Essai sur la non-bataille – Retour sur un livre culte

Essai sur la non-bataille – Retour sur un livre culte

par Michel Goya – La voie de l’épée – publié le 6 décembre 2022

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Essai sur la non-bataille est un des rares essais militaires que l’on peut qualifier de « culte », la faute à un titre mystérieux et aux conséquences négatives que cette œuvre à eu sur la carrière de son auteur, le commandant Guy Brossolet, et qui l’ont rendu immédiatement populaire dans les rangs. J’ai lu l’Essai sur la non bataille en 1985, dix ans après sa parution. J’étais alors sergent, chef de groupe de combat d’infanterie mécanisée, et le combat de commandos qu’il prônait pour affronter les divisions blindées-mécanisées soviétiques me plaisait plus que celui pour lequel je m’entrainais tous les jours.

Le relire 37 ans plus tard représente un étonnant retour dans l’ambiance des années 1970. J’avais oublié combien l’atome était alors présent dans les esprits. Au moment où Brossolet écrit son livre, entre 1972 et 1974 lors de son passage à l’École de guerre, la nouvelle armée française semble sortie de la phase fluide de sa reconstitution commencée après la décolonisation et la décision de disposer d’une force de frappe nucléaire autonome. Au centre, on trouve les forces nucléaires dites stratégiques, comme s’il pouvait en être autrement, et dont les composantes bombardiers-SNLE-missiles se mettent progressivement en place.

Leur protection ainsi que de celle de tous les points stratégiques du pays en cas de guerre absorbe aussi une partie des forces conventionnelles et de celles la défense opérationnelle du territoire (DOT) nouvellement créée pour faire face à des intrusions ennemies. Comme il faut également défendre les intérêts de la France dans le monde, on forme aussi une force spécifique d’intervention à base d’unités professionnelles.

Guy Brossolet évoque dans son livre la menace des crises, ce que l’on appelle maintenant improprement « guerre hybride » en faisant croire que c’est nouveau, et les guerres limitées, ce que l’on n’appelle pas encore à son époque « opérations extérieures ». Il considère que les forces d’intervention et la DOT suffiront à les traiter aidées éventuellement de groupements aéromobiles, qui présentent l’avantage d’être suffisamment mobiles pour contribuer à toutes les missions. La confrontation contre l’Iran dans les années 1980 et la guerre contre l’Irak en 1990 montreront que ce n’est pas le cas mais c’est une autre question.

Ce qui préoccupe alors vraiment les esprits est d’abord la perspective d’une attaque soviétique par missiles thermonucléaires intercontinentaux, une situation d’à peine une quinzaine d’années et évidemment parfaitement inédite dans notre histoire. La possession d’une capacité de seconde frappe thermonucléaire (être capable quoiqu’il arrive de ravager la puissance nucléaire qui nous aurait agressé de cette façon) semble nous préserver par dissuasion d’une telle menace. La seconde grande menace, l’invasion de l’Europe occidentale par les forces conventionnelles du Pacte de Varsovie, est finalement plus problématique.

Pour certains, comme le général Poirier je crois, la possession de l’arme nucléaire nous protège en soi de toute invasion. Peut-être mais si cette invasion est le fait d’une puissance nucléaire comme l’Union soviétique, les choses sont plus compliquées. Que faire si une armée soviétique traverse l’Allemagne et pénètre en France ? Faut-il lancer les missiles du Redoutable sur l’URSS au risque d’une riposte de même nature et la destruction du pays ou faut-il laisser les Soviétiques avancer et peut-être même occuper la nation ? En clair, pour reprendre un slogan de l’époque vaut-il mieux être rouge ou mort ? Valéry Giscard d’Estaing avoua dans ses mémoires qu’il aurait préféré une France occupée, sans aucun doute occupée puis libérée, à une France détruite par le feu nucléaire. Les autres présidents de la République ont maintenu l’ambiguïté derrière des discours réguliers mais flous de détermination absolue.

