Ukraine : Y-a-t-il un pilote dans l’avion ?

Ukraine : Y-a-t-il un pilote dans l’avion ?


par Caroline Galacteros (*) – Esprit Surcouf – publié le 23 septembre 2022
Géo politologue

https://espritsurcouf.fr/geopolitique_ukraine-y-a-t-il-un-pilote-dans-l-avion_par_caroline-galacteros/


L’auteure, animée d’un anti-américanisme qu’elle ne cache pas, s’indigne de la tournure des évènements en Ukraine. Elle secoue ici le cocotier, elle le secoue très fort, avec la puissance d’un cyclone. Notre conception de l’information et du débat veut que toutes les opinions puissent s’exprimer, pour peu qu’elles soient étayées et raisonnées. Et comme notre ambition est de vous offrir ce qu’on ne trouve pas ailleurs, c’est bien volontiers que nous publions cet article, dont les libres propos n’engagent pas notre rédaction.

Voici plus de 7 mois que l’attaque de la Russie contre l’Ukraine a débuté. De provocations en rebondissements, la réalité, militaire et politique, de l’évolution de l’affrontement entre les troupes envoyées par Moscou et l’armée ukrainienne, entraînée, abondamment armée et assistée des forces anglo-saxonnes mais aussi européennes et notablement françaises, est devenue difficilement lisible pour le citoyen européen.

La propagande occidentale a littéralement fait disparaître la moitié au moins des informations de toute nature, celle de la partie russe. Sans parler de la quasi-disparition de tout débat médiatique sérieux qui a escamoté l’autre face du réel. En France, seuls quelques courageux analystes, auxquels on permet de s’exprimer au compte-gouttes, parviennent encore à prendre un peu de hauteur par rapport au sensationnalisme tout puissant des images soigneusement triées.

On ne peut plus, on ne doit plus réfléchir. Le niveau d’indigence dans le raisonnement est du jamais vu. Tout ce que peut dire, penser, souhaiter, expliquer la Russie et ceux que l’on caricature immédiatement comme ses « agents étrangers » est illégitime, inaudible, scandaleux, taxé de fascisme et considéré comme a priori faux. L’hystérie informationnelle a atteint des sommets qui font paraître les opérations de désinformation déjà mises en œuvre dans les Balkans, en Irak, en Afghanistan, en Libye et même en Syrie comme l’œuvre d’amateurs débutants.
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Chasse aux sorcières

Le problème est que cette atmosphère de chasse aux sorcières primitive et d’anti-russisme pavlovien, qui vise l’effondrement économique et social du peuple russe lui-même au prétexte de faire reculer ou même tomber le pouvoir de Moscou, ne fait que nourrir l’illusion d’une victoire militaire ukrainienne et entretient la fureur des jusqu’au-boutistes sur place comme dans les cercles otaniens, américains et européens. Tous sont peuplés de mondialistes néoconservateurs qui ont pris le mors aux dents et entendent faire enfin rendre gorge à cet immense pays, « puissance pauvre » richissime, qui ose défier l’hégémonisme américain, proposer un modèle alternatif de puissance économique souveraine et de sauvegarde de la nation, dont la démocratie à l’occidentale n’est plus la condition nécessaire. Un modèle qui, en plus, fait école dans le monde entier.

Murés dans leur incapacité à comprendre que l’Europe ne peut être sauvée de l’aventurisme américain, qui ne vise désormais rien moins que la Chine, qu’en rejetant enfin une tutelle de plus en plus dangereuse, les dirigeants européens collent aux basques de Washington, où un président diminué est aux mains de l’irréductible clique néoconservatrice qui irrigue les réseaux de pouvoir bien au-delà des clivages partisans. Pour tous ceux-là, la perpétuation de l’hégémonie américaine requiert, en Europe comme partout ailleurs, l’expansion du mondialisme, la disparition des pouvoirs et des États forts et la fragmentation du monde au service exclusif du complexe militaro-industriel « maison » et du dollar. Voilà leur mantra.

Il est donc impératif pour cette clique de tenir rênes courtes les Européens faibles et aveugles, et de les pousser à nourrir, à coup de déclarations délirantes et de décisions autistes, le conflit sur le terrain. Le plus fou est que cela marche ! Nous courons même, à l’affût d’une petite tape gratifiante sur la tête de la part de ce grand frère qui tient, croit-on, notre survie économique et géopolitique entre ses mains.

Une guerre à l’issue incertaine

Pourtant, chacun sait bien que la partie est militairement très tendue pour Kiev depuis déjà quelques mois, que la raison et surtout la sauvegarde des malheureuses populations ukrainiennes prisonnières d’un pouvoir corrompu voudrait que l’on calme très vite le jeu, que l’on parle avec le président russe et que l’on trouve au plus tôt un accord global, l’OTAN reculant pour toujours aux frontières d’une Ukraine redevenue neutre, à l’instar de Moscou qui pourrait se retirer militairement du Donbass contre l’assurance que les populations russophones de cette région ne seront plus bombardées et que leurs droits civiques et culturels seront enfin respectés par Kiev. Pour cela, il faudrait évidemment remettre au plus tôt le président Zelenski dans sa boite de marionnette américaine au lieu de céder à son chantage permanent à la culpabilisation de l’Europe.

Au lieu de cela, nous faisons pleuvoir les milliards d’aide et d’armements dans le tonneau des danaïdes ukrainien d’où cette manne s’évapore pour alimenter trafics d’armes, comptes en banque off-shore et terrorisme international. Nous entretenons le feu de la guerre avec jubilation pour que le point de non-retour soit au plus tôt atteint s’il ne l’a pas déjà été, pour ne pas désobéir à Washington, et surtout pour ne pas devoir reconnaître l’insigne erreur de sa manœuvre consistant, depuis presque 20 ans (la première « révolution » ukrainienne, « l’orange », date de 2004 !), à pousser Moscou dans ses retranchements ultimes afin de provoquer l’affrontement tant espéré et l’annihilation de ce grand pays dont nous ne supportons pas la superbe ni la résistance à nos prédations.

Les Lettons envisagent désormais, avec les Finlandais désormais aux portes de l’OTAN, de déployer des armements pour faire de la Baltique une « mer intérieure de l’Alliance » et cantonner la Russie au golfe de Finlande ; on retrouve des mines françaises et allemandes interdites par les conventions de Genève sur des positions ukrainiennes, etc.

Ces soldats finlandais, sans armes (en signe de neutralité ?), sur le point de rejoindre l’Otan
Photo Gifyy.com

L’Europe s’enfonce, comme enivrée de sa propre stupidité, dans une crise énergétique sans précédent, impatiente de tomber sous le joug définitif du gaz de schiste américain. Elle appelle cela son indépendance énergétique.

Bref, nous nageons en plein délire et à contre-courant de nos intérêts comme de nos sacrosaintes valeurs, défigurées par le soutien à un pouvoir compromis avec le pire d’un nationalisme aux relents sinistres de suprémacisme et de racisme anti-slave ultraviolent. L’implication de nos soldats au profit de la clique au pouvoir à Kiev, quel que soit le  « narratif » médiatique, fourvoie nos armées.

Le grand jeu

Pendant que nous nous complaisons dans cette réalité parallèle, le nouveau « Grand jeu » se poursuit partout à nos dépens. En Eurasie, où l’attitude européenne envers Moscou nous coupe durablement les voies de projection d’influence et le potentiel de développement économique qu’une coopération intelligente avec le formidable projet chinois des Routes de la Soie permettait d’envisager. Au Sahel, où le retrait humiliant des troupes françaises du Mali après 8 ans de présence et 59 morts, et leur redéploiement partiel au Niger s’annonce mal quand on entend le président nigérien donner au nôtre un cours de géopolitique pragmatique sur l’évidente importance de la Russie sur le continent noir, ou lorsque la ministre sud-africaine de la Défense explique que Moscou n’a jamais été une puissance colonisatrice de l’Afrique… Tandis que, pour enfoncer un coin dans son alliance avec Moscou et Téhéran, l’on pousse la Turquie à renouer avec Israël, ce qu’elle fait de bon gré avec son opportunisme habituel et pour défier son véritable rival sunnite l’Arabie saoudite, cette dernière est en train de remettre en cause son alliance exclusive avec Washington et Tel Aviv au profit de Moscou.

La Chine et la Russie, qui entendent créer leur propre station spatiale et relancer l’aventure lunaire, ont procédé, fin août, à une seconde salve de manœuvres militaires conjointes pour manifester leur convergence anti-occidentale de plus en plus marquée. L’Iran se braque face aux atermoiements américains dans les négociations pour la remise en place de l’accord nucléaire de 2015 ; les sanctions unilatérales sans mandat onusien pleuvent sur Moscou et Téhéran, creusant plus encore la polarisation et l’hostilité, tandis qu’une grande partie de l’Amérique latine, de Cuba à l’Argentine en passant par le Venezuela et jusqu’au Brésil, se rapproche elle aussi de la Russie.

Le front indopacifique se tend autour de Taïwan où affluent inconsciemment les politiques américains pour masquer leur impuissance face à Pékin et à sa détermination de reprendre tôt ou tard l’île définitivement sous sa tutelle. Au-delà de la question militaire de la sanctuarisation de la mer de Chine par Pékin, c’est d’ailleurs tout autant l’enjeu industriel du contrôle de la production mondiale de semi-conducteurs qui fait rage entre Pékin et Washington d’un côté, et de l’autre Moscou, à la traine mais déterminé, et l’Europe dans les limbes.

Mais tous ces signaux, faibles ou forts, ne nous font nullement réfléchir. « Tout va très bien madame la Marquise ! » : l’Occident va l’emporter, l’Amérique demeurera le phare du monde et son gendarme honni. Elle apportera la lumière de la démocratie à une planète qui n’en veut plus et consolide autour de Moscou, Pékin et New Delhi un bloc alternatif politico-financier, économique et bien sûr militaire gigantesque. Si l’attaque russe a resserré les rangs de l’Otan, elle a surtout donné un coup d’accélérateur formidable à la bascule du monde.

La spirale des évaluations délibérément fausses des buts de guerre de l’adversaire prend des proportions dramatiques désormais. Le président Zelenski, encouragé en permanence à la surenchère, semble pris de folie erratique et prêt à tout pour que l’OTAN vienne officiellement à son secours.

Le poids du nucléaire

Dans ce contexte, on est frappé par l’immaturité des dirigeants tant américains qu’européens et malheureusement français. Le sidérant documentaire « Un Président, l’Europe et la guerre » l’a tristement démontré en révélant l’étendue de l’impuissance mais surtout de l’ignorance de la dimension nucléaire qui a largement motivé, au moins autant que la situation du Donbass, l’opération russe. Celle-ci remonte en fait au mémorandum de Budapest de 1994 qui assurait la dénucléarisation de l’Ukraine contre son indépendance.

Compte tenu des infrastructures nucléaires encore présentes en Ukraine, les déclarations du président ukrainien proposant de révoquer le mémorandum lors de la Conférence de Munich, quelques jours seulement avant le déclenchement de l’attaque russe et alors que le Donbass était de nouveau massivement ciblé par les bombardements ukrainiens contre leur minorité russophone, auront sonné comme la provocation de trop.

Au-delà de ce déficit de compréhension, l’ignorance de la guerre, de ses souffrances tangibles, l’habitude de la porter et de la mener au loin, notamment au Moyen-Orient sans grandes conséquences domestiques, la vanité insigne des dirigeants européens et américains, la fureur de voir qu’une fois encore leurs calculs se révèlent faux, que la propagande n’a pas fait se matérialiser la victoire occidentale sur le terrain, que les objectifs russes s’élargissent chaque jour, que la situation leur échappe et ligue désormais contre eux la majeure partie du monde, tout les pousse à une fuite en avant irresponsable.

Une voie possible

Comment stopper l’engrenage ? Que peut et doit faire la France ? Si elle reste sourde à la brochette de généraux, agents de renseignements et géopoliticiens américains qui s’expriment clairement dans les médias mondiaux depuis des mois, elle peut au moins accorder quelque crédit à l’illustre Henry Kissinger qui redoute de plus en plus les effets ravageurs d’un « déséquilibre » trop grand entre les blocs de force à l’échelle mondiale.

Elle doit ouvrir un espace d’appréciation autonome de l’attitude russe (ce qui suppose sans doute quelques changements à l’intérieur de la cellule diplomatique de l’Élysée…). Paris doit proposer au Conseil de Sécurité la réunion urgente d’une conférence sur la refondation de la sécurité et de la coopération en Europe. Washington s’y opposera ? Fort bien. Alors elle l’organisera à Paris.

Ceux de nos alliés européens qui ont compris que c’était une guerre russo-américaine sur le dos de l’UE et de l’Ukraine elle-même, verront l’intérêt de ce « pas de côté » salutaire. Paris redeviendra enfin utile à quelque chose. Une telle approche doit évidemment aller de pair avec la cessation immédiate de toute livraison d’armements et de tout soutien militaire à Kiev. Cela ne sauve pas le peuple ukrainien, cela le condamne.

Nous sommes cobelligérants de fait depuis trop longtemps, ce qui neutralise toute marge de manœuvre diplomatique et toute légitimité pour endosser l’habit de médiateur. On me rétorquera que c’est donner raison au bourreau contre la victime, au Diable contre l’Ange, que c’est le retour de Munich. Non. C’est juste revenir à l’intelligence basique d’une situation qui est en train de nous échapper et dont nous ferons les frais bien plus que Washington. C’est redonner la parole à un peu d’éthique du conflit au lieu de se planquer derrière des postures prétendument morales, dont les Ukrainiens sont la chair à canon, comme avant eux les Irakiens, les Libyens, les Syriens… C’est admettre que nous sommes allés bien trop loin, que la Russie n’est pas en Ukraine uniquement pour défendre le Donbass ni pour conquérir le pays, encore moins pour le détruire mais avant tout pour rétablir, à ses frontières face à l’OTAN, une zone neutre de protection vitale.

Si l’on ne veut pas l’éclatement ultime du pays et son dépècement entre Russie, Pologne et Hongrie, c’est maintenant qu’il faut agir sans plus tergiverser. Il faut sortir de ce guêpier et vite… sans perdre la face. C’est là que le bât blesse car c’est impossible si l’on croit la sauver en incarnant le camp du Bien contre celui du Mal. Il faut changer les marqueurs de la « victoire », et considérer que l’Europe, et la France, font une faute cardinale en appuyant les États-Unis dans cette entreprise déstabilisatrice et contreproductive à l’échelle mondiale.

 

Légende photo en bandeau : Photo Ukrinform
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(*) Caroline Galactéros, Docteur en science politique, auditeur de l’Institut des hautes études de la Défense nationale (AA59) et spécialiste des questions balkaniques. Elle a longtemps travaillé dans l’évaluation et la prospective stratégiques pour les services de l’État. Aujourd’hui directeur de séminaire à l’École de guerre, colonel dans la réserve opérationnelle des armées, elle dirige le cabinet de conseil privé et de formation en intelligence stratégique Planeting. Elle est l’auteure du blog « Bouger les lignes ».
Elle est la créatrice et directrice du think tank GéoPragma consacré à la géopolitique réaliste.
Colonel de la réserve opérationnelle, Administratrice de l’ASAF

L’art opératif à l’épreuve de la guerre en Ukraine – 3. La fabrique des batailles

L’art opératif à l’épreuve de la guerre en Ukraine – 3. La fabrique des batailles

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 26 septembre 2022

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


L’art opératif consiste à modeler et actionner des ressources militaires dans des ensembles cohérents baptisés « campagnes » afin d’atteindre les objectifs stratégiques. Une seule campagne peut parfois suffire à cela et c’était l’espoir des Russes avec leur offensive à grande vitesse de février-mars. Il en faut en réalité souvent plusieurs, qui se succèdent dans le temps ou se superposent, toujours de la même forme ou non.

On a ainsi connu en Ukraine deux campagnes terrestres offensives russes successives et de formes différentes auxquelles répondaient deux campagnes défensives antagonistes. Il y aussi une campagne navale et une campagne de frappes russes dans la grande profondeur qui perdurent et auxquelles répondent également des campagnes défensives et offensives ukrainiennes.

En parallèle de ces campagnes dans les espaces vides, et on pourrait y ajouter celle dans le cyberespace, on assiste maintenant au développement d’une campagne offensive aéroterrestre ukrainienne. Il est probable que ce ne soit pas la dernière.

Les briques des batailles

L’Ukraine n’a pu passer à l’offensive que parce que ses forces terrestres étaient suffisamment montées en puissance pour autoriser cela. Une montée en puissance s’effectue toujours qualitativement et/ou quantitativement.

Qualitativement, il s’agit d’avoir des unités de combat qui soient d’une gamme tactique supérieure à celles de l’unité sur les différents points de contact. Un point de contact terrestre est la zone où, avec ses armes, on peut tirer directement efficacement sur l’ennemi. Cela correspond sensiblement en Ukraine à une confrontation tactique sur quelques km2. La supériorité numérique importe peu à cette échelle où elle ne dépasse presque jamais le 2 contre 1. La supériorité qualitative en revanche est essentielle.

La valeur des équipements est évidemment importante, mais outre qu’en Ukraine ces équipements sont souvent assez proches de part et d’autre, ce sont bien les facteurs humains – solidité au feu, compétences, commandement, organisation – qui font vraiment la différence dans cet environnement mortel. Les facteurs extérieurs, comme le terrain ou les appuis feux, viennent accentuer ou compenser la différence de gamme tactique entre les adversaires et au bout du compte celui dont le niveau est le plus élevé l’emporte systématiquement, et ce de manière plus que proportionnelle à cette différence. Notons que cette gamme tactique peut évoluer aussi en fonction de la forme des campagnes. Telle unité légère bien adaptée à la défense de zone et la guérilla peut se trouver moins compétente et adaptée dans un combat de positions où l’ennemi dispose d’une puissante artillerie.

Quantitativement, il s’agit d’avoir le maximum d’unités de combat et si possible plus que l’ennemi. Si la supériorité numérique joue peu au niveau tactique, elle est très importante au niveau de la campagne. Si on faisait s’affronter l’armée de Terre française d’aujourd’hui avec celle de 1990 après mobilisation, il est probable que ce soit celle de 1990 qui l’emportât. Celle de 2022 gagnerait la plupart des combats mais serait sans doute dépassée par la supériorité numérique de celle de 1990 qui, parce que plus nombreuse, pourrait multiplier les combats et surtout manœuvrer dans des endroits où son adversaire ne pourrait être. Notons bien que ces deux critères sont partiellement contradictoires. Quand, à ressources données, on investit beaucoup de ressources sur la force de chaque unité de combat, avec des équipements très sophistiqués notamment, on réduit le nombre d’unités que l’on peut se payer.

