Message du Président du CNE (Comité National d’Entente), Monsieur le Général Bruno Dary sur les Effectifs et pertes des « Métropolitains » et des « Africains » durant le Premier conflit mondial.

Message du Président du CNE (Comité National d’Entente), Monsieur le Général Bruno Dary sur les Effectifs et pertes des « Métropolitains » et des « Africains » durant le Premier conflit mondial.

ASAF

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Il est triste de devoir faire un « exercice comptable » concernant les effectifs et les pertes des « Métropolitains » et des « Africains » durant le Premier conflit mondial. J’y suis cependant contraint par les déclarations idéologiques de l’acteur Omar Sy qui, à travers elles, ajoute sa touche à la grande entreprise de réécriture de l’histoire de France.

 

Message du Président du CNE, Monsieur le Général Bruno DARY sur les Effectifs et pertes des « Métropolitains » et des « Africains » durant le Premier conflit mondial.

Avec la sortie du film « Tirailleurs », une polémique est en train de naître au sujet des pertes des contingents africains au cours de la 1° Guerre Mondiale.
De façon à couper court à toute manipulation, vous trouverez ci-dessous un bilan des pertes humaines du côté français au cours de la 1° Guerre Mondiale ; ce bilan fait bien le point entre les Français de souche (qu’ils soient originaires de métropole ou d’Afrique du Nord) et les soldats d’origine africaine, baptisés souvent « Tirailleurs sénégalais ».

Fidèlement.

GAL Bruno DARY
Président du CNE

 

Effectifs et les pertes des « Métropolitains » et des « Africains » durant le Premier conflit mondial.

Il est triste de devoir faire un « exercice comptable » concernant les effectifs et les pertes des « Métropolitains » et des « Africains » durant le Premier conflit mondial.

J’y suis cependant contraint par les déclarations idéologiques de l’acteur Omar Sy qui, à travers elles, ajoute sa touche à la grande entreprise de réécriture de l’histoire de France[1]. En effet, à travers l’action des Tirailleurs dits « Sénégalais » mais majoritairement venus de toute l’AOF (Afrique occidentale française), il adresse aux Français un message-postulat plus que subliminal : les Africains que vous avez utilisés comme « chair à canon »  durant le Premier conflit mondial ayant permis la victoire française, leurs descendants ont des droits sur vous. Voilà donc pourquoi ils sont chez eux chez vous…

J’ai déjà répondu à cette question dans un communiqué de l’Afrique Réelle en date du 13 mai 2016 dont le titre était « La France n’a pas gagné la Première guerre mondiale grâce à l’Afrique et aux Africains ».

Au total, la France eut 8.207.000 hommes sous les drapeaux. Laissons donc parler les chiffres[2] :

1) Effectifs de Français de « souche » (Métropolitains et Français d’outre-mer et des colonies) dans l’armée française durant le Premier conflit mondial

 – Durant le premier conflit mondial, 7,8 millions de Français furent mobilisés, soit 20% de la population française totale.
 – Parmi ces 7,8 millions de Français, figuraient 73.000 Français  d’Algérie, soit 20% de toute la population « pied-noir ».
 – Les pertes parmi les Français métropolitains furent de 1.300 000 morts, soit 16,67% des effectifs.
 – Les pertes des Français d’Algérie furent de 12.000 morts, soit 16,44% des effectifs.

2) Effectifs africains

Le Maghreb (Maroc, Algérie et Tunisie) fournit 218.000 hommes (dont 178.000 Algériens), soit 2,65% de tous les effectifs de l’armée  française.- Les colonies d’Afrique noire dans leur ensemble fournirent quant à elles, 189.000 hommes, soit 2,3% de tous les effectifs de l’armée française.
 – Les pertes des Maghrébins combattant dans l’armée française furent de 35.900 hommes, soit 16,47% des effectifs.
Les chiffres des pertes au sein des unités composées d’Africains sud-sahariens (les Tirailleurs) sont imprécis. L’estimation haute est de 35.000 morts, soit 18,51% des effectifs ; l’estimation basse est de 30 000 morts, soit 15.87%.

Ces chiffres contredisent donc l’idée-reçue de « chair à canon » africaine d’autant plus qu’au minimum, un tiers des pertes des
Tirailleurs « sénégalais » furent la conséquence de pneumonies et autres maladies dues au froid, et non à des combats. D’ailleurs, en 1917, aucune mutinerie ne se produisit dans les régiments coloniaux, qu’ils fussent composés d’Européens ou d’Africains.

Enfin, une grande confusion existe dans l’emploi du terme « Coloniaux ». Ainsi, l’héroïque 2° Corps colonial engagé à Verdun en 1916 était composé de 16 régiments (pour 254 régiments et 54 bataillons composant l’Armée française), mais ces 16 régiments étaient largement  formés de Français mobilisés, dont 10 régiments de Zouaves composés majoritairement de Français d’Algérie, et du RICM (Régiment d’infanterie coloniale du Maroc), unité alors très majoritairement européenne.

Autre idée-reçue utilisée par les partisans de la culpabilisation et de son corollaire qui est « le grand remplacement » : ce serait grâce aux ressources de l’Afrique que la France fut capable de soutenir l’effort de guerre.
Cette affirmation est également fausse car, durant tout le conflit, la France importa 6 millions de tonnes de marchandises diverses de son Empire et 170 millions du reste du monde.

Conclusion :

Des Tirailleurs « sénégalais » ont courageusement et même héroïquement participé aux combats de la « Grande Guerre ». Gloire à eux !

Cependant, utiliser leur mémoire pour des buts idéologiques est honteux car, durant la guerre de 1914-1918, ils ne composèrent que  2,3 % du corps de bataille français.

Bernard LUGAN

[1] Sur toute l’entreprise de falsification de l’histoire de la colonisation française on lira mon livre « Colonisation l’histoire à l’endroit .Comment la France est devenue la colonie de ses colonies » publié en 2022 [2] Faivre, M (Général)., (2006) « A la mémoire des combattants musulmans morts pour la France », La Voix du Combattant, mai 2006, p.6.

Les Rois mages : une géographie de la conversion

Les Rois mages : une géographie de la conversion

 

par Thierry Buron* – Revue Conflits – publié le 6 janvier 2023

https://www.revueconflits.com/les-rois-mages-une-geographie-de-la-conversion/


Si les Rois mages sont très connus, leur historicité est entourée d’incertitudes et de mystère. La tradition de la crèche de Noël, qui revient chaque année depuis le XVIIIe siècle dans les églises et les foyers du monde catholique, est une représentation de la Nativité avec la Sainte Famille, l’adoration des bergers et des mages, le bœuf et l’âne, et souvent de nombreux autres personnages de la vie locale. Son décor d’étable, de village ou de grotte évoque l’Orient, ou le pays où elle est exposée. Et bien évidemment les Rois mages, dont le nombre a été fixé à trois.

Dans les crèches contemporaines, chacun des trois Rois mages venus adorer l’Enfant-Jésus a un aspect différent, qui suggère des origines géographiques distinctes. Il n’en a pas toujours été ainsi. Pourquoi ces changements, qui ne concernent qu’eux dans les récits et les figurations de la Nativité ?

« Venus d’Orient », mais de quel(s) pays ?

 La question de l’identité et des origines doit être évaluée d’abord à la lumière du texte sacré (l’Évangile de saint Matthieu est le seul à mentionner les Rois mages), ensuite d’après les écrits chrétiens postérieurs (apocryphes orientaux, Apocalypse, Pères de l’Église) et les interprétations des théologiens, enfin selon les hypothèses des historiens jusqu’à nos jours. Au cours des siècles, ces auteurs ont confirmé, complété, ou mis en doute la véracité ou même la vraisemblance historique du récit de saint Matthieu concernant les Mages.

L’Évangile (qui nous a été transmis en grec ancien) est concis, mais clair : ils sont « venus d’Orient » et, après avoir adoré l’Enfant-Jésus, « s’en sont retournés dans leur pays » (au singulier, ce qui suggère une origine géographique commune en Orient), « par un autre chemin » afin d’éviter Jérusalem et Hérode. Mais il n’indique ni leur nombre, ni leurs noms, ni le pays d’où ils venaient, ni même la distance, l’itinéraire, ou la durée de leur voyage. On apprend seulement que c’est « en Orient » qu’ils ont vu se lever l’étoile qui les a décidés à partir pour voir « le roi des Juifs », qu’ils sont passés par Jérusalem au palais du roi Hérode pour apprendre le lieu de sa naissance selon la prédiction de l’Ancien Testament, et que la même étoile les a guidés jusqu’à Bethléem, la ville du roi David, également en Judée. Ils ne seraient donc jamais allés en Galilée, malgré l’affirmation de la chanteuse française Sheila (« Comme les rois mages en Galilée »), et de quelques auteurs critiques qui placent la Nativité et l’adoration dans cette région du nord de la Palestine.

À l’époque de la naissance du Christ, en Palestine et dans le monde gréco-romain, l’Orient commençait à l’est de l’Euphrate, ou du Jourdain. En faveur de l’Assyrie-Babylonie-Médie (Empire perse) plaident non seulement l’origine des Mages selon l’Évangile, mais aussi leur fonction d’astrologues, et les noms qu’on leur a attribués par la suite. La fonction de mages est attestée chez les Mèdes et en Perse (mais aussi en Arabie, en Égypte et en Éthiopie). C’étaient une caste de prêtres zoroastriens, également savants, astronomes, et conseillers des rois. Ceux de l’Évangile sont qualifiés de « magos », transcription grecque du mot persan, qui s’est généralisée dans le monde chrétien (les protestants les appellent plutôt « sages »). Ils sont de la même religion, et frères d’après certaines sources. Envoyés par des rois, ou peut-être rois eux-mêmes (depuis Tertullien, au IIIe siècle), ils ne sont sans doute pas venus seuls, vu la richesse de leurs présents, en caravane, dit-on, ou même avec une escorte de 12000 hommes. Des récits et des représentations depuis le Moyen Âge les montrent à cheval (y compris sur les icônes orthodoxes). Des peintres de la Renaissance eurent l’idée d’ajouter une touche d’exotisme à la scène de l’Adoration, en y mettant aussi des chameaux, déjà présent sur des sarcophages des premiers siècles.

Leurs offrandes aussi (l’or, l’encens et la myrrhe) rendent plausible cette origine perse, mais servent d’argument également à l’hypothèse de l’Arabie ou de l’Inde. Un auteur américain récent a voulu démontrer que les Mages venaient du royaume nabatéen tout proche de la Judée (au sud-sud-est), au moyen de divers arguments (l’origine des produits offerts à l’Enfant-Jésus, la présence de mages immigrés de Babylonie, les routes commerciales, et une interprétation sans doute anachronique du concept d’Orient, qui à l’époque était distinct de celui d’Arabie en général. Des Pères de l’Eglise aux IIe-IVe siècles ont opté cependant pour l’Arabie.

 Le phénomène extraordinaire du « lever de l’étoile » (qui annonce la naissance d’un roi) sert surtout à tenter de déterminer la date de la naissance du Christ (entre 4 et 6 avant notre ère) par la recension des éclipses, des conjonctions de planètes, des apparitions de comètes et des explosions de supernovas en Orient à cette époque, mais elle peut déterminer aussi l’itinéraire des Mages et la durée de leur voyage de Babylonie jusqu’à Bethléem (au moins quinze jours, voire deux ou neuf mois) : d’Orient à Jérusalem (est-ouest), de Jérusalem à Bethléem (nord-sud, 8 kilomètres), et retour direct en Orient.

Leurs noms aussi peuvent indiquer leur nationalité. Ils sont apparus plus tard, selon le nombre et l’ethnie qui leur ont été assignés. Paradoxalement, les trois noms de Gaspard, Melchior et Balthazar (apparus au VIe siècle chez les Arméniens, repris par la tradition occidentale au IXe siècle, et popularisés en latin à la fin du XIIe), qui ont permis l’attribution tricontinentale actuelle, attestent généralement d’une même origine chaldéenne transmise sous une forme gréco-latine.

 La vraisemblance historique tend donc à confirmer le texte sacré ainsi que les récits et l’iconographie des premiers siècles chrétiens encore proches de l’événement : les Mages seraient bien originaires de l’Orient, voire d’une même région d’Orient située dans l’Empire perse. L’origine perse s’impose dans les textes apocryphes depuis le IIIe siècle. L’offrande de présents est une tradition orientale. La naissance d’un Messie a été prédite par Zoroastre. Dans l’iconographie des débuts, les vêtements des mages sont persans, leurs mains voilées sont un rite perse mazdéen de vénération. La mère de l’empereur Constantin aurait ramené à Constantinople les restes des Mages trouvés en Perse ; ils furent ensuite transportés à Milan, et enfin en 1164 dans la cathédrale de Cologne, où ils se trouvent toujours. Vers 1270, le voyageur vénitien Marco Polo visite le monument des tombeaux des Trois Saints Rois dans la ville de Sava en Perse, au sud-ouest de Téhéran. « C’étaient Beltasar, Gaspar et Melchior. Leurs corps sont intacts, ils ont toujours leurs cheveux et leurs barbes ».

Mais dans certaines traditions de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge, la variante des trois origines géographiques différentes vient concurrencer la version de l’origine unique. C’est le début d’un processus qui jusqu’à nos jours va conjuguer le chiffre trois non seulement avec les âges, mais aussi avec les origines et même la représentation raciale des Mages. Ce qui est certain, c’est que l’adoration des Mages de l’Évangile, après le refus d’Hérode et des autorités juives de Jérusalem de reconnaître le Messie dans l’Enfant-Jésus, symbolise la future conversion du monde païen, elle-même cause de leur diversification géographique postérieure.