C’est pour repousser d’être confrontée à ce dilemme trop tôt et justifier plus facilement l’emploi du nucléaire en ayant caractérisée une menace réellement vitale et déjà meurtrière pour la France que l’on choisit de placer un étage conventionnel avant le seuil de l’apocalypse. En fait, on prend ce qui existe déjà et on baptise cela 1ère armée française et Force aérienne tactique (FATAC) associées dans un « corps de bataille ». Le problème est que ce corps de bataille ainsi que celui des autres alliés de l’OTAN (car la France fait toujours partie de l’OTAN) est très inférieur, du moins le croit-on, aux forces conventionnelles du Pacte de Varsovie, et même des seuls Soviétiques. Personne n’imagine alors à l’Ouest pouvoir vaincre les Soviétiques sur le champ de bataille conventionnel. Les Américains sortent difficilement de la guerre du Vietnam avec une armée très affaiblie et les Européens ne font pas d’effort suffisant. Notons au passage cette phrase de Brossolet : « L’utopie consiste peut-être aussi à croire qu’on peut édifier un système efficace de défense avec seulement 3% du PNB » et constatons simplement que si les États-Unis, qui se sont rapidement repris au tournant des années 1980 pèsent autant dans le monde occidental parfois lourdement, c’est bien parce qu’ils sont presque constamment et jusqu’à nos jours au-delà de ces 3 %. Comment espérer être complètement autonome dans une alliance quand même en regroupant vraiment, ce qui n’est pas le cas, on pèse moins que le membre principal ?

Revenons à la non-bataille. Pas de victoire possible donc, croit-on, sur le champ de bataille face aux Soviétiques. Quelle mission donner alors au corps de bataille ? Le Livre blanc de 1972 (en fait deux livres) explique qu’il devra « contraindre l’ennemi par la vigueur de notre résistance, à recourir à une attaque dont l’intensité justifierait à ses propres yeux, à ceux des Français et à ceux du monde le recours à la riposte nucléaire ». Il s’agit de combattre pour tester les intentions réelles de l’adversaire et gagner du temps avant le dilemme terrible.

Ce corps de bataille est alors aussi doté alors d’un arsenal d’armes nucléaires tactiques (ANT), conçu, toujours selon le Livre blanc, comme devant être employé « contre un adversaire qui ne pourrait plus être contenu autrement » et donner la possibilité de « signifier à cet adversaire que si sa pression militaire se confirmerait le recours à l’arme nucléaire stratégique serait inéluctable ». La 1ère Armée française dispose donc de missiles Pluton et la FATAC (puis l’Aéronavale) de bombes lisses, tous deux portant l’AN-52, une arme atomique de 25 kt de puissance (classe Hiroshima) et qui seront utilisés sur le champ de bataille dès lors que le Gouvernement le décidera. On s’en défend à l’époque et même peut-être toujours actuellement, mais tout cet étagement de signification – résistance conventionnelle, bataille atomique, frappes stratégiques, ressemble quand même très fort à la doctrine de riposte graduée américaine que l’on fustigeait lors de sa mise en place au début des années 1960 (en fait on lui reprochait surtout d’être américaine).

C’est le mélange des genres de la bataille atomique que critique d’abord Brossolet dans son livre, non pas qu’une étape de « signification » ne soit pas utile pour avertir l’ennemi que l’on est vraiment déterminé à aller jusqu’au bout, mais que transformer un champ de bataille conventionnel en champ de bataille atomique n’est pas la meilleure façon de le faire.

En premier lieu, l’usage des ANT n’a pas grand intérêt tactique. Il n’est pas du tout évident qu’au cœur de la bataille aérienne au-dessus de l’Allemagne et avec la densité des défenses soviétiques que les avions de la FATAC puissent trouver et frapper des cibles militaires justifiables d’une arme atomique. Ce n’est guère mieux pour les missiles Pluton de l’armée de Terre, certes invulnérables, mais d’une faible portée – 120 km – et d’une faible précision puisqu’un sur deux tombe à moins de 300 m de la cible. Les contraintes d’emploi sont alors telles : grande distance de sécurité pour nos forces, évitement des villes allemandes, cibles soviétiques mobiles, que le rendement tactique d’une telle artillerie serait finalement assez faible sur le terrain, au mieux un total de 15 bataillons soviétiques pour une centaine d’Hiroshima que l’on aura lancé sur un pays ami.

