Destruction du « Moskva » et menaces littorales – Mise en perspective d’un siècle d’évolution des forces terrestres et navales

Destruction du « Moskva » et menaces littorales – Mise en perspective d’un siècle d’évolution des forces terrestres et navales


 

La destruction du croiseur russe Moskva le 22 avril 2022 par deux missiles de croisière ukrainiens P-360 Neptune a été un des évènements militaires les plus commentés depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Il s’agit d’un des deux plus grands bâtiments de combat coulés depuis 1945, d’un tonnage proche du croiseur argentin ARA General Belgrano, torpillé le 2 mai 1982 par le sous-marin nucléaire d’attaque britannique HMS Conqueror

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les combats navals ont été finalement assez rares, impliquant le plus souvent des groupes limités de petites unités, patrouilleurs, frégates et destroyers. Il n’y a pas eu d’affrontement entre groupes aéronavals, ni de campagne sous-marine contre des voies de communication et très peu d’opérations amphibies. Bien que l’activité navale n’ait pas manqué, les affrontements d’ampleur desquels tirer des enseignements pour un futur conflit de haute intensité furent peu nombreux, en dehors de la campagne des Malouines dont on commémore cette année les quarante ans. Encore son contexte, très particulier, limite-il les enseignements qui en découlent, tandis que son ancienneté l’éloigne des standards actuels.

Malgré de nombreuses études et exercices destinés à évaluer la pertinence relative des différents systèmes, des incertitudes planent donc sur l’efficacité relative en situation de conflit majeur de tel ou tel système naval, sur la place et la pertinence des porte-avions, des sous-marins, des aéronefs ou des missiles balistiques dans ce qui serait une lutte pour la supériorité sur les espaces aéromaritimes entre grandes marines. Il est donc tentant d’extrapoler beaucoup de chaque évènement. Ainsi, la destruction du Moskva est sans doute loin d’être l’illustration d’une révolution. Bien entendu, certaines spécificités de l’engagement doivent être prises en compte, et notamment l’ancienneté du navire et l’insuffisance de la préparation opérationnelle de l’équipage russe. Mais cette destruction s’inscrit surtout dans un mouvement constant, une des rares certitudes historiques non démenties depuis le milieu du XIXe siècle : le renforcement quasi ininterrompu des menaces littorales, de la capacité, depuis la terre, à détecter, cibler et interdire les opérations navales venues de la haute mer. Les conséquences sont d’une part un constant recul de la « zone d’impunité » pour les grandes unités de haute mer, qui doivent s’éloigner physiquement des côtes adverses et d’autre part une difficulté croissante à interagir avec le littoral hostile, pour le reconnaitre, le frapper ou l’envahir. Cette neutralisation non pas de la puissance navale, mais de sa capacité à produire par sa projection un effet utile vers la terre est un problème particulièrement saillant pour les États qui ont donné à cette projection un rôle central dans leur approche des opérations militaires, à commencer par les pays de l’alliance atlantique. Elle a entraîné des cycles d’adaptation, qui ont permis le développement de moyens défensifs contre l’action littorale, mais aussi de capacités de détection et de frappe à distance, pour continuer de profiter des avantages conférés par la haute mer tout en produisant des effets utiles contre la terre. Si la puissance navale est parvenue à maintenir son ascendant sur les forces littorales, le rayon d’action de ces dernières a augmenté inexorablement depuis un siècle, contraignant les forces navales à s’éloigner toujours plus loin de la côte pour bénéficier de l’impunité de la haute mer face aux actions de la terre.

Marine à voile et impunité de la haute mer

Les capacités côtières changèrent peu pendant le « temps long » de la marine à voiles. Vers le milieu du XIXe siècle, les canons à chargement par la bouche tirant à la poudre noire étaient l’arme navale principale. En cas de duel, l’avantage défensif était admis : les batteries côtières étaient dotées de fortifications plus solides qu’une coque en bois, elles pouvaient mettre en œuvre de plus gros calibres, chauffer leurs boulets et bénéficiaient de la stabilité de tir. Mais leur portée était très limitée et au-delà de celle-ci, les forces navales naviguaient en toute impunité.

Aux alentours de 1840, alors les navires de ligne emportaient des pièces de 30 livres, les batteries côtières mettaient en œuvre des canons de 68 livres à âme lisse, à la fois aboutissement et impasse technologique, avec une portée utile d’environ 3 000 mètres, un chiffre relativement inchangé depuis le XVIIIe siècle[1]. Peu mobiles et couteuses, les batteries côtières étaient réservées à une défense de points sensibles : ports, chenaux et détroits. Au-delà de cette limite, les opérations navales étaient libres et il fallait une flotte hauturière pour s’opposer à une autre flotte hauturière. On pouvait ainsi parler d’impunité pour les puissances navales face aux puissances terrestres. Le blocus rapproché des ports était possible et la côte était facilement accessible pour mener raids, débarquements ou bombardements de la part d’une marine toujours capable de réfugier rapidement au large ses bâtiments hors de toute atteinte de la côte.

Combat du Tage en 1831 : la flotte française pouvait choisir l’heure et le lieu de l’attaque et bénéficier d’une totale impunité jusqu’à portée de canon, sans que les forces littorales ne puissent être averties ou modifier leur dispositif.

Les progrès de la métallurgie, de la pyrotechnie et de l’usinage contribuèrent à l’augmentation de la portée et de la précision, des effets et donc de la capacité de destruction de l’artillerie navale (obus explosifs puis perforants, canons rayés, poudre sans fumée, optiques, télémétrie, etc.), au prix d’un poids sans cesse croissant des pièces. Malgré ces innovations, au tournant du XXe siècle, les batteries côtières ne pouvaient guère engager un adversaire à plus de 10 000 mètres. Au-delà, la côte était à la fois aveugle aux mouvements navals et incapable de les interdire. Même dans des eaux resserrées comme celles de la Mer Baltique ou de la Mer Noire, jusqu’en 1900, l’avantage allait indiscutablement à la force navale la plus importante, sans possibilité d’égalisation de la part des petites puissances navales, fussent-elles de grandes puissances continentales. La hiérarchie navale était rigide : plus grande était la taille des navires, plus grande était leur puissance, sans possibilité pour les petites unités d’infliger des dommages significatifs autrement que par ruse (abordages surprise, sabotages). Si l’attaque d’un port demeurait un exercice risqué et aléatoire, la puissance navale pouvait choisir l’heure et le lieu de l’action, sans risquer aucun dommage avant d’être à portée de canon de sa cible. Ainsi, le 11 juillet 1831, la marine française força l’embouchure du Tage et se positionna devant Lisbonne, au prix d’une canonnade contre les forts qui en gardaient l’entrée. Un siècle plus tard, une telle opération devint totalement inenvisageable, du fait des mines et des torpilles.

Nouvelles technologies « égalisatrices » : mines et torpilleurs, la fin de l’impunité

Balbutiant dès la guerre de Sécession, le développement des submersibles et des mines puis des torpilles, associé à la propulsion à vapeur, allait progressivement enclencher un accroissement géométrique des capacités littorales et créer des possibilités d’égalisation du rapport de force pour les petites marines. Bien que les conséquences sur le plan global de cette transformation aient été surestimées en France par la Jeune Ecole, elles furent tout à fait considérables. Alors que jusqu’en 1865 les mines ne produisirent que des effets limités, incapables d’entraver les opérations navales franco-britanniques contre la Russie en 1856 ou celles l’Union contre la Confédération de 1861 à 1865, elles jouèrent un rôle très important dans la guerre russo-japonaise de 1904-1905, premier conflit pendant lequel toutes les nouvelles capacités d’action littorale pesèrent contre les forces navales de haute mer. Cette évolution fut marquée pas quatre facteurs : une logique de milieu nouveau (sous-marin), une logique de distance décuplée (le rayon d’action des torpilleurs), une logique de communications (la TSF fut utilisée massivement par les deux camps dès 1904) et une logique d’égalisation, apportée par la puissance destructrice des explosifs sous-marins : une seule mine ou une seule torpille pouvait couler un bâtiment de premier rang.

Torpilleurs japonais en 1905. Même si leurs résultats furent décevant pendant la guerre russo-japonaise, les torpilleurs firent planer une menace constante sur les escadres.

Mises en œuvre par des torpilleurs ou des mouilleurs de mine de quelques centaines de tonnes, ces menaces pouvaient être déployées rapidement face à une force navale ennemie dont l’approche pouvait être signalée bien au-delà de l’horizon, de nuit ou par mauvais temps, par l’intermédiaire des ondes radio. Tous les petits fonds pouvaient être minés, toutes les côtes et les eaux étroites pouvaient être parcourues par des divisions de torpilleurs.

Apparus au tournant des années 1880, atteignant des vitesses d’une quinzaine de nœuds, ces bâtiments de 100 à 200 tonnes progressèrent rapidement pour atteindre les trente nœuds en 1904, avec une autonomie leur permettant de mener des raids nocturnes ou de patrouiller les littoraux et les abords des bases navales. Même s’ils manquaient de véritables capacités hauturières, ils s’imposèrent, aux côtés des mines, comme une nouvelle menace existentielle pour les navires de premier rang. Sans effacer les moyens classiques d’artillerie, ils complexifiaient considérablement la manœuvre navale : la zone d’interdiction des opérations navales depuis la haute mer était passée de « points » (portuaires) d’environ 3000 mètres en 1900 à une bande continue d’une trentaine de kilomètres le long des côtes en 1905, de laquelle on ne pouvait plus s’approcher qu’en force, en escadre avec lourde escorte.

CAUSE Russie

Cuirassé

Japon

Cuirassés

Russie

Croiseurs

Japon

Croiseurs

Artillerie navale 4 5
Artillerie côtière 4 3
Artillerie + torpilles 2
Torpilles 1
Mines 1 3 1 4

Nombre de cuirassés et croiseurs coulés par cause, guerre russo-japonaise 1904-1905

Bien que le nombre singulièrement élevé de pertes du fait de l’artillerie côtière s’explique par le contexte particulier de la guerre (siège de Port Arthur et destruction des navires russes bloqués dans la rade), il faut surtout remarquer que les nouveaux systèmes sous-marins de la zone littorale, torpilles et surtout mines, furent impliqués dans 12 des 28 destructions de navires principaux (cuirassés et croiseurs), à égalité avec l’artillerie navale. Même si la torpille finit par être mise en œuvre par presque tous les navires de haute mer, du cuirassé au destroyer, et s’imposa dans le combat naval à toute distance des littoraux, elle demeura une arme incomparable pour égaliser la puissance navale au profit des littoraux et fournir aux petits pays et aux petites flottes des moyens de menacer des grandes flottes hauturières. Délaissant les « cuirassés garde-côte », les puissances navales de second rang investirent dans les torpilleurs, mais aussi dans les batteries de torpilles à terre pour protéger les ports. Même d’une portée limitée à quelques miles nautiques, elles pouvaient avoir leur utilité dans les eaux resserrées pour compléter les batteries côtières, comme l’attesta la destruction du croiseur allemand Blücher par les canons et torpilles norvégiennes averties par la TSF d’un patrouilleur devant Oslo le 8 avril 1940, trois jours seulement après son admission au service actif. Une action qui, sur le plan symbolique, ressemble beaucoup à la destruction du Moskva[1]. La mine navale, en revanche, demeura un moyen d’action essentiellement littoral. Même si des essais d’utilisation en haute mer en manœuvre d’escadre furent effectués par la marine japonaise pendant les années 1930, ils ne débouchèrent pas sur un emploi en opérations pendant le second conflit mondial. Quant aux gigantesques champs de mines anglais en Mer du nord posés entre 1940 et 1943 (plus de 90 000 engins), ils s’avérèrent inadaptés à l’immensité des eaux libres et ne revendiquèrent qu’un seul sous-marin allemand.

A gauche, des mines anglaises de contact sur le pont du croiseur HMS Aurora pendant la seconde guerre mondiale. Il faut percuter la mine pour déclencher son explosion. A droite, une mine de fond MDM-2 de conception soviétique, toujours proposée à l’exportation par la Russie sur le site de Rosoboronexport. Les Ukrainiens ont probablement mouillé des modèles similaires. Cet engin dispose de capteurs acoustiques, magnétiques et hydrodynamiques et peuvent être réglés de manière plus ou moins discriminante pour cibler un type de signature acoustique, de fréquence électrique ou de déplacement.

Il faut souligner que le conflit actuel en Ukraine marque le grand retour de la mine navale dans les confrontations de haute intensité. En minant les littoraux dans les premières heures des conflits, les Ukrainiens ont, pour une dépense minimale, neutralisé toute possibilité de débarquement russe dans leurs eaux. Il faut garder néanmoins à l’esprit que les mines n’ont d’intérêt que si le pays côtier dispose de forces littorales aptes à interdire toute opération déminage de vive force.

La Première Guerre mondiale — l’avion, la vedette et le sous-marin

La conséquence de cette létalité littorale étendue au début du XXe siècle fut, pour toutes les grandes marines, un effort de transformation sous la contrainte. La fin de l’impunité ouvrait l’ère de l’adaptation. L’apparition de nouveaux bâtiments, de nouveaux équipements, de nouveaux modes d’action et de nouvelles doctrines permirent de contester ces menaces littorales pour préserver la capacité d’action vers ou proche de la terre : filets anti-torpilles, destroyers pour chasser les torpilleurs, profusion de canons à tir rapide sur les unités de premier rang… Mais malgré ces efforts fut acté l’éloignement des grandes unités navales de la zone littorale adverse, désormais trop dangereuse pour être approchée au quotidien sans escorte ni préparation soigneuse. Le déminage s’avéra notamment bien plus long et aléatoire que la pose de mines. Le blocus de la flotte de haute mer allemande pendant la Première guerre mondiale s’effectua donc « au port ». Champs de mines et torpilleurs allemands étaient trop dangereux pour qu’un maintien des escadres devant Kiel soit envisageable, tandis que la TSF permettait de se contenter de patrouilles par des unités légères pour surveiller les approches maritimes. Cette dangerosité littorale fut confirmée dans d’autres situations, comme l’assaut infructueux mené par les forces navales franco-britanniques contre les Dardanelles en 1915, qui entraina la perte de trois cuirassés et de sérieux dommages sur quatre autres navires de ligne, du fait de l’artillerie côtière mais surtout de mines non éliminées par la force de dragage alliée.

La Première Guerre mondiale confirma et renforça donc les menaces littorales apparues en 1904-1905, et en ajouta de nouvelles. L’apparition des moteurs à explosion permit le développement de vedettes lance-torpilles, très rapides, très mobiles et minuscules. Leur intérêt fut démontré le 10 juin 1918, lorsque des vedettes MAS.15 de 20 tonnes de la marine italienne torpillèrent le cuirassé austro-hongrois de 20 000 tonnes SMS Szent István au large de l’île croate de Permuda. Ce format de petit navire emportant des torpilles fut très utilisé dans le second conflit mondial, par tous les belligérants, et préfigura le patrouilleur lance-missile. Bien que les succès contre de grandes unités fussent finalement peu nombreux, ces vedettes contribuèrent par leur présence à les maintenir loin des littoraux, même en l’absence de flotte adverse, tout en mobilisant pour les contrer des moyens bien plus coûteux.

Vedette italienne « MAS » – 1917

À partir de 1914, les aéronefs et les dirigeables rigides ajoutèrent la dimension aérienne aux opérations navales. Par rapport au torpilleur, l’aéroplane apportait, pour une portée équivalente depuis la terre et un coût de mise en œuvre bien plus faible, une vitesse décuplée et une plus grande liberté de mouvement (d’abord de jour et par beau temps). Sous la mer, la fiabilisation du submersible et le développement de la détection acoustique donnèrent naissance aux opérations sous-marines, d’abord côtières. Gagnant rapidement la haute mer, elles demeurèrent propices à la défense des littoraux contre les forces navales, complétant mines et batteries. Le développement de forces sous-marines côtières par de petites puissances navales constitua — et constitue toujours — un moyen « rentable » de protection d’un littoral contre toute force navale, même de premier rang, qui doivent pour la contrer aligner d’importantes forces d’escorte. Ainsi les forces anti-sous-marines britanniques mobilisèrent en 1982 trois frégates et leurs hélicoptères et tirèrent 50 torpilles et de nombreuses grenades contre le sous-marin argentin ARA San Luis, un modeste bâtiment Type 209, sans jamais l’atteindre. Seule la défectuosité des torpilles argentines l’empêcha d’infliger des dommages à la force navale britannique.

La seconde guerre mondiale — victoire (couteuse et provisoire) des capacités hauturières

Les avancées technologiques de l’entre deux-guerres permirent là encore d’augmenter la portée, la fiabilité et la coordination des moyens côtiers capables de menacer une force navale. Même si certains paris furent décevants et inadaptés, comme le bombardement en altitude des forces navales, d’autres furent couronnés de succès : le radar, l’hydravion de patrouille maritime équipé de TSF, le bombardier torpilleur ou le bombardier en piqué, mais aussi le développement des communication radio chiffrées et la mise en place de structures de commandement intégrées constituant peu à peu une situation tactique « partagée en temps réel » permirent de fiabiliser et d’augmenter la létalité des opérations menées par les forces littorales contre les forces navales dont la portée fut, de nouveau, décuplée, passant d’environ 30 à 300 kilomètres (le rayon d’action moyen des bombardiers torpilleurs basés à terre).

La force Z de la Royal Navy (HMS Repulse, HMS Prince of Wales et quatre destroyers) frappée par l’aviation japonaise basée à terre au large de la Malaisie, le 10 décembre 1941. La destruction des deux navires de ligne par une force aérienne exclusivement basée à terre, sans moyens navals, fut un symbole marquant de l’évolution des capacités littorales contre la puissance navale.

Les forces de haute mer ne furent pas en reste et l’opposition entre forces hauturières et côtières fut un des déterminants des opérations entre 1939 et 1945, l’essentiel des batailles navales se déroulant à portée de l’aviation basée à terre. Le développement des groupes aéronavals efficaces, capables d’opérations soutenues, protégés par des forces d’escorte nombreuses et une défense contre avions enfin solide sembla donner, pour longtemps, un avantage décisif aux opérations depuis la haute mer. Alors qu’en 1940-41 la Royal Navy avait été très malmenée, au large de la Norvège, de la Crète (par la Luftwaffe) ou de la Malaisie (par l’aviation japonaise), les forces alliées purent, en 1944, approcher les littoraux européens et des îles du Pacifique avec assez de confiance pour soutenir les opérations de débarquement malgré une opposition intense et, parfois, hors de portée de leur propre aviation basée à terre. L’approche de la zone littorale ne pouvait plus se faire en toute impunité comme avant 1850, mais les moyens d’action depuis la haute mer vers la terre avaient repris l’ascendant et permettaient de frapper à distance les moyens de défense côtière puis d’approcher, graduellement, d’abord à portée de groupe aéronaval, puis à portée de canon. La liberté de mouvement offerte par la haute mer restait déterminante, par rapport à des forces côtières dont les bases de soutien (aérodromes, radars fixes, ports) étaient immobiles et connues. La parade japonaise des attaques suicide (kamikaze) à partir de la fin de 1944 et les attaques allemandes par bombes guidées Fritz-X à partir de 1943 constituèrent deux réponses rationnelles à un même problème : comment frapper une force navale moderne en haute mer avec des mobiles à la fois puissants, précis et impossibles à détruire par une DCA devenue trop forte pour les frappes aériennes « classiques »  ? Ainsi, alors que le porte-avions USS Yorktown avait été mis hors de combat le 04 juin 1942 au large de Midway par une attaque de 18 bombardiers en piqué soutenus par 6 chasseurs, aucun des 174 appareils japonais des trois raids de la bataille des Mariannes (19 juin 1944) ne parvint à toucher un porte-avions américain.

La Task Force 38 de l’U.S. Navy en 1945 au large du Japon : triomphe (provisoire) des forces hauturières et retour à une forme d’impunité face aux littoraux.

Dans l’ère du missile (et de l’arme nucléaire) – entre certitudes idéologiques et incertitudes opérationnelles

La solution passait par la vitesse, mais aussi par la réduction de la taille des mobiles d’attaque pour les rendre plus difficiles à détecter et à cibler. Autant de paramètres qui se retrouvèrent rassemblés immédiatement après la seconde guerre mondiale dans le missile antinavire autopropulsé : trop petit et trop rapide pour être intercepté par un avion de chasse embarqué ou détruit par la DCA classique, muni d’une charge creuse explosive capable de traverser les plus épais blindages, il transposait au domaine maritime l’apport des armes antichar à charge creuse (Bazooka, PIAT, Panszerfaust, etc.) qui avaient donné aux fantassins à partir de 1943 une capacité de lutte dans les opérations mécanisées.

Les premiers mobiles antinavires guidés mis en service à la fin de la seconde guerre mondiale sous la forme de « bombes planantes » furent rapidement suivis par des engins autopropulsés comme le célèbre missile soviétique P-15 Termit (SS-N-3 Styx), qui dota chaque patrouilleur rapide d’une puissance de feu équivalente à celle d’une tourelle d’artillerie de cuirassé. Les évolutions continues du missile antinavire concernèrent sa portée, sa capacité à changer de milieu (versions tirées par sous-marin), mais aussi l’amélioration de ses caractéristiques techniques : l’affinement progressif obtenu par passage aux carburants solides, le développement d’autodirecteurs, la capacité de vol au raz des flots, les centrales inertielles, la miniaturisation grâce aux transistors et aux circuits intégrés, les liaisons de données avec des moyens d’acquisition de cible déportés, la navigation assistées par GPS et les capacités de discrimination des cibles furent autant de progrès qui concoururent à faire de cet engin l’arme de prédilection de la lutte au-dessus de la surface et donc (aussi) celle de l’égalisation de puissance au profit des littoraux. La torpille disparut peu à peu des moyens mis en œuvre par les forces aériennes et de surface dans le cadre de la lutte antinavire et ne fut conservée à cette fin, dans sa version lourde, que par les forces sous-marines (tout en demeurant centrale dans la lutte anti-sous-marine).

Patrouilleur est-allemand OSA tirant un missile P-15 : la puissance de feu d’un navire de premier rang pour 200 tonnes de déplacement.

Paradoxe de la Guerre froide, l’ère de la dissuasion nucléaire entraina une disparition des conflits entre puissances navales significatives. Les certitudes techniques de la pertinence du missile dans le cadre des grands engagements aéromaritimes durent attendre 1982 pour être confrontées à l’épreuve des faits lorsque le Royaume-Uni, puissance navale de premier plan, dut engager la totalité de ses moyens aéronavals disponibles pour faire face à une force aérienne de second plan en matière de moyens et d’effectifs (même si les pilotes argentins démontrèrent un courage et des compétences de premier plan). Comme le soulignent les études sur la contre-offensive britannique, quelques fusées de bombes argentines dysfonctionnelles furent tout ce qui sépara un « succès honorable » d’une « cuisante défaite ». Si on a beaucoup discuté l’attaque menée à l’aide de missiles AM-39 par les Super Etendard argentins, il ne faut pas oublier les raids menés par les A-4 Skyhawk armés de bombes lisses, dont huit des coups au but n’explosèrent pas

Bien entendu, les améliorations évoquées depuis 1945 profitèrent également aux forces de haute mer. L’allongement généralisé des portées d’engagement, l’amélioration des capacités de détection à longue distance et la vitesse offerte par avions à réaction et missiles furent autant de facteurs qui contribuèrent à la disparition des cuirassés et à la centralité des porte-avions pour les opérations en haute mer et vers la terre. Ce n’est pas parce qu’il était plus vulnérable aux dommages que le cuirassé a disparu — il l’était moins que le porte-avions — mais bien parce que même les plus grosses pièces d’artillerie modernes de 16 ou 18 pouces ne pouvaient guère engager un adversaire à plus de vingt miles nautiques, contre une distance 10 à 20 fois supérieure pour un groupe aéronaval. L’arrivée de l’arme nucléaire donna également un rôle important aux porte-avions dans l’emport de capacités de frappe diluées en mer jusqu’en 1970, tant que le couple missile balistique / sous-marin nucléaire n’était pas au point.

Pour autant, lorsqu’on fait le bilan des conflits en mer depuis un peu plus d’un siècle (1904-2022), il faut admettre que le potentiel des forces côtières de défense des littoraux est bien plus important qu’en 1904 comparativement aux capacités des forces de haute mer (hors mise en œuvre de l’arme nucléaire). Les missiles de croisière basés à terre sont, comme l’atteste la destruction du Moskva, la concrétisation d’un siècle de progrès des capacités littorales pour se défendre plus efficacement. Le comportement du croiseur russe, manifestement imprudent, routinier et complaisant, n’était pas problématique avant 1850 à moins d’être à 3000 mètres la côte. Il n’était dangereux au début du XXe siècle qu’à une dizaine de miles des littoraux. Aujourd’hui, il l’est à dix fois cette distance.

La mise en œuvre de missiles antinavires par des batteries côtières fut une solution envisagée dès la mise en service des premiers missiles. La version chinoise du P-15 Termit fut ainsi largement diffusée dans sa variante basée à terre (CSSC-2 plus connu sous le nom de « Silkworm »). Même si les utilisations de tels missiles furent sporadiques pendant la Guerre froide, pour cause de rareté générale des affrontements en mer, ils figurent toujours dans les arsenaux de nombreuses puissances navales, comme moyen commode de défense de zones littorales sensibles. Les emplois des missiles antinavires en zone côtière sont encore rares, mais on peut citer l’attaque, 12 juillet 2006, de la corvette israélienne INS Hanit, semble-il par un missile C-701 mis en œuvre depuis la terre par le Hezbollah (un acteur « non étatique ») alors qu’elle se trouvait à une vingtaine de kilomètres des côtes libanaises. De fait, de nombreux missiles antinavires modernes sont maintenant proposés par leurs constructeurs en version terrestre sur camion (Bastion-P, BrahMos Block III, 3M-54 Kalibr, MM40 Block3, P-360 Neptune). Par rapport à 1945, la salve depuis la côte n’est plus dépendante d’un aérodrome, cible fixe et concentrée, ou d’une flottille de torpilleurs facile à localiser en mer, mais peut être générée par des véhicules dispersés, camouflés, difficiles à localiser, et qui seront coordonnés par des liaisons de données tactiques après détection de la cible par des moyens variés.

Batterie côtière utilisant le MM40 Block III proposée à l’export.

Cette prolifération en cours des missiles antinavires basés à terre ne constitue donc pas une révolution, mais bien une évolution logique des capacités littorales. Ces missiles s’intègrent en outre avec de nouveaux moyens de détection et de ciblage : satellites, drones navals à longue endurance, ciblage littoral par transmissions en source ouverte… Il peut ainsi suffire qu’un téléphone GSM à bord d’un navire de guerre accroche une antenne relais littorale pour fournir une localisation de ciblage. Le missile de croisière peut donc se diriger vers sa cible sur une longue distance, avec un plan de vol non linéaire, jusqu’à arriver à portée d’autodirecteur, tout en recevant des mises à jour de situation par liaison de données. Cette interconnexion de nombreuses sources de ciblage en zone côtière, couplée aux missiles basés à terre, constitue une forme de renouvellement de la zone de danger pour les opérations navales. Elle n’est pas sans limites cependant : d’une part, la relative lenteur des missiles de croisière donne du temps pour leur détection et pour des contre-mesures électroniques et/ou cinétiques, au moins le temps de la généralisation des missiles hypersoniques, à condition de disposer d’une veille radar permanente. D’autre part, la nécessaire coordination de tous les moyens littoraux de détection, ciblage et guidage décentralisés (dont certains, civils, sont peu durcis) demande un C2 puissant et robuste, qui constitue une vulnérabilité critique des forces littorales, leur nouveau centre de gravité.

Enfin, il faut garder à l’esprit le développement des missiles balistiques antinavires de portée intermédiaire, notamment par la Chine. La réelle capacité de ces systèmes à frapper une force navale mobile en pleine mer fait encore débat. Mais la question, à l’aune de l’histoire de la défense des littoraux, est plutôt « quand » que « si » et l’urgence est de se préparer à leur effectivité dans les années qui viennent. Cela ne sonnera pas le glas des porte-avions, mais cela introduira, comme en 1904, en 1914 ou en 1944, une nouvelle variable à prendre en compte dans les opérations aéromaritimes, avec, encore une fois, un potentiel décuplement de la portée effective des armes littorales… Jusqu’à 3 000 kilomètres.

La destruction du Moskva ne signe pas bien entendu la fin des grands bâtiments de surface. D’une conception ancienne, il semble que le croiseur ait cumulé (comme l’ensemble de la marine russe en Mer Noire pendant la phase initiale du conflit) les erreurs et les imprudences : comportement routinier, absence d’appel aux postes de combat une fois les drones ukrainiens repérés, absence de couverture permanente par un avion de guet aérien, absence de bâtiment d’escorte proche, faible niveau d’entrainement dans la lutte contre les incendies, faible compartimentage… Autant de problèmes intemporels qui, s’ils ne diminuent en rien la valeur de l’attaque ukrainienne, doivent inciter à la prudence quant aux enseignements à tirer de cet évènement. Il n’empêche : la zone des 300 kilomètres est à nouveau celle de tous les dangers pour les grands bâtiments hauturiers, la parenthèse de supériorité aéronavale depuis la haute mer ouverte en 1944 se referme. Focalisées sur les menaces asymétriques de type canot terroriste ou pirate depuis une trentaine d’années, les grandes marines occidentales ont un peu perdu de vue la menace que représentent les forces littorales « conventionnelles ». Cette impréparation est d’autant plus critique que les marines occidentales ont, depuis la fin de la Guerre froide, connu un cadencement de déploiement très important, souvent au détriment de leur préparation opérationnelle dans tous les domaines de lutte. Il y a un besoin combiné de développement de nouveaux moyens de défense face aux littoraux, mais aussi et surtout d’entrainement et de doctrine. À ce titre, il faut saluer le récent exercice « Polaris » qui, en France, marque le retour à la préparation de grande ampleur au combat aéromaritime de haute intensité. Beaucoup des mesures d’adaptation seront les mêmes que face aux menaces en haute mer, mais certaines, comme la lutte contre les batteries mobiles dispersées, contre les drones sous-marins dans les petits fonds ou contre les patrouilleurs côtiers dissimulés dans le trafic civil, seront propres aux littoraux.

Le Moskva peu après avoir été frappé par les missiles ukrainiens. Trop de déficiences techniques, opérationnelles et humaines pour pouvoir s’aventurer dans la zone de danger littoral…

Conclusion : risques et opportunités pour la France

Cette évolution de la puissance littorale est à la fois une menace et une opportunité pour la France, qui a la souveraineté sur le deuxième domaine maritime mondial et dont près de 3% de la population vit dans les territoires ultramarins. Elle ne devrait pas ignorer dans le cadre de la remontée en puissance de ses forces armées, le potentiel offert par les missiles antinavires côtiers, couplés à des moyen de détection et de guidage peu couteux de type drone. Quelques batteries de MM-40 Block III et/ou d’une version terrestre du SCALP, associées à des unités de drones, complèteraient les forces de souveraineté de nos littoraux les plus exposés, ou accompagneraient utilement nos forces en opérations extérieures. Le développement de nouvelles mines navales est également important, là encore pour pouvoir empêcher, rapidement et à peu de frais, toute tentative d’invasion de nos territoires ultramarins.

Depuis 1945, les groupes aéronavals ont régulièrement fait l’objet de polémiques pronostiquant leur disparition, liée à l’arme nucléaire, puis au sous-marin nucléaire d’attaque, aux bombardiers à long rayon d’action armés de missiles ou bien encore, aujourd’hui, aux capacités de frappe à longue distance des chasseurs-bombardiers ravitaillés en vol et des missiles sur batterie côtière. Le porte-avions est en, en mer, l’objet des mêmes attaques que le char de combat principal à terre. Des programmes qui, dans un cas comme dans l’autre, s’étalent maintenant sur un demi-siècle entre la conception et le retrait du service actif. Et pourtant, malgré les pronostics de « mort du porte-avions » ou de « mort du char », dans un cas comme dans l’autre les puissances en ascension capacitaire cherchent en priorité à se doter de ces équipements. Car le rétrécissement de la zone d’impunité de la haute mer ne signe pas la fin de la puissance navale, pas plus en 2022 qu’en 1945.

D’une part, les contre-mesures efficaces aux nouvelles menaces sont déjà en devenir. La lutte anti-drones ou la lutte antisatellite seront sans doute de nouveaux domaines critiques des années à venir, tandis que la protection rapprochée, active et passive, des grands bâtiments de surface contre les impacts peut être améliorée sans les déclasser. D’autre part, surtout, les avantages des opérations en haute mer ne vont pas disparaitre. Le grand large demeure l’espace de la liberté de mouvement, de la flexibilité, de la rapidité du déploiement et de la concentration des forces. Même si la détection et le suivi des forces navales en haute mer se sont améliorés, il demeure relativement difficile de frapper très loin depuis la côte un groupe aéronaval très mobile. Les capacités de frappe depuis la mer, à longue distance, pourront également évoluer : artillerie à très longue portée permettant des tirs à un coût plus faible pour traiter des objectifs nombreux et de faible valeur unitaire, mise en œuvre de missiles balistiques conventionnels depuis la mer ou encore essaims de drones pour saturer les défenses littorales. Le porte-avions verra son groupe aéronaval s’hybrider et il est probable que les enjeux imposeront un renforcement de la part des mobiles embarqués — drones, hélicoptères et avions — consacrée à la lutte anti-sous-marine et anti-mines.

Surtout, et c’est peut-être l’argument le plus puissant qui plaide pour le maintien des capacités aéronavales, la haute mer est appelée dans le siècle en cours à devenir importante par elle-même, non plus comme  espace de transit et de refuge pour les forces, mais comme espace géographiquement de plus approprié, utilisé et contesté : du passage des câbles sous-marins (de communication comme de puissance électrique) à l’exploitation des ressources minières et énergétiques en grande profondeur en passant par l’installation de vastes champs éoliens offshore loin des côtes, le grand large va inéluctablement devenir un lieu stratégique approprié, et donc une zone d’affrontement à part entière. Dans ce contexte, les groupes aéronavals demeureront, aux côtés des sous-marins à propulsion nucléaire, les ossatures de la puissance navale. La lutte entre littoraux et grand large est donc loin d’être terminée, tandis que celle pour le grand large ne fait que commencer…


NOTES :

  1. Des portées très inférieures aux fameux « trois miles nautiques » des premières eaux territoriales revendiquées à la même époque, qui n’avaient sans doute rien à voir avec la portée de l’artillerie, mais plutôt avec celle des signaux depuis la terre : l’État revendiquait non pas une zone qu’il pouvait défendre, mais plutôt une zone d’influence maritime sur laquelle, depuis la terre, il pouvait communiquer vers la mer.
  2. La séquence a d’ailleurs été reconstitue d’une façon plutôt convaincante dans le film « The King’s Choice » en 2016 : En perturbant le plan allemand de prise d’Oslo, la destruction du Blücher a sans doute contribué à permettre l’exil du roi et du gouvernement de Norvège, ce qui a produit un effet stratégique majeur, compte tenu de l’importance du pavillon marchand norvégien pendant la Seconde Guerre mondiale.

2022, les Troupes de marine ont 400 ans

2022, les Troupes de marine ont 400 ans


Les Troupes de marine, anciennement Troupes coloniales et « Arme » faisant partie de l’Armée de terre, ont commémoré ces 31 août et 1er septembre 2022, non seulement comme chaque année à Fréjus les combats de Bazeilles, village près de Sedan, mais aussi les 400 ans de leur création par le cardinal de Richelieu.

Ce grand rassemblement de 2022 a regroupé 2000 Marsouins, Bigors et Sapeurs de marine, en activité ou pas et près de 20 drapeaux avec leurs gardes respectives. Il est le symbole exactement des valeurs partagées par les Troupes de marine : fraternité d’arme créée par les liens entre les générations, entre les soldats quel que soit leur grade, partage de la mémoire combattante et bien sûr engagement total au service de la France dans toutes ses opérations militaires, y compris aujourd’hui en Roumanie face à la Russie.

Les combats de Bazeilles, fait héroïque exemplaire

Ces combats ont affirmé le courage et l’héroïsme de la division coloniale (ou division bleue) qui reprit à plusieurs reprises les 31 août et 1er septembre 1870 le village de Bazeilles occupé par les Bavarois après avoir reçu l’ordre initial de ne pas l’occuper, erreur funeste du commandement français (Cf. Mon billet du 7 avril 2021. « Commandement et héroïsme à travers l’histoire militaire : une réflexion pour aujourd’hui ? »).

Le dernier acte se joue dans la maison Bourgerie ou « maison de la dernière cartouche », où une poignée de Marsouins encerclés résiste et tire la dernière cartouche avant de se rendre aux Allemands. Cette bataille aura coûté la vie 2 655 Marsouins dont 100 officiers et 213 sous-officiers. Les soldats bavarois en perdirent plus du double.

Dès le lendemain des affrontements, les soldats bavarois se livrent à d’atroces représailles contre la population de Bazeilles dont une partie avait pris part aux combats aux côtés des Troupes coloniales. Le village est incendié, certains habitants fusillés, brûlés vifs ou arrêtés puis déportés. Des habitants servirent aussi de « boucliers humains » aux soldats bavarois lors des combats. On dénombra ainsi plus d’une quarantaine de victimes civiles dans le village. Cent cinquante autres devaient mourir au cours des six mois suivant du fait des sévices endurés. Cette résistance héroïque valut à Bazeilles d’être décoré de la Légion d’honneur en 1900.

Le retour de l’urne contenant les ossements de nos anciens morts au combat

Ce quatre-centième anniversaire a donc représenté un moment important pour les 17 000 marsouins, bigors et « sapeurs de marine » d’aujourd’hui. La cérémonie dans les arènes de Fréjus est aussi l’intronisation publique de près de deux cents officiers et sous-officiers qui rejoignent « l’Arme ».

 

Le musée des troupes de marine de Fréjus (Cf. Musée des TDM), créé en 1981, a aussi été réouvert après plusieurs années de rénovation. Doté de riches collections, son objectif est de faire connaître l’implication des Troupes de marine dans l’histoire militaire de la France et dans la construction de son empire tout en témoignant de leurs sacrifices.

La crypte du Musée dédiée aux 400 000 soldats des Troupes de Marine morts pour la France a accueilli à nouveau l’urne funéraire qui comporte des ossements ayant appartenu aux marsouins tués à Bazeilles. Après une imposante cérémonie militaire rassemblant tous les drapeaux des régiments TDM, elle avait été déposée une première fois lors de l’inauguration du Musée de Fréjus le 2 octobre 1981.

Cette cérémonie a été renouvelée. Cette fois-ci, l’urne ne fut pas transportée par un VAB mais un blindé de type Griffon baptisé lui aussi « Bazeilles » qui équipe désormais le régiment.

 

Le président des lieutenants du 21e régiment d’infanterie de marine (21ème RIMa), une équipe de marsouins et moi-même avons déposé à nouveau cette urne dans la crypte en présence des hautes autorités militaires.

 

Cette cérémonie a été précédée par une messe ordonnée par Monseigneur Antoine de Romanet, évêque aux armées, et animée par la magnifique chorale aux sonorités martiales et viriles d’une promotion de saint-Cyr, baptisée en juillet du nom de « Colonel Lecocq », méhariste de renom, exécuté par les Japonais en Indochine en 1945 et dont la garnison de Fréjus porte le nom.

Garder la mémoire de nos anciens et l’honorer sont des valeurs essentielles pour la famille coloniale.

Que retirer personnellement de ces commémorations en 2022 ?

Ce fut d’abord un retour à mes premières années dans une unité de combat professionnelle. Le 21e RIMa était un régiment atypique. Interarmes avant l’heure, il était composé de deux compagnies d’infanterie sur VAB, de deux escadrons de blindés légers sur AMX10RC (blindé léger de reconnaissance armée d’un canon de 105 mm, toujours en service 41 ans après) sur lequel je venais d’être formé au 2e régiment de Hussards pour former à mon tour l’escadron où je servais, d’une batterie d’artillerie de 155 mm, d’une section du génie, d’une section de mortiers lourds de 120 mm, d’une section de missiles Milan antichars, d’une section de  canons de 20 mm anti-aériens. Trop bel outil interarmes pour qu’il dure au-delà de quelques années !

Pourquoi aussi un général pour cet événement au Musée ? En réalité, cette cérémonie militaire symbolise le lien des générations, entre un lieutenant d’hier et un lieutenant d’aujourd’hui. En 1980, première mutation après l’école d’application de la cavalerie et des blindés de Saumur, je suis affecté comme lieutenant au 21e RIMa. Le colonel Accary, à l’époque chef de corps du régiment, me désigne pour ramener le 28 août 1981 cette urne funéraire de Bazeilles.

Pour la « petite histoire », le hasard veut que Bazeilles soit à 40 km du village de Chauvancy-le-Château (fief existant depuis le milieu du XIe siècle et donnée par l’Espagne à la France lors du traité des Pyrénées de 1659 écrit à l’époque « Chavancy-le-Chasteau », histoire toujours) pour reprendre l’orthographe d’avant 1914. La partie de ma famille encore lorraine à l’époque avait aussi tout laissé pour ne pas être allemande après la défaite. Le corps colonial prendra aussi position à Chauvancy le 18 août 1914, autre clin d’œil… Les liens historiques et familiaux, ou simplement les coïncidences, sont parfois bien surprenant.

J’ai aussi eu le plaisir de retrouver mes anciens sous-officiers et caporaux-chefs de mon temps de lieutenant. C’est aussi la joie de retrouver ces officiers avec qui j’étais en opération en ex-Yougoslavie en 1992, il y a juste trente ans. Jeunes capitaines, ils sont généraux aujourd’hui.

Musique des TDM, chants entonnés par les différentes compagnies et haka exécuté par nos ultramarins animaient comme à l’accoutumée les parties conviviales de ce rassemblement. Effectivement, la grande famille coloniale était bien là et l’hymne martial des Troupes de marine a bien sûr retenti à de multiples reprises.

Oserai-je dire « et au nom de Dieu, vive la coloniale ! » Eh bien oui.

La culture militaire de l’officier russe : héritages, représentations, exercice du commandement

La culture militaire de l’officier russe : héritages, représentations, exercice du commandement

Étude encadrée par Mesdames Sophie Momzikoff et Marie-Laure Massei-Chamayou, le lieutenant-colonel Georges Housset  et le commandant ® Guillaume Lasconjarias CDEC – Etudes et prospective –

Histoire & stratégie

Le corps des officiers russes est jeune : il a été formé après 1991, date de la chute de l’URSS. En outre, son environnement politique et social a considérablement évolué depuis la fin de l’Empire rouge, l’amenant à repenser sa place dans la société. Mais sa culture militaire est-elle pour autant entièrement contemporaine ? Dans quelle mesure est-elle toujours marquée par les traditions passées ?

Introduction.

Si les officiers soviétiques ont été érigés en héros, ayant permis par leur réflexion militaire et leur commandement de combattre l’Allemagne nazie, la chute de l’URSS a renversé le prestige de l’armée. Tandis que les crises sociale et économique battaient leur plein, diminuant les dépenses consacrées à la défense, le personnel militaire vivait dans des conditions dramatiques. En 1997, la chercheuse Elisabeth Sieca-Kozlowski témoigne : « L’armée russe est une armée mal nourrie, mal logée, désorientée, clochardisée, laissée à l’abandon, une armée dont l’objectif premier n’est plus de maintenir sa capacité de combat mais de subsister, par tous les moyens. Ses officiers, occupés à se nourrir et à nourrir leurs troupes, ne sont plus capables d’assurer les missions traditionnelles qui leur incombent. Formation et entraînement ont pratiquement cessé. La conscription est en débâcle et les écoles militaires sont désertées[1] ». L’officier russe est ainsi devenu un enjeu social, économique et identitaire. Face à l’éclatement de l’URSS et à l’effondrement des institutions politiques, l’officier russe a perdu ses repères, ses valeurs, ses convictions et ses normes : tout ce qui formait sa culture militaire.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 1999, le gouvernement tend à réhabiliter le prestige de son armée. Comme à l’époque soviétique, le corps des officiers redevient l’ossature de l’armée russe. Le corps des sous-officiers est en effet quasiment inexistant : ainsi, sur le champ de bataille, les unités (bataillons, compagnies, pelotons, escadrons, etc.) ont tendance à être plus petites afin de faciliter le commandement et le contrôle des officiers. Leur rôle est, en outre, de nouveau capital dans la formation du personnel militaire : ils dirigent la formation et l’entraînement militaire du personnel en temps de paix. La hausse des dépenses consacrées à l’armée et la volonté politique d’en faire une armée puissante et de premier plan ne sont néanmoins pas suffisantes pour la cohésion d’un corps. Nous pouvons en effet nous interroger sur ce qui forme l’identité de l’officier russe : existe-il une culture commune des officiers russes ?

La culture militaire s’acquiert par l’enseignement officiel et officieux de modes de comportement et de valeurs. Cette culture est commune, dans la mesure où tous les militaires agissent selon des modes et des règles de comportement communément connus. De plus, elle est fondée sur des symboles qui représentent des groupes et font partie intégrante des rites et des cérémonies[2].

Cette définition d’un sociologue occidental, n’illustre pas, néanmoins, l’amplitude de la définition de la culture militaire en russe[3]. D’une part, la « culture militaire » peut se dire en russe voennaya cultura (Военная культура) et/ou voinskaya cultura (Воинская культура). La différence réside dans les nuances sémantiques des concepts de « voennij » (военный) et de « voin » (воин) : « militaire » et « guerrier ». Le terme « voennij » est lié au service militaire et au personnel militaire. Le terme « voin », quant à lui, désigne une personne qui sert dans l’armée et qui se bat contre l’ennemi.[4]. Ainsi, le concept de « voin » – guerrier – est plus large que le concept de « voennij » – militaire -, bien que moins utilisé. Le concept de « guerrier » est souvent employé lors des discours sur le patriotisme ou sur le fondement spirituel de la culture militaire, puisque faisant référence aux normes, règles de conduite, valeurs qui caractérisent toute personne prenant part aux hostilités. La voennaya cultura est délibérément introduite dans la conscience du personnel militaire ou des militaires professionnels.

D’autre part, il existe également d’autres concepts relatifs à la culture militaire : la culture de l’armée (armejskaya cultura – армейская культура) et la culture militaire de la société (voennaya cultura obschestva – военная культура общества). La culture de l’armée reflète les nombreux phénomènes de la voennaya cultura informelle : elle comprend les proverbes, les dessins, les chants, les toasts, etc. Mais elle comprend également les éléments du formel, régis par les règlements militaires. La culture militaire de la société inclut, quant à elle, les éléments de conscience publique et de culture spirituelle, du pays ou d’une région, associés aux institutions et processus politico-militaires. Elle représente les principes directeurs de la conduite militaire, les normes et les idéaux qui assurent l’unité et l’interaction des institutions et des organisations[5].

L’avantage particulier de la culture militaire russe est qu’elle permet de répondre simultanément à deux enjeux : l’éducation du citoyen et celle du guerrier. Par citoyen, le sociologue russe Vladimir Grebenkov entend une personne qui connaît les lois de sa patrie et est prête à les défendre, une personne qui assume une responsabilité civile personnelle face au destin de la Russie. Par guerrier, il considère une personne qui possède certaines qualités morales (patriotisme, sacrifice de soi, attitude humaine à l’égard de l’ennemi vaincu et de la population civile étrangère), capable d’obéir et maniant en toute confiance l’arme confiée[6].

Notre étude s’attardera sur la culture du guerrier, celui qui prend part aux hostilités, et particulièrement sur la culture militaire de l’officier russe. Néanmoins, nous verrons que la frontière entre monde civil et monde militaire est poreuse et qu’à bien des égards, l’un influence l’autre. Nous nous interrogerons ainsi sur ce qui affecte la culture militaire de l’officier russe et analyserons en quoi les actions des forces terrestres sont autant un prolongement de la vision russe du monde, qu’un tournant dans la formation et la culture opérationnelle de l’officier russe. Notre étude étant faite dans le cadre d’un partenariat avec le centre de doctrine et d’enseignement du commandement, elle s’attardera principalement sur la culture les officiers des forces terrestres.

 

Lire et télécharger l’étude : Etude 20220907-np-cdec-pep-culture-militaire-officier-russe

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[1] Elisabeth Sieca-Kozlowski, « L’armée russe : stratégies de survie et modalités d’action individuelle et collective en situation de “chaos” », Cultures & Conflits, hiver 1996-printemps 1997, mis en ligne le 27 mars 2007, consulté le 20 juillet 2019. Disponible en ligne sur : http://journals.openedition.org/conflits/2170

[2] Donna Winslow, « Military organisation and culture from three perspectives », in Social Sciences and the Military, An interdisciplinary overview, Giuseppe Caforio, Cass Military Studies, Rutledge, 2007, p67.

[3] Valery V. Dautov, A. V. Korotenko, « La culture militaire dans les processus éducatifs », Institutions éducatives militaires de la Russie : Tradition et modernité, 2014.

[4] Sergei Ivanovitch Ozhegov, Dictionnaire explicatif de la langue russe/ Tolkovyj slovar’ rousskovo iazyka, 1996.

[5] Vladimir N. Grebenkov, « Potentiel méthodologique du concept de « culture militaire de la société » dans les études historiques et politiques » / « Mietodologuitcheskij potentsial kontsepta “voennaya kul’tura obtchietva” v istoritcheskikh i polititchskikh isledovaniiakh », Bulletin de l’Université d’Etat russe Kant, n° 12, pp83-89, 2009 URL : http://journals.kantiana.ru/upload/iblock/1a1/xevctpmewoyptkcknflh_83-89.pdf

[6] Vladimir N. Grebenkov, Valeurs et orientations de la langue dans la culture militaire de la société / Tsennosti i tsennostnye orientatii iazyka v voennoj kul’ture obchiestva, Février 2017. URL : https://cyberleninka.ru/article/n/tsennosti-i-tsennostnye-orientatsii-yazyka-v-voennoy-kulture-obschestva

La Marine nationale veut faire de la bataille de la baie de Chesapeake un amer de son identité

La Marine nationale veut faire de la bataille de la baie de Chesapeake un amer de son identité

http://www.opex360.com/2022/09/06/la-marine-nationale-veut-faire-de-la-bataille-de-la-baie-de-chesapeake-un-amer-de-son-identite/


 

Camerone pour les légionnaires, Bazeille pour les marsouins et les bigors, ou encore Sidi-Brahim pour les Chasseurs… Chaque année, ces batailles, quelle que soit leur issue [victoire ou défaite] sont commémorées au sein de la Légion étrangère, des Troupes de Marine [qui viennent de fêter leur 400e anniversaire] et certaines unités d’infanterie car elles illustrent les qualités et les vertus [courage, esprit de sacrifice, la combativité, etc] qui fondent leur identité tout en étant une source d’inspiration pour le présent et l’avenir.

C’est donc pour de telles raisons que la Marine nationale a décidé de célébrer, chaque année, une bataille décisive et emblématique de sa longue histoire, en l’occurrence celle de la baie de Chesapeake, qui, conduite le 5 septembre 1781, par le comte de Grasse, alors lieutenant général des armées navales, se solda par une victoire éclatante contre la Royal Navy.

« Bataille de référence, succès tactique ayant conduit à une victoire stratégique, Chesapeake rappelle le rôle décisif du combat naval dans un conflit d’ampleur. Elle incarne une Marine victorieuse, grâce à la préparation de ses équipages, à leur combativité et aux qualités tactiques et de commandement de ses officiers », explique la Marine nationale, via un communiqué.

Pour rappel, la bataille de la baie de la Chesapeake fut décisive pour la suite de la guerre d’Indépendance américaine. Alors qu’un débarquement de troupes et de canons était en cours en vue de préparer une offensive des insurgés en direction de Yorktown, l’amiral de Grasse engagea le combat contre la flotte britannique de l’amiral Thomas Graves, avec des navires aux équipages réduits.

 

Bien que plus homogène et imposante [avec vingt navires de ligne et sept frégates], l’escadre de la Royal Navy dut battre en retraite, avec six vaisseaux gravement endommagés et des pertes s’élevant à 300 tués, avec presque autant de blessés.

Pour la Marine nationale, commémorer cette bataille permet de rappeler « l’actualité des facteurs ayant permis la victoire : événement tactique ayant induit une bascule stratégique, innovation tactique, importance de l’entraînement, prise de décision rapide dans l’incertitude, courage physique, conditions dégradées, etc ». Et, conformément au souhait de l’amiral Pierre Vandier, son chef d’état-major, elle fera donc l’objet, tous les ans, de « cérémonies » et d’ »activités collectives » au sein de l’ensemble des unités de la Marine.

« Cette première commémoration et celles qui suivront doivent être une source d’inspiration forte pour chaque marin », fait valoir l’amiral Vandier.

Cela étant, la bataille de la baie de Cheasapeake a d’autres dimensions symboliques. Tout d’abord, elle illustre les liens historiques et opérationnels de la Marine nationale avec l’US Navy qui, malgré les aléas politiques et diplomatiques, ne cessent de se renforcer.

Et puis, surtout, elle renvoie à une époque où la marine française rayonnait sur tous les océans du monde, Louis XVI, et avant lui, Louis XV, n’ayant pas oublié l’enseignement de Richelieu [« Les larmes de nos souverains ont souvent le goût salé de la mer qu’ils ont ignorée », ndlr]. En témoignent les noms de ses amiraux, dont les noms ont traversé le temps : La Pérouse, Suffren, Latouche-Tréville, Bougainville, La Motte-Picquet, d’Entrecasteaux ou encore, et bien évidemment, de Grasse.

LRM et LRU : le passage de la saturation à la précision

LRM et LRU : le passage de la saturation à la précision

par le Chef de bataillon (TA) Alban Coevoet – Revue militaire général n°58 –

Histoire & stratégie
Saut de ligne
Saut de ligne

Prenant le virage de la précision face au type d’ennemi considéré comme le plus probable à la fin des années 2000, le passage du lance-roquettes multiples (LRM) au lance-roquette unitaire (LRU) a su intégrer l’évolution de la conflictualité et les nouveaux impératifs associés. La perspective d’un retour à la haute intensité face à un ennemi « à parité » interroge pourtant sur la nécessité de retrouver une capacité de saturation du champ de bataille. Pour compenser la perte de volume, des solutions technologiques existent, allant de la munition « thermobarique » à la munition « rodeuse », capables de recréer un effet de masse. Par l’utilisation de ces moyens innovants, l’artillerie s’inscrit dans une approche plus large combinant effets matériels (destruction, neutralisation) et immatériels (dissuasion, sidération, déception).

La roquette unitaire : contrainte politique et impératif stratégique.

En décembre 2008, la France signait la convention d’Oslo visant à interdire « l’utilisation, la production, le stockage et le transfert de toutes les armes à sous-munitions définies comme telles ». Selon un rapport d’information du Sénat de la même année, la ratification de cette convention devait logiquement entraîner le retrait du système d’arme LRM, ce dernier « ne [paraissant] pas répondre aux hypothèses d’engagement les plus courantes ». Conçu pour disperser à distance d’importantes quantités de grenades sur une force ennemie menant une offensive de grande envergure, ce système fut déclaré non opérationnel à partir du retrait de la roquette M26 décidé par la France en 2008. Selon le même rapport, la fiabilité des sous-munitions incorporées dans les roquettes était jugée notoirement insuffisante. N’explosant pas toutes, il était avéré que ces munitions généralement utilisées pour « saturer » une zone définie occasionnaient de nombreuses victimes post-conflit.

Pour beaucoup, le LRM restait un équipement correspondant typiquement aux scénarios d’emploi de la guerre froide, à savoir l’action face à une attaque massive d’éléments blindés. Dès le mois de mai 2008 lors de la conférence de Dublin, les autorités françaises avaient en réalité déjà annoncé le retrait de ce système d’armes. C’est donc très logiquement que la LPM 2009-2014 confirma le remplacement des roquettes à sous-munitions par des roquettes de précision à charge unitaire. Aux 57 lanceurs LRM devaient succéder ainsi 26 lanceurs à charge unitaire (LRU). Car à l’inverse du LRM, le LRU est destiné à neutraliser des objectifs ponctuels avec des effets collatéraux réduits au maximum. Finalement, c’est un marché de modification de 13 LRM français en LRU qui a été passé en 2011 avec la société Krauss Maffei Wegmann (KMW).

Dans un contexte stratégique marqué par la contre-insurrection (Irak, Afghanistan, BSS), l’impératif de précision semble prévaloir sur tout autre aptitude du tir indirect. Dans des engagements expéditionnaires où nos intérêts vitaux ne sont pas directement menacés, l’un des principaux enjeux politiques pour les démocraties occidentales consiste en effet à convaincre l’opinion du bien-fondé de leur intervention. Coûteuse pour le contribuable, payée au prix du sang, plus que jamais la guerre pour être comprise et acceptée se doit d’être juste et circonscrite au maximum. Dans les années 90, cette pression populaire et médiatique exercée sur les décideurs politiques est à l’origine du mythe de la « guerre propre », de la guerre « zéro mort », laquelle reposerait exclusivement sur des frappes dites « chirurgicales » visant à supprimer tout risque de dommages collatéraux. L’expérience acquise au cours de la réalité des différents engagements que la France a connus depuis, nous permet de très largement relativiser ce concept.

Par ailleurs, la prégnance d’affrontements asymétriques ces dernières années tend à désigner les populations comme centre de gravité de l’adversaire. Elles constituent toujours le refuge à partir duquel les groupes armés tirent leur soutien moral et financier. Dès lors qu’il s’agit de « gagner les cœurs et les esprits », on ne peut raisonnablement obtenir de gain stratégique à travers l’utilisation d’armements qui provoquent des pertes « collatérales » au sein de la population.

Conservatoire Historique de l’Aéronautique Navale à Nîmes (C.H.A.N.)

Conservatoire Historique de l’Aéronautique Navale à Nîmes (C.H.A.N.)

                                                    

 

Par le Lieutenant de Vaisseau (H) Yannick RUELLAN – publié le 11 avril 2022,

En 1961, était créée sur le plateau de Garons entre Nîmes et Saint-Gilles une base Aéronautique navale pour accueillir les formations de retour d’Algérie. Pendant 50 ans cette base opérationnelle a fonctionné jusqu’au 1er juillet 2011. Après sa fermeture, l’Armée de Terre y a installé une Base de Défense et le 503ème Régiment du Train et l’ex-BAN est devenue le Quartier El Parras. Pendant ces 50 années d’existence, beaucoup de personnels se sont établis localement, à Nîmes et dans les villages environnants, à l’issue d’un contrat avec la Marine ou pour prendre leur retraite. Une amicale des Anciens de l’Aéronautique Navale les a regroupés, comptant jusqu’à 350 membres. Un certain nombre d’entre eux, soucieux de la survie du patrimoine aéronautique a mis sur pied le « Conservatoire Historique de l’Aéronautique Navale à Nîmes » en octobre 2010.

Cette association loi 1901 a pour objet :

  • D’assurer, dans le cadre de la conservation et de la mise en valeur du patrimoine historique militaire, l’entretien des aéronefs mis à sa disposition par la Marine sur décision du Ministre des Armées, et de leurs zones d’exposition afin qu’ils restent en bon état de conservation et de présentation.
  • De concourir au rayonnement de l’Aéronautique Navale, de la Marine et des Armées par une présentation de ces aéronefs à un public aussi large que possible.

Deux avions mythiques de l’Aéronautique Navale les Breguet 1050 Alizé N°48 et 1150 Atlantic N°31 ont été sauvegardés en leur évitant le parc à ferraille. Ces 2 aéronefs sont exposés à l’intérieur de l’enceinte militaire, pour l’Alizé face à la stèle à la mémoire des équipages disparus devant la chapelle et pour l’Atlantic le long de la route départementale 42 bien visible des touristes y circulant.

                        

 

Il a fallu convaincre les autorités militaires du bien-fondé de ce conservatoire et dépenser beaucoup d’énergie avant d’obtenir enfin l’autorisation ministérielle.

Au cours des 11 dernières années il a fallu à une vingtaine de membres bénévoles particulièrement enthousiastes et motivés de la Section Patrimoine Aéronautique beaucoup de travail pour mettre en place ces avions, rapatrier et rechercher les pièces et équipements manquants, réparer les affres du temps, peindre les cellules. Un travail qui n’est jamais terminé car il manque toujours quelques précieuses pièces intérieures et c’est ainsi qu’en ce début avril, une équipe est partie à la base de Lann-Bihoué pour compléter les manques.

Mais les avions grâce à ce travail régulier ont fière allure et ont été présentés aux autorités Marine de passage. Des visites sont régulièrement organisées par les bénévoles de l’association au profit des stagiaires de la Préparation Militaire Marine, des élèves du Brevet d’Initiation Aéronautique, des militaires de l’Armée de Terre, d’écoles ou d’associations… Ces visites sont possibles uniquement par l’intermédiaire du CHAN.

Dernières précisions concernant ces aéronefs :

Le Breguet Br 1150 Atlantic est un avion bi-turbopropulseur de patrouille maritime qui a commencé à voler en 1961 pour être livré à la Marine fin 1965. Cinq pays (France, Allemagne, Italie, Pays-Bas et Pakistan) ont utilisé les 87 exemplaires de série. Il a été remplacé par l’Atlantique qui arme les Flottilles basées sur la BAN Lann-Bihoué à Lorient.

Le Breguet Br 1050 Alizé est un avion de surveillance maritime et de détection de sous-marins, embarqué sur porte-avions qui a volé de 1956 à 2000. Un de ces aéronefs, le N°59 est maintenu en état de vol et présenté lors de meetings aériens par une association « Alizé Marine » basée à Nîmes Garons.

                                   

Par ailleurs le CHAN est membre fondateur de la fédération « Les Marins du ciel » qui regroupe les amicales d’anciens marins de l’aéronautique navale ainsi que les marins du ciel d’active.

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Colonel Paul PAILLOLE : Regard sur le renseignement français

Colonel Paul PAILLOLE : Regard sur le renseignement français


 

Sorti de St Cyr en 1927, affecté en 1935 au service de renseignement et de contre-espionnage militaire, le colonel Paul Paillole a dirigé l’activité du service clandestin de contre-espionnage français pendant la première phase de l’occupation, de 1940 à 1942.

Après l’invasion de la zone libre, il s’évade via l’Espagne, Gibraltar et Londres, pour rejoindre l’Afrique du Nord où il prend, en 1943, la direction de la Sécurité Militaire à Alger. A la tête de cet organisme, il maintient les liaisons avec les réseaux implantés en France occupée, renseigne les services anglo-américains, contribue à induire les Allemands en erreur sur les intentions des Alliés et prépare la remise en ordre de la métropole au moment de la Libération. Il sera le seul officier français à participer aux réunions préparatoires du Débarquement en Normandie.

En novembre 1944, ne pouvant accepter la réorganisation du contre-espionnage et le démantèlement de son service, alors que la guerre n’est pas terminée, il préfère démissionner.

La paix revenue, il occupera d’importantes fonctions au sein d’une grande société, et sera également maire de la commune de La-Queue-les-Yvelines pendant de nombreuses années.

En 1953, il fonde, avec d’autres ex-membres des services français pendant la guerre, l’Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (ASSDN) dont il sera le Président pendant près de 50 ans.

Le colonel Paillole est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le renseignement français de la Seconde Guerre mondiale[1].

Il est décédé le 15 octobre 2002.

Propos recueillis en 1999 par Eric Denécé[2]

* * *

Mon colonel, il ressort clairement aujourd’hui que le gouvernement et le haut commandement français étaient, dès le milieu des années 1930, parfaitement informés par vos services des intentions de Hitler. Avec du recul, quel regard portez-vous sur leur attitude afin d’éviter le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale ?

Il est vrai que l’inertie du pouvoir avant 1939 était très marquée, que cela soit le gouvernement (Daladier, Sarrault) ou le haut commandement (Gamelin). L’un et l’autre se sont d’ailleurs, après la guerre, renvoyé les responsabilités du désastre que nous avons vécu. Daladier se plaignait que le commandement soit resté inerte, tandis que Weygand affirmait que le gouvernement n’avait pas écouté l’état-major. Mais pourquoi le commandement n’a-t-il pas démissionné s’il considérait que les renseignements qu’il transmettait au gouvernement n’étaient pas pris en compte ? D’autant qu’après la guerre, Daladier et Weygand ont reconnu l’un et l’autre qu’ils avaient été bien informés et que nos services avaient entièrement joué leur rôle.

Beaucoup d’historiens considèrent aujourd’hui que, jusqu’en mars 1936, la France aurait pu tenter quelque chose contre Hitler avec de fortes chances de succès. En réalité, il était déjà trop tard. La décision d’une intervention militaire française en Rhénanie était très difficile à prendre, car elle risquait de provoquer le déclenchement du conflit sans pour autant déloger la Wehrmacht de la rive gauche du Rhin. Or, le gouvernement de 1936 sentait que le pays ne voulait pas la guerre et refuserait la mobilisation. De plus, la Wehrmacht était déjà puissante à cette date. Dès 1934/35, l’essentiel de l’implantation militaire allemande en Rhénanie était préparé. Le consul de France à Cologne — un de nos honorables correspondants de l’époque — en témoignait régulièrement dans ses messages. En mars 1936, Hitler avait de quoi faire face à une intervention française dans la Ruhr et en Rhénanie. L’armée française n’était pas prête pour la guerre et nos alliés britanniques l’étaient encore moins. Les Anglais étaient très opposés à un affrontement et leur position a confirmé la France à ne pas s’engager. Par leur attitude, ils ont de lourdes responsabilités sur la suite des événements. Je ne crois pas qu’Hitler aurait fait marche arrière en cas d’une intervention française symbolique et isolée.

Avec le temps, mon opinion a évolué et mon jugement est aujourd’hui moins critique qu’auparavant. Bien qu’il ait été informé par nos services, le gouvernement de l’époque n’avait pas les moyens d’agir rapidement avec une force militaire suffisante. La résistance aux actes de force des nazis apparaissait – dans le contexte de l’époque – comme une mission impossible.

Pourtant, on continue de faire du syndrome de Munich un slogan facile, aujourd’hui repris par nos dirigeants pour justifier une intervention au Kosovo. Nous mêmes, au service de renseignement (SR) de l’époque, n’étions nullement convaincus qu’il faille alors entrer en guerre, notamment parce que, comparée à son adversaire allemande, l’armée française n’était pas au point. Les politiques ont pris l’habitude, depuis 1918, de signer des traités à travers lesquels chacun s’engage, sans avoir les moyens de faire respecter les engagements. C’était notre cas, en 1939, vis-à-vis de la Tchécoslovaquie et de la Pologne.

Si l’histoire politique et militaire de la Seconde Guerre mondiale est aujourd’hui bien connue, vous militez, mon colonel, pour une véritable reconnaissance du rôle des services français. Pouvez-vous évoquer la contribution de nos compatriotes au renseignement allié pendant le conflit ?

J’ai appartenu à des organismes qui n’ont pas l’habitude de faire parler d’eux, tout en faisant correctement leur travail. Je commence à en avoir assez de voir certains s’attribuer tous les mérites et les historiens anglo-saxons tirer la couverture à eux. Le rôle des services secrets français pendant le conflit demeure largement méconnu ou sous-évalué. C’est la conséquence d’une éthique rigoureuse et de traditions fondamentales qui les contraignent au devoir de réserve, sinon au silence absolu.

Trop peu de gens savent qu’entre 1940 et 1945, une somme considérable d’informations a été délivrée aux Alliés par nos services. Ils s’en sont largement servi pour préparer leurs opérations, dont le débarquement, comme pour induire les Allemands en erreur. Or certains Français, à Londres à cette époque, nient l’existence de liens étroits entre les services spéciaux français et l’Intelligence service (MI 6). Il est vrai que ces liens étaient rigoureusement secrets.

Depuis la fin de la guerre des lettres personnelles du général Stewart Menzies, alors patron du MI 6 et du colonel Cawghill, mon homologue de l’époque, rendent un vibrant hommage à nos actions et à la collaboration que nous avions établie pendant toute cette période. Les Britanniques y reconnaissent pleinement notre efficacité, leurs dettes à l’égard des services français et l’excellent résultat de notre collaboration avant et pendant le second conflit mondial.

Il existe par ailleurs une seconde idée contre laquelle je m’insurge. Certains auteurs continuent de faire le procès des services de renseignement et de contre-espionnage militaires de 1939. Nous sommes en effet accusés d’avoir intrigué pour assurer toutes les missions de renseignement et de sécurité. Si une telle situation s’est effectivement produite, c’est que les informations dont nous disposions via nos réseaux nous faisaient percevoir l’imminence de la catastrophe ; or personne ne réagissait. Il nous a fallu prendre les choses en main avec d’autant plus de facilité que le pouvoir ne donnait au renseignement et au contre-espionnage qu’une importance secondaire.

Est-ce la raison qui est à l’origine de la création de l’Association des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (ASSDN) ?

L’AASSDN est née du désir de rétablir la vérité, mais aussi de continuer à honorer la mémoire de ceux des nôtres qui sont morts pour la France. Il convenait de faire reconnaître ce pourquoi ils ont donné leur vie. L’AASSDN se fait un devoir impérieux de promouvoir la culture du renseignement en France. Dans cet esprit, nous avons signé en 1997 un partenariat avec les écoles de St Cyr-Coëtquidan et créé un prix d’histoire du renseignement militaire. Les premiers lauréats ont été récompensés en début d’année. Je veux témoigner de la qualité des travaux de ces jeunes sous-lieutenants sur la riche histoire de nos services spéciaux dans le second conflit mondial, mais aussi sur les tribulations de ces services depuis l’affaire Dreyfus. 

Aujourd’hui, lorsqu’un chercheur se penche sur l’histoire des services de renseignement français, de quelles sources peut-il disposer ?

À l’heure actuelle, outre les archives personnelles de certains acteurs, les seules archives disponibles sur l’action des services français pendant la Seconde Guerre mondiale sont celle du Bureau central de renseignement et d’action (BCRA) de Londres. Daniel Cordier fut chargé par Dewawrin, en 1946, de mettre de l’ordre dans les archives du BCRA et les a déposées aux archives nationales en 1947 ou en 1948. Il eut été légitime, me semble-t-il, qu’elles fussent déposées au service historique des armées au fort de Vincennes. Ces archives ont été largement consultées à l’occasion de l’affaire Jean Moulin. Elles sont malheureusement aujourd’hui dans un grand désordre ; à tel point qu’un journal a récemment publié une note datant de 1943, provenant du poste TR 120 de Tunis, relative aux activités allemandes vues depuis la Tunisie. Or ce poste ne dépendait en aucune façon du BCRA.

Les archives du BCRA ne donnent qu’une vision partielle de l’action d’ensemble des services français pendant la guerre. Les autres archives, celles de la Direction générale des services spéciaux (DGSS) de Jacques Soustelle – qui comportaient celles de la Direction de la Sécurité Militaire (DSM) à Alger de 1939 à 1945 et des SR traditionnels — demeurent aujourd’hui introuvables, ce qui est scandaleux et représente une grave lacune de la mémoire nationale.

Comment expliquez-vous que l’administration du ministère de la Défense ait perdu la trace de ces archives ?

Je l’ignore mais n’ai de cesse de les rechercher. D’autant que c’est moi qui, en avril 1944, avait été chargé par le Général de Gaulle du regroupement de toutes les archives des services de sécurité français : Londres et Alger, réseaux TR et Kléber, autres services et réseaux… Fin août 1944, j’ai fait rapatrier en France libérée la totalité des archives de la DSM. Il y avait plusieurs tonnes de documents dont 20 000 à 30 000 fiches. Les archives particulières de mon réseau SSMF/TR suivirent la même voie.

Or ces archives demeurent aujourd’hui introuvables, alors même qu’elles représentent un fond essentiel pour la connaissance de l’histoire du renseignement et de la sécurité pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est là quelque chose de regrettable. Ceux qui les détiennent se doivent les déposer au service historique des armées. J’ai alerté les autorités à cet égard. Seul le Secrétariat général de la Défense nationale (SGDN) a répondu, par l’intermédiaire du général de Costedoat, en soulignant les difficultés d’une opération d’envergure pour mettre de l’ordre dans les archives dépendant de la Défense. Il reste que la question est posée.

Mon colonel, quel est votre jugement quant à la qualité des services de renseignement français aujourd’hui ?

L’évolution de la DGSE et son adaptation au nouveau contexte international parait bonne. Les problèmes militaires n’ont plus la priorité qui fut longtemps la leur et le service travaille de plus en plus sur l’économie, la politique, le terrorisme, etc. Je remarque par ailleurs que la recherche secrète du renseignement est bien faite. Il ne faut donc pas critiquer les services sur ce point. Leurs résultats sont globalement satisfaisants à ma connaissance.

Il existe certes des rivalités et des redondances entre les différents services spéciaux dont notre pays dispose et la coordination en est toujours difficile. Le général Rondot peut en témoigner. Mais le véritable problème se situe à mes yeux au niveau de l’utilisation qui est faite de ces renseignements par le pouvoir politique. D’une certaine façon, nous retrouvons la situation observée en 1939.

Que pensez-vous du principe de la mise en place d’une commission de contrôle parlementaire du renseignement ?

J’ai eu récemment l’occasion de m’en entretenir avec un parlementaire proche de Paul Quilès. Il estime indispensable de mettre en place une commission parlementaire de contrôle de l’exploitation du renseignement. Je partage ce point de vue, mais il me semble que l’activité devrait s’y concentrer, avec discrétion et prudence, sur deux points : le contrôle de la réalité et de la qualité de l’effort de renseignement, c’est à dire vérifier le bon usage des fonds publics ; et surtout, le contrôle de l’utilisation du renseignement qui est faite par les autorités gouvernementales. Il me parait nécessaire qu’une commission issue de la représentation nationale veille à ce que nos dirigeants prennent des mesures adéquates face à des événements dont les services ont décelé l’occurrence.

L’exploitation du renseignement par les responsables politiques : là est le nœud gordien du problème. Il faut que l’utilisation des informations secrètes échappe à la seule responsabilité des patrons des services spéciaux. En effet, lorsque le gouvernement est informé, que fait-il ? Que faire lorsque le Directeur général de la sécurité extérieure n’arrive pas à convaincre le gouvernement de réagir devant la certitude de l’imminence d’une crise ? Il n’a guère d’autre solution que de peser de toute sa détermination (mais là se pose le problème du poids du DG dans la hiérarchie gouvernementale) ou de démissionner. Il est à mes yeux essentiel que la représentation nationale soit informée de ces situations et puisse éventuellement réagir en toute connaissance de cause.

Ma conviction est donc qu’en matière d’exploitation du renseignement on ne peut échapper à un contrôle parlementaire, à l’image de ce qui s’est fait pour le Secret Défense. En revanche, il ne me parait pas opportun que les parlementaires se mêlent du fonctionnement intérieur des services spéciaux. Certes, l’orientation de la recherche devrait être davantage guidée, mais les SR doivent rester maîtres de leurs méthodes de travail et assumer à cet égard leurs responsabilités.

Pensez-vous qu’une telle commission aurait pu éviter les événements de 1939 ?

Si l’on imagine qu’un tel système ait existé en mars 1936, je suis à peu près sûr que les choses n’auraient pas été différentes. Compte tenu du climat politique de l’époque, le parlement n’aurait probablement pas voté l’intervention en Rhénanie devant les risques de conflit. L’utilisation du renseignement doit être entièrement tributaire de la volonté politique. Les élus ne sont que le reflet de l’électorat ; si la nation baisse les bras, il n’y a rien à faire que de le constater par le vote de ses représentants. Par contre, si l’on prend l’exemple de l’affaire Greenpeace, il est probable que les députés consultés auraient exigé des mesures différentes de celles qui ont été prises et peut-être ainsi évité les dérapages.

Le nouveau contexte international entraîne, on l’observe chaque jour, une évolution des conditions dans lesquelles s’exercent les métiers du renseignement. Mon colonel, pensez-vous qu’il faille en revenir à une unification des différents services s’occupant de contre-espionnage ?

Ne parler que de contre-espionnage (CE) est insuffisant. Ce qui doit être assuré, c’est la sécurité au sens large, face à toutes les menaces extérieures qui pèsent sur notre pays.

En matière de contre-espionnage stricto sensu ce qui est essentiel, c’est de pénétrer l’adversaire, car les sources du danger sont toujours à l’extérieur du pays. Au sein du service, le rôle du CE n’est pas de surveiller le travail du SR. Il revient aux officiers traitants de vérifier qu’ils ne se font pas intoxiquer par leurs sources, parmi lesquelles pourraient se trouver des agents doubles. Si l’on considère qu’ils n’en sont pas capables, où va-t-on ! Le CE doit se borner à tenter d’éclaircir les situations anormales que signalent les responsables du SR.

Au cours des années 1937/38, avec notre patron le général Schlesser, nous nous étions attachés à une définition plus « scientifique » du rôle et de l’organisation des services de sécurité. En juin 1940 tout a été laminé et il a fallu rebâtir. J’ai alors appliqué l’organisation issue de nos réflexions. En juillet 40, lorsque j’ai créé les réseaux clandestins, je n’ai pas voulu que la recherche (SR) et le CE soit regroupés dans une même équipe. Le réseau des « travaux ruraux » (TR), couverture de départ du service de sécurité, était donc indépendant de celui du SR (réseau Kléber). Les TR ne surveillaient pas Kléber mais pénétraient l’Abwehr pour s’opposer à ses visées, notamment en Afrique du Nord.

L’Intelligence service avait la même conception de la répartition des rôles mais travaillait différemment. Le MI 6 avait en son sein son propre service de recherche et de sécurité, dirigé par le colonel Cawghill, mon homologue. En revanche, c’est le MI 5 qui avait la responsabilité du traitement des agents de pénétration allemands. 

Le fait que le contrôle des agents de pénétration ait été confié au MI 5, au lieu de l’être au MI 6, correspondait-il selon vous aux mesures à prendre dans une situation d’exception ?

Vous soulevez là un aspect essentiel. Les problèmes sont totalement différents selon que le pays se trouve en situation de paix, de crise ou de guerre. D’où l’importance de préparer dès le temps de paix un dispositif adapté à un conflit, sinon, il est toujours trop tard.

Etant l’auteur du décret interministériel de 1939, qui précise les attributions respectives des ministères de la Défense et de l’Intérieur, je peux dire qu’avant l’entrée en guerre, rien n’avait été envisagé pour préparer une telle situation. D’où les conflits d’autorité qui apparurent entre les armées et le ministère de l’Intérieur. Il est important de rappeler que nous nous trouvions alors sous le coup de la loi de 1849 sur l’état de siège. Celle-ci confère, en situation de guerre, la responsabilité des services de police aux armées sur le territoire national. Mais l’autorité militaire n’ayant pas l’habitude d’exercer ce type de responsabilité, nous n’avons pas su faire respecter cette loi. Ainsi, pendant la « drôle de guerre », nous voulions que les consulats italiens dans la zone des armées soient fermés car ils étaient de véritables nids d’espions au service de l’Abwehr. Le ministère des Affaires étrangères s’y est opposé et le ministère de l’Intérieur a refusé de nous suivre. Nous n’avons rien pu faire. Je me permets de faire remarquer que cette loi de 1849 n’a jamais été abrogée. Elle reviendrait donc en vigueur si la France connaissait de nouveau une situation similaire à celle de 1940. J’espère que l’on en a conscience en haut lieu !

Pour revenir à votre question, mon sentiment est qu’il faut, dans les situations d’exception un organisme de sécurité unique. J’ai eu la chance de mettre en œuvre un tel organisme centralisé à partir de 1942, à Alger. D’Astier de la Vigerie et Jean-Pierre Pierre-Bloch — commissaires à l’Intérieur du Comité National — étaient en parfaite adhésion avec moi, en considération de la situation dans laquelle nous nous trouvions. Cela me permit de participer en mai 1944 à Londres, dans le cadre de l’état-major du général Eisenhower, à la préparation des opérations de débarquement et de libération, en pleine souveraineté dans le domaine de la sécurité. Le problème en France reste de donner la priorité, en cas de crise à une organisation unique et centralisée de sécurité. Mais j’insiste : le plus urgent demeure la mise en place d’un système de contrôle de l’exploitation du renseignement.

Au cours du second conflit mondial, les Britanniques ont choisi de créer, pour l’action clandestine un service spécifique : le Special Operations Executive (SOE). Or, de nos jours, la quasi-totalité des pays ont intégré cette mission au sein de leur services dits de renseignement. Comment jugez-vous cette évolution ?

Il convient d’éviter le mélange des genres. Entre l’action clandestine et les activités de renseignement, il ne saurait y avoir confusion et interférence ! Avant la guerre le service Action (SA) n’existait pas. Nous estimions que ce type d’opérations n’était pas de notre ressort. Dans les premiers jours de 1940, nous avions demandé à l’amiral Darlan de mettre en oeuvre les moyens de stopper la navigation fluviale sur le Danube, afin de limiter le ravitaillement de l’Allemagne en pétrole. La réponse fut négative. On en est resté là.

Pendant l’occupation, de 1940 à 1944, il était inévitable de passer à « l’action » contre l’occupant. Tout le monde le faisait. Mais à cette différence près que les Britanniques avaient créé un organisme spécifique, le SOE. L’Intelligence service ne faisait pas ce genre de choses. Il considérait que cela portait préjudice à sa mission de renseignement. Côté français, le BCRA regroupait les deux métiers. Une fois cette coutume prise, elle est restée et, depuis la guerre, le SA est demeuré une constante du service, rattaché à la recherche.

Je suis pour ma part convaincu qu’il faut établir une distinction entre ces deux activités. Des actions violentes commanditées par l’Etat sont concevables, mais elles doivent avoir lieu en dehors des activités de renseignement. Recherche et contre-espionnage sont des missions tellement complexes par elles-mêmes qu’il ne faut les mélanger avec l’action. Si la recherche a recours parfois à des procédés à la limite de la morale (chantage, manipulation …), il ne faut pas aller plus loin. L’action secrète, dont je ne discute pas la nécessité, est une opération éminemment politique. Si l’on considère l’affaire Greenpeace, l’échec du SA a porté tort à l’ensemble de la DGSE. D’où, à mon sens, l’importance de séparer les deux. Le service de renseignement peut suggérer, voire même proposer des « actions » sur des cibles données, mais l’exécution devrait en être confiée à des organismes extérieurs spécialisés.

Les services spéciaux ont souvent tendance à faire autre chose que ce pourquoi ils ont été désignés. Ce fut, hélas, le cas fréquent pendant l’occupation. Cela fut généralement sanctionné par une répression impitoyable.

Mon colonel, si l’on considère la situation actuelle au Kosovo, ne croyez-vous pas qu’une action secrète à l’encontre de Slobodan Milosevic aurait pu éviter l’engrenage actuel ?

La question s’était déjà posée pour Hitler. En 1938, un certain organisme était venu demander ce que le service penserait d’un attentat contre Hitler. Cela n’était pas de notre compétence. Nous avons donc posé la question au gouvernement, en l’occurrence à Daladier. Il nous a répondu « gardez-vous en bien, vous en feriez un martyr ! ». En l’état actuel des événements dans l’ex-Yougoslavie et de la popularité de Milosevic chez les Serbes, il ne me semble pas opportun d’envisager une action de ce genre.

 

  1. Services Spéciaux (1935-1945), Robert Laffont, 1975 ; Notre espion chez Hitler, Robert Laffont, 1985 ; L’homme des services secrets : Entretiens avec Alain-Gilles Minella, Julliard, 1995.
  2. Interview initialement publiée dans la revue Renseignement et opérations spéciales, n°2, juillet/août 1999, CF2R/L’Harmattan.

Déroute à Beyrouth

Déroute à Beyrouth

 


Par Michel Goya –  La Voie de l’épée – Publié le 23 octobre 2013

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

L’opération Diodon a coûté la vie à 89 soldats français en dix-mois de septembre 1982 à mars 1984 pour un bilan humiliant. C’est la plus grande défaite militaire de la France depuis la fin de la guerre d’Algérie.

Une micro-guerre mondiale

Lorsque les Occidentaux interviennent à Beyrouth en 1982, la guerre civile libanaise dure déjà depuis sept ans. Ce conflit est d’abord un affrontement entre le Front libanais chrétien et la coalition islamo-progressiste, alliée aux Palestiniens dont l’archipel des camps constitue un proto-Etat autonome. Les combats sont particulièrement violents dans la capitale, coupée en deux entre l’ouest musulman et l’est chrétien par une « ligne verte ». La guerre prend vite une dimension régionale avec l’alliance des chrétiens maronites et de la Syrie qui intervient militairement en 1976 et occupe Beyrouth. Conformément aux accords de Riyad (novembre 1976) l’armée syrienne est inclue dans la Force arabe de dissuasion (FAD) reconnue par tous les belligérants.

Les combats s’arrêtent jusqu’à ce que le parti Kataëb de Bachir Gémayel s’impose par la force aux autres mouvements chrétiens et se retourne contre les Syriens vus désormais comme des occupants. Les combats reprennent en février 1978. En mars, l’armée israélienne lance une opération limitée jusqu’au fleuve Litani pour détruire les organisations palestiniennes qui se servent du territoire du Sud-Liban comme base d’opérations. La Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) est mise en place. Elle n’empêche en rien les Israéliens de revenir une nouvelle fois en juin 1982 avec des moyens et des ambitions beaucoup plus importants. En une semaine, l’armée israélienne repousse l’armée syrienne dans la plaine de la Békaa et assiège les combattants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) réfugiés dans Beyrouth Ouest. Il y a alors 150 000 combattants de dix-huit nationalités (dont les 8 000 Casques bleus de la FINUL) sur un territoire grand comme le département de la Gironde. Bachir Gémayel devient Président de la république du Liban porteur de l’espoir de règlement des conflits entremêlés.

La force multinationale d’interposition

Le 12 août, après deux mois de siège et alors que la tension est à son comble au Proche Orient, les Etats-Unis imposent l’idée d’un cessez-le-feu et l’envoi à Beyrouth d’une force multinationale d’interposition (FMI) afin de protéger le départ simultanée de l’OLP et de l’armée israélienne. La France et l’Italie acceptent d’y participer. La mission de cette FMI, limitée à un mois et à un volume de 2 000 hommes, est triple : assurer la sécurité physique des combattants palestiniens en instance de départ de Beyrouth, assurer la sécurité physique des autres habitants de la région de Beyrouth et y favoriser la restauration de la souveraineté du gouvernement libanais. La FMI est une force d’interposition, finalement guère différente dans son esprit de la FINUL, à ce détail près que les contingents restent sous commandement national.

L’aéroport étant aux mains des Israéliens, c’est par le port que la FMI pénètre dans Beyrouth. Pour les Français, c’est l’opération Olifant qui mobilise une partie importante des moyens de la Marine nationale depuis Toulon et le port chypriote de Larnaka. Les légionnaires du 2e Régiment étranger de parachutistes (REP) sont les premiers à débarquer, le 21 août, pour sécuriser le port jusqu’à la relève par les Américains, le 25. Le 26, le reliquat des forces françaises et le contingent italien viennent compléter le dispositif. Avec 850 hommes, les légionnaires et marsouins de l’opération Epaulard constituent le contingent le plus important.

Le départ des combattants palestinien par mer s’achève sans incident le 31 août avec l’évacuation de Yasser Arafat. Le détachement français est alors sur la ligne verte pour escorter les convois évacuant les Palestiniens et certains éléments syriens en direction de la Syrie. Au 1er septembre, 11 000 membres de l’OLP ont été évacués dans le monde arabe. La FMI, et le 3e Régiment parachutiste d’infanterie de marine (RPIMa) en premier lieu, aide alors la petite armée libanaise à reprendre le contrôle de Beyrouth Ouest. Grâce au petit détachement du 17e Régiment de génie parachutiste (RGP) les rues sont dépolluées tandis que la population revient dans les quartiers placés sous la protection des Français.

La mission est cependant interrompue plus tôt que prévu par la décision unilatérale des Américains qui décident de mettre fin à leur participation le 10 septembre, suivis deux jours plus tard par les Italiens. La France, accusée par ailleurs d’être trop favorable aux Palestiniens, peut difficilement poursuivre seule. L’opération Epaulard prend fin le 13 septembre. Au prix de trois marsouins blessés, elle est considérée comme un succès.

La mise en place d’un colosse aux pieds d’argile

Le lendemain même du départ des derniers français, Bachir Gémayel est assassiné. L’armée israélienne en repli revient immédiatement dans Beyrouth et cerne les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila où on soupçonne la présence résiduelle de combattants de l’OLP. Le 16 septembre, des phalangistes chrétiens, partisans de Gémayel, pénètrent dans les camps et se livrent pendant deux jours au massacre de civils (le nombre des victimes varie entre 700 et 3 500). L’émotion est immense dans le monde entier.

Le 19 septembre, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 521 qui propose l’intervention d’une nouvelle force multinationale. Celle-ci est demandée le même jour par le gouvernement libanais. La FINUL propose d’intervenir mais cette solution ne plait ni aux Israéliens ni surtout au gouvernement libanais, sceptique sur l’efficacité des Casques bleus. Sous l’impulsion des Etats-Unis, toujours soucieux d’accroître leur influence dans la région, les trois alliés de la FMI et le Liban s’accordent par échanges de lettres sur le retour de leurs contingents. Il est bien proposé à d’autres pays de participer à la force mais seuls les Britanniques y répondront en envoyant une unité de renseignement d’une centaine d’hommes en février 1983. Le 24 septembre, la Force Multinationale de Sécurité à Beyrouth (FMSB) est créée et commence à se mettre en place dans Beyrouth Ouest. Sa mission principale, sans limite de temps, est d’appuyer les forces armées du gouvernement libanais dans la protection des populations civiles dans Beyrouth et ses alentours. Le caractère très large de cette mission laisse cependant place à autant d’interprétations que de membres. Si tout le monde est d’accord pour aider matériellement les forces armées libanaises (FAL), les avis divergent sur l’emploi des forces.

Pour l’administration Reagan, soucieuse d’éviter la qualification de guerre ou d’opération de guerre qui nécessiterait un vote du Congrès, la FMSB a une fonction essentiellement dissuasive. Les 1 200 Marines s’installent autour de l’aéroport au sud de Beyrouth ouest, avec des moyens lourds, chars de bataille, pièces d’artillerie, hélicoptères d’attaque, etc. mais avec de grandes restrictions dans l’ouverture du feu et la consigne de ne pas bouger de ses emprises. Les 1 200 Italiens sont au centre du dispositif et se concentrent sur la surveillance des camps palestiniens de Chatila et Bourj-el-Brajneh et l’aide humanitaire.

Au Nord, les 1 160 Français l’opération Diodon sont renforcés au bout de quelques jours par un bataillon « prêtée » par la FINUL et un autre venu de métropole en février 1983, pour atteindre un effectif total de 2 000 hommes, relevés tous les quatre mois. Répartis sur 35 postes et reprenant des habitudes héritées des opérations en Afrique, ce sont les seuls à aller sciemment au contact de la population que ce soit par une présence « militaire » (points de contrôle, patrouilles, missions de dépollution) ou plus informelle (achats auprès des commerçants locaux, footings, aides à la population, etc.). Cette approche permet de montrer la force à la population et, surtout, par les renseignements et la sympathie qu’elle procure, elle apporte une « protection invisible » souvent plus efficace que les murs de sacs à terre.

Les Français, comme les Italiens, peuvent faire usage de leurs armes pour leur autodéfense et protéger les camps palestiniens (le camp de Sabra est dans la zone française) mais, contrairement aux Américains, aussi pour appuyer les FAL. Dans les faits, les règles seront très restrictives. Le « soldat de la paix », concept nouveau, n’est pas là pour combattre.

Cette force à terre en appui des FAL, est elle-même appuyée par une puissante force navale croisant au large de Beyrouth. Pour la France, la force Olifant comprend un groupe aéronaval permanent, centré autour d’un des deux porte-avions Foch et Clemenceau qui se succèdent et d’une force amphibie comprenant en général deux transports de chalands de débarquement (TCD). Au total, la force multinationale, à terre et en mer, mobilise aux alentours de 20 000 hommes. Elle souffre cependant de trois faiblesses : les divergences déjà évoquées et qui ne seront pas corrigées par une direction commune, l’absence d’accord sur sa présence avec les acteurs politico-militaires locaux et régionaux et surtout l’absence de volonté réelle d’engagement au combat pour soutenir le gouvernement libanais.

Le début de la mission est pourtant encourageant. Le 1er octobre 1982, par une cérémonie organisée place du Musée, lieu symbolique de combats entre les deux Beyrouth, le Président Amine Gemayel, frère ainé de Béchir, élu le 21 septembre, consacre la réunification de la capitale. Equipée et entrainée par les Alliés, l’armée libanaise prend une certaine consistance et se déploie à nouveau dans l’ensemble de la ville. Une prise d’armes réunit les contingents de la FMSB et des FAL. C’est le point culminant de l’action de la FMSB alors que des phénomènes souterrains sont à l’œuvre.

Le retour de la Syrie et l’arrivée de l’Iran

En même temps qu’elle participe à la FMSB, la France a un contentieux financier avec Téhéran (elle refuse de rembourser le prêt d’un milliard de dollars accordé par le Shah) et, comme les Etats-Unis, elle aide militairement l’Irak dans sa guerre contre l’Iran des Mollahs. Début octobre 1983, elle fournit même cinq avions Super-Etendard (livrés par le porte-avions Clemenceau) aux Irakiens. On ne perçoit pas alors que l’Iran est capable de frapper par procuration au Liban grâce à son influence sur la milice chiite Amal et surtout grâce au Hezbollah, création commune avec la Syrie.

Cette cécité stratégique se double d’une cécité tactique. Si le suicide est prohibé dans les actes et paroles du Prophète, il imprègne, sous la forme du sacrifice et de martyr (shahid), tout l’islam chiite depuis la mort de Hussein ibn Ali, « roi des martyrs », à Kerbala en 680. Le premier emploi systématique de combattants suicides est le fait de Chiites ismaéliens connus sous le nom d’ « assassins » qui firent régner la terreur dans le califat de Bagdad et la Palestine du XIe au XIIIe siècle. Les combattants suicide sont remis au goût du jour lors de sa guerre entre l’Iran et l’Irak à partir de 1980. Le premier attentat suicide moderne avec emploi d’explosif est le fait de membres d’Amal, le 15 décembre 1981, contre l’ambassade irakienne à Beyrouth puis le quartier-général israélien à Tyr en novembre 1982. Le 18 avril 1983, un pick-up chargé d’explosifs s’écrase contre l’ambassade américaine. Le bilan est terrible : 63 personnes sont  tuées, dont 17 américains. L’enquête qui a suivi n’a pas permis pas de déterminer avec certitude le commanditaire de l’attaque, mais les soupçons se portent sur Imad Moughniyah, un important membre du Hezbollah.

La situation évolue rapidement à partir de l’été 1983. La milice d’Amal, alliée de la Syrie, tente de pénétrer dans les quartiers de Beyrouth-Ouest mais elle est refoulée par les FAL. La FMSB n’a pas bougé malgré sa mission d’appui aux FAL. Cela ne l’empêche pas d’être frappée notamment le 31 août lorsque le bombardement de l’ambassade de France tue quatre soldats et un policier français. Le 4 septembre, l’armée israélienne évacue soudainement les montagnes du Chouf, au sud-est de Beyrouth. Le vide est occupé par les Druzes du Parti socialiste progressiste (PSP) alliés de la Syrie et qui se trouvent désormais à portée d’artillerie de la capitale libanaise. Les combats avec les FAL sont très violents dans le secteur de Souq El-Gharb à quelques kilomètres au sud de la capitale. Le 11 septembre, pour appuyer l’armée libanaise en posture délicate et protéger ses forces de la menace d’artillerie, le département d’État américain autorise ses troupes à riposter et à faire appel à l’appui naval et aérien. C’est chose faite les 19 et 20 septembre. Le 22 septembre, c’est au tour des Français de faire appel aux forces navales pour lancer un raid de huit Super-Etendards pour anéantir une batterie druze au-dessus de Beyrouth à Dour El-Cheir.

La FMSB est ainsi entrée malgré elle dans la guerre, en sortant par ailleurs du cadre prévu initialement pour l’emploi des forces. Les frappes de l’US Navy, qui se renouvelleront une fois en décembre et trois fois en février 1984, dépassent le cadre géographique du Grand Beyrouth et le raid français, survenant cinq jours après un bombardement qui a tué deux soldats à la résidence des Pins, n’est plus de la légitime défense. La FMSB continue pourtant à conserver l’illusion de la neutralité en n’engageant pas les forces terrestres. Tous les partis opposés au gouvernement libanais et son armée, considèrent désormais la FMSB comme hostile. Au bilan, alors que la France ne déplore qu’un mort, seize seront tués du 22 juin au 23 octobre. Les pertes françaises sont le double de celles des Américains alors que les Italiens ont un soldat tué.

Pour réduire la vulnérabilité des forces françaises celles-ci sont regroupées. C’est ainsi que lorsque la 3e compagnie du 6e Régiment d’infanterie parachutiste (RIP), formée d’appelés volontaires du 1er Régiment de chasseurs-parachutistes (RCP),  débarque le 27 septembre, elle est affectée toute entière dans un immeuble de huit étages face à la plaine des Jhah et du quartier Chatila, à quelques centaines de mètres de l’Ambassade d’Iran. Le bâtiment, baptisé Drakkar par le commandant de la compagnie, le capitaine Jacky Thomas, a été occupé par les Syriens l’année précédente et dépollué par les sapeurs du 17e RGP. A la mi-octobre, la situation se tend encore. A ce moment-là, Téhéran a déjà ordonné aux Gardiens de la Révolution présents au Liban d’attaquer les Français et les Américains à Beyrouth. Imad Moughniyah, chef de l’Organisation du Jihad islamique, est chargé de l’exécution de la mission. 

L’attaque de drakkar

Le 22 octobre au soir, le capitaine Thomas a mis en alerte ses sections. La nuit est pourtant calme jusqu’à 6h17 lorsque la sentinelle en observation sur le toit de Drakkar voit exploser le quartier-général des forces américaines. Sept minutes plus tard, un camion chargé d’explosifs (la charge de plusieurs missiles de croisière) force l’entrée du poste jusqu’à la rampe d’accès de l’immeuble. A 6h30, Drakkar n’existe plus. Les Américains ont perdu 241 hommes (plus que pendant la première ou la deuxième guerre contre l’Irak) et les Français 58 dont 55 du 1er RCP et 3 du 9e RCP. Quinze autres sont blessés. Seuls vingt-six hommes de la compagnie sont indemnes car occupant un poste à l’extérieur à ce moment-là ou, pour trois d’entre eux, en allant chercher des croissants. Américains et Français n’ont plus subi autant de pertes en une seule journée depuis les guerres du Vietnam et d’Algérie.

L’implication de la Syrie et de l’Iran parait évidente mais aucune preuve formelle ne sera avancée. La France, malgré la demande de plusieurs députés, ne constituera jamais de commission d’enquête laissant le champ libre à plusieurs théories alternatives dont celle de l’immeuble piégé par les Syriens avant de l’abandonner.

Pendant quatre jours et quatre nuits, les sauveteurs s’acharnent pour tenter d’extraire ce qui reste de vie de cet amas de pierres. Le président François Mitterrand se rend sur place le 24 octobre pour apporter son soutien au contingent français. Le trouble est immense. Le ministre de la défense déclare que la France n’a pas d’ennemi au Liban, ce qui fait dire au général Cann que ses hommes « ont été tués par personne ». Le 4 novembre, c’est au tour de l’armée israélienne de perdre 50 hommes dans une autre attaque suicide.

En représailles, « non pas pour se venger mais pour que cela ne se reproduise pas », le Président Mitterand fait déclencher l’opération Brochet le 17 novembre 1983. Huit Super-Etendard de la Marine nationale décollent du porte-avions Clemenceau et effectuent un raid sur la caserne Cheikh Abdallah, une position des Gardiens de la Révolution islamique et du Hezbollah dans la plaine de la Bekaa. Les avions français larguent 34 bombes de 250 kg et 400 kg sur une position opportunément évacuée quelques minutes plus tôt. La rumeur prétend que les occupants ont été avertis par une source française au Quai d’Orsay. Ce sera de toute façon la seule véritable réaction française. Ce sont les Américains et les Israéliens qui tueront, bien plus tard, Imad Moughniyah.

Le 20 décembre, la marine française évacue 4 000 combattants palestiniens de Tripoli. Le lendemain, une nouvelle attaque à la voiture piégée a lieu contre le PC du 3e RPIMa. La voiture est arrêtée par les merlons de terre mais les 1 200 kilos d’explosif tuent un parachutiste et treize civils. On compte également plus de 100 blessés dont 24 Français.

Une fin sans gloire

Dès lors, la priorité n’est plus à la protection des populations ou à la restauration de l’Etat libanais mais à l’autoprotection, ce qui finit de couper la force de la population. Du 15 décembre 1983 au 15 janvier 1984, les postes français sont regroupés sur deux pôles, au centre de Beyrouth et sur la ligne verte, tandis qu’une batterie de cinq canons automoteurs de 155 mm AMX-13 est amenée de France. En février 1984 à l’occasion de la relève de la 11e division parachutiste par les marsouins de la 9e Division d’infanterie de marine (DIMa), le bataillon emprunté à la FINUL lui est rendu et le contingent à Beyrouth passe de 2 000 à 1 200 hommes regroupés sur une dizaine d’emprises.

Le début du mois de février est l’occasion de nouveaux combats dans la capitale. L’armée libanaise se désagrège dans la montagne face aux Druzes de Walid Joumblatt et dans Beyrouth face aux chiites d’Amal. La force multinationale impuissante soutenant une armée fragile au service d’un Etat faible n’a plus de raison de perdurer sinon pour prendre des coups qu’elle ne pourra rendre malgré ses cuirassés, porte-avions et ses hélicoptères d’attaque. La France propose pourtant de remplacer la FMSB par une force des Nations-Unies, qui, d’évidence, aurait été encore plus impuissante. Les Alliés évacuent Beyrouth en ordre dispersé, Britanniques en tête le 8 février, suivis par les Italiens le 20 et les Américains le 26, arguant simplement d’un « bond de trois à quatre kilomètres à l’Ouest » sur les bâtiments de la Navy. Le 29 février, le veto soviétique met définitivement fin au projet français de force des Nations-Unies. Isolée, la France n’a plus d’autres choix que de se replier également car, selon les mots du Président de la République, « elles ont rempli leur mission ». Du 22 au 31 mars, les Français évacuent Beyrouth (opération Carrelet). La mission de la FMSB prend fin officiellement le 31 mars 1984 après dix-huit mois d’existence.

La fin peu glorieuse de la FMSB a un retentissement immense dans le monde arabe. Preuve était faite que l’action résolue de quelques hommes pouvait faire plier des Occidentaux corrompus et rétifs aux pertes humaines. Elle laisse un goût amer et une immense frustration chez tous les soldats français qui y ont participé. La FMSB s’est retrouvée au cœur d’un nœud d’affrontements locaux, régionaux et internationaux sans avoir la possibilité de combattre. Or, ne pas vouloir d’ennemi n’empêche pas d’en avoir. La leçon ne portera pas car les troupes seront engagées dix ans plus tard dans les mêmes conditions en ex-Yougoslavie et avec les mêmes résultats.

L’histoire oubliée d’Albert Roche, le soldat français le plus décoré de la Première Guerre mondiale !

L’histoire oubliée d’Albert Roche, le soldat français le plus décoré de la Première Guerre mondiale !

Albert Roche est un véritable héros, un soldat modèle et un exemple de dévouement à sa patrie : réformé puis finalement engagé volontaire, blessé à neuf reprises au combat, déployé lors de la bataille du Chemin des Dames, il va capturer près de 1200 soldats allemands pendant la guerre ! Surnommé « le premier soldat de France » par le maréchal Ferdinand Foch, chef des forces alliées à l’Ouest, Albert est le soldat français le plus décoré de la Première Guerre mondiale !
Pourtant, il est aujourd’hui totalement oublié 

Albert naît le 5 mars 1895 à Réauville (Drôme) dans une famille de cultivateurs. À 19 ans, il se porte volontaire pour la guerre, à l’été 1914. De nature chétive (il ne mesure 1m58), il est immédiatement renvoyé de l’armée. Peu importe : Albert sera soldat, il se l’est juré ! Il se présente de lui-même au 30e bataillon de chasseurs à Grenoble, où il est finalement jugé apte au service.
Après un entraînement difficile et peu apprécié de ses supérieurs, Roche sait qu’il ne sera jamais envoyé au front. Il décide de déserter et se laisser attraper sciemment : les déserteurs sont invariablement envoyés au front comme punition ! Devant l’officier qui lui demande les raisons de sa désertion, il tient ce discours : « Les mauvais soldats, on les expédie là-haut [au front], et moi je veux aller où l’on se bat.»
Il est muté au 27e bataillon de chasseurs alpins, combattant dans les Vosges. Ils sont surnommés les « diables bleus » par les Allemands à cause de leur pugnacité au combat dans leurs uniformes bleu nuit. Et la légende de Roche va débuter presque immédiatement. Un soir d’été 1915, un capitaine se présente dans sa section et demande 15 volontaires pour aller réduire un nid de mitrailleuses ennemi. Albert Roche se lève et se porte volontaire en demandant d’y aller avec seulement deux camarades, ce que l’officier accepte.
Roche, armé d’un revolver et de quelques grenades, s’approche de la tranchée allemande sans faire le moindre bruit : il fait exploser un poêle avec l’une des grenades, tuant plusieurs soldats ennemis. Effrayés, les autres soldats jettent leurs armes à terre ! Roche descend dans la tranchée, fait aligner les huit soldats allemands et leur intime de prendre la direction de la ligne française … en récupérant les mitrailleuses au passage !
Ce type d’opérations, Roche va le répéter des dizaines de fois pendant la guerre ! Ses officiers prennent l’habitude de lui laisser toute latitude. Alors Roche disparait, seul ou avec quelques camarades. Et revient avec des prisonniers.
À CHACUNE DE SES SORTIES NOCTURNES !

Toutes ces actions lui valent bientôt les honneurs et le grade de soldat de 1ère classe le 15 octobre 1915. Fin 1915, il réalise un exploit qui le fait entrer dans l’Histoire, alors que l’artillerie allemande dévaste sa tranchée : il ramasse et installe les fusils de ses camarades morts, et les actionne tous, tour à tour, suffisamment rapidement pour que les Allemands, qui attaquaient, se replient, persuadés que les Français n’ont pas été tués par le feu roulant ! Roche vient de sauver des milliers de vies françaises en conservant la tranchée !!!
Mais la chance le quitte parfois : Roche est notamment capturé avec son lieutenant qui l’accompagne dans l’une de ses balades nocturnes ! Mais Roche n’est pas impressionné : il se saisit du pistolet de l’officier allemand qui l’interroge, l’abat à bout portant et charge son lieutenant sur ses épaules. Sortant de l’abri, il prend totalement à dépourvu les soldats allemands de la tranchée et les fait tous avancer. Roche retourne aux lignes françaises, l’officier sur l’épaule … et 42 Allemands prisonniers !
En 1917, durant la bataille du Chemin des Dames, Roche brille encore : alors qu’une attaque française est repoussée, le chasseur Roche se précipite dans le no man’s land. Il va ramper près de six heures pour atteindre son capitaine, blessé. Les deux hommes mettent quatre heures pour rentrer sous les tirs allemands. Mais Roche, lorsque l’officier est évacué sur des brancards, s’effondre de sommeil dans un trou d’obus. Une patrouille le découvre : il est considéré comme déserteur ! C’est le peloton qui l’attend !
Roche est envoyé en prison. Au petit matin, alors que les hommes du peloton d’exécution se préparent, une estafette arrive : le capitaine a repris ses esprits et le propose pour la médaille militaire ! Son témoignage disculpe ainsi Roche, qui est innocenté. Et le 3 septembre 1918, Albert Roche reçoit la Légion d’honneur pour héroïsme.

Le 27 novembre 1918, Strasbourg accueille le maréchal Foch, qui présente Albert Roche au balcon de l’hôtel de ville : « Alsaciens, je vous présente votre libérateur Albert Roche. C’est le premier soldat de France ! […] Il a fait tout cela, et il n’a pas le moindre galon de laine ! ». Roche est ensuite l’un des huit Braves qui portent le cercueil du Soldat Inconnu vers l’Arc de Triomphe en 1920 puis assiste aux obsèques de French, le commandant du corps expéditionnaire britannique durant la guerre … pour finir attablé avec le roi George V !
Libéré en 1925, Roche devient pompier à la poudrière de Sorgues, près d’Avignon. Mais le 13 avril 1939, alors qu’il descend de l’autobus, il est renversé par une voiture. Son état est si grave qu’il est transporté à l’hôpital où il décède le lendemain, à l’âge de 44 ans.
Roche recevra pendant la guerre les plus hautes distinctions : officier de la Légion d’honneur, médaille militaire, croix de guerre 1914-1918 avec palme de bronze, quatre citations à l’ordre de l’armée, insigne des blessés militaires pour ses neufs blessures, médaille commémorative de la Victoire, médaille interalliée, croix du combattant et croix du combattant volontaire 1914-1918. Ce qui fait de lui le soldat français le plus décoré de toute la guerre !

Aujourd’hui, seul un monument dans sa ville natale célèbre Albert Séverin Roche en tant que soldat, et sa tombe est toujours visible au cimetière Saint-Véran d’Avignon. Il a autrement presque disparu de nos mémoires.

Flics de l’Histoire : Sur les traces du Gallois de Fougières, le premier gendarme mort au combat… en 1415

Flics de l’Histoire : Sur les traces du Gallois de Fougières, le premier gendarme mort au combat… en 1415

Un stèle rendant hommage au Gallois de Fougières a été inaugurée le 20 avril 2016 — Association Genz d’armes 1415


AU NOM DE LA LOI (1/4) Ce prévôt des maréchaux, les ancêtres des gendarmes, a été tué lors de la bataille d’Azincourt. Sa tombe a été découverte cinq siècles plus tard

par Thibaut Chevillard – 20 minutes- publié le 3 août 2021

https://www.20minutes.fr/societe/3092731-20210803-flics-histoire-traces-gallois-fougieres-premier-gendarme-mort-combat-1415

 

  • Cet été, 20 Minutes raconte l’histoire des grandes figures de la police et de la gendarmerie.
  • Le premier volet de notre série est consacré à Gallois de Fougières, le premier gendarme tué au combat, en 1415, lors de la bataille d’Azincourt.
  • La tombe du prévôt des maréchaux a été retrouvée en 1936, par un officier de gendarmerie à la retraite passionné d’Histoire.

C’est un drôle de cadavre que cherchent les gendarmes. La victime, un homme d’une soixantaine d’années, a été tuée il y a plus de cinq siècles. Ce 12 septembre 1936, l’équipe du capitaine Georges Benoît-Guyod s’affaire à creuser le sol de l’abbatiale d’Auchy-lès-Hesdin, dans l’actuel département du Pas-de-Calais. Depuis deux ans, cet officier de gendarmerie à la retraite, passionné d’Histoire, recherche inlassablement la tombe du premier gendarme mort au combat, en 1415, lors de la bataille d’Azincourt : Gallois de Fougières.

Il a découvert les indices qui lui manquaient pour arriver à son but en déchiffrant des documents vieux de 521 ans, provenant de la bibliothèque des ducs de Brabant, à Bruxelles, rassemblés au XVIIe siècle par la famille Chifflet. Et rapidement, les fouilles entreprises par le comité d’exhumation permettent de découvrir, à 1m50 de profondeur, les corps de quatre chevaliers.

« Normalement, il ne devait pas combattre »

Le prévôt des maréchaux, Gallois de Fougières, repose aux côtés du petit Hollandes, un adolescent tué d’un coup de hache le 25 octobre 1415. Ce jour-là, dans une clairière détrempée par la pluie, entre les bois d’Azincourt et de Tramecourt, l’armée du roi anglais Henri V, pourtant inférieure en nombre, a mis en déroute la fine fleur de la chevalerie française. Sur le champ de bataille, gisent les corps d’un millier de Français, décimés par les flèches des archers britanniques ou massacrés après avoir été faits prisonniers.

La commission d'exhumation devant l'église-abbatiale d'Auchy-lès-Hesdin
La commission d’exhumation devant l’église-abbatiale d’Auchy-lès-Hesdin – Association Projet Gallois de Fougières

C’est une défaite cinglante que la perfide Albion a infligée au Royaume de France, avec lequel elle est en guerre depuis soixante-dix-huit ans. Le corps de Gallois de Fougières, qui a combattu en première ligne, est retrouvé à côté de ceux de ses compagnons d’armes : le connétable Charles d’Albret, Jacques de Châtillon, les ducs de Brabant, d’Alençon et de Bar.

« Normalement, il ne devait pas combattre », nous explique Christophe Gilliot, ancien directeur du centre Azincourt 1415 et directeur du pôle culture-patrimoine-tourisme de la communauté de communes des 7 vallées. En tant que prévôt des maréchaux, l’Auvergnat d’une soixantaine d’années, issu de la petite noblesse, a pour mission « d’empêcher les débordements, de s’assurer que les soldats soient bien payés et qu’ils ne s’en prennent pas à la population civile », précise ce passionné d’Histoire médiévale.

Progressivement, les compétences de la maréchaussée seront étendues à la quasi-totalité de la population et du territoire français. Mais ce n’est qu’en 1791 qu’elle prendra le nom de gendarmerie nationale. Gallois de Fougières en est donc probablement l’un de ses plus vieux ancêtres. « Il est l’incarnation de la bravoure et de la dévotion, estime Christophe Gilliot. Il symbolise le don de soi. Non seulement il protégeait les populations civiles, mais il a donné sa vie pour son roi, pour son royaume ».

Environ 1.000 combattants français tués

C’est par l’intermédiaire du duc de Bourgogne, Jean sans peur, dont il est proche, que Gallois de Fougières a rencontré le maréchal de France, Jehan le Meingre, dit Boucicaut. Ce dernier est chargé de représenter le roi sur les champs de bataille. « Il est le pendant du connétable qui, lui, est chargé du recrutement des armées. Il a le droit d’avoir un ou plusieurs prévôts qui sont ses représentants », explique le médiéviste. Après avoir combattu à ses côtés en Italie, Gallois de Fougières suivra une nouvelle fois Boucicaut en août 1415, lorsque les troupes d’Henry V, qui ​​revendique le titre de roi de France, débarquent en Normandie. Frappés par la dysenterie, les Anglais décident de rejoindre Calais, qui leur appartient. Mais l’armée française, forte de 12.000 à 15.000 hommes, entend lui barrer la route près du village d’Azincourt.

Elle sera, on l’a dit, taillée en pièces. Si le nombre de morts français a été très largement exagéré par William Shakespeare, il n’en demeure pas moins qu’environ 1.000 combattants français ont été tués, contre 400 côté anglais, selon les dernières estimations des historiens. La noblesse française est meurtrie. Les corps de Gallois de Fougières et de 12 autres chevaliers sont amenés à Auchy-lès-Hesdin pour être inhumés dans l’église abbatiale. Ils y resteront plus de cinq siècles.

Caché sous un escalier

En 1936, afin de rendre hommage à celui qu’elle considère comme le premier gendarme tué au combat, la gendarmerie décide d’exhumer son corps et de le transférer sous l’hypogée à la gloire de l’institution, à Versailles, dans les Yvelines. Mais rien ne se passe comme prévu. La construction de ce monument est d’abord retardée en raison de sombres problèmes administratifs. Puis vient la Seconde Guerre mondiale. Les ossements du chevalier, placés dans une boîte en bois, « passent la guerre cachée sous un escalier, dans le village d’Auchy, chez un menuisier », raconte Christophe Gilliot.

Gallois de Fougières repose désormais sous le monument national de la gendarmerie à Versailles
Gallois de Fougières repose désormais sous le monument national de la gendarmerie à Versailles – Anne-Sophie Chevillard

Le transfert est finalement réalisé en grande pompe le 22 septembre 1945. Depuis, Gallois de Fougières a donné son nom, en 2002, à une promotion de l’École des officiers de la gendarmerie nationale, ainsi qu’à une caserne dans le Pas-de-Calais. En 2016, deux jeunes gendarmes ont décidé de lui rendre hommage à travers leur association, « Projet Gallois de Fougières ». L’un d’eux a même incarné le prévôt lors de la reconstitution de la bataille d’Azincourt, organisée 600 ans après la défaite. L’une des dernières de la guerre de 100 ans.