Drones armés : des recommandations pour faire émerger une solution française

Drones armés : des recommandations pour faire émerger une solution française


« À la bourre ». Trois mots suffisent pour résumer la position de la France dans le développement des drones armés. Pour rattraper le retard, des acteurs industriels et étatiques ont planché durant six mois sur une liste de recommandations, sous l’égide du Groupement des industries de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres  (GICAT).

La France à la traîne

La surprise fut de taille lorsque, en 2008 au cours d’une mission sur les drones, une délégation française découvrit qu’Israël maîtrisait la totalité du spectre disponible depuis près d’une décennie. Quatorze ans plus tard, les États-Unis, la Turquie, la Chine ou encore la Pologne sont venus gonfler le peloton de tête. La France, elle, est toujours à la traîne malgré quelques alertes, notamment en provenance des rangs parlementaires.

L’industrie française n’est aujourd’hui pas en mesure de répondre aux besoins opérationnels des armées qui, pourtant, disposent de capacités « bien en deçà de ce qu’elles devraient être ». Et ce retard a désormais pour conséquence d’obliger le ministère des Armées à envisager une solution américaine pour équiper les forces spéciales françaises.

Face à ce constat, le GICAT a initié une réflexion globale avec l’appui du Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CreC Saint-Cyr), « matrice de transfert entre les besoins capacitaires et l’aspect industriel ». De décembre 2021 à juillet 2022, des industriels de toutes tailles, membres ou non du GICAT, ont été invités à échanger deux fois par mois avec les représentants du ministère des Armées et du ministère de l’Intérieur.

Les objectifs de ce groupe de réflexion sur les « DRones Aériens à charges OpératioNnelles actives », (GR DRAGON) ? Contribuer à l’émergence de solutions souveraines, mettre à niveau l’ensemble des acteurs quelle que soit leur carrure et dialoguer avec les utilisateurs potentiels. Le tout, en se focalisant sur les drones de moins de 150 kg dont la charge utile génère des effets sur les personnels, véhicules et infrastructures.

Soutenir l’émergence d’une filière

Plusieurs recommandations ont émergé au terme de six mois de réflexions et ont été présentées début juillet lors d’une séance de restitution. Qu’importe l’objet, les acteurs s’accordent tous pour dire qu’il faut désormais « aller vite, très vite », le retard étant aggravé par l’évolution rapide des technologies, l’intérêt croissant engendré par les conflits au Haut-Karabagh et en Ukraine et la densification de l’offre étrangère.

Une première tentative de rattrapage émergeait dernièrement à l’initiative de l’Agence de l’innovation de défense (AID). Ce sont les appels à projets Colibri et Larinae, émis avec l’objectif de déboucher sur des démonstrateurs en 9 à 12 mois pour le premier, en 12 à 18 mois pour le second. Là aussi, il est question aboutir rapidement. Au point d’avoir dû décliner quelques demandes de report de délai. L’effort à consentir dépasse le seul périmètre de Larinae et Colibri. Pour être plus plus agile, plus rapide et créer de nouveaux matériels « non pas en cinq ou six ans mais en quelques mois », il faut donner de la liberté, de l’espace et de l’oxygène aux entreprises, estime le GR DRAGON.

Les règles de certification et de qualification, par exemple, sont « trop contraignantes et pas assez agiles au regards des bonds technologiques prévisibles ». « Le drame de ce début de siècle, c’est le principe de précaution », pointait un intervenant. Ces règles doivent devenir incrémentales et agiles. Le GR DRAGON recommande à ce titre d’établir au plus vite des groupes de travail entre l’État et l’industrie pour plancher sur les règles d’emploi et sur la problématique des zones d’essais et d’entraînement.

La démarche s’accompagne aussi d’un effort de sensibilisation. Systèmes d’armes « de rupture », ces drones « kamikazes », « tueurs » et autres munitions rôdeuses jouissent, premièrement, d’une image peu reluisante aux yeux du grand public. Le déploiement de ces matériels ne pourra se faire que s’ils sont « socialement acceptés » grâce à l’usage du bon vocabulaire et à une intransigeance vis-à-vis des questions éthiques.

Une équation économique à trouver

Bien qu’elle dispose des talents nécessaires, l’industrie doit encore se structurer autour de quelques grands champions. Sans visibilité ni stratégie nationale, il reste par ailleurs difficile pour les industriels de se positionner à long terme sur un sujet exigeant des investissements majeurs en R&D. « Il est indispensable que l’État donne de la visibilité aux acteurs industriels en leur garantissant son aide financière sur la durée tout en hiérarchisant ses besoins prioritaires en termes de souveraineté », souligne le GICAT. L’amorce reposerait sur un plan d’urgence d’au moins 150 M€ sur trois ans. L’effort permettrait de dépasser le stade du démonstrateur pour expérimenter des CONOPS et offrir in fine une capacité initiale susceptible de répondre à un besoin urgent. L’intervalle serait également mis à profit pour structurer un écosystème national.

L’équation est conditionnée par le niveau élevé de R&D qu’exigent ces développements. Il ne s’agit pas seulement de combler l’écart avec la concurrence, mais aussi de plancher sur des briques naissantes ou à venir, comme le vol en essaim, la résilience des communications ou le rôle de l’intelligence artificielle. Et ne pas limiter la réflexion aux seuls conflits récents. « Ce que l’on voit en Ukraine n’est pas nécessairement ce que l’on verra dans cinq ans », pointait un intervenant.

Pour maintenir la dynamique dans la durée, l’État français devrait y consacrer plusieurs centaines de millions d’euros en moyenne par an à compter de la fin de la décennie, estime le GICAT. Si elle évolue avec un temps de retard, la lutte anti-drones se généralise et se durcit en parallèle. Désormais, aucun drone n’est indétectable, et encore moins indestructible. L’attrition est donc une donnée intrinsèque à leur emploi. Réponse parmi d’autres, la massification entraîne une réflexion sur l’équilibre à trouver entre les coûts d’acquisition et le degré de technicité. Autres paramètres clés, la normalisation et une logique de modularité doivent être privilégiées afin de réaliser des économies d’échelle.

Cette équation économique inclut aussi dès l’origine la question de l’export. À l’instar des autres filières, celle-ci ne peut se développer en ne misant que sur le marché intérieur. La clientèle étrangère s’avère cruciale en termes économiques, conformément au souhait de la BITD d’exporter 50% de sa production. Les principes d’exportation doivent néanmoins être anticipés afin de ne pas subir le veto d’un éventuel fournisseur étranger ou, pire, de devoir brider l’emploi par les opérationnels.

La nouvelle voile des chuteurs opérationnels français qualifiée par la DGA

La nouvelle voile des chuteurs opérationnels français qualifiée par la DGA

 


La Direction générale de l’armement (DGA) a qualifié fin juillet le nouveau système de mise à terre des chuteurs opérationnels (SMTCOPS), conçu pour les sauts à très grande hauteur à ouverture commandée et sous oxygène.

Notifié en 2016 à Zodiac Aerosafety Systems, depuis absorbé par Safran, ce marché d’un montant maximal de 80 M€ couvre le développement et la livraison de 755 ensemble, ainsi que le soutien associé. Les premiers exemplaires arriveront dans les forces d’ici à la fin 2022.

Le SMTCOPS vise à équiper les chuteurs opérationnels des forces armées et de la Gendarmerie nationale d’un ensemble complet d’équipements et d’accessoires de parachutage de haute performance.

« Là où son prédécesseur permettait de sauter de 7000 m d’altitude avec une charge de 160 kg, le nouveau système permettra de sauter de 9000 m avec 200 kg de charge et une dérive sous voile de 50 km », précisait le ministère des Armées lors de son point presse hebdomadaire.

Un système repose sur une voile PHANTOM 400, des moyens de communication et de navigation, des équipements de sécurité, de protection thermique et balistique, ainsi que sur une capacité d’emport sous gaine ou de colis autoguidés. Cette dernière capacité autorisera le largage de colis pouvant suivre jusqu’à 18 chuteurs simultanément.

Pour l’heure, la qualification prononcée porte uniquement sur le parachute, l’emport de charge sous gaine et les équipements de sécurité. Les autres matériels feront l’objet d’une qualification ultérieure.

Le SMTCOPS pourra être utilisé « aussi bien pour des missions d’infiltration sous voile (ISV), notamment de nuit, que pour des sauts à ouverture basse (SOB), ou encore pour la formation et la préparation opérationnelle des chuteurs opérationnels », complète le ministère des Armées.

Ce système avait reçu la certification QAC121 de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC) en mars dernier, devenant le seul parachute au monde certifié par une agence civile pour des sauts à 10 000 m.

Focus sur le 13ème régiment de Dragons Parachutistes

Focus sur le 13ème régiment de Dragons Parachutistes


par Jean de Saint Blancard (*)- Esprit Surcouf – publié le 12 août 2022

https://espritsurcouf.fr/defense_focus-sur-le-13eme-regiment-de-dragons-parachutistes_par_jean-de-saint-blancard-n195-12082022/


Approcher le 13ème Régiment de Dragons Parachutistes (13° RDP),  c’est s’approcher d’un régiment au fonctionnement particulier. Le « 13 » est une unité des Forces Spéciales, spécialisée dans le renseignement. Ses soldats doivent être protégés par le plus grand anonymat, pas de visage, pas de localisation, pas d’information publique sur leurs actions. Le secret est une force pour garantir le succès de leurs missions. L’auteur nous en dit un peu plus.

Le Commandement des Forces Spéciales Terre (CFST) regroupe trois régiments de l’armée de terre, le 1er Régiment Parachutiste d’Infanterie de Marine (1° RPIMA), le 13eme régiment de Dragons parachutistes (13° RDP) et le 4eme Régiment d’Hélicoptères de Forces Spéciales (4° RHFS). Il est aux ordres du Commandement des Opérations Spéciales (COS) et de la DRM (Direction du renseignement militaire).

Ce CFST, commandement de niveau divisionnaire, est basé à Pau-Uzein, dans les Pyrénées françaises. La majorité de ses opérations sont classées « Secret Défense ». A ce jour, il compte environ 2500 hommes et femmes et dispose de 45 hélicoptères. Il ne doit pas être confondu avec le le Groupement d’Appui des Opérations Spéciales, qui permet de greffer des unités conventionnelles spécialisées (NRBC, Génie, Cyno, etc) en fonction de la mission préparée.

Un peu d’histoire…

Créé en 1676, portant successivement les noms de ses colonels sous la royauté, le régiment devient 13e régiment de dragons sous la Révolution. Il s’illustre à Valmy en 1792, puis sous l’Empire à Hohenlinden, à Austerlitz, à Iéna et à la Moskova.  Sous Napoléon lll, il devient régiment des dragons de l’Impératrice, et retrouve son numéro dès 1870. Lors du premier conflit mondial, il s’illustre à Ypres en 1914, puis à Verdun en 1916.

Durant la deuxième guerre mondiale, équipé de quatre-vingts chars, il combat du 10 mai au 25 juin sans interruption, en Belgique, à Dunkerque, puis sur le « front de Seine » où il se retrouve pratiquement anéanti. 13ème régiment de dragons parachutistes 1952, il  prend part aux opérations d’Algérie dans la 10° division parachutiste du général Massu.

Rapatrié en métropole, il est transformé en régiment interarmes de recherche et de renseignement. Il s’installe alors en Lorraine, à Dieuze, pendant 48 ans. À l’été 2011, le 13ème RDP prend ses quartiers dans le camp de Souge à Martignas-sur-Jalle, près de Bordeaux, permettant un regroupement cohérent des forces spéciales dans la région sud-ouest. La devise du régiment n’a jamais changé.

 

Le travail du « 13 »

Le 13è RDP est un système complet et autonome de renseignement. Les Dragons recueillent, traitent et diffusent l’information. Toujours en uniforme, ils utilisent tous les moyens de pénétration imaginables au service d’un seul et même objectif : le renseignement humain.

« Voir sans être vu » pourrait être leur devise, car leur régiment n’est pas là pour faire le coup de force, mais tout au contraire pour s’infiltrer en profondeur dans les lignes ennemies sans se faire repérer. Les progressions se font toujours dans un silence absolu et tous les ordres sont donnés par gestes et signaux. Les groupes de reconnaissance et d’observation sont peu armés, ils sont munis le plus souvent de pistolets mitrailleurs Uzi ou MP5, toujours dotés de silencieux. La seule utilisation de ces armes ferait échouer la mission et conduirait tout le groupe à une mort certaine.

Les hommes peuvent se terrer plusieurs semaines, c’est pour cela qu’ils emportent avec eux vivres et matériels qui pèsent au total une soixantaine de 60 kilos. Ils disposent de caméras numériques associées à des intensificateurs de lumière pour observer des camps ou bases ennemis à plusieurs centaines de mètres, et de nuit. Ils sont dotés de tous les moyens nécessaires pour pouvoir transmettre au commandement,  situé à plusieurs centaines de kilomètres en arrière. Toutes les communications sont évidemment codées et les radios n’envoient que des informations compressées, selon des fréquences variables.

La mission peut être aussi de désigner au laser des cibles à l’aviation. Et ils sont bien sûr capables de poser des charges, sur des antennes de télécommunications par exemple, dans des zones où l’aviation ne pourrait pas intervenir.

Il s’agit donc de faire la guerre autrement. Réussir une mission demande aux dragons d’accumuler un grand nombre de qualités : résistance physique, rusticité, adaptabilité, grande intelligence de situations, sang-froid, courage et force mentale.

Les escadrons du « 13 ».

Le régiment a la particularité de se décliner en plusieurs escadrons, dont sont spécialisés dans la recherche humaine en tous milieux. A ce titre ils suivent des entraînements dans le monde entier, comme à Djibouti, en Guyane, en Suède ou ailleurs le « 13 » a été projeté sur les cinq continents et dans plus de trente pays

Les 7 escadrons spécialisés sont les suivants : le 1er escadron est celui de l’instruction, c’est donc l’académie de formation du 13ème RDP ; le 2ème escadron est spécialisé dans les milieux nautiques et détient une expertise jungle. A cet effet il regroupe des nageurs- palmeurs, plongeurs et des navigateurs qui sont en mesure de se déplacer et d’intervenir discrètement, à proximité immédiate d’une façade maritime ou de réseaux fluviaux.

Le 3ème escadron est spécialisé dans les milieux montagnes et détient l’expertise grand froid ;le 4ème escadron est spécialisé dans les milieux désertiques et détient l’expertise mobilité ; le 5ème escadron est spécialisé dans les milieux urbains, avec une expertise dite troisième dimension, donc la possibilité d’effectuer des sauts en parachute à très grande hauteur, avec masque à oxygène et pilotes biplaces ; le 6ème escadron sert d’appui technique ; le 7ème escadron se consacre au traitement et à l’analyse du renseignement. Il existe enfin un dernier escadron, l’ECL (Escadron de Commandement et de Logistique).

Volontaires pour servir au « 13 ».

Chaque année, le régiment recrute une centaine de jeunes. Ils viennent d’autres régiments de l’Armée de Terre ou du monde civil. Dans ce dernier cas, le candidat doit être âgé de 18 à 27 ans, être de nationalité française, jouir de ses droits civiques, présenter un casier judiciaire vierge, avoir effectué sa journée Défense et Citoyenneté (JDC), être en bonne condition physique à la date de signature du contrat, avoir réussi des tests de sélection ainsi que des tests d’agrément technique « unités spéciales ».  Les qualités souhaitées sont la motivation et la volonté, la rusticité et l’endurance, l’autonomie et le sens des responsabilités.

Chaque volontaire commence par suivre une formation initiale mois, qui permet d’obtenir le brevet parachutiste. Certains seront alors dirigé vers des régiments plus classiques, d’autres enchaîneront sur la « filière forces spéciales » pendant 13 mois. Cela consiste en des aguerrissements longs et des spécialisations approfondies en techniques de combat commando, une initiation au tir toutes armes, notamment à longue distance, en corps-à-corps, en identification de matériels adverses, en survie, en techniques secrètes d’infiltration et de renseignement chez l’ennemi, en informatique, en dépiégeage, en techniques de photo-vidéo, en camouflage, en langues rares, etc…

Il est aussi possible de s’engager dans d’autres formations plus pointues telles que celle d’équipier SIC (cyber guerre), de traitant et d’analyste renseignement, d’expert en géopolitique et en investigations, à des fins par exemple d’identification et de localisation des réseaux ennemis.

Ce parcours très exigeant est caractérisé par sa durée mais aussi par le niveau de son instruction qui impose un travail et un investissement personnels quasi quotidiens…

Encore plus loin

À l’occasion d’un entraînement organisé à « Bordeaux Lac » début décembre 2021,  permis d’approcher des équipiers de recherches spécialement formés pour s’infiltrer discrètement par voies nautiques, ceux du 2ème escadron dont la devise est « Encore plus

loin… ».

Ces militaires opèrent soit en surface à l’aide de palmes ou d’embarcation, soit sous l’eau en plongée, équipés de respirateurs à circuit fermé. Certains sont qualifiés « Plongeurs Offensifs » et peuvent mener des infiltrations subaquatiques en toute discrétion et sur de longues distances. Les insertions nautiques sont généralement menées de nuit.

Au cours de l’exercice, ont été utilisés des embarcations et du matériel adaptés aux opérations spéciales, des Kayaks, des propulseurs sous-marins, le « Squale ». L’adaptation des modes opératoires et des matériels est une exigence primordiale répondre aux attentes du COS et de la DRM, car le « 13 » est un maillon essentiel du renseignement et de la lutte antiterroriste en opérations extérieures.

***

(*) Jean de SAINT VICTOR de SAINT BLANCARD est à la fois plongeur et photographe. Plongeur, il l’est depuis 1974 après un baptême de plongée dans la piscine de l’Université de Paris X lorsqu’il était étudiant en droit… Il a effectué son Service National « palmes aux pieds » comme « plongeur de l’armée de terre » et a poursuivi avec une formation pédagogique pour enseigner la plongée. Il est moniteur Fédéral 1er degré, Moniteur Nitrox confirmé FFESSM.

Photographe, évidemment spécialisé dans les prises de vues subaquatiques, il a reçu de multiples récompenses dans les concours et compétitions organisées par les fédérations de l’image. Il collabore à plusieurs magazines de plongée et expose régulièrement ses clichés lors de manifestations culturelles.

La nouvelle guerre secrète

La nouvelle guerre secrète


par Pascal Le Pautremat (*) – publié le 29 novembre 2021
Rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF

https://espritsurcouf.fr/defense_la-nouvelle-guerre-secrete_par_pascal-le-pautremat/


Dans le domaine de la polémologie, le principe de la guerre de l’ombre, entre « petite guerre » et guerre clandestine, a traversé les âges et s’est particulièrement étoffé au gré du XXe siècle. Dans la « nouvelle guerre secrète », un ouvrage qui vient de paraitre aux éditions Mareuil, les auteurs proposent une plongée dans le monde du renseignement occidental.

Désormais, la guerre de l’ombre est indissociable de toute démarche géopolitique, s’intègre dans les processus géostratégiques, sans que tous les pays soient à égalité quant aux moyens et savoir-faire en la matière.

Éric Denécé, directeur du Centre français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), auteur prolifique sur les questions de renseignement et d’opérations spéciales, Alain-Pierre Laclotte, ancien cadre du 1er Régiment de Chasseurs parachutistes puis du 11ème Régiment parachutiste de choc,  plus connu sous l’appellation de « 11ème Choc », offrent, dans leur ouvrage, une plongée au cœur de quelques-uns des États les plus emblématiques dans le domaine des actions spéciales, à savoir : la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et Israël.

Les auteurs rappellent ainsi combien ces trois pays phares ont, depuis la Seconde Guerre mondiale, une longue et large expérience dans les guerres secrètes et dans le contre-terrorisme polymorphe. Ces trois États ont su forger des milieux militaires non-conventionnels, grâce à des hommes qui ont fait preuve d’un sens profond de l’adaptation au gré d’adversités diverses, elles-mêmes en perpétuelle évolution. Entre recherche du renseignement, actions de coercition et surtout d’attrition, la quête de l’information côtoie les opérations « coup de poing » destinées à neutraliser la menace…

L’ouvrage permet ainsi de disposer d’un large panorama sur ces petites unités qui, avec un sens hors norme de l’adaptation, agissent ou ont été particulièrement impliquées, notamment à partir de la fin des années 1980, dans l’antiterrorisme. Tantôt en uniformes, tantôt en tenues civiles, les agents spéciaux interviennent en parallèle ou en amont des opérations conventionnelles, apportent les informations qui les rendent possibles. Inscrites dans une totale clandestinité, la plupart des unités présentées ici sont quasi inconnues des non-spécialistes, tant leurs dénominations ne cessent d’évoluer et sans que l’on connaisse précisément les budgets et les effectifs qui leur sont alloués.

Prudents et méthodiques, les auteurs rappellent combien leur démarche n’est pas non plus figée et ne doit pas être prise comme une fin en soi, tant de nombreuses archives demeurent classifiées et donc inaccessibles.

Ainsi, les auteurs se penchent-ils sur l’exemple emblématique de la Grande-Bretagne, véritable socle fondateur de toutes les structures et unités relevant à la fois du renseignement et des opérations spéciales et clandestines. L’occasion pour les auteurs de les présenter tour à tour, au gré des périodes chronologiques et des zones géographiques sur lesquelles elles interviennent.

La précocité méthodique et la rigueur des Britanniques sont confirmées quant à la remarquable montée en puissance de plusieurs « départements », au gré des décennies, avec un éventail de cellules qui montrent la puissance étatique, sans que cela empêche les rivalités interservices…Les analyses des modes opératoires des uns et des autres, les comparaisons s’intègrent parfaitement et de manière fluide dans l’ouvrage prolifique.

La plongée dans les arcanes du renseignement et des opérations spéciales des USA est toute aussi intéressante, avec un large panorama de toutes les structures et organisations connues à ce jour, depuis la Seconde Guerre mondiale, via l’OSS, par exemple, jusqu’aux années 2000. Là encore, anecdotes, éclairages, témoignages donnent un certain relief au propos et confirment l’évolution et la réflexion pour adapter au mieux les moyens à la guerre non conventionnelle.

Si l’on connaît bien l’OSS, on n’a découvert qu’au début des années 2000, The Pond, organisation secrète parallèle qui exista de 1942 à 1955, et ne rassembla qu’une trentaine d’agents. Disposant de leurs propres réseaux, ils ont ainsi opéré dans une trentaine de pays.

On apprécie aussi les conclusions d’opérations assez récentes, comme en témoigne le chapitre consacré aux enseignements tirés par le JSOC (Joint Special Operations Command – JSOC), pôle intégré au United States Special Operations Command (USSOCOM), des actions menées en Irak.

En ce qui concerne les opérations paramilitaires de la CIA, on notera les informations concernant l’opération Timber Sicamor, qui fait intervenir la CIA dans le conflit syrien à partir du printemps 2012 jusqu’au courant de l’année 2017. Elles soulignent le soutien apporté aux mouvements djihadistes, avec le concours des Qataris et des Saoudiens qui leur fournissaient des armes.

Près d’un autre tiers du livre est consacré, enfin, à Israël. Il porte un éclairage là encore synonyme d’un bel esprit de synthèse pour relater opérations spéciales, actions paramilitaires clandestines, entre renseignement et attrition, avec des démarches d’hybridation ou de juxtaposition. À  une nuance près : pour Israël, l’asymétrie y tient une place prépondérante.

La quatrième et dernière partie consacrée à la France, à travers deux chapitres, est sans doute la moins convaincante car très sommaire, sans qu’il faille pour autant en nier la pertinence. La problématique récurrente d’une difficile distinction entre clandestinité et action spéciale y est soulevée. Et les auteurs rappellent combien, finalement, la France dispose de moyens somme toute limités, mais peut se targuer d’avoir une remarquable maîtrise des savoir-faire qui la porte au meilleur niveau des nations en pointe.

Telles sont donc les questions centrales que met en exergue cet ouvrage, indispensable à ceux qui veulent saisir toutes les dimensions de la « guerre secrète » ou non conventionnelle, en saisir tous les enjeux, les complexités et prendre connaissance de toutes les unités qui constituent les maillons précieux d’une côte de fer indispensable aux États, à travers leurs évolutions et les théâtres sur lesquels ils ont opéré.

Le propos aurait pu tourner à l’énumération ou à l’inventaire. L’écueil est évité. Car le texte colle au plus près des hommes, rapporte de multiples anecdotes, réalise des focus sur des acteurs majeurs et leurs démarches.

Cet ouvrage dense, bien écrit et bien documenté, offre ainsi un large et riche panel des unités spéciales notables à travers les pays les plus représentatifs dans de l’art de la guerre de l’ombre.

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La Nouvelle guerre secrète d’Éric Denécé et Alain-Pierre Laclotte
Éditions Mareuil, Paris, 2021, 432 pages

Source bandeau : Photo Tsahal


(*) Pascal Le Pautremat est Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales, officier (diplômé ORSEM) dans la Reserve opérationnelle depuis 1993. Il a enseigné à l’Ecole Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense, et est Conférencier et Chargé de cours dans l’Enseignement supérieur sur les crises et conflits contemporains. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF.
Depuis 2017, Pascal Le Pautremat s’est tourné vers les sociétés et les structures publiques en matière d’analyses géopolitiques et géoéconomiques, de positionnement à l’étranger, d’analyses des Risques et Opportunités Pays. Son dernier ouvrage “Géopolitique de l’eau : L’or Bleu” est présenté dans le numéro 152 d’ESPRITSURCOUF du 30 novembre 2020

Les forces spéciales françaises vont expérimenter une version adaptée à leurs besoins du « Flyboard Air »

Les forces spéciales françaises vont expérimenter une version adaptée à leurs besoins du « Flyboard Air »

14-Juillet. Hommage à la police de Nice, demande en mariage… Les temps forts du défilé militaire

14-Juillet. Hommage à la police de Nice, demande en mariage… Les temps forts du défilé militaire

Le défilé militaire du 14-Juillet s’est tenu ce mercredi à Paris. Plusieurs moments forts ont émaillé la cérémonie, comme l’hommage à la police municipale de Nice ou la présence des forces de Takuba. Plus anecdotiques, une demande en mariage et le survol des Youtubers McFly et Carlito avec la Patrouille de France.

 

Défilé militaire sur l’avenue des Champs-Elysées, à Paris le 14 juillet.
Défilé militaire sur l’avenue des Champs-Elysées, à Paris le 14 juillet. | MICHEL EULER / AFP

Le traditionnel défilé militaire du 14-Juillet s’est tenu ce mercredi à Paris. Les forces armées ont investi l’avenue des Champs-Elysées, après une année sans défilé à cause de la pandémie de Covid-19.

À cause du virus, l’accès a encore été limité mais les tribunes ont tout de même pu accueillir 10 000 personnes masquées et munies d’un pass sanitaire. Si vous n’avez pas pu la suivre, retour sur les évènements marquants de la cérémonie.

L’arrivée d’Emmanuel Macron avec le général François Lecointre

Comme le veut la tradition, Emmanuel Macron a parcouru sous un ciel gris les Champs-Élysées en « command car » aux côtés de son chef d’état-major des armées, le général François Lecointre, qui cédera sa place dans quelques jours à l’actuel chef d’état-major de l’armée de Terre, le légionnaire Thierry Burkhard.

 

Emmanuel Macron avait rendu un hommage appuyé mardi soir au général Lecointre, en saluant son « admirable vaillance », son « engagement » et sa « loyauté », au terme de quatre ans de services. Ce défilé du 14-Juillet est aussi symbolique pour Emmanuel Macron puisqu’il s’agit du dernier avant la fin de son mandat.

Le défilé des forces spéciales européennes de Takuba

Après le traditionnel défilé aérien ouvert par la Patrouille de France, un contingent des forces spéciales européennes participant à la « Task Force Takuba » a lancé le défilé à pied sur les Champs-Élysées.

Huit nations (France, Belgique, Estonie, Italie, Pays-Bas, République tchèque, Portugal, Suède) contribuent à ce groupement initié par la France pour accompagner les forces maliennes au combat. Takuba occupera une place centrale dans le futur dispositif anti-djihadiste au Sahel, où Paris compte réduire ses effectifs militaires après huit ans de présence.

La police municipale de Nice honorée, cinq ans après les attentats

Cinq ans jour pour jour après les attentats de Nice, la police municipale de la ville des Alpes-Maritimes a défilé sur les Champs-Élysées. Le contingent était composé de membres de forces spéciales qui sont intervenus le soir de l’attaque du camion ayant fait 86 morts mais aussi lors de l’agression terroriste de la basilique de Nice, le 29 octobre 2020, où trois personnes ont perdu la vie.

La police de Nice, qui fête ses 60 ans cette année, devient la première police municipale à défiler lors du 14-Juillet.

Sahel : Le Danemark confirme l’engagement de ses forces spéciales au sein de Barkhane

Sahel : Le Danemark confirme l’engagement de ses forces spéciales au sein de Barkhane


Récit – Afghanistan (avril 2011) – Quand les anges gardiens font but à plus de 1.700 mètres, de nuit (+MAJ)

Récit – Afghanistan (avril 2011) – Quand les anges gardiens font but à plus de 1.700 mètres, de nuit (+MAJ)

Mars attaque – publié le 25 mai 2021

Avant-hier dans les vallées afghanes, hier dans les zones urbaines ou péri-urbaines irakiennes et syriennes le long de la Kurdish Defense Line, à Mossoul, dans la moyenne vallée de l’Euphrate ou à Baghouz, encore aujourd’hui dans les étendues désertiques sahéliennes ou les montagnes de Makhmour au Kurdistan irakien, demain nul ne le sait… Le système d’armes composé de l’arme, de la munition, de l’optique, de l’optronique, du calculateur et des opérateurs formés et entraînés permet d’atteindre des performances élevées. Avec une réelle compétence dans le domaine du tir à très longue distance détenue et mise en œuvre par les militaires français. “Cela fait maintenant plus de 10 ans que les faits se sont déroulés, il est donc possible de commencer à en parler“, précise d’emblée un militaire, vétéran d’Afghanistan et sans doute membre des forces spéciales, dans un commentaire sur un récent article publié par Michel Goya (dans sa série d’articles “Tueurs fantômes et anges gardiens“). “C’est le témoignage à la fois d’une action d’anges gardiens, et d’un record mondial inconnu“, indique-t-il. Record mondial sans doute, et clairement peu connu en tout cas

 

Patch (non officiel) du mandat Jehol IV. L’arbalète (et son pénétrant carreau), symbole du Commandement des Opérations Spéciales (COS), visant un insurgé local transportant sur son dos son stock de roquettes type RPG. Crédits : privés.


Pour planter le décor, l’action racontée se déroule, de nuit, en avril 2011 en Afghanistan, au cours du mandat Jehol IV (environ de novembre 2010 à avril 2011). Jehol était le nom donné au déploiement des groupements de forces spéciales (GFS) françaises de la fin 2009 / début 2010 à décembre 2012, des GFS qui avaient initialement pour mission principale la localisation et la libération des deux journalistes français alors détenus en otage. Jehol est le nom d’un cheval (“Le Cheval Fou“), qui est une figure centrale dans le livre “Les Cavaliers” de Joseph Kessel. Ces GFS ont également appuyé les opérations menées par les militaires français de la conventionnelle, en localisant et neutralisant les chefs locaux insurgés et désorganisant les réseaux insurgés, dans la province de Kapisa et le district de Surobi, zones d’opérations des militaires français regroupés au sein de la Brigade La Fayette (Task Force La Fayette – TFLF), à cette époque dans son 3ème mandat, lors de l’opération Pamir. Après la libération des 2 journalistes en juin 2011, le déploiement sera aussi connu par la suite comme la Task Force 32, sous le commandement de l’état-major “forces spéciales” de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), et non plus sous commandement français. Des mandats Jehol qui seront marqués par un durcissement des opérations, dans une zone d’opérations très concentrée, dans la continuité de l’apprentissage et de l’innovation connue lors de l’opération Ares (Août 2003 – Janvier 2007). Une épopée afghane formant “le creuset du contre-terrorisme” pour les forces spéciales françaises, pour reprendre les termes du général Eric Vidaud, actuel général commandant les opérations spéciales (GCOS), dans l’ouvrage  “Les Guerriers sans nom” de Jean-Christophe Nottin. Notamment pour le ciblage : apports des drones, de la guerre électronique, des IMSI-catchers, fusion du renseignement multi-sources, raccourcissement de la boucle renseignement/action…
Les principaux acteurs de l’action racontée dans ce commentaire sont un binôme de tireurs d’élite du 1er RPIMa (issu de la 1er Compagnie de ce régiment de forces spéciales), aidé pour l’observation et la désignation d’objectifs par 2 équipiers d’une équipe de recherche (ER) du 13e RDP (issue du 2ème Escadron), les deux unités étant d’ailleurs notamment liées par leur spécialité nautique. Ils détiennent sans doute à 4 “le record mondial, peu connu, mais toujours inégalé à ce jour à ma connaissance, d’un tir de nuit faisant but à 1.786 m de distance” (oui, oui, à 1.786 mètres). Le tir a été réalisé par nuit claire depuis une position haute en entrée de vallée de Sken, dans le district d’Alasai, au Nord-Est de Kaboul, sur un individu en mouvement. Un chef de groupe taliban abattu alors qu’il prenait à partie, avec son groupe de combattants, une équipe du Commando d’Action Sous-Marine (CASM) Hubert. Ces derniers étaient, dans leur phase d’infiltration, en approche d’un compound (pour désigner les habitations locales composées d’un ensemble de pièces couvertes et d’une cour, et entourées de hauts murs) en fond de vallée d’Alasay. Les fonds de vallée étant réputés pour être les zones refuges privilégiées des insurgés locaux, leurs sanctuaires (et celui d’Alasay était connu pour être particulièrement bien tenu, avec une défense à la fois ferme et en profondeur, un vrai nid de guêpes). 

Carte de la zone d’opérations (la vallée concernée étant à l’Est de Tagab, dans la province de Kapisa) : Crédits : EMA.

Le tir fût réalisé avec une munition en Calibre .338 (sans doute, avec un fusil PGM, McMillan ou Sako, alors en dotation et existant avec un tel calibre), avec une munition explosive/incendiaire pour mieux détecter les impacts (notamment de nuit). Des fusils TRG 42 (en calibre 338 Lapua Mag), de la marque finlandaise Sako (pour Suojeluskuntain Ase- ja Konepaja Osakeyhtiö, ou Firearms and Machine workshop of the Civil Guard), aujourd’hui filiale de la société italienne Beretta Holding, était notamment en dotation au sein du groupe de tireurs de haute précision (THP) de la 1ère compagnie. Groupe ayant pour symbole le rat, un animal survivant à beaucoup de choses, et “RAPAS tireur spécialisé” (de la spécialité “Recherche AéroPortée et Action Spéciale“, devenu aujourd’hui SAS pour “Stick Action spéciale“), donnant également l’acronyme “RATS“. Les paramètres de tir étaient fournis par le spotter-observateur (le chef d’équipe du binôme de TE), la désignation faite à la JIM LR (une jumelle regroupant de nombreuses fonctions dans un seul équipement portable : vision jour-nuit, télémétrie, pointeur…) par un équipier de l’ER, couplée, pour une double désignation par un autre équipier, au faisceau d’un système ‘JTAC IR pointer’ (un désignateur-laser) pour aider le tireur à visualiser le point d’impact à atteindre : “Le tireur ne voyait que peu, ou du moins mal, la cible dans sa lunette de tir à cette distance, mais voyait très bien la désignation du pointeur en infrarouge“, se souvient l’opérateur. Selon le narrateur, le coup considéré comme au but a été réalisé au bout du 7ème tir, moins d’une minute après le déclenchement du 1er tir. Le fait que la cible soit tué sur le coup ou qu’lle décédera des suites de ses blessures restant, dans le feu de l’action et avec l’absence de possibilités de réaliser une évaluation des dégâts (ou BDA, pour batlle damage assessment), même a posteriori, encore une question ouverte.
Peu de communication fût faite à l’époque sur ce tir, et même plus tard dans le cadre d’un partage de RETEX (ndlr : retour d’expérience), en franco-français ou auprès des Alliés, notamment Américains“, regrette l’intéressé. Et pourtant, continue-t-il, “cela fût une réussite technique remarquable : alignement progressif de l’observation, puis de la désignation, puis du tir, sur l’objectif par 4 intervenants différents, 1 spotter-observateur TE, 2 équipiers d’ER, et bien sûr 1 tireur TE“. Alors “qu’il me soit permis de rendre hommage aux équipiers pour leur réactivité et leur intelligence de situation au cours de l’événement, au tireur et au spotter pour cet exploit technique, leur savoir-faire et leur maîtrise de ce tir très difficile, un tir efficace particulièrement important et utile pour les camarades marins en contre-bas !” se souvient-il. Des anges gardiens, pour reprendre une partie du titre de la série d’articles, pour ceux au contact.
Et plus globalement, “hommage également au sang-froid et aux capacités de riposte de l’ensemble du TU (ndlr : task unit, une unité de circonstance composée de différentes composantes issues des différentes armées) au cours des 36h qui ont suivis, suite à des conditions météorologiques qui se sont juste après brutalement dégradées – prenant tout le monde par surprise aussi bien sur le terrain qu’au TOC (ndlr : tactical operations center, le centre de commandement), empêchant toute QRF (ndlr : quick reaction force, ou force de réaction rapide) et l’impossibilité d’obtenir un quelconque appui aérien”. Appui aérien rapproché, par hélicoptère d’attaque, qui ne viendra que bien plus tard. Mais dans l’intervalle, de plusieurs heures, au sol, la visibilité était tombée à 10-15 mètres, l’ennemi montant sur la position, en hauteur, au petit matin profitant du brouillard, et étant en bonne position pour prendre à partie les forces spéciales déployées, notamment ceux en fond de vallée. La situation demeurant particulièrement critique pendant plusieurs heures. En effet, “ce tir et sa désignation par nuit claire, quelques heures auparavant, avaient révélé notre position aux différents groupes ennemis, qui possédaient déjà à l’époque des JVN (jumelles de vision nocturne)… Les difficiles heures qui ont suivis pour nous, puis le lancement de l’opération majeure de la Task Force La Fayette (TFLF) dans la zone 48 heures plus tard (ndlr : potentiellement l’opération Eternal Blacksmith, incluant 600 militaires français et 500 militaires afghans, notamment du groupement tactique intermares (GTIA) Allobroges dont l’ossature était formée par le 7ème Bataillon de Chasseurs Alpins – BCA), ont complètement éclipsé ce record mondial de nuit”, poursuit-il.

 

Image d’illustration. Binôme de tireur d’élite du 1er RPIMa (période des mandats Jehol) équipé d’HK417 (selon les modèles (et les optiques et les désignateurs montés), avec et sans réducteur de son, et pour le tir à courte ou à moyenne/longue portée). Date non précisée.
Crédits : Christophe Deal / privés.

Les mandats Jehol étant aussi marqués par une forte complémentarité forces spéciales / conventionnelles (ici, les unités du 3ème mandat de la Brigade La Fayette) : partage des tâches, du renseignement, de la part cinétique/non-cinétique, synchronisation des opérations… Pour la TFLF, “la fin de l’année 2010 et le premier semestre 2011 sont déterminants pour l’armée française en Afghanistan. Dès l’option prise de mener des actions violentes contre les taliban au cœur de la zone verte, l’intensité des combats monte de plus en plus jusqu’à la rupture de la fin de l’été. Cette radicalisation de l’action française en Kapisa et en Surobi, s’étend sur deux mandats. Cette fois, il s’agit de détruire l’ennemi où qu’il se trouve. […] Pour tenir le terrain dans la zone verte, les militaires français y pénètrent dorénavant pour limiter leurs pertes“, comme précise Christophe Lafaye dans son ouvrage “L’armée française en Afghanistan : le génie au combat (2001-2012)“. 
Mais pour le moment, selon le témoin de l’action “tous les acteurs étaient concentrés sur leurs missions respectives (assurer les réarticulations des moyens, rédiger les FRAGO (ndlr : fragmentary orders, ou ordres de conduite simplifiées), prendre en compte une situation sur le terrain très évolutive…), avec une prise à partie, et donc une situation particulièrement précaire pour l’équipe, entre deux passages d’épaisses nappes de brouillard (l’ennemi nous ayant ensuite contourné et nous surplombant, malgré notre position déjà bien haute)“. La capacité de grimpeur, rapide, des combattants locaux étant régulièrement relevée, capables de prendre à revers des postes d’observation pourtant situés à mi-pente ou sur des lignes de crête.

Cette association de compétences donnera ensuite des idées, selon le vétéran d’Afghanistan : “cette coopération, de talents et de compétences complémentaires, d’une équipe de recherche avec une équipe de TE, dans un cadre espace-temps bien défini (dans la stricte conformité des ROE, rules of engagement, en vigueur) avait déjà été initiée sur le mandat précédent, Jehol III. Elle avait été reprise et développée par nos soins et fonctionnait très bien sur notre mandat. Puis elle a été poursuivie et même un moment conceptualisée au cours du mandat Jehol V. Avec une proposition de dénomination : SKIT pour ‘Special Kill and Intelligence Team’, avec un cadre d’emploi développé très précisément ; le nom n’avait pas été retenu au final, on comprend d’ailleurs pourquoi…”. Néanmoins, cela ne restera pas dans les cartons : “de mon point de vue, quelques mois/années plus tard, les Marins ont ‘récupéré’ l’idée et le concept, en renommant cela ESNO ou équipe spéciale de neutralisation et d’observation (terme bien plus politiquement correct), tout en défendant l’idée d’une importante percée conceptuelle sur le sujet…“. L’auteur concluant sans rancune : “comme quoi, toujours aussi pragmatiques et habiles ces Marins 😉“. Créées en 2012 et présentes uniquement au sein de certains commandos jusqu’à peu, les ESNO sont depuis 2019 présentes au sein de tous les commandos dotés de groupes de combat (hors commandos d’appui donc), regroupant des capacités permettant des missions d’observation à longue distance et/ou de neutralisation (jusqu’à des distances de plus ou moins 2.000 mètres). Les premières réflexions autour de ces capacités (mixant observation et destruction, par différents moyens) étant réalisées dans certaines unités spéciales, dès le début des années 2000.

Au final, “quoiqu’il en soit, un très bon souvenir d’une belle coopération entre opérateurs et équipiers, loin des guerres de chapelles et des questions d’emplois/répartitions de tâches, “dans le feu de l’action”, pour répondre au danger immédiat de camarades et amis pris à partie en contre-bas“. Une histoire forte parmi une longue liste de souvenirs : “merci au commando Hubert (particulièrement lle groupe B) et merci aux gars du 1er (équipe TE + Groupe Oxy de la 1ère compagnie, ndlr : donc capable de faire de la chute opérationnelle à haute altitude) pour ces 4 mois à bosser tous ensemble. De sacrés souvenirs ! De l’exceptionnel chef de TU issu du 13ème RDP, toujours en activité, présent sur cette action de feu au plus jeune équiper (22 ans à l’époque), nous avons bien assuré sur le moment. Mais nous avons eu chaud et aussi eu beaucoup du pot sur l’intégralité du mandat. En particulier au cours de cette action et des heures qui ont suivi. Il est bien possible qu’en fait un tout autre (arch-)ange gardien veillait également sur nous… et a eu la gentillesse de bien vouloir s’attarder un peu sur notre situation tactique compliquée. Merci Saint Michel“. Et des souvenirs pour tous les présents, conclut-il : “Nous nous en souvenons encore, pour en avoir reparlé avec certains présents il y a peu, autour d’une bonne bière, avec quelques sourires, quelques silences et un reste de frissons“.

Récemment, les capacités du système d’armes complet n’ont pas cessé d’évoluer. Intégration des drones “au contact” pour l’observation et la désignation, désignation déportée par divers moyens, développement “agile” pour optimiser certains calibres dont le .408 Cheytac, capacités étendues jour/nuit et en distance, etc. Et dépassant les actuels premiers échos, encore lointains, entendus ici ou là, certains récits de ces actions, mêlant technicité, ruse et audace pour les militaires français concernés, ne manqueront pas d’être prochainement connus. Au sein des forces spéciales mais aussi des forces conventionnelles, dont les tireurs d’élite, tireurs haute précision ou tireurs d’élite longue distance ne sont pas sans avoir réussis quelques tirs pas moins impressionnants (dont, par exemple, un tir au but à 1.800 mètres, de jour, également en Afghanistan, en 2010 par une équipe de tireurs du 21ème RIMa).
Merci à cet “Anonyme” pour ce partage, Michel Goya pour l’autorisation de recopie, Christophe Lafaye, Jean-Christophe Notin et Christophe D. pour les compléments d’informations sur la période

Un chien du commando Kieffer décoré à titre posthume de la plus haute distinction britannique pour les animaux

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