessité mais qui, pour préserver le supposé essentiel et moderniser les parcs et flottes, furent bientôt offertes en sacrifice aux comptables de Bercy.

Retournement complet de situation à la chute du mur de Berlin. D’une part l’ennemi n’est plus à « une étape du Tour de France », selon l’expression du général De Gaulle, et, d’autre part, le constat est fait que les armées françaises se battront désormais à l’extérieur du territoire national pour des enjeux qu’il sera difficile de présenter comme vitaux aux citoyens-électeurs. Les présidents Mitterrand (à l’occasion de la guerre du Golfe) et Chirac prennent acte du fait que le modèle de la conscription est momentanément condamné, d’autant qu’aucune menace ne vise plus directement le territoire national et sa population : en 1996, décision est prise, à juste titre dans les circonstances du moment, de professionnaliser l’armée. Et d’en réduire drastiquement le format. D’abord, parce que les temps sont aux illusoires « dividendes de la paix » et à la dictature de l’État-providence. Ensuite, parce qu’une armée professionnelle coûte beaucoup plus cher qu’une armée de conscription ; et enfin, pour préserver les moyens de tenir notre rang, en particulier vis-à-vis de notre grand protecteur, dans la course ruineuse à l’hyper-technologie.

Année après année nos forces perdent de l’épaisseur, avec deux décrochages terribles sous les présidences Sarkozy et Hollande. Qui pourrait s’y opposer ? Il est impossible de prouver que leur volume est insuffisant pour les opérations somme toute modestes dans lesquelles elles sont engagées. Le modèle est donc celui :

  1. D’une dissuasion nucléaire réduite mais maintenue, ce qui est parfaitement raisonnable ;
  2. D’un corps expéditionnaire à trois composantes (terre, air, mer) apte à mener à bien des engagements interarmées mineurs mais incapable de conduire des opérations d’ampleur et même de protéger l’intégralité de l’espace national, qu’il soit terrestre ou maritime.

Adapter le modèle de force aux nouvelles circonstances de la guerre à venir

Le modèle qui vient d’être décrit n’a pas changé mais, pour leur part, les circonstances ont profondément évolué.

Il existe d’abord un problème de volume. Nous l’avons dit, nos forces conventionnelles ont d’ores et déjà un format inadapté à la montée des menaces et à la guerre qui vient. Les volumes qui peuvent être engagés à l’instant « T » sont certes à peu près appropriés à nos opérations courantes mais ils ne le sont pas du tout à celles que nous pourrions avoir à conduire dans un avenir plus proche que beaucoup ne le pensent. Elles manquent d’épaisseur pour être capables de faire face et de durer, mais aussi simplement pour être en mesure d’encaisser le premier choc puis de rebondir afin d’assurer leur mission première de protection de la France et des Français. Elles ne sont plus « résilientes » parce que la résilience suppose de l’épaisseur et qu’elles n’en ont pas ; or, la résilience est la vertu capitale des armées qui doivent continuer à opérer dans les pires conditions, lorsqu’autour d’elles plus rien ne fonctionne. Les armées doivent être dissuasives ― cela dépasse de très loin la force nucléaire qui n’est qu’une composante du système de dissuasion globale ― pour prévenir le danger mais être également capables de s’engager en force dans un conflit de haute intensité. Nous en sommes tellement loin que de simples adaptations incrémentales seraient irréalistes : il faut désormais changer d’échelle.

On peut jurer comme le ministre de la guerre de Napoléon III à la veille de l’infamante défaite de 1870 : « Nous sommes prêts et archi-prêts. La guerre, dut-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats ». Ou encore affirmer haut et fort à l’instar du Président du Conseil Paul Reynaud en septembre 1939 (au moment où la France, malgré son armée inadaptée à la confrontation imminente, vient de déclarer la guerre à l’Allemagne) : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ». Ces déclarations tonitruantes ne remplacent ni la clairvoyance ni les efforts ; la France, inclinant aisément à la posture de l’autruche en ce qui concerne ses politiques militaires, doit s’en rappeler. Maintenant !

Il y a ensuite ce problème de modèle. Les armées actuelles ont été construites à partir de 1996 sur la présupposition qu’il n’y avait ― et qu’il n’y aurait pas ― de menaces internes, et qu’elles n’auraient donc pas à s’engager sur le territoire national. Sauf à la marge. Dans ce cas, la ponction minime ponctuellement pratiquée sur les forces expéditionnaires n’en affecterait ni les capacités opérationnelles, ni l’entraînement. Ce postulat est faux depuis longtemps.