On suppose bien sûr que les Soviétiques n’ont pas utilisé d’armes nucléaire tactique jusque-là, auquel cas la décision d’emploi (politique) de nos propres ANT auraient été quasi automatique. Avant même le choix de lancer une seule arme thermonucléaire, l’Europe occidentale serait déjà criblée de centaines d’explosions atomiques. Mais en décidant d’employer nous-mêmes notre centaine d’ANT en premier, nous initions aussi cette bascule apocalyptique. On fait mieux pour clarifier la situation et donner des délais au gouvernement avant de décider de l’emploi de l’arme stratégique. En fait, on commence à comprendre partout que cette distinction tactique-stratégique n’a pas de sens, mais l’armée de Terre s’accroche à ses ANT. Sans elles, elle serait la seule à ne pas disposer de l’arme nucléaire, source de prestige et surtout prétexte à sanctuariser son budget.

C’est apparemment pour cette critique que l’armée de Terre en a beaucoup voulu à Brossolet et lui a fait payer. C’est pourtant sans doute le passage où il voit les choses le plus justement. Il préconise de ne plus parler d’armes nucléaire tactique mais d’« échelon de signification », on parlera en fait de « pré-strategique » et il fait remarquer qu’il n’est pas nécessaire de lancer une pluie de projectiles atomiques pour signifier que l’on est passé à un autre échelon : « si on demande à l’Atome d’être dissuasif ; c’est la première kilotonne qui compte. Le reste est, dans la plupart des cas, redondance ». Horreur pour les « Terriens », Brossolet estimera que l’emploi du Mirage IV est mieux adapté pour donner cet ultime avertissement que celui des missiles sol-sol à courte portée. Comme il faut quand même faire avec les Pluton qui ont déjà été construits, on décidera de les employer pour cet avertissement mais étrangement en les utilisant tous d’un coup sur des cibles militaires mobiles, soit une trentaine d’Hiroshima sur l’Allemagne pour au bout du compte détruire quatre bataillons soviétiques (général Copel dans Vaincre la guerre).

Avec le retrait des ANT, dont la construction est un parfait exemple du modèle de la corbeille à papier de James March (problèmes-solutions-décisions se rencontrent souvent par hasard et en décalage dans les grandes organisations), on reviendra à des choses plus claires. On décidera par ailleurs de ne pas remplacer le Pluton par le missile Hades, plus moderne et de plus grande portée. L’avenir et même l’actualité ukrainienne montrera qu’il était peut-être utile de disposer d’une force de bombardement sol-sol conventionnelle de presque 500 km de portée, mais ce n’était visiblement acceptable que dans le cadre d’emploi du nucléaire.

Mais, et c’est là où son livre a le plus marqué les esprits, Brossolet s’attaque aussi non pas à la fonction première du corps de bataille, tester l’ennemi par une action vigoureuse, mais à sa forme. Dans ses pages les moins rigoureuses sans doute, Brossolet considère l’obsolescence d’une 1ère armée française organisée et équipée comme celle du général de Lattre, trente ans plus tôt et qui constitue surtout selon lui un héritage des conceptions du général de Gaulle dans les années 1930.

Il considère cet instrument pré-atomique trop lourd d’emploi avec ses nombreux échelons de commandement (régiments-brigades-divisions-corps d’armée-armée), son empreinte sur le terrain et son énorme logistique. Brossolet préconise de se limiter à l’échelon de la brigade interarmes sous le commandement de l’armée. Cela sera le cas à la fin des années 1990. On notera juste qu’entre temps, on avait restructuré les forces armées en divisions légères et que ces unités étaient peut-être le meilleur compromis entre puissance et mobilité sur le théâtre d’opérations européen, mais ce n’est plus le sujet.

