Les défauts de la cuirasse: quel avenir pour les chars et les blindés?

Les défauts de la cuirasse: quel avenir pour les chars et les blindés?

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 23 juin 2022

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Marc Chassillan, qui a passé 35 ans dans l’industrie de défense (Nexter, Panhard, Arquus) et est professeur d’architecture des systèmes d’armes à l’ENSTA, est un grand spécialiste des véhicules de combat. Il s’interroge sur la prochaine génération de blindés sur fond de guerres en Ukraine et dans le Haut-Karabagh (photos Reuters et AFP). 

La guerre en Ukraine a relancé le débat sur le futur des blindés. Est-ce une surprise ?
Ce genre de questionnement est une constante dans l’histoire militaire. La cavalerie française au Moyen-Âge a connu des désastres et des heures de gloire. Les uns ont dit que c’était son crépuscule et d’autres qu’elle était irremplaçable. En Israël, lors de la guerre du Kippour, le même jour, des chars israéliens se sont fait hacher par les Égyptiens sur la ligne Bar Lev et d’autres ont sauvé Israël sur le Golan en taillant en pièces les Syriens. En Ukraine, on a tous vu les images de carcasses éparpillées, de scènes de désolation avec des colonnes de chars calcinés… Or, ce que les Ukrainiens réclament à cor et à cri, ce sont des blindés !En fait, les armes valent par l’emploi que l’on en fait, par la doctrine qui dirige leur utilisation et par la formation des soldats qui les utilisent. 

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Pourquoi un tel débat récurrent sur l’avenir du char ?
En période de disette budgétaire, tous les lobbies s’activent pour arracher l’argent sur les thèmes qu’ils défendent. Comme l’armée de Terre n’a pas engagé ses chars depuis 1991, sauf pour quelques opérations d’interposition (ex-Yougoslavie) ou de renforcement des frontières de l’Otan, la conclusion raccourcie sur l’utilité des chars tombe comme un couperet. Et puis l’orage s’abat soudainement sur l’Ukraine. 
Ensuite il y a le débat lancé par ceux qui parlent trop vite et qui dénoncent tout, ou par ceux qui ne privilégient que l’une ou l’autre des quatre fonctions essentielles du blindé : la mobilité, la puissance de feu, l’information et la protection. Alors que ces dimensions sont indissociables, on a tendance à n’en privilégier qu’une ou deux. En France, parce que depuis 20 ans, on s’est concentré sur la lutte antiguérilla, on privilégie la roue, très adaptée aux terrains des opex, plutôt que la chenille, et en matière de protection on renforce les blindages pour faire face aux Engins Explosifs Improvisés.
Or les agressions modernes ont changé la donne. D’où des exigences de protection balistique en hausse, ce qui conduit à des masses en inflation constante. 
Ce sont des choix que détermine le combat de haute intensité…Bien sûr, il faut donc prendre en compte les agressions modernes : celle des drones, celle des munitions plongeantes ou rôdeuses. La menace désormais vient du ciel et elle vise la partie la plus vulnérable des blindés : leur toit ou les compartiments moteurs. Si l’on privilégie la protection contre les agressions par le dessus, on va mettre en ligne des chars de 80 tonnes. Ces chars, techniquement faisables, coûteront cher à produire et à entretenir, consommeront beaucoup et s’avèreront être des engins quasiment inemployables. 

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Qu’est-ce que vous préconisez ?
C’est bien de faire grossir la caisse des blindés pour mieux accueillir des fantassins suréquipés et alourdis, mais le volume a presque doublé. D’un volume de 6 m3 dans le VAB, nous sommes passés à plus de 12 m3 dans le Griffon, sans que le nombre de fantassins n’ait augmenté. La silhouette ne s’est pas affinée : le toit du VAB était à 2,15 m et celui du Griffon culmine à 2,63 m. Le blindé Boxer australien pèse 38 tonnes et le sommet de sa tourelle est à 3,5 m ! Il faut stopper cette inflation des masses et des silhouettes qui rend les véhicules extrêmement vulnérables. Il faut des blindés plus bas, plus rapides, plus furtifs et mieux protégés aux bons endroits.
Il faudrait aussi revenir à des considérations sur les vertus du tir : l’identification, l’acquisition, la précision. Il faut tirer plus vite et plus loin, ce qui permet de réduire cette inflation des masses des blindés et de ne pas sur-blinder, donc alourdir, les véhicules. Car tirer le premier reste la meilleure des protections. Le concept de combat collaboratif y contribuera mais les armements devront là gagner en nombre et en puissance.
Il faut aussi revenir sur le choix de la roue. Il a été très pertinent depuis trente ans, compte tenu de nos engagements en particulier en Afrique. Or, il ne faut plus négliger le facteur terrain, surtout si nous intervenons en Europe de l’est, voire en Asie, et aussi dans des villes détruites où le franchissement des obstacles est malaisé. Le chenillé est un gage de mobilité. Mais seulement 7 % du parc de l’armée de Terre est chenillé. Ce ratio est supérieur à 20 % dans toutes les armées occidentales.

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Justement parlons de mobilité et de motorisation…
Pour propulser des engins plus lourds, il faut des motorisations plus puissantes et elles sont très consommatrices en carburant. L’entrée en service des blindés Griffon, Jaguar, Serval va faire bondir la consommation de l’armée de Terre de 700 000 à un million de mètres cubes. Les projets d’hybridation, à condition qu’ils tiennent leurs promesses, ne corrigeront cette augmentation qu’à la marge. Quant aux applications de l’hydrogène et l’électricité dans le domaine militaire, elles sont compliquées. On ne sait pas encore faire un char électrique et les armées ne savent pas encore se passer des moteurs thermiques.
En outre, le maintien en condition des moteurs thermiques va devoir être planifié. Qui peut garantir qu’un Griffon aujourd’hui propulsé par un moteur de camion verra son maintien en condition opérationnelle assuré en 2045 quand les fournisseurs actuels de moteurs ne fabriqueront plus que des batteries et des moteurs électriques. L’application sans discernement des formes civiles au domaine militaire ne peut conduire qu’à des sur-spécifications coûteuses.

Les armées françaises sont-elles conscientes de ces paramètres ?
On a quelquefois prévu le futur avec un rétroviseur. L’armée de Terre devrait impérativement et rapidement réfléchir à une stratégie de plateformes à un moment où la notion de puissance terrestre revient en force. Il faudra prendre des orientations fortes.
Il faut aussi restaurer notre puissance de feu. Notre capacité d’agression, ce n’est pas grand-chose aujourd’hui avec seulement 58 Caesar et 13 lance-roquettes LRU . Il s’agit aussi de reconstruire une défense antiaérienne que l’on a complètement liquidée puisque depuis des années nous agissons en situation de confort opératif absolu et nous n’avons pas eu en face de nous ni artillerie, ni drones ni avions de combat. L’Ukraine, à ce titre, offre une grille de lecture extrêmement cruelle de nos insuffisances. Il faut réagir mais il ne faut pas mettre 5 ans pour le faire.