D’abord parce que la menace terroriste, loin de s’estomper, a changé de nature. Elle s’est déployée sur l’intégralité du territoire national et pérennisée sous la forme de frappes individuelles imprévisibles. Cette situation conduit aujourd’hui les armées à immobiliser soit directement sur le terrain, soit en réserve immédiate ou stratégique, 10 000 hommes environ. Ce prélèvement, bien qu’utile et légitime, diminue d’autant la capacité d’intervention externe mais surtout, en ce temps d’opérations extérieures permanentes, altère profondément la capacité à maintenir l’entraînement au niveau qu’exigent les opérations du moment sans parler de celles, beaucoup plus violentes et massives, qui sont à venir.

Ensuite, on ne peut imaginer un conflit de haute intensité qui se contenterait d’être un affrontement de laboratoire, hors sol, entre deux forces de haute technologie, un moderne « combat des Trente ». Immédiatement, l’ensemble du territoire national serait affecté. Il deviendrait la proie d’attaques ponctuelles dans la profondeur et le terrain de crises humanitaires volontairement déclenchées par la cyber-altération des réseaux, voire la cible d’éventuelles agressions d’une « 5e colonne » dont on aurait tort d’affirmer l’impossible émergence. Le gouvernement devrait assurer la défense aérienne et la défense maritime, mais également déployer sur de vastes zones des volumes de forces importants pour assurer l’ordre sur le territoire et la survie des populations, la sauvegarde des organes essentiels à la défense de la nation, le maintien de sa liberté et la continuité de son action.

Où les trouverait-il ? Elles n’existent pas ! Deux solutions s’offriraient alors à lui : soit effectuer des prélèvements importants sur le corps expéditionnaire et de ce fait, le rendre inapte à sa mission première, celle de gagner la bataille de haute intensité. Ou bien « laisser tomber l’arrière », ce qui se traduirait à court terme par l’effondrement de l’avant. Pour sortir de ce dilemme, il faut adapter le modèle.

Dans une logique purement comptable, nous avions, pendant la guerre froide, préféré faire l’impasse sur les forces du territoire en niant une menace pourtant avérée, celle des Spetsnaz, ces forces spéciales russes entraînées en nombre et que la doctrine soviétique prévoyait de déployer chez l’ennemi dès le début d’un conflit pour y assassiner les responsables ― politiques en particulier ― et y semer le chaos et la panique[1].

Peut-on reconduire aujourd’hui la même tromperie ? Porter nos maigres forces au niveau qui leur permettrait de conduire efficacement leurs combats de haute intensité, sans se préoccuper du problème de l’arrière ? Autant imaginer qu’un boxeur peut se passer de ses jambes !

Nos forces doivent donc être rapidement restructurées autour de trois composantes :

  1. Nucléaire ;
  2. Expéditionnaire « de haute intensité » avec leurs trois dimensions terre-air-mer ;
  3. Défense opérationnelle du territoire.

Seul ce système ternaire ― coordonné avec les remarquables capacités complémentaires de la gendarmerie dans le domaine de la défense intérieure ― est adapté à la réalité des menaces, donc à la dissuasion globale, à la résilience et à l’action. C’est possible, pour un coût minimal. Voici comment.

Mettre sur pied rapidement nos forces de défense dans la profondeur

Quelles forces, quel volume, quel équipement ?

L’effet à obtenir est d’être en mesure de déployer sur très court préavis des troupes suffisantes, organisées, sur un terrain reconnu afin de pouvoir quadriller, circonscrire, contrôler, éventuellement réduire ou bien tenir jusqu’à l’arrivée de forces plus puissantes. Il faut donc des forces territoriales, connaissant parfaitement leur terrain (campagne et agglomérations), rustiques et robustes, autonomes, équipées d’un matériel performant, mais sans sophistication inutile[2].

Le couple cavalerie légère/infanterie motorisée, accompagné de ses appuis organiques (artillerie, génie, transmission) est adapté à ces missions. Ces forces pourraient être regroupées soit en régiments interarmes, soit en régiments d’armes embrigadés, dotés de matériels performants mais rustiques, véhicules 4×4, mortiers, camionnettes et automitrailleuses en particulier. Il serait dans un premier temps raisonnable de disposer dès que possible du volume d’une demi-brigade à deux régiments et leurs appuis pour chacune des sept zones de défense et de sécurité. Elles seraient placées sous le commandement des Officiers généraux de zone de défense et de sécurité (OGZDS) pour la conduite de la défense d’ensemble, les cinq zones ultramarines faisant l’objet d’adaptations locales. La force ainsi constituée serait, dans un premier temps, de l’ordre de la vingtaine de milliers d’hommes.