Brossolet fait ensuite grand cas de l’évolution des armements de l’époque et notamment du missile antichar, qu’il soit employé au sol ou depuis les hélicoptères. L’arrêt de l’offensive blindée nord-vietnamienne de 1972 par les hélicoptères antichars américains avait alors beaucoup marqué les esprits. Le missile guidé semble l’instrument miracle qui triomphe du char et rend inutile l’artillerie. L’auteur va clairement un peu vite en besogne oubliant qu’on trouve presque toujours des parades aux armes nouvelles, parades qui passent souvent par l’adaptation des armes anciennes. Après les déconvenues des premiers jours de la guerre du Kippour en 1973 face aux armes antichars égyptiennes, les unités israéliennes qui envahissent le Liban en 1983 sont des phalanges interarmes où l’artillerie mobile a le premier rôle.

Passons, pour aborder la partie la plus originale de l’Essai sur la non-bataille, qui est justement la « non-bataille ».

Rappelons le postulat : le corps de bataille n’est pas là pour gagner la bataille, il n’en a pas les moyens. Il est là pour tester l’ennemi et montrer sa propre détermination. Pour réussir cette mission et au lieu de la manœuvre de grandes divisions blindées, Brossolet propose plutôt la mise en place d’un grand maillage de 60 000 km2 occupés par divers modules. Sur la plus grande partie, on trouverait des « modules de présence », 2 500 au total, fait à la manière des patrouilles SAS de la Seconde Guerre mondiale d’une quinzaine d’hommes en véhicules légers tout terrain et armés de missiles Milan, mortiers, mines et divers armement léger. La mission de ces modules, agissant chacun sur environ 20 km2, serait de renseigner sur l’action ennemie puis de détruire au moins trois véhicules avant de se replier à l’arrière. Entre les zones de ces modules de présence, on conserverait des couloirs de manœuvre pour les coups d’arrêt et les embuscades de régiments de chars autonomes, les modules lourds, et les formations d’hélicoptère, modules légers. Brossolet aime beaucoup les hélicoptères et imagine une flotte de 600 appareils dont 200 pour renseigner et 400 pour détruire. Le tout serait évidemment coordonnées par divers échelons de commandement de surface.

Guy Brossolet considère alors que cette organisation de « non-bataille » (en réalité ce serait une bataille quand même) permettrait de neutraliser quatre divisions blindées-mécanisées soviétiques et de réaliser ainsi la mission de manière plus rentable que les cinq divisions blindées dont dispose alors la France. L’auteur, qui exprime à presque toutes les pages le souci louable du meilleur coût-efficacité, considère que les sommes économisées pourraient servir à renforcer les forces d’intervention, notamment aéromobiles.

Le modèle décrit par Brossolet est alors dans l’air dans plusieurs pays européens. On parle notamment de techno-milice en Suède ou de techno-guérilla en Autriche. Il n’aura jamais été testé en Europe en situation réelle face aux forces soviétiques, et même pas sur le terrain ou en wargame en France, ne serait-ce d’ailleurs parce qu’on n’y faisait pas de wargame. On aurait sans doute eu trop peur de montrer que c’était efficace, comme l’avait été le système de défense finlandais face à l’armée soviétique dans l’hiver 1939-1940 ou comme le sera celui du Hezbollah face à Israël en 2006.

On est typiquement dans le cas d’une innovation non pas radicale, où on fait la même chose en beaucoup mieux, mais de rupture, où son adoption implique des changements tellement profonds dans la pratique (CEMS, culture- équipements-méthodes-structures) des organisations que beaucoup y renoncent. Sans même évoquer ceux qui redoutaient qu’un système de défense trop efficace puisse constituer une force de dissuasion conventionnelle pouvant remettre en cause l’existence de leur force nucléaire, beaucoup trop n’avaient pas envie d’abandonner ce qu’il avait connu toute leur carrière pour rejoindre cet inconnu. Par ailleurs, cet inconnu était par trop contre-intuitif, le léger et le mobile devant l’emporter sur le lourd et le blindé. Il n’était pas certain non plus que beaucoup d’officiers supérieurs ou généraux acceptent de décentraliser une partie de leur pouvoir de commandement au profit de cadres subalternes qu’il se serait agi simplement de coordonner.