Point de situation des opérations en Ukraine 18 juin 2022- Perspectives

Point de situation des opérations en Ukraine 18 juin 2022- Perspectives

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 19 juin 2022

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


C’est le rapport de forces réel ou estimé qui détermine si l’objectif stratégique fixé aux forces armées peut être offensif ou défensif. Le gouvernement ukrainien peut proclamer vouloir refouler les Russes sur la ligne du 24 février 2022, celui-ci est inatteignable en l’état actuel des forces. Il le sera peut-être à long terme avec la formation d’une nouvelle armée ukrainienne grâce à la mobilisation nationale et l’aide occidentale, mais pour l’instant, ce sont les Russes qui ont seuls la possibilité d’avoir un objectif stratégique offensif. Celui-ci s’est beaucoup réduit au fur et à mesure que le rapport de force réel a remplacé le rapport de force estimé, très favorable aux Russes, avant le début de la guerre. L’objectif stratégique russe affiché depuis la fin du mois de mars est la conquête complète des deux provinces du Donbass.

En termes opérationnels cela pourrait se traduire par l’« effet majeur » – un effet à obtenir dans un cadre espace-temps précis – suivant : « S’emparer avant la fin de l’été des quatre villes principales du Donbass encore contrôlées par les Ukrainiens ainsi que Pokrovsk au centre de la province de Donetsk ». En position défensive, l’effet majeur ukrainien semble ne pouvoir être que d’empêcher les Russes d’atteindre le leur.

On assiste donc à un bras de fer autour des villes objectifs avec pour l’instant un peu de progression sur le terrain à l’avantage des Russes, mais au prix de trois mois de combats. Or, quand les combats sont très violents, mais qu’il n’y a que peu de changements dans l’espace, c’est l’autre terme de l’équation – le temps – qu’il faut particulièrement observer.

Vers le point oméga

Historiquement, c’est la grande létalité des feux directs antichar et antipersonnel qui fait passer de la guerre de mouvement à la guerre de position, et c’est l’artillerie, au sol ou en l’air, qui permet de sortir de la guerre de position. Attaquer dans un contexte de guerre de positions, c’est d’abord essayer de neutraliser l’artillerie et les défenses ennemies par un déluge d’obus ou roquettes, puis progresser vers ces défenses pour s’en emparer. Mais si la contre-batterie n’a pas été efficace, progresser implique aussi de se trouver à son tour sous les obus de l’artillerie adverse, ce qui rend la chose beaucoup plus difficile. Or, l’artillerie russe, non pas tant en nombre de pièces, mais en nombre d’obus, domine largement les débats avec, si on croit les déclarations récentes, de l’ordre de 6 projectiles envoyés pour 1 seul ukrainien. Autrement dit, la probabilité de réussite d’une attaque russe est plus importante que celle d’une attaque ukrainienne surtout si cette attaque est menée par une bonne infanterie.

Le nombre de km2 conquis par les Russes est donc plus important que celui des Ukrainiens, ce qui par cumul peut faire émerger des succès tactiques importants comme parvenir à percer à Popasna ou menacer d’encercler Lyman et obliger ses défenseurs à se replier. La succession de ces succès tactiques peut ensuite permettre de produire des succès opérationnels, sur le terrain, comme la prise prochaine de Severodonetsk, ou sur les forces ennemies par exemple en les encerclant. Mais tout cela a un coût, humain bien sûr, mais aussi matériel, et c’est là que le temps intervient.

Dans les hypothèses d’une guerre entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie dans les années 1980, personne n’imaginait que celle-ci puisse durer plus de quelques semaines. On se fondait alors beaucoup sur l’exemple de la guerre d’octobre 1973 entre Israël et les pays arabes voisins, guerre dont les combats s’étaient arrêtés au bout de 19 jours et alors que les deux camps avaient perdu la moitié de leur matériels majeurs – avions, chars, etc.- en 19 jours. On parlait alors de « nouvelle létalité » du champ de bataille moderne. Les anciens soldats de la guerre froide, qui sont à la tête des armées maintenant, sont donc surpris de voir une guerre de même type qui dure depuis bientôt quatre mois. Le ministre de la Défense ukrainien a avoué il y a quelques jours que ses forces avaient atteint cette moitié de pertes avec 400 chars perdus, 1 300 véhicules d’infanterie et 700 systèmes d’artillerie. Il s’agit là d’une estimation et non un état précis, et à rebours des discours habituels minimisant ses propres pertes peut-être s’agit-il de susciter un sentiment d’urgence auprès des pays occidentaux, mais cela paraît vraisemblable comme ordre de grandeur.

Ces chiffres correspondent sensiblement au double des pertes documentées par le site OSINT Oryx, ce qui donne déjà une idée de la marge d’erreur entre le visible et le réel. Des matériels militaires, surtout des vieux ex-soviétiques, peuvent être perdus sans être frappés. C’est particulièrement valable pour les tubes d’artillerie hors d’usage après quelques milliers de coups. On se trouve quand même très loin de la « nouvelle létalité » imaginée dans les années 1970-1980. Pour autant, la destruction finit par faire son œuvre. Les combats répétés produisent une entropie. Les unités perdent des hommes tués, blessés, prisonniers, qui sont souvent remplacés dans l’urgence par des inconnus souvent moins compétents. Le tissu social se désagrège avec ce qu’il apporte de force de résistance, et le capital de savoir-faire diminue. On perd aussi bien sûr de nombreux équipements à un niveau qui dépasse nettement, au moins dans un premier temps, celui de la production. Les matériels sont détruits et endommagés par les tirs ennemis (et parfois amis). Ils peuvent être aussi abandonnés, de l’ordre d’un tiers des pertes de part et d’autre en Ukraine, pour se sauver ou par qu’ils sont coupés d’une chaîne d’approvisionnement qui n’arrive plus à suivre.

Pour compenser un peu cette entropie, on bricole. On forme des unités « de marche », on met à l’écart et on cannibalise les unités qui n’ont plus de valeur et on surutilise celles qui en ont encore en concentrant sur elles une logistique qui se réduit. Mais ces unités elles-mêmes finissent par s’user et il arrive un moment où il n’y a plus de stocks de véhicules de remplacement ou de munitions, d’obus en premier lieu. On atteint alors le point oméga, où on peut au mieux se défendre, mais où il n’y a plus du tout de capacité offensive jusqu’à ce qu’on reconstitue les forces.

Toute la question est maintenant de savoir quand seront atteints les points oméga des armées russe et ukrainienne. En l’état actuel des choses, il semble que ce soient plutôt les Ukrainiens, dont les pertes humaines dépassent peut-être désormais celles des Russes et surtout qui commencent à être sérieusement à court de munitions critiques. Pour pouvoir atteindre leur effet majeur, c’est-à-dire empêcher les Russes de s’emparer du Donbass avant que ceux-ci aient atteint leur point oméga, cela suppose à la fois de combattre intelligemment dans le champ opérationnel et de repousser autant que possible leur point oméga dans le champ organique grâce à une mobilisation de leurs ressources et l’aide occidentale.