Avec le temps, on l’a vu, l’armée ukrainienne a obtenu la supériorité dans les deux domaines, avec le flux de plusieurs dizaines de milliers de soldats nouvellement formés, un chiffre supérieur à celui des pertes définitives – morts, blessés graves, prisonniers et disparus – et la croissance de compétence des unités engagées qu’elles soient de manœuvre ou, surtout, territoriales. En résumé, l’armée ukrainienne dispose d’une soixantaine de brigades de qualité variable mais plutôt bonne et en tout cas supérieure en moyenne à celle des unités russes. Il est difficile d’estimer par comparaison le nombre de groupements russes et séparatistes, d’autant plus que ces groupements sont devenus très disparates. On peut considérer qu’il représente désormais une masse de manœuvre inférieure en volume et en qualité tactique moyenne à celle des Ukrainiens. Cette infériorité tactique peut encore être compensée localement en s’appuyant sur des positions retranchées et une artillerie encore très supérieure en volume.

C’est bien pour compenser cette infériorité générale sans espoir de retournement par la voie de recrutement de seuls volontaires qu’une mobilisation partielle a été décidée en Russie. Elle s’effectue en parallèle d’un processus politique accéléré de transformation en terres russes des territoires conquis et des républiques séparatistes. À partir du moment où on combat sur le sol russe les conscrits déjà sous les drapeaux peuvent être engagés tout de suite, soit un potentiel de quelques dizaines de milliers d’hommes un peu formés pour les forces terrestres. Les réservistes mobilisés peuvent également être déployés en renforcement individuel ou par bataillons constitués, ce qui dans ce cas prendra forcément des mois.

L’espoir est clairement de doper le volume des forces russes engagées en Ukraine au risque d’un abaissement très net d’une qualité moyenne déjà insuffisante. La posture est clairement défensive à court terme avec le souci de sanctuariser les conquêtes en s’accrochant au terrain, même avec des troupes médiocres, avant les pluies d’automne et la « saison des mauvaises routes » (Raspoutitsa) qui handicapent toutes les opérations offensives. Il sera temps ensuite de procéder à une amélioration qualitative des unités et de peut-être envisager une offensive d’hiver ou de printemps. Du côté ukrainien, il s’agit de réunir, d’activer et d’alimenter logistiquement des groupes de brigades afin d’organiser le maximum de batailles offensives avant cette échéance.

Batailles

Les esprits sont actuellement accaparés par la bataille qui se poursuit dans le nord-est de l’Ukraine. Elle se déroule sur plusieurs espaces.

Le premier est la rivière Oskil, sur un axe nord-sud, le long des quatre points de passage. Les brigades qui ont conquis la zone sont réparties sur ces points, avec l’espoir au mieux d’établir des têtes de pont à partir desquelles manœuvrer ensuite ou au pire de fixer le maximum d’unités russes, car les Russes ont visiblement décidé de résister sur la rivière. Pour les Ukrainiens, les possibilités les plus importantes sont au nord de cette ligne dans la zone de Dvorichna.

 

 

Le deuxième espace est au nord des villes de Sloviansk et Seversk, le long de la rivière Donets et de la zone forestière du parc national Sviati Hory, un axe général Ouest-Est. On trouve là sans doute quatre brigades qui poussent vers le nord en faisant notamment pression sur la ville de Lyman tenue par deux bataillons de réserve opérationnelle russe BARS et deux bataillons cosaques sous la direction de la 2e armée russe. Outre une avance progressive, toute cette pression permet là aussi de fixer des forces russes rares.

L’effort principal et peut-être décisif se trouve entre les deux espaces, entre la rivière Oskil et le parc national Sviati Hory. On y trouve encore quatre brigades, dont au moins une brigade blindée, qui font face à ce qui reste de la 90e division blindée russe. La 90e division blindée russe résiste et parfois contre-attaque mais le groupement ukrainien a réussi à progresser Ridkodub et Nove et constitué une nouvelle poche. Il est très possible que cette percée entraîne un nouveau grand recul russe, que ce soit à Lyman ou sur la rivière Oskil.

Face à la poussée générale ukrainienne, les 2e et 41e armées russes, sans doute alimentées par des renforts de la zone de Belgorod de la 6e et de la 1ère armée de chars tentent de reformer un front solide. Pendant ce temps, les Russes poursuivent leurs attaques dans la zone entre Lysychansk et Horlivka, sans doute pour contrarier l’offensive ukrainienne au-delà de la rivière Donets, mais aussi encore et toujours depuis trois mois pour s’emparer de Bakhmut à 50 km au sud-est de Kramatorsk. Des combats limités se poursuivent aussi toujours dans la région de Donetsk. On ne comprend pas bien désormais la logique de cet effort qui a absorbe des ressources qui seraient sans doute plus utiles pour la défense du nord, mais peut-être s’agit-il simplement d’essayer obtenir une victoire.

A l’autre extrémité du front, troisième bataille, le siège de la tête de pont de Kherson se poursuit, un siège de la taille d’un département français, avec toutes les difficultés et les perspectives de l’exercice. La zone est solidement tenue par douze brigades/régiments russes d’une taille moyenne de 1 500 hommes, avec au total 150-200 chars de bataille et 800 véhicules de combat d’infanterie, appuyés par environ 250 à 300 pièces d’artillerie dont peut-être 80 LRM. Les forces ukrainiennes sont à peine supérieures en volume mais elles ont les moyens de lancer des petites attaques locales sur les trois zones de progression au nord, au centre et l’extrême sud du dispositif. Il n’est pas exclu que les Ukrainiens tentent une opération amphibie sur la presqu’île du parc national Biloberezhia Sviatoslava au sud de Kherson.

 

 

L’essentiel de l’effort porte dans la campagne d’interdiction de la part de l’artillerie à longue portée et des forces aériennes ukrainiennes de plus en plus présentes. Cette campagne d’interdiction qui frappe surtout les dépôts et les axes logistiques, en particulier sur le Dniepr, isole les forces russes au-delà du fleuve avec peu de perspectives d’amélioration pour elles. Dans le cadre général d’une campagne défensive russe, la logique militaire suggérerait plutôt d’évacuer la zone afin de profiter de la protection du fleuve et de redéployer les forces dans d’autres régions menacées. La logique politique impose de conserver sous contrôle russe au moins la ville de Kherson et la possibilité d’attaquer à nouveau en direction d’Odessa. Dans le dialogue stratégique, l’échelon politique doit avoir le dernier mot mais à méconnaître trop les réalités militaires, il risque le désastre. La résilience slave, tant vantée, a aussi ses limites et il n’est pas évident que les soldats russes isolés au-delà du Dniepr attendent avec autant d’enthousiasme que les autres les pluies d’automne et les rigueurs de l’hiver. Si rien ne change par ailleurs, la poursuite de la bataille au-delà du Dniepr présente de grands risques de désastre pour les Russes.

Et puis, il y a la bataille X, celle que les Ukrainiens ont peut-être la perspective d’organiser en arrière du front grâce à leur supériorité numérique et qualitative et en admettant qu’ils disposent de la logistique adéquate. Pour avoir une idée de son volume, il faudrait comptabiliser le nombre de brigades qui ne sont pas en ligne.

Cette bataille X peut être l’exploitation de la percée entre Oskil et Lyman, en direction de l’est. L’art opératif, c’est souvent l’organisation de la conquête de points clés, et dans cette région la prise de Svatove puis à 50 km plus à l’est de Starobilsk annulerait complètement les résultats de l’invasion russe dans la région et obligerait la logistique russe a largement contourner la zone pour alimenter les forces en DNR/LNR.

La bataille X peut être aussi une attaque dans la vaste zone allant du Dniepr au sud de Zaporijia jusqu’à la DNR, avec Orikhiv, Houliaïpole ou plus près de Donetsk comme point d’effort. La partie des oblasts de Zaporijia et de Kherson tenue par les Russes est occupée par plusieurs armées russes avec la 58e en première ligne, mais de la même façon que la pression sur Kherson avait attiré des forces russes dans le sud du théâtre d’opérations, les Ukrainiens attendant peut-être que leurs succès dans le nord obligent cette fois à dégarnir le sud. C’est l’avantage de disposer de la supériorité en nombre de bonnes unités de manœuvre. Quoiqu’il en soit, une nouvelle bataille victorieuse ukrainienne pourrait être, sinon décisive du moins avoir des conséquences importantes. Reste à savoir s’ils sont capables de l’organiser et de la mener à temps.

A ce stade, on ne voit pas comment il pourrait y avoir de bataille offensive Y initiée par les Russes, de la dimension par exemple de celle des Ukrainiens dans le nord-est qui engage une douzaine de brigades.

On l’a dit, les campagnes peuvent être successives ou superposées. En parallèle et plutôt au- dessus de ces batailles terrestres, il y a la campagne pour savoir qui peut engager le plus d’objets dans le ciel au-dessus des champs de bataille, qu’il s’agisse d’avions, de drones, d’hélicoptères et même d’obus. Une campagne dont on notera au passage, alors que les deux flottes aériennes sont en opposition, la rareté des combats aériens. Cette campagne a un contenu technique très important et c’est peut-être dans ce champ que l’aide occidentale peut-être la plus utile. Tout ce qui permet de neutraliser la défense anti-aérienne adverse, comme les missiles antiradars AGM-88 fournis depuis peu par les Américains, permet de faciliter aussi l’emploi de ses propres aéronefs ou projectiles, en appui direct ou en interdiction. Inversement tout ce qui permet de contrer la menace des aéronefs et missiles ennemis, comme les batteries NASAMS promises et peut-être un jour les excellents SAMP/T Mamba français, facilite la manœuvre au sol et donc la réussite des batailles. On ne sait pas très bien en quoi la capture de nombreux matériels sensibles russes, radars, guerre électronique, véhicules de transmission, après la victoire de Balakliya peut influencer cette campagne essentielle pour la suite de la guerre.

La mise en place en Ukraine d’une défense antiaérienne aussi imperméable que celle d’Israël par exemple pourrait éviter cette escalade dangereuse qui naît lorsqu’on se sent impuissant sur le champ de bataille mais que l’on dispose de moyens de frapper le pays et les populations. La paralysie des réseaux civils de communication, dans tous les sens du terme, peut avoir un effet sur plusieurs fonctions de l’art opératif, logistique, commandement, manœuvre. Les frappes sur les populations, directement ou sur ce qui lui permet de vivre, que ce soit sciemment ou par maladresse assumée, afin de saper la volonté des peuples et d’obliger les dirigeants à négocier, voire à capituler, n’ont guère eu de succès dans l’histoire. S’obstiner à le faire parce que simplement c’est possible et qu’on ne sait pas quoi faire d’autre relève de la part des Russes de la criminalité de guerre. Cela incite d’ailleurs l’adversaire ukrainien à faire parfois de même, comme les frappes sur la ville de Donetsk, et provoque ainsi une spirale terrible.

En résumé, les campagnes de la fin de l’été sont à l’avantage des Ukrainiens qui ont incontestablement l’initiative. Elles ont eu suffisamment d’effets pour engendrer un changement radical de stratégie organique russe, celle qui génère et organise les moyens. Un changement radical aux effets encore largement incertains sur la suite des opérations.

” La vérité du temps ” :   Lettre ASAF du mois de septembre 2022

La vérité du temps ” :   Lettre ASAF du mois de septembre 2022

 

Le 19 octobre 1950, quelques jours après que, dans la bataille de la Route coloniale numéro 4 (RC4), en Indochine, les forces françaises présentes furent pratiquement anéanties et perdirent 5 000 hommes. Ce jour-là, monsieur Pierre Mendès France, depuis la tribune de l’Assemblée, sut trouver les mots justes pour ébranler la conscience des députés …

" La vérité du temps " :   Lettre ASAF du mois de septembre 2022


La vérité du temps

Il est extrêmement rare qu’au sein de l’hémicycle de notre Assemblée nationale, les députés présents, saisis par la force morale et la rigueur intellectuelle sans faille de l’orateur se trouvant à la tribune, abandonnent momentanément les consignes de leur parti pour redevenir un court instant des personnes et non plus des « raisons sociales ».

Ce fut le cas le 19 octobre 1950, quelques jours après que, dans la bataille de la Route coloniale numéro 4 (RC4), en Indochine, les forces françaises présentes furent pratiquement anéanties et perdirent 5 000 hommes. Ce jour-là, monsieur Pierre Mendès France, depuis la tribune de l’Assemblée, sut trouver les mots justes pour ébranler la conscience des députés qui se trouvaient en face de lui. Il leur expliqua, alors, que pour sortir de la crise indochinoise, il n’y avait qu’une alternative : soit multiplier par trois les moyens militaires engagés, hommes et matériels, et donc multiplier par trois le budget des armées, soit rechercher un accord politique avec l’adversaire. Les deux options ayant été refusées, c’est pourtant la seconde que la France, gouvernée par monsieur Mendès France lui-même, fut contrainte de mettre en œuvre trois ans et demi plus tard, à Genève, après sa défaite à Diên Biên Phu.

Parfois, en effet, il peut arriver que du haut des quelques marches qui conduisent à la place de l’orateur, celui-ci, faisant abstraction de l’habituelle componction qui s’attache à l’exercice, réussisse à fendre un instant l’ordinaire dialogue narcissique auquel les élus présents à l’Assemblée se livrent habituellement. On peut alors apercevoir d’un coup, brutalement, pour la durée d’une éclipse, l’égoïsme de chacun refoulé au profit de l’intérêt général, c’est-à-dire au profit de la vérité du temps.

Les forces armées françaises sont engagées, sans discontinuer, depuis la fin de la guerre d’Algérie, dans ce que l’on nomme des OPEX (opérations extérieures). Au cours de ces cinquante dernières années, à la date du 25 juillet 2022, 779 militaires ont été tués au combat et, de l’aveu récent d’un chef d’état-major des Armées, on compte entre 250 et 300 blessés par an, dont certains très gravement atteints et nécessitant de lourdes amputations. Pourtant, depuis quand, s’agissant de l’engagement de nos soldats, n’a-t-on pas connu à l’Assemblée un tel moment ?

À notre connaissance, les dernières personnalités qui ont réussi à provoquer un frémissement de tout l’hémicycle, à générer un mouvement de houle silencieux recouvrant des visages surpris ou tendus, furent madame Simone Veil lors de son discours précédant le vote de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse, le 17 janvier 1975, et monsieur Robert Badinter lors de sa présentation du projet de loi sur l’abolition de la peine de mort, le 9 octobre 1981.

Quand, au sujet de nos soldats qui font la guerre tous les jours, y aura-t-il un homme ou une femme qui, par le seul magnétisme de son verbe, saura nous faire revivre un tel moment d’exception ? Certes, l’exercice n’est pas facile et l’orateur, homme ou femme, doit se sentir bien seul à la tribune dans un tel moment. Armé de sa seule conviction, il doit être animé d’une foi profonde dans laquelle puiser et capable de se renforcer à la source et au fur et à mesure des mots prononcés.

Au cours de ces trente derniers mois, on a souvent assisté à des hommages, rendus par une Assemblée debout, aux personnels soignants de toutes catégories pendant les phases aiguës de la crise sanitaire de la Covid ou, plus récemment, aux sapeurs-pompiers engagés pour lutter contre des feux de forêt ayant atteint des intensités jamais égalées dans plusieurs régions de France. De même, pour chacun de nos soldats tués au combat, une minute de silence est respectée dans l’hémicycle.

Mais ce dont nos soldats ont besoin, ce ne sont pas des hommages, en particulier lorsqu’ils sont morts. Ce sont des voix capables de convaincre le président de la République et le gouvernement de fournir à nos armées les moyens nécessaires à un réarmement massif pour soit « gagner la guerre avant la guerre », soit avoir la capacité d’être engagées dans des combats de haute intensité et dans la durée (général d’armée Burkhard).

Ce que nos soldats et ceux qui les soutiennent attendent, c’est, à la tribune de l’Assemblée, un Danton : « Le tocsin qu’on va sonner n’est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la Patrie. Pour les vaincre, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France sera sauvée ! » ou un Clemenceau : « Ma politique étrangère et ma politique intérieure, c’est tout un. Politique intérieure, je fais la guerre ; politique extérieure, je fais toujours la guerre. Je fais toujours la guerre ». 

À l’aube de son second mandat, le président de la République, chef des Armées, conscient de la dégradation inquiétante de la situation internationale liée à la guerre en Ukraine, s’est engagé à réévaluer sensiblement les annuités qui restent à courir de la loi de programmation militaire 2019-2025. Nous y serons très attentifs, car il s’agit là d’un nouveau rendez-vous avec la vérité du temps.

La Rédaction de l’ASAF

https://www.asafrance.fr/item/la-verite-du-temps-lettre-asaf-du-mois-de-septembre-2022.html

L’art opératif soviétique à l’épreuve de la guerre en Ukraine – 2. Les âmes mortes

L’art opératif soviétique à l’épreuve de la guerre en Ukraine – 2. Les âmes mortes

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 18 septembre 2022

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En fétichisant leurs victoires de la fin de la Grande Guerre patriotique, les Russes ont oublié que pour l’opération Bagration, il y avait 2,3 millions de soldats soviétiques contre 800 000 Allemands, et que pour Tempête d’août, ils étaient 1,6 million contre 600 000 japonais et avec 20 fois plus de chars et près de 30 000 pièces d’artillerie, ce qui aide à la réussite. Mieux encore, après des années de lutte les unités soviétiques étaient devenues des communautés militaires professionnelles solides et fiables. Le rapport de forces n’est pas le même en Ukraine.

La coalition militaire russe

Dans cet entre-deux hybride entre la vieille tradition d’armée de masse de conscription et l’objectif d’une armée professionnelle moderne, les Russes n’ont finalement pu engager initialement que 160 000 hommes en Ukraine. Pire encore, ils n’ont pas prévu une réserve professionnelle au moins équivalente pour la renforcer individuellement ou par unités constituées. Une armée professionnelle sans réserve est forcément petite et vulnérable à toute surprise qui nécessiterait des moyens importants. L’« opération spéciale » était condamnée à réussir tout de suite sous peine de se retrouver en grande difficulté. Elle n’a pas réussi tout de suite.