Brossolet aurait gagné à proposer son système de maillage en plus du système existant inchangé et non à sa place et en utilisant des troupes spécifiques pour le mettre en œuvre, par exemple les bataillons de chasseurs à pied, qui pouvaient trouver là une filiation historique. Une fois en place et à force d’exercices, de démonstrations et de littérature, l’innovation aurait alors peut-être pu se développer. Une innovation est une greffe qui demande un peu de soin pour être accepté par un corps militaire par principe conservateur, car toute erreur – et les nouveautés sont une grande source d’erreurs – peut y peut avoir des conséquences très graves.

Le « système Brossolet » a finalement trouvé sa consécration en Ukraine dans la bataille de Kiev en février-mars 2022 alors qu’il y a été mis en œuvre de manière improvisée par des brigades territoriales ukrainiennes qui venaient juste d’être formées et des brigades de manœuvre qui ont appris sur le tas à combattre en petits groupes en association avec, et là c’est différent, aussi une guérilla de l’artillerie. On ne peut qu’imaginer ce qui se serait passé si tout cela avait solidement organisé depuis des années et sur toute la frontière.

“Ils ouvrent la voie”, avec les sapeurs légionnaires du 1er REG

Ils ouvrent la voie“, avec les sapeurs légionnaires du 1er REG

thumbnail_Ouvrent_Voie_sapeurs_Ferreira_170.jpg

par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 10 novembre 2022

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


A plusieurs reprises, ces dernières semaines, j’ai eu l’occasion d’écrire sur le déminage, en particulier en Ukraine. Ils ouvrent la voie, sapeurs légionnaires du 1er REG, un livre (160 pages, 21€) de Victor Ferreira qui vient de sortir chez Mareuil éditions, tombe à pic. 

950 légionnaires du 1er régiment étranger de génie (1er REG) sont stationné à Laudun (Gard).  Le 1er REG est est le régiment de génie combat de la 6e brigade légère blindée. Il a été créé le 1er juillet 1984.

Ce livre permet de saisir chaque instant de la vie de ces légionnaires du 1er REG, au régiment comme sur le terrain : le réveil, la montée des couleurs, le sport, la consultation à l’infirmerie, le repas, l’entraînement, etc.

p25-BSS-photo EOD2 -cmjn-300DPI copie.jpg

Les photographies ont été réalisées sur une même période de quelques mois par le photographe Victor Ferreira mais aussi par les légionnaires sur le terrain. Les différentes missions ou situations dont les photos témoignent se déroulent donc quasi simultanément, que ce soit au quartier, en exercice ou en opération.

thumbnail_p128-IV-Camerone-VFGA0233-préparation-tablier cmjn.jpg

Victor Ferreira s’est engagé dans la Légion étrangère en 1984, qu’il a quittée en 2007 en tant qu’adjudant-chef. Aujourd’hui reporter-photographe, Victor est le co-auteur de Légionnaire et Démineur parus chez Mareuil Éditions.

L’ACORAM (officiers de réserve de la marine) a primé quatre livres

L’ACORAM (officiers de réserve de la marine) a primé quatre livres

acoram.jpg

 

par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 17 octobre 2022

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Le comité du “Prix Marine Bravo Zulu”, prix littéraire de l’ACORAM, vient de rendre public son palmarès 2022  :
– Prix « Livre » : Le mystère de l’île aux cochons de Michel Izard paru chez Paulsen
– Prix « Beau Livre » : Voyage en mers françaises d’Olivier Poivre d’Arvor, Place des Victoires
– Prix « Bande dessinée » : La république du crâne de Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat, Dargaud
– Mention spéciale « Livre » : Toulon au fil des textes de Marc Bayle, Capit Muscas.