D’où proviendraient ces forces ?

La solution la moins onéreuse serait, comme d’habitude en France, de faire appel à des réservistes locaux convoqués régulièrement pour entraînement. C’est parfaitement illusoire. Tous ceux qui ont vécu la chimère des régiments dérivés connaissent ce qu’ils coutaient en temps et en substance aux régiments dérivants ; ils savent que leur valeur opérationnelle était extrêmement faible voire nulle, qu’ils étaient équipés de matériels le plus souvent parfaitement vétustes et que leurs tableaux d’effectifs étaient aussi indigents que leur entraînement.

Par ailleurs, si haute intensité il y a, elle sera par nature brutale, foudroyante, ce qui est incompatible avec les délais de montée en puissance des régiments de réserve.

Méfions-nous, donc : la France a déjà trop souffert de sa croyance dans les réserves. La débâcle de 1940, c’est justement : nous tiendrons ; en cas de percée allemande, il y aura une deuxième Marne ; nous nous rétablirons ; à l’abri de nos casemates, nous monterons en puissance avec nos réserves pendant un à deux ans avant de refaire du Foch jusqu’à la victoire. Terrible illusion : le 24 mai 1940 à l’aube les chars allemands sont devant Dunkerque, le 14 juin le gouvernement français est à Bordeaux, le 16 juin Philippe Pétain devient président du Conseil. On connait la suite. Évacuons l’hypothèse. Ces forces de défense opérationnelles du territoire doivent être opérationnelles d’emblée, ce qui ne veut pas dire qu’elles doivent être professionnelles. La France compte en général sur sa chance mais c’est un pari risqué. « Ce n’est pas moi qui ai gagné la bataille de la Marne, c’est Von Kluck qui l’a perdue » avouait le maréchal Joffre : il serait criminel de jouer à chaque fois le destin de la France sur la désobéissance d’un général ennemi… La Wehrmacht ne nous a rien offert de semblable en 1940 !

On ne peut guère douter aujourd’hui que le rétablissement d’un service militaire volontaire, même limité à une quinzaine de milliers de recrues sélectionnées par an, trouverait un écho favorable à la fois dans le corps électoral et chez la jeunesse qui viendrait sûrement en nombre sous les drapeaux. L’exemple de la Suède est parlant. Prenant acte de la montée des menaces, la monarchie a non seulement décidé de gonfler ses dépenses de défense de 85 % en 10 ans (2014-2025) mais elle a rétabli le service militaire en 2017. Celui-ci n’a rien d’obligatoire, mais fournit sans difficulté le complément de forces dont la Suède a besoin. Le coût est faible : chaque recrue reçoit 500 euros par mois plus une prime de 5 000 euros à la fin du contrat[3].

Sur les volumes évalués supra, cela ferait moins de 200 millions d’euros par an, auquel il convient d’ajouter le coût de l’encadrement d’active, celui de la vie courante, de l’entraînement et de l’équipement (dont une bonne part peut initialement venir des parcs stockés). Coût global : après un faible investissement initial, probablement entre 0,6 à 0,8 milliards d’euros par an, un coût modéré comparé au risque mortel de l’impasse sur cette assurance « défense dans la profondeur ». Les préposés aux finances ne rencontreront aucune difficulté à préciser ces chiffres.

* * *

Le modèle proposé n’est pas glamour, il est juste nécessaire. Il ne permet pas de concevoir et construire de superbes programmes d’armement de haute technologie. Il permet juste que ceux que nous possédons soient utiles, que nos superbes forces expéditionnaires puissent conduire leur mission sans qu’à la moindre alerte on prélève sur leur chair les besoins nécessaires sur le territoire, qu’elles puissent gagner la nouvelle « bataille de l’avant » sans que celle de l’arrière soit automatiquement perdue.

Il ne s’agit pas non plus d’une armée « à deux vitesses ». Bien sûr, le slogan sera vite brandi, de même que l’argument du coût qui détournerait dangereusement, au profit d’un combat sale et rustique, des budgets indispensables pour rester dans la course, de plus en plus onéreuse, aux technologies dernier cri.