Une bonne planification est une bonne prévision de la manière dont ses forces vont se comporter face à celle de l’ennemi. Encore faut-il bien connaître les capacités de ses « pions tactiques », ce qui n’est pas facile lorsque ces pions sont hétérogènes.

Durant la réforme Serdioukov, toutes les divisions de l’armée de Terre avaient été remplacées par des brigades, puis avec Choïgu à partir de 2012 on est revenu aux structures anciennes en divisions et régiments, mais pas complètement et de nombreuses brigades indépendantes ont été maintenues. Entre l’échelon « armée », qui actionne ces divisions et brigades, on a formé aussi des corps d’armée, en fait des petites armées. Cela suffirait déjà à donner des migraines dans un état-major, mais ce n’est pas tout.

En voulant conserver malgré tout une armée un peu volumineuse tout en ayant insuffisamment de volontaires pour la professionnaliser complètement, la Russie a conservé une conscription réduite pour occuper à peu près le tiers des effectifs des unités. Mais comme les conscrits ne peuvent être engagés autrement que dans une guerre officiellement déclarée, il a fallu tout restructurer. Chaque brigade ou régiment a été ainsi tenu de former deux groupements tactiques (GT) composés uniquement de volontaires pour combattre en Ukraine mais avec une cohérence à reconstruire. En théorie, chaque GT est l’association d’un bataillon de mêlée – infanterie, chars – et d’un bataillon d’appui – obusiers, lance-roquettes multiples, antichars, antiaériens. Dans les faits, en partant d’unités matrices de composition différentes, on a abouti à l’engagement de 120 groupements tous un peu différents de 600 à 900 hommes.

Cet ensemble forme le noyau, déjà complexe, du corps expéditionnaire russe, mais comme celle du IIIe Reich, l’armée russe moderne est un ensemble d’armées différentes et parfois concurrentes. La plus performante est l’armée d’assaut par air (VDV), distincte de de l’armée de Terre. Elle forme 12 brigades ou régiments presque complets à l’engagement en Ukraine car beaucoup plus professionnalisés que les unités de l’armée de Terre. Les VDV disposent aussi de la 45e brigade de Forces spéciales, en fait une brigade d’assaut par air d’élite, qui s’ajoute aux petites brigades de spetsnaz du service de renseignement militaire (GRU) présentes normalement dans chaque armée.

Les Russes ont beaucoup investi dans cette armée prestigieuse, mais il y a deux problèmes. Le premier est que dans un contexte de ressources humaines rares, les VDV ont drainé une grande partie des engagés volontaires russes, au détriment des unités de l’armée de Terre désormais pauvres en bons fantassins et donc fragilisées. Le second est que cette armée d’élite est conçue pour être aéroportée ou, surtout, héliportée. Elle est donc organisée en petites unités aéromécanisées équipées de véhicules blindés suffisamment légers pour être transportées par air. Or, après l’échec de l’héliportage d’un bataillon sur l’aéroport d’Hostomel au début de la guerre, les unités d’assaut par air n’ont plus fait aucun assaut par air, se contentant de combattre comme de vulgaires fantassins avec cet inconvénient qu’elles sont moins bien équipées qu’eux avec des véhicules moins protégés, moins bien armées et transportant moins. Les VDV ont par ailleurs peu de chars et surtout beaucoup moins d’appuis que les forces terrestres.

La Marine dispose aussi de sa propre force terrestre destinée aux opérations amphibies. Comme les VDV, les cinq petites brigades disponibles sont des unités d’élite équipées plutôt légèrement, et comme les VDV elles ne seront pas utilisées dans le cadre prévu mais comme unités terrestres avec les mêmes qualité et inconvénients.

Il y a aussi les armées périphériques à celles du ministère russe de la Défense. La principale en volume est composée des deux petites armées des républiques séparatistes de Donetsk et Louhansk (DNR/LNR), mélange de bataillons de milices politiques et de 11 régiments/brigades composés de conscrits réquisitionnés, entre 30 et 40 000 hommes au total souvent peu formés et motivés, et dans tous les cas mal équipés. Les régiments DNR/LNR, initialement sous la coupe de la 8e armée russe, constituent surtout un réservoir de régiments de supplétifs parfois engagés loin de chez eux.

Et puis il y a les armées des amis de Vladimir Poutine. En parallèle, de l’armée régulière, la Russie a formé également une Garde nationale (RosGvardia) sous les ordres du général Viktor Zolotov, ancien du KGB, ancien garde du corps, et proche du président de la fédération russe. La Garde nationale, qui a absorbé les forces d’intervention de la Police nationale, est normalement chargée du maintien de l’ordre et à ce titre est engagée aussi en Ukraine afin d’assurer le contrôle et la sécurité arrière des armées. On la retrouve donc dans les zones occupées, en particulier dans les oblasts de Kherson et Zaporijjia, mais avec peu de capacités militaires et sans que l’on sache trop comment s’effectue la coordination avec les forces armées.

Dans le cadre initial de cette Garde nationale a émergé aussi l’armée privée de Ramzan Kadyrov chef de la république tchétchène, soit l’équivalent d’une division d’infanterie formée à partir des forces de sécurité, les « kadyrovtsy » et qui agit comme une petite armée alliée.

Il y a enfin Wagner, l’armée privée de l’homme d’affaires Evgueni Prigojine, également proche de Poutine, de la taille d’une petite division d’infanterie et qui dispose de moyens propres, y compris une petite aviation. Prigojine dispose aussi de certains pouvoirs particuliers comme celui de recruter où il veut, y compris dans les prisons.

Il faut ajouter à toutes ces forces terrestres, les 6e, 4e et 14e armées aériennes affectées aux districts militaires entourant la périphérie du théâtre ukrainien et la flotte de la mer Noire, des ensembles de guerre en milieu fluide, et donc l’emploi a été tâtonnant. On a désormais une force interarmées de missiles qui frappe dans toute l’Ukraine et des escadres aériennes agissant en prudentes opérations de frappes planifiées en avant des armées au sol.

Ce qu’il faut retenir dans ce qui nous intéresse, c’est que l’outil militaire russe est très hétérogène et fragmenté en forces souvent peu coopératives. Cela ne facilite pas une bonne estimation des capacités réelles des unités, d’autant plus que l’on y ment assez facilement malgré la présence de commissaires politiques, et la planification des opérations s’en trouve faussée d’autant.

La coalition militaire ukrainienne

L’armée ukrainienne du début de la guerre n’est guère plus homogène. On y compte en réalité trois armées : l’active, la territoriale et la garde nationale.

Comme en Russie l’armée d’active est mixte mais à la différence de la Russie, les soldats appelés sont engagés en même temps que les professionnels, ce qui a au moins le mérite initial de ne pas rompre la cohésion des brigades. Comme en Russie, également on distingue les brigades de l’armée de Terre, celles des troupes d’assaut par air et celles de la Marine. Le ministère de l’Intérieur dispose même au moins d’une pure brigade de manœuvre mécanisée avec la 4e Brigade de réaction rapide. La nouvelle différence avec la Russie est que cette force initiale a été renforcée d’un quart par des brigades de réserve.

Au total, on peut compter 34 brigades de manœuvre, ce qui équivaut sensiblement aux unités de mêlée d’une centaine de groupements tactiques russes mais à beaucoup moins en artillerie. On ne compte pas moins de sept types de brigades différentes, ce qui est sans doute trop, mais la chaîne de commandement au-dessus d’elles est beaucoup plus simple qu’en Russie puisque ces brigades sont directement actionnées par les commandements régionaux ou le commandement central à Kiev qui dirige aussi les Forces spéciales, de la taille d’une petite division d’infanterie légère.

La seconde armée est formée des 28 brigades territoriales. Unités constituées de réservistes et de volontaires sans expérience, les brigades territoriales ont été organisées juste avant le début de la guerre pour la défense de zones et des missions secondaires, comme la protection de sites ou de points de contrôle, permettent ainsi de soulager les brigades de manœuvre. Ce sont fondamentalement des brigades d’infanterie légère de taille variable et sans beaucoup de moyens lourds.

La troisième est le conglomérat d’unités chapeauté par le ministère de l’Intérieur avec des brigades de Garde nationale, assez peu différentes des brigades territoriales, et une myriade de bataillons autonomes de volontaires comme ceux du Régiment Azov. On pourrait y ajouter une quatrième armée avec la Légion internationale pour la défense territoriale de l’Ukraine, un autre conglomérat de bataillons, de recrutement étranger, de 15 à 20 000 hommes au total.

Avec une force aérienne et antiaérienne petite mais active au sol et en l’air, et des forces navales réduites, à la défense des côtes, l’armée ukrainienne est au bout du compte presque aussi hétéroclite que celles des Russes, mais plus facile à gérer au moins dans un contexte de défense de zone où il y a peu de manœuvres à organiser.

Entropie, néguentropie

Sans entrer dans le détail des actions tactiques, il faut comprendre que dans la confrontation des modèles le corps expéditionnaire russe s’est considérablement usé en pénétrant dans le dispositif de défense en profondeur ukrainien. Le choc opératif espéré n’a jamais eu lieu et les armées russes se sont corrodées au fur et à mesure de leur avancée vers Kiev. Elles ne s’en sont jamais remises.

Environ un tiers des pertes russes en véhicules de combat de la guerre sont survenues dans le premier mois de guerre. En pertes humaines, cela se traduit par 20 à 25 000 tués et blessés, concentrés pour une grande majorité dans les unités de mêlée des 120 groupements tactiques. Or, ces petits groupements formés de soldats volontaires à contrat court avec un encadrement réduit qui lui-même a beaucoup souffert, peuvent être durs au combat mais ne sont pas résilients. Lorsqu’ils cassent, ils constituent une communauté trop réduite et trop faible pour être reconstituée rapidement.

Le comblement des pertes russes initiales s’est fait par la récupération de tous les groupements tactiques encore disponibles en Russie, une quarantaine environ, qui ont été engagés dans la foulée au feu et ont pour beaucoup connu le même sort que les précédents. Puis, lorsque le roi s’est trouvé nu faute de réserves professionnelles organisées, il a fallu passer par une grande campagne de recomplètement individuel en ratissant dans les forces armées et en recrutant des volontaires pour six mois à tour de bras. Or, se porter volontaire pour intégrer une unité « à risque », c’est-à-dire celles au bout du compte qui permettent de gagner une guerre, n’est pas forcément très attrayant même avec une bonne solde. On y a de fortes chances de s’y faire tuer ou mutiler pour quelque chose dont on ne voit pas bien si ça peut servir à quelque chose, même tactiquement, et sans la fierté d’appartenir à une communauté prestigieuse ou au moins accueillante. La vie de soldat russe n’est déjà pas très attrayante en temps de paix, elle l’est encore moins en temps de guerre.

Au bilan, alors même que les Russes réduisaient leur art opérationnel à un combat plus simple, à coup de combinaisons de frappes d’artillerie et d’assaut de bataillons dans l’attaque et de position statique en défense, le capital humain de l’armée de Terre russe s’est dégradé faute de renforts suffisants et de temps pour reconstituer de véritables unités de combat. Comme les serfs morts tout en étant encore vivants administrativement dans « Les âmes mortes » de Nicolas Gogol, il y a bien des listes de noms de soldats dans les brigades et divisions russes mais elles ne correspondaient plus à celle des combattants véritables, beaucoup moins nombreux. Dans certains endroits dans la zone qui a été attaquée par les Ukrainiens entre Kharkiv et Sloviansk au début du mois de septembre, on a même trouvé parfois des mannequins à la place des hommes.

Par défaut, les Russes ont donc utilisé leurs unités périphériques comme force d’attaque dans toute cette deuxième phase de la guerre. Parachutistes, fantassins de marine, brigades tchétchènes et Wagner ont ainsi été engagés et surengagés pendant trois mois. Eux aussi s’y sont brisés. Plusieurs régiments d’assaut par air n’existent plus, et plusieurs autres de ces unités n’ont plus aucune valeur opérationnelle, réduites à peu de choses et épuisées. Là encore le remplacement n’a pas suivi parce qu’il ne pouvait pas suivre faute d’hommes et de temps.

Les choses ne pourront pas s’améliorer pour les Russes tant que toutes les unités de combat ou presque seront en première ligne, mais comme les Russes manquent justement d’unités de combat, elles peuvent difficilement en être retirées. Le redéploiement de la 36e armée et de la 5e armée dans la région de Mélitopol avait peut-être cette fonction de reconstitution en plus de celle de réserve du front de Kherson, mais il a considérablement affaibli le front nord et les Russes l’ont payé cher et sont obligés de renforcer à nouveau le nord. Ce n’est pas l’emploi tous azimuts des unités de supplétifs des DNR/LNR qui va permettre de résoudre ce problème, celles-ci ayant encore plus souffert que les unités russes et étant devenues encore plus fragiles. Seules les armées privées s’en sortent un peu mieux mais elles restent marginales en volume.

Faute de masse, l’armée russe s’est épuisée dans un choc opératif initial raté et qui s’est retourné contre elle, puis dans de longs combats de tranchées où elle a pu reprendre le dessus mais là encore au prix de pertes non remplacées complètement. Depuis le mois de juillet, l’état-major général peut encore voir de nombreuses unités sur la carte mais il ne peut plus en faire grand-chose à part tenir des positions pendant quelque temps. La possibilité d’une victoire russe passe désormais, à la manière de l’armée allemande en crise sur le front ouest fin 1916, par une « ligne Hindenburg » et un profond travail de reconstitution, d’intégration des bataillons qui arrivent quand même de Russie et d’innovation.

Les armées ukrainiennes ont beaucoup souffert aussi mais elles disposaient de réserves, ce qui les a sauvées.

Les brigades de manœuvre se sont révélées des structures résilientes. Aucune n’a semble-t-il été détruite malgré les combats, y compris ceux très durs du Donbass en mai-juin, et elles ont la taille critique pour former une communauté militaire avec un esprit de corps et la possibilité de dissocier combat et apprentissage. Les brigades ukrainiennes sont d’autant plus résilientes et apprenantes qu’un effort encore incomplet mais réel a été fait avant-guerre avec l’aide occidentale pour constituer un vrai corps de sous-officiers. Les procédures de commandement s’y sont aussi un peu assouplies et plus encore lorsque des civils ont été intégrés au début de la mobilisation. Tout cela est essentiel. La guerre est une succession d’innombrables petits combats et entre des troupes « mécanisées » qui par ailleurs connaissent mal les procédures et des troupes plus motivées et plus agiles dans la prise de décision, la balance ceteris paribus tend plutôt à pencher en faveur des secondes. Bref, les unités de manœuvre ukrainiennes ont plutôt bien résisté.

Mais cela n’était pas suffisant, l’armée de manœuvre ukrainienne restant en volume et surtout en moyens inférieure à l’armée russe. Ce qui a sauvé la situation dans la guerre de positions, c’est la transformation des brigades territoriales. Conçues initialement pour effectuer de la défense de zone, les brigades territoriales et de garde nationale ont ensuite été engagées sur les parties de la ligne de front les plus calmes puis ont été transformées en unités de manœuvre. Cela est passé un temps par l’intégration de bataillons issus des brigades de manœuvre, au risque très réel d’affaiblir ces dernières, et par l’alourdissement progressif de leur équipement. Plusieurs de ces nouvelles brigades ont été engagées ensuite dans des combats plus durs, et sans doute parfois prématurément comme dans la défense de Lysychansk-Severodonetsk où elles y ont beaucoup souffert. Maintenant, ces brigades sont capables de manœuvre offensive simple, en complément des brigades de manœuvre ou parfois seules comme dans le nord de Kharkiv.

Cette densification des brigades territoriales a permis de disposer d’un nombre d’unités suffisant pour tenir le front et donc de pouvoir aussi en retirer pour se reconstituer à l’arrière, intégrer progressivement les nombreuses recrues appelées au début de la guerre et qui ont eu le temps d’apprendre les bases du métier de soldat. On y apprend aussi à se servir des équipements nouveaux fournis par les Occidentaux, avec l’aide sans doute de soldats fantômes.

Le nombre de combattants réels ukrainiens excède désormais et celui de ses âmes mortes et surtout celui des Russes. Il reste encore à intégrer et dépolitiser les bataillons autonomes dans des brigades régulières où ils seront plus utiles.

Le nombre d’unités en ligne permet surtout de constituer des masses de manœuvre à l’arrière pour attaquer rapidement les points du front. La logistique, surtout avec autant de matériels différents, est certainement un casse-tête pour les états-majors mais ceux-ci, non seulement on l’a vu sont techniquement meilleurs, mais ils peuvent plus facilement réaliser leurs plans avec des unités plus standardisées et donc on connaît la fiabilité. Si les Russes ont tout intérêt à former une « ligne Hindenburg » au plus vite, les Ukrainiens ont intérêt maintenant à le choquer sans cesse.

L’ art opératif soviétique à l’épreuve de la guerre en Ukraine – 1. Udar sur Dniepr

L’ art opératif soviétique à l’épreuve de la guerre en Ukraine – 1. Udar sur Dniepr

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 18 septembre 2022

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L’art opératif soviétique (AOS) plaît beaucoup aux historiens militaires et aux stratégistes, comme souvent d’ailleurs la réflexion russe généralement originale et riche. Ses principes ont été établis par un petit groupe d’officiers vétérans des guerres de la Russie à l’Union soviétique au début du XXe siècle et qui ont entrepris d’analyser les conflits de l’ère industrielle. Dans un consensus, ils ont établi que les guerres modernes actionnant de grandes masses et impliquant toutes les ressources des nations pouvaient difficilement se gagner en quelques grandes batailles « décisives », parfois une seule, mais nécessitaient une longue distribution des efforts dans l’espace et le temps.

C’est l’organisation de cette distribution des efforts tactiques pour atteindre l’objectif stratégique politico-militaire, une situation qu’ils n’ont évidemment pas inventée, qu’ils ont baptisée « art opératif ».

Bagration for ever

A cette époque de l’entre-deux-guerres, le problème est celui du front continu, issu de l’augmentation considérable de la puissance de feu durant les décennies précédentes, alors que le reste, le déplacement ou la circulation de l’information, restait inchangé depuis des siècles. Quand on doit faire face à pied et sans protection à une grande puissance de feu, percer le dispositif ennemi et parfois même simplement l’atteindre devient difficile. Reste le contournement. Mais quand les armées sont gigantesques et occupent tout l’espace, ce contournement devient également impossible et cela donne les lignes de tranchées de la Grande Guerre.