Pour en savoir plus sur ces quatre ouvrages, c’est ici.

Ce prix sera remis le jeudi 24 novembre prochain à 18h, dans les locaux de L’Union Nationale des Industries de la Manutention dans les ports français (UNIM).

Quel bilan tirer de l’engagement militaire de la France en Afghanistan ?

Quel bilan tirer de l’engagement militaire de la France en Afghanistan ?


Des soldats de l'armée française déployés en Afghanistan.
Des soldats de l’armée française déployés en Afghanistan. ©THIBAULD MALTERRE / AFP

Bonnes feuilles

Michel Goya publie « Le temps des guépards : la guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours » aux éditions Tallandier. Depuis 1961, la France a mené 19 guerres sur 3 continents ainsi que 13 grandes opérations militaires de police internationale. Elle est actuellement la seule nation européenne à combattre, au Sahel et au Proche-Orient. Elle est la seule à avoir des soldats en permanence dans les rues de ses grandes villes depuis 26 ans. Les soldats français sont les plus engagés au monde.

Comme toutes les opérations coalisées depuis la fin de la guerre froide, l’objectif stratégique de la France en Afghanistan était d’abord d’« en être » tout en sachant qu’on ne serait qu’un acteur modeste et que l’on serait ballottés par les errances de la politique américaine, l’« actionnaire principal » et véritable directeur de la coalition. Jusqu’à présent, cela se terminait plutôt bien.

Cette fois, les choses ne se sont pas passées comme prévu, ce qui a rapidement obligé la France à faire un choix  : participer superficiellement, se retirer ou s’engager complètement au combat. Après avoir pratiqué sous Jacques Chirac la première option et avoir été tenté par la seconde, Nicolas Sarkozy a finalement choisi la troisième en 2008 en décidant de l’engagement dans une province, la Kapisa, que l’on savait tenue en partie par des organisations hostiles. C’était un choix courageux, mais qui souffrait de plusieurs faiblesses. Tout d’abord, c’étaient bien toujours les Alliés qui étaient le public visé, à tel point que l’on a oublié de préciser au peuple français que l’on était en train d’entrer véritablement en guerre. Peut-être avait-on oublié aussi ce que cela signifiait concrètement ou sous-estimé les efforts et les peines que cela engendrerait. Le soutien de l’opinion à cet engagement qui n’avait pas été expliqué était donc fragile. Il pouvait s’effriter assez facilement et, dans un système où cet engagement était plus que jamais lié au président de la République, entamer aussi le crédit de celui-ci. L’opinion publique française est donc rapidement devenue le public prioritaire.

En somme, l’ennemi a été la dernière préoccupation de cette guerre, ce qui ne contribue pas vraiment à la gagner. Si les armées ont déployé des trésors d’énergie et d’inventivité pour bien préparer les unités qui partaient en Afghanistan, c’est au niveau politique que les choses ont péché. Outre que l’on continue à s’engager alors que l’on ne s’est dégagés de rien par ailleurs – une insulte récurrente aux principes de Foch d’économie des forces et de concentration des efforts –, l’entrée en guerre en Kapisa-Surobi est peut-être la première de notre histoire récente à s’effectuer alors que l’on mène simultanément une réforme interne qui taille dans les effectifs, perturbe l’organisation des forces et réduit les moyens.

Surtout, en ayant l’œil sur les sondages d’opinion plutôt que sur les bilans militaires, l’échelon politique s’est immiscé comme rarement sous la Ve République dans la conduite des opérations, et ce jusqu’à l’absurde. Les états-majors ont dépensé une grande énergie à respecter à l’individu près la barre des 4 000  soldats sur l’ensemble du théâtre imposée par le président de la République. Quand « déployer X  soldats » est l’objectif premier, il est forcément plus difficile d’en atteindre d’autres. Plus grave, nos ennemis ont rapidement compris qu’il suffisait de tuer nos soldats, si possible plusieurs à la fois, ou de capturer des journalistes, pour obtenir une rétractation de l’action engagée à son encontre, jusqu’à la paralysie, puis un retrait plus rapide que prévu.