Combattre intelligemment dans le contexte actuel c’est passer à une posture défensive. Ce sont les attaques qui coûtent le plus cher, mais encore faut-il qu’elles soient « rentables » et c’est rarement le cas face aux points forts russes comme à Popasna et qui plus est avec des brigades territoriales bien moins solides que les brigades de manœuvre. Si attaques il doit y avoir, celles-ci doivent avoir la forme de raids limités dans le ciel ou au sol et à coup sûr. Pour le reste, il faut défendre en profondeur en acceptant de perdre du terrain à l’avant pour sauvegarder ses forces, tout en faisant payer cher en hommes et en temps chaque km2 gagné par les Russes. Les Ukrainiens sont dans la position des armées alliées devant résister jusqu’en juillet 1918 face à la supériorité allemande en attendant les renforts américains et surtout ceux de l’industrie française, la différence c’est que cette fois c’est l’industrie américaine qui va arriver en renfort.

Des obus, des obus et des obus

Du côté des ressources, l’aide occidentale doit d’abord passer par la fourniture de moyens permettant de faire vivre l’existant ukrainien ex-soviétique, et ce dans tous les domaines. C’est essentiellement le fait des anciens pays du Pacte de Varsovie qui peuvent encore avoir des équipements et des stocks, et parfois en produire encore comme les obus d’artillerie en Bulgarie. La deuxième possibilité est de racheter sur le marché de l’occasion de l’équipement ex-soviétique à tous les pays qui en disposent encore. La troisième possibilité est d’utiliser les nombreux équipements récupérés sur les Russes. Avec ces ressources, et en puisant sur les stocks, les forces ukrainiennes peuvent encore remplacer les véhicules ex-soviétiques leurs unités de manœuvre pendant plusieurs mois. Le problème est surtout logistique et plus particulièrement dans les munitions d’artillerie. Les obus ex-soviétiques ne sont que peu fabriqués hors de Russie. Les productions annuelles ukrainiennes ou bulgares ne permettent de satisfaire que quelques jours de combat et même en récupérant des obus de 152 mm et autres partout où c’est possible, il est inconcevable que l’actuelle artillerie ukrainienne puisse rivaliser avec celle des Russes.

La deuxième voie consiste à transformer complètement le capital technique ukrainien. Dans l’urgence, il s’agit surtout de remplacer la vieille artillerie ukrainienne ex-soviétique en train de fondre par une artillerie occidentale, plus moderne, plus précise et à plus longue portée et donc entre autres beaucoup plus efficace en contre-batterie. C’est un chantier gigantesque. Les armées européennes ont réduit leur artillerie à la portion congrue, par économie et dans la croyance que la suprématie aérienne occidentale (lire américaine) permettait de s’en passer. Les États-Unis ont également réduit leur artillerie par rapport à la guerre froide, mais dans une moindre mesure. Rappelons au passage, que si l’effort français en % du PIB avait été identique à celui des Américains, on aurait investi entre 200 et 300 milliards d’euros de plus depuis 1990 dans notre capital technique et notre industrie de défense.

Alors que l’industrie de défense occidentale et singulièrement en France est devenue de l’artisanat – Nexter sort actuellement un canon Caesar tous les 40 jours – il est difficile d’imaginer réussir ce pari sans dépouiller ses propres unités. Le problème est peut-être encore plus critique pour les obus. La production actuelle américaine (200 à 250 000 coups par an environ) suffirait juste à alimenter l’artillerie ukrainienne pendant un mois au rythme de tir actuel. La France de son côté à acquis en dix ans pour sa propre artillerie l’équivalent d’une semaine de tir en Ukraine. Il doit rester l’équivalent de trois jours. L’aide militaire à l’Ukraine sur la longue durée et d’une manière générale le nouveau paysage stratégique passe par une révolution de notre industrie de défense.

En 1990, on disposait en France de 571 pièces d’artillerie, il n’y en plus désormais qu’environ 140. On aurait pu conserver un stock de 200 pièces, éventuellement modernisées, dans lequel on aurait pu puiser. Obsédés par les économies budgétaires, on n’a pas fait de stocks de pièces et d’obus. La situation est encore pire pour l’artillerie antiaérienne. Plus d’autres solutions désormais si on veut avoir un effet opérationnel en Ukraine que de se dépouiller de ce que l’on dispose en pièces et munitions, en espérant pouvoir se remettre à niveau dans quelques années.

Bien entendu, tout cela doit s’accompagner aussi d’un immense effort d’instruction, ce qui suppose de retirer de la zone des combats pendant des semaines des milliers d’artilleurs ukrainiens pour les former. Il faut ensuite former des bataillons d’artillerie complets et les faire traverser l’Ukraine, en espérant que les flux logistiques suivront. En résumé, les effets de la transformation de l’artillerie ukrainienne en artillerie presque entièrement américaine ne peuvent être que graduels et ne permettront d’obtenir des effets importants qu’au mieux dans quelques semaines si un effort considérable est fait et plus probablement dans plusieurs mois.

Le problème est à peine moins grave pour les unités de mêlée. Là encore le bataillon doit être l’unité de compte si on veut avoir une unité créée ou reconstituée disponible rapidement. En partant de zéro, et à condition de disposer de l’équipement complet, d’une bonne infrastructure et de l’encadrement, on peut éventuellement former un bataillon de mêlée en six mois. En mixant avec des vétérans et des cadres ukrainiens d’une unité existante, on peut raccourcir le processus. Cela pose une multitude de problèmes concrets avec là aussi à terme l’obligation de remplacer progressivement les équipements soviétiques par des équipements occidentaux avec des difficultés un peu moins importantes que pour l’artillerie. On devrait se concentrer dans l’immédiat sur la formation de bataillons d’infanterie légère et de sapeurs d’assaut qui pourraient être injectés cet été dans les bastions urbains et les lignes de défense.

Il faut bien comprendre que permettre à l’armée ukrainienne de gagner la guerre, il faut quasiment la recréer de toutes pièces et il s’agit d’une armée, au moins pour l’armée de Terre, nettement plus importante en volume que l’armée française. Si on voulait être cohérent, les pays occidentaux devraient être de grands camps d’entraînement pendant que notre industrie se mettrait en ordre de marche pour revenir à une production de masse.

Une offensive décroissante

Bien entendu les Russes ne vont pas rester inactifs pendant ce temps. Eux aussi produisent et innovent. L’hypothèse privilégiée est qu’ils jettent toutes leurs forces disponibles dans la balance pour s’emparer du Donbass avant la fin de l’été pour ensuite passer en posture défensive.

L’usure de leurs forces est déjà considérable. Matériellement, les pertes en équipements majeurs sont très supérieures à celle des Ukrainiens, mais sans être critiques. La situation la plus difficile semble concerner les chars de bataille, avec presque la moitié du parc d’active de 3 471 chars sans doute hors de combat, ce qui explique peut-être le recours au parc de réserve avec la récupération de vieux chars T-62.

Dans les autres domaines, grâce à leurs énormes stocks, même coûteux à maintenir et d’une disponibilité douteuse, les Russes ont vaincu la létalité moderne Avec un stock d’active plus de 14 000 véhicules de combat d’infanterie divers (aux alentours de 3 600 théoriques en France), ils ont un taux de pertes de 10 à 20 %. La situation est encore moins grave dans les autres matériels. Si cela a contribué à gagner la bataille de Kiev, ce n’est pas la destruction des véhicules de combat qui va changer la donne dans la bataille du Donbass.