Ce qui compte, ce ne sont pas les éléments, c’est le système. À quoi serviraient une marine remarquable, mais condamnée à trouver sa fin à Toulon et Mers el-Kébir, une force aérienne de tout premier plan, mais obligée de se réfugier sur des plateformes ultramarines, une armée de Terre fantastique, mais sans arrière
pour s’y régénérer ?

Notre superbe armée, capable chaque jour du meilleur, doit changer d’échelle : c’est le premier pas. Le second est d’adopter un nouveau modèle adapté à la réalité de la menace et d’assurer, par des forces d’active, conséquentes et robustes, la défense dans la profondeur : sortons la tête du sable avant que la vague ne déferle !

Texte issu du dossier 27 du G2S « Dissuader aujourd’hui ou comment prouver sa détermination »


NOTES :

  1. S’agissant de la Russie, notons au passage que ces forces d’élite existent toujours et qu’elles ont récemment fait merveille tant en Géorgie, en Crimée, en Ukraine qu’au Moyen-Orient.
  2. Rechercher pour ces forces la même sophistication technologique que celle des forces expéditionnaires équivaudrait à tuer le projet dans l’œuf.
  3. Données : Le Monde, 16 décembre 2020.

La dissuasion et les forces morales

La dissuasion et les forces morales


 

Si la détermination d’un homme est essentielle, l’adhésion d’un peuple ne l’est pas moins. Comme l’écrit le général (2S) Dominique Trinquand, c’est bien ce combat des valeurs qu’il faut gagner aujourd’hui.

« La force de la Cité ne réside ni dans ses remparts, ni dans ses vaisseaux, mais dans le caractère de ses citoyens », Histoire de la guerre du Péloponnèse, Thucydide.

Alors que le sujet de ce dossier du G2S est la dissuasion, on pourrait s’attendre à une avalanche de chiffres sur le nombre de vecteurs, leur puissance, leur performance ainsi qu’à un énoncé de tous les systèmes d’arme contribuant à la dissuasion militaire.

Comme Raymond Aron, qui disait que « la dissuasion étant une relation entre deux volontés, l’équilibre de la dissuasion est un équilibre psychotechnique », on se doit d’aller au-delà de cette simple énumération. Il faut donc prendre en compte cet aspect psychologique et ainsi montrer que les « forces morales » sont au cœur de la dissuasion.

En effet, quelle que soit la qualité des outils militaires, l’organisation et le professionnalisme de ceux appelés à les mettre en œuvre, la crédibilité de la dissuasion repose avant tout sur la volonté de la Nation, qui est l’addition des volontés des citoyens. Si nous reprenons la définition du dictionnaire : « La dissuasion consiste à mener une action destinée à faire changer d’avis ». La dissuasion peut donc s’appliquer à beaucoup d’actions de natures très différentes et s’inscrire parfois dans l’action quotidienne. Tout ce qui concourt à l’expression de la volonté nationale peut alors être rangé dans la catégorie des actions de dissuasion.

Aujourd’hui en France, la volonté de la Nation s’exprime d’abord par la désignation du chef de l’État. En effet c’est lui qui, en dernier ressort, décidera de l’usage de la force. Il doit donc, par sa personnalité, présenter une stature fiable validée par le suffrage des citoyens. Cette volonté, exprimée par le vote d’un jour, ne peut suffire et doit s’incarner dans la durée. Pour cela les citoyens doivent démontrer leur attachement à la liberté et les sacrifices qu’ils sont prêts à consentir pour la conserver. Certains de ces citoyens poussent d’ailleurs cette logique jusqu’à s’engager au service du pays et deviennent soldats. Enfin, de nos jours, les médias et réseaux sociaux doivent être pris en compte, tant leur action est déterminante dans la perception de la volonté populaire et leurs effets sur celle-ci.

Le Président de la République, élu au suffrage universel direct, est l’incarnation de la volonté populaire. Une fois élu, il a bien sûr accès aux « codes nucléaires » (ultima ratio) et aussi, en tant que chef des armées, c’est lui qui décide seul de l’emploi de la force armée. Dans ce rôle, sa solitude peut paraitre exorbitante et pourtant n’est-elle pas l’expression de la capacité à décider vite lorsqu’il s’agit de la vie ou de la mort de la Nation ? Dans l’action quotidienne des armées, aussi bien sur le territoire national qu’en opérations extérieures, le Président aiguise sa volonté par la décision d’emploi de la force, qui est déjà un instrument de la dissuasion. Il dispose d’ailleurs d’un état-major particulier, courroie de transmission vers l’état-major des armées, pour être en lien direct avec les forces. Ainsi la volonté d’emploi peut s’exprimer quotidiennement et contribuer à démontrer à la fois la capacité personnelle du Chef de l’État à utiliser la force, mais aussi la fiabilité de la chaîne de commandement.