Au bilan, on a fait la guerre avec beaucoup de contraintes et peu de moyens. En concentrant les efforts – achats en urgence opérationnelle, structure d’entraînement et de formation, etc. – au détriment souvent du reste des forces, on est parvenus à déployer et soutenir en permanence deux GTIA et un petit groupe aéromobile. Preuve de la fonte des armées, cela représentait quand même environ 10 % de nos unités de combat, pour essayer de sécuriser une zone qui représentait seulement 2 % de la population afghane.

Dans l’absolu face à des groupes armés qui représentaient au maximum un millier de combattants légers, cela aurait pu suffire, d’autant que l’on agissait avec des forces de sécurité afghanes supérieures en volume aux nôtres. Cela aurait suffi effectivement et même largement s’il s’était agi de combattre des bandes identifiables tenant des positions. On aurait alors pu profiter de l’excellent niveau tactique des GTIA et de la combinaison « choc et feux » pour disloquer l’ennemi, ce que l’on avait au Tchad avec les opérations Limousin et Tacaud et ce que l’on fera au Mali un peu plus tard avec l’opération Serval. Mais l’ennemi était imbriqué dans la population, qui était aussi largement « sa » population, et il maîtrisait parfaitement les principes de la furtivité dans ce milieu dense.

Face à ce défi, on a beaucoup tâtonné et expérimenté, en oscillant toujours entre la recherche de la conciliation de la population et celle de la destruction des forces rebelles, deux approches pas forcément compatibles et dont on s’est aperçus surtout qu’elles étaient toutes deux assez vaines. S’attacher la population en lui fournissant de l’aide n’excluait pas pour autant que celle-ci reste fidèle aussi, par crainte, adhésion ou loyauté, à ceux des siens qui portaient les armes contre nous. Cela n’empêchait pas non plus cette même population d’accepter tout ce qu’on lui offrait tout en détestant la présence d’étrangers. Quant à combattre, cela pouvait réussir à condition d’exercer une pression suffisante pour empêcher l’ennemi de développer son capital de compétences et de renouveler ses effectifs combattants ou son armement. Cela supposait un engagement et une prise beaucoup plus forts et donc aussi des pertes, incompatibles avec la faible résilience politique. Dans tous les cas, cette pression ne pouvait durer indéfiniment. Dans les campagnes de contre-insurrection, tenir le terrain sur la longue durée ne peut être le fait que de forces locales, efficaces et légitimes, adossées à une administration et à un État présentant les mêmes qualités. C’est possible, mais c’est difficile à réaliser et souvent très long. Tout ce que pouvaient faire les Français était alors de contenir l’ennemi, de lui disputer le terrain au moindre coût en attendant une relève sur laquelle on avait finalement peu de prise, puisque ce n’était pas nous qui soldions de la main à la main les soldats et policiers locaux, contrôlions leur recrutement et leur comportement, et les conduisions sur le terrain.

Finalement, on s’est repliés en déclarant que les troupes afghanes et un petit contingent américain pouvaient reprendre effectivement le combat à leur compte, alors même que l’emprise de l’ennemi était exactement la même en 2012 qu’en 2008.

La guerre a continué en 2015 avec l’opération Soutien résolu à laquelle la France a choisi cette fois de ne pas s’associer. Soutien résolu est, avec une très large prédominance américaine, une opération internationale de type assistance technique, soutien logistique et financier et d’appui, avec des raids de forces spéciales et des frappes aériennes, à l’État afghan et son armée. Elle ressemble alors largement à ce qui se fait au même moment en Irak contre l’État islamique.