La logistique est sans doute plus sensible. On ignore l’état des stocks russes de carburant et surtout en munitions. Il est question d’une consommation des deux tiers environ. Si cela est vrai, cela laisse la possibilité de continuer le combat au même rythme pendant deux mois environ, peut-être trois avec l’apport de la production locale. Peut-être la Russie peut-elle aussi faire appel aux stocks de ses alliés. Les flux logistiques sont par ailleurs mieux organisés que durant la phase de mouvement, par la protection d’un front continu, la proximité des bases ferroviaires et une meilleure protection des convois et des réseaux en l’air et au sol. La vraie menace ukrainienne viendrait du combat d’infiltration ou de partisans, en coordination avec une capacité de frappes en profondeur en particulier par lance-roquettes multiples HIMARS ou M270.

La principale difficulté russe, celle qui accélère le déplacement vers le point oméga, se trouve dans le capital humain. On spécule beaucoup sur le volume des pertes humaines russes et LNR/DPR. Ces derniers sont à cet égard plus transparents et les chiffres qu’ils donnent, sont de l’ordre de 40 % de pertes pour les 35 000 hommes de leurs deux corps d’armée. Il est vrai que la vingtaine de bataillons qu’ils représentent sont très largement sollicités par les Russes, mais on comprend pourquoi ils progressent désormais très peu dans les combats. Les pertes russes sont sans doute inférieures à celles des LNR/DPR, de l’ordre de 30 % des forces engagées le 24 février. C’est déjà considérable et cela signifie que chacun des groupements tactiques russes engagés a été plus ou moins sévèrement touché.

Au contraire des équipements et au contraire des Ukrainiens, les Russes n’ont qu’une faible réserve humaine, la faute à un recrutement purement volontaire et à l’absence d’une grande réserve opérationnelle au moins équivalente à l’armée d’active. Le volontariat assure une meilleure motivation qu’une mobilisation générale en Russie, mais réduit considérablement le volume des renforts disponibles à court comme à moyen terme. S’il est possible de compenser, après de longues semaines, les pertes des premiers mois de guerre, il sera difficile de beaucoup dépasser le nombre initial d’unités de combat engagées en Ukraine.

Les pertes diminuent les capacités, mais de manière différente selon la qualité de l’unité. Pour 10 % de pertes, un bataillon d’élite perdra par exemple 15 % de son potentiel alors qu’une unité médiocre en perdra 30 %. Si le nombre total de groupements tactiques russes n’a pas beaucoup varié, le nombre de ceux qui ont encore une capacité à mener une attaque a lui beaucoup diminué.

L’armée russe s’est aussi adaptée et a un peu innové, en attendant des réformes plus profondes. Le nouveau mode opératoire adopté fin mars est nettement mieux adapté aux capacités russes que la guerre de mouvement, car plus simple et reposant sur une combinaison planifiée artillerie/aéroartillerie-infanterie. L’artillerie est là, par forcément moderne, mais très puissante. Aviation et hélicoptères d’attaque sont mieux intégrés dans le combat interarmées. Reste à disposer d’une infanterie d’assaut apte à combattre à pied dans les milieux urbains ou retranchés. La structure mixte mêlée-artillerie des groupements tactiques semble largement abandonnée au profit de structures plus classiques et plus simples avec la formation de grands groupements d’artillerie, pratiquement des divisions, et de purs (petits) bataillons de manœuvre de 200 à 300 hommes comme les Ukrainiens.

La quasi-totalité des attaques est donc désormais menée par une trentaine de bataillons, le plus souvent issus de l’armée d’assaut par air, de l’infanterie navale ou d’irréguliers comme Wagner ou la brigade tchétchène de la garde nationale. En réalité, ces unités sont très sollicitées depuis le début et ont subi de lourdes pertes, mais elles résistent mieux que les autres. Il n’est pas évident cependant qu’elles puissent encore être engagées sans discontinuer pendant très longtemps.

Au bout du compte, il semble que le rapport de forces matériel et notamment en puissance de feu sera quoiqu’il arrive à l’avantage des forces russes pour les trois mois à venir. Il est même probable que cet avantage sera sans doute encore plus important de mi-juillet à mi-août. Il reste à savoir si cet avantage matériel de l’été pourra être associé à une infanterie d’assaut encore suffisante en volume pour obtenir des résultats décisifs. Tout dépend en fait de l’intelligence de la défense ukrainienne dans le Donbass et dans l’immédiat dans la poche de Severodonetsk-Lysychansk. Si l’armée ukrainienne se fait encercler dans cette poche, les Russes atteindront sans aucun doute leur effet majeur. Si elle parvient à résister deux mois sur place ou si elle parvient à se replier en bon ordre et sans grande perte matérielle sur une solide ligne Sloviansk – Kramatorsk – Droujkivka – Kostiantynivka, elle peut parvenir à empêcher les Russes d’atteindre leur objectif stratégique jusqu’à leur point oméga.

Surviendra alors une immobilisation du front masquant un intense travail de reconstitution et de transformation de part et d’autre qui débouchera tôt ou tard sur une nouvelle phase de la guerre fondée sur un rapport de forces différent.

Doctrine stratégique : comment les officiers généraux pensent la guerre aujourd’hui. Entretiens à Conflits.

Doctrine stratégique : comment les officiers généraux pensent la guerre aujourd’hui. Entretiens à Conflits.

par Revue Conflits – publié le 21 juin 2022


Plusieurs officiers généraux ont accordé un entretien à Conflits pour exprimer leur pensée et leur analyse des situations militaires. Nous les regroupons ici pour donner à nos lecteurs un panorama complet. Généraux de l’armée de terre, de la marine, de l’aviation, du renseignement, ils aident chacun, avec leurs expériences et leurs réflexions à comprendre la guerre aujourd’hui.

Sauf un, ces entretiens ont été donnés avant la guerre en Ukraine, il ne faut donc pas les lire comme une réponse à celle-ci. Nous indiquons ainsi le numéro et la date de parution des entretiens afin de les mettre dans leur contexte de l’époque. La pensée de ces officiers a pu évoluer ou être affinée depuis, il faut donc prendre ces entretiens pour ce qu’ils sont : un état de leur réflexion à un moment donné.

Liste des entretiens

Général Pierre-Joseph Givre. Les premières leçons de la guerre en Ukraine. N°39, mai 2022.

Amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine, N°38, mars 2022.

Général Pierre Schill, Chef d’état-major de l’armée de terre, NS 13, novembre 2021.

Général Frédéric Blachon. « Être loyal, c’est dire la vérité. » N°34, juillet 2021.

L’aérocombat un atout militaire français, Général Bertrand Valette d’Osia. N°30, novembre 2020.

Général Eric Bucquet, directeur de la DRSD. Menaces cyber, la DRSD en première ligne. N°26, mars 2020.

Général Jean Fleury. L’aviation : Quel avenir pour un fleuron français ? NS 11, octobre 2020.

” Si la troisième guerre mondiale survient, elle ne sera pas nucléaire mais alimentaire ” : Lettre ASAF du mois de juin 2022

Si la troisième guerre mondiale survient, elle ne sera pas nucléaire mais alimentaire ” : Lettre ASAF du mois de juin 2022

 

Le président de la République, Emmanuel Macron, a alerté, depuis Bruxelles, le jeudi 24 mars, à l’issue d’un sommet de l’OTAN et d’une réunion du G7, sur un risque important de famine dans le monde, en lien avec la guerre en Ukraine. Ses propos alarmistes étaient dans le droit fil de ceux tenus quelques jours auparavant  par monsieur Antonio Guterres …

" Si la troisième guerre mondiale survient, elle ne sera pas nucléaire mais alimentaire " : Lettre ASAF du mois de juin 2022

Le président de la République, Emmanuel Macron, a alerté, depuis Bruxelles, le jeudi 24 mars, à l’issue d’un sommet de l’OTAN et d’une réunion du G7, sur un risque important de famine dans le monde, en lien avec la guerre en Ukraine. Ses propos alarmistes étaient dans le droit fil de ceux tenus quelques jours auparavant  par monsieur Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, qui déclarait que la guerre en Ukraine pourrait entraîner une crise alimentaire mondiale, « un ouragan de famine ».

C’était, en effet, jusque là, l’une des conséquences peu évoquée et pourtant cruciale de la guerre en Ukraine. Ce pourrait même  être la plus dangereuse. L’Ukraine et la Russie sont les greniers de l’Europe et constituent à eux deux 15 % de la production mondiale de blé et près de 40 % des exportations. Or, les sanctions imposées à la Russie rendent inaccessible sa production de blé et, en Ukraine, il sera impossible cette année de récolter et de semer. De toute façon, les exportations dépendantes du port de Marioupol ne pourront se faire.

Or, aujourd’hui,  27 pays du Moyen-Orient, de l’Afrique subsaharienne et de l’Asie centrale dépendent à plus de 50 % de la Russie ou de l’Ukraine pour leurs importations de blé. Cela représente 750 millions d’habitants. Si l’on étend l’éventail jusqu’aux pays qui importent au moins 30 % de leur blé de ces deux pays exportateurs, alors cela concerne 50 pays et 1,3 milliard d’habitants. Pour ne prendre que l’exemple de l’Égypte, il se trouve que ce pays de 110 millions d’habitants ne dispose que de 4 % de terres cultivables. Elle est, de ce fait, le premier importateur mondial de blé avec plus de 14 millions de tonnes par an, 60 % venant de Russie et 30 % d’Ukraine, et pourrait, au premier rang, subir les effets néfastes de la guerre en Ukraine.

L’exemple de l’Égypte est intéressant car il peut figurer la façon dont une crise mondiale pourrait se déclencher. En effet, dans ce pays, la moitié du  pain consommé est subventionné par l’État et, dans les boulangeries non subventionnées, son prix a doublé depuis le début du conflit. Les subventions qui représentent aujourd’hui 5 à 6 milliards de dollars pourraient passer à 8 milliards cette année. Elles sont  le prix à payer pour éviter la fronde sociale ou des émeutes de la faim comme il en existait déjà, avant la guerre en Ukraine, dans le sud de l’Irak ou en Tunisie.  

La guerre en Ukraine rappelle ainsi que l’agriculture et la sécurité alimentaire sont des paramètres géopolitiques d’importance  et que  la dépendance de nombreux pays envers les exportations russes ou ukrainiennes pose des questions de nature stratégique. Et cela d’autant plus que d’autres facteurs ne peuvent qu’aggraver la crise déjà enclenchée. Même si monsieur Macron a plaidé, le 24 mars à Bruxelles, pour « un plan d’urgence de libération des stocks », il se trouve que ces stocks sont, au niveau mondial, au plus bas, notamment en Afrique de l’Ouest : 4 à 5 mois. Le maïs est également affecté par le conflit en Ukraine, grande productrice. La Chine a eu une mauvaise récolte en 2021 et elle va peser sur le marché avec ses moyens financiers considérables. La catastrophe serait qu’il y ait des accidents climatiques dans les autres zones céréalières.

Le risque est donc réel  d’assister à une grande jacquerie mondiale entraînant la déstabilisation de nombreux États, des flux migratoires non contrôlés et, çà et là, des conflits armés pour conquérir les ressources alimentaires nécessaires à la survie de certains peuples.

Existe-t-il des solutions pour éviter ce qui pourrait être un séisme planétaire ? L’Europe a décidé de modifier sa politique agricole en augmentant sa  production et ses exportations. Cela nécessiterait d’intensifier l’utilisation des engrais. Mais, d’une part le coût de ces derniers  a été multiplié par quatre  en un  an, et d’autre part la Russie représente 40 % des exportations mondiales d’engrais azotés.  Beaucoup d’agriculteurs européens ne peuvent plus produire davantage et donc compenser l’absence du blé d’origine ukrainienne et russe.  Enfin, même si l’Europe décidait de relancer sa production agricole, les résultats attendus ne seraient visibles qu’à la fin de la décennie sans compter qu’elle  doit conjuguer cette question capacitaire avec le défi environnemental.

Pour tenter de limiter les risques, la Commission européenne pourrait décider de suspendre une règle qui oblige les céréaliers européens à laisser en jachère au moins 4 % de leurs terres afin d’éviter l’appauvrissement des sols et la surexploitation. Mais les écologistes alertent sur les conséquences d’une levée de cette réglementation. D’après eux,  l’exploitation de ces terres laissées « au repos » pourrait entraîner un important déséquilibre de la biodiversité. 

Alors, en désespoir de cause et malgré la guerre, le président français a sommé son homologue russe de laisser les Ukrainiens semer du blé, le tenant, en cas de refus,  pour potentiel responsable d’une « famine inéluctable » qui pourrait arriver dans 12 à 18 mois. Quand bien même le président Poutine accepterait, ce qui est peu probable, qui sèmera ? Les hommes sont à la guerre et les femmes et les enfants sont réfugiés à l’étranger ou déplacés dans leur propre pays.

Lors du sommet du G7, à Bruxelles, différents mécanismes permettant une certaine solidarité en faveur des États exposés au risque de la famine ont été  envisagés. Sur ce sujet vital,  la communauté internationale n’a pas le droit à l’erreur, car un échec, et donc les famines annoncées, constituerait un drame de dimension mondiale.

L’onde de choc de la guerre en Ukraine ne fait que commencer.

La RÉDACTION de L’ASAF
www.asafrance.fr

L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (2e partie- Routes, bastions et corrosion)

L’infanterie, les chars et la guerre en Ukraine (2e partie- Routes, bastions et corrosion)

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 7 juin 2022

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

 

Le 24 février, l’armée russe lance ses armées dans le plus pur style des « offensives à grande vitesse » soviétiques déjà expérimentées à petite échelle et avec succès dans le Donbass en 2014 et 2015. C’est très ambitieux et confiant puisque les Russes engagent presque simultanément la totalité de leurs forces.

Le modèle blindé mobile à l’épreuve

L’objectif opératif paraît assez clair : s’emparer de Kiev et de Kharkiv, atteindre le plus vite possible le fleuve Dniepr afin d’encercler l’armée ukrainienne dans le Donbass par le nord et le sud, puis sans doute de prendre Odessa.

Trois groupes d’armées sont constitués à cet effet : au Sud, les 58e armée puis la 49e doivent sortir de Crimée, s’emparer de toute la région sud du Dniepr jusqu’au Donbass et pousser autant que possible vers Odessa. Le « groupe Donbass » avec les deux corps d’armée séparatistes et les 8e, 20e et 6e armées russes doit fixer les forces ukrainiennes dans le Donbass, s’emparer complètement de la province de Louhansk et de la ville de Kharkiv puis sans doute progresser vers Dnipropetrovsk en parallèle de la 1ère armée blindée de la Garde qui, elle, doit probablement s’emparer de Tcherkassy et Krementchouk, sur le Dniepr. Le groupe Nord enfin, avec les 36e, 35e et 41e armées en Biélorussie et la 2e armée de la Garde venue de Russie doit s’emparer de Kiev.

Il faut donc imaginer la France de 1940 abordée sur toute sa frontière de la Manche à la Méditerranée par une armée allemande réduite à ses deux divisions aéroportées et ses dix divisions de Panzers, mais renforcées de brigades de lance-roquettes multiples et de centaines d’hélicoptères et d’avions d’attaque à la place des Stukas, tandis que le pays sera frappé dans toute sa profondeur par des attaques cinétiques – missiles ou raids aériens – ou électroniques. En face, la France serait défendue sur tout le territoire, avec une ligne fortifiée face à la zone la plus sensible, par un maillage de 37 régiments de manœuvre d’active ou de réserve, renforcés par autant de régiments de réserve pour la défense de zones.

Première constatation au bout de quelques jours de guerre : le réseau de communication physique ou informationnel ukrainien dans la profondeur résiste aux attaques. Ce n’est pas l’essentiel du propos, mais cela va évidemment avoir une influence sur la conduite des opérations terrestres. Deuxième constatation, le ciel n’est pas complètement aux mains des Russes qui ne parviennent pas à détruire les capacités de l’armée de l’Air ukrainienne qui maintient ainsi une capacité de guérilla aérienne. Les Ukrainiens conservent une défense sol-air à différentes couches qui entrave l’action des aéronefs russes, de plus en plus réduits au rôle de Sturmovik. La menace est réelle pour les forces terrestres ukrainiennes, mais pas complètement paralysante.

L’opération russe réussit au Sud, plutôt étonnamment d’ailleurs, car les sorties étroites de la péninsule paraissaient les endroits les plus faciles à défendre de l’Ukraine. La mobilité opérative des unités de la 58e armée joue à plein en profitant de la surprise et ses deux divisions motorisées foncent sur les routes E97 et E105 pour atteindre dès le premier jour respectivement Kherson sur le fleuve Dniepr et Melitopol. Melitopol puis le port de Berdiansk sont pris le lendemain, Kherson résiste une semaine avant de tomber. Le port de Marioupol sur la mer d’Azov est encerclé le 3 mars par le 1er corps DNR et la 150e division motorisée de la 8e armée, renforcés par une brigade d’infanterie navale débarquée à Berdiansk. Mais cette fois les Ukrainiens résistent fermement.

Le modèle russe a donc parfaitement fonctionné dans le Sud. On manque encore d’éléments pour comprendre exactement pourquoi, mais il est clair que la 58e armée a complètement surpris le commandement régional ukrainien Sud qui ne soupçonnait peut-être la puissance des forces russes en Crimée, dont beaucoup étaient venues du Caucase par le pont de Kerch. Contrairement aux autres armées largement recomposées, la 58e armée était la plus cohérente et elle a été renforcée de bonnes troupes comme une brigade d’infanterie navale, les brigades de reconnaissance et de spetsnaz du 22e corps, et surtout une division et d’une brigade d’assaut par air, qui ont servi comme infanterie d’assaut à Kherson.

Le groupe d’armées du Sud est cependant stoppé dès que la défense ukrainienne s’organise. Plusieurs brigades ukrainiennes s’installent solidement dans le port de Mykolaev entre Kherson et Odessa. L’armée russe est une armée de routes, or Mykolaev est un nœud routier. Sa prise est donc indispensable aux Russes pour poursuivre les opérations au-delà du Dniepr et surtout prendre la M14 vers Odessa. Le problème est que le modèle russe n’est pas fait pour le combat dans une grande ville solidement tenue.

Les Ukrainiens tiennent à Mykolaev et les tentatives pour contourner la ville par le Nord échouent. La 7e division d’assaut aérien effectue un raid motorisé jusqu’à Voznessensk 90 km au nord-ouest de Mykolaev, autre point clé, mais menacée d’être coupée sur ses arrières, elle est obligée de se replier en catastrophe. Une autre tentative pour pousser cette fois vers Kryvyï Rih une centaine de kilomètres au Nord-Est échoue également sensiblement pour les mêmes raisons et la médiocrité des routes.

L’armée russe est une armée blindée, mais sa logistique s’effectue en camions, qui ont encore plus besoin de belles routes que les véhicules chenillés. Ses bases arrière sont des villes ferroviaires en périphérie de l’Ukraine et les obus et le carburant (80 % du poids) sont transportés par des allers-retours de camions de ces bases arrière jusque vers les bases de brigades/régiments à 5 km environ des groupements tactiques, qui n’ont normalement que 3 jours d’autonomie. Plus ces bases s’éloignent de la voie ferrée, plus les allers-retours sont longs et à nombre constant de camions plus le débit se réduit. Pour peu par ailleurs que cette première ligne ne soit pas un front continu au bout d’une flèche étroite, comme lors du raid de la 7e DAA vers Voznessensk, et la queue logistique devient également vulnérable.

Après deux mois d’efforts vains au-delà du Dniepr, les forces russes maintiennent la tête de pont de Kherson face à Mykolaev, s’appuient au nord sur le Dniepr très large et maintiennent à l’est une ligne de faible densité mais continue de Vassylivka, au sud de la grande ville de Zaporijjia inaccessible à 40 km, et jusqu’à la ville de Donetsk, capitale de la DNR.

Le modèle opérationnel russe fonctionne aussi dans la province de Louhansk, au nord du Donbass, où la 20e armée s’empare dès le 26 février du point clé de Starobilsk. Comme dans le sud, la région, plutôt ouverte et peu défendue est favorable aux mouvements blindés, est rapidement conquise, avant de buter là encore sur une défense ferme, cette fois à Severodonetsk et le long de l’axe forestier de la rivière Donets qui va jusqu’à Izyum. De son côté, la petite 6e armée a beaucoup plus de mal face à Kharkiv, deuxième ville d’Ukraine, dans laquelle elle pénètre et finalement s’empêtre, avant de renoncer et de tenter de la contourner par l’est et de rejoindre la 20e armée dans la région d’Izium.

Avec cinq armées, l’effort principal russe se porte sur Kiev. Au nord-ouest de Kiev, un groupement d’assaut aérien (VDV) tente de s’emparer de l’aéroport Antonov à Hostomel par une opération aéromobile. L’opération est finalement un échec, enrayée au départ par une défense antiaérienne à courte portée qui a fait des dégâts dans les aéronefs, et surtout par la contre-attaque de 4e brigade de réaction rapide de la Police ukrainiennes, puis sans doute les Forces spéciales. Les VDV devaient être rejoints rapidement par la 35e armée venue de Biélorussie par ce qui semblait être l’axe le plus court. Le terrain y est cependant forestier et les bonnes routes sont rares. Les Ukrainiens y ont également le temps de couper le terrain, par des destructions de ponts ou des inondations qui freinent et canalisent les Russes. Lancée quelques jours plus tard pour relancer l’offensive plus à l’Ouest, la 36e armée se retrouve ainsi bloquée pendant deux semaines sur 65 km de route. Les deux armées et le groupement VDV se trouvent ainsi bloqués dans une poche en périphérie nord-est de Kiev avec des axes rares verrouillés par de petites villes tenues par les forces ukrainiennes.

On retrouve le même phénomène à plus grande échelle dans le nord-est avec trois armées, la 41e venant de Biélorussie au nord et la 2e venant de Russie, bloquées sur les rares bonnes routes de la région par la résistance ukrainienne à Chernihiv, Nijyn ou Nokotop. La 2e armée contourne la difficulté en contournant la zone de Nyzhyn par le sud pour rejoindre la grande route H07 en direction de Kiev. La 1ère armée blindé de la garde, la plus puissante de toutes avec trois divisions et sans doute 20 groupements tactiques doit changer de cap pour rejoindre à son tour la route H07 avec cette difficulté que ce grand axe est bloqué près de la frontière par la résistance ukrainienne à Soumy.

Pour progresser sur vers Kiev sur la route H07, les 2e et 1ère armées russes sont obligées de former des flèches et même de très longues flèches de plusieurs centaines de kilomètres. La logistique y devient de plus en plus compliquée. La force qui avance se réduit ainsi au fur et à mesure en fonction de la réduction du débit logistique et des nécessités de défense d’axe. Au bout du compte, la périphérie est de Kiev n’est abordée dans la région de Brovary qu’avec une poignée de groupements tactiques qui sont stoppés.

A la fin du mois de mars, les cinq armées russes se trouvent donc dispersées dans le nord de l’Ukraine, bloquées devant les villes et harcelées sur leurs arrières, incapables de s’emparer ou même d’encercler de Kiev. Le commandement russe décide de les replier, ce qui est plutôt bien organisé, au moins pour les trois armées du nord-est qui reviennent en Biélorussie et en Russie sans encombre. C’est plus difficile pour les forces dans la poche au nord-ouest de Kiev, où la manœuvre rétrograde s’effectue sous la pression ukrainienne sur un terrain difficile et coupé. Les Russes y perdent beaucoup de matériel en plus de leur honneur.

Bastions et corrosion

Dans cette confrontation des modèles, l’avantage initial a plutôt été du côté russe en jouant de l’effet de surprise et de l’impréparation ukrainienne dans certains secteurs. Certaines colonnes blindées ont pu ainsi progresser de 50 km par jour pendant quelques jours, ce qui a permis au moins de s’emparer de trois villes de plus de 100 000 habitants, et d’un espace stratégique au nord de la Crimée.

Le modèle blindé mobile, surtout dans sa version russe, engendre sa propre entropie même sans opposition. Il faut imaginer plusieurs milliers de véhicules blindés d’une moyenne d’âge de 40 ans et gros consommateurs de carburant lancés dans une grande course de 500 km avec un échelon logistique sous-dimensionné et qui a du mal à suivre. Même sans combat, des unités ont dû s’arrêter tous les 150 km par manque de carburant, et surtout abandonner en position délicate des véhicules en panne ou accidentés, avec le casse-tête de la gestion des hommes qui étaient à bord alors que tous les autres véhicules sont pleins, alors que la capacité de réparation sur les lieux mêmes est des plus réduites. Les unités blindées russes sont complexes, leur désorganisation intervient très vite avec les pertes.

Bien entendu, cette entropie augmente de manière exponentielle dès que survient une opposition. L’opposition préférée pour le modèle russe est celle d’unités conventionnelles symétriques en terrain ouvert, décelée le plus loin possible grâce aux capteurs avancés -véhicules de reconnaissance-hélicoptères-drones. À partir de là, le petit poste de commandement du groupement tactique doit organiser une manœuvre à partir de 8 à 10 compagnies, un chiffre qui dépasse la capacité de manipulation cognitive de cinq éléments surtout sous la pression. Elle est donc simple et s’articule autour du sous-groupement des unités de chars et d’infanterie, qui doivent attaquer ou défendre d’un bloc, et du sous-groupement artillerie qui doit frapper jusqu’à 20 km environ avec les obusiers ou jusqu’à 90 km avec les lance-roquettes multiples, le tout protégé des aéronefs par une batterie anti-aérienne mobile.La manœuvre idéale est de parvenir à fixer l’ennemi par une attaque ou un coup d’arrêt et de le livrer aux feux de l’artillerie, tandis que les groupements tactiques suivants contournent, attaquent de flanc ou encerclent cet ennemi.

Le problème est que les Ukrainiens ont tout fait pour éviter cela, en ne combattant de manière solide qu’en terrain fermé et en combattant de manière fluide en terrain ouvert.

Le terrain fermé est celui des positions retranchées, des bois, des montagnes et surtout des villes, bref tous les endroits où on peut difficilement être vus et dont la contexture divise l’efficacité des feux puissants et à distance. Le terrain fermé et en particulier urbain est donc en attaque comme en défense, celui du combat rapproché de précision, donc celui de l’infanterie, ce qui n’exclut pas l’emploi de véhicules blindés. On peut même imaginer de former des régiments d’infanterie urbaine entièrement organisés et équipés pour la défense ou la conquête des villes. Pour une « armée sans infanterie » comme est parfois qualifiée avec exagération l’armée russe, une seule brigade ukrainienne solidement retranchée dans une ville de plus de 50 000 habitants, et il y 83 en Ukraine, est un problème et ce problème croit géométriquement avec la taille de la ville, le volume des forces qui la tiennent et leur qualité. La 1ère brigade blindée ukrainienne associée à une brigade territoriale, une brigade de garde nationale (police) et des milices (l’Ukraine est très tolérante avec les armées privées) a formé une « division de bastion » à Tchernihiv, ville de 290 000 habitants et de 80 km2 à l’extrême nord du pays, qui a tenu tête à toute la 41e armée russe.

Dans toute cette première phase, les Russes ont conquis sans combat deux villes de plus de 100 000 habitants, Melitopol et Berdiansk, et après un combat d’une semaine la ville de Kherson, en grande partie parce qu’ils y ont engagé leur meilleure infanterie, avec 7e division d’assaut aérien, face à une brigade motorisée ukrainienne sans doute de moindre qualité et qui n’a pas eu le temps de bien s’organiser. Ils ont pénétré dans un tiers de Kharkiv avant de s’en retirer et ont encerclé Tchernihiv, Nijyn, Nokotop et Soumy, avant d’être obligés d’en lever le siège. Le seul siège réussi est celui de Marioupol, prise après trois mois de combat.

Il est assez étonnant que l’armée de Terre russe n’ait pas pris en compte au préalable ce problème qui aurait pu largement être anticipé, mais peut-être cela aurait imposé une transformation trop importante de leur modèle de forces, au profit de l’infanterie (et donc au détriment d’autres armes plus prestigieuses en Russie) et avec la nécessité pour ce combat centralisé d’avoir des cadres subalternes de qualité et capables d’initiative. C’était une difficile innovation culturelle que les Ukrainiens ont en partie réussi mais pas les Russes. En attendant, les Russes surutilisent leur bonne infanterie – troupes d’assaut aérien, infanterie de marine, gardes nationaux tchétchènes, mercenaires Wagner, tous hors de l’armée de Terre – détournés de leur mission initiale, un grand classique, pour mener les combats rapprochés.

Et puis, il y a le combat en terrain ouvert, qui ne l’est en fait jamais complètement hors déserts de sable. Au bout d’un mois de combats, selon le site open source Oryx, les Russes ont perdu sur l’ensemble du théâtre, mais surtout dans la région de Kiev, 342 chars de bataille et 641 véhicules blindés d’infanterie divers. Ce sont des pertes documentées et donc sans doute inférieures à la réalité. Ces pertes matérielles peuvent paraître relativement faibles au regard par exemple de la guerre du Kippour (3 000 chars de bataille perdus dans tous les camps en 19 jours) mais elles sont considérables pour les armées modernes en format réduit. Il y a là le capital matériel complet de 20 groupements tactiques, sur 128 engagés initialement, et au passage presque deux fois ce que la France pourrait simplement réunir pour son « hypothèse d’engagement majeur ».

Le plus étonnant est que les pertes ukrainiennes en véhicules de combat, là encore sous-estimées, sont environ quatre fois inférieures aux pertes russes. On obtient généralement de tels écarts de pertes entre les deux adversaires lors de batailles ayant abouti à une dislocation de l’ennemi, provoquant ainsi de nombreuses pertes matérielles, souvent par capture ou par abandon, ainsi que de nombreux prisonniers. Rien de tout cela en Ukraine en 2022 hormis à Marioupol, seule bataille ayant abouti à la destruction complète de brigades mais côté ukrainien. Les Ukrainiens de leur côté n’ont détruit aucune brigade ou régiment russe, même pendant le repli de Kiev. On en conclut qu’il s’est surtout agi sur de petits combats fragmentés de type « fight and flight » que l’on pourrait traduire par « tire en premier et part avant le tir d’artillerie russe ».

Pour réussir ce type de combat, il faut bénéficier de la supériorité de l’information. C’est globalement le cas pour les forces Ukrainiennes, grâce à l’aide « par en haut » du renseignement américain, mais aussi et c’est plus nouveau par « en bas » par la multiplication des capteurs civils comme les drones du commerce mais aussi simplement les smartphones, avec une bonne capacité de fusion de données. La guerre numérisée est une réalité du côté ukrainien grâce à une liaison Internet maintenue. Associé à la posture défensive et à la prévisibilité des déplacements russes, cette supériorité de l’information permet à des forces ukrainiennes légères et discrètes régulières ou privées comme l’escadre de drones Aerorozvidka, d’avoir le plus souvent l’initiative des combats.

Les combats eux-mêmes se limitent souvent à de courtes frappes et/ou embuscades terminées avant que l’artillerie du groupement tactique ou des brigades de l’armée puisse être activée. Avec un bon capital humain, les groupements tactiques russes peuvent être redoutables. Le 11e régiment de cavalerie américain, organisé et équipé à la soviétique et qui sert de force d’opposition dans le Centre national d’entraînement du Nevada, bat (virtuellement) la très grande majorité des brigades de l’US Army qui lui sont opposée, mais son encadrement, des chefs de groupe au commandant de régiment, est bien formé et l’unité est surentraînée. Ce n’est visiblement pas le cas dans la plupart des groupements tactiques russes où tout tourne autour d’un petit poste de commandement qui réfléchit sans avoir l’habitude de manœuvrer et des officiers subalternes à qui on demande d’obéir strictement et d’appliquer des schémas qu’ils ne maitrisent pas bien. Un tel mode de fonctionnement est particulièrement mal adapté à réagir aux surprises, pourtant fréquentes, et tend à générer des manœuvres offensives réduites à leur plus simple expression.

Il est intéressant de noter que les Russes ont aussi perdu 150 pièces d’artillerie et plus de 660 camions en un mois, deux nombres très élevés qui témoignent que leur profondeur et même leur arrière ont pu être frappés, en particulier et c’est logique dans les flèches vulnérables qui ont pu être formées en particulier dans le nord-est du pays.

On manque d’informations sur les causes de destruction des véhicules, mais on est frappé par l’abondance de l’armement antichar léger de l’infanterie ukrainienne, surtout après les premières livraisons d’armes, et l’efficacité des systèmes à tir plongeant comme les roquettes NLAW jusqu’à 500 m, puis les missiles Javelin ou Stugna P à plusieurs kilomètres. Ces armes ont la particularité d’être « tire et oublie » et de frapper les toits des chars, leur zone la plus vulnérable, et percer un char russe jusqu’aux obus dans le plancher fait souvent sauter la tourelle. On conçoit que pris dans une embuscade et sous des tirs indirects, les équipages russes soient tentés de sortir de chars dont par ailleurs tout le monde sait qu’ils sont abondants dans les stocks et donc consommables. Des lance-roquettes plus classiques peuvent avoir le même effet en ville utilisés en hauteur dans des bâtiments. Le deuxième système destructeur est celui des drones armes à bas coûts et donc nombreux, qui produisent le même effet de tirs plongeants et à jusqu’à 8 km, parfois plus. Des drones rodeurs Switchblade 300 ou, surtout 600 (jusqu’à 80 km) peuvent avoir le même effet pour des prix réduits. Les Ukrainiens n’en disposaient pas durant cette phase. Ils auraient fait des ravages sur la colonne bloquée sur 64 km. Le troisième système destructeur est l’artillerie lorsqu’elle devient hyperprécise – un obus, un véhicule – grâce aux munitions guidées et aux drones. Le « feu du ciel antichar » est sans doute le principal atout comparatif ukrainien contre lequel les colonnes blindées russes, et sans doute celles de toutes les armées, sont pour l’instant mal protégées.

En résumé, ce n’est pas le char qui est mort en Ukraine durant cette première phase, mais peut-être le modèle équilibré de grandes unités organisées autour du char de bataille, au profit d’une nouvelle différenciation entre des unités à forte puissance de feu lointain et indirect mais très fluide ou au contraire des unités hyperprotégées pour les milieux denses, une sorte de retour aux divisions (très) légères mécaniques et aux divisions cuirassées.