Venus de trois pays d’Orient, puis de trois continents

Le choix du nombre de trois tient un rôle déterminant dans le processus de diversification de leurs origines. Si l’on collecte tous les pays que divers auteurs et traditions au cours des siècles ont désignés comme pays d’origine des Mages, on obtient une liste riche et variée : Assyrie, Babylonie, Médie, Perse ; Arabie (nord-ouest des Nabatéens, Yémen au sud) ; Inde (Taxila au nord, au Pakistan actuel, sur une route de la soie ; ou Piravom au Kérala, dans le sud de l’Inde, où ils ont leurs sanctuaires) ; Chersonèse d’Or (Malaisie) selon un géographe allemand du XVe siècle ; et Afrique (pour la première fois aux VIIIe-IXe siècles, semble-t-il, chez le théologien Bède le Vénérable). À partir du Ve siècle, ils ont avec eux des chameaux, et à partir du XIIIe, on les fait parfois voyager en bateau, car ils viennent de pays païens lointains.

Que dit le nombre sur les origines, dans les récits apocryphes, la théologie et l’iconographie ? Ils sont deux, trois, ou quatre sur les fresques des catacombes de Rome, douze dans des évangiles apocryphes syriaques, et identiques. Le nombre de trois (dans les textes arméniens), qui a fini par s’imposer au Ve, vient sans doute des trois offrandes, dont les théologiens ont souligné le sens symbolique (l’or pour la royauté de l’Enfant-Jésus, l’encens pour la divinité du Fils de Dieu, la myrrhe pour son humanité mortelle). Par la suite, il symbolise les trois âges (IVe siècle), soit sans, soit avec la différenciation géographique et ethnoculturelle. Finalement la tradition s’installe des trois pays, ou régions, ou des trois continents du monde connu au Moyen Âge, et d’une apparence clairement racialisée, depuis les peintures de la Renaissance jusqu’aux crèches de Noël contemporaines. Souvent Melchior, le plus âgé, a une barbe blanche, Balthazar, dans la maturité, une barbe foncée, et Gaspard, le plus jeune, est imberbe. Dans certaines traditions, Gaspard serait roi de l’Inde, Melchior roi de Perse et Balthazar roi d’Arabie. Par la suite, Melchior devient européen, Gaspard oriental, et Balthazar « maure » ou africain. On souligne parfois ces origines par des animaux représentant les trois continents : le cheval, le dromadaire et l’éléphant. Mais les noms donnés aux Mages sont tous « orientaux » (syriaques, chaldéens, babyloniens, arméniens, persans, indo-parthes).

 Des thèses critiques, parfois radicales, contestent la réalité historique de la présence des Mages lors de la Nativité. Ce serait seulement une tradition orale, reprise par saint Matthieu, ou inventée par lui, ou par des rédacteurs postérieurs, pour montrer l’accomplissement des prophéties bibliques. Ils n’auraient jamais existé, ce serait une pure légende à finalité théologique, ou un artifice de propagande, afin de symboliser la conversion des étrangers (« gentils ») après le refus d’Hérode et des Juifs de reconnaître le Messie. Ils sont en effet des personnages positifs, qui annoncent la conversion du monde. Leur présence est en tout cas le point de départ de leur destin universel.

 Ils sont représentés dès les premiers siècles chrétiens (IIe-VIe) sur les fresques des catacombes de Rome (à deux, trois, ou quatre), les bas-reliefs, les mosaïques dans la basilique Sainte-Marie Majeure à Rome (Ve siècle), dans une église de Ravenne (VIe, avec leurs noms, peut-être ajoutés plus tard), enfin sur celle (disparue depuis) de l’église de Bethléem. Ils sont toujours avec le même costume persan (pantalon, bonnet phrygien, tunique, petite cape flottante) jusqu’au VIIIesiècle (et même au XIe en Occident). Par la suite, l’Adoration des Mages se diffuse dans toute l’Europe, de l’Occident à la Russie et aux Balkans, avec la christianisation et le calendrier liturgique. Leurs noms et leur nombre restent, leur apparence change.

 Étaient-ils rois, ou le sont-ils devenus ? Un Psaume de l’Ancien Testament prédit la prosternation de plusieurs rois devant le futur « roi d’Israël ». L’Adoration des Mages symbolise la reconnaissance du Christ tant par les savants et les puissants que par les humbles (bergers). Les Mages sont ainsi des rois dès le IIIe siècle (selon le théologien Tertullien) ; on les voit représentés tous les trois avec les mêmes coiffures orientales, ou les mêmes couronnes empruntées aux rois de l’Occident chrétien (à partir du XIe). Les rois aussi doivent être pieux, engageant tous leurs sujets. Des princes, des rois, des empereurs, des notables, se font figurer en Rois mages, en grand appareil et somptueux atours de leur époque et de leur milieu. Puis leur aspect se différencie, pour indiquer leur origine géographique respective.

La représentation ethnicisée des trois Rois mages

Depuis la fin du Moyen Âge s’impose la version des Mages de trois origines différentes. Comment cette transformation au cours des siècles et l’ancrage de cette représentation nouvelle dans la vision, la mémoire et l’habitude des croyants, s’est-elle produite au point de devenir une tradition dans le monde chrétien occidental ?

Un moine du VIIIe siècle avait assuré qu’un des mages avait « la peau foncée », ce qui indiquerait l’Éthiopie. Selon une chronique allemande du XIVe siècle, il y avait un Mage noir, mais il était Éthiopien, et c’était Gaspard. Pourtant, dans l’iconographie occidentale du Moyen Âge à partir du Xe siècle, la peinture, la sculpture et les miniatures montrent des Rois mages semblables, de type occidental, doté de couronnes et de vêtements de l’époque. Mais à partir de la fin du XIVe, ils personnifient trois origines différentes (trois continents, ou régions du monde), et pas seulement leurs tenues typiques, mais aussi par leur type ethnique). Un roi se prosterne à l’orientale, un autre met un genou à terre en hommage féodal, le dernier en retrait ou en attente. Finalement, l’Europe, l’Asie et l’Afrique sont désignées par leur apparence raciale, toujours censée signifier la conversion de tout le monde connu depuis l’Antiquité. La provenance géographique de l’encens et de la myrrhe mentionnés dans l’Évangile n’est plus déterminante. La géographie de la conversion à partir de ce moment émancipe les Rois mages de leur origine orientale unique issue de l’Ancien Testament.

L’apparition de l’Europe confirme le lien de l’Occident avec le christianisme. L’Asie est en fait seulement le Proche ou le Moyen-Orient, ou l’Arabie, au caractère oriental (et non l’Extrême-Orient). L’Afrique dans l’Antiquité (Africa) se limitait à la Tunisie et à l’est de l’Algérie, peuplée de Berbères, mais il y avait des esclaves noirs (et blancs) dans tout l’Empire romain. Une autre thèse privilégie la Corne de l’Afrique. Les explorations, la colonisation, les missions religieuses n’ont pu que conforter ce choix du continent noir. Mais ce n’est qu’au début du XVe que la peinture de l’Europe du Nord (Flandre, Allemagne) popularise le Roi mage africain (Memling, Brueghel, Dürer). Puis la tendance gagne l’Italie (Mantegna), mais pas chez tous les peintres, et les autres pays de l’Europe occidentale (Murillo), mais pas le christianisme oriental. On a observé que le Roi mage noir était généralement le plus éloigné des trois par rapport à l’Enfant-Jésus (le dernier, car le plus jeune). Quant aux Amériques (malgré un cas dans une église du Portugal), à l’Extrême-Orient, et à l’Océanie, ils restent absents, victimes de la tradition du chiffre trois. Les grandes statues de Natal (Brésil) n’ont curieusement pas de Roi mage noir, alors que les crèches provençales ont leur santon noir et qu’au Tyrol du Sud, on fabrique des « König Mohr » en bois sculpté.

Que conclure ? Les premiers chrétiens étaient sans aucun doute plus proches de la vérité historique tels que suggérés par le récit de saint Mathieu que les modernes, même s’ils ont pu l’interpréter, la compléter, l’approfondir. La conversion devait s’étendre aux « gentils » (païens) après le refus d’Hérode, des prêtres et du peuple juifs. Il y a un lien personnel et géographique, donc, entre la prévision de sages orientaux et le début d’un processus de conversion censé partir de leur pays d’origine après leur retour. Mais la conversion s’étend plutôt au monde méditerranéen gréco-latin (Europe et Afrique du Nord) qu’à l’Orient. Le troisième continent ne pouvait être que l’Afrique, confirmée sans doute par la théologie, les explorations européennes, la colonisation et les missions de christianisation. Il n’y a plus qu’un mage présumé oriental (représenté souvent en Arabe, plutôt qu’en Persan) sur les trois. Difficile d’en inventer deux autres pour les nouveaux continents « découverts ».

En 2022, les crèches de Noël des églises parisiennes montrent les trois origines, avec un Roi mage blanc (européen) et un de type oriental (les deux pas toujours nettement distinguables), et presque sans exception, un noir. On a trouvé une crèche birmane, et une autre où, à côté de l’Africain et de l’Oriental, figurait un Japonais en kimono.

La diversification récente des populations européennes par l’immigration a fait surgir un problème nouveau : celui du Roi mage africain dans les représentations vivantes de la Nativité. En Espagne, le Centre des Africains du pays s’est indigné que le Balthazar dans les cavalcades traditionnelles soit tenu par un Blanc grimé en Noir (« blackface »), ce qui traumatisait les enfants d’immigrés noirs. Des villes ont alors décidé de recruter d’authentiques Africains issus de l’immigration (Pampelune en Navarre a refusé à 73%, car le rôle incombe traditionnellement à un édile de la ville). En Allemagne, où l’accusation de racisme pèse lourd, on a décidé de supprimer le Mage noir pour satisfaire le mouvement « blackface » (un citoyen allemand d’origine africaine a toutefois regretté cette suppression). À l’inverse, en 2020, la crèche de la cathédrale d’Ulm a été retirée parce qu’on a jugé que la figure sculptée du mage noir (1923) était une caricature laide, raciste et discriminatoire (il tient la traîne du Roi mage blanc). Il reste que désormais la figure du Mage noir est mieux identifiée que celles des deux autres.

Ce modèle semi-millénaire est-il trop solidement implanté pour être modifié, dans un sens (cinq mages à cause du nombre de continents), ou dans l’autre (trois Persans incarnant la conversion du monde entier) ? On imagine mal un retour à la tradition des premiers siècles du christianisme, ou un bouleversement de la règle de trois. Question insoluble, certes, mais il est plus important pour le christianisme de défendre par-delà les races l’universalité de son message sur la Terre. Celui-ci n’a pas changé depuis ses origines, contrairement à la représentation des Mages.

*Ancien élève à l’ENS-Ulm (1968-1972), agrégé d’histoire (1971), il a enseigné à l’Université de Nantes (1976-2013) et à IPesup-Prepasup. Pensionnaire à l’Institut für Europaeische Geschichte (Mayence) en 1972-1973. Il a effectué des recherches d’archives en RFA et RDA sur la république de Weimar. Il est spécialisé dans l’histoire et la géopolitique de l’Allemagne et de l’Europe centre-orientale au XXe siècle.

Une minute de silence pour la France des morts” : Lettre ASAF du mois de novembre 2022

Une minute de silence pour la France des morts” : Lettre ASAF du mois de novembre 2022

La minute de silence sur la tombe du Poilu Inconnu un an après la première minute de silence en France, Agence Meurisse, 1923 – source Gallica-BnF

 

il y a un siècle, le 11 novembre 1922, la France célébrait la première « minute de silence » de son histoire. Auparavant, l’hommage aux morts était marqué soit par le son des cloches, soit par celui des canons. C’est le président du Conseil d’alors, monsieur Raymond Poincaré, qui imposa cette nouvelle forme d’hommage.

 

"Une minute de silence pour la France des morts" : Lettre ASAF du mois de novembre 2022

“Une minute de silence pour la France des morts”

 

En ce mois de novembre 2022, un anniversaire risque de passer complètement inaperçu. En effet, il y a un siècle, le 11 novembre 1922, la France célébrait la première « minute de silence » de son histoire. Auparavant, l’hommage aux morts était marqué soit par le son des cloches, soit par celui des canons. C’est le président du Conseil d’alors, monsieur Raymond Poincaré, qui imposa cette nouvelle forme d’hommage.

Auparavant, en mai 1919, un journaliste et ancien combattant australien, Edward George Poney, avait proposé, dans une lettre ouverte au journal London Evening News, de substituer au caractère bruyant des célébrations d’alors un temps de recueillement silencieux. L’homme d’État sud-africain, Sir James Percy FitzPatrick, suggéra, lui, deux minutes de silence : une minute pour les morts et une autre pour les vivants. Le 27 octobre 1919, le roi George V rendit officielle cette mesure dans tout le Commonwealth. Depuis, cette tradition des deux minutes s’est perpétuée dans tous les pays anglo-saxons. En France, c’est donc la durée minimale qui a été choisie et encore, notre minute de silence est rarement respectée dans son intégralité.[1]

Nous sommes en novembre, mois dont les deux premiers jours sont dédiés au souvenir des morts et mois dont le onzième jour nous voit commémorer le souvenir de tous les morts de toutes les guerres. À cette occasion, nous pourrions aussi nous souvenir de ce que fut l’année 2020 lorsque l’épidémie de la Covid nous vit confinés, d’abord du 17 mars au 11 mai, puis du 30 octobre au 15 décembre. Les morts se comptaient mensuellement par milliers, parmi lesquels de nombreux personnels soignants. Alors, comme ce fut le cas pour les victimes des attentats, d’aucuns proposèrent que ces personnels soignants, morts de la Covid dans l’exercice de leur fonction, soient déclarés « Morts pour la France ». Cela ne fut pas possible puisque cette qualification est aujourd’hui réservée aux soldats tués lors d’opérations menées à l’extérieur du territoire national. Le lieutenant-colonel Beltrame, mort en mars 2018, dans des circonstances que tout le monde a encore en mémoire, n’a pu lui-même en bénéficier.  C’est peut-être l’utilisation de la mention « Mort pour le service de la Nation » qui a été retenue pour le lieutenant-colonel Beltrame qui aurait été, dans le cas de la Covid, la plus pertinente. Elle permet l’inscription des noms des bénéficiaires sur les monuments aux morts et la reconnaissance de leurs ayants droit enfants comme « pupilles de la Nation ».

Pour autant, et compte tenu des circonstances sanitaires qui ont fait qu’au cours des mois terribles du printemps 2020, les familles des morts de cette épidémie, de tous les morts et pas seulement des soignants, n’ont pas eu la possibilité de leur rendre l’hommage qu’elles souhaitaient, nous pourrions réfléchir à « un geste » qui pourrait les aider à faire leur deuil demeuré jusque-là impossible.

Ce qui rend à ces familles l’épreuve de la mort de leur proche insupportable, c’est d’une part le fait d’avoir dû laisser le défunt mourir seul et d’autre part de n’avoir pas pu se réunir pour une cérémonie de funérailles. Il y eut là un « empêchement » à la réalisation de deux aspirations humaines parmi les plus profondes et de ce fait fondamentales.

Sans réunion pour un dernier adieu, sans cérémonie d’hommage, le deuil est encore plus douloureux. De surcroît, l’identité du défunt se fond dans le drame collectif. Son corps devient un parmi tant d’autres et, comme on n’a pas pu le voir, on a du mal à accepter la réalité de la perte ce qui est le premier objet du deuil. Ces décès deviennent alors des « disparitions » comme dans le cas des marins péris en mer où des soldats morts au combat dont on n’a jamais retrouvé la dépouille.

Depuis cette période extraordinaire, il y a toujours, aujourd’hui, quotidiennement, des morts « ordinaires » de la Covid. Au total, depuis le début de l’épidémie, cette maladie a déjà tué plus de 150 000 Français soit plus que les morts cumulées lors des guerres d’Indochine (83 300) et d’Algérie (25 000).

L’État devrait faire quelque chose pour aider la cicatrisation d’une plaie qui aura du mal à se refermer. Il faudra de sa part un geste fort à inventer pour créer un espace physique et psychique permettant d’annihiler un sentiment collectif d’impuissance voire de culpabilité. De nombreuses options sont possibles : une journée nationale dédiée à toutes les victimes, mais il y en a déjà beaucoup et celle-ci risque d’être diluée dans le nombre ; des noms gravés quelque part à l’instar de Ground zero à New York, mais où ? Dans chaque ville ou village ou en un lieu unique ?

Mais on pourrait aussi, plus simplement, lors d’une cérémonie de funérailles nationales rendre hommage, de façon collective, à toutes les victimes, sans aucune distinction, de cette épidémie, avec la pose d’une plaque commémorative dans un lieu symbolique (Invalides, Arc de Triomphe ?) et avec l’exécution d’une vraie minute de silence qui durerait… soixante secondes. La France que nous aimons, c’est aussi celle de tous ses enfants morts, quelles que soient les circonstances. Les morts de la Covid acquièrent une dimension nationale puisqu’ils sont les victimes d’un drame qui ne l’est pas moins. Ce sont nos morts à tous.

 

La RÉDACTION de L’ASAF
www.asafrance.fr

 

[1]  Un journaliste du MondeDonald Walther, a chronométré les 83 minutes de silence observées à l’Assemblée nationale entre 1998 et 2016. Il en a fait la moyenne qui est de 32,47 secondes avec un minimum record à … 11 secondes.

Le sens du devoir du citoyen face au retour de la guerre

Le sens du devoir du citoyen face au retour de la guerre

par François Chauvancy – Theatrum Belli – publié le

(Mon discours pour les cérémonies locales du 11 novembre 2022)

 

Depuis la loi du 20 février 2012, le parlement a instauré le 11 novembre comme une journée « en hommage à tous les morts pour la France, militaires et civils, que ce soit dans les guerres et du fait du terrorisme ». Ces cérémonies du 104e anniversaire de l’armistice de 1918 et le conflit russo-ukrainien contraignent le citoyen à s’interroger sur le sens de son devoir face à la guerre

En effet, la guerre en Ukraine se poursuit dans des conditions bien similaires à celles de cette première guerre mondiale. Rappelons-nous septembre 1914, où l’Armée française composée à la fois de soldats professionnels, de mobilisés et d’appelés a résisté malgré de lourdes pertes à l’agression allemande lors de la bataille de la Marne. L’heure était grave et dans son ordre du jour à l’Armée du 5 septembre 1914, le général Joffre, chef d’État-Major général de l’Armée, ordonnait : « (…) Une troupe qui ne peut plus avancer devra coûte que coûte garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer. Dans les circonstances actuelles, aucune défaillance ne peut être tolérée ».

Des propos similaires ou proches ont été tenus par le président Zelenski pour la défense de l’Ukraine durant les premières semaines de la guerre. Une guerre engagée doit être gagnée quand la survie de la Nation est en jeu. La IIIème République n’aurait pas survécu à la défaite. L’Ukraine n’aurait pas survécu sans la détermination exprimée par le président Zelenski.

Cependant la bataille de la Marne n’a pas été gagnée par hasard. Être capable après des semaines de retraite de relancer des centaines de milliers d’hommes à l’offensive montre l’engagement collectif de combattre l’agresseur, responsable aussi d’exactions envers la population civile dans les zones conquises. Seul le patriotisme et le sens du devoir pouvaient motiver ces hommes et leur permettre de résister à la violence de ce conflit. En serait-il de même aujourd’hui ?

« Le patriotisme c’est servir une cause qui est plus grande que nous, c’est ce qui nous permet de nous dépasser nous-mêmes, de dépasser nos frontières ». N’est-ce pas ce que cette guerre de 1914-1918 nous a appris ? N’est-ce pas aussi ce que nous montre la guerre en Ukraine ? La défense de son pays par les armes par chaque citoyen est non seulement un acte patriotique mais aussi me semble-t-il un critère de la citoyenneté. Or, aujourd’hui, nous entendons parfois des citoyens français affirmer leur volonté de quitter la France si elle était agressée et s’il fallait se battre pour la défendre. Comme l’a évoqué le président Macron, chef des armées, il est grandement temps de construire notre résilience et la force morale nécessaires pour que notre nation soit forte face à l’adversité.

Enfin, nous devons assumer notre devoir de mémoire et exprimer notre reconnaissance aux combattants d’hier et d’aujourd’hui, morts ou blessés, à leurs familles. Nous devons aussi apporter notre soutien à ceux qui assurent notre sécurité lointaine en Afrique ou dans l’Est de l’Europe, dans les Etats baltes, en Pologne, en Roumanie.

Ainsi, il me paraît bon de rappeler aujourd’hui l’œuvre des Bleuets de France. Le Bleuet de France que je porte sur mon uniforme, est le symbole de la mémoire et de la solidarité envers les anciens combattants, les victimes de guerre ou du terrorisme, les veuves et les orphelins.

Pourquoi le symbole du Bleuet créé en 1916 ? Les bleuets, comme les coquelicots pour les Britanniques, continuaient à pousser dans la terre retournée par les milliers d’obus qui labouraient quotidiennement les champs de bataille pendant la Grande Guerre. Ces fleurs étaient le seul témoignage de la vie qui continuait et la seule note colorée dans la boue des tranchées.

Hier comme aujourd’hui, la guerre voulue par d’autres est devenue une réalité, en Ukraine et demain ailleurs. La sécurité et la survie de la France reposent sur la volonté des Français à assumer leur devoir car « notre liberté n’est pas gratuite » et le sang que l’on est capable de verser est le prix de la liberté. C’est ce que nous rappelle avec force et courage le peuple ukrainien. C’est pourquoi la mémoire de ceux qui ont assumé leur sens du devoir jusqu‘au sacrifice doit être honorée et enseignée.

Je vous remercie

Historique du symbole du Bleuet

L’origine de l’insigne remonte à 1916.  Mme Suzanne Lenhardt, infirmière-major de l’hôpital militaire des Invalides, veuve d’un capitaine d’Infanterie coloniale tué en 1915, et Mme Charlotte Malleterre, fille du général Gustave Léon Niox et épouse du général Malleterre, décident d’organiser des ateliers où les blessés confectionnent des bleuets dont les pétales sont en tissu. Ces insignes seront vendus au public à diverses occasions et le produit de ces ventes permettra de donner à ces hommes gravement blessés un petit revenu.

Le 15 septembre 1920, Louis Fontenaille, président des Mutilés de France, présente un projet destiné à rendre pérenne le Bleuet de France comme fleur symbolique des « morts pour la France ».

En 1928, le président Gaston Doumergue accorde son haut patronage au Bleuet de France, les ventes s’étendent alors progressivement à l’ensemble du pays. Dès 1935, l’État officialise la vente du Bleuet de France chaque 11 novembre partout en France, puis, en 1957, un second jour de collecte est créé le 8 mai.

Cette collecte de dons est assurée par des bénévoles de l’Œuvre nationale du Bleuet de France. Association reconnue d’utilité publique, elle est sous l’autorité de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre.

Son objectif est de recueillir des fonds pour financer les œuvres sociales qui viennent en aide aux anciens combattants, aux soldats blessés en opérations, aux veuves et veufs de guerre, aux pupilles de la Nation, aux victimes du terrorisme.

L’Œuvre soutient aussi les militaires engagés sur des théâtres d’opération en participant à l’initiative « Colis de Noël pour les soldats en opérations extérieures ».

Elle participe également à des actions auprès des enfants des écoles, des collèges et des lycées pour promouvoir la mémoire en participant financièrement à des déplacements permettant la découverte de lieux mémoriels (https://www.onac-vg.fr/presentation-du-bleuet-de-france).

Beyrouth, 23 octobre 1983 : Souvenons-nous des paras du Drakkar

Beyrouth, 23 octobre 1983 : Souvenons-nous des paras du Drakkar


Le 23 octobre 1983, 6h30 du matin : un double attentat frappe la Force multinationale de sécurité à Beyrouth. En quelques secondes, 241 marines américains et 58 parachutistes français sont tués (55 du 1er RCP et 3 du 9e RCP). Le poste Drakkar, occupés par les paras français, vient de subir la frappe la plus terrible contre l’armée française depuis les affrontements de la décolonisation. 

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Bruno Racouchot était alors officier au 6e RPIMa. Il nous a aimablement autorisé à reproduire le texte d’hommage en annexe, initialement paru dans le cadre du très confidentiel « Club des chefs de section paras au feu ». 

23 octobre 1983, Beyrouth, 6h30 du matin, Drakkar est rayé de la carte 

Le 23 octobre 1983, les parachutistes français présents à Beyrouth dans le cadre de la Force Multinationale de Sécurité, étaient victimes d’un attentat. 58 d’entre eux devaient trouver la mort dans l’explosion du poste « Drakkar ». Le texte d’hommage qui suit a été publié dans le cadre du Club des chefs de section paras au feu, qui compte quelques anciens de cette mission sanglante, depuis le Général François Cann, alors à la tête de la force française, et le Général Paul Urwald, qui commandait alors le 6e RIP, jusqu’au benjamin du Club, Bruno Racouchot, officier-adjoint d’une des quatre compagnies déployées à Beyrouth-Ouest. Plus particulièrement en charge de la section de protection du PC du 6e RIP, Bruno Racouchot décrit la configuration extrêmement délicate et sanglante dans laquelle furent alors plongés les parachutistes français.

Rappel du contexte historique 

En juin 1982, Israël lance l’opération « Paix en Galilée », envahit le Sud-Liban et entreprend fin juin-début juillet l’assaut de Beyrouth-Ouest où les Palestiniens sont encerclés dans une nasse, les Syriens refusant de les accueillir sur leur territoire. Un cessez-le-feu est appliqué début août. La communauté internationale, soucieuse d’éviter des affrontements sanglants, décide d’intervenir. Sous la protection des parachutistes français, soutenus par les soldats américains et italiens, les forces palestiniennes sont exfiltrées en douceur. De 500.000 à 600.000 Palestiniens restent dans les camps.

Le 23 août, Béchir Gemayel est élu Président du Liban. Le 15 septembre, il est assassiné. Israël investit Beyrouth-Ouest. Du 16 au 18 septembre ont lieu les massacres de populations civiles dans les camps de Sabra et Chatila, où des centaines de civils palestiniens sont tués. Le 21 septembre, Amine Gemayel, frère aîné de Béchir, est élu président. Le 24 septembre, pour répondre à une opinion internationale scandalisée par les tueries dont les Palestiniens ont été victimes, une Force Multinationale de Sécurité à Beyrouth est créée, intégrant des contingents français, américains, italiens et une poignée d’Anglais.

Dès lors, au Liban, la situation ne cesse de se dégrader. Massacres de populations civiles et attentats se multiplient. Les soldats de la Force Multinationale sont victimes d’innombrables attaques et de bombardements. Si les Américains sont cantonnés à l’aéroport et les Italiens en périphérie de la ville, si les Anglais se contentent de mener des missions de renseignement avec un escadron spécialisé, les Français, eux, reçoivent la mission la plus délicate, au cœur même de Beyrouth.

Tous les quatre mois, les contingents sont relevés, souvent avec des pertes sévères. En septembre 1983 a lieu la relève pour les légionnaires français installés à Beyrouth, remplacés par les parachutistes de la 11e Division parachutiste. C’est l’opération Diodon IV, qui deviendra l’engagement le plus sanglant pour l’armée française depuis les guerres coloniales. Le 3e RPIMa s’installe en secteur chrétien, dans la perspective d’une offensive face au « Chouf », pour pacifier la montagne où les Druzes s’en prennent violemment aux chrétiens. Des éléments du GAP, 1er RHP, 17e RGP, 12e RA, 35e RAP, 7e RPCS et le commando marine Montfort sont également à pied d’œuvre.

Le secteur le plus dangereux, celui de Beyrouth-Ouest, est dévolu à un régiment de marche, le 6e RIP, Régiment d’Infanterie Parachutiste, qui a pour mission principale la protection des populations civiles palestiniennes traumatisées des camps de Sabra et Chatila. Ce régiment, placé sous le commandement du colonel Urwald, a été formé spécialement pour cette opération, et est constitué de quatre compagnies de parachutistes : deux compagnies du 6e Régiment de Parachutistes d’Infanterie de Marine basé à Mont-de-Marsan, une compagnie du 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes basé à Pau, une compagnie du 9e Régiment de Chasseurs Parachutistes basé à Pamiers.

Le quotidien d’un chef de section para au feu

C’est une vraie leçon de vie dont vont bénéficier les jeunes chefs de section plongés dans la fournaise de Beyrouth. Les Américains sont à l’époque encore sous le coup de la chute de Saïgon survenue à peine huit ans plus tôt. Ils sont repliés sur l’aéroport, ne sortant quasiment pas de leurs abris, usant de M113 pour traverser le tarmac de l’aéroport. Sous des tirs d’artillerie incessants, en septembre 1983, nos jeunes paras ont remplacé les légionnaires. A la différence des professionnels du 3e RPIMa, d’où viennent-ils ces jeunes du 6e RIP ? Ce sont pour la plupart des appelés, d’un genre un peu particulier cependant. Volontaires TAP, volontaires outre-mer, volontaires service long, pour beaucoup d’entre eux, ils ont déjà bénéficié d’une solide formation et ont effectué des « tournantes » hors métropole.

Mentalement et physiquement préparés, ils pressentent cependant dès leur arrivée que cela va être dur, très dur même. Mais ils vont faire front et s’adapter. Avec modestie, calme, détermination. Certes, en débarquant, chacun d’entre eux éprouve l’étrange picotement qui monte le long de la colonne vertébrale. Heureusement, ils ont à leurs côtés les « anciens », à peine plus âgés qu’eux, qui ont « fait » le Tchad, la Mauritanie, le Zaïre, Djibouti, et pour certains déjà, le Liban… Tous ces noms de TOE lointains les ont fait rêver à l’instruction, quand ils n’avaient déjà qu’un souhait, se montrer à la hauteur de ceux qui les avaient précédés sous le béret rouge. Aujourd’hui, le rêve se trouve enfin confronté brutalement à la réalité.

Beyrouth est un piège monumental. On a beau avoir bourlingué, on a beau avoir entendu tirer à ses oreilles, quand on est un jeune chef de section, débarquer dans un tel univers constitue une épreuve d’ordre quasiment initiatique. On n’ose pas le dire, mais on le ressent d’emblée jusqu’au tréfonds de soi. Avec la secrète question qui taraude et que l’on n’ose pas exprimer : saurai-je me montrer digne de mon grade et de mon arme ? Ce sont d’abord les missions ordinaires, protection des postes, ravitaillement, reconnaissance, tâches d’entretien peu glorieuses mais tellement nécessaires, que l’on accomplit sereinement parce que même si le contexte est moche, on leur a appris à être beaux. Les jeunes paras mûrissent vite. Les visages se creusent, le manque de sommeil se fait vite sentir. Paradoxalement, les relations soudent les esprits et les corps. De secrètes complicités se nouent. Plus besoin de longs discours, les ordres s’exécutent machinalement, avec un professionnalisme qui prouve que, par la force des choses, le métier des armes entre dans la peau de chacun.

L’ennemi est partout et nulle part

Le jeune chef de section apprend très vite à connaître son secteur. Il a la chance d’avoir à ses côtés des hommes décidés encadrés par des sous-officiers d’élite, totalement dévoués à leur tâche. Il rôde, de jour comme de nuit, pour imprimer dans ses neurones les itinéraires, les habitudes, les changements de comportements. Rien n’est anodin. Il sait qu’il lui faut lier connaissance, observer, échanger, parler, surveiller, lire, écouter… Pas de place pour la routine. Plus que jamais, il faut faire preuve d’initiative, agir à l’improviste, sortir des postes, aérer les périmètres de sécurité, ne pas céder à la tentation mortelle de se recroqueviller dans les postes, derrière les sacs de sable et les merlons de terre. Des milliers d’yeux observent les paras français depuis les tours qui encerclent les positions. Ici, l’aspect psychologique est capital. On est en Orient. Il n’est pas permis de perdre la face. Les Français ont des moyens dérisoires en regard de leurs adversaires potentiels ou des grands frères américains, qui peuvent d’un simple appel radio, déclencher la venue de norias d’hélicoptères. En revanche, les Français savent s’immerger dans la population. Ils mangent comme le Libanais de la rue, se mélangent aux civils qui déambulent dans des marchés grouillants. Savoir se faire apprécier, c’est se faire respecter. Un sourire généreux sur une face de guerrier, c’est rassurant. Ça prouve la force plus que les armes. C’est cette stature des paras français qui fait très vite leur réputation dans la population.

Ce profil si particulier des soldats français, ce sont les chefs de section et les sous-officiers qui l’impriment à leurs hommes. Quels que puissent être les risques, ils ne changeraient leur place pour rien au monde. Ils savent qu’ils vivent une aventure inouïe, où chacun va pouvoir aller à l’extrême limite de ses possibilités. Le chef de section para a beau n’avoir que vingt-cinq ou trente ans, il sait qu’il passe là une épreuve pour laquelle il s’est préparé depuis des années ou depuis toujours, celle du feu. Il devine intuitivement qu’il va peut-être lui être donné d’accéder à une autre forme de connaissance de la vie, qu’il va opérer une mue intérieure subtile que seuls « ceux qui savent » et les anciens comprendront. Il sait qu’il reviendra de Beyrouth, « pareil sauf tout »… Ceux qui ont lu Ernst Jünger savent ce qu’il entend quand il parle de « La Guerre, Notre Mère »…. Drakkar va littéralement « sublimer » cet état d’esprit.

L’épreuve

Deux jours avant Drakkar, le 21 octobre 1983, je suis désigné pour conduire, avec le capitaine Lhuilier, officier opération du 6e RIP, un entraînement commun de la Compagnie Thomas du 1er RCP avec les marines américains à l’aéroport. Il faut bien que la connaissance de la langue de Shakespeare serve à quelque chose… Lhuilier est une figure des paras-colos. Il a eu son heure de gloire avec le 3e RIMa au Tchad quelques années avant, où coincé dans une embuscade, il a fait monter sa compagnie à l’assaut des rebelles, baïonnette au canon, en chantant « La Marie »… Dans l’épreuve qui se profile à l’horizon, il va se révéler un roc inébranlable.

Marines et paras français au coude à coude à l’entraînement… Comment imaginer en voyant tous ces grands gaillards crapahuter dans la poussière et se livrer à des exercices de tir rapide, que la plupart d’entre eux reposeront bientôt dans un linceul de béton ?… Mis en alerte le samedi soir, nous dormons tout équipés sur nos lits de camp, l’arme à portée de main. On entend bien des explosions, des tirs d’artillerie sporadiques. Des rafales d’armes automatiques titillent les postes. Mais va-t-on s’inquiéter pour si peu ?

Dimanche 23 octobre 1983, 6h30 du matin. L’aube se lève. D’un coup, une explosion terrible, une lourde colonne de fumée qui s’élève plein sud dans le silence du dimanche matin. L’aéroport et les Américains sont mortellement touchés. Puis une minute après, encore une autre, plus proche cette fois, d’une puissance tout aussi ahurissante. On entend en direct sur la radio régimentaire que Drakkar a été rayé de la carte. Ce poste était occupé par la compagnie du 1er RCP commandée par le capitaine Thomas, dont heureusement un détachement était de garde à la Résidence des Pins, le QG français. Bilan des deux attentats : 241 marines et 58 paras français sont tués, sans compter d’innombrables soldats grièvement blessés, évacués en urgence en Europe.

Dès la première explosion, chacun a bondi à son poste. On comprend d’emblée que c’est terrible. Les ordres fusent à toute vitesse. Des équipes partent pour le lieu de l’attentat, les autres sécurisent les postes. Chacun sait ce qu’il a à faire. On est sous le choc, mais le professionnalisme l’emporte. La mécanique parachutiste, répétée inlassablement à l’entraînement, montre ses vertus en grandeur réelle. On va faire l’impossible pour sauver les camarades. Malheureusement, beaucoup sont déjà morts, déchiquetés, en lambeaux, que l’on ramasse jour après jour, nuit après nuit. On a entendu certains d’entre eux râler sous les ruines, alors que nous étions impuissants à les dégager des amas de gravats. Ils sont là, pris dans l’étreinte mortelle de l’acier et du béton, ceux pour lesquels nous sommes arrivés trop tard, ceux avec lesquels hier on riait, on plaisantait, on rivalisait. Aucun des paras qui va relever ses camarades en cette semaine d’octobre n’oubliera ces pauvres corps, « tués par personne », nobles et dignes jusque dans la mort, magnifiques soldats équipés et prêts pour le combat, parfois la main crispée sur leur Famas. Sans doute est-ce parce qu’ils ont rejoint les légions de Saint-Michel que leur souvenir semble éternel. Le mythe para en tous cas l’est. Maintenant plus que jamais. Et tous, nous communions alors dans une espèce de rêve étrange et éveillé, où la mort étonnamment proche se mêle inextricablement à la vie, en un jeu dont les règles nous échappent. Un nouveau jalon funèbre est posé après les combats des paras de la Seconde Guerre mondiale et bien sûr ceux des grands anciens d’Indochine et d’Algérie.

 

Le piège fatal

En signe de solidarité avec nos hommes, le Président de la République, François Mitterrand, vient rendre un hommage aux morts le 24 octobre. Les paras savent déjà qu’ils sont pris dans un traquenard monstrueux. Jour après jour, ils sont victimes de nouveaux attentats, dans un secteur totalement incontrôlable, où pullulent les milices, les mafias et les « services ». Personne ne sait réellement qui fait quoi, les informations sont sous influence, rien n’est sûr, tout est mouvant. Sans ordres ni moyens légaux, les paras sont contraints de se battre au quotidien pour assurer la survie de leurs postes et continuer à protéger les populations. Aucun renfort notable n’est envoyé de métropole, hormis une compagnie de courageux volontaires du 1er RCP venus prendre la place de leurs prédécesseurs. En dépit des nombreux morts et blessés qu’ils vont relever dans leurs rangs, les paras ne doivent compter que sur leur savoir-faire, leur calme et leur professionnalisme pour se défendre tout en évitant de répondre aux provocations, refusant parfois de tirer pour préserver les civils. A ce titre, la mission aura certes été remplie, mais nombreux sont les soldats français qui reviendront avec l’amer sentiment d’avoir perdu leurs camarades sans les avoir vengés.

Chacun sait alors que nous vivons un moment unique de notre vie, dont l’intensité et la profondeur nous bouleversent. L’aumônier, le père Lallemand, a le don de savoir parler aux soldats. Que l’on soit croyant pratiquant ou athée, agnostique ou païen, il sait trouver les mots qui apaisent et réconfortent. Paradoxalement, Drakkar ne va pas briser les paras, mais les souder. Les semaines à venir vont être infernales. Et cependant, tous font face avec une abnégation sublime. Le plus humble des parachutistes joue consciencieusement son rôle dans un chaudron où se multiplient les attentats. Bien des nôtres vont encore tomber, assassinés lâchement la plupart du temps. Mais tous accomplissent leur devoir avec fierté et discrétion. Nous recevons des mots et des cadeaux de métropole, comme ces Landais qui nous envoient du foie gras à foison pour Noël, ou encore ces enfants qui nous dédient des dessins touchants. Les paras sont soudés, et même la mort ne peut les séparer.

Dans la nuit du 25 décembre, les postes de Beyrouth-Ouest devenus indéfendables dans la configuration géopolitique de l’époque sont évacués. Fin janvier-début février, les paras  exténués sont rapatriés sur la France. Le contingent de « Marsouins » qui les remplace ne restera pas longtemps. Américains et Italiens quittent le Liban fin février. En mars, le contingent français rembarque, ne laissant sur place que des observateurs.

 

Les enseignements à tirer

Jeune ORSA à l’époque, ayant la volonté de préparer l’EMIA, je décide cependant de quitter l’armée. Cinq années de boxe intensive et à bon niveau m’ont appris qu’un coup encaissé doit toujours être rendu, au centuple si possible. Déphasage. Je ne me sens pas l’âme d’un « soldat de la paix ». Mais les paras vont rester ma vraie famille. Depuis, j’ai fait le tour du monde, connu d’autres aventures. J’ai passé des diplômes, « fait la Sorbonne », créé une entreprise. Mais rien n’a été oublié. Mes chefs d’alors sont devenus des amis. Nous avons eu des patrons magnifiques, Cann, Urwald, Roudeillac, des commandants de compagnie qui étaient des meneurs d’hommes, de vrais pirates pour lesquels on aurait volontiers donné sa vie, des sous-officiers et des soldats avec des gueules sublimes. Tout cela, mon ami le journaliste Frédéric Pons l’a mis en relief avec brio dans son livre « Les Paras sacrifiés » publié en 1993 et réimprimé en 2007 sous le titre « Mourir pour le Liban ». Il faut dire qu’à la différence de bien d’autres, Pons sait de quoi il parle. Ancien ORSA du 8e RPIMa, il a vécu l’une des premières missions de la FINUL au sud-Liban au tout début des années 80.

