Anticipation sur l’emploi des robots militaires

Anticipation sur l’emploi des robots militaires

Sciences & technologies
Saut de ligne

par le Lieutenant-colonel Arnaud Ledez – CDEC- Etudes et prospective –

Ce court texte d’anticipation par analepse explore les missions robotisées de la logistique opérationnelle. Par un discours d’anniversaire, le général COMFT revient sur la création des premiers régiments de logistique automatisée de combat (RLAC). De la profondeur stratégique « jusqu’aux derniers centimètres », cette logistique prédictive repose sur une combinaison de drones et sur des logisticiens toujours au cœur de la bataille.

 

L’EMPLOI DES ROBOTS MILITAIRES

Le général COMFT s’adresse au régiment après son chef de corps.

« Je vous remercie, mon colonel, de cette présentation des hommes et des femmes du 1er régiment de logistique automatisée de combat (RLAC) et je tiens à vous dire tout de suite le plaisir que j’éprouve à m’exprimer une nouvelle fois devant votre régiment dont je sais la qualité et qui incarne le lien fondamental entre le soldat et les nouvelles technologies. J’aime à dire que votre régiment symbolise notre nouvelle armée issue de Titan et de Vulcain.

Mes premières pensées vont vers celles et ceux qui ont donné leur vie ou ont été blessés dans l’accomplissement de leur mission. Une armée massivement robotisée n’est pas une armée sans risque, sans sueur, sans le sang parfois versé pour l’accomplissement de nos missions. Leur sacrifice est l’expression ultime de leur engagement. Je leur rends un hommage solennel et j’exprime à leurs familles mon affection et la solidarité des forces terrestres.

Je salue aussi les 8 900 hommes et femmes des forces terrestres qui sont en ce moment engagés sur le territoire national ou en opération extérieure, et puisque cela sera l’objet de mon discours, nous ne pouvons plus dissocier leurs missions des 38 000 robots militaires actuellement en opérations, dont 4 700 viennent du 1er RLAC.

Il y a 20 ans le général COMFT créait le 1er RLAC par scission du 1er RTP qui était porteur des traditions du 1errégiment de livraison par air dissous en 1997.

Dans un contexte de massification rendu nécessaire par de nouveaux conflits aux pourtours de la Méditerranée et à l’est de l’Europe, et bénéficiant des travaux déjà initiés lors des expérimentations de SCORPION (synergie du contact renforcée par la polyvalence et l’infovalorisation), l’arrivée des drones dans la logistique allait considérablement faire évoluer le soutien des combattants. La logistique au combat est aujourd’hui massivement robotisée, l’humain restant toujours dans ou sur la boucle de décision.

Aujourd’hui, je peux le dire devant tous sans crainte, la logistique de combat n’est plus une inquiétude pour les combattants face à l’ennemi. Ils savent que, dans les pires conditions environnementales, climatiques et sous le feu de la haute intensité, ils auront toujours un robot qui n’attendra qu’un ultime ordre de leur part pour leur délivrer munitions, énergie, eau, nourriture ou tout le nécessaire aux combattants dans l’accomplissement de leur mission.

Pour le public qui ne serait pas au fait des missions de votre régiment, permettez-moi de rappeler les prouesses de celui-ci au feu, prouesses qui ont considérablement changé notre manière de concevoir les missions de combat.

J’associe bien évidemment à cette prouesse nos trois autres régiments de logistique automatisée de combat créés depuis le 1er RLAC et nos quatre régiments de logistique automatisée dans la profondeur, les RLAP, qui planifient et conduisent initialement cette noria de robots. J’associe encore le 5e RMat de Nancy également recréé pour soutenir l’ensemble de vos robots et assurer une disponibilité essentielle à la réussite de votre mission.

Tout commence par les missions des régiments de la logistique automatisée de la profondeur dont la création est issue du constat que notre profondeur stratégique n’était plus acquise et qu’il faut aussi protéger nos flux logistiques.

Dotés de drones lourds, à vocation interarmées, et armés par des militaires de l’armée de Terre, de l‘armée de l’Air et de l’Espace et de la Marine nationale, ils assurent la livraison automatisée de charges lourdes entre nos bases logistiques en métropole, mais aussi le plus souvent maintenant depuis la France outre-mer et ses dépôts de résilience, vers les POD logistiques de théâtre. Le regroupement de l’impression 3D dans ces POD LOG a permis une agilité et une limitation significative de l’empreinte logistique des théâtres.

A partir de ces POD logistiques de théâtre, qui ressemblent à des montages de casiers de livraison que l’on connaît dans nos villes françaises, le défi logistique du 1er RLAC commence alors. La logistique de robot lourd se transforme en une logistique de robot du segment moyen et du segment léger.

L’humain reste au cœur de la logistique automatisée de combat, et je tiens à saluer les hommes et les femmes qui, dans la compagnie de commandement et de logistique automatisée, planifient et conduisent cette manœuvre si essentielle à la victoire tactique. Grâce à des calculateurs, à nos coéquipiers numériques d’intelligence artificielle et au soutien pour les faire fonctionner, vos soldats connaissent exactement le besoin en équipements et supervisent la manœuvre des robots pour assurer les flux logistiques jusqu’aux derniers centimètres.