L’AOS s’appuie principalement sur les solutions expérimentées en 1918 sur le front Ouest en combinant les méthodes allemande et française. La première consistait à combiner surprise, puissance de feu et troupes d’assaut pour casser le front par une attaque directe, puis à exploiter la percée au maximum dans la profondeur par des divisions d’infanterie. Les Allemands cherchaient à gagner la guerre le plus vite possible par des attaques de ce type les plus puissantes possibles. La méthode française de son côté consistait à s’appuyer sur une grande motorisation pour distribuer des forces le long du front très vite, ce qui a permis d’abord de colmater les percées ennemies puis d’organiser une série d’attaques de moindre ampleur que celles des Allemands mais deux fois plus rapides à mettre en place. La manœuvre latérale rapide française l’a au bout du compte emporté sur la manœuvre axiale lente allemande.

Toukhatchevski, Svetchine, Isserson et d’autres ont donc imaginé une combinaison des deux méthodes en profitant des progrès rapides des engins motorisés mais aussi des moyens de communication. L’offensive idéale est donc pour eux une grande attaque directe par surprise sur un large front et la plus grande profondeur possible afin de provoquer un choc (Udar) et la dislocation du dispositif ennemi. Dans l’absolu, en particulier pour Mikhaïl Toukhatchevski, tout doit arriver en même temps ou du moins le plus vite possible dans le dispositif ennemi, « artillerie volante », parachutistes en assaut vertical, groupes de manœuvre infiltrés dans la profondeur, artillerie, colonnes d’attaques blindées, etc. afin d’obtenir sa dislocation. Comme généralement un seul « udar » ne suffit pas à atteindre l’objectif stratégique, il faudra, surtout pour Svetchine, multiplier ces chocs afin de conserver l’initiative jusqu’à la victoire.

Les concepteurs de l’AOS essayèrent aussi d’imposer l’idée d’un « niveau opératif » purement militaire nécessaire pour la mise en œuvre de l’art opératif, en réalité surtout un panneau « interdit d’entrée » aux politiques. Cela ne les protégera des purges et leurs idées ne seront mis en œuvre véritablement qu’avec les victoires spectaculaires de 1943 à 1945 contre les Allemands et les Japonais devenues dès lors des références indépassables. Depuis la fin de la Grande Guerre patriotique, l’armée soviétique/russe cherche toujours finalement à pouvoir reproduire l’opération Bagration qui a permis de détruire un groupe d’armées allemand en Biélorussie à l’été 1944.

Les évolutions qui ont pu avoir lieu par la suite sont finalement toujours intégrées dans le modèle, y compris l’arme atomique dont l’emploi est d’abord envisagé en préalable comme « préparation d’artillerie », puis en butoir comme seuil à ne pas franchir. On notera au passage que l’AOS ne s’intéresse de fait qu’aux opérations offensives, même dans une posture stratégique défensive. L’URSS/Russie se croit toujours menacée et conçoit l’attaque comme le meilleur moyen de se défendre avant que son sol soit ravagé. L’« offensive à grande vitesse » conçue au début des années 1980 par le maréchal Ogarkov pour envahir la République fédérale allemande est toujours une opération Bagration mais avec les nouvelles technologies de l’information et sous le seuil nucléaire. Tout au plus après les victoires spectaculaires des Américains contre l’Irak en 1991 et 2003, certains théoriciens russes ont essayé aussi d’y coller des concepts empruntés à l’adversaire comme l’emploi en séquence des forces aériennes – neutralisation des défenses aériennes/antiaériennes, puis frappes en profondeur et paralysie des réseaux ennemis en préalable des grandes offensives aéroterrestres, mais la greffe aura un peu de mal à se faire.

Le succès de l’AOS repose sur une planification très précise et soignée afin de coordonner au mieux les actions de forces très différentes, ce qui suppose en amont d’avoir l’appréciation la plus juste possible de l’ennemi mais aussi de ses propres forces, et une fois le plan élaboré, d’avoir un instrument qui soit matériellement, intellectuellement et moralement capable de le mettre en œuvre strictement. Comme dans l’industrie de l’époque, l’AOS est donc très tayloriste avec un échelon de conception et un échelon d’exécution aussi distinct qu’un cerveau et des muscles. Au niveau le plus bas, les soldats et leurs cadres immédiats sont comme des ouvriers peu qualifiés à qui on demande d’appliquer simplement les procédures prévues pour chaque situation, ce qui a au moins l’avantage de la vitesse. Une fois l’action terminée, on leur demande de rendre compte intégralement des résultats obtenus pour maintenir l’appréciation claire de la situation.

Quand toutes les conditions sont réunies – bonne appréciation de la situation amie/ennemie, plan de coordination précis par un état-major compétent, exécution parfaite par des unités qui maîtrisent bien les procédures – la méthode est redoutable. Le problème est que ces conditions n’ont plus été réunies depuis 1945 et certainement pas en Ukraine.

La Stavka du pauvre

Commençons par le cerveau, le niveau de planification opérationnelle. On pouvait imaginer, on a cru même, que les états-majors russes du niveau de l’armée (corps d’armée dans les armées occidentales) et au-dessus seraient bons, ne serait-ce que par leur expérience dans le Donbass en 2014-2015 et surtout en Syrie, où la plupart des officiers supérieurs russes sont passés. Les deux offensives russes réussies dans le Donbass à l’été 2014 et en février 2015 étaient du niveau d’une armée complète, et si les forces terrestres russes n’ont pas été engagées en Syrie, l’état-major du corps expéditionnaire a planifié et conduit pendant plusieurs années l’emploi de moyens navals et surtout aériens importants en conjonction avec les opérations militaires de la coalition pro-Assad.

On a finalement été surpris en février-mars 2022 par la médiocrité de la planification des opérations des neuf armées engagées, ainsi que de la flotte de la mer Noire et des forces aérospatiales (VKS) qui donnaient l’impression de « faire leur guerre » chacune de leurs côtés, loin de la discipline et de la coordination exigées par les canons de l’AOS. L’art opératif, c’est la traduction en ordres tactiques, aux armées puis en dessous, d’objectifs stratégiques accompagnées d’impératifs et de contraintes politiques. Encore faut-il que ces objectifs soient clairs, ce qui n’était pas forcément le cas. Encore faut-il aussi que la chaîne de commandement soit également claire.

Dans l’absolu, la stratégie est définie par un dialogue entre le chef politique, qui donne sa vision et des hauts responsables militaires qui estiment la manière dont il est possible de la réaliser. La « Stavka », ou état-major général ou encore centre de planification et conduite des opérations, est alors chargé de traduire cela en missions.

Normalement, le chef politique ne parle pas le langage militaire et ne s’immisce pas dans le détail de la traduction de sa vision des choses en missions sur le terrain. Quand les choses sont bien faites, la stratégie se traduit en ordres militaires tout le long de la chaîne tactique. Les choses ne sont pas bien faites en Russie avec un Vladimir Poutine qui se méfie de généraux trop puissants, dialogue plutôt avec ceux qui lui disent ce qu’il veut entendre et s’immisce dans le détail des opérations sans avoir lui-même la moindre expérience militaire. Cela ne donne généralement pas de bons résultats.

Tout en étant minimisée politiquement au rang d’« opération spéciale », la guerre en Ukraine est également la plus importante jamais menée par Moscou depuis 1945. On a d’abord tâtonné pour savoir s’il fallait créer un échelon intermédiaire entre Moscou et les trois états-majors de districts militaires qui avaient pris en compte chacun un secteur du front (district Est en Biélorusse, district Centre à l’est de l’Ukraine, et district Sud pour le Donbass), la flotte de la mer Noire, les VKS, les forces d’assaut aérien (VDV) qui forment une armée à part et le Commandement des opérations spéciales. Un commandement de campagne aéroterrestre a finalement été formé en avril et confiée au général Dvornikov rapidement remplacé par le général Zhidko. Il semble qu’on soit revenu en août à deux commandements de zone commandés par Moscou dont un confié au général Surovikia. Ce dernier est surtout connu pour sa loyauté politique, loyauté qui lui avait valu d’être nommé, lui un « terrien », à la tête des VKS en 2017 afin de reprendre en main une structure jugée un peu trop indépendante. Les régimes autoritaires n’aiment pas les généraux trop victorieux et donc souvent aussi populaires.

En face, le système de commandement ukrainien, que les Russes ont été incapables par ailleurs de paralyser techniquement, s’est finalement avéré supérieur. Il est vrai que celui-ci avait d’abord à mener une campagne défensive, techniquement plus simple à organiser qu’une opération offensive de grande ampleur sur un territoire étranger. La structure territoriale du commandement, de l’oblast au commandement central à Kiev en passant par les commandements régionaux s’est avérée bien adaptée à cela. Plus que l’intrusion et la méfiance politique, c’est l’influence et les complicités avec les Russes qui ont peut-être le plus perturbé le système notamment dans le commandement Sud défaillant initialement devant l’attaque de la 58e armée russe venue de Crimée.

Élément fondamental, les Ukrainiens sont depuis le début bien mieux renseignés sur eux-mêmes et surtout sur l’ennemi que les Russes, parce qu’ils sont chez eux, bénéficient de l’aide à de la population, disposent de nombreux capteurs, luttent pour leur survie ce qui incite à mettre de côté rivalités et jeux politiques au profit d’une plus grande honnêteté et reçoivent une aide très précieuse en la matière de la part des États-Unis. Les états-majors ukrainiens voient mieux les choses que leurs ennemis, qui n’ont été pas été capables de déceler par exemple la présence début septembre de cinq brigades ukrainiennes à quelques kilomètres de Balakliya, ni l’extrême faiblesse de leur propre dispositif. C’est d’ailleurs sur l’état de ses propres troupes que les comptes rendus sont souvent les plus faux, après ceux des résultats obtenus sur l’ennemi. L’état-major ukrainien n’est pas exempt d’erreur, la défense acharnée du saillant de Lysychansk-Severodonetsk au mois de juin contre toute logique a en sans doute été une puisque les deux villes sont quand même tombées et que les forces ukrainiennes y ont perdu beaucoup d’hommes. Peut-être était-ce d’ailleurs le résultat d’une intrusion politique.

D’une manière générale, le haut-commandement ukrainien se débrouille plutôt bien, et avec sans doute l’aide américaine et britannique, est capable d’organiser des opérations, à la fois inventives dans la guerre de corsaires – ces coups portés dans la profondeur du dispositif ennemi – et de plus en plus complexes sur la ligne de front, alors que l’on a le sentiment inverse que les Russes font des choses de moins en moins sophistiquées avec le temps. Il est vrai aussi que réfléchir et faire de beaux plans n’est pas tout en temps de guerre, il faut aussi que les ordres soient exécutés et bien exécutés. Si les Ukrainiens font de plus en plus de choses et les Russes plutôt de moins en moins, c’est aussi parce que d’un côté il y a des « muscles » qui répondent de mieux en mieux alors que de l’autre, ils s’atrophient.

(à suivre)

Dans un monde dangereux faire face aux défis majeurs par le Club des vingt

Dans un monde dangereux faire face aux défis majeurs

 

par le Club des vingt – publié le 9 septembre 2022

https://clubdesvingt.home.blog/2022/09/09/a-propos-de-la-politique-etrangere-francaise-pour-le-nouveau-quinquennat/


Lettre d’information n° 64 – Juin 2022

I/ UN MONDE ENTRE BOULEVERSEMENTS ET RUPTURES

La politique étrangère de la France s’inscrit dans un contexte qui a profondément changé.

Avant même l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le monde apparaissait comme de plus en plus instable. La situation en ce début d’année 2022 confirme ce constat. Les grandes menaces globales s’affirment sans qu’on n’ait trouvé de vraies parades : famines, désastres environnementaux, risques sanitaires. Un affrontement et un semblant de guerre froide entre les Etats-Unis et la Chine se développent. Les Etats-Unis sont entrés dans une phase à la fois de retrait et de fortes tensions internes : la crainte d’un retour au pouvoir de Donald Trump et d’une majorité républicaine agressive est une possibilité sérieuse. La Russie veut consolider une nouvelle zone d’influence au nom de sa sécurité. Des régimes populistes, qui instrumentalisent souvent la corde nationaliste, s’affirment à travers le monde. Le Moyen-Orient comme une partie de l’Afrique connaissent une situation chaotique comme en témoigne la multiplication des Etats faillis. Le risque terroriste reste toujours présent malgré l’écroulement du proto-Etat crée par Daech en 2014. Des bruits de bottes sont entendus tant dans les Balkans, qu’en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, et en Asie, alors même que de nouveaux espaces de conflictualité apparaissent comme la cyberguerre ou la guerre de l’information via Internet. L’insécurité humaine, climatique ou sanitaire atteint des niveaux de létalité sans précédent et ont un effet systémique sur les menaces plus classiques, alimentant en particulier les nouveaux conflits.

Dans ce contexte déjà préoccupant, l’invasion de l’Ukraine par la Russie apparait comme apportant à l’ordre international un bouleversement géostratégique majeur tout en accentuant les formes nouvelles de conflictualité. Alors même que la guerre est loin d’être terminée, on peut d’ores et déjà faire plusieurs constats.

La puissance russe agressive a été surévaluée et a été mise en échec au début de son offensive. Les sanctions prises vont gravement affecter son économie et sa société et renforcer le caractère autoritaire du régime. L’ancrage de la Russie à l’Europe apparaît pour l’instant compromis. L’Ukraine affirme fortement sa résistance et son identité. Les liens, que l’on espérait distendre entre la Russie et la Chine, se renforcent sans prendre pour autant la forme d’alliance classique. D’une façon plus générale, l’ordre international né en 1945 est remis en cause et on risque d’assister, sinon à un retour, à une sorte de guerre froide, tout au moins à des formes de tension vives dont la nature est renouvelée et semble inévitable. L’Otan se réaffirme au détriment de l’autonomie stratégique de l’Europe. Une nouvelle répartition des forces apparait au sein de l’UE avec le poids croissant des pays de l’Est et de nouvelles pressions pour un nouvel élargissement, le déclin relatif de l’influence de l’Allemagne. Les Etats-Unis sont contraints de se réengager en Europe mais n’entendent pas renoncer à la priorité Asie-Pacifique. De nouveaux clivages apparaissent entre le West et le Rest, avec le refus de nombreux pays de s’engager sur le conflit ukrainien qui apparaît de plus en plus comme un conflit entre les Etats-Unis et la Russie par procuration dont les pays du Sud notamment font déjà les frais. Les Européens prennent peu à peu conscience de ces évolutions mais ne sont pas pressées d’en tirer les conséquences. Les plus déterminés, comme il est compréhensible, sont les anciens pays de l’Est qui ont pour la plupart des relations très difficiles avec Moscou et ne voient d’autres garanties de leur sécurité que celle des Etats-Unis. Enfin la Turquie prend ses distances avec l’Alliance et se lance dans des aventures militaires.

Alors que la mondialisation, qui apparaissait comme un phénomène irréversible, est remise en cause dans son organisation présente, les enjeux globaux ont une importance croissante dans la vie internationale et les stratégies de blocs ou d’alliances privilégiées ne leur sont que peu adaptées, sinon contreproductives. Si un consensus peut être atteint sur le diagnostic, il existe des clivages profonds entre les pays sur la façon de faire face aux défis que représentent notamment le changement climatique, la défense de l’environnement, la lutte contre les pandémies, la gestion de flux migratoires, les crises alimentaires et la lutte contre la pauvreté ou le respect des droits de l’homme. Les vieux schémas compétitifs, fondés exclusivement sur des intérêts nationaux concurrents n’ont plus la pertinence d’antan. Enfin, la guerre a profondément changé dans sa nature, dérivant de plus en plus de crises internes frappant des sociétés fragiles, ce qui n’exclut pas le retour à des conflits de haute intensité comme c’est les cas en Ukraine.

S’agissant de la France, elle conserve de nombreux atouts, certes frappés de nouvelle incertitudes, notamment son siège permanent au Conseil de sécurité, son rôle moteur en Europe, la dissuasion nucléaire, la francophonie et ses liens historiques avec de nombreux pays. Elle reste ainsi une puissance qui a une vocation qui devrait lui permettre de réagir à une telle évolution.

II/ DES ORIENTATIONS PRIORITAIRES

Sa capacité d’action se situe d’abord dans l’étranger proche : Europe, Russie, Afrique, Méditerranée/Moyen-Orient mais il appartient également à la France de jouer un rôle au niveau global tout en restant conscient que, dans le contexte difficile actuel, la marge de manœuvre dont dispose la France seule ne peut être que limitée. Ceci signifie qu’elle doit agir en concertation avec ses partenaires européens pour promouvoir ses initiatives en exploitant les opportunités offertes par la fluidité nouvelle des relations internationales, voire en tirant partie des crises qui peuvent survenir. La politique de la France est trop souvent réactive plus qu’active. Il convient donc de réfléchir aux objectifs qu’il importe de se fixer sur le long terme et définir les nouvelles orientations de politique étrangère en conséquence.

  1. Accélérer le pas en Europe

Dans un contexte géopolitique de plus en plus chaotique et dangereux, il est difficile de distinguer la sécurité de la France de celle de ses partenaires de l’UE, et même, dans ce contexte de globalité, de celle de l’ensemble du monde. De la même façon, l’influence de la France dans le monde sera d’autant plus forte que l’Union aura elle-même franchi le pas d’une ambition politique au service de ses valeurs et de ses intérêts. C’est cette conjonction des puissances, nationale et européenne, que la France doit s’efforcer de développer. Elle dispose des moyens de contribuer de façon particulièrement efficace à la gestion des défis globaux ou transnationaux, tels le réchauffement climatique, la lutte contre les pandémies, le terrorisme international, la gestion positive des flux migratoires etc. Les options nationales, face à ces enjeux, ne sont plus en effet d’actualité. Mais la conjugaison des puissances française et européenne, articulée aux autres puissances de plus ou moins grande envergure est aussi un gage de plus grande efficacité collective face aux risques de toute nature qui s’accumulent autour de nous. Une Europe puissante et influente sur la scène diplomatique, loin de diminuer la puissance et l’indépendance de notre pays, en est au contraire l’un de ses atouts majeurs.

Le temps est révolu où l’Europe n’était qu’un « levier d’Archimède » de la puissance française. C’est l’inverse qui est vrai désormais : la France doit servir à propulser la puissance de l’Union, autrement dit mettre tout son talent, sa force de conviction, son expérience et ses moyens, au service d’une Europe qui accepte de s’émanciper de toute dépendance stratégique. Sans un engagement déterminé de la France en faveur de la souveraineté européenne, celle-ci n’existera pas. Or la France a besoin de cette Europe forte, dans laquelle elle jouera un rôle majeur, avec l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et d’autres, pour défendre des intérêts et des valeurs communes. La guerre en Ukraine et le flottement du nouveau gouvernement allemand, donnent une chance à la France d’affirmer son leadership européen. Notre rôle et nos responsabilités de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies, notre statut de puissance nucléaire responsable, notre détermination à jouer un rôle dans toutes les crises et les enjeux mondiaux, notre souveraineté dans l’engagement de nos forces militaires, tout ce qui fait la puissance de notre pays n’a rien à craindre, et tout à gagner, de la consolidation politique de l’Europe.

            Dans cette perspective, la France se doit de continuer, en concertation avec l’Allemagne, le rôle créatif et moteur qu’elle a eu depuis le Traité de Rome, notamment en renforçant les mécanismes institutionnels de l’Europe. De concert avec notre partenaire, elle doit penser sa politique européenne en définissant notamment les secteurs qu’elle estime prioritaires.

A cet égard, elle doit contribuer à promouvoir l’autonomie technologique de l’Europe en favorisant les coopérations industrielles et les investissements en particulier dans les domaines sensibles que sont les nouvelles technologies de l’information et l’industrie d’armement. Les activités des GAFAM seront suivies avec attention tant sur le plan des bonnes pratiques et du respect des règles instituées par la RGPD que sur le plan fiscal. La création d‘un véritable marché unique numérique respectant la vie privée des internautes sera poursuivie.

La réalisation de cet objectif pourrait être favorisée par le développement des coopérations renforcées, dont les modalités devraient être assouplies, avec nos partenaires les plus proches. La France s’appuiera sur son partenariat privilégié avec l’Allemagne –dans la parité- sans négliger toutefois des interlocuteurs comme l’Italie, à laquelle nous lie le traité du Quirinal, l’Espagne ou la Pologne. De même, elle veillera à nouer des relations de confiance avec les petits pays, en particulier de l’est européen par exemple par des visites bilatérales plus fréquentes. Dans cette perspective, l’idée d’une politique danubienne pourrait être proposée.

La promotion d’une véritable gestion européenne des flux migratoires est indispensable tant sur le plan économique que de la sécurité. Elle suppose non seulement une réforme des conditions de fonctionnement de Frontex mais également une concertation plus étroite de l’Europe avec les pays de transit ou de départ des flux migratoires en vue d’accords de réadmission. Ainsi cette politique aura comme objectif de définir une politique plus positive et plus adaptée aux exigences d’un monde moderne plus mobile et qui puisse concilier les préoccupations humanitaires mais aussi économiques de l’Europe et ses contraintes politiques et sécuritaires. Un droit européen de l’asile politique devrait être défini et le règlement de Dublin remis en cause. La dimension sociale du problème posé par l’intégration de populations immigrées devrait être traitée notamment avec la création d’une Agence européenne de formation, en ayant à l’esprit les besoins existants matière de travailleurs qualifiés.

            La revitalisation de l’OTAN provoquée par l’agression russe en Ukraine n’est pas forcément appelée à durer, l’orientation des Etats-Unis vers l’Asie restant prioritaire, les fonctions de l’organisation étant mal adaptées au monde post-bipolaire et les divergences entre Etats-membres tendant même à se renforcer. Le désengagement des Etats-Unis de l’Europe est inéluctable à terme, en particulier si les Républicains devaient revenir au pouvoir. Il rend indispensable la progression à petits pas vers une défense européenne, notamment à travers des coopérations concrètes. Dans cette perspective, il serait souhaitable de proposer la création d’une académie militaire européenne pour contribuer à insuffler une culture de défense commune au sein de l’Europe.

Il convient enfin de renforcer le rôle et la crédibilité de l’Europe dans le monde, non seulement sur les plans commerciaux, économiques et financiers mais également politiques. Le dialogue avec ses principaux partenaires sera intensifié et devrait porter sur des sujets concrets. Dans cette perspective il serait souhaitable de rétablir des relations de bon voisinage et des coopérations, y compris militaires, avec la Grande Bretagne. De même le dialogue avec les grands pays émergents devrait s’intensifier, à la fois en termes économiques mais également politiques, compte tenu de leur affirmation de plus en plus nette sur la scène internationale. Enfin les modalités des rencontres avec les Etats-Unis, la Chine et les pays émergents devront être renforcées avec comme objectif une plus grande efficacité et une meilleure prise en compte des intérêts communs à définir préalablement par les Etats membres.

  • Organiser la sécurité du continent européen

Faire en sorte que l’Europe puisse assurer sa propre sécurité

L’invasion de l’Ukraine par la Russie et la guerre d’une extrême violence qui s’est installée désormais constituent un enjeu majeur pour l’Europe. Pour le moment, le conflit demeure dans une phase strictement militaire, l’avenir demeure très incertain, aucune perspective sérieuse de négociation ne se présente. Mais d’ores et déjà, la sécurité du continent européen s’en trouve bouleversée et appelle de nouvelles approches et de nouvelles décisions.

Dans la lettre du Club des Vingt n°61, nous recommandions de préparer notre dispositif militaire à faire face à un conflit de haute intensité, qu’il s’agisse de modernisation de notre dissuasion nucléaire considéré comme un enjeu central, ou de la nécessité de développer de façon accélérer les moyens de nos forces aériennes, navales, terrestres et cyber dont l’insuffisance est patente et nous suggérions de soumettre au nouveau parlement une loi de programmation nouvelle. Les évènements actuels doivent conduire la France à bousculer son calendrier, à amplifier et accélérer l’effort en vue de changer radicalement l’échelle de notre dispositif militaire et finalement de transformer notre modèle de défense.

Nous suggérions aussi que « la France devrait tendre à la mise en œuvre d’une nouvelle architecture de sécurité pour l’Europe, considérée comme l’enjeu  principal des Européens, négociée d’abord entre eux, puis avec les Etats-Unis, puis avec la Russie (…). Les scénarios possibles ne sont pas écrits. La Russie est devenue plus agressive et de ses choix dépendra la nature de nos liens avec elle ». Bien évidemment ces propos, les espoirs et les incertitudes qu’ils expriment, ne sont guère d’actualité. L’invasion de l’Ukraine a changé la donne. L’agression russe à l’encontre d’un Etat dont la souveraineté avait pourtant était reconnue par Moscou -en 1991 et en 1994 le mémorandum de Budapest- rend impossible de bâtir une architecture de sécurité à l’échelle du continent avec le concours de la Russie qui s’en est durablement exclue. Certes, cela reste souhaitable à terme, encore faudrait-il que les conditions en soient à nouveau réunies, à savoir la paix revenue en Ukraine sur des bases agrées et actées par la communauté internationale, Moscou ayant renoncé aux exigences affichées face à Washington en décembre 2021 à propos de l’OTAN en Europe orientale, la Russie affichant enfin des dispositions à un dialogue constructif avec les Européens. Ce n’est sans doute pas pour demain. Les propos tenus récemment par Vladimir Poutine au Forum de Saint Pétersbourg confirment, s’il en était besoin, que la Russie est engagée dans une stratégie conflictuelle durable avec l’Ouest.

L’objectif actuel est différent : il est d’assurer la sécurité de tous les Européens face à la Russie. Les Etats-membres de l’UE en ont désormais pris conscience. La déclaration du Conseil de l’UE à Versailles le 11 mars dernier est claire : des orientations nettes sont prises pour renforcer les capacités de défense de l’Union et des Etats-membres. Le principe de la souveraineté européenne est affirmé. C’est un moment solennel d’unité face aux menaces russes.

En même temps, plusieurs questions se posent qui font débat entre les gouvernements européens. La première concerne l’objectif poursuivi en Ukraine : mettre la Russie en « échec stratégique » pour l’affaiblir durablement comme le considèrent les Etats-Unis et les pays de l’Est de l’Europe, ou plutôt s’en tenir à une approche française partagée par l’Allemagne et l’Italie notamment, qui souligne, à juste titre, que « nous ne faisons pas la guerre à la Russie » et prône la recherche d’une négociation plutôt qu’une solution militaire.

Les autres questions qui font débat concernent l’OTAN. Américains et Européens, toutes sensibilités confondues, sont d’accord pour considérer que désormais face à la menace russe nouvelle, l’Alliance atlantique a retrouvé sa vocation première de défense collective de ses membres. Celle-ci est d’ailleurs considérée par une majorité d’Etats-membres de l’Est comme la seule ultime garantie de leur sécurité. Pour autant demeurent les incertitudes et les doutes sur la portée de l’article 5 du Traité du point de vue de l’engagement américain. Il ne faut pas non plus sous-estimer les bouleversements en cours du jeu stratégique mondial : le pivot américain vers l’Asie et l’affirmation chinoise. Enfin il est crucial d’empêcher que la sécurité des pays démocratiques de l’Europe fasse l’objet d’un dialogue exclusif et quasi secret entre Américains et Russes, hors de la présence des Européens. Il n’est pas question d’accepter un Yalta 2, comme le laissait entendre l’ultimatum russe de décembre 2021 exigeant un retour à la configuration stratégique antérieure à 1997.

Pour toutes ces raisons, il est nécessaire que l’UE et ses Etats-membres s’organisent pour maîtriser eux-mêmes les fondamentaux de leur sécurité. A cet effet deux voies sont possibles : accroître les moyens de défense propres de l’Union européenne ou construire le pilier européen au sein de l’OTAN. Le débat est très ancien, mais jamais résolu, il doit l’être aujourd’hui face à la gravité nouvelle des menaces qui pèsent sur l’Europe. Le débat doit être à nouveau ouvert et mené à son terme au sein de l’UE et avec les Etats-Unis.

L’objectif devrait être de concilier le rôle fédérateur de l’OTAN dans le domaine militaire et la prise en considération des choix politiques exprimés par les Européens au sein de l’UE, y compris la possibilité pour les Européens de disposer d’une autonomie éventuelle de décision et d’action, avec un quartier général permanent de l’UE à cet effet.

Contribuer à une solution politique de la guerre en Ukraine

La guerre en Ukraine est un enjeu majeur pour l’Europe. Elle reste pour l’instant dans sa phase militaire et l’avenir demeure très incertain sur son évolution. L’agression russe à l’encontre d’un État dont la souveraineté avait pourtant été reconnue par Moscou (en 1991 et en 1994 avec le Mémorandum de Budapest) rend impossible de bâtir une « architecture de sécurité » à l’échelle du continent. La Russie s’en est durablement exclue, tant par son agression militaire, sa guerre de conquêtes territoriales et son régime autocratique, incompatible avec la démocratie qui est le fondement du système européen.

La France a proposé un schéma d’organisation du continent sous la forme d’une « communauté politique européenne » qui permettrait d’associer les pays et les sociétés désireux d’appartenir à la famille européenne sans affaiblir l’Union européenne actuelle par de nouveaux élargissements précipités. Cette approche est partagée par l’Italie et le président du Conseil européen. La France devrait surtout innover en dessinant les contours d’un statut d’État associé aux pays attirés par une adhésion à l’UE. Ce serait une étape intermédiaire durant le long processus d’adoption des critères d’adhésion (capacité de reprise de l’acquis communautaire, état de droit, gouvernance et séparation des pouvoirs, économie de marché, union monétaire). L’association commencerait par le volet des valeurs (article 2 du Traité), des positions internationales de l’UE (article 21) et d’un partenariat privilégié (article 8). Elle serait réversible.

Redéfinir nos relations avec les États-Unis

La relation avec les États-Unis doit faire l’objet d’une refondation sous le signe d’un véritable partenariat. S’il existe sur de nombreux points de larges convergences, notamment sur la lutte contre le terrorisme, il est clair que sur d’autres apparaissent de forts points de désaccords. Il en est ainsi notamment de la question de l’extraterritorialité des lois américaines, contraires au droit international, qui pénalisent nos sociétés, des dossiers de contentieux commerciaux, des relations avec la Russie, la Chine ou certains pays du Moyen-Orient, notamment dans le Golfe ou Israël. La refondation du lien transatlantique devrait être entreprise tant au niveau européen que national et être cohérent avec la volonté française d’affirmer son autonomie stratégique. Une concertation sera recherchée sur les dossiers les plus sensibles en particulier au Moyen-Orient et en Afrique où l’objectif de stabilisation de ces zones sensibles devrait être d’un intérêt commun.

Cette redéfinition passe également par un changement des pratiques de l’OTAN et la transformation de l’Alliance atlantique. Un mouvement se dessine en faveur d’un effort européen plus autonome, comme l’initiative européenne d’intervention et le fonds européen de la défense. Le nouveau gouvernement allemand devrait y être plus disposé. Il ne faut pas non plus sous-estimer les bouleversements en cours du jeu stratégique mondial : le pivot américain vers l’Asie et l’affirmation chinoise. On peut donc effectivement s’attendre à ce que, dans les années à venir, les Etats-Unis se prêtent plus volontiers dans ce cadre à un scénario de moindre présence militaire en Europe en échange d’un partenariat sur une base plus égalitaire.

Ceci justifie l’engagement de la diplomatie française : prendre un risque proportionné au résultat espéré, sortir l’Europe de son état de faiblesse. Le débat sur une nouvelle architecture de sécurité ouvre la voie à un rééquilibrage de la relation euro-américaine et à la transformation de l’Alliance atlantique.

D’ores et déjà, il faut changer les pratiques de l’OTAN pour infléchir sa gouvernance avec l’objectif de passer d’une alliance subordonnée à un partenariat entre (presque) égaux. La France a déjà, à juste titre, marqué ses réserves aux projets d’élargissement de l’OTAN à certains États d’Europe orientale. Elle devra veiller à ce que l’Alliance ne soit plus entrainée par les États-Unis dans des situations conflictuelles hors de la zone atlantique.

La politique de sanctions pratiquées à l’initiative des Etats-Unis devrait être remise en cause. D’une manière générale les sanctions internationales devraient avoir un caractère exceptionnel. Elles sont très rarement efficaces et ont de nombreux effets pervers comme on peut le constater s’agissant du conflit ukrainien. Contrairement à ce qui est attendu, elles renforcent généralement les pouvoirs en place tandis que les contre-mesures prises pour y répondre affectent fâcheusement les pays initiateurs des sanctions et les pays tiers. Elles ne sauraient être prises de façon unilatérale et devraient être décidées en conformité avec le droit international pour une durée limitée.

L’Union européenne devrait poursuivre l’objectif d’obliger les États-Unis à renoncer au caractère extraterritorial des lois qu’ils prennent, en dehors de toute légalité internationale pour sanctionner certains États. Le cas le plus frappant est celui de l’Iran. L’attitude américaine est profondément choquante et constitue entre les États-Unis et l’Union européenne un obstacle d’une très grande importance à une coopération loyale.

  • S’attacher à résoudre les crises dans notre environnement proche

Cet objectif doit se faire en privilégiant le dialogue. Ce dialogue doit s’accomplir tant au niveau européen que de façon bilatérale.

            Réduire les tensions dans les Balkans

            Les tensions dans les Balkans restent fortes. Il en est ainsi plus particulièrement en Bosnie, où le membre serbe de la présidence de Bosnie-Herzegovine, Milorad Dodik, fait appel ouvertement à la sécession et se retire des instances fédérales, de plus en plus paralysées. Par ailleurs, les contentieux entre la Serbie et le Kosovo n’ont toujours pas été réglés et le président Kosovar menace de poursuivre la Serbie devant la Cour internationale de justice pour génocide. De façon générale, l’extension des réseaux mafieux dans cette zone est une menace pour la sécurité européenne. L’Union européenne en tant que telle doit contribuer à apaiser ces tensions récurrentes qui rendent problématique leur adhésion. Ces réticences doivent être explicitement formalisées, d’autant plus que la demande d’adhésion de l’Ukraine ne peut renforcer la pression des pays balkaniques pour rejoindre l’UE.

Stabiliser l’axe de crise africain

La dégradation de la situation sécuritaire et la désagrégation des structures politico-administratives de plusieurs pays d’Afrique, notamment de l’Ouest, posent un vrai dilemme à la France qui agit en fonction d’accords de défense et d’actions de coopération au développement totalement dépassés, tout en étant associée par leurs citoyens à des régimes contestés car inefficaces et des sociétés déshéritées et déchirées. L’effondrement de plusieurs pays ne doit pas être exclu. L’évolution défavorable de la situation diplomatique et militaire au Sahel et la montée d’une francophobie véhémente dans de nombreux pays africains en partie entretenue par la Russie, à travers une campagne qui développe le thème de la responsabilité de l’ancienne puissance coloniale dans la montée du terrorisme comme dans l’extension de la pauvreté, ont mis la France sur la défensive, voire en situation préoccupante d’échec. Economiquement et culturellement la France est en recul tant en raison de la fascination pour le modèle anglo-saxon chez les jeunes que de la concurrence de la Chine et de la Turquie. Les débats qui ont lieu en France sur l’immigration ne peuvent que contribuer à la dégradation de l’image de la France. Quant au groupe Wagner, il est de plus en plus présent en Afrique, en particulier au Mozambique, à Madagascar, au Soudan, en RCA et, plus récemment au Mali. L’objectif poursuivi par les mercenaires russes est double : assurer la sécurité de régimes fragiles, notamment ceux nés de coups d’Etat, et prendre en gage l’exploitation des richesses minières locale.

Il convient de repenser les fondements mêmes et les orientations de notre politique africaine sur de nouvelles bases, à la fois au niveau français et au niveau de l’Union européenne, comme ceci vient d’être esquissé au sommet UE/Afrique tenue le 19 février 2022 à Bruxelles. Cette politique doit cibler l’ensemble de l’Afrique, y incluant les pays non francophones. Face au reproche de « néo-colonialisme », il serait souhaitable de développer l’idée de « partenariat ». C’est l’une des urgences du prochain quinquennat. La France, avec les partenaires européens qui le veulent, doit rester engagée en Afrique  pour bâtir une communauté de destin avec la jeunesse qui constitue la majorité de la population, les sociétés civiles et les diasporas résidant en Europe. Cette relation doit prendre en compte tous les aspects de cette relation qui doit être à la fois politique, économique, culturelle et sécuritaire.

Sur le plan politique la relation doit se développer sur le plan tant bilatéral qu’européen ou multilatéral (Banque mondiale). Le dialogue avec les sociétés civiles ne doit pas empêcher de poursuivre les échanges avec les pouvoirs en place, qu’ils soient légitimes ou pas. Il en est ainsi des rencontres au niveau des chefs d’État et de gouvernement, qu’il s’agisse des sommets africains ouverts aux non-francophones, du processus de Barcelone, du 5+5. La concertation avec certains de nos partenaires européens, en particulier l’Allemagne et la Grande Bretagne, sera poursuivie, voire avec la Chine. Notre ambition en Afrique inclut également une concertation avec l’ensemble maghrébin, notamment le Maroc, sur la base d’intérêts communs.

Les interventions militaires ne sauraient être qu’exceptionnelles, faites à la demande des pouvoirs en place, sur la base des accords existants, et temporaires. En revanche l’aide à la formation des armées nationales reste une priorité.

Le rôle de l’Agence française de développement reste essentiel. Mais il convient de veiller à ce que son action soit bien conforme aux objectifs de la politique étrangère, à travers la tutelle du ministère des affaires étrangères : ses moyens, notamment très concessionnels, devraient être renforcés en faveur des pays les plus pauvres. La coopération dans les domaines régaliens devrait être accentuée. En effet le risque sécuritaire ne va faire que croître : le renforcement de l’administration territoriale, de la justice, des forces de la gendarmerie est indispensable pour faire face à cette insécurité grandissante qui est un obstacle à la mise en œuvre des projets. Un programme massif d’aide à la formation et d’aménagement des territoires en faveur des sociétés fragiles et décomposées, et un dispositif de mobilité contractuelle, professionnelle ou étudiante, financé avec des fonds européens, seront mis en place avec de nouveaux moyens définis dans la durée. Les activités améliorant immédiatement le sort des populations et/ou créatrices d’emploi seront les cibles prioritaires de l’aide internationale. Le partenariat  public/privé sera privilégié. Les entreprises françaises devraient être incitées à investir davantage en Afrique à travers un système de garanties plus efficaces. Des accords de protection des investissements. Un véritable agenda de mise en œuvre locale d’une politique de sécurité humaine, en étroit partenariat avec les acteurs nationaux et locaux, constitue une réponse urgente aux échecs sur lesquels ont débouché les politiques d’intervention militaire.

Dans le domaine culturel, un effort prioritaire doit être poursuivi dans l’enseignement du français, tant au niveau des alliances française ou de centres culturels qu’à travers des établissements scolaires plus nombreux. Cet effort doit être fait par priorité dans les pays francophones de plus en plus tentés par l’usage de l’anglais. La promotion de la culture française privilégiera les réseaux sociaux et les outils numériques, de plus en plus utilisés par les jeunes africains. La propagande malveillante sera contrée par les outils adaptés.

Cette nouvelle politique devrait tenir compte des spécificités culturelles de l’Afrique et de l’ambivalence des nouvelles générations africaines partagées entre attirance et rejet à l’égard de la France. Elle peut s’appuyer sur les diasporas africaines vivant en France.

Promouvoir la stabilité en Méditerranée et au Moyen-Orient

Au Maghreb, la France doit se garder d’exprimer une différence de traitement et d’intérêt entre le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Elle doit agir dans le sens de la stabilité, de l’ouverture démocratique et de l’apaisement. A cet égard, le processus de réconciliation avec l’Algérie devrait se faire sur de nouvelles bases en proposant des coopérations tournées vers l’avenir plutôt qu’une approche irréconciliable du passé.

            Au Moyen-Orient, alors que les Etats-Unis se retirent et que la Russie et la Chine étendent leur influence, l’Europe et en particulier la France ne peuvent se désintéresser d’une région qui reste à bien des points de vue stratégique pour sa sécurité. La France se doit de parler à tout le monde, notamment les pays avec lesquels les relations sont particulièrement difficiles, comme la Turquie, la Syrie et l’Iran. La France se doit de promouvoir un processus de dialogue et de  stabilisation. Si les relations d’Israël avec certains pays arabes semblent s’être normalisées à travers notamment les accords dits « d’Abraham », la question palestinienne reste non résolue, constituant un déni du droit reconnu à l’autodétermination pour la population résidant dans les territoires occupés et une menace pour la sécurité d’Israël. Les accusations portés par de nombreuses et respectées associations de défense des droits de l’homme, comme HRW ou Amnesty, de même que le refus de promouvoir la solution des deux Etats appellent à rechercher  une solution sur des bases nouvelles et de se mobiliser pour mettre fin aux violences meurtrières comme vient de le souligner encore le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Dans le Golfe, la conclusion d’un accord sur le nucléaire reste indispensable. En outre la France  pourrait proposer à l’Iran comme aux monarchies arabes, un système de sécurité fondé sur des bases comparables à celles sur lesquelles a été fondée l’OSCE : mise en place de mesures de confiance, définition de garantie de non-agression, mécanisme de contrôle… Ce système de sécurité pourrait être validé et garanti par les membres permanents du Conseil de sécurité.

  • S’engager clairement dans la voie d’une diplomatie mondialisée

Notre statut de membre permanent du Conseil de sécurité nous permet d’avoir cette ambition et d’affirmer notre volonté d’avoir une responsabilité à vocation mondiale, ce qui implique une diplomatie autonome.

Contribuer activement à la maîtrise des enjeux globaux

Une part croissante du bien-être, de la prospérité et de l’avenir des  jeunes français dépend de la façon dont les problèmes qui sont globaux par nature vont être gérés de façon coopérative et solidaire par toutes les nations. La pandémie du COVID en fournit un exemple présent à tous les esprits. Elle révèle l’urgence de la coopération multilatérale et son caractère incontournable. Sans traitement commun et solidaire des questions de nature globale, aucune solution durable n’est possible pour un pays comme la France alors que ces domaines sont très présents à l’esprit de nos citoyens.

La France se doit d’avoir un engagement fort sur les grands sujets qui mettent en jeu l’avenir de l’Humanité. Elle doit jouer un rôle exemplaire dans la redéfinition des modes internationaux et diplomatiques de traitement des défis globaux qui hélas décident aujourd’hui de l’écrasante majorité des cas de létalité. Elle a toujours été présente et active dans ces domaines qui exigent une large coopération autour des formes multiples de la gouvernance mondiale ; elle doit jouer un rôle pilote dans l’édiction de propositions concrètes renforçant la gouvernance globale climatique, sanitaire, alimentaire notamment : environnement, développement, sécurité alimentaire, droits de l’homme et démocratie, justice pénale internationale, lutte contre la criminalité et le terrorisme. En 2015, elle a servi de catalyseur à l’accord de Paris. Celui-ci sert de cadre très imparfait à la lutte contre le réchauffement climatique qui revêt un caractère crucial et immédiat pour l’humanité dans son ensemble : il est temps de faire preuve d’inventivité pour aller au-delà. Les années à venir vont être décisives pour tous ces domaines et vont exiger une forte coopération entre tous les Etats et toutes les composantes de leurs sociétés de même qu’un dépassement lucide et pensé des seuls horizons dessinés par les intérêts nationaux. La France doit encore intensifier son engagement aux côtés de tous les acteurs concernés. Elle est une force de proposition, un promoteur de la mise en œuvre des engagements pris et un soutien essentiel pour les instances multilatérales et les processus existants ou à créer. Partout elle devra donner l’exemple par ses pratiques nationales.

Une gestion multilatérale des problèmes sera également indispensable en matière de commerce international, de stabilité des flux financiers et monétaires, de soutien aux objectifs de développement durable des Nations Unies, de définition des normes pour les technologies nouvelles et de régulation des domaines du numérique comme le cyberespace et les crypto monnaies. La place de la France dans la compétition globale reflétera l’efficacité de son engagement dans ces domaines.

L’action de la France sera d’autant plus efficace qu’elle sera menée en bonne entente avec ses partenaires de l’Union Européenne au sein du G 7, du G 20, de l’OCDE et dans les multiples organes des Nations Unies compétents. La France travaillera avec le continent africain pour qu’il trouve toute sa place dans ces projets collectifs. Ainsi la France pourra peser, à travers des coalitions à géométrie variable, pour assurer des formes de gouvernance globale dynamiques, équilibrées et régulées qui préservent au mieux ses intérêts et sa sécurité à travers des champs très variés, dans un contexte qui promet d’être difficile.

Être actif dans la zone Indo-Pacifique

Les relations avec la Chine devraient être placées sous le signe du refus de rentrer dans la logique des blocs ou de la guerre froide. Dans cette perspective, il est indispensable de renforcer l’action européenne commune sans complaisance qui vise à contrer les dérives discriminatoires des autorités chinoises à l’égard des entreprises européennes. Notre action économique et culturelle en Chine devrait s’amplifier. Par ailleurs notre implication dans la zone Indo-Pacifique devrait s’accompagner d’un effort pour proposer une politique de stabilisation et d’équilibre des influences qui s’y exercent et ce de façon inédite, sans reproduire l’illusion dangereuse de blocs militaires.

Renforcer notre capacité de rayonnement

Pour promouvoir notre capacité de rayonnement, la France doit s’appuyer sur les ressorts de la puissance : outre les moyens traditionnels qui demeurent important -une défense respectée, une économie prospère- il faut compter sur la présence de nos entreprises, notre présence culturelle dans le monde, le rayonnement de notre langue. Elle doit se reposer également sur la présence croissante des Français de l’étranger et d’une francophonie en expansion, notamment en Afrique.

Elle dispose de réelles capacités de rayonnement à travers son réseau d’Instituts français, d’alliances françaises, de lycées et de médias, mais également à travers l’Agence française de développement. Elle est un des rares pays qui organise des débats d’idées, des festivals culturels, des journées linguistiques et des fêtes de la musique. Par ses activités culturelles partagées, la France fait référence. La langue française est perçue dans les mondes francophones comme une langue de cohésion nationale et d’émancipation. Il importe d’investir massivement dans la formation des professeurs et dans l’accès aux textes, en premier lieu sur le continent africain.

Son action culturelle, actuellement en graverepli, doit être relancée à travers un programme d’action pluriannuel, défini conjointement entre le MEAE et le ministère de la Culture. Le Ministre des affaires étrangères devra exercer de façon plus efficace sa tutelle sur les grands opérateurs de façon à veiller que leurs actions sont bien cohérentes avec la politique étrangère menée par la France.

  • Se donner les moyens d’une politique étrangère ambitieuse

            La présidentialisation de la politique étrangère est une évolution normale sous la Vème République. Cependant le ministère des Affaires étrangères reste un vivier de compétences indispensables pour mener une telle politique. Il convient de renforcer les liens entre le Président et sa cellule diplomatique et le Quai d’Orsay. La réforme de la haute fonction publique ne doit pas se traduire par un affaiblissement du corps diplomatique. Sa suppression, qui n’était pas une conséquence nécessaire de la réforme de la haute fonction publique, ne peut qu’être regrettée alors que ses compétences reconnues sont de plus en plus indispensable dans ce monde complexe. Son expertise comme sa spécificité et son professionnalisme doivent être sauvegardés.

Les grandes orientations de la politique étrangère de la France devraient être définies dans le cadre d’un livre blanc en début de mandat. Elles s’inscrivent dans le contexte d’un projet européen où se joue son destin. Elles feront l’objet d’un débat et d’un vote au niveau du parlement pour en consolider sa pertinence et sa crédibilité. En effet, les objectifs à long terme par-delà les problèmes de court terme doivent être définis en évitant de succomber au climat émotionnel d’une opinion influencée par les médias et réseaux sociaux.

Ces orientations doivent reposer sur la réalité d’un monde tel qu’il est. Elles doivent  rester fidèles à notre volonté de parler à tous, sans arrogance ni parti pris, de jouer un rôle de médiation, de contrer la logique des blocs qui reste dans les têtes tout en nous permettant de conserver une marge de manœuvre. Ainsi, l’objectif essentiel est d’assurer notre sécurité au sens large du terme et de restaurer notre autonomie stratégique tout en respectant nos alliances ou en nouant d’autres relations voire des partenariats avec les interlocuteurs qui comptent. Tout en réaffirmant son attachement à ses engagements internationaux, la France doit conserver son indépendance en matière de politique étrangère et exploiter les marges de manœuvre dont elle dispose, n’hésitant pas à jouer si besoin est le rôle de franc-tireur.

Notre action veillera à construire la gouvernance mondiale qui s’exerce dans un cadre multilatéral, notamment au niveau des Nations Unies et plus spécialement à celui du Conseil de sécurité qui a pour rôle d’assurer la paix et la sécurité internationale. La France se doit de contribuer à la stabilité du monde, notamment de notre environnement proche, par le dialogue diplomatique en limitant le recours aux interventions militaires ou aux sanctions, qui en toute hypothèse doivent être conformes à la légalité internationale.

La politique étrangère doit cependant être pensée dans un contexte plus large qui englobe notre politique de défense et de sécurité, la redéfinition claire des fonctions de notre dissuasion nucléaire dans ce monde nouveau et fragmenté mais également notre autonomie technologique. En effet, sans remettre en cause la mondialisation des économies, notre sécurité passe également par la recherche de moyens pour diminuer notre dépendance, notamment en matière d’approvisionnement de produits sensibles.

Enfin il convient d’assurer une meilleure adéquation entre les objectifs poursuivis et les moyens à mettre en œuvre, qu’il s’agisse des domaines économiques, financiers, technologiques, militaires ou de renseignements, qui doivent bénéficier d’une attention prioritaire. L’effort fait dans le domaine de la défense doit être poursuivi, voire amplifié, mais repensé dans le contexte des nouvelles donnes internationales qui ne sont plus celles du début de la Vème République. Ceci devrait conduire à une reformulation de la loi de programme militaire. Notre politique d’aide au développement s’inscrit également dans ce cadre.

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Dans le monde dangereux où nous vivons, la France se doit de fixer clairement ses priorités. Le renforcement de la construction européenne reste d’autant plus une priorité majeure que l’agression de la Russie en Ukraine lui pose un défi que l’on pourrait qualifier d’existentiel. L’affrontement entre les États-Unis et la Chine, qui n’est pas encore arrivé au même stade de maturité, ne nous concerne pas directement. Il convient d’éviter de s’y trouver impliqué. Enfin les tensions que l’on peut constater entre les pays occidentaux et le reste du monde, que la crise ukrainienne a ravivées, ne doivent pas déboucher sur de nouveaux affrontements : la France se doit de continuer de s’opposer à la logique des blocs et développer son dialogue à l’égard de pays qui se veulent de plus en plus non alignés.

Telles sont les principales orientations de politique étrangère proposées par le Club des Vingt qui supposeront un fort volontarisme des autorités françaises de même qu’un engagement européen sans arrogance et une mobilisation d’un outil diplomatique préservé.

Toutes les Lettres d’Information du Club des Vingt, depuis la première, peuvent être consultées sur les sites :

https://clubdesvingt.home.blog et

https://www.facebook.com/clubdesvingt/

*Hervé de CHARETTE –président du Club-, Roland DUMAS (anciens ministres des Affaires Etrangères), Sylvie BERMANN, Maurice GOURDAULT-MONTAGNE (Ambassadeurs de France), Général Henri BENTEGEAT, Bertrand BADIE (Professeur des Universités), Denis BAUCHARD, Claude BLANCHEMAISON, Jean-Claude COUSSERAN, Dominique DAVID, Régis DEBRAY, Yves DOUTRIAUX, Alain FRACHON, Michel FOUCHER, Jean-Louis GERGORIN, Renaud GIRARD, Nicole GNESOTTO, Bernard MIYET, Jean-Michel SEVERINO, Pierre-Jean VANDOORNE.

Club des Vingt. Siège social : 38 rue Clef, 75005 Paris. Adresse e-mail : contact@leclubdes20.fr

Les reproductions et citations de la Lettre sont autorisées à condition d’en indiquer l’origine.

2022, les Troupes de marine ont 400 ans

2022, les Troupes de marine ont 400 ans


Les Troupes de marine, anciennement Troupes coloniales et « Arme » faisant partie de l’Armée de terre, ont commémoré ces 31 août et 1er septembre 2022, non seulement comme chaque année à Fréjus les combats de Bazeilles, village près de Sedan, mais aussi les 400 ans de leur création par le cardinal de Richelieu.

Ce grand rassemblement de 2022 a regroupé 2000 Marsouins, Bigors et Sapeurs de marine, en activité ou pas et près de 20 drapeaux avec leurs gardes respectives. Il est le symbole exactement des valeurs partagées par les Troupes de marine : fraternité d’arme créée par les liens entre les générations, entre les soldats quel que soit leur grade, partage de la mémoire combattante et bien sûr engagement total au service de la France dans toutes ses opérations militaires, y compris aujourd’hui en Roumanie face à la Russie.

Les combats de Bazeilles, fait héroïque exemplaire

Ces combats ont affirmé le courage et l’héroïsme de la division coloniale (ou division bleue) qui reprit à plusieurs reprises les 31 août et 1er septembre 1870 le village de Bazeilles occupé par les Bavarois après avoir reçu l’ordre initial de ne pas l’occuper, erreur funeste du commandement français (Cf. Mon billet du 7 avril 2021. « Commandement et héroïsme à travers l’histoire militaire : une réflexion pour aujourd’hui ? »).

Le dernier acte se joue dans la maison Bourgerie ou « maison de la dernière cartouche », où une poignée de Marsouins encerclés résiste et tire la dernière cartouche avant de se rendre aux Allemands. Cette bataille aura coûté la vie 2 655 Marsouins dont 100 officiers et 213 sous-officiers. Les soldats bavarois en perdirent plus du double.

Dès le lendemain des affrontements, les soldats bavarois se livrent à d’atroces représailles contre la population de Bazeilles dont une partie avait pris part aux combats aux côtés des Troupes coloniales. Le village est incendié, certains habitants fusillés, brûlés vifs ou arrêtés puis déportés. Des habitants servirent aussi de « boucliers humains » aux soldats bavarois lors des combats. On dénombra ainsi plus d’une quarantaine de victimes civiles dans le village. Cent cinquante autres devaient mourir au cours des six mois suivant du fait des sévices endurés. Cette résistance héroïque valut à Bazeilles d’être décoré de la Légion d’honneur en 1900.

Le retour de l’urne contenant les ossements de nos anciens morts au combat

Ce quatre-centième anniversaire a donc représenté un moment important pour les 17 000 marsouins, bigors et « sapeurs de marine » d’aujourd’hui. La cérémonie dans les arènes de Fréjus est aussi l’intronisation publique de près de deux cents officiers et sous-officiers qui rejoignent « l’Arme ».

 

Le musée des troupes de marine de Fréjus (Cf. Musée des TDM), créé en 1981, a aussi été réouvert après plusieurs années de rénovation. Doté de riches collections, son objectif est de faire connaître l’implication des Troupes de marine dans l’histoire militaire de la France et dans la construction de son empire tout en témoignant de leurs sacrifices.

La crypte du Musée dédiée aux 400 000 soldats des Troupes de Marine morts pour la France a accueilli à nouveau l’urne funéraire qui comporte des ossements ayant appartenu aux marsouins tués à Bazeilles. Après une imposante cérémonie militaire rassemblant tous les drapeaux des régiments TDM, elle avait été déposée une première fois lors de l’inauguration du Musée de Fréjus le 2 octobre 1981.

Cette cérémonie a été renouvelée. Cette fois-ci, l’urne ne fut pas transportée par un VAB mais un blindé de type Griffon baptisé lui aussi « Bazeilles » qui équipe désormais le régiment.

 

Le président des lieutenants du 21e régiment d’infanterie de marine (21ème RIMa), une équipe de marsouins et moi-même avons déposé à nouveau cette urne dans la crypte en présence des hautes autorités militaires.

 

Cette cérémonie a été précédée par une messe ordonnée par Monseigneur Antoine de Romanet, évêque aux armées, et animée par la magnifique chorale aux sonorités martiales et viriles d’une promotion de saint-Cyr, baptisée en juillet du nom de « Colonel Lecocq », méhariste de renom, exécuté par les Japonais en Indochine en 1945 et dont la garnison de Fréjus porte le nom.

Garder la mémoire de nos anciens et l’honorer sont des valeurs essentielles pour la famille coloniale.

Que retirer personnellement de ces commémorations en 2022 ?

Ce fut d’abord un retour à mes premières années dans une unité de combat professionnelle. Le 21e RIMa était un régiment atypique. Interarmes avant l’heure, il était composé de deux compagnies d’infanterie sur VAB, de deux escadrons de blindés légers sur AMX10RC (blindé léger de reconnaissance armée d’un canon de 105 mm, toujours en service 41 ans après) sur lequel je venais d’être formé au 2e régiment de Hussards pour former à mon tour l’escadron où je servais, d’une batterie d’artillerie de 155 mm, d’une section du génie, d’une section de mortiers lourds de 120 mm, d’une section de missiles Milan antichars, d’une section de  canons de 20 mm anti-aériens. Trop bel outil interarmes pour qu’il dure au-delà de quelques années !

Pourquoi aussi un général pour cet événement au Musée ? En réalité, cette cérémonie militaire symbolise le lien des générations, entre un lieutenant d’hier et un lieutenant d’aujourd’hui. En 1980, première mutation après l’école d’application de la cavalerie et des blindés de Saumur, je suis affecté comme lieutenant au 21e RIMa. Le colonel Accary, à l’époque chef de corps du régiment, me désigne pour ramener le 28 août 1981 cette urne funéraire de Bazeilles.

Pour la « petite histoire », le hasard veut que Bazeilles soit à 40 km du village de Chauvancy-le-Château (fief existant depuis le milieu du XIe siècle et donnée par l’Espagne à la France lors du traité des Pyrénées de 1659 écrit à l’époque « Chavancy-le-Chasteau », histoire toujours) pour reprendre l’orthographe d’avant 1914. La partie de ma famille encore lorraine à l’époque avait aussi tout laissé pour ne pas être allemande après la défaite. Le corps colonial prendra aussi position à Chauvancy le 18 août 1914, autre clin d’œil… Les liens historiques et familiaux, ou simplement les coïncidences, sont parfois bien surprenant.

J’ai aussi eu le plaisir de retrouver mes anciens sous-officiers et caporaux-chefs de mon temps de lieutenant. C’est aussi la joie de retrouver ces officiers avec qui j’étais en opération en ex-Yougoslavie en 1992, il y a juste trente ans. Jeunes capitaines, ils sont généraux aujourd’hui.

Musique des TDM, chants entonnés par les différentes compagnies et haka exécuté par nos ultramarins animaient comme à l’accoutumée les parties conviviales de ce rassemblement. Effectivement, la grande famille coloniale était bien là et l’hymne martial des Troupes de marine a bien sûr retenti à de multiples reprises.

Oserai-je dire « et au nom de Dieu, vive la coloniale ! » Eh bien oui.

77 ans après, une guerre en Europe

77 ans après, une guerre en Europe

 

par Dominique Dubarry (*) – Esprit Surcouf – publié le 8 septembre 2022
https://espritsurcouf.fr/defense_77-ans-apres-une-guerre-en-europe_par_dominique-dubarry/


A partir du nouveau siècle, la Russie a fait évoluer sa doctrine en grignotant les frontières de ses voisins, tout en fermant les yeux sur l’évolution démocratique et culturelle de ses habitants. Leurs diverses interventions ont permis aux Russes d’occuper des territoires en Géorgie (2008), d’annexer la Crimée (2014), puis d’occuper une partie du Donbass en s’appuyant sur des indépendantistes (2015). Et aujourd’hui l’Ukraine ! C’est cet enchainement d’actions militaires violentes, sans véritable riposte du monde occidental, qui provoque l’ire de notre auteur.
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C’était une déclaration stupéfiante : le 24 février au matin, Wladimir poutine, président de la fédération de Russie, annonçait : « J’ai décidé de lancer une opération militaire en Ukraine ». Lors d’un discours mémoriel qui suivit, son obsession a tourné au délire qui le tracasse, l’Occident sera cité vingt-six fois ! 77 ans après 1945, une guerre éclate en Europe !

Dans les populations de l’empire russe, les racines anthropologiques longtemps mélangées se confondaient. Les deux guerres mondiales avaient secrété des régimes autoritaires imposant aux populations une  dictature de la pensée aux niveaux politique, social, culturel et religieux. Cette évolution allait s’imprégner jusqu’à modifier des comportements politiques opposés. Depuis Maïdan, depuis la révolution orange, l’Ukraine regardait avec envie la liberté de l’Europe de l’ouest.

Sous la présidence de Volodymyr Zelenski, l’Ukraine veut adhérer à l’Union Européenne, alors que la Russie reste corsetée dans la rigidité intellectuelle sans faille instituée par le régime stalinien. La récente rupture de l’Eglise orthodoxe ukrainienne face au patriarcat de Moscou suivie de la reconnaissance de son indépendance par le patriarcat de Constantinople en est la confirmation. Poutine ne peut l’accepter.

Les Opex (opérations extérieures) de Poutine

Le maître du Kremlin avait initié ses interventions musclées durant la guerre de Tchétchénie (1994/2000) pour y traquer des terroristes !La deuxième intervention est une atteinte au droit international, les tanks russes traversent le tunnel de Roki, deux provinces géorgiennes, l’Abkhazie et l’Ossétie du sud sont occupées en partie (2008). Les troupes russes iront aussi chercher des terroristes en Syrie au profit de Bachar el Assad, c’est leur troisième opération extérieure. ! La 4ème, en Crimée, se transforme en intégration territoriale à la Russie, et laisse sans voix les occidentaux(2014). La cinquième, l’aide aux pseudo- indépendantistes du Donetsk et Louhansk, deux provinces de l’Ukraine qui se qualifient de Républiques Populaires, suivra dans la foulée (2015).

 

                    Le chemin à emprunter pour passer la frontière entre l’Ukraine et la Crimée. Photo DR

Si ces grignotages successifs sont critiqués diplomatiquement, aucune sanction véritable n’est prise au niveau international. Vladimir Poutine reste maître du Jeu dans tous ces conflits hybrides. Tout en étant exclu du G7, le chef du Kremlin entretient des relations considérées complémentaires avec la chancelière allemande, Madame Merkel, qui ne pouvait qu’entériner les accords passés entre son prédécesseur et Poutine pour la réalisation du gazoduc Nord Stream sous la mer Baltique. L’appétit pour le gaz étant sans fin, Poutine et la chancelière renforcent leur collaboration avec un autre Nord Stream, le N° 2. Les responsables bruxellois comprennent que l’addition des N S 1 + 2 accordait une position léonine à la Russie, l’Europe passant sous les fourches caudines du chef du Kremlin tout en alimentant le budget russe. Tout juste achevé, n S 2 devient mort-né. Fort dépité de voir cette « rente à vie » disparaître, Poutine se retourner vers son obsession pathologique, la politique d’absorptions, si réussie en Géorgie et en Crimée.

La sixième opex

Le 24 février, sa phobie éclate, il lance l’opération militaire spéciale en Ukraine, sa sixième opex ! Le monde politique et diplomatique, y compris à Moscou, est en état de sidération. La guerre prévue courte va devenir acharnée de par la résistance des « Héros » ukrainiens comme à Marioupol.

L’occupation militaire russe a engendré avec retard des sanctions et leur durcissement par les membres de l’UE, considérant la Russie comme un pays paria de plus en plus isolé. Quatre cents diplomates espions dans les capitales européennes ont dû repartir pour Moscou. Une grande partie des firmes étrangères ont mis la clé sous la porte comme la Chaîne Mac Do et ses 750 restaurants. L’arrêt des automobiles LADA/VAZ (Renault) a mis 40 000 ouvriers de Togliattigrad au chômage, la Finlande a annulé le contrat du réacteur nucléaire de Rosatom…

Après une centaine de jours de combat voulus par Poutine, la courte guerre n’a pas permis l’occupation des objectifs fixés, Kiev et Kharkiv. Les destructions systématiques imposées à l’Ukraine et les pertes humaines dépassent l’imaginable. Elles seraient équilibrées entre les deux adversaires, autour de 25 000 victimes. C’est plus que les pertes de l’Armée soviétique en Afghanistan pendant dix ans !

La situation a évolué pour se déplacer vers le Donbass avec une concentration de systèmes d’armes à gros calibre effectuant des tirs de saturation dans la proportion de dix canons russes contre un canon ukrainien ! Les troupes de Kiev auront du mal à résister dans ce tonnerre d’acier quotidien.

En revanche, la guerre économique et les sanctions qui l’accompagnent annoncent un futur difficile sur l’ensemble industriel russe, qui a du mal à acquérir des composants qu’elle ne sait pas fabriquer comme les semi-conducteurs. Les importations de la Russie ont baissé de 50% en un an ! Malgré ses réserves la Banque Centrale de Russie se voit en difficulté. On évoque même un défaut de paiement. La guerre commerciale annonce la désertification du tissu industriel russe aux conséquences humaines et sociales désastreuses.

Des métastases prêtes à s’embraser

 

Les résultats de l’invasion russe semblent aller à l’encontre des motivations de son initiateur. Paradoxalement, l’Alliance atlantique, considérée par certains comme en état de mort cérébrale, acquiert une nouvelle vie avec l’arrivée de la Suède et de la Finlande, deux pays adeptes de la neutralité. Curieusement, l’arrivée de la Suède dans l’OTAN peut apparaître comme la revanche de la bataille perdue de Poltava en 1709. La Suède quittait la mer Baltique, le tzar Pierre Ier prenait sa place ! En 2022, ce sera l’OTAN.

Cette guerre européenne nous surprend par ses conséquences au niveau mondial. Si le marché de l’énergie subit une évolution majeure avec la diminution des achats européens de charbon, gaz, pétrole à la Russie, le changement radical des flux engendre des hausses de tarifs difficiles à digérer.

Dans la mesure où le conflit se perpétue, son responsable peut réanimer les conflits gelés, réactiver son pouvoir de nuisance et son imprévisibilité. Il dispose de métastases en utilisant les pays voisins, Kaliningrad par exemple, quartier général de la flotte russe en mer Baltique et reliée à Moscou par un chemin de fer de 1200 km qui traverse la Lettonie et la Lituanie. La Pologne aussi est voisine, et en cas de conflit c’est un point sensible pour l’OTAN. Certains moscovites vont jusqu’à réclamer son intégration à la Russie par la force !

L’ombre russe pèse encore sur la Biélorussie où les troupes russes stationnaient déjà au sud et à l’est de Minsk et s’accroissaient chaque année en menant les opérations Zapad. Le président Alexandre Loukachenko a conservé son pouvoir malgré une élection contestée (2019). Il ne peut rien refuser à son grand frère. Les forces armées biélorusses ne pèsent pas lourd, mais les troupes russes se fixent au sud du pays face à l’Ukraine, où elles installent leurs lance- missiles.

Parmi les conflits gelés, la Moldavie est l’un des « brasiers mal éteints » avec la présence d’une 14ème armée russe depuis 1991. Celle-ci protège 500 000 transnistriens russophones le long du Dniestr et demeure une zone de frictions entre les langues russe, ukrainienne et roumaine. Elle se trouve dans l’œil du cyclone moscovite La Russie pourrait vouloir occuper la totalité des 1000 km du littoral septentrional de la mer Noire et la mer d’Azov. L’Ukraine n’aurait plus de débouchés maritimes.

 

                  La transdniestrie, une langue de terre de Moldavie, un brasier non éteint. Carte Pixabay

Un président américain face à ses promesses ?

 Le franchissement et l’envahissement de territoires ont fait naître l’inquiétude dans les pays proches de la Russie, qui se SENTENT menacés par la volonté de puissance de leur voisin.

La présidence tonitruante de Donald Trump a fait place à une période plus calme avec Joe Biden à la Maison Blanche, et à un nouvel intérêt des Etats-Unis pour l’Europe.

Les réserves de GNL (gaz naturel liquéfié) américain suffiront-elles à amortir le choc de l’approvisionnement énergétique sur la planète ? Les Etats-Unis vont encore une fois jouer gagnant mais leur président peut-il être crédible ? Leur désengagement progressif au Vietnam, en Syrie, le départ calamiteux d’Afghanistan, ne sont-ils pas de mauvais signes pour les Ukrainiens ?

Malgré une inflation inconnue depuis un demi-siècle, l’économie américaine se porte bien, soutenue en partie par les produits de Défense, ce qui peut être favorable au président pour les élections à mi-mandat. Joe Biden proclame que la Russie sera tenue pour responsable de toute agression contre l’Ukraine, sans cacher que le retour des GIs dans la vieille Europe se fait contraint et forcé.

Le président américain semble vouloir gommer la léthargie de ses prédécesseurs. Il le prouve en rouvrant deux dossiers ignorés par Trump, le renforcement du groupe Quad avec l’Australie, l’Inde, le Japon dans la zone Pacifique, et les accords de Vienne avec l’AIEA sur le nucléaire iranien. Il déverse des milliards de dollars au gouvernement de Volodymyr Zelenski, sans comparaison avec les sommes versées par Bruxelles. Dans le même temps, il autorise le Pentagone à vendre les lance-roquettes Himars alliant puissance et précision pour renforcer la capacité opérationnelle des Ukrainiens. Tous ces efforts seront-ils suffisants ?

 

(*) Dominique Dubarry est spécialiste de la commercialisation de produits de défense et de sécurité en Amérique du Nord, dans le nord de l’Europe et spécialement dans les trois pays baltes. Auditeur de l’I.H.E.D.N. et du Centre des Hautes études de l’Armement, il est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes français de l’Ukraine et des pays baltes. Il a publié de nombreux ouvrages, dont « Les Rencontres Franco-Baltes » en 2006, et « France-Pays Baltes » en 2010, traduit en lituanien. Il est l’auteur « D’une mer l’autre, de la Baltique à la Mer Noire: la confluence de deux mondes », livre présenté dans la rubrique LIVRES d’ESPRITSURCOUF du n° 92 du 28 janvier 2019, dont il vient de publier une 2ème édition.

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Alors que l’armée française bénéficie d’un non-lieu dans l’enquête sur les massacres de Bisesero, en juin 1994, Guillaume Ancel assure qu'”il y a des responsabilités qui n’ont pas encore été établies”.

Des Hutus rwandais accueillent un détachement de marines français alors qu'ils traversent un camp de réfugiés à l'extérieur de Butare, le 3 juillet 1994. (HOCINE ZAOURAR / AFP)

“On a une responsabilité accablante, mais il n’y a pas de responsable”, a regretté jeudi 8 septembre sur franceinfo, Guillaume Ancel, ancien officier et auteur de Rwanda, la fin du silence publié aux éditions Belles Lettres (2018), alors que l’Armée française bénéficie d’un non-lieu dans l’enquête sur les massacres de Bisesero, au Rwanda, en juin 94. Plusieurs associations de rescapés du génocide rwandais accusaient la mission française Turquoise de complicité de génocide, reprochant aux militaires d’avoir sciemment abandonné pendant trois jours les civils réfugiés dans les collines de Bisesero, dans l’ouest du pays. “Les gens qu’on soutenait étaient des génocidaires”, a-t-il expliqué. “C’est l’Élysée qui pilotait tout à l’époque”, a-t-il souligné, regrettant que “le secrétaire général de l’Élysée de l’époque, Hubert Védrine” n’ait pas été interrogé “sur son rôle dans cette affaire”. Dix-sept ans après l’ouverture de l’information judiciaire, les juges ont suivi le parquet et ordonné un non-lieu général, estimant qu’il n’y avait aucune preuve d’une éventuelle complicité de l’armée française. Pourtant, selon lui, “il y a des responsabilités qui n’ont pas encore été établies”.

franceinfo : Quelle est votre réaction après l’annonce de ce non-lieu ?

Guillaume Ancel : J’en suis désolé et, en même temps, je le comprends. Je suis un peu désolé parce que c’était un moment clé pour montrer qu’elle avait été la responsabilité du commandement militaire. Je le comprends parce que le rapport Duclert qui avait été demandé par le président de la République, Emmanuel Macron, a clairement déterminé que notre intervention au Rwanda était un désastre français et que la responsabilité politique était lourde et accablante. Mais ce qui est dommage, c’est que la justice n’a sanctionné personne. On a une responsabilité accablante, mais il n’y a pas de responsable. Par exemple, on n’a jamais interrogé le secrétaire général de l’Élysée de l’époque, Hubert Védrine, sur son rôle dans cette affaire. Bisesero est emblématique de la duplicité de l’intervention militaire française : on a affiché au monde entier que c’était une opération humanitaire, alors qu’en fait, on était là uniquement pour se battre, pour remettre en place le gouvernement qu’on soutenait depuis quatre ans et qui était en train de commettre le génocide.

Quel a été le rôle des militaires à Bisesero ?

C’est anormal que le commandement militaire n’ait pas compris, quand on a été face à des rescapés sur les collines de Bisesero, qu’on ne pouvait pas raconter au monde entier, qu’on était là pour s’en occuper et les a abandonnés à leur sort. Je rappelle quand même, parce que c’est un point qui n’est pas dit par les juges, que c’est la désobéissance de certains de mes compagnons d’armes qui a permis de sauver les derniers rescapés. Le commandement ne voulait pas qu’on s’en occupe. Ils étaient tellement taraudés par les ordres de Paris d’aller se battre contre les soldats d’en face qu’ils ne comprenaient même pas ce qu’on voyait, nous, de nos yeux, c’est que les gens qu’on soutenait étaient des génocidaires.

Les militaires étaient-ils conscients de ce qu’ils ne faisaient pas ?

Oui, très clairement. C’est le premier jour de l’intervention militaire Turquoise. On est au 75e jour du génocide. Mes compagnons d’armes, des soldats des forces spéciales, traversent les collines de Bisesero. On leur a dit qu’ils avaient sans doute des espions du Front patriotique rwandais, l’armée de Paul Kagamé en face. En réalité, ce qu’ils croisent, ce sont des rescapés de massacres atroces. Et c’est seulement trois jours après, le 30 juin, que plusieurs de mes camarades ont décidé de désobéir sans le dire et qu’ils ont amené des journalistes sur le lieu pour obliger le commandement français à réagir face à l’opinion internationale. C’est seulement à ce moment-là qu’on va s’occuper des rescapés. Je suis dans une unité de combat, la Légion étrangère, qui est à quelques dizaines de kilomètres du lieu de Bisesero. Nous sommes mobilisés non pas pour aller nous occuper des rescapés de Bisesero, mais pour continuer à aller nous battre contre le FPR parce que, en réalité, la France a demandé un mandat humanitaire pour aller mener une action de guerre au Rwanda au profit des génocidaires.

“Les gens sont couverts de blessures. Ce sont des fantômes, des zombies. Quand ils demandent de les secourir, le commandement français évacue les soldats français et leur interdit de revenir sur cette zone.”

Guillaume Ancel, ancien officier

à franceinfo

Vous visez directement l’Élysée ?

Bien sûr, c’est l’Élysée. C’est l’Élysée qui pilotait tout à l’époque. Et d’ailleurs, c’est ce qu’a établi le rapport Duclert. Ce que je trouve dommage, c’est qu’il n’y ait pas de sanctions qui soient prises contre les gens qui sont responsables de ce que la Commission d’historiens a qualifié de désastre français. Il aurait fallu qu’il y ait aussi des sanctions contre certains militaires parce que, oui, ils ont obéi. Mais depuis la jurisprudence Nuremberg, il est établi qu’un officier est responsable des ordres qu’il donne. Il ne peut pas dire ‘j’ai simplement obéi à l’Élysée’. Il n’avait pas à obéir à l’Élysée pour des ordres pareils.

Les associations font appel de ce non-lieu prononcé par la justice. Est-il encore temps d’établir des responsabilités ?

Il y a des responsabilités qui n’ont pas encore été établies. Les juges vont trop vite quand ils disent qu’on ferme le sujet parce qu’il n’y a pas d’intention de participer au génocide. C’est évident. Ce n’était pas la question. Je n’ai jamais eu un compagnon d’armes qui avait l’intention de participer au génocide. Par contre, à Bisesero, le fait qu’on a abandonné 2 000 rescapés à leur sort et que, quand on réintervient beaucoup trop tard, trois jours après, il n’en reste plus que 700, c’est une responsabilité du commandement français. Pourquoi est-ce qu’ils ont pris ces décisions ? En réalité, on le sait, c’est parce que l’Élysée leur a imposé. Mais justement, c’est d’aller chercher les responsabilités et de les sanctionner pour que ça serve de référence pour la suite. Que demain, quand un officier français recevra un ordre qui est totalement déconnant, qu’il puisse dire, ‘il n’est pas question que je fasse ça parce que je ne veux pas être un jour sanctionné par la justice’. C’est cela qui manque dans l’affaire Bisesero, c’est une condamnation pour l’exemple.

Des ponts trop loin

Des ponts trop loin

par par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 31 août 2022

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Il y a trois unités de mesure des opérations en cours en Ukraine : la frappe, le raid et l’attaque. La frappe est l’envoi d’un ou plusieurs projectiles représentant quelques centaines de kilos d’explosifs sur un point donné. Le raid est la même chose, mais en employant une petite unité terrestre qui va effectuer elle-même la destruction sur le point donné avant de revenir. L’attaque est la manœuvre d’au maximum un bataillon de mêlée, soit dans les normes russes et ukrainiennes guère plus de 100 à 200 hommes visant à s’emparer d’un point. On peut mesurer ainsi l’évolution de la forme des combats en fonction des dosages, de la combinaison et de la réussite de ces trois modes d’action.

L’odyssée de l’impasse

Quand on assiste surtout à de nombreuses attaques réussies avec la conquête de nombreux km2, on se trouve typiquement dans une « guerre de mouvement », ou plutôt pour garder leur sens aux mots, à une « campagne de mouvement » que l’on peut suivre sur la carte en faisant bouger tous les jours des petits drapeaux. Quand les drapeaux bougent beaucoup moins vite et que l’on commence à s’intéresser surtout aux raids et aux nombre de frappes, c’est que l’on a basculé dans une « campagne de position » où l’objectif premier n’est plus la conquête du terrain mais l’affaiblissement de l’autre.

Clausewitz décrivait l’affrontement des États comme le choc de deux trinités. Aux pointes de ces deux triangles, les armées se rencontrent et s’affrontent. Au-dessus d’elles les États décident. En bas et en arrière de part et d’autre, le peuple fournit les ressources nécessaires aux armées selon deux modes : l’« appel au peuple » (Révolution française, nationalisme prussien, etc.), puissant, mais dangereux comme l’ouverture d’une boîte de Pandore, et la « guerre de Prince » qui maintient autant que possible le peuple à l’écart en ne s’appuyant que sur des soldats de métier parfois même étrangers. Le processus normal de la guerre était donc pour lui celui d’un duel des armes dont la conclusion s’impose aux États par un traité de paix où le vainqueur impose ses conditions au vaincu en proportion de l’ampleur de son succès. À l’époque de Clausewitz, le duel trouvait toujours assez rapidement sa conclusion, mais depuis la révolution militaire industrielle et en premier lieu l’augmentation soudaine de la puissance de feu il peut arriver que ce duel s’enraye et que la guerre que tout le monde espérait courte voit surgir une ligne de front bien solide et le ralentissement très rapide des opérations.

En Ukraine, il a fallu à peine plus d’un mois pour atteindre ce stade. Depuis en cinq mois, la puissante armée russe qui faisait si peur a pris seulement trois villes d’au moins 100 000 habitants : Marioupol, Lysychansk et Severodonetsk. L’armée ukrainienne de son côté n’en pu en reprendre d’assaut aucune. En revanche, on a multiplié dans les communiqués le nom de villages, et parfois de parties de villages, attaquées, pris ou repris, le long du Donbass, près de Kharkiv ou sur la ligne de la tête de pont russe au-delà du Dniepr dans la région de Kherson. On se retrouve dans une impasse dont on avait oublié qu’elle était classique.

Pour en sortir, il y a alors deux approches. La première consiste à essayer de sortir de la crise en modifiant le rapport de forces entre les deux armées afin de pouvoir reprendre le duel, cette « campagne de mouvement » beaucoup plus décisive. La seconde est de s’attaquer directement au reste de la nation, afin d’en briser la volonté et les ressources, avec cette particularité que l’arrière ukrainien s’étend jusqu’au bloc occidental et que c’est ce même bloc occidental qui s’attaque à l’arrière russe, en particulier par le biais des sanctions économiques. Les Russes espèrent que les Occidentaux ne voudront pas avoir froid pour l’Ukraine, et le bloc occidental espère on ne sait trop quoi en fait de sérieux, du renoncement de Vladimir Poutine à poursuivre la guerre à la rébellion de la population en passant par une révolution de palais. On en reparlera.

Revenons au duel, ses frappes, ses raids et ses attaques. Changer le rapport de forces s’effectue de deux manières : la première consiste à multiplier ces actions afin d’affaiblir l’autre, ses unités de combat, mais peut-être surtout son deuxième échelon, réseau de commandement, artillerie, bases, dépôts, etc. La seconde consiste à se renforcer en créant de nouvelles unités et surtout en innovant, c’est-à-dire en opérant une combinaison différente de moyens matériels, de compétences/méthodes, de structures et de façons de voir les choses (culture), les quatre composantes d’une Pratique (ce que l’on réellement capable de faire). C’est un processus moins visible que le premier et qui fait donc l’objet de moins d’attention, mais qui est pourtant le plus important.

Dans les faits, et depuis le premier jour de la guerre ce processus est en œuvre des deux côtés, avec un avantage pour le camp ukrainien qui a réalisé un « appel au peuple » qu’il ne faut pas considérer comme un seul appel aux bras, mais aussi aux cerveaux et aux compétences, qui bénéficie du soutien occidental, et qui est surtout beaucoup plus stimulé par l’urgence que l’armée russe du Prince. L’évolution connaît ensuite deux phases en fondu enchaîné. La première est celle du bricolage où on s’adapte en fonction des idées et des moyens sur étagères, souvent de manière un peu anarchique. La seconde, qui se surajoute plutôt qu’elle ne se substitue, est celle de la rationalisation où on forme des liens plus profonds entre les besoins des armées et l’infrastructure arrière de production des moyens, infrastructure qui dans le cas ukrainien va jusqu’au cœur du bloc occidental. On constitue alors une boucle complète depuis les idées nées sur le front et la connexion avec l’infrastructure arrière souvent par le biais d’intrapreneurs civilo-militaires, experts militaires ou réservistes civils, qui alimentent un cerveau militaire qui tente de coordonner tout cela en doctrines et ordres afin de modifier la pratique. On peut espérer ainsi sortir de la crise tactique, à la manière de la sortie d’une crise schumpetérienne, mais cela demande beaucoup d’effort et de temps.

Tout ce long préambule pour parler évidemment de la bataille de la tête de pont de Kherson, une bataille qui n’a jamais cessé en réalité depuis le début de la guerre, mais qui prend un tour nouveau et que les Ukrainiens décrivent comme la sortie de crise tactique et le retour des combats où on ne se contente pas de grignoter, mais où on disloque des armées ennemies. C’est sans doute un peu tôt.

Pendant ce temps du côté de Kherson

 

Rappelons rapidement les données du problème tactique. La zone tenue par les Russes au nord du Dniepr est une poche de 20 à 50 km de large au-delà du fleuve et de 150 km de Kherson à Vysokopillya, la petite ville la plus au nord. En écoutant les informations, on pourrait imaginer que les forces ukrainiennes sont aux abords de Kherson. Il n’en est rien, on se bat ici sur la surface moyenne d’un département français. Quand on annonce triomphalement avoir pris un village, il faut donc imaginer un communiqué de victoire indiquant la prise d’une bourgade dans, par exemple, les Hautes-Pyrénées. Cette zone très plate, assez ouverte et visible depuis le ciel, est maillée par un réseau de petits villages assez dense au sud (un tous les 2/3 km) entre Mykolaev et Kherson et plus ouvert au nord de la rivière Inhulets qui coupe la zone au premier tiers sud et longe le reste.

Elle est défendue par un ensemble assez disparate de 22 à 25 groupements tactiques (GT) sous le commandement du 22e corps d’armée et de la 49e armée. En théorie, un GT russe regroupe un bataillon blindé-mécanisé et un groupement d’artillerie très diversifiée, soit au total environ 800 hommes. À ce stade de la guerre, cette structure théorique est loin d’être respectée et elle varie beaucoup d’une unité à l’autre entre les troupes d’assaut par air, très présentes dans la zone, les brigades de l’armée de Terre russe ou les trois régiments de la République séparatiste de Donetsk, mal équipés, mal formés et qui se demandent ce qu’ils font là. Ces groupements s’appuient sur les points d’appui de villages fortifiés reliés par des tranchées en un seul échelon de plusieurs lignes au sud près de Kherson et en deux échelons au centre du dispositif entre les lignes de défense le long de la rivière Inhulets une réserve près du Dniepr au-delà de Nova Kakhovka, le deuxième point d’entrée russe dans la tête de pont après Kherson. Outre les batteries détachées dans les groupements, l’artillerie de la 49e armée est répartie en deux groupements. Le principal, avec les lance-roquettes multiples, est au sud du Dniepr et de Kherson dans le Park Vsohosvoho d’où il est possible de frapper la moitié de la zone d’opération. Le second est dans l’échelon de réserve au nord de Nova Kakhovka pour frapper sur toute la partie Nord. Les postes de commandement des grandes unités, et en premier lieu celui de la 49e Armée sont pour la plupart au sud du Dniepr entre Kherson et Nova Kakovka.

Depuis peu, les Russes ont réuni aussi une réserve générale de trois armées entre le Dniepr et Mélitopol : la 5e au sud à une cinquantaine de kilomètres de Nova Kakhovka, la 35e à 100 km au nord de Nova Kakhovka jusqu’à la centrale nucléaire d’Enerhodar et la petite 29e armée près de la Crimée également à une centaine de kilomètres. En comptant les quelques éléments de réserve de la 58e armée à Mélitopol, à 250 km, les Russes disposent de 27 GT et au moins trois groupements d’artillerie d’armée susceptibles d’intervenir au profit de la tête de pont, sans parler des forces aériennes et des régiments d’hélicoptères de combat.

L’ensemble du dispositif russe est donc considérable, pratiquement le tiers de tout le corps expéditionnaire en Ukraine, ce qui témoigne par ailleurs d’une redistribution des forces en faveur du sud et probablement au détriment du Donbass, ce qui expliquerait peut-être le ralentissement des attaques dans ce secteur.

Face à cela, les Ukrainiens semblent persuadés d’avoir suffisamment fait évoluer leur pratique et élever le niveau de gamme tactique pour pouvoir au moins disloquer en un mois le dispositif russe au nord du fleuve et sans doute reprendre Kherson. Leur atout est la nouvelle artillerie fournie par les Occidentaux, obusiers et lance-roquettes multiples HIMARS et peut-être M-270, très supérieurs en précision et en cadence de tir aux équivalents russes. La majeure partie de cette artillerie de gamme supérieure a été réunie autour de la tête de pont puis on a assisté depuis plusieurs semaines à une multiplication des frappes sur le deuxième échelon russe, et jusqu’en Crimée. Cette campagne de raids et de frappes a incontestablement fait beaucoup de mal à l’artillerie russe et sa logistique, aux forces aériennes aussi durement touchées en Crimée et parfois obligées de s’éloigner de la zone d’action. Les Ukrainiens se sont également efforcés d’isoler les forces russes au nord du Dniepr en rendant aussi peu utilisables que possible les quelques ponts sur le Dniepr.

Après cette phase de modelage, les Ukrainiens ont ensuite lancé le 29 août leur plus grande préparation d’artillerie de la guerre, frappant simultanément les forces russes de deuxième échelon au sud du Dniepr et les unités russes de première ligne en préalable d’une douzaine d’attaques sur toute la largeur du front. Face aux 22-25 GT de la région, les Ukrainiens, commandés depuis Mykolayev, ont déployés sept brigades et quatre bataillons de manœuvre de l’armée régulière, sept brigades de l’armée territoriale et de la Garde nationale et quelques milices. Les Forces spéciales ukrainiennes sont également très présentes. Les structures ukrainiennes, qui ne semblent pas avoir beaucoup varié depuis le début de la guerre, sont différentes de celles des Russes. Une brigade de manœuvre doit équivaloir à peu près trois GT russes. Une brigade territoriale est une grosse brigade d’infanterie, légèrement équipée et formée. Elle est plus apte à la tenue du terrain qu’à sa conquête. Les unités de garde nationale et de milices sont également des unités d’infanterie, souvent de qualité encore inférieure. L’ensemble donne malgré tout une légère supériorité numérique aux attaquants, ce qui est la norme des combats modernes très loin des 3 contre 1 jugés indispensables, mais qu’on ne réalise quasiment jamais.

Ce sont donc les brigades de manœuvre qui portent les attaques et effectivement plutôt bien. Complètement au sud du dispositif, la 28e brigade mécanisée a pris Pravdhine et réalisé une avancée de plusieurs kilomètres, peut-être la plus importante avancée ukrainienne de la guerre, le long de la route T1501 jusqu’à Tomyna Balka à 25 km de Kherson. L’avancée est d’ailleurs telle que l’unité se trouve en flèche et très vulnérable à des contre-attaques. Au centre de la zone d’action, la 36e brigade d’infanterie de marine a pris Sukhyi Stavok et élargi un peu la tête de pont au-delà de l’Inhulets. Au nord aussi, la 60e brigade motorisée a progressé le long du Dniepr à Zolota Bravka et Petrivka, tandis que sur la bordure nord-ouest de la zone la 63e brigade motorisée et peut-être la 5e brigade de chars se sont emparées d’Arkhanhelske et de Novodmytrivka, en faisant fuir le 109e régiment DNR.

Cela faisait longtemps que les forces ukrainiennes n’avaient pas réussi autant d’attaques dans une même journée. Pour autant, cela reste des succès minuscules (Arkhanhelske est un village de 239 habitants) et on est toujours dans du grignotage. Pour un premier jour de grande offensive et après une préparation d’artillerie inédite, c’est en fait assez peu. Rien n’indique, pour l’instant en tout cas, une évolution radicale de la pratique ukrainienne qui permettrait d’espérer une dislocation de la 49e armée, c’est-à-dire le moment où elle n’est plus capable de combattre de manière cohérente. Pour réussir, il aurait fallu au moins une quinzaine d’attaques victorieuses et si possible dans un même secteur afin d’obtenir un ébranlement qui aurait pu déboucher sur autre chose, comme un repli général. Peut-être que les forces ukrainiennes parviendront par la suite à augmenter leur nombre d’attaques réussies tout en maintenant la même pression par leur force de frappe, mais il faudrait pour cela au moins aller au-delà de sept brigades de manœuvre en bon état pour un front de 150 km. Il n’est pas certain qu’ils aient cette ressource. Si les choses continuent comme cela, et en comptant sur une très improbable absence de réaction russe, il faudra des mois aux Ukrainiens pour atteindre le Dniepr et encore plus pour prendre Kherson.

Le premier constat de l’offensive ukrainienne est donc qu’on ne semble pas sorti de la crise et de l’enraiement du duel des armes. La guerre de corsaires, la guerre des coups et des coups d’éclat, a encore des mois devant elle. Il ne sera pas possible apparemment d’éviter une profonde transformation de leurs armées si les deux camps veulent relancer des opérations offensives. Il ne sera pas possible non plus d’éviter aussi une bataille des opinions sur les arrières.