La solitude du Président, nécessaire pour les décisions réclamant de la réactivité, est maintenant tempérée par les validations régulières du Parlement qui assurent le lien dans la durée entre les actions engagées et les citoyens via les élus de la Nation. Ce système si particulier à la Ve République a fait ses preuves lors des nombreuses crises traversées depuis 60 ans. Il a démontré que non seulement le Président de la République est un élu disposant de la capacité « d’appuyer sur le bouton », mais aussi le chef des armées, pratiquant quotidiennement l’usage de la force. Cette incarnation de la volonté populaire au plus haut niveau de l’État nécessite naturellement un soutien de la Nation, qu’il est difficile et pourtant essentiel de mesurer par temps calme, si l’on veut pouvoir affronter le gros temps.

En effet, la volonté de la Nation ne se borne pas à une élection présidentielle, si importante soit elle, ni à la possibilité d’employer le feu nucléaire. À chaque occasion, la Nation doit démontrer sa capacité à affronter les épreuves. Ce fut le cas, en janvier 2015, après l’attentat contre Charlie Hebdo. La foule dans les rues de Paris et de nombreuses villes[1], qu’elle fût « Je suis Charlie » ou non, démontrait plus que toute autre action, la volonté du peuple français de résister au terrorisme. En revanche les tergiversations sur les bancs de l’Assemblée, comme dans les tribunes des journaux, sur la pérennité d’une opération dès qu’un soldat français est tué, peut faire douter de la capacité de résilience de la Nation. « Pourvu que le derrière tienne » disait Bernanos. La critique est tellement développée en France, qu’il est difficile de faire la part des choses entre le questionnement salutaire qui permet de se faire une opinion et la critique systématique, souvent objet d’une instrumentalisation politique, qui porte en elle le doute, créateur d’incertitudes.

La formation française à l’esprit critique est à la fois une bonne chose et un danger. C’est une bonne chose car elle permet de ne pas « avaler des couleuvres » et de contester ce qui pourrait s’apparenter à de la propagande. C’est un danger car, si elle ne repose pas sur une solide culture, elle ne permet pas de prendre une position réellement rationnelle.

Le danger qui guette actuellement notre pays est très bien décrit par Jérôme Fourquet dans L’archipel français[2]. La disparition d’un socle commun fondé sur une culture partagée peut faire que les citoyens ne partageant plus des valeurs communes présentent une cohérence réduite face à la menace. Par définition, l’archipel est fait d’îles et l’infiltration entre ces îles permet de réduire la capacité de résistance de la Nation.

Le caractère des citoyens ne fait plus bloc. La dissuasion repose sur la capacité de la Nation à montrer un front uni du haut en bas de l’État. Le socle constitué du caractère des citoyens est donc le premier élément qu’il faut renforcer. « La véritable école du commandement est la culture générale. Au fond des victoires d’Alexandre, on retrouve toujours Aristote » disait le général De Gaulle. De nos jours le commandement concerne tous les citoyens. Le fond dont ils ont besoin pour remplir leur part de commandement est la culture générale. Celle-ci les mettra en capacité certes de critiquer mais aussi de se faire une opinion qui résistera aux pressions extérieures. Ils constitueront ainsi la volonté qui tiendra lieu de remparts.

Pour renforcer la volonté de la Nation il faut d’abord développer l’éducation des citoyens, l’éducation qui développe des qualités intellectuelles et morales. Alors que depuis plus de cinquante ans le relativisme est prépondérant, la remise en cause et le doute semblent être les seuls objets recherchés. Permettre d’avoir un esprit critique ne veut pas dire douter de tout mais au contraire s’appuyer sur une bonne connaissance qui permet ensuite de sélectionner. On le voit, l’action première à engager pour renforcer les forces morales consiste à remettre l’éducation sur la bonne voie pour qu’elle forme des citoyens éduqués et conscients.

Toutefois, l’époque des « hussards de la République » n’est plus d’actualité, les moyens d’informations se sont considérablement développés sous différentes formes et il faut les prendre en compte.

Aujourd’hui, les citoyens sont soumis à un matraquage médiatique incessant. Nos démocraties doivent prendre en compte ce cinquième pouvoir à l’effet redoutable : les médias. De plus, récemment, l’information instantanée, rarement sourcée, et continue par le biais de chaînes « d’information » et l’accroissement des réseaux sociaux, propagateurs de balivernes, ont pris une place démesurée. En France, l’information en ligne constitue 64 % des sources d’information et 39 % des Français s’informent sur les réseaux sociaux[3]. L’information sous toutes ses formes en fonction de la ligne éditoriale choisie et de la fréquence des reprises peut changer complétement la perception que le citoyen a d’un événement. Elle peut le pousser à réagir en privilégiant l’émotion et non plus la raison. « Le cœur d’un homme d’État doit être dans sa tête », disait Napoléon.

Quand il s’agit de la défense du pays chaque citoyen doit réagir en homme d’État. Certes une bonne culture générale donne des outils pour résister intellectuellement, mais elle ne suffit pas. Il faut aussi fournir une information non pas fondée sur une étude de marché et un audimètre, mais sur une lumière qui fait appel à l’intelligence et explique les réalités internationales clairement et correctement pour permettre de réagir avec discernement. L’espace médiatique est donc à reconquérir pour que le citoyen puisse être bien informé et réagisse non pas sous le coup de l’émotion, mais de manière raisonnée. La pédagogie est bien sûr nécessaire mais dans un espace où le martèlement est devenu la règle, il faut non seulement de la qualité, mais aussi de la quantité.

En effet, aujourd’hui, le public a accès à une grande gamme d’informations. Cette plus grande diversité dans les sources d’information change la relation de l’individu à l’information. Sur les réseaux sociaux il n’y a pas de place pour la nuance et l’anonymat permet de raconter n’importe quoi. Il faut donc prendre position dans cet espace et expliquer avant, pendant et après les tenants et les aboutissements d’une crise. Il faut également techniquement entrer dans le flot des informations pour rendre facilement accessible l’information, versus les ʺfake newsʺ et la propagande. Il faut anticiper les menaces par une présence constante et active dans les médias et sur les réseaux.

Face aux menaces de quelques natures qu’elles soient, un plan de communication doit être établi prenant en compte tous les vecteurs médiatiques. L’information ainsi diffusée permettra aux citoyens de mieux comprendre, puis de s’exprimer avec discernement sur les enjeux. Au lieu de suivre le courant, un outil médiatique situé au cœur des réseaux sociaux permet de lutter contre « la plus grande pente » et contribue à la résilience de la Nation.

Le caractère des citoyens énoncé par Thucydide trouve un merveilleux exemple dans le discours de Churchill lorsqu’en 1940 il annonçait aux Britanniques : « Je n’ai à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ! » Les citoyens sont prêts à affronter les difficultés s’ils ont la possibilité de comprendre et d’être informés. En 2021, en France, contrairement à l’Angleterre de 1940, nous ne sommes pas sur une île affrontant une menace immédiate. L’archipel français d’aujourd’hui doit d’abord reconstituer son unité, armer moralement et intellectuellement ses citoyens pour affronter le pire danger qui soit, celui de la dissolution de la Nation. Cela passe par l’éducation, mais aussi une information de qualité, qui s’adresse à des esprits et non à des objets de consommation. Le caractère des citoyens constituera alors la meilleure dissuasion.

« Celui qui peut moralement tenir le plus longtemps est le vainqueur : celui qui est vainqueur, c’est celui qui peut, un quart d’heure de plus que l’adversaire, croire qu’il n’est pas vaincu. » Clemenceau, mars 1918.

Texte issu du dossier 27 du G2S « Dissuader aujourd’hui ou comment prouver sa détermination »

NOTES :

  1. Les manifestations, dans 265 villes dénombraient plus de 4 millions de personnes, dont plus d’1,5 million
    à Paris, ce qui en fait le plus important rassemblement de l’histoire moderne du pays.
  2. Jérôme Fourquet, L’archipel français – Naissance d’une nation multiple et divisée, Éditions du Seuil, 528
    pages, 2020.

Moscou veut associer Paris et Londres aux discussions sur la maîtrise des armes nucléaires

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http://www.opex360.com/2021/08/03/moscou-veut-associer-paris-et-londres-aux-discussions-sur-la-maitrise-des-armes-nucleaires/

Espace : Pourquoi l’avenir de la dissuasion française est lié à la santé d’ArianeGroup

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