En effet, chaque arme, légère ou lourde, intègre dorénavant un module numérique de logistique transmettant sa consommation et un bref état de bon fonctionnement. C’est donc l’arme qui demande des munitions maintenant. Chaque combattant peut aussi, grâce à ses nouveaux équipements de transmission du programme Vulcain, ou par son drone individuel de combat, émettre son besoin en eau, nourriture, complément de paquetage, petit matériel, etc. Tout ceci remonte vers vos postes de commandement et est fusionné avec la cartographie de la situation ennemie et amie. Je ne peux pas non plus ne pas avoir une pensée pour la manœuvre de renseignement automatisé de combat qui, grâce à d’autres robots, permet l’acquisition d’une visibilité du champ de bataille comme jamais vu jusqu’alors.

Fusionnant les prédictions de consommation des armes et des véhicules, les besoins émis par les soldats, prédisant des besoins complémentaires grâce au renseignement tactique, intégrant également notre manœuvre, les calculateurs initient et orientent les robots au plus proche des besoins.

Vos compagnies de robots logistiques intermédiaires, qui furent, dans l’armée de Terre, les premières compagnies en 2048 comprenant plus de drones que de soldats (une vraie révolution à l’époque) vont d’abord transporter cette logistique vers des POD intermédiaires au plus proche des combats. Combinant la roue et l’hélice, ils acheminent sur terre et dans les airs tout ce qui permet aux combattants de durer, sous la protection d’autres robots de combat, de robots de renseignement, de robots de transmission et de robots de commandement, par une véritable manœuvre interarmes et aéroterrestre.

Puis, vos compagnies de robots logistiques légers finalisent le transport. Ils transportent au plus près, par des drones plus légers et plus discrets, les équipements nécessaires. Après un vol tactique, vos robots se posent à quelques dizaines de mètres à l’abri, prêt à bondir dès que nécessaire pour rejoindre le combattant exactement au moment où celui-ci estimera pouvoir assurer sa réception.

Tout combattant sait aujourd’hui qu’il a toujours derrière lui un équipier robot de logistique de combat, qu’il peut appeler quand il est en mesure de le recevoir, simplement en appuyant sur l’écran de son transcommutateur Vulcain. Celui-ci arrive en quelques secondes, ce qui relevait auparavant du miracle.

S’il est vrai qu’au début il ne s’agissait que de petites quantités de munitions ou de matériels, les progrès immenses des techniques de robotique, la puissance actuelle des moteurs et l’ingénierie de l’énergie associée aux travaux sur des hélices silencieuses, permettent d’avoir des robots légers, robustes, y compris face à la guerre électronique ou aux attaques cyber et pouvant transporter des missiles, des obus, voire même aujourd’hui des drones légers de combat à chenilles. Les innovations énergétiques ont été une véritable révolution, permettant encore la supériorité de notre force terrestre face à de nombreux adversaires.

Le combat des blindés ou de l’artillerie s’en est trouvé changé, car maintenant ces unités peuvent être alimentées en munitions ou en énergie quand leurs calculateurs pensent que cela devient nécessaire, et partout où elles se trouvent, car vos robots savent où elles sont. Nos véhicules blindés de l’avant de tout type sont aujourd’hui ravitaillés en munitions et énergie directement pendant les combats, en modules électroniques de dépannage et en équipements divers par vos robots, le plus souvent sans que l’humain n’ait demandé quoi que ce soit. Les machines commandent aux machines, l’humain supervise et interfère parfois en redirigeant si besoin.

Combien de fois ai-je entendu que la logistique de combat n’est plus un problème ? Les hommes et les femmes, et permettez-moi cet amalgame, les robots de votre régiment, peuvent en être fiers.

Alors je tiens encore à vous remercier et à vous rappeler l’importance de la mission du 1er RLAC et ma satisfaction vis-à-vis des hommes et des femmes au combat, c’est le plus important.

Je profite enfin de l’honneur qui m’est fait de pouvoir vous parler pour faire quelques annonces.

Votre retour d’expérience, vos modes d’action et vos matériels nous ont permis de développer une compagnie de robots par régiment médical de l’armée de Terre. Dotés des robots les plus rapides, ils pourront transporter tous les médicaments nécessaires vers nos blessés. Les transcommutateurs Vulcain que vous avez au poignet sont aujourd’hui dotés d’un module médical établissant en permanence votre analyse individuelle médicale, mais aussi pouvant en cas de besoin requérir l’acheminement de produits médicaux si spécifiques.

Mais encore, dans un avenir très proche, ces compagnies auront une section de robots d’évacuation que vous avez pu expérimenter en exercice, et qui sont capables d’assurer l’évacuation rapide de nos soldats blessés dans un cocon stabilisateur vers les rôles 2 ou 3. C’est une vraie avancée qui n’aurait pu exister sans votre engagement dans la phase d’expérimentation.

Je sais pouvoir compter sur vous pour continuer à insuffler vigoureusement l’exigence de résultat au sein des armées, votre dynamisme et votre modernité.

Tout en vous renouvelant mes salutations les plus sincères, je vous demande de vous faire mon interprète auprès des femmes et des hommes des forces terrestres, pour leur exprimer toute ma confiance et mon estime. 

Et par saint Christophe, vive le 1er RLAC ! »

La différenciation – Études et prospective – Engagement opérationnel

La différenciation – Études et prospective – Engagement opérationnel


par le Lieutenant-colonel Emmanuel Meyer – CDEC – publié le 4 janvier 2022Saut de ligne

 

La différenciation amène une spécialisation des unités tant par l’équipement que par l’adaptation aux besoins opérationnels, qu’il s’agisse de combattre dans un milieu particulier ou de répondre à une innovation adverse.

Lorsqu’en décembre 2020 l’EMAT a arrêté le plan d’équipement, c’est-à-dire la distribution des différents engins de combat de la gamme SCORPION (synergie du contact renforcée par la polyvalence et l’infovalorisation), c’est une décision de différenciation qui fut prise, a contrario des études ayant cherché l’uniformisation par leur répartition homogène au sein de la force opérationnelle terrestre.

Cette décision a clos un long travail d’état-major dominé par les aspects capacitaires. Or c’est bien souvent sous cet angle que la différenciation est comprise et abordée, par le biais des ressources acquises, ou pouvant l’être, et de leur répartition. Elle n’en revêt pas moins des aspects opérationnels, qu’il s’agisse de s’adapter au milieu, avec des implications capacitaires et doctrinales, ou encore de transformer une force ou une opération pour l’adapter aux évolutions du contexte opérationnel.

 

1. ÉQUIPER.

Au regard de l’équipement, la différenciation est au moins aussi vieille que les armées constituées, voire les a précédées. Il n’est qu’à penser à l’obligation faite aux citoyens grecs de s’équiper à leur frais pour prendre rang dans l’armée de la cité, induisant de fait une différence entre l’infanterie « lourde » des hoplites et les peltastes, « voltigeurs » issus des franges les moins aisées de la société des hommes libres.

L’un des premiers ressorts de cette pratique est financier : plus un équipement est performant, plus il est coûteux, plus la formation de l’équipage est à la fois longue et onéreuse. Les contraintes budgétaires jouent donc à plein pour limiter les achats, obligeant de facto à établir un distinguo dans l’équipement des unités notamment quand le nombre, le facteur masse, s’avère déterminant. On peut alors jouer sur la qualité du matériel, sa technicité ou encore sur sa répartition, voire sur toutes les variables.

Les circonstances ayant présidé à la conception du VAB l’illustrent, quand il a fallu construire un « half-track NG » pour doter l’infanterie motorisée d’un transport protecteur d’un coût inférieur à celui des gammes AMX 10 et 13. Initialement palliative et conçue comme transitoire, cette solution s’est finalement avérée d’une adaptabilité et d’une longévité remarquables, montrant au passage qu’il est possible de différencier, spécialiser « au fil de l’eau » un engin aux caractéristiques initialement limitatives. On la retrouve à l’œuvre dans la définition technique des nouveaux engins Griffon et Serval, par exemple.

La différenciation par la répartition est une autre pratique. En constituant des parcs techniquement différents, elle offre une alternative aux limites quantitatives pour résoudre le dilemme du rapport entre budget et cible réalisable. Cette logique avait présidé à la concentration de nos matériels blindés et chenillés face à la menace principale dans les années 1970-1980, les forces du pacte de Varsovie, ce pour établir un équilibre, une forme de « parité capacitaire » de part et d’autre du Mur.

Cette clef de différenciation dans la constitution de la masse n’est pas sans conséquences sur l’emploi. Une fois encore, l’équipement des divisions soviétiques au tournant des années 1980, segmenté en trois catégories A, B, C l’illustre. Celles de catégories A recevaient les équipements les plus modernes quand celles cotées C se voyaient équipées de matériel tiré des stocks de la seconde guerre mondiale, B ménageant la transition avec un équipement de génération intermédiaire[1]. Si ces divisions étaient principalement destinées à opérer sur des fronts considérés comme secondaires, elles pouvaient aussi être engagées en premier échelon dans des secteurs primordiaux afin de saturer les défenses adverses et provoquer leur usure prématurée.

L’Armée populaire de libération (APL) ne procède pas autrement en transformant en drone ses chasseurs J6 Shenyang[2] pour les masser face à Taïwan dans un but que l’on peut supposer similaire dans l’espace aéromaritime.

 

2. ADAPTER.

Les caractéristiques matérielles se combinent souvent à des considérations technico-opérationnelles pour aboutir à une différenciation par les aptitudes. Une fois encore, il ne s’agit pas d’un phénomène récent : ainsi des ailes de cavalerie gauloises ou germaines, des formations d’archers berbères ou de frondeurs baléares donnant aux légions des capacités dont elles étaient initialement dépourvues.

Cette deuxième façon de différencier procède de l’observation, quand un équipement, un modus operandi ou une articulation particulière permet de combler un manque ou d’acquérir si ce n’est la supériorité opérationnelle, au moins un avantage décisif. Cette forme de différenciation aboutit à une double spécialisation des unités dans l’équipement et dans l’entraînement. On pensera ici aux troupes de montagne, recrutées, équipées et entraînées pour agir dans un milieu particulier. En effet, les chasseurs alpins sont apparus en réaction la menace militaire italienne poussant à adapter des formations d’infanterie légère, les chasseurs à pied puis à les différencier en reproduisant le modèle des Alpini. Les études sur les opérations en milieu souterrain, appuyées sur des troupes prédisposées comme les plongeurs de combat du génie, relèvent d’une logique similaire.

Cette pratique marque très nettement l’organisation et le fonctionnement des armées occidentales à qui elle confère une agilité intrinsèque. Forgée dans la succession des réformes initiées au XVIIe siècle, elle se traduit par un modèle ternaire avec d’un côté des formations « lourdes » pour la « grande guerre », légères pour la « petite guerre » et les opérations de sûreté, enfin des unités ancillaires. Les innovations des révolutions industrielles ont élargi ce modèle en ajoutant de nouveaux services, souvent techniques à l’instar des transmissions, ou de nouvelles armées comme celle de l’Air, mais sans fondamentalement le remettre en cause. Depuis le tournant des années 1930, l’articulation des armées de terre reste dirigée par le diptyque « grands unités d’infanterie » ou « formations blindées », celles des forces aériennes par la distinction entre escadres de chasse, de bombardement et de transport. Plus loin dans le temps, les forces navales sont toujours pensées au prisme du distinguo entre unités de ligne (unités navales de 1er rang), de course (de 2e rang) et navires cargo. Là encore, la distinction au filtre du triptyque lourd-léger-technique reste pertinent.

Cette forme de différenciation découle aussi d’une adaptation aux évolutions du champ de bataille. Tout à la fois dynamique et dialectique, ce mouvement vise à contrer tout avantage technico-opérationnel pris par l’adversaire et lui conférant à un moment une forme de supériorité dans la lutte. Il se traduit souvent d’un côté par un processus capacitaire, au départ appuyé sur le « recyclage » de l’existant pour réagir et niveler puis innover et reprendre l’ascendant, de l’autre une adaptation organisationnelle qui voit des unités se transformer pour s’adapter puis se différencier par l’emploi et la manœuvre.

Au fil de la première guerre mondiale, confrontée une menace croissante exercée directement ou indirectement depuis les airs, l’artillerie a donné naissance à des unités spécifiques de défense surface-air progressivement différenciées, au fil du temps non seulement du fait d’un équipement propre (mitrailleuses jumelées puis canons spéciaux, enfin missiles) mais aussi par des tactiques particulières, donc un entraînement idoine.

Cette forme de différenciation empirique, par l’observation et l’adaptation perdure. Les échanges entre alliés la confortent avec pour résultat paradoxal une relative homogénéisation des organisations militaires. L’exemple du génie et l’adaptation aux impératifs de lutte contre les engins explosifs improvisés le montre.

De la même façon, l’insertion de la robotique, domaine encore balbutiant et extrêmement sensible au regard des implications éthiques qu’il porte, répondrait à une logique similaire d’adaptation de l’appareil militaire aux évolutions du contexte d’emploi. La machine[3] se substituerait alors au soldat pour certaines tâches ancillaires, voire pour des actions au contact de l’adversaire. Et si les fonctions opérationnelles au tropisme technique, comme la défense surface-air, y sont naturellement intéressées, le saut à accomplir concerne prioritairement celles de contact et d’acquisition du renseignement ; nos armées y retrouveraient ainsi de la masse, de l’épaisseur autant humaine que technique.

 

3. DOMINER

L’élargissement du champ de bataille, l’apparition de nouveaux domaines de lutte, le « retour d’expérience » ou l’analyse après action, surtout en cas d’échec patent, conduisent aussi à des mécanismes d’adaptation et de différenciation.

L’apparition des unités amphibies en est l’illustration patente. Les unités de fusiliers embarquées apparaissent avec les formations navales réglées : troupes de marine françaises ; Marines britanniques ou Marinier Korps néerlandais. La différenciation dans l’emploi et l’équipement est une conséquence directe de l’échec cuisant du débarquement de Gallipoli[4]. Deux modèles ont fini par apparaître pour combattre à l’interface des milieux aéroterrestres et aéromaritimes. Le premier est intégré, c’est l’United States Marine Corps ; le second est circonstanciel à l’instar de la composante amphibie française articulée autour d’une unité navale spécialisée, la flottille amphibie (FLOPHIB) et deux brigades terrestres (6e BLB et 9e BIMa). Ces unités sont liées par une doctrine commune et entraînées à manœuvrer de conserve. Dans les deux cas, ces formations, soient-elles organiques ou circonstancielles, sont différenciées par l’équipement, l’entraînement et la doctrine, qui intègrent les particularités du milieu d’emploi. Un même schéma vaut pour les opérations aéroportées.

L’émergence de forces différenciées peut aussi résulter d’une logique de contournement. Dérivées des forces légères essentiellement dédiées à la « petite guerre », les forces spéciales ont trouvé leur coloration actuelle d’abord dans les combats du « faible au fort » menés par les Britanniques les premières années de la deuxième guerre mondiale. Il s’est d’abord agi de localiser et de clouer au sol les aéronefs des forces de l’Axe[5] et ainsi assurer la supériorité non seulement des branches de la Royal Air Force mais aussi de l’artillerie alliée ; elles se sont ensuite adaptées au contexte particulier de contre-insurrection des guerres de décolonisation puis au contre-terrorisme. Elles sont donc différenciées par essence, répondant à un cadre d’emploi particulier et limitatif, équipées et entraînées pour ce faire, notamment pour agir depuis et en étroite association avec les unités opérant dans la troisième dimension.

Plus récente, l’apparition des « cyberforces » relève de l’adaptation du modèle militaire, plus généralement sécuritaire[6], à l’émergence d’un nouveau milieu, l’espace cybernétique. Provenant de toutes les armées et services, les « cybercombattants » forment à l’évidence une troupe, et non un service technique, nativement différenciée par son cadre d’emploi, ses armes, et la doctrine en réglant l’emploi. En France, celle-ci couvre désormais l’ensemble du spectre pour répondre à la menace dans son intégralité.

La différenciation est une pratique consubstantielle aux armées qui s’étend d’ailleurs plus largement à l’ensemble de l’appareil sécuritaire : il n’est qu’à considérer la structuration des forces de l’ordre en tenue, entre unités territoriales, d’intervention, forces mobiles et spéciales.

Elle relève autant de considérations techniques de par les équipements que d’une logique d’aptitude opérationnelle qui combine matériel, entraînement et adaptation au milieu. Elle contribue donc en ce sens à maintenir si ce n’est une suprématie de nos forces, au moins une forme de supériorité permettant de dissuader ou de contrer l’opposant, voire de l’user, en phase de contestation, ou de lui porter des coups décisifs dans les périodes paroxystiques d’affrontement. En ce sens, l’insertion de formations robotisées, intrinsèquement différentes, s’insérerait dans cette logique pour redonner de la masse aux armées françaises en accroissant et élargissant leur potentiel de combat.

Surtout, consubstantielle aux pratiques organisationnelles des armées occidentales, la différentiation s’immisce désormais dans la conception des opérations sous la forme de l’adaptation des dispositifs. L’opération d’assistance « Amitié », navale et terrestre et pour cette composante articulée autour du génie, ou encore les glissements opérés au Sahel l’illustrent. Sur ce théâtre, l’opération fut d’abord nationale et coercitive, engageant des forces conventionnelles pour contrer une menace globalement dévoilée et concentrée. Elle a ensuite évolué pour prendre une dimension stabilisatrice régionale et interalliée et incluant un volet « réforme du secteur de sécurité – formation ». Elle évolue maintenant vers le contre-terrorisme et les opérations spéciales. A chaque changement, le dispositif s’est différencié dans son articulation et sa disposition pour s’adapter aux évolutions du contexte opérationnel et ainsi, conserver une forme de supériorité sur les adversaires, au moins rester en adéquation avec leur évolution.

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[1] Cette pratique est à distinguer des transitions qui font coexister différentes générations de matériel au sein d’une même unité le temps des livraisons.

[2] F6 Farmer dans la nomenclature occidentale, il s’agit d’une version chinoise du chasseur russe MiG19. In www.opex360.com, « la Chine aurait transformé d’anciens avions de combat J6 en drones », Laurent Lagneau, 22/10/2021.

[3] Sous forme de système d’armes létaux intégrant de l’autonomie (SALIA) pour tenir compte des limites déontologiques et légales fixées par le gouvernement.

[4] On pourra se référer, entre autres, à Max Schiavon, le front d’Orient : du désastre des Dardanelles à la victoire finale 1915-1918, Paris, Tallandier (coll. Texto), 2016.

[5] L’apparition des forces spéciales soviétiques, les spetsnaz du GRU, a répondu à une logique similaire de localisation et de neutralisation des armes nucléaires tactiques occidentales comme de leur commandement.

[6] Confrontés à cette même apparition, les services de renseignement tout comme les forces de l’ordre se sont dotés d’unités spécifiques pour agir dans ce milieu très particulier.

L’École militaire des aspirants de Coëtquidan a désormais ses propres traditions

L’École militaire des aspirants de Coëtquidan a désormais ses propres traditions

http://www.opex360.com/2021/07/07/lecole-militaire-des-aspirants-de-coetquidan-a-desormais-ses-propres-traditions/

 

Création de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan

Création de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan

L’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan rassemble tous les élèves-officiers de l’armée de Terre dans une entité unique.

Son objectif est de donner à l’armée de Terre les chefs dont elle a besoin pour faire face aux chocs les plus durs et à la multiplication des menaces.

Chaque année, près de 600 officiers sortiront formés de l’une des trois écoles de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

La nouvelle Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan constitue le creuset et la maison-mère des officiers de l’armée de Terre. Née d’un projet ambitieux de rénovation de leur formation initiale, elle est forte de trois écoles complémentaires qui illustrent la diversité du recrutement des officiers de l’armée de Terre.

Trois voies de recrutement, correspondant aux trois écoles qui la forment, sont proposées :

  • L’École spéciale militaire de Saint-Cyr (ESM) : recrutement direct sur concours, pour une formation de trois ans ;
  • L’École militaire interarmes (EMIA) : recrutement interne parmi les meilleurs sous-officiers et militaires du rang de l’armée de Terre, pour une formation de deux ans ;
  • L’École militaire des aspirants de Coëtquidan (EMAC) : nouvelle école regroupant les officiers sous contrat encadrement, spécialistes et pilotes, recrutés après un parcours universitaire, pour une formation d’un an.


AUTORITÉ – INTELLIGENCE – COMBATIVITÉ – HUMANITÉ


 

Incarner l’enseignement de la singularité du métier des armes

La création d’une division culture militaire et art de la guerre illustre la volonté d’étoffer la pensée des jeunes officiers, en complément de l’acquisition des compétences. Ainsi l’effort est-il marqué sur les humanités, pour mieux préparer les futurs chefs à l’exercice d’un métier « extra-ordinaire », où ils seront amenés à ordonner la mort tout en acceptant l’idée de la recevoir. Cet enseignement rénové, appuyé sur une culture élargie et une appropriation réfléchie de traditions séculaires, favorise la liberté d’appréciation et la construction d’une morale de l’action exigeante.

Ouvrir les enseignements

Une revue de programmes complète a permis d’accroître la cohérence d’une scolarité passée au crible des quatre défis – combativité, autorité, intelligence et humanité – et entièrement rebâtie avec la volonté d’intégrer davantage les savoirs académiques, militaires et humains et de mieux préparer au durcissement des conflits. Ainsi les programmes ont-ils été enrichis et agencés avec une lisibilité accrue, qui associe quotidiennement instructeurs militaires et professeurs civils comme militaires.

Ouvrir l’Académie et ses trois écoles

Pour compléter une ouverture revendiquée sur le monde (échanges et double-diplômes en France, accueil d’élèves étrangers et stages à l’international), un décloisonnement des écoles a été entrepris qui favorisera le brassage d’élèves aux origines très diverses.

La multiplication d’activités communes en formation militaire, sportive et d’aguerrissement, ainsi que l’augmentation du nombre de mises en responsabilité visent à développer l’indispensable fraternité d’armes au sein du corps des officiers, autant que l’ouverture d’esprit.

Responsabiliser et éprouver

Le métier d’officier s’apprend dans la responsabilité et dans l’épreuve. Valorisées et mieux encadrées, les mises en situation des jeunes officiers sont multipliées tout au long de la scolarité, dans tous les domaines. De même, les saint-cyriens sont très rapidement confrontés à la réalité de leur premier emploi, en effectuant un stage dès le cinquième mois de leur formation et pour une durée de trois mois, dans une fonction de sergent auprès de jeunes engagés à l’instruction.

Valoriser

Outre la création d’une nouvelle école, dotée d’un drapeau et d’une tenue de parade spécifique, la scolarité des officiers sous contrat a été totalement rénovée et portée à un an pour la filière encadrement. Elle est désormais sanctionnée par l’attribution d’un mastère spécialisé « commandement et leadership », qui renforce son attractivité et reconnait la qualité de la formation dispensée.

Quand les petits affrontent les gros-Non State Warfare de Stephen Biddle

Quand les petits affrontent les gros-Non State Warfare de Stephen Biddle

 

La Voie de l’épée – Publié par Michel Goya

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


En 2010, avec Military Power, l’historien américain Stephen Biddle avait apporté une contribution majeure à l’étude de l’art opérationnel et de la tactique. Il y développait l’idée que la révolution militaire qui avait débuté au milieu du XIXe siècle en Europe avait produit un « système moderne » qui se caractérisait par la capacité à manœuvrer et obtenir des résultats tactiques malgré un environnement particulièrement létal. En 1815 à Waterloo un fantassin devait en moyenne faire face à deux projectiles avant de parvenir au contact physique avec l’ennemi ; en 1915, ce nombre était passé à 200. Et encore ne s’agissait-il là que de projectiles d’infanterie, auxquels il fallait ajouter désormais tous les projectiles venant de la 3e dimension et frappant sur une vaste zone. Ce qui était visible devenait très vulnérable mais dans le même temps il n’était pas possible de vaincre sans attaquer et donc d’être visible.

Relever ce défi a nécessité un effort considérable d’organisation. Il a fallu des méthodes et des moyens nouveaux pour pouvoir évoluer sous le feu et neutraliser l’ennemi tout en se déplaçant : engins blindés, mitrailleuses légères et portables, barrages d’artillerie, groupes de combat, etc. Il a fallu surtout les coordonner. Il s’en est suivi une masse considérable d’informations à gérer en temps contraint : plans, ordres d’opération et de conduite, comptes rendus, mesures de coordination, ciblage, etc. C’est finalement cette capacité à gérer cette quantité nouvelle d’informations explicites ou tacites (compétences) du haut en base de la hiérarchie, qui caractérise le « système moderne ». Il y a ceux qui le maitrisent et qui peuvent conduire des manœuvres complexes, et ceux qui, y compris avec les mêmes moyens matériels, n’y parviennent pas ou moins bien et qui sont écrasés forcément par les premiers lorsqu’ils bougent. Les résultats des combats modernes ne sont ainsi pas proportionnels au rapport de forces sur les points de contact, qui ne dépasse que très rarement deux contre un, ni même à la sophistication des équipements, mais bien à la différence entre la qualité des systèmes de commandement opérationnels et tactiques. Une idée qui est explorée ici par exemple.

Dans Military Power, Stephen Biddle ne s’intéressait cependant qu’à l’affrontement entre armées conventionnelles étatiques. Dans Nonstate Warfare: The Military Methods of Guerillas, Warlords, and Militias, il s’efforce de déterminer cette fois comment les organisations non-étatiques armées combattent, et parfois parviennent, à vaincre les États. Ce n’est évidemment pas nouveau, les conflits en Afghanistan et en Irak en particulier ont (re)stimulé toute une « littérature de contre-insurrection » et il apparaît donc difficile d’apporter quelque chose d’un peu inédit.

Stephen Biddle y parvient cependant en effaçant les catégories habituelles de guérilla (ou guerre irrégulière ou guerre asymétrique), associée aux organisations armées non-étatiques, et de guerre conventionnelle (ou classique), associée aux États, ainsi que le fourre-tout « hybride » censé réunir tout ce qui ne colle pas à ces deux archétypes. À la place, reprenant l’idée que le combat moderne est un duel de chasseurs où on arbitre toujours entre traque et dissimulation, il établit un continuum entre idéaux-types : l’approche Fabienne (du consul et dictateur romain Fabius Maximus qui a affronté Hannibal sans batailles) toute de prudence et d’évitement et l’approche napoléonienne de l’autre, son opposée très agressive et amatrice de concentrations de forces et de batailles si possible décisives. Ces approches ne sont pas spécifiquement associées à des types d’acteurs, mais sont adoptées selon des dosages différents par tous, étatiques ou non.

De fait, parce que le rapport de forces est généralement en faveur des États, de l’ordre de 4 contre 1 en moyenne en volume global, mais aussi en termes de puissance de feu, les organisations armées adoptent le plus souvent face à eux une stratégie très « fabienne » mettant l’accent sur la protection par dissimulation, enterrement, mixité avec les civils, mobilité, etc. au détriment de capacités offensives limitées au harcèlement et à de petites et brèves attaques. Mais parfois certaines organisations non-étatiques organisent des opérations plus ouvertes, larges et complexes, défensives ou non. Pour Biddle, fidèle à ses théories, ces modes opératoires qualifiés de « médians » ne sont réalisables que si l’organisation est suffisamment structurée pour pouvoir capitaliser les nombreuses compétences nécessaires à cette montée en gamme. Il y a, pour simplifier, les organisations qui disposent d’une infrastructure administrative solide, faite de normes communes et de procédures de suivi et contrôle et les autres où les choses se passent de manière plus interpersonnelle, opaque, désordonnée et souvent plus corrompue. On notera qu’il ne s’agit pas là de phénomènes propres à toutes les organisations, étatiques ou non. C’est bien par exemple la faiblesse de leur infrastructure qui freine certaines armées de pays du Sahel dans leur évolution face à des organisations armées locales à l’armature finalement plus solide.

Pour monter en puissance, il faut aussi bien sûr pouvoir accéder à des ressources. On peut être très organisé, mais si on ne dispose pas de recrues régulières, d’armes ou de financement, cela ne mène pas très loin. Or, un des apports du livre de Biddle est de montrer comment la mondialisation a apporté de ressources aux organisations armées alors que bien souvent elle en privait les États. Dans ses tableaux statistiques, cela se traduit par un saut de gamme moyen des organisations armées entre 1980 et 1995 rendue possible par cette conjonction. Depuis, la montée en gamme moyenne des organisations armées s’est ralentie, mais n’a jamais cessé.

La montée en gamme demande aussi un effort. Stephen Biddle insiste sur l’importance des enjeux, existentiels ou non, comme moteur de cet effort. Il cite notamment le cas de l’Alliance nationale somalienne (SNA) du général Aïdid qui change de comportement en 1993 lorsqu’elle est désignée comme ennemi à détruire par les États-Unis, et retombe dans ses divisions antérieures une fois obtenu le départ des Américains. Cela rejoint l’idée d’eustress des organisations (voir ici), avec cette précision cependant qu’au-delà un certain niveau de pression, la stimulation devient paralysie de l’infrastructure.

Pour autant, monter en gamme vers le « napoléonien » n’est pas forcément une bonne idée et peut-être refusé sciemment. Le mouvement Viêt-Cong était très structuré et motivé, mais il s’est pourtant longtemps abstenu de mener des opérations importantes face aux Américains car les moyens dont il pouvait disposer ne pouvaient l’empêcher d’être écrasé par la puissance de feu ennemie. Lorsqu’il s’y est résolu, lors de l’offensive du Têt en 1968, il a été très sévèrement battu et même brisé. Il a obtenu certes une victoire psychologique auprès de l’opinion publique américaine, mais ce n’était pas le but premier recherché. De la même façon, le mouvement serbe SVK dans les Krajina de Croatie aurait sans doute résisté plus longtemps face à l’armée croate en 1995 s’il avait adopté une posture plus fabienne. Peut-être en aurait-il été incapable, et c’est là un autre aspect, décrit par Clayton Christensen ou Philippe Silberzahn, qui n’est pas abordé par Stephen Biddle. Ce n’est pas parce qu’on a les moyens, la structure et même une menace de mort que l’on évolue. On peut aussi, à l’instar de la société Kodak, voir venir la mort, avoir les moyens de l’éviter et ne rien faire, parce que l’effort demandé est trop grand car il demande de trop changer. Dans une forme d’inertie consciente, une entreprise ou une force armée, peut voir venir le désastre et rester paralysée.

Un autre problème qui n’est pas abordé est celui de l’asymétrie des enjeux. La motivation des soldats professionnels français engagés au Sahel est réelle, celle de la nation qui les a envoyés au loin l’est beaucoup moins. Si l’État islamique dans la Grand Sahara mène une guerre absolue, la France mène contre lui une guerre limitée. L’EIGS risque son existence dans ce combat, pas la France. Forcément, l’incitation à faire prendre des risques, mais aussi à innover n’est pas la même. Les moyens du « petit » seront probablement mieux et plus utilisés que ceux du « grand » (Andrew J.R. Mack, “Why Big Nations Lose Small Wars”, World Politics, janvier 1975).

La motivation nationale peut même être tellement faible et la sensibilité aux pertes tellement forte que cela peut conduire aussi le plus fort sur le papier à adopter aussi une stratégie fabienne. C’est typiquement ce que fait la France avec l’opération Barkhane au Sahel. La guérilla française, faite de raids et de frappes aériennes, s’oppose à la guérilla djihadiste à son égard. Notons qu’il s’agit aussi d’une approche par défaut, les forces armées françaises n’ayant finalement plus les moyens d’occuper le terrain en permanence.

Stephen Biddle a voulu remplacer les catégories par un continuum mais dans les faits, il a établi une nouvelle catégorisation, les approches fabienne, napoléonienne mais aussi désormais « médiane » entre les deux ressemblent quand même beaucoup à la trilogie guérilla-hybride-conventionnel, avec un médian-hybride qui ressemble aussi beaucoup à un « système moderne » appliqué au conflit entre États contre organisations armées. Il en conclut finalement que dans la grande majorité des cas, l’entité étatique ou non qui maitrise le mieux ce champ médian l’emporte sur l’autre. C’est ce qu’expliquait déjà David Johnson dans Hard Fighting, Israel In Lebanon And Gaza (RAND Corporation, 2011) en décrivant, avant Stephen Biddle, la confrontation d’une armée israélienne qui avait perdu en partie la maitrise du Système moderne et du Hezbollah qui au contraire se l’était approprié. Il en concluait comme Biddle aujourd’hui, mais aussi Ivan Arreguin-Toft dans son analyse de 202 conflits asymétriques depuis 1800 (How the Weak Win Wars: A Theory of Asymmetric Conflict, Cambridge University Press, 2005), la nécessité pour une armée faisant face à une organisation armée moderne d’aller vers une forme médiane combinant puissance de feu, mais aussi capacité de conquête et d’occupation permanente de l’espace.

En résumé, les thèses de Stephen Biddle ne sont pas aussi nouvelles qu’il l’affirme, mais cette approche opérationnelle et tactique est particulièrement intéressante. Elle confirme qu’effectivement, selon le mot d’ordre en honneur dans les armées il faut bien se préparer à des combats de « haute-intensité », ce qu’il faut traduire par retrouver des savoir-faire perdus de gestion d’opérations complexes de grande ampleur. Il est cependant probable que ces combats continueront à avoir lieu surtout contre des organisations armées qui persisteront à être les acteurs dominants de la conflictualité moderne. À cet égard, on peut se demander, comme le fait Stephen Biddle avec l’armée américaine, si les forces armées occidentales des armées 1980, et même avec les équipements d’époque, n’étaient pas mieux adaptées à ce défi que les forces actuelles, de haute technologie mais de faible capacité de présence.