En novembre 2007,  j’ai été invité à prononcer une courte allocution à Coëtquidan, devant les élèves de l’EMIA qui avaient choisi pour parrain de leur promotion le Lieutenant de La Batie. J’avais connu Antoine quand il était à Henri IV, je l’avais ensuite revu lors de l’entraînement commun à l’aéroport le 21 octobre 1983… puis mort quelques jours après. Ayant quitté l’armée française comme lieutenant, j’ai donc souhaité parler à ces élèves officiers comme un vieux lieutenant à de jeunes lieutenants. Il faut savoir tirer le meilleur de toute expérience, surtout quand elle s’est révélée tragique. Bref, savoir transformer le plomb en or. Il fallait leur dire ce qu’une OPEX comme celle-là nous avait appris concrètement, nous fournissant des enseignements qui nous servent au quotidien dans la guerre économique.

Avec le recul, ce qui demeure certain, c’est que, sans en avoir eu alors une pleine conscience, Beyrouth anticipait le destin de l’Occident. Le terrorisme est devenu une menace permanente, y compris au cœur de notre vieille Europe. Mais en ce temps-là, nous autres, modestes chefs de section, n’étions pas à même d’analyser les basculements géopolitiques en gestation. Plus modestement, Beyrouth nous a révélé la valeur des hommes. Beyrouth nous a enseigné bien des sagesses. Pour ceux qui surent le vivre avec intelligence, Beyrouth fut une épreuve initiatique au sens premier du terme, qui nous a décillé les yeux sur nous-mêmes et sur le monde. Ce que les uns et les autres avons appris dans ce volcan, aucune école de management, aucun diplôme d’université, ne nous l’aurait apporté, ni même l’argent ou les honneurs. Nous avons appris le dépassement de soi pour les autres, la valeur de la camaraderie, la puissance des relations d’homme à homme fondées sur la fidélité, la capacité à transcender sa peur, la reconnaissance mutuelle, l’estime des paras pour leur chef et l’amour fraternel du chef pour ses paras… Des mots qui semblent désuets dans  l’univers qui est le nôtre, mais qui reflètent cependant un ordre supérieur de connaissance des choses de la vie. Cette richesse intérieure acquise, nous en ferons l’hommage discret à tous nos camarades tombés en OPEX le 23 octobre, lorsque, à 6h30 du matin, nous penserons à ceux du Drakkar. Comme nos grands anciens, montera alors de nos lèvres vers le ciel la vieille chanson : « j’avais un camarade… »

*Bruno Racouchot, ancien lieutenant au 6e RPIMa. L’auteur : DEA de Relations internationales et Défense de Paris-Sorbonne, maîtrise de droit et de sciences politiques, Bruno RACOUCHOT, est aujourd’hui le directeur de la société Comes Communication, créée en 1999, spécialisée dans la mise en œuvre de stratégies et communication d’influence.

IN MEMORIAM Drakkar

capitaine Thomas Jacky
capitaine Ospital Guy
lieutenant Dejean de La Bâtie Antoine
sous-lieutenant Rigaud Alain
adjudant Bagnis Antoine
adjudant Moretto Michel
sergent Dalleau Christian
sergent Daube Vincent
sergent Lebris Jean-Pierre
sergent Longle Yves
sergent Ollivier Gilles
caporal chef Bensaidane Djamel
caporal chef Beriot Laurent
caporal chef Carrara Vincent
caporal chef Duthilleul Louis
caporal chef Grelier Xavier
caporal chef Loitron Olivier
caporal chef Margot Franck
caporal chef Seriat Patrice
caporal chef Vieille Hervé
caporal Girardeau Patrice
caporal Hau Jacques
caporal Jacquet Laurent
caporal Lamothe Patrick
caporal Lepretre Dominique
caporal Leroux Olivier
caporal Muzeau Franck
caporal Thorel Laurent
parachutiste de 1ère classe Gasseau Guy
parachutiste de 1ère classe Gautret Remy
parachutiste de 1ère classe Julio François
parachutiste de 1ère classe Pradier Gilles
parachutiste de 1ère classe Tari Patrick
parachutiste de 1ère classe Théophile Sylvestre
parachutiste Bachelerie Yannick
parachutiste Bardine Richard
parachutiste Caland Franck
parachutiste Chaise Jean-François
parachutiste Corvellec Jean
parachutiste Delaitre Jean Yves
parachutiste Deparis Thierry
parachutiste Di-Masso Thierry
parachutiste Durand Hervé
parachutiste Guillemet Romuald
parachutiste Kordec Jacques
parachutiste Lastella Victor
parachutiste Ledru Christian
parachutiste Levaast Patrick
parachutiste Leverger Hervé
parachutiste Meyer Jean-Pierre
parachutiste Porte Pascal
parachutiste Potencier Philippe
parachutiste Raoux François
parachutiste Renaud Raymond
parachutiste Renou Thierry
parachutiste Righi Bernard
parachutiste Schmitt Denis
parachutiste Sendra Jean

Destruction du « Moskva » et menaces littorales – Mise en perspective d’un siècle d’évolution des forces terrestres et navales

Destruction du « Moskva » et menaces littorales – Mise en perspective d’un siècle d’évolution des forces terrestres et navales


 

La destruction du croiseur russe Moskva le 22 avril 2022 par deux missiles de croisière ukrainiens P-360 Neptune a été un des évènements militaires les plus commentés depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Il s’agit d’un des deux plus grands bâtiments de combat coulés depuis 1945, d’un tonnage proche du croiseur argentin ARA General Belgrano, torpillé le 2 mai 1982 par le sous-marin nucléaire d’attaque britannique HMS Conqueror

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les combats navals ont été finalement assez rares, impliquant le plus souvent des groupes limités de petites unités, patrouilleurs, frégates et destroyers. Il n’y a pas eu d’affrontement entre groupes aéronavals, ni de campagne sous-marine contre des voies de communication et très peu d’opérations amphibies. Bien que l’activité navale n’ait pas manqué, les affrontements d’ampleur desquels tirer des enseignements pour un futur conflit de haute intensité furent peu nombreux, en dehors de la campagne des Malouines dont on commémore cette année les quarante ans. Encore son contexte, très particulier, limite-il les enseignements qui en découlent, tandis que son ancienneté l’éloigne des standards actuels.

Malgré de nombreuses études et exercices destinés à évaluer la pertinence relative des différents systèmes, des incertitudes planent donc sur l’efficacité relative en situation de conflit majeur de tel ou tel système naval, sur la place et la pertinence des porte-avions, des sous-marins, des aéronefs ou des missiles balistiques dans ce qui serait une lutte pour la supériorité sur les espaces aéromaritimes entre grandes marines. Il est donc tentant d’extrapoler beaucoup de chaque évènement. Ainsi, la destruction du Moskva est sans doute loin d’être l’illustration d’une révolution. Bien entendu, certaines spécificités de l’engagement doivent être prises en compte, et notamment l’ancienneté du navire et l’insuffisance de la préparation opérationnelle de l’équipage russe. Mais cette destruction s’inscrit surtout dans un mouvement constant, une des rares certitudes historiques non démenties depuis le milieu du XIXe siècle : le renforcement quasi ininterrompu des menaces littorales, de la capacité, depuis la terre, à détecter, cibler et interdire les opérations navales venues de la haute mer. Les conséquences sont d’une part un constant recul de la « zone d’impunité » pour les grandes unités de haute mer, qui doivent s’éloigner physiquement des côtes adverses et d’autre part une difficulté croissante à interagir avec le littoral hostile, pour le reconnaitre, le frapper ou l’envahir. Cette neutralisation non pas de la puissance navale, mais de sa capacité à produire par sa projection un effet utile vers la terre est un problème particulièrement saillant pour les États qui ont donné à cette projection un rôle central dans leur approche des opérations militaires, à commencer par les pays de l’alliance atlantique. Elle a entraîné des cycles d’adaptation, qui ont permis le développement de moyens défensifs contre l’action littorale, mais aussi de capacités de détection et de frappe à distance, pour continuer de profiter des avantages conférés par la haute mer tout en produisant des effets utiles contre la terre. Si la puissance navale est parvenue à maintenir son ascendant sur les forces littorales, le rayon d’action de ces dernières a augmenté inexorablement depuis un siècle, contraignant les forces navales à s’éloigner toujours plus loin de la côte pour bénéficier de l’impunité de la haute mer face aux actions de la terre.

Marine à voile et impunité de la haute mer

Les capacités côtières changèrent peu pendant le « temps long » de la marine à voiles. Vers le milieu du XIXe siècle, les canons à chargement par la bouche tirant à la poudre noire étaient l’arme navale principale. En cas de duel, l’avantage défensif était admis : les batteries côtières étaient dotées de fortifications plus solides qu’une coque en bois, elles pouvaient mettre en œuvre de plus gros calibres, chauffer leurs boulets et bénéficiaient de la stabilité de tir. Mais leur portée était très limitée et au-delà de celle-ci, les forces navales naviguaient en toute impunité.

Aux alentours de 1840, alors les navires de ligne emportaient des pièces de 30 livres, les batteries côtières mettaient en œuvre des canons de 68 livres à âme lisse, à la fois aboutissement et impasse technologique, avec une portée utile d’environ 3 000 mètres, un chiffre relativement inchangé depuis le XVIIIe siècle[1]. Peu mobiles et couteuses, les batteries côtières étaient réservées à une défense de points sensibles : ports, chenaux et détroits. Au-delà de cette limite, les opérations navales étaient libres et il fallait une flotte hauturière pour s’opposer à une autre flotte hauturière. On pouvait ainsi parler d’impunité pour les puissances navales face aux puissances terrestres. Le blocus rapproché des ports était possible et la côte était facilement accessible pour mener raids, débarquements ou bombardements de la part d’une marine toujours capable de réfugier rapidement au large ses bâtiments hors de toute atteinte de la côte.

Combat du Tage en 1831 : la flotte française pouvait choisir l’heure et le lieu de l’attaque et bénéficier d’une totale impunité jusqu’à portée de canon, sans que les forces littorales ne puissent être averties ou modifier leur dispositif.

Les progrès de la métallurgie, de la pyrotechnie et de l’usinage contribuèrent à l’augmentation de la portée et de la précision, des effets et donc de la capacité de destruction de l’artillerie navale (obus explosifs puis perforants, canons rayés, poudre sans fumée, optiques, télémétrie, etc.), au prix d’un poids sans cesse croissant des pièces. Malgré ces innovations, au tournant du XXe siècle, les batteries côtières ne pouvaient guère engager un adversaire à plus de 10 000 mètres. Au-delà, la côte était à la fois aveugle aux mouvements navals et incapable de les interdire. Même dans des eaux resserrées comme celles de la Mer Baltique ou de la Mer Noire, jusqu’en 1900, l’avantage allait indiscutablement à la force navale la plus importante, sans possibilité d’égalisation de la part des petites puissances navales, fussent-elles de grandes puissances continentales. La hiérarchie navale était rigide : plus grande était la taille des navires, plus grande était leur puissance, sans possibilité pour les petites unités d’infliger des dommages significatifs autrement que par ruse (abordages surprise, sabotages). Si l’attaque d’un port demeurait un exercice risqué et aléatoire, la puissance navale pouvait choisir l’heure et le lieu de l’action, sans risquer aucun dommage avant d’être à portée de canon de sa cible. Ainsi, le 11 juillet 1831, la marine française força l’embouchure du Tage et se positionna devant Lisbonne, au prix d’une canonnade contre les forts qui en gardaient l’entrée. Un siècle plus tard, une telle opération devint totalement inenvisageable, du fait des mines et des torpilles.

Nouvelles technologies « égalisatrices » : mines et torpilleurs, la fin de l’impunité

Balbutiant dès la guerre de Sécession, le développement des submersibles et des mines puis des torpilles, associé à la propulsion à vapeur, allait progressivement enclencher un accroissement géométrique des capacités littorales et créer des possibilités d’égalisation du rapport de force pour les petites marines. Bien que les conséquences sur le plan global de cette transformation aient été surestimées en France par la Jeune Ecole, elles furent tout à fait considérables. Alors que jusqu’en 1865 les mines ne produisirent que des effets limités, incapables d’entraver les opérations navales franco-britanniques contre la Russie en 1856 ou celles l’Union contre la Confédération de 1861 à 1865, elles jouèrent un rôle très important dans la guerre russo-japonaise de 1904-1905, premier conflit pendant lequel toutes les nouvelles capacités d’action littorale pesèrent contre les forces navales de haute mer. Cette évolution fut marquée pas quatre facteurs : une logique de milieu nouveau (sous-marin), une logique de distance décuplée (le rayon d’action des torpilleurs), une logique de communications (la TSF fut utilisée massivement par les deux camps dès 1904) et une logique d’égalisation, apportée par la puissance destructrice des explosifs sous-marins : une seule mine ou une seule torpille pouvait couler un bâtiment de premier rang.

Torpilleurs japonais en 1905. Même si leurs résultats furent décevant pendant la guerre russo-japonaise, les torpilleurs firent planer une menace constante sur les escadres.

Mises en œuvre par des torpilleurs ou des mouilleurs de mine de quelques centaines de tonnes, ces menaces pouvaient être déployées rapidement face à une force navale ennemie dont l’approche pouvait être signalée bien au-delà de l’horizon, de nuit ou par mauvais temps, par l’intermédiaire des ondes radio. Tous les petits fonds pouvaient être minés, toutes les côtes et les eaux étroites pouvaient être parcourues par des divisions de torpilleurs.

Apparus au tournant des années 1880, atteignant des vitesses d’une quinzaine de nœuds, ces bâtiments de 100 à 200 tonnes progressèrent rapidement pour atteindre les trente nœuds en 1904, avec une autonomie leur permettant de mener des raids nocturnes ou de patrouiller les littoraux et les abords des bases navales. Même s’ils manquaient de véritables capacités hauturières, ils s’imposèrent, aux côtés des mines, comme une nouvelle menace existentielle pour les navires de premier rang. Sans effacer les moyens classiques d’artillerie, ils complexifiaient considérablement la manœuvre navale : la zone d’interdiction des opérations navales depuis la haute mer était passée de « points » (portuaires) d’environ 3000 mètres en 1900 à une bande continue d’une trentaine de kilomètres le long des côtes en 1905, de laquelle on ne pouvait plus s’approcher qu’en force, en escadre avec lourde escorte.

CAUSE Russie

Cuirassé

Japon

Cuirassés

Russie

Croiseurs

Japon

Croiseurs

Artillerie navale 4 5
Artillerie côtière 4 3
Artillerie + torpilles 2
Torpilles 1
Mines 1 3 1 4

Nombre de cuirassés et croiseurs coulés par cause, guerre russo-japonaise 1904-1905

Bien que le nombre singulièrement élevé de pertes du fait de l’artillerie côtière s’explique par le contexte particulier de la guerre (siège de Port Arthur et destruction des navires russes bloqués dans la rade), il faut surtout remarquer que les nouveaux systèmes sous-marins de la zone littorale, torpilles et surtout mines, furent impliqués dans 12 des 28 destructions de navires principaux (cuirassés et croiseurs), à égalité avec l’artillerie navale. Même si la torpille finit par être mise en œuvre par presque tous les navires de haute mer, du cuirassé au destroyer, et s’imposa dans le combat naval à toute distance des littoraux, elle demeura une arme incomparable pour égaliser la puissance navale au profit des littoraux et fournir aux petits pays et aux petites flottes des moyens de menacer des grandes flottes hauturières. Délaissant les « cuirassés garde-côte », les puissances navales de second rang investirent dans les torpilleurs, mais aussi dans les batteries de torpilles à terre pour protéger les ports. Même d’une portée limitée à quelques miles nautiques, elles pouvaient avoir leur utilité dans les eaux resserrées pour compléter les batteries côtières, comme l’attesta la destruction du croiseur allemand Blücher par les canons et torpilles norvégiennes averties par la TSF d’un patrouilleur devant Oslo le 8 avril 1940, trois jours seulement après son admission au service actif. Une action qui, sur le plan symbolique, ressemble beaucoup à la destruction du Moskva[1]. La mine navale, en revanche, demeura un moyen d’action essentiellement littoral. Même si des essais d’utilisation en haute mer en manœuvre d’escadre furent effectués par la marine japonaise pendant les années 1930, ils ne débouchèrent pas sur un emploi en opérations pendant le second conflit mondial. Quant aux gigantesques champs de mines anglais en Mer du nord posés entre 1940 et 1943 (plus de 90 000 engins), ils s’avérèrent inadaptés à l’immensité des eaux libres et ne revendiquèrent qu’un seul sous-marin allemand.

A gauche, des mines anglaises de contact sur le pont du croiseur HMS Aurora pendant la seconde guerre mondiale. Il faut percuter la mine pour déclencher son explosion. A droite, une mine de fond MDM-2 de conception soviétique, toujours proposée à l’exportation par la Russie sur le site de Rosoboronexport. Les Ukrainiens ont probablement mouillé des modèles similaires. Cet engin dispose de capteurs acoustiques, magnétiques et hydrodynamiques et peuvent être réglés de manière plus ou moins discriminante pour cibler un type de signature acoustique, de fréquence électrique ou de déplacement.

Il faut souligner que le conflit actuel en Ukraine marque le grand retour de la mine navale dans les confrontations de haute intensité. En minant les littoraux dans les premières heures des conflits, les Ukrainiens ont, pour une dépense minimale, neutralisé toute possibilité de débarquement russe dans leurs eaux. Il faut garder néanmoins à l’esprit que les mines n’ont d’intérêt que si le pays côtier dispose de forces littorales aptes à interdire toute opération déminage de vive force.

La Première Guerre mondiale — l’avion, la vedette et le sous-marin

La conséquence de cette létalité littorale étendue au début du XXe siècle fut, pour toutes les grandes marines, un effort de transformation sous la contrainte. La fin de l’impunité ouvrait l’ère de l’adaptation. L’apparition de nouveaux bâtiments, de nouveaux équipements, de nouveaux modes d’action et de nouvelles doctrines permirent de contester ces menaces littorales pour préserver la capacité d’action vers ou proche de la terre : filets anti-torpilles, destroyers pour chasser les torpilleurs, profusion de canons à tir rapide sur les unités de premier rang… Mais malgré ces efforts fut acté l’éloignement des grandes unités navales de la zone littorale adverse, désormais trop dangereuse pour être approchée au quotidien sans escorte ni préparation soigneuse. Le déminage s’avéra notamment bien plus long et aléatoire que la pose de mines. Le blocus de la flotte de haute mer allemande pendant la Première guerre mondiale s’effectua donc « au port ». Champs de mines et torpilleurs allemands étaient trop dangereux pour qu’un maintien des escadres devant Kiel soit envisageable, tandis que la TSF permettait de se contenter de patrouilles par des unités légères pour surveiller les approches maritimes. Cette dangerosité littorale fut confirmée dans d’autres situations, comme l’assaut infructueux mené par les forces navales franco-britanniques contre les Dardanelles en 1915, qui entraina la perte de trois cuirassés et de sérieux dommages sur quatre autres navires de ligne, du fait de l’artillerie côtière mais surtout de mines non éliminées par la force de dragage alliée.

La Première Guerre mondiale confirma et renforça donc les menaces littorales apparues en 1904-1905, et en ajouta de nouvelles. L’apparition des moteurs à explosion permit le développement de vedettes lance-torpilles, très rapides, très mobiles et minuscules. Leur intérêt fut démontré le 10 juin 1918, lorsque des vedettes MAS.15 de 20 tonnes de la marine italienne torpillèrent le cuirassé austro-hongrois de 20 000 tonnes SMS Szent István au large de l’île croate de Permuda. Ce format de petit navire emportant des torpilles fut très utilisé dans le second conflit mondial, par tous les belligérants, et préfigura le patrouilleur lance-missile. Bien que les succès contre de grandes unités fussent finalement peu nombreux, ces vedettes contribuèrent par leur présence à les maintenir loin des littoraux, même en l’absence de flotte adverse, tout en mobilisant pour les contrer des moyens bien plus coûteux.

Vedette italienne « MAS » – 1917

À partir de 1914, les aéronefs et les dirigeables rigides ajoutèrent la dimension aérienne aux opérations navales. Par rapport au torpilleur, l’aéroplane apportait, pour une portée équivalente depuis la terre et un coût de mise en œuvre bien plus faible, une vitesse décuplée et une plus grande liberté de mouvement (d’abord de jour et par beau temps). Sous la mer, la fiabilisation du submersible et le développement de la détection acoustique donnèrent naissance aux opérations sous-marines, d’abord côtières. Gagnant rapidement la haute mer, elles demeurèrent propices à la défense des littoraux contre les forces navales, complétant mines et batteries. Le développement de forces sous-marines côtières par de petites puissances navales constitua — et constitue toujours — un moyen « rentable » de protection d’un littoral contre toute force navale, même de premier rang, qui doivent pour la contrer aligner d’importantes forces d’escorte. Ainsi les forces anti-sous-marines britanniques mobilisèrent en 1982 trois frégates et leurs hélicoptères et tirèrent 50 torpilles et de nombreuses grenades contre le sous-marin argentin ARA San Luis, un modeste bâtiment Type 209, sans jamais l’atteindre. Seule la défectuosité des torpilles argentines l’empêcha d’infliger des dommages à la force navale britannique.

La seconde guerre mondiale — victoire (couteuse et provisoire) des capacités hauturières

Les avancées technologiques de l’entre deux-guerres permirent là encore d’augmenter la portée, la fiabilité et la coordination des moyens côtiers capables de menacer une force navale. Même si certains paris furent décevants et inadaptés, comme le bombardement en altitude des forces navales, d’autres furent couronnés de succès : le radar, l’hydravion de patrouille maritime équipé de TSF, le bombardier torpilleur ou le bombardier en piqué, mais aussi le développement des communication radio chiffrées et la mise en place de structures de commandement intégrées constituant peu à peu une situation tactique « partagée en temps réel » permirent de fiabiliser et d’augmenter la létalité des opérations menées par les forces littorales contre les forces navales dont la portée fut, de nouveau, décuplée, passant d’environ 30 à 300 kilomètres (le rayon d’action moyen des bombardiers torpilleurs basés à terre).

La force Z de la Royal Navy (HMS Repulse, HMS Prince of Wales et quatre destroyers) frappée par l’aviation japonaise basée à terre au large de la Malaisie, le 10 décembre 1941. La destruction des deux navires de ligne par une force aérienne exclusivement basée à terre, sans moyens navals, fut un symbole marquant de l’évolution des capacités littorales contre la puissance navale.

Les forces de haute mer ne furent pas en reste et l’opposition entre forces hauturières et côtières fut un des déterminants des opérations entre 1939 et 1945, l’essentiel des batailles navales se déroulant à portée de l’aviation basée à terre. Le développement des groupes aéronavals efficaces, capables d’opérations soutenues, protégés par des forces d’escorte nombreuses et une défense contre avions enfin solide sembla donner, pour longtemps, un avantage décisif aux opérations depuis la haute mer. Alors qu’en 1940-41 la Royal Navy avait été très malmenée, au large de la Norvège, de la Crète (par la Luftwaffe) ou de la Malaisie (par l’aviation japonaise), les forces alliées purent, en 1944, approcher les littoraux européens et des îles du Pacifique avec assez de confiance pour soutenir les opérations de débarquement malgré une opposition intense et, parfois, hors de portée de leur propre aviation basée à terre. L’approche de la zone littorale ne pouvait plus se faire en toute impunité comme avant 1850, mais les moyens d’action depuis la haute mer vers la terre avaient repris l’ascendant et permettaient de frapper à distance les moyens de défense côtière puis d’approcher, graduellement, d’abord à portée de groupe aéronaval, puis à portée de canon. La liberté de mouvement offerte par la haute mer restait déterminante, par rapport à des forces côtières dont les bases de soutien (aérodromes, radars fixes, ports) étaient immobiles et connues. La parade japonaise des attaques suicide (kamikaze) à partir de la fin de 1944 et les attaques allemandes par bombes guidées Fritz-X à partir de 1943 constituèrent deux réponses rationnelles à un même problème : comment frapper une force navale moderne en haute mer avec des mobiles à la fois puissants, précis et impossibles à détruire par une DCA devenue trop forte pour les frappes aériennes « classiques »  ? Ainsi, alors que le porte-avions USS Yorktown avait été mis hors de combat le 04 juin 1942 au large de Midway par une attaque de 18 bombardiers en piqué soutenus par 6 chasseurs, aucun des 174 appareils japonais des trois raids de la bataille des Mariannes (19 juin 1944) ne parvint à toucher un porte-avions américain.

La Task Force 38 de l’U.S. Navy en 1945 au large du Japon : triomphe (provisoire) des forces hauturières et retour à une forme d’impunité face aux littoraux.

Dans l’ère du missile (et de l’arme nucléaire) – entre certitudes idéologiques et incertitudes opérationnelles

La solution passait par la vitesse, mais aussi par la réduction de la taille des mobiles d’attaque pour les rendre plus difficiles à détecter et à cibler. Autant de paramètres qui se retrouvèrent rassemblés immédiatement après la seconde guerre mondiale dans le missile antinavire autopropulsé : trop petit et trop rapide pour être intercepté par un avion de chasse embarqué ou détruit par la DCA classique, muni d’une charge creuse explosive capable de traverser les plus épais blindages, il transposait au domaine maritime l’apport des armes antichar à charge creuse (Bazooka, PIAT, Panszerfaust, etc.) qui avaient donné aux fantassins à partir de 1943 une capacité de lutte dans les opérations mécanisées.

Les premiers mobiles antinavires guidés mis en service à la fin de la seconde guerre mondiale sous la forme de « bombes planantes » furent rapidement suivis par des engins autopropulsés comme le célèbre missile soviétique P-15 Termit (SS-N-3 Styx), qui dota chaque patrouilleur rapide d’une puissance de feu équivalente à celle d’une tourelle d’artillerie de cuirassé. Les évolutions continues du missile antinavire concernèrent sa portée, sa capacité à changer de milieu (versions tirées par sous-marin), mais aussi l’amélioration de ses caractéristiques techniques : l’affinement progressif obtenu par passage aux carburants solides, le développement d’autodirecteurs, la capacité de vol au raz des flots, les centrales inertielles, la miniaturisation grâce aux transistors et aux circuits intégrés, les liaisons de données avec des moyens d’acquisition de cible déportés, la navigation assistées par GPS et les capacités de discrimination des cibles furent autant de progrès qui concoururent à faire de cet engin l’arme de prédilection de la lutte au-dessus de la surface et donc (aussi) celle de l’égalisation de puissance au profit des littoraux. La torpille disparut peu à peu des moyens mis en œuvre par les forces aériennes et de surface dans le cadre de la lutte antinavire et ne fut conservée à cette fin, dans sa version lourde, que par les forces sous-marines (tout en demeurant centrale dans la lutte anti-sous-marine).

Patrouilleur est-allemand OSA tirant un missile P-15 : la puissance de feu d’un navire de premier rang pour 200 tonnes de déplacement.

Paradoxe de la Guerre froide, l’ère de la dissuasion nucléaire entraina une disparition des conflits entre puissances navales significatives. Les certitudes techniques de la pertinence du missile dans le cadre des grands engagements aéromaritimes durent attendre 1982 pour être confrontées à l’épreuve des faits lorsque le Royaume-Uni, puissance navale de premier plan, dut engager la totalité de ses moyens aéronavals disponibles pour faire face à une force aérienne de second plan en matière de moyens et d’effectifs (même si les pilotes argentins démontrèrent un courage et des compétences de premier plan). Comme le soulignent les études sur la contre-offensive britannique, quelques fusées de bombes argentines dysfonctionnelles furent tout ce qui sépara un « succès honorable » d’une « cuisante défaite ». Si on a beaucoup discuté l’attaque menée à l’aide de missiles AM-39 par les Super Etendard argentins, il ne faut pas oublier les raids menés par les A-4 Skyhawk armés de bombes lisses, dont huit des coups au but n’explosèrent pas

Bien entendu, les améliorations évoquées depuis 1945 profitèrent également aux forces de haute mer. L’allongement généralisé des portées d’engagement, l’amélioration des capacités de détection à longue distance et la vitesse offerte par avions à réaction et missiles furent autant de facteurs qui contribuèrent à la disparition des cuirassés et à la centralité des porte-avions pour les opérations en haute mer et vers la terre. Ce n’est pas parce qu’il était plus vulnérable aux dommages que le cuirassé a disparu — il l’était moins que le porte-avions — mais bien parce que même les plus grosses pièces d’artillerie modernes de 16 ou 18 pouces ne pouvaient guère engager un adversaire à plus de vingt miles nautiques, contre une distance 10 à 20 fois supérieure pour un groupe aéronaval. L’arrivée de l’arme nucléaire donna également un rôle important aux porte-avions dans l’emport de capacités de frappe diluées en mer jusqu’en 1970, tant que le couple missile balistique / sous-marin nucléaire n’était pas au point.

Pour autant, lorsqu’on fait le bilan des conflits en mer depuis un peu plus d’un siècle (1904-2022), il faut admettre que le potentiel des forces côtières de défense des littoraux est bien plus important qu’en 1904 comparativement aux capacités des forces de haute mer (hors mise en œuvre de l’arme nucléaire). Les missiles de croisière basés à terre sont, comme l’atteste la destruction du Moskva, la concrétisation d’un siècle de progrès des capacités littorales pour se défendre plus efficacement. Le comportement du croiseur russe, manifestement imprudent, routinier et complaisant, n’était pas problématique avant 1850 à moins d’être à 3000 mètres la côte. Il n’était dangereux au début du XXe siècle qu’à une dizaine de miles des littoraux. Aujourd’hui, il l’est à dix fois cette distance.

La mise en œuvre de missiles antinavires par des batteries côtières fut une solution envisagée dès la mise en service des premiers missiles. La version chinoise du P-15 Termit fut ainsi largement diffusée dans sa variante basée à terre (CSSC-2 plus connu sous le nom de « Silkworm »). Même si les utilisations de tels missiles furent sporadiques pendant la Guerre froide, pour cause de rareté générale des affrontements en mer, ils figurent toujours dans les arsenaux de nombreuses puissances navales, comme moyen commode de défense de zones littorales sensibles. Les emplois des missiles antinavires en zone côtière sont encore rares, mais on peut citer l’attaque, 12 juillet 2006, de la corvette israélienne INS Hanit, semble-il par un missile C-701 mis en œuvre depuis la terre par le Hezbollah (un acteur « non étatique ») alors qu’elle se trouvait à une vingtaine de kilomètres des côtes libanaises. De fait, de nombreux missiles antinavires modernes sont maintenant proposés par leurs constructeurs en version terrestre sur camion (Bastion-P, BrahMos Block III, 3M-54 Kalibr, MM40 Block3, P-360 Neptune). Par rapport à 1945, la salve depuis la côte n’est plus dépendante d’un aérodrome, cible fixe et concentrée, ou d’une flottille de torpilleurs facile à localiser en mer, mais peut être générée par des véhicules dispersés, camouflés, difficiles à localiser, et qui seront coordonnés par des liaisons de données tactiques après détection de la cible par des moyens variés.

Batterie côtière utilisant le MM40 Block III proposée à l’export.

Cette prolifération en cours des missiles antinavires basés à terre ne constitue donc pas une révolution, mais bien une évolution logique des capacités littorales. Ces missiles s’intègrent en outre avec de nouveaux moyens de détection et de ciblage : satellites, drones navals à longue endurance, ciblage littoral par transmissions en source ouverte… Il peut ainsi suffire qu’un téléphone GSM à bord d’un navire de guerre accroche une antenne relais littorale pour fournir une localisation de ciblage. Le missile de croisière peut donc se diriger vers sa cible sur une longue distance, avec un plan de vol non linéaire, jusqu’à arriver à portée d’autodirecteur, tout en recevant des mises à jour de situation par liaison de données. Cette interconnexion de nombreuses sources de ciblage en zone côtière, couplée aux missiles basés à terre, constitue une forme de renouvellement de la zone de danger pour les opérations navales. Elle n’est pas sans limites cependant : d’une part, la relative lenteur des missiles de croisière donne du temps pour leur détection et pour des contre-mesures électroniques et/ou cinétiques, au moins le temps de la généralisation des missiles hypersoniques, à condition de disposer d’une veille radar permanente. D’autre part, la nécessaire coordination de tous les moyens littoraux de détection, ciblage et guidage décentralisés (dont certains, civils, sont peu durcis) demande un C2 puissant et robuste, qui constitue une vulnérabilité critique des forces littorales, leur nouveau centre de gravité.

Enfin, il faut garder à l’esprit le développement des missiles balistiques antinavires de portée intermédiaire, notamment par la Chine. La réelle capacité de ces systèmes à frapper une force navale mobile en pleine mer fait encore débat. Mais la question, à l’aune de l’histoire de la défense des littoraux, est plutôt « quand » que « si » et l’urgence est de se préparer à leur effectivité dans les années qui viennent. Cela ne sonnera pas le glas des porte-avions, mais cela introduira, comme en 1904, en 1914 ou en 1944, une nouvelle variable à prendre en compte dans les opérations aéromaritimes, avec, encore une fois, un potentiel décuplement de la portée effective des armes littorales… Jusqu’à 3 000 kilomètres.

La destruction du Moskva ne signe pas bien entendu la fin des grands bâtiments de surface. D’une conception ancienne, il semble que le croiseur ait cumulé (comme l’ensemble de la marine russe en Mer Noire pendant la phase initiale du conflit) les erreurs et les imprudences : comportement routinier, absence d’appel aux postes de combat une fois les drones ukrainiens repérés, absence de couverture permanente par un avion de guet aérien, absence de bâtiment d’escorte proche, faible niveau d’entrainement dans la lutte contre les incendies, faible compartimentage… Autant de problèmes intemporels qui, s’ils ne diminuent en rien la valeur de l’attaque ukrainienne, doivent inciter à la prudence quant aux enseignements à tirer de cet évènement. Il n’empêche : la zone des 300 kilomètres est à nouveau celle de tous les dangers pour les grands bâtiments hauturiers, la parenthèse de supériorité aéronavale depuis la haute mer ouverte en 1944 se referme. Focalisées sur les menaces asymétriques de type canot terroriste ou pirate depuis une trentaine d’années, les grandes marines occidentales ont un peu perdu de vue la menace que représentent les forces littorales « conventionnelles ». Cette impréparation est d’autant plus critique que les marines occidentales ont, depuis la fin de la Guerre froide, connu un cadencement de déploiement très important, souvent au détriment de leur préparation opérationnelle dans tous les domaines de lutte. Il y a un besoin combiné de développement de nouveaux moyens de défense face aux littoraux, mais aussi et surtout d’entrainement et de doctrine. À ce titre, il faut saluer le récent exercice « Polaris » qui, en France, marque le retour à la préparation de grande ampleur au combat aéromaritime de haute intensité. Beaucoup des mesures d’adaptation seront les mêmes que face aux menaces en haute mer, mais certaines, comme la lutte contre les batteries mobiles dispersées, contre les drones sous-marins dans les petits fonds ou contre les patrouilleurs côtiers dissimulés dans le trafic civil, seront propres aux littoraux.

Le Moskva peu après avoir été frappé par les missiles ukrainiens. Trop de déficiences techniques, opérationnelles et humaines pour pouvoir s’aventurer dans la zone de danger littoral…

Conclusion : risques et opportunités pour la France

Cette évolution de la puissance littorale est à la fois une menace et une opportunité pour la France, qui a la souveraineté sur le deuxième domaine maritime mondial et dont près de 3% de la population vit dans les territoires ultramarins. Elle ne devrait pas ignorer dans le cadre de la remontée en puissance de ses forces armées, le potentiel offert par les missiles antinavires côtiers, couplés à des moyen de détection et de guidage peu couteux de type drone. Quelques batteries de MM-40 Block III et/ou d’une version terrestre du SCALP, associées à des unités de drones, complèteraient les forces de souveraineté de nos littoraux les plus exposés, ou accompagneraient utilement nos forces en opérations extérieures. Le développement de nouvelles mines navales est également important, là encore pour pouvoir empêcher, rapidement et à peu de frais, toute tentative d’invasion de nos territoires ultramarins.

Depuis 1945, les groupes aéronavals ont régulièrement fait l’objet de polémiques pronostiquant leur disparition, liée à l’arme nucléaire, puis au sous-marin nucléaire d’attaque, aux bombardiers à long rayon d’action armés de missiles ou bien encore, aujourd’hui, aux capacités de frappe à longue distance des chasseurs-bombardiers ravitaillés en vol et des missiles sur batterie côtière. Le porte-avions est en, en mer, l’objet des mêmes attaques que le char de combat principal à terre. Des programmes qui, dans un cas comme dans l’autre, s’étalent maintenant sur un demi-siècle entre la conception et le retrait du service actif. Et pourtant, malgré les pronostics de « mort du porte-avions » ou de « mort du char », dans un cas comme dans l’autre les puissances en ascension capacitaire cherchent en priorité à se doter de ces équipements. Car le rétrécissement de la zone d’impunité de la haute mer ne signe pas la fin de la puissance navale, pas plus en 2022 qu’en 1945.

D’une part, les contre-mesures efficaces aux nouvelles menaces sont déjà en devenir. La lutte anti-drones ou la lutte antisatellite seront sans doute de nouveaux domaines critiques des années à venir, tandis que la protection rapprochée, active et passive, des grands bâtiments de surface contre les impacts peut être améliorée sans les déclasser. D’autre part, surtout, les avantages des opérations en haute mer ne vont pas disparaitre. Le grand large demeure l’espace de la liberté de mouvement, de la flexibilité, de la rapidité du déploiement et de la concentration des forces. Même si la détection et le suivi des forces navales en haute mer se sont améliorés, il demeure relativement difficile de frapper très loin depuis la côte un groupe aéronaval très mobile. Les capacités de frappe depuis la mer, à longue distance, pourront également évoluer : artillerie à très longue portée permettant des tirs à un coût plus faible pour traiter des objectifs nombreux et de faible valeur unitaire, mise en œuvre de missiles balistiques conventionnels depuis la mer ou encore essaims de drones pour saturer les défenses littorales. Le porte-avions verra son groupe aéronaval s’hybrider et il est probable que les enjeux imposeront un renforcement de la part des mobiles embarqués — drones, hélicoptères et avions — consacrée à la lutte anti-sous-marine et anti-mines.

Surtout, et c’est peut-être l’argument le plus puissant qui plaide pour le maintien des capacités aéronavales, la haute mer est appelée dans le siècle en cours à devenir importante par elle-même, non plus comme  espace de transit et de refuge pour les forces, mais comme espace géographiquement de plus approprié, utilisé et contesté : du passage des câbles sous-marins (de communication comme de puissance électrique) à l’exploitation des ressources minières et énergétiques en grande profondeur en passant par l’installation de vastes champs éoliens offshore loin des côtes, le grand large va inéluctablement devenir un lieu stratégique approprié, et donc une zone d’affrontement à part entière. Dans ce contexte, les groupes aéronavals demeureront, aux côtés des sous-marins à propulsion nucléaire, les ossatures de la puissance navale. La lutte entre littoraux et grand large est donc loin d’être terminée, tandis que celle pour le grand large ne fait que commencer…


NOTES :

  1. Des portées très inférieures aux fameux « trois miles nautiques » des premières eaux territoriales revendiquées à la même époque, qui n’avaient sans doute rien à voir avec la portée de l’artillerie, mais plutôt avec celle des signaux depuis la terre : l’État revendiquait non pas une zone qu’il pouvait défendre, mais plutôt une zone d’influence maritime sur laquelle, depuis la terre, il pouvait communiquer vers la mer.
  2. La séquence a d’ailleurs été reconstitue d’une façon plutôt convaincante dans le film « The King’s Choice » en 2016 : En perturbant le plan allemand de prise d’Oslo, la destruction du Blücher a sans doute contribué à permettre l’exil du roi et du gouvernement de Norvège, ce qui a produit un effet stratégique majeur, compte tenu de l’importance du pavillon marchand norvégien pendant la Seconde Guerre mondiale.

2022, les Troupes de marine ont 400 ans

2022, les Troupes de marine ont 400 ans


Les Troupes de marine, anciennement Troupes coloniales et « Arme » faisant partie de l’Armée de terre, ont commémoré ces 31 août et 1er septembre 2022, non seulement comme chaque année à Fréjus les combats de Bazeilles, village près de Sedan, mais aussi les 400 ans de leur création par le cardinal de Richelieu.

Ce grand rassemblement de 2022 a regroupé 2000 Marsouins, Bigors et Sapeurs de marine, en activité ou pas et près de 20 drapeaux avec leurs gardes respectives. Il est le symbole exactement des valeurs partagées par les Troupes de marine : fraternité d’arme créée par les liens entre les générations, entre les soldats quel que soit leur grade, partage de la mémoire combattante et bien sûr engagement total au service de la France dans toutes ses opérations militaires, y compris aujourd’hui en Roumanie face à la Russie.

Les combats de Bazeilles, fait héroïque exemplaire

Ces combats ont affirmé le courage et l’héroïsme de la division coloniale (ou division bleue) qui reprit à plusieurs reprises les 31 août et 1er septembre 1870 le village de Bazeilles occupé par les Bavarois après avoir reçu l’ordre initial de ne pas l’occuper, erreur funeste du commandement français (Cf. Mon billet du 7 avril 2021. « Commandement et héroïsme à travers l’histoire militaire : une réflexion pour aujourd’hui ? »).

Le dernier acte se joue dans la maison Bourgerie ou « maison de la dernière cartouche », où une poignée de Marsouins encerclés résiste et tire la dernière cartouche avant de se rendre aux Allemands. Cette bataille aura coûté la vie 2 655 Marsouins dont 100 officiers et 213 sous-officiers. Les soldats bavarois en perdirent plus du double.

Dès le lendemain des affrontements, les soldats bavarois se livrent à d’atroces représailles contre la population de Bazeilles dont une partie avait pris part aux combats aux côtés des Troupes coloniales. Le village est incendié, certains habitants fusillés, brûlés vifs ou arrêtés puis déportés. Des habitants servirent aussi de « boucliers humains » aux soldats bavarois lors des combats. On dénombra ainsi plus d’une quarantaine de victimes civiles dans le village. Cent cinquante autres devaient mourir au cours des six mois suivant du fait des sévices endurés. Cette résistance héroïque valut à Bazeilles d’être décoré de la Légion d’honneur en 1900.

Le retour de l’urne contenant les ossements de nos anciens morts au combat

Ce quatre-centième anniversaire a donc représenté un moment important pour les 17 000 marsouins, bigors et « sapeurs de marine » d’aujourd’hui. La cérémonie dans les arènes de Fréjus est aussi l’intronisation publique de près de deux cents officiers et sous-officiers qui rejoignent « l’Arme ».

 

Le musée des troupes de marine de Fréjus (Cf. Musée des TDM), créé en 1981, a aussi été réouvert après plusieurs années de rénovation. Doté de riches collections, son objectif est de faire connaître l’implication des Troupes de marine dans l’histoire militaire de la France et dans la construction de son empire tout en témoignant de leurs sacrifices.

La crypte du Musée dédiée aux 400 000 soldats des Troupes de Marine morts pour la France a accueilli à nouveau l’urne funéraire qui comporte des ossements ayant appartenu aux marsouins tués à Bazeilles. Après une imposante cérémonie militaire rassemblant tous les drapeaux des régiments TDM, elle avait été déposée une première fois lors de l’inauguration du Musée de Fréjus le 2 octobre 1981.

Cette cérémonie a été renouvelée. Cette fois-ci, l’urne ne fut pas transportée par un VAB mais un blindé de type Griffon baptisé lui aussi « Bazeilles » qui équipe désormais le régiment.

 

Le président des lieutenants du 21e régiment d’infanterie de marine (21ème RIMa), une équipe de marsouins et moi-même avons déposé à nouveau cette urne dans la crypte en présence des hautes autorités militaires.

 

Cette cérémonie a été précédée par une messe ordonnée par Monseigneur Antoine de Romanet, évêque aux armées, et animée par la magnifique chorale aux sonorités martiales et viriles d’une promotion de saint-Cyr, baptisée en juillet du nom de « Colonel Lecocq », méhariste de renom, exécuté par les Japonais en Indochine en 1945 et dont la garnison de Fréjus porte le nom.

Garder la mémoire de nos anciens et l’honorer sont des valeurs essentielles pour la famille coloniale.

Que retirer personnellement de ces commémorations en 2022 ?

Ce fut d’abord un retour à mes premières années dans une unité de combat professionnelle. Le 21e RIMa était un régiment atypique. Interarmes avant l’heure, il était composé de deux compagnies d’infanterie sur VAB, de deux escadrons de blindés légers sur AMX10RC (blindé léger de reconnaissance armée d’un canon de 105 mm, toujours en service 41 ans après) sur lequel je venais d’être formé au 2e régiment de Hussards pour former à mon tour l’escadron où je servais, d’une batterie d’artillerie de 155 mm, d’une section du génie, d’une section de mortiers lourds de 120 mm, d’une section de missiles Milan antichars, d’une section de  canons de 20 mm anti-aériens. Trop bel outil interarmes pour qu’il dure au-delà de quelques années !

Pourquoi aussi un général pour cet événement au Musée ? En réalité, cette cérémonie militaire symbolise le lien des générations, entre un lieutenant d’hier et un lieutenant d’aujourd’hui. En 1980, première mutation après l’école d’application de la cavalerie et des blindés de Saumur, je suis affecté comme lieutenant au 21e RIMa. Le colonel Accary, à l’époque chef de corps du régiment, me désigne pour ramener le 28 août 1981 cette urne funéraire de Bazeilles.

Pour la « petite histoire », le hasard veut que Bazeilles soit à 40 km du village de Chauvancy-le-Château (fief existant depuis le milieu du XIe siècle et donnée par l’Espagne à la France lors du traité des Pyrénées de 1659 écrit à l’époque « Chavancy-le-Chasteau », histoire toujours) pour reprendre l’orthographe d’avant 1914. La partie de ma famille encore lorraine à l’époque avait aussi tout laissé pour ne pas être allemande après la défaite. Le corps colonial prendra aussi position à Chauvancy le 18 août 1914, autre clin d’œil… Les liens historiques et familiaux, ou simplement les coïncidences, sont parfois bien surprenant.

J’ai aussi eu le plaisir de retrouver mes anciens sous-officiers et caporaux-chefs de mon temps de lieutenant. C’est aussi la joie de retrouver ces officiers avec qui j’étais en opération en ex-Yougoslavie en 1992, il y a juste trente ans. Jeunes capitaines, ils sont généraux aujourd’hui.

Musique des TDM, chants entonnés par les différentes compagnies et haka exécuté par nos ultramarins animaient comme à l’accoutumée les parties conviviales de ce rassemblement. Effectivement, la grande famille coloniale était bien là et l’hymne martial des Troupes de marine a bien sûr retenti à de multiples reprises.

Oserai-je dire « et au nom de Dieu, vive la coloniale ! » Eh bien oui.

La culture militaire de l’officier russe : héritages, représentations, exercice du commandement

La culture militaire de l’officier russe : héritages, représentations, exercice du commandement

Étude encadrée par Mesdames Sophie Momzikoff et Marie-Laure Massei-Chamayou, le lieutenant-colonel Georges Housset  et le commandant ® Guillaume Lasconjarias CDEC – Etudes et prospective –

Histoire & stratégie

Le corps des officiers russes est jeune : il a été formé après 1991, date de la chute de l’URSS. En outre, son environnement politique et social a considérablement évolué depuis la fin de l’Empire rouge, l’amenant à repenser sa place dans la société. Mais sa culture militaire est-elle pour autant entièrement contemporaine ? Dans quelle mesure est-elle toujours marquée par les traditions passées ?

Introduction.

Si les officiers soviétiques ont été érigés en héros, ayant permis par leur réflexion militaire et leur commandement de combattre l’Allemagne nazie, la chute de l’URSS a renversé le prestige de l’armée. Tandis que les crises sociale et économique battaient leur plein, diminuant les dépenses consacrées à la défense, le personnel militaire vivait dans des conditions dramatiques. En 1997, la chercheuse Elisabeth Sieca-Kozlowski témoigne : « L’armée russe est une armée mal nourrie, mal logée, désorientée, clochardisée, laissée à l’abandon, une armée dont l’objectif premier n’est plus de maintenir sa capacité de combat mais de subsister, par tous les moyens. Ses officiers, occupés à se nourrir et à nourrir leurs troupes, ne sont plus capables d’assurer les missions traditionnelles qui leur incombent. Formation et entraînement ont pratiquement cessé. La conscription est en débâcle et les écoles militaires sont désertées[1] ». L’officier russe est ainsi devenu un enjeu social, économique et identitaire. Face à l’éclatement de l’URSS et à l’effondrement des institutions politiques, l’officier russe a perdu ses repères, ses valeurs, ses convictions et ses normes : tout ce qui formait sa culture militaire.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 1999, le gouvernement tend à réhabiliter le prestige de son armée. Comme à l’époque soviétique, le corps des officiers redevient l’ossature de l’armée russe. Le corps des sous-officiers est en effet quasiment inexistant : ainsi, sur le champ de bataille, les unités (bataillons, compagnies, pelotons, escadrons, etc.) ont tendance à être plus petites afin de faciliter le commandement et le contrôle des officiers. Leur rôle est, en outre, de nouveau capital dans la formation du personnel militaire : ils dirigent la formation et l’entraînement militaire du personnel en temps de paix. La hausse des dépenses consacrées à l’armée et la volonté politique d’en faire une armée puissante et de premier plan ne sont néanmoins pas suffisantes pour la cohésion d’un corps. Nous pouvons en effet nous interroger sur ce qui forme l’identité de l’officier russe : existe-il une culture commune des officiers russes ?

La culture militaire s’acquiert par l’enseignement officiel et officieux de modes de comportement et de valeurs. Cette culture est commune, dans la mesure où tous les militaires agissent selon des modes et des règles de comportement communément connus. De plus, elle est fondée sur des symboles qui représentent des groupes et font partie intégrante des rites et des cérémonies[2].

Cette définition d’un sociologue occidental, n’illustre pas, néanmoins, l’amplitude de la définition de la culture militaire en russe[3]. D’une part, la « culture militaire » peut se dire en russe voennaya cultura (Военная культура) et/ou voinskaya cultura (Воинская культура). La différence réside dans les nuances sémantiques des concepts de « voennij » (военный) et de « voin » (воин) : « militaire » et « guerrier ». Le terme « voennij » est lié au service militaire et au personnel militaire. Le terme « voin », quant à lui, désigne une personne qui sert dans l’armée et qui se bat contre l’ennemi.[4]. Ainsi, le concept de « voin » – guerrier – est plus large que le concept de « voennij » – militaire -, bien que moins utilisé. Le concept de « guerrier » est souvent employé lors des discours sur le patriotisme ou sur le fondement spirituel de la culture militaire, puisque faisant référence aux normes, règles de conduite, valeurs qui caractérisent toute personne prenant part aux hostilités. La voennaya cultura est délibérément introduite dans la conscience du personnel militaire ou des militaires professionnels.

D’autre part, il existe également d’autres concepts relatifs à la culture militaire : la culture de l’armée (armejskaya cultura – армейская культура) et la culture militaire de la société (voennaya cultura obschestva – военная культура общества). La culture de l’armée reflète les nombreux phénomènes de la voennaya cultura informelle : elle comprend les proverbes, les dessins, les chants, les toasts, etc. Mais elle comprend également les éléments du formel, régis par les règlements militaires. La culture militaire de la société inclut, quant à elle, les éléments de conscience publique et de culture spirituelle, du pays ou d’une région, associés aux institutions et processus politico-militaires. Elle représente les principes directeurs de la conduite militaire, les normes et les idéaux qui assurent l’unité et l’interaction des institutions et des organisations[5].

L’avantage particulier de la culture militaire russe est qu’elle permet de répondre simultanément à deux enjeux : l’éducation du citoyen et celle du guerrier. Par citoyen, le sociologue russe Vladimir Grebenkov entend une personne qui connaît les lois de sa patrie et est prête à les défendre, une personne qui assume une responsabilité civile personnelle face au destin de la Russie. Par guerrier, il considère une personne qui possède certaines qualités morales (patriotisme, sacrifice de soi, attitude humaine à l’égard de l’ennemi vaincu et de la population civile étrangère), capable d’obéir et maniant en toute confiance l’arme confiée[6].

Notre étude s’attardera sur la culture du guerrier, celui qui prend part aux hostilités, et particulièrement sur la culture militaire de l’officier russe. Néanmoins, nous verrons que la frontière entre monde civil et monde militaire est poreuse et qu’à bien des égards, l’un influence l’autre. Nous nous interrogerons ainsi sur ce qui affecte la culture militaire de l’officier russe et analyserons en quoi les actions des forces terrestres sont autant un prolongement de la vision russe du monde, qu’un tournant dans la formation et la culture opérationnelle de l’officier russe. Notre étude étant faite dans le cadre d’un partenariat avec le centre de doctrine et d’enseignement du commandement, elle s’attardera principalement sur la culture les officiers des forces terrestres.

 

Lire et télécharger l’étude : Etude 20220907-np-cdec-pep-culture-militaire-officier-russe

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[1] Elisabeth Sieca-Kozlowski, « L’armée russe : stratégies de survie et modalités d’action individuelle et collective en situation de “chaos” », Cultures & Conflits, hiver 1996-printemps 1997, mis en ligne le 27 mars 2007, consulté le 20 juillet 2019. Disponible en ligne sur : http://journals.openedition.org/conflits/2170

[2] Donna Winslow, « Military organisation and culture from three perspectives », in Social Sciences and the Military, An interdisciplinary overview, Giuseppe Caforio, Cass Military Studies, Rutledge, 2007, p67.

[3] Valery V. Dautov, A. V. Korotenko, « La culture militaire dans les processus éducatifs », Institutions éducatives militaires de la Russie : Tradition et modernité, 2014.

[4] Sergei Ivanovitch Ozhegov, Dictionnaire explicatif de la langue russe/ Tolkovyj slovar’ rousskovo iazyka, 1996.

[5] Vladimir N. Grebenkov, « Potentiel méthodologique du concept de « culture militaire de la société » dans les études historiques et politiques » / « Mietodologuitcheskij potentsial kontsepta “voennaya kul’tura obtchietva” v istoritcheskikh i polititchskikh isledovaniiakh », Bulletin de l’Université d’Etat russe Kant, n° 12, pp83-89, 2009 URL : http://journals.kantiana.ru/upload/iblock/1a1/xevctpmewoyptkcknflh_83-89.pdf

[6] Vladimir N. Grebenkov, Valeurs et orientations de la langue dans la culture militaire de la société / Tsennosti i tsennostnye orientatii iazyka v voennoj kul’ture obchiestva, Février 2017. URL : https://cyberleninka.ru/article/n/tsennosti-i-tsennostnye-orientatsii-yazyka-v-voennoy-kulture-obschestva