L’engagement humain est limité – une dizaine de milliers de soldats de la Coalition  –, mais l’engagement financier se chiffre en milliards de dollars, l’État afghan étant incapable de payer les 350 000 hommes des forces de sécurité. Mais cela se passe moins bien qu’en Irak, les Taliban et leurs alliés, soutenus principalement par le Pakistan, étant nettement plus forts et plus implantés que l’État islamique, alors qu’inversement l’État afghan est encore plus faible et corrompu que celui de Bagdad.

Au bout du compte, comme toujours dans ce type d’opération, Soutien résolu a consisté à soutenir, à coups de plusieurs dizaines de milliards de dollars par an, les murs en bois d’un village Potemkine jusqu’à ce que les États-Unis décident de ne plus le faire. En s’accordant avec le Pakistan et les Taliban à Doha en février 2020, et en acceptant de retirer leurs forces, les Américains ont condamné le village à s’effondrer.

Extrait du livre de Michel Goya, « Le temps des guépards : la guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours », publié aux éditions Tallandier.

L’audace de servir ou la découverte des civils de l’ESM4 de Coëtquidan

L’audace de servir ou la découverte des civils de l’ESM4 de Coëtquidan

Couverture L'Audace_de_servir.jpg

Par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 21 avril 2021

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/

Saint-Cyr forme aussi des officiers cadres civils, rappelle mon camarade et confrère à Ouest-France Eric de Grandmaison. Il vient de terminer un ouvrage rédigé par le capitaine Guillaume Malkani, qui signe le premier livre sur le 4e bataillon de Saint-Cyr Coëtquidan, dit l’ESM4. C’est ce bataillon, qui va changer de nom et percevoir une nouvelle tenue (la ministre sera au rendez-vous), qui forme depuis des décennies à Coëtquidan (Morbihan), dans la lande bretonne, les officiers de réserve.

Voici le compte-rendu de lecture qu’Eric de Grandmaison m’a proposé de publier:

Guillaume Malkani.jpgQui sont ces cadres civils qui ont choisi de servir la Nation sous l’uniforme sans forcément être militaires de carrière ? L’armée professionnelle emploie toujours dans ses rangs de nombreux officiers à temps partiel ou sous contrats courts ou longs. Le capitaine Guillaume Malkani (photo ci-contre), lui-même officier sous contrat, titulaire d’un Master 2 en Sciences Humaines, a choisi de mettre sous les feux de la rampe cet aspect méconnu de l’armée française : il vient de signer le premier livre sur le 4e bataillon de Saint-Cyr Coëtquidan, dit l’ESM4. Il forme depuis des décennies à Coëtquidan (Morbihan), dans la lande bretonne, les officiers de réserve.
« C’est une école à part entière au sein de Coëtquidan, qui dispense ainsi une formation d’officier à une population arrivant directement du monde civil, » explique le capitaine Mathieu, diplômé d’études politiques, qui a rejoint l’arme des transmissions.
Le livre est préfacé par le général de division Patrick Collet, commandant les écoles de Saint-Cyr Coetquidan.

Plus noble que le capitalisme

Extérieurement, rien ne les distingue de leurs camarades d’active, dont ils portent strictement le même uniforme. Sur leur galon, « la crevette », chevron indiquant qu’ils sont élèves officiers de réserve. Dans le civil, ils sont cadres, souvent titulaires de diplômes de l’enseignement supérieur et de grandes écoles. Ces hommes et femmes, choisissent de servir pendant leurs congés ou dans une carrière à durée déterminée, au côté de leurs camarades d’active.
« J’adorais mon boulot, explique Benoît, capitaine parachutiste, ancien cadre dans l’aéronautique. Mais souhaitais voir autre chose, m’investir autrement, servir à quelque chose qui me paraissait plus noble que le capitalisme pur et dur. » Jeune officier, Louis, issue de Polytechnique, explique que « c’est la période où l’on se découvre soi-même. ». Et le capitaine Antoine, docteur es-lettres et civilisation, y voit une occasion de « quitter ces voies pavées de certitudes pour s’engager sur des routes sinueuses semées d’embûches. En chemin, on rencontrera le froid, la faim, la peur, le dépassement, le doