La culture militaire de l’officier russe : héritages, représentations, exercice du commandement

La culture militaire de l’officier russe : héritages, représentations, exercice du commandement

Étude encadrée par Mesdames Sophie Momzikoff et Marie-Laure Massei-Chamayou, le lieutenant-colonel Georges Housset  et le commandant ® Guillaume Lasconjarias CDEC – Etudes et prospective –

Histoire & stratégie

Le corps des officiers russes est jeune : il a été formé après 1991, date de la chute de l’URSS. En outre, son environnement politique et social a considérablement évolué depuis la fin de l’Empire rouge, l’amenant à repenser sa place dans la société. Mais sa culture militaire est-elle pour autant entièrement contemporaine ? Dans quelle mesure est-elle toujours marquée par les traditions passées ?

Introduction.

Si les officiers soviétiques ont été érigés en héros, ayant permis par leur réflexion militaire et leur commandement de combattre l’Allemagne nazie, la chute de l’URSS a renversé le prestige de l’armée. Tandis que les crises sociale et économique battaient leur plein, diminuant les dépenses consacrées à la défense, le personnel militaire vivait dans des conditions dramatiques. En 1997, la chercheuse Elisabeth Sieca-Kozlowski témoigne : « L’armée russe est une armée mal nourrie, mal logée, désorientée, clochardisée, laissée à l’abandon, une armée dont l’objectif premier n’est plus de maintenir sa capacité de combat mais de subsister, par tous les moyens. Ses officiers, occupés à se nourrir et à nourrir leurs troupes, ne sont plus capables d’assurer les missions traditionnelles qui leur incombent. Formation et entraînement ont pratiquement cessé. La conscription est en débâcle et les écoles militaires sont désertées[1] ». L’officier russe est ainsi devenu un enjeu social, économique et identitaire. Face à l’éclatement de l’URSS et à l’effondrement des institutions politiques, l’officier russe a perdu ses repères, ses valeurs, ses convictions et ses normes : tout ce qui formait sa culture militaire.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 1999, le gouvernement tend à réhabiliter le prestige de son armée. Comme à l’époque soviétique, le corps des officiers redevient l’ossature de l’armée russe. Le corps des sous-officiers est en effet quasiment inexistant : ainsi, sur le champ de bataille, les unités (bataillons, compagnies, pelotons, escadrons, etc.) ont tendance à être plus petites afin de faciliter le commandement et le contrôle des officiers. Leur rôle est, en outre, de nouveau capital dans la formation du personnel militaire : ils dirigent la formation et l’entraînement militaire du personnel en temps de paix. La hausse des dépenses consacrées à l’armée et la volonté politique d’en faire une armée puissante et de premier plan ne sont néanmoins pas suffisantes pour la cohésion d’un corps. Nous pouvons en effet nous interroger sur ce qui forme l’identité de l’officier russe : existe-il une culture commune des officiers russes ?

La culture militaire s’acquiert par l’enseignement officiel et officieux de modes de comportement et de valeurs. Cette culture est commune, dans la mesure où tous les militaires agissent selon des modes et des règles de comportement communément connus. De plus, elle est fondée sur des symboles qui représentent des groupes et font partie intégrante des rites et des cérémonies[2].

Cette définition d’un sociologue occidental, n’illustre pas, néanmoins, l’amplitude de la définition de la culture militaire en russe[3]. D’une part, la « culture militaire » peut se dire en russe voennaya cultura (Военная культура) et/ou voinskaya cultura (Воинская культура). La différence réside dans les nuances sémantiques des concepts de « voennij » (военный) et de « voin » (воин) : « militaire » et « guerrier ». Le terme « voennij » est lié au service militaire et au personnel militaire. Le terme « voin », quant à lui, désigne une personne qui sert dans l’armée et qui se bat contre l’ennemi.[4]. Ainsi, le concept de « voin » – guerrier – est plus large que le concept de « voennij » – militaire -, bien que moins utilisé. Le concept de « guerrier » est souvent employé lors des discours sur le patriotisme ou sur le fondement spirituel de la culture militaire, puisque faisant référence aux normes, règles de conduite, valeurs qui caractérisent toute personne prenant part aux hostilités. La voennaya cultura est délibérément introduite dans la conscience du personnel militaire ou des militaires professionnels.

D’autre part, il existe également d’autres concepts relatifs à la culture militaire : la culture de l’armée (armejskaya cultura – армейская культура) et la culture militaire de la société (voennaya cultura obschestva – военная культура общества). La culture de l’armée reflète les nombreux phénomènes de la voennaya cultura informelle : elle comprend les proverbes, les dessins, les chants, les toasts, etc. Mais elle comprend également les éléments du formel, régis par les règlements militaires. La culture militaire de la société inclut, quant à elle, les éléments de conscience publique et de culture spirituelle, du pays ou d’une région, associés aux institutions et processus politico-militaires. Elle représente les principes directeurs de la conduite militaire, les normes et les idéaux qui assurent l’unité et l’interaction des institutions et des organisations[5].

L’avantage particulier de la culture militaire russe est qu’elle permet de répondre simultanément à deux enjeux : l’éducation du citoyen et celle du guerrier. Par citoyen, le sociologue russe Vladimir Grebenkov entend une personne qui connaît les lois de sa patrie et est prête à les défendre, une personne qui assume une responsabilité civile personnelle face au destin de la Russie. Par guerrier, il considère une personne qui possède certaines qualités morales (patriotisme, sacrifice de soi, attitude humaine à l’égard de l’ennemi vaincu et de la population civile étrangère), capable d’obéir et maniant en toute confiance l’arme confiée[6].

Notre étude s’attardera sur la culture du guerrier, celui qui prend part aux hostilités, et particulièrement sur la culture militaire de l’officier russe. Néanmoins, nous verrons que la frontière entre monde civil et monde militaire est poreuse et qu’à bien des égards, l’un influence l’autre. Nous nous interrogerons ainsi sur ce qui affecte la culture militaire de l’officier russe et analyserons en quoi les actions des forces terrestres sont autant un prolongement de la vision russe du monde, qu’un tournant dans la formation et la culture opérationnelle de l’officier russe. Notre étude étant faite dans le cadre d’un partenariat avec le centre de doctrine et d’enseignement du commandement, elle s’attardera principalement sur la culture les officiers des forces terrestres.

 

Lire et télécharger l’étude : Etude 20220907-np-cdec-pep-culture-militaire-officier-russe

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[1] Elisabeth Sieca-Kozlowski, « L’armée russe : stratégies de survie et modalités d’action individuelle et collective en situation de “chaos” », Cultures & Conflits, hiver 1996-printemps 1997, mis en ligne le 27 mars 2007, consulté le 20 juillet 2019. Disponible en ligne sur : http://journals.openedition.org/conflits/2170

[2] Donna Winslow, « Military organisation and culture from three perspectives », in Social Sciences and the Military, An interdisciplinary overview, Giuseppe Caforio, Cass Military Studies, Rutledge, 2007, p67.

[3] Valery V. Dautov, A. V. Korotenko, « La culture militaire dans les processus éducatifs », Institutions éducatives militaires de la Russie : Tradition et modernité, 2014.

[4] Sergei Ivanovitch Ozhegov, Dictionnaire explicatif de la langue russe/ Tolkovyj slovar’ rousskovo iazyka, 1996.

[5] Vladimir N. Grebenkov, « Potentiel méthodologique du concept de « culture militaire de la société » dans les études historiques et politiques » / « Mietodologuitcheskij potentsial kontsepta “voennaya kul’tura obtchietva” v istoritcheskikh i polititchskikh isledovaniiakh », Bulletin de l’Université d’Etat russe Kant, n° 12, pp83-89, 2009 URL : http://journals.kantiana.ru/upload/iblock/1a1/xevctpmewoyptkcknflh_83-89.pdf

[6] Vladimir N. Grebenkov, Valeurs et orientations de la langue dans la culture militaire de la société / Tsennosti i tsennostnye orientatii iazyka v voennoj kul’ture obchiestva, Février 2017. URL : https://cyberleninka.ru/article/n/tsennosti-i-tsennostnye-orientatsii-yazyka-v-voennoy-kulture-obschestva

Ukraine-russie : Du fantasme à la réalité, de l’illusion à la désillusion

Ukraine-russie : Du fantasme à la réalité, de l’illusion à la désillusion

par le Général (2s) Antoine Martinez – publié le 20 juillet 2022

Suite à l’intervention du général (2s) Roland Dubois sur le conflit Ukraine – Russie publié sur notre site et sa parution dans la lettre d’information de l’ADORAC du Gard,  Le Général Antoine Martinez, demande que nous publions son étude sur cette guerre Russie-Ukraine.
Nous publions bien volontiers cette étude du Général Martinez sur le conflit ukrainien.

“Face à la guerre en Ukraine qui aurait pu et qui aurait dû être évitée, avons-nous encore le droit, dans un monde pourtant dit libre, d’appréhender cette situation dramatique avec une grille de lecture non manichéenne ou sommes-nous sommés de nous soumettre à la seule vérité dispensée officiellement sous peine d’être invectivés et insultés ?

Car oui, ce conflit pouvait être évité en admettant objectivement, après l’expansion continue de l’OTAN depuis la fin de la Guerre froide vers les frontières russes – une obsession devenue pathologique pour certains – que l’admission de l’Ukraine dans cette organisation n’est pas acceptable car elle constitue un casus belli pour la Russie.

Les enjeux de sécurité de la Russie, aussi légitimes que ceux des pays membres de l’UE, ne peuvent pas être ignorés et vouloir l’exclure, alors qu’elle est partie prenante, d’une architecture sur la sécurité européenne qui concerne l’ensemble du continent européen ne semble ni judicieux ni responsable.

Une telle situation est de nature à créer des tensions inutiles et dangereuses.

Alors, faire aujourd’hui un mauvais calcul, après avoir créé les conditions du déclenchement de ce conflit, en mésestimant la détermination de la Russie serait une erreur coupable aux conséquences dramatiques pour l’Europe tout entière.

Car lorsque Vladimir Poutine affirme que la question de l’Ukraine est devenue une question existentielle, il faut le croire. Il ira donc jusqu’au bout.

Le manque de culture historique de beaucoup de dirigeants actuels et de très nombreux journalistes, voire leur manque de discernement ou leur ignorance peuvent conduire à des dérives meurtrières.

Cinq mois après l’engagement des troupes russes sur le territoire ukrainien, il est important d’essayer de faire un point de la situation et de mener une réflexion sur cette guerre qui se révèle en réalité n’être pas qu’une guerre militaire entre deux Etats.

Un certain nombre de sujets doivent être évoqués, développés et analysés afin de mettre en évidence les véritables enjeux et les risques d’une confrontation généralisée qui n’est pas dans l’intérêt des Européens.

Sommaire :

  • ➢  Rappel du contexte opposant le bloc de l’ouest au bloc de l’est
  • ➢  La réalité sur la situation militaire et ses conséquences
  • ➢  Le règne absolu des médias
  • ➢  L’homme qui a sacrifié l’Ukraine
  • ➢  La défaite de l’Ukraine signera la mort de l’OTAN
  • ➢  Les États-Unis prêts a tout pour imposer leur  hégémonisme
  • ➢  l’Union européenne signe son suicide géopolitique et géostratégique
  • ➢  France,un rendez-vous manqué avec l’histoire
  • ➢  Une raison inavouable de cette guerre
  • ➢  Conclusions”

Lire et télécharger l’étude du Général Antoine Martinez :

Ukraine Russie Du fantasme à la réalité par le Général Martinez

Pour le chef d’état-major de l’armée de Terre, le char lourd reste indispensable… à condition d’être bien utilisé

Pour le chef d’état-major de l’armée de Terre, le char lourd reste indispensable… à condition d’être bien utilisé

http://www.opex360.com/2022/08/03/pour-le-chef-detat-major-de-larmee-de-terre-le-char-lourd-reste-indispensable-a-condition-detre-bien-utilise/


 

Cela étant, le débat sur la pertinence du char de combat est ancien. Il remonte même avant la première apparition du Mark 1 britannique sur le champ de bataille, le colonel Sir Ernest Dunlop Swinton, qui était leur plus fervent avocat, s’étant opposé à Lord Kitchener, le ministre de la Guerre, qui ne voyait pas leur intérêt.

Quoi qu’il en soit, les pertes subies par les forces russes durant la première phase de leur offensive contre l’Ukraine ont fait dire à quelques observateurs – sans doute un peu trop pressés – que le char de combat était « mort ».

Certes, les missiles anti-chars ukrainiens auraient été efficaces [comme ils l’ont aussi été contre d’autres types de blindés]. Cependant, la conception des T-72 russes, avec leurs obus stockés « en collier » au niveau de leur tourelle, c’est à dire là où ils ont le plus vulnérables, explique beaucoup de chose…. De même que les déficiences en matière de logistique, un certain nombre de chars russes ayant été abandonnés, faute de carburant.

Pour autant, si le char était vraiment « mort », pourquoi l’armée ukrainienne en a-t-elle réclamé à ses partenaires? Et pourquoi la Pologne envisage d’en commander plus d’un millier d’exemplaires?

Lors d’une audition à l’Assemblée nationale, le 20 juillet dernier, le chef d’état-major de l’armée de Terre [CEMAT], le général Pierre Schill, a remis les pendules à l’heure.

« Le char lourd fait partie des trous capacitaires que j’ai évoqués en Ukraine, moins pour des raisons de pertinence qu’en raison du nombre de plateformes. Il reste l’un des outils indispensables au combat des trente années à venir », a-t-il dit aux députés.

« Dans l’offensive initiale russe, censée être une opération rapide qui devait probablement faire s’écrouler le système adverse, les chars lourds ont été mis en échec suite à de mauvaises appréciations tactiques : la fonte des neiges précoce et la concentration des chars ont rendu ceux-ci vulnérables aux fantassins, qui ont pu mener des attaques contre les colonnes de blindés à partir des zones forestières et urbaines. Il n’en demeure pas moins que cette capacité est primordiale pour rompre un dispositif et exploiter ensuite l’avantage en profondeur », a ensuite développé le général Schill.

Aussi, a-t-il fait valoir, s’il est « utilisé correctement », le char lourd « offre des capacités de connectivité et surtout de subsidiarité aux différents niveaux tactiques » . Et ce point est un «élément primordial de la culture opérationnelle et militaire française que les événements d’Ukraine nous invitent à développer davantage et qui est absent de la culture de l’armée russe, où les ordres sont très directifs et laissent peu de place à l’initiative aux échelons subordonnés », a expliqué le CEMAT.

En clair, une arme ne vaut que par l’emploi que l’on en fait… Et, sur ce plan, la doctrine de l’armée russe a été déficiente. De même que, probablement, la formation de ses soldats.

« La complexité de l’engagement au sein du milieu terrestre requiert une préparation exigeante. Il ne suffit pas à un soldat de détenir une arme ou de piloter un engin blindé, il doit savoir l’employer en coordination avec les autres unités. C’est l’enjeu du combat dit interarmes. Les capacités des armes de mêlée sont limitées sans appui ni soutien », a également souligné le général Schill.

« Gagner la guerre avant la guerre » : Quel rôle pour l’armée de Terre ?

« Gagner la guerre avant la guerre » : Quel rôle pour l’armée de Terre ?


 

« Gagner la guerre avant la guerre » : au premier abord, l’expression a tout d’une boutade ! Comment remporter la victoire dans un conflit qui n’a pas eu lieu ? Comment vaincre un ennemi qui n’a pas été désigné ou contre lequel la lutte n’a été initiée ? Comment faire usage de la force armée, sans l’engager au combat, dans une situation de paix ?…

Mais si on formule cette assertion un peu différemment, elle prend alors tout son sens : « atteindre ses buts de guerre sans avoir à faire la guerre » ou encore « imposer sa volonté par une démonstration de force sans avoir à l’utiliser ». C’est en fait une vieille idée, et un moyen d’action en découlant, que l’on peut identifier au fil de l’Histoire.

Elle prend son sens d’abord en relisant les grands classiques :

  • Sun Tzu nous disait qu’un général sage trouve toujours son intérêt à remplir ses objectifs en faisant une impression suffisante sur son ennemi pour qu’il refuse le combat ;
  • Clausewitz nous explique que la bataille décisive peut idéalement n’être que proposée à son adversaire ;
  • Aron ne dit pas autre chose en posant que « la stratégie est l’art de vaincre aux moindres frais ».

Elle prend aussi son sens au prisme de divers épisodes historiques assez illustratifs :

  • L’OTAN a gagné face au Pacte de Varsovie, sans avoir à combattre ;
  • Hitler a conquis les Sudètes en 1938 sans avoir à faire la guerre ;
  • Poutine s’est emparé de la Crimée sans entrer en conflit avec l’Ukraine ;
  • Les nombreuses missions d’interposition conduites par les armées françaises depuis près de quarante ans visaient à éviter de façon préventive la montée aux extrêmes de crises potentiellement guerrières ;
  • Saddam Hussein a cru un temps pouvoir se saisir du Koweït sans combat et sans avoir à craindre de réaction militaire…

D’une certaine façon, la dissuasion telle que la France la met en œuvre est une autre illustration de la formule pour un conflit armé classique : puisque les objectifs de la Nation sont avant tout « défensifs » (éviter l’invasion, la destruction ou l’asservissement), le fait de savoir se prémunir de l’attaque d’un ennemi est une manière de gagner la guerre sans la faire.

* * *

« Gagner la guerre avant la guerre » : cette formule peut sembler avoir des allures de slogan électoral. Mais c’est parce qu’elle a un sens éminemment politique, plus politique que militaire en tout cas. Il faut donc la décrypter en pensant politique davantage que militaire ou diplomatique, ces deux derniers domaines n’étant que les vecteurs de l’action politique. Car c’est au niveau politique qu’elle peut (et doit) prioritairement être mise en pratique. C’est dans la pensée et dans l’agir du dirigeant politique qu’elle trouve son terrain d’application idéal.

Les « buts de guerre », ou les objectifs poursuivis sur la scène internationale, sont d’essence politique. Ils vont bien entendu sous-tendre des objectifs stratégiques, opérationnels ou tactiques ; mais ils ne sont pas militaires ou guerriers en soi. Ils peuvent être atteints indépendamment de tout usage de la force. Ce qui ne veut pas dire, en revanche, que leur réalisation ne repose pas sur une politique de puissance. Car c’est bien sur la crédibilité et la complétude de ses moyens, notamment militaires, que s’appuiera le Politique pour imposer sa volonté.

L’art du dirigeant politique avisé consistera précisément à être capable de fixer des objectifs clairs, raisonnables, mesurés, accessibles, affichés ; il conviendra en outre de faire en sorte qu’ils soient acceptables par ses compétiteurs, ainsi que par ses alliés. Cette « posture » politique repose sur :

  • Une réflexion stratégique globale menée (et périodiquement actualisée !) au plus haut niveau de l’État ;
  • Une capacité d’appréciation de situation juste et pertinente ;
  • Une aptitude à saisir les opportunités avec coup d’œil et promptitude ;
  • Une connaissance fine de la psychologie de ses adversaires, de ses partenaires ;
  • Un calcul rationnel de ses possibilités au regard de celles de l’adversaire…

« Faire la guerre », c’est dans tous les cas un choix qui engage la Nation et qui relève du politique. C’est essentiellement une affaire de courage et de volonté. Dans le monde policé et prudent que nous connaissons aujourd’hui, cela semble être devenu uniquement le fait d’un chef d’État désinhibé ou velléitaire…

Mais sans doute faut-il appréhender la guerre plus largement : c’est la possibilité offerte à un dirigeant politique d’envisager la « méthode militaire » comme une option ouverte, et non comme une calamité subie. C’est oser manœuvrer pour réaliser ses objectifs sans crainte d’avoir à se battre, même si on n’en a ni l’envie ni l’intention.

Il y a là un principe de crédibilité et de posture. Pour que le compétiteur puisse penser que l’on n’hésitera pas à faire usage de la force armée, il faut qu’il soit persuadé que cela entre dans notre registre d’options :

  • Parce que l’on dispose de l’ensemble des capacités militaires adaptées, dimensionnées, entraînées dans cette optique, aptes à intervenir dans divers champs de conflictualité et à différents niveaux d’intensité, si nécessaire loin de ses bases ;
  • Parce que qu’on peut s’adosser à un système d’alliance qui nous confère une forme de garantie ;
  • Parce que le socle national est solide et résilient, ou tenu d’une main de fer, et qu’il soutient fermement son gouvernement ;
  • Parce que notre système de renseignement est fiable, et notre analyse de la situation pertinente ;
  • Parce que notre pari est plus rationnel qu’il semble et que nos chances de succès sont élevées ;
  • Parce qu’on peut si nécessaire ne pas apparaître en première ligne, en déléguant l’action à des commanditaires (« contractors », « proxies », supplétifs, sociétés militaires privées ou autres organisations paramilitaires) ;
  • Parce qu’on peut agir dans certains domaines sans être facilement identifiable (cyber en particulier) ;
  • Parce qu’un fait accompli apparemment osé peut, in fine, avoir de bonnes chances de ne pas être contesté…

Enfin, cette poursuite de buts de guerre sans la faire suppose une forme de gesticulation. Elle va devoir se pratiquer dans une « zone grise », dans un registre politique particulier, celui d’un état qui n’est pas complètement la paix mais pas encore la guerre, aux confins des zones d’actions respectives des diplomates et des militaires. Elle doit ainsi demeurer entre les mains du politique qui pourra au gré des événements osciller entre influence, persuasion, contrainte, sanctions ou usage de la force. Elle nécessite une coordination exemplaire entre les services en charge des affaires étrangères et des armées.

* * *

« Gagner la guerre avant la guerre » ? C’est pour le moment une réflexion que nos chefs militaires ont initiée ; cela doit désormais devenir une formule que nos chefs politiques s’approprient. C’est tout spécialement notre président de la République, chef des armées, à la tête d’un État membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, qui doit la faire sienne. Car c’est à son niveau qu’elle doit se matérialiser, se décliner. Car elle est avant tout une forme d’ambition politique sur la scène internationale. Et car elle repose sur des ingrédients qui sont de son niveau : volonté, clarté de la vision et des objectifs, hauteur de vue, sûreté du jugement, orientation stratégique, choix dans l’élaboration des capacités militaires à détenir, appréciation de situation.

 

La prospective militaire à l’étranger : approches nationales occidentales, tendances, enjeux.

La prospective militaire à l’étranger : approches nationales occidentales, tendances, enjeux.

Relations internationales
par Louis Campagnie – CDEC – publié le 5 juillet 2022
https://www.penseemiliterre.fr/la-prospective-militaire-a-l-etranger-approches-nationales-occidentales-tendances-enjeux._114864_1013077.html
Crédits : Texas Military Department, 24 août 2018 “U.S. Army Futures Command Opens Doors in Austin”.

Saut de ligne


Saut de ligne

Dans un contexte de multiplication des crises et de retour de la compétition internationale, la prospective apparait de plus en plus pertinente pour anticiper les mutations de la conflictualité. Les approches diffèrent sensiblement selon les pays. En termes d’organisation, certaines armées s’ouvrent progressivement à plus de coopération interministérielle, internationale, et avec le monde civil. En termes de méthode, elles s’appuient sur des procédés éprouvés mais cherchent de plus en plus à innover.

Introduction.

La prospective stratégique est « une approche systématique permettant d’aller au-delà des attentes actuelles et de prendre en compte une variété d’évolutions futures plausibles afin d’identifier les implications pour les politiques actuelles ». Elle est pluridisciplinaire, adressant des champs variés : sociologie, relations internationales, data science, etc. Cette note se penche sur la prospective militaire, c’est-à-dire celle qui consiste à imaginer le futur des armées, des menaces, de la conflictualité et, plus généralement, du fait militaire. Interconnexion oblige, les travaux de prospective qui étudient les enjeux sécuritaires ayant un lien un peu moins direct avec la sphère militaire ne sauraient être écartés.

Sur le Vieux continent, on observe une corrélation entre le niveau d’investissement dans la défense et l’intérêt des armées pour la prospective. La Belgique a dépensé 1,12 % de son PIB dans la Défense en 2021. C’est le plus bas taux de l’OTAN devant le Luxembourg et l’Espagne. Comme l’écrit Yves Boyer, « Les questions liées à la défense restent en Belgique un domaine périphérique, peu porteur en termes de visibilité politique. Elles sont, de la sorte, souvent traitées de façon non-prioritaire par les décideurs politiques ». Dans ce contexte culturel et financier, il n’est pas si surprenant de voir que les moyens mis dans la prospective de défense ne semblent pas très conséquents. La culture militaire d’un pays pourrait donc être l’un des déterminants du niveau d’investissement dans la prospective de défense. Un autre critère pourrait être l’importance de la notion d’indépendance stratégique dans un pays. La France et le Royaume-Uni, les deux pays qui tendent le plus à assumer leur rôle de puissance dans le monde et en Europe, ont une pratique ancienne et constante de la prospective de défense. La Finlande, qui ne fait pas partie de l’Alliance atlantique et est voisine d’une Russie considérée comme dangereuse, s’y emploie également. À l’inverse, la Belgique, si elle s’investit considérablement dans la prospective dans d’autres domaines (économie, technologie civile, etc.), n’a pas de cellule dédiée à la prospective au sein de ses institutions militaires.

On constate aujourd’hui un regain d’intérêt pour la prospective au sein des institutions militaires et du monde de la défense. En reprenant l’exemple de la Belgique, il semble que les autorités du pays aient saisi l’importance des enjeux d’anticipation. Dans la Vision Stratégique 2030, il est fait référence à la nécessité de créer une cellule dédiée pour « investir dans la prospective stratégique à un niveau structurel ». La multiplication des crises (pandémie, Ukraine), plus ou moins prévisibles, a remis sur le devant de la scène l’incapacité des États à anticiper les événements aux répercussions majeures, parfois catastrophiques. De plus, les préoccupations alarmistes quant à « l’affolement du monde », qu’elles relèvent de la peur d’un conflit mondial ou de considérations environnementales, tendent à renforcer cette dynamique. Plus actuel, le retour de la guerre en Europe a révélé combien les logiques de stricte rationalité ne permettent pas aux États de se préparer correctement aux différents futurs possibles (futuribles, si l’on reprend la formule célèbre de Bertrand de Jouvenel) face à l’hubris décomplexée de certains rivaux.

Dans ce contexte, entre similarités, différences, évolutions et stagnation, il est important de s’intéresser à la manière dont les autre États pratiquent la prospective de défense. Cette étude porte principalement sur les membres de l’Union européenne et de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). D’autres pays – comme le Brésil – avec qui la France entretient des coopérations importantes en matière de défense, seront aussi abordés. Dans un premier temps, il sera question de l’organisation de la prospective de défense dans ces pays, et donc des acteurs. Ensuite, il s’agira d’aborder l’approche qu’ont ces pays de la prospective et les méthodes qui sont utilisées. Cette note de recherche s’appuie essentiellement sur des documents en sources ouvertes. À cela s’ajoutent les réponses d’experts travaillant dans les armées étrangères à un questionnaire préparé pour l’occasion. Ce travail ne prétend pas à l’exhaustivité et reste limité à quelques pays.

 

Lire la suite ou télécharger le document : 20220616-np-cdec-pep-la-prospective-militaire-a-l-etranger

Titre : La prospective militaire à l’étranger : approches nationales occidentales, tendances, enjeux.
Auteur(s) : Louis Campagnie

Doctrine stratégique : comment les officiers généraux pensent la guerre aujourd’hui. Entretiens à Conflits.

Doctrine stratégique : comment les officiers généraux pensent la guerre aujourd’hui. Entretiens à Conflits.

par Revue Conflits – publié le 21 juin 2022


Plusieurs officiers généraux ont accordé un entretien à Conflits pour exprimer leur pensée et leur analyse des situations militaires. Nous les regroupons ici pour donner à nos lecteurs un panorama complet. Généraux de l’armée de terre, de la marine, de l’aviation, du renseignement, ils aident chacun, avec leurs expériences et leurs réflexions à comprendre la guerre aujourd’hui.

Sauf un, ces entretiens ont été donnés avant la guerre en Ukraine, il ne faut donc pas les lire comme une réponse à celle-ci. Nous indiquons ainsi le numéro et la date de parution des entretiens afin de les mettre dans leur contexte de l’époque. La pensée de ces officiers a pu évoluer ou être affinée depuis, il faut donc prendre ces entretiens pour ce qu’ils sont : un état de leur réflexion à un moment donné.

Liste des entretiens

Général Pierre-Joseph Givre. Les premières leçons de la guerre en Ukraine. N°39, mai 2022.

Amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine, N°38, mars 2022.

Général Pierre Schill, Chef d’état-major de l’armée de terre, NS 13, novembre 2021.

Général Frédéric Blachon. « Être loyal, c’est dire la vérité. » N°34, juillet 2021.

L’aérocombat un atout militaire français, Général Bertrand Valette d’Osia. N°30, novembre 2020.

Général Eric Bucquet, directeur de la DRSD. Menaces cyber, la DRSD en première ligne. N°26, mars 2020.

Général Jean Fleury. L’aviation : Quel avenir pour un fleuron français ? NS 11, octobre 2020.

L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (2e partie- Routes, bastions et corrosion)

L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (2e partie- Routes, bastions et corrosion)

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 7 juin 2022

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

 

Le 24 février, l’armée russe lance ses armées dans le plus pur style des « offensives à grande vitesse » soviétiques déjà expérimentées à petite échelle et avec succès dans le Donbass en 2014 et 2015. C’est très ambitieux et confiant puisque les Russes engagent presque simultanément la totalité de leurs forces.

Le modèle blindé mobile à l’épreuve

L’objectif opératif paraît assez clair : s’emparer de Kiev et de Kharkiv, atteindre le plus vite possible le fleuve Dniepr afin d’encercler l’armée ukrainienne dans le Donbass par le nord et le sud, puis sans doute de prendre Odessa.

Trois groupes d’armées sont constitués à cet effet : au Sud, les 58e armée puis la 49e doivent sortir de Crimée, s’emparer de toute la région sud du Dniepr jusqu’au Donbass et pousser autant que possible vers Odessa. Le « groupe Donbass » avec les deux corps d’armée séparatistes et les 8e, 20e et 6e armées russes doit fixer les forces ukrainiennes dans le Donbass, s’emparer complètement de la province de Louhansk et de la ville de Kharkiv puis sans doute progresser vers Dnipropetrovsk en parallèle de la 1ère armée blindée de la Garde qui, elle, doit probablement s’emparer de Tcherkassy et Krementchouk, sur le Dniepr. Le groupe Nord enfin, avec les 36e, 35e et 41e armées en Biélorussie et la 2e armée de la Garde venue de Russie doit s’emparer de Kiev.

Il faut donc imaginer la France de 1940 abordée sur toute sa frontière de la Manche à la Méditerranée par une armée allemande réduite à ses deux divisions aéroportées et ses dix divisions de Panzers, mais renforcées de brigades de lance-roquettes multiples et de centaines d’hélicoptères et d’avions d’attaque à la place des Stukas, tandis que le pays sera frappé dans toute sa profondeur par des attaques cinétiques – missiles ou raids aériens – ou électroniques. En face, la France serait défendue sur tout le territoire, avec une ligne fortifiée face à la zone la plus sensible, par un maillage de 37 régiments de manœuvre d’active ou de réserve, renforcés par autant de régiments de réserve pour la défense de zones.

Première constatation au bout de quelques jours de guerre : le réseau de communication physique ou informationnel ukrainien dans la profondeur résiste aux attaques. Ce n’est pas l’essentiel du propos, mais cela va évidemment avoir une influence sur la conduite des opérations terrestres. Deuxième constatation, le ciel n’est pas complètement aux mains des Russes qui ne parviennent pas à détruire les capacités de l’armée de l’Air ukrainienne qui maintient ainsi une capacité de guérilla aérienne. Les Ukrainiens conservent une défense sol-air à différentes couches qui entrave l’action des aéronefs russes, de plus en plus réduits au rôle de Sturmovik. La menace est réelle pour les forces terrestres ukrainiennes, mais pas complètement paralysante.

L’opération russe réussit au Sud, plutôt étonnamment d’ailleurs, car les sorties étroites de la péninsule paraissaient les endroits les plus faciles à défendre de l’Ukraine. La mobilité opérative des unités de la 58e armée joue à plein en profitant de la surprise et ses deux divisions motorisées foncent sur les routes E97 et E105 pour atteindre dès le premier jour respectivement Kherson sur le fleuve Dniepr et Melitopol. Melitopol puis le port de Berdiansk sont pris le lendemain, Kherson résiste une semaine avant de tomber. Le port de Marioupol sur la mer d’Azov est encerclé le 3 mars par le 1er corps DNR et la 150e division motorisée de la 8e armée, renforcés par une brigade d’infanterie navale débarquée à Berdiansk. Mais cette fois les Ukrainiens résistent fermement.

Le modèle russe a donc parfaitement fonctionné dans le Sud. On manque encore d’éléments pour comprendre exactement pourquoi, mais il est clair que la 58e armée a complètement surpris le commandement régional ukrainien Sud qui ne soupçonnait peut-être la puissance des forces russes en Crimée, dont beaucoup étaient venues du Caucase par le pont de Kerch. Contrairement aux autres armées largement recomposées, la 58e armée était la plus cohérente et elle a été renforcée de bonnes troupes comme une brigade d’infanterie navale, les brigades de reconnaissance et de spetsnaz du 22e corps, et surtout une division et d’une brigade d’assaut par air, qui ont servi comme infanterie d’assaut à Kherson.

Le groupe d’armées du Sud est cependant stoppé dès que la défense ukrainienne s’organise. Plusieurs brigades ukrainiennes s’installent solidement dans le port de Mykolaev entre Kherson et Odessa. L’armée russe est une armée de routes, or Mykolaev est un nœud routier. Sa prise est donc indispensable aux Russes pour poursuivre les opérations au-delà du Dniepr et surtout prendre la M14 vers Odessa. Le problème est que le modèle russe n’est pas fait pour le combat dans une grande ville solidement tenue.

Les Ukrainiens tiennent à Mykolaev et les tentatives pour contourner la ville par le Nord échouent. La 7e division d’assaut aérien effectue un raid motorisé jusqu’à Voznessensk 90 km au nord-ouest de Mykolaev, autre point clé, mais menacée d’être coupée sur ses arrières, elle est obligée de se replier en catastrophe. Une autre tentative pour pousser cette fois vers Kryvyï Rih une centaine de kilomètres au Nord-Est échoue également sensiblement pour les mêmes raisons et la médiocrité des routes.

L’armée russe est une armée blindée, mais sa logistique s’effectue en camions, qui ont encore plus besoin de belles routes que les véhicules chenillés. Ses bases arrière sont des villes ferroviaires en périphérie de l’Ukraine et les obus et le carburant (80 % du poids) sont transportés par des allers-retours de camions de ces bases arrière jusque vers les bases de brigades/régiments à 5 km environ des groupements tactiques, qui n’ont normalement que 3 jours d’autonomie. Plus ces bases s’éloignent de la voie ferrée, plus les allers-retours sont longs et à nombre constant de camions plus le débit se réduit. Pour peu par ailleurs que cette première ligne ne soit pas un front continu au bout d’une flèche étroite, comme lors du raid de la 7e DAA vers Voznessensk, et la queue logistique devient également vulnérable.

Après deux mois d’efforts vains au-delà du Dniepr, les forces russes maintiennent la tête de pont de Kherson face à Mykolaev, s’appuient au nord sur le Dniepr très large et maintiennent à l’est une ligne de faible densité mais continue de Vassylivka, au sud de la grande ville de Zaporijjia inaccessible à 40 km, et jusqu’à la ville de Donetsk, capitale de la DNR.

Le modèle opérationnel russe fonctionne aussi dans la province de Louhansk, au nord du Donbass, où la 20e armée s’empare dès le 26 février du point clé de Starobilsk. Comme dans le sud, la région, plutôt ouverte et peu défendue est favorable aux mouvements blindés, est rapidement conquise, avant de buter là encore sur une défense ferme, cette fois à Severodonetsk et le long de l’axe forestier de la rivière Donets qui va jusqu’à Izyum. De son côté, la petite 6e armée a beaucoup plus de mal face à Kharkiv, deuxième ville d’Ukraine, dans laquelle elle pénètre et finalement s’empêtre, avant de renoncer et de tenter de la contourner par l’est et de rejoindre la 20e armée dans la région d’Izium.

Avec cinq armées, l’effort principal russe se porte sur Kiev. Au nord-ouest de Kiev, un groupement d’assaut aérien (VDV) tente de s’emparer de l’aéroport Antonov à Hostomel par une opération aéromobile. L’opération est finalement un échec, enrayée au départ par une défense antiaérienne à courte portée qui a fait des dégâts dans les aéronefs, et surtout par la contre-attaque de 4e brigade de réaction rapide de la Police ukrainiennes, puis sans doute les Forces spéciales. Les VDV devaient être rejoints rapidement par la 35e armée venue de Biélorussie par ce qui semblait être l’axe le plus court. Le terrain y est cependant forestier et les bonnes routes sont rares. Les Ukrainiens y ont également le temps de couper le terrain, par des destructions de ponts ou des inondations qui freinent et canalisent les Russes. Lancée quelques jours plus tard pour relancer l’offensive plus à l’Ouest, la 36e armée se retrouve ainsi bloquée pendant deux semaines sur 65 km de route. Les deux armées et le groupement VDV se trouvent ainsi bloqués dans une poche en périphérie nord-est de Kiev avec des axes rares verrouillés par de petites villes tenues par les forces ukrainiennes.

On retrouve le même phénomène à plus grande échelle dans le nord-est avec trois armées, la 41e venant de Biélorussie au nord et la 2e venant de Russie, bloquées sur les rares bonnes routes de la région par la résistance ukrainienne à Chernihiv, Nijyn ou Nokotop. La 2e armée contourne la difficulté en contournant la zone de Nyzhyn par le sud pour rejoindre la grande route H07 en direction de Kiev. La 1ère armée blindé de la garde, la plus puissante de toutes avec trois divisions et sans doute 20 groupements tactiques doit changer de cap pour rejoindre à son tour la route H07 avec cette difficulté que ce grand axe est bloqué près de la frontière par la résistance ukrainienne à Soumy.

Pour progresser sur vers Kiev sur la route H07, les 2e et 1ère armées russes sont obligées de former des flèches et même de très longues flèches de plusieurs centaines de kilomètres. La logistique y devient de plus en plus compliquée. La force qui avance se réduit ainsi au fur et à mesure en fonction de la réduction du débit logistique et des nécessités de défense d’axe. Au bout du compte, la périphérie est de Kiev n’est abordée dans la région de Brovary qu’avec une poignée de groupements tactiques qui sont stoppés.

A la fin du mois de mars, les cinq armées russes se trouvent donc dispersées dans le nord de l’Ukraine, bloquées devant les villes et harcelées sur leurs arrières, incapables de s’emparer ou même d’encercler de Kiev. Le commandement russe décide de les replier, ce qui est plutôt bien organisé, au moins pour les trois armées du nord-est qui reviennent en Biélorussie et en Russie sans encombre. C’est plus difficile pour les forces dans la poche au nord-ouest de Kiev, où la manœuvre rétrograde s’effectue sous la pression ukrainienne sur un terrain difficile et coupé. Les Russes y perdent beaucoup de matériel en plus de leur honneur.

Bastions et corrosion

Dans cette confrontation des modèles, l’avantage initial a plutôt été du côté russe en jouant de l’effet de surprise et de l’impréparation ukrainienne dans certains secteurs. Certaines colonnes blindées ont pu ainsi progresser de 50 km par jour pendant quelques jours, ce qui a permis au moins de s’emparer de trois villes de plus de 100 000 habitants, et d’un espace stratégique au nord de la Crimée.

Le modèle blindé mobile, surtout dans sa version russe, engendre sa propre entropie même sans opposition. Il faut imaginer plusieurs milliers de véhicules blindés d’une moyenne d’âge de 40 ans et gros consommateurs de carburant lancés dans une grande course de 500 km avec un échelon logistique sous-dimensionné et qui a du mal à suivre. Même sans combat, des unités ont dû s’arrêter tous les 150 km par manque de carburant, et surtout abandonner en position délicate des véhicules en panne ou accidentés, avec le casse-tête de la gestion des hommes qui étaient à bord alors que tous les autres véhicules sont pleins, alors que la capacité de réparation sur les lieux mêmes est des plus réduites. Les unités blindées russes sont complexes, leur désorganisation intervient très vite avec les pertes.

Bien entendu, cette entropie augmente de manière exponentielle dès que survient une opposition. L’opposition préférée pour le modèle russe est celle d’unités conventionnelles symétriques en terrain ouvert, décelée le plus loin possible grâce aux capteurs avancés -véhicules de reconnaissance-hélicoptères-drones. À partir de là, le petit poste de commandement du groupement tactique doit organiser une manœuvre à partir de 8 à 10 compagnies, un chiffre qui dépasse la capacité de manipulation cognitive de cinq éléments surtout sous la pression. Elle est donc simple et s’articule autour du sous-groupement des unités de chars et d’infanterie, qui doivent attaquer ou défendre d’un bloc, et du sous-groupement artillerie qui doit frapper jusqu’à 20 km environ avec les obusiers ou jusqu’à 90 km avec les lance-roquettes multiples, le tout protégé des aéronefs par une batterie anti-aérienne mobile.La manœuvre idéale est de parvenir à fixer l’ennemi par une attaque ou un coup d’arrêt et de le livrer aux feux de l’artillerie, tandis que les groupements tactiques suivants contournent, attaquent de flanc ou encerclent cet ennemi.

Le problème est que les Ukrainiens ont tout fait pour éviter cela, en ne combattant de manière solide qu’en terrain fermé et en combattant de manière fluide en terrain ouvert.

Le terrain fermé est celui des positions retranchées, des bois, des montagnes et surtout des villes, bref tous les endroits où on peut difficilement être vus et dont la contexture divise l’efficacité des feux puissants et à distance. Le terrain fermé et en particulier urbain est donc en attaque comme en défense, celui du combat rapproché de précision, donc celui de l’infanterie, ce qui n’exclut pas l’emploi de véhicules blindés. On peut même imaginer de former des régiments d’infanterie urbaine entièrement organisés et équipés pour la défense ou la conquête des villes. Pour une « armée sans infanterie » comme est parfois qualifiée avec exagération l’armée russe, une seule brigade ukrainienne solidement retranchée dans une ville de plus de 50 000 habitants, et il y 83 en Ukraine, est un problème et ce problème croit géométriquement avec la taille de la ville, le volume des forces qui la tiennent et leur qualité. La 1ère brigade blindée ukrainienne associée à une brigade territoriale, une brigade de garde nationale (police) et des milices (l’Ukraine est très tolérante avec les armées privées) a formé une « division de bastion » à Tchernihiv, ville de 290 000 habitants et de 80 km2 à l’extrême nord du pays, qui a tenu tête à toute la 41e armée russe.

Dans toute cette première phase, les Russes ont conquis sans combat deux villes de plus de 100 000 habitants, Melitopol et Berdiansk, et après un combat d’une semaine la ville de Kherson, en grande partie parce qu’ils y ont engagé leur meilleure infanterie, avec 7e division d’assaut aérien, face à une brigade motorisée ukrainienne sans doute de moindre qualité et qui n’a pas eu le temps de bien s’organiser. Ils ont pénétré dans un tiers de Kharkiv avant de s’en retirer et ont encerclé Tchernihiv, Nijyn, Nokotop et Soumy, avant d’être obligés d’en lever le siège. Le seul siège réussi est celui de Marioupol, prise après trois mois de combat.

Il est assez étonnant que l’armée de Terre russe n’ait pas pris en compte au préalable ce problème qui aurait pu largement être anticipé, mais peut-être cela aurait imposé une transformation trop importante de leur modèle de forces, au profit de l’infanterie (et donc au détriment d’autres armes plus prestigieuses en Russie) et avec la nécessité pour ce combat centralisé d’avoir des cadres subalternes de qualité et capables d’initiative. C’était une difficile innovation culturelle que les Ukrainiens ont en partie réussi mais pas les Russes. En attendant, les Russes surutilisent leur bonne infanterie – troupes d’assaut aérien, infanterie de marine, gardes nationaux tchétchènes, mercenaires Wagner, tous hors de l’armée de Terre – détournés de leur mission initiale, un grand classique, pour mener les combats rapprochés.

Et puis, il y a le combat en terrain ouvert, qui ne l’est en fait jamais complètement hors déserts de sable. Au bout d’un mois de combats, selon le site open source Oryx, les Russes ont perdu sur l’ensemble du théâtre, mais surtout dans la région de Kiev, 342 chars de bataille et 641 véhicules blindés d’infanterie divers. Ce sont des pertes documentées et donc sans doute inférieures à la réalité. Ces pertes matérielles peuvent paraître relativement faibles au regard par exemple de la guerre du Kippour (3 000 chars de bataille perdus dans tous les camps en 19 jours) mais elles sont considérables pour les armées modernes en format réduit. Il y a là le capital matériel complet de 20 groupements tactiques, sur 128 engagés initialement, et au passage presque deux fois ce que la France pourrait simplement réunir pour son « hypothèse d’engagement majeur ».

Le plus étonnant est que les pertes ukrainiennes en véhicules de combat, là encore sous-estimées, sont environ quatre fois inférieures aux pertes russes. On obtient généralement de tels écarts de pertes entre les deux adversaires lors de batailles ayant abouti à une dislocation de l’ennemi, provoquant ainsi de nombreuses pertes matérielles, souvent par capture ou par abandon, ainsi que de nombreux prisonniers. Rien de tout cela en Ukraine en 2022 hormis à Marioupol, seule bataille ayant abouti à la destruction complète de brigades mais côté ukrainien. Les Ukrainiens de leur côté n’ont détruit aucune brigade ou régiment russe, même pendant le repli de Kiev. On en conclut qu’il s’est surtout agi sur de petits combats fragmentés de type « fight and flight » que l’on pourrait traduire par « tire en premier et part avant le tir d’artillerie russe ».

Pour réussir ce type de combat, il faut bénéficier de la supériorité de l’information. C’est globalement le cas pour les forces Ukrainiennes, grâce à l’aide « par en haut » du renseignement américain, mais aussi et c’est plus nouveau par « en bas » par la multiplication des capteurs civils comme les drones du commerce mais aussi simplement les smartphones, avec une bonne capacité de fusion de données. La guerre numérisée est une réalité du côté ukrainien grâce à une liaison Internet maintenue. Associé à la posture défensive et à la prévisibilité des déplacements russes, cette supériorité de l’information permet à des forces ukrainiennes légères et discrètes régulières ou privées comme l’escadre de drones Aerorozvidka, d’avoir le plus souvent l’initiative des combats.

Les combats eux-mêmes se limitent souvent à de courtes frappes et/ou embuscades terminées avant que l’artillerie du groupement tactique ou des brigades de l’armée puisse être activée. Avec un bon capital humain, les groupements tactiques russes peuvent être redoutables. Le 11e régiment de cavalerie américain, organisé et équipé à la soviétique et qui sert de force d’opposition dans le Centre national d’entraînement du Nevada, bat (virtuellement) la très grande majorité des brigades de l’US Army qui lui sont opposée, mais son encadrement, des chefs de groupe au commandant de régiment, est bien formé et l’unité est surentraînée. Ce n’est visiblement pas le cas dans la plupart des groupements tactiques russes où tout tourne autour d’un petit poste de commandement qui réfléchit sans avoir l’habitude de manœuvrer et des officiers subalternes à qui on demande d’obéir strictement et d’appliquer des schémas qu’ils ne maitrisent pas bien. Un tel mode de fonctionnement est particulièrement mal adapté à réagir aux surprises, pourtant fréquentes, et tend à générer des manœuvres offensives réduites à leur plus simple expression.

Il est intéressant de noter que les Russes ont aussi perdu 150 pièces d’artillerie et plus de 660 camions en un mois, deux nombres très élevés qui témoignent que leur profondeur et même leur arrière ont pu être frappés, en particulier et c’est logique dans les flèches vulnérables qui ont pu être formées en particulier dans le nord-est du pays.

On manque d’informations sur les causes de destruction des véhicules, mais on est frappé par l’abondance de l’armement antichar léger de l’infanterie ukrainienne, surtout après les premières livraisons d’armes, et l’efficacité des systèmes à tir plongeant comme les roquettes NLAW jusqu’à 500 m, puis les missiles Javelin ou Stugna P à plusieurs kilomètres. Ces armes ont la particularité d’être « tire et oublie » et de frapper les toits des chars, leur zone la plus vulnérable, et percer un char russe jusqu’aux obus dans le plancher fait souvent sauter la tourelle. On conçoit que pris dans une embuscade et sous des tirs indirects, les équipages russes soient tentés de sortir de chars dont par ailleurs tout le monde sait qu’ils sont abondants dans les stocks et donc consommables. Des lance-roquettes plus classiques peuvent avoir le même effet en ville utilisés en hauteur dans des bâtiments. Le deuxième système destructeur est celui des drones armes à bas coûts et donc nombreux, qui produisent le même effet de tirs plongeants et à jusqu’à 8 km, parfois plus. Des drones rodeurs Switchblade 300 ou, surtout 600 (jusqu’à 80 km) peuvent avoir le même effet pour des prix réduits. Les Ukrainiens n’en disposaient pas durant cette phase. Ils auraient fait des ravages sur la colonne bloquée sur 64 km. Le troisième système destructeur est l’artillerie lorsqu’elle devient hyperprécise – un obus, un véhicule – grâce aux munitions guidées et aux drones. Le « feu du ciel antichar » est sans doute le principal atout comparatif ukrainien contre lequel les colonnes blindées russes, et sans doute celles de toutes les armées, sont pour l’instant mal protégées.

En résumé, ce n’est pas le char qui est mort en Ukraine durant cette première phase, mais peut-être le modèle équilibré de grandes unités organisées autour du char de bataille, au profit d’une nouvelle différenciation entre des unités à forte puissance de feu lointain et indirect mais très fluide ou au contraire des unités hyperprotégées pour les milieux denses, une sorte de retour aux divisions (très) légères mécaniques et aux divisions cuirassées.

L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (1ère partie- Du design de l’acier)

L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (1ère partie- Du design de l’acier)

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 5 juin 2022

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Pour essayer de comprendre comment les troupes de mêlée – infanterie, chars – sont employées de part et d’autre dans la guerre en Ukraine, il faut revenir à la manière dont les combats étaient envisagés. La force terrestre russe engagée en Ukraine est l’héritière directe des conceptions soviétiques de l’art opératif industriel. Presque entièrement motorisée et sous blindage, son objectif est de provoquer un « choc opératif » en disloquant les dispositifs adverses par des pénétrations rapides en profondeur afin de s’emparer ou de détruire au plus vite des points ou des objectifs clés. Ainsi transpercé, coupé des flux de logistique et de commandement et écrasé à l’avant par les feux le dispositif ne peut que se disloquer, à la manière des opérations Bagration en juin-août 1944 en Biélorussie ou Tempête d’août en août-septembre en Mandchourie, qui restent les modèles purs et parfaits à reproduire.

Petit retour sur le concept de division blindée

L’instrument premier de ces « offensives à grande vitesse » est la grande unité blindée dont les contours ont été établis à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le fer de lance est constitué par les bataillons de chars de bataille, mais aussi puissants soient-ils, ceux-ci ne peuvent pas tout faire. Ils ne sont pas forcément à l’aise dans certains terrains denses et doivent faire à des menaces multiples, comme les chars ennemis bien sûr, mais aussi et peut-être surtout toute une série d’ « anticorps » qui sont apparus depuis l’origine des chars : canons de campagne, fusils antichars, canons antichars tractés ou portés, roquettes à charge creuse lancées à l’épaule ou depuis un aéronef, canons sans recul, puis bien sûr les missiles, à charge unique, puis tandem, piloté puis guidés puis en « tire et oublie », tous annoncés comme devant « tuer le char ».

En fait, s’il y a des grandes frayeurs, comme après les destructions de la première force de chars française à Berry-au-Bac en avril 1917 ou après les combats d’octobre 1973 dans le Sinaï, le char a toujours survécu. Il a survécu par ses adaptations propres d’abord : amélioration et poids du blindage d’acier, blindage composite, réactif, défense active (radars de proximité et neutralisation des projectiles), canon principal jusqu’au calibre 120-125 mm dans les années 1980, armes secondaires anti-personnel, meilleure conduite de tir, etc.

Il a survécu ensuite grâce à la coopération des autres armes. Dès 1917 en France, on a un régiment — le 262e RI — qui est dédié à l’aide aux chars qui eux-mêmes sont censés ouvrir la voie aux bataillons d’infanterie. En 1918, chars et fantassins, qui évoluent tous au rythme de l’homme à pied sur le champ de bataille, sont intimement associés avec des batteries d’artillerie et même des avions d’infanterie. On imagine alors mettre tout ce monde sous acier et sur chenilles en 1919 pour former des divisions cuirassées, lourdes et lentes mais irrésistibles. La cavalerie, qui comprend comment des véhicules blindés plus mobiles et alors donc légers, peuvent l’aider à remplir ses missions dans un cadre industriel, développe de son côté le concept de division légère mécanique.

Le char est forcément, comme sur les pions classiques de wargame, un arbitrage entre attaque, défense et déplacement. Les « chars de bataille » qui apparaissent pendant la Seconde Guerre mondiale, comme les T-34, Panther, Panzer IV canon long ou les M4-Sherman, puis M-26 Pershing, constituent un bon compromis d’engin apte à tout qui efface les distinctions d’avant-guerre. On retrouve les mêmes caractéristiques dans les grandes unités dont ils font partie, à côté d’une infanterie et d’une artillerie également blindées, et souvent chenillées, entourées de petites unités complémentaires de reconnaissance de véhicules rapides à roues ou de génie.

La division blindée (DB), avec une grande puissance de feu, protégée par l’acier et la coopération des armes, et d’une grande mobilité tant sur le champ de bataille (mobilité tactique) que sur les routes (mobilité opérative), paraît alors l’optimum de la fin de la révolution militaire industrielle commencée au milieu du XIXe siècle. Cette DB 1945 est souvent partagée en deux régiments ou brigades interarmes eux-mêmes partagés en kampfgruppen ou bataillons eux-mêmes interarmes lors des combats.

Dans ce cadre, l’infanterie mécanisée, motorisée selon l’appellation soviétique, ou simplement blindée, avec ses véhicules et leur armement principal de bord – mitrailleuse lourde ou canon-mitrailleur – et leurs hommes à pied fournit de nombreux petits systèmes d’armes destinés au combat de précision à une distance moindre de celle des tubes de chars. Les fantassins peuvent protéger, reconnaître des positions délicates en avant ou sur les côtés des chars, organiser une ligne de défense antichars car ce sont eux qui ont hérité des lance-roquettes et lance-missiles légers, s’emparer et occuper des positions, et en fait faire plein de choses que les autres ne peuvent pas faire comme par exemple prendre en compte les prisonniers. L’infanterie blindée est l’huile d’une machine qui sans elle casserait vite.

La grande unité blindée paraît incontournable aux armées modernes, au moins pour combattre en Europe sur un terrain plutôt ouvert et plein de routes ou de voies ferrées et sous un ciel qui n’est pas complètement aux mains de l’ennemi. Il y a cependant quelques problèmes.

Le premier est que tout ce capital matériel coûte très cher. Du M4 Sherman au M1 Abrams, le coût d’acquisition d’un char américain a augmenté de 10 % par an en monnaie constante. Il est probable que toutes les autres armées aient connu un phénomène semblable, qui s’applique aussi forcément à tous les autres équipements de l’unité. Comme les budgets d’équipements des forces terrestres n’augmentent pas, loin s’en faut à ce rythme, et que les unités blindées sont considérées comme indispensables, cela a eu forcément pour effet d’éliminer toutes les autres, réduites à des spécialités de niche. L’armée française de 1989 ne comptait plus que 15 petites divisions après mobilisation contre 105 quarante ans plus tôt, dont six blindées-chenillés et six autres presqu’entièrement sous acier à roues. L’Union soviétique n’échappe pas à ce phénomène de fonte, mais grâce à un effort colossal elle dispose à la fin de la guerre froide d’un potentiel de 165 divisions, toutes sous acier et souvent chenillées, des divisions blindées aux divisions motorisées en passant par les unités d’infanterie navale et aéroportées. La fin de cette guerre froide, le désarmement général, la professionnalisation des armées et l’orientation expéditionnaire ajoutent encore une forte cure d’amaigrissement tout en paralysant les innovations techniques. Les armées du XXIe siècle sont toujours équipées de matériels majeurs conçus à de 1970 à 1990.

Le second problème est une grande unité blindée, plus encore que les autres, nécessite en parallèle du capital matériel de disposer d’un riche capital humain. La valeur d’une division blindée est d’abord celle des hommes qui la composent. Le capital matériel, C pour employer les termes économiques est multiplié par un capital humain T (comme travail) qui réunit les compétences et la motivation des hommes. Si C ou T sont proches de zéro, la valeur tactique de l’unité sera également proche de zéro. On rappellera que si la supériorité numérique compte beaucoup au niveau d’une campagne militaire tout entière, les rapports de forces ne dépassent pas le 2 contre 1 sur les points de contact. Les résultats des combats de bataillons ne dépendent pas du nombre d’hommes, mais de la manière dont ils utilisent les armes, et ces résultats sont souvent déséquilibrés. Sur un point de contact, le très bon « gagne tout » face à un très mauvais, et cela peut même se passer très vite si le très bon, ce qui par principe arrive le plus souvent, frappe le premier.

Ces problèmes de design opérationnels posés, intéressons-nous maintenant à celui des forces qui manœuvrent en Ukraine (à suivre).

Du design des unités blindées russes

Les armées russes et ukrainiennes se sont également considérablement réduites en volume par rapport à 1991, mais elles ont eu au moins la sagesse de conserver des matériels en stock. Leur capital humain s’est effondré encore plus vite avant de remonter avec une série de réformes, à partir de 2008 en Russie et en Ukraine après les échecs de la guerre de 2014-2015.

L’armée russe qui est engagée en Ukraine en février 2022 ressemble ainsi beaucoup en volume, équipements et méthodes au Groupe de forces soviétiques en Allemagne (GFSA) dont les forces de l’OTAN se demandaient comment il parviendrait à atteindre le Rhin en quelques jours. La première différence est cependant que le GFSA et ses cinq armées était le fer de lance d’un ensemble beaucoup plus imposant dont les armées seraient venues le renforcer. Cette fois, le « groupe de forces russes en Ukraine » (GFRU) dispose de neuf armées plus les deux des républiques séparatistes du Donbass. Chacune de ces armées est cependant plus petite que celles de 1989 avec 15-20 000 hommes chacune, soit l’équivalent d’une seule grande division ou corps blindé de 1945, et surtout elles constituent toute la lance alors que le GFSA n’en était que le fer. Une autre différence était que l’armée soviétique était mieux organisée.

Les unités de manœuvre du GFRU sont les brigades autonomes ou les régiments des divisions blindées et motorisées. Et là, il y a un nouveau problème. L’armée de Terre et les forces d’assaut aérien russes, deux armées différentes, ont voulu conserver de la masse tout en se professionnalisant. Les Russes n’ont donc jamais eu assez de volontaires pour armer tous les postes et ont conservé la conscription pour armer un tiers d’entre eux. Or, les conscrits ne peuvent être engagés à l’étranger hors guerre officiellement déclarée, ce qui n’est pas le cas ici. Une brigade ou un régiment est donc obligé de se réorganiser pour être engagé au combat avec entre 20 et 40 % d’effectif en moins. Concrètement, on leur demande de constituer deux groupements tactiques (GT). En février 2022, on en compte ainsi 128. Un GT est formé de 700 à 900 hommes, au moins au début. C’est de fait la réunion sous un même commandement d’un bataillon de manœuvre et d’un bataillon diversifié d’artillerie.

Le bataillon de manœuvre type comprend une ou deux compagnies de chars, deux ou trois compagnies d’infanterie motorisée sur véhicules de gamme BMP (à chenilles) ou BTR (à roues) et une compagnie à 4 ou 5 véhicules antichars. Le design des véhicules et l’organisation des unités ont été conçus à l’époque soviétique pour combiner une bonne capacité de surmonter chaque résistance rencontrée et la vitesse opérative, c’est-à-dire la possibilité d’avancer de 10 à 20 km/jour à l’intérieur du territoire ennemi.

Les véhicules sont taillés au plus juste. Les chars de bataille ex-soviétiques sont plus légers d’une vingtaine de tonnes par rapport aux équivalents occidentaux. La vie à l’intérieur d’un T-72 ou d’un T-80 y est donc également difficile, mieux vaut ne pas mesurer plus d’1m 60, et même très dangereuse avec des obus placés directement sous les pieds du tireur et du chef de char. Les véhicules de combat d’infanterie BMP 2/3 ou BTR 82 ne valent guère mieux en termes d’ergonomie. Conséquence également des petites dimensions des engins et du faible nombre de véhicules de soutien, par ailleurs non protégés, le groupement tactique n’a guère d’autonomie logistique et ne peut combattre longtemps sans être ravitaillé.

Les unités sont organisées a minima avec des compagnies de combat de chars ou d’infanterie à 10 véhicules. Les compagnies de chars n’ont ainsi que 30 hommes, puisque les équipages sont réduits à 3 hommes. Les compagnies d’infanterie sont commandées par un lieutenant ou un capitaine dans son véhicule. Chacune des trois sections est réduite à trois véhicules et 29 hommes dont 23 seulement débarqués qui forment trois petits groupes à sept. Le groupe n’est pas articulé pour manœuvrer, mais simplement servir de base de feu antipersonnel et antichar. D’une manière générale, il y a un décalage de niveau entre l’armée russe et les armées occidentales. On demande à un chef de section russe ce qu’on demande à un chef de groupe en France. La manœuvre de la section russe est limitée et sur un petit espace. Là encore, comme les cellules tactiques sont réduites, quelques pertes suffisent à affaiblir très vite l’ensemble.

Avec seulement neuf sections d’infanterie aussi faibles et rigides dans un GT à 120 véhicules en moyenne, ceux-ci sont relativement rapides et puissants à grande distance par tous les obus direct et indirects qu’ils peuvent lancer, mais rapidement épuisés et en panne, surtout lorsqu’ils pénètrent dans des espaces denses. Et encore, on considère là que le capital humain est à son maximum, il semble quand même que ce ne soit pas toujours le cas, sauf peut-être dans les forces d’infanterie navale et surtout les forces d’assaut aérien, et ce n’est pas un hasard, ces forces d’élite attirant aussi les meilleurs.

Ces unités plus polyvalentes, puisqu’elles peuvent être engagées par mer ou par hélicoptères, sont de fait également des unités blindées équipées de véhicules de combat de type BMD. En résumé, c’est une unité d’infanterie blindée encore plus réduite afin d’être aérotransportable. Une compagnie d’assaut aérien (VDV) à 72 hommes comporte ainsi trois sections sur trois véhicules BMD-4M à seulement 21 hommes. Le bataillon comprend ses propres appuis avec une section de chars légers 2S5 et une section de mortiers portés de 120 mm 2S9. À condition de disposer des moyens de transport, hélicoptères lourds et avions de transport, et d’une supériorité aérienne locale, les 12 brigades ou régiments d’assaut par air russes (environ 2 500 hommes à chaque fois), constituent, avec les 4 brigades d’infanterie navale assez similaires, des unités intéressantes. Leur mission est normalement d’accélérer encore l’offensive à grande vitesse en s’emparant de points clés, en version légère héliportée ou lourde avec véhicules en avant des colonnes blindées.

Pour être complet, chaque armée dispose aussi souvent d’une brigade de 1 500 spetsnaz chargés de la reconnaissance et des sabotages en profondeur et la 45e brigade de Forces spéciales est censée faire de même au niveau opératif à partir du nord-ouest de Kiev. On va trouver aussi rapidement quelques unités de Garde nationale (Rosgvardia) dépendantes du ministère de l’Intérieur, normalement dédiées au maintien de l’ordre dans les zones arrière et conquises, mais dont certaines unités comme les Tchétchènes participent au combat comme infanterie légère, ainsi que des groupements de mercenaires Wagner.

Pendant ce temps en Ukraine

Les structures ukrainiennes sont légèrement différentes, malgré des équipements majeurs semblables. On compte 38 brigades d’active ou de réserve, très diverses (blindée, mécanisée, motorisée, montagne, assaut aérien, aéroportée) selon les dosages de bataillons de chars de bataille ou d’infanterie de 300 à 400 hommes. L’artillerie ukrainienne est bien moins volumineuse que celle de l’armée russe, aussi les Ukrainiens n’ont-ils pas constitué des associations manœuvre-artillerie comme les GT russes mais plus classiquement des bataillons chars-infanterie avec quelques appuis limités, souvent des mortiers. La densité d’infanterie y est également plus élevée que dans les GT russes. Les véhicules étant les mêmes que ceux des Russes, les compagnies ukrainiennes, pour ce que l’on en sait ont aussi sans doute des mêmes caractéristiques.

Contrairement aux Russes cependant ces bataillons de manœuvre sont plus cohérents puisqu’engagés directement au combat et non restructurés en se séparant des conscrits. Un effort considérable a également été fait avec l’aide des pays anglo-saxons pour constituer un corps de sous-officiers plus solide que celui des Russes et mettre en place des méthodes de commandement différentes, moins axées sur l’application stricte d’ordres et de schémas et plus sur le fonctionnement décentralisé par missions. Avec un effort de formation solide des réservistes, envoyés systématiquement sur le front du Donbass, et beaucoup plus de cadres ayant participé aux combats de 2014-2015 que du côté russe, on peut en ajoutant une motivation générale indéniable considérer un capital humain sans doute assez hétérogène, mais en moyenne supérieur à celui des unités équivalentes russes.

L’armée de manœuvre peut s’appuyer aussi sur un maillage de plusieurs dizaines de brigades de l’armée territoriale, de la Garde nationale du ministère de l’Intérieur, dont la 4e de réaction rapide (blindée) et d’un certain nombre de milices (Azov, DUK, Donbass, etc.), soit un ensemble disparate et de valeur très inégale de bataillons d’infanterie légère capables de compléter l’action des unités de manœuvre plus lourdes et de tenir des zones denses.

Toutes ces forces ukrainiennes sont organisées par commandements régionaux et employées selon une stratégie qui se veut forcément défensive. Les Ukrainiens se souviennent de la destruction en quelques minutes d’un bataillon mécanisée à découvert le 11 juillet 2014 par les lance-roquettes russes, puis des défaites d’Ilovaïsk en août 2014 et surtout de Debaltseve en janvier-février 2015 face aux groupements tactiques russes renforcés de milices séparatistes et alors qu’à l’époque, l’aviation et les hélicoptères d’attaque russe n’étaient pas intervenus. Ils redoutent donc d’engager leurs forces sous les enveloppes des tirs russes à longue portée, mais espèrent pouvoir freiner, stopper et user les colonnes ennemies dans les terrains denses, fortifiés, forestiers et surtout urbains. 

Voyons comment tout cela a fonctionné.

(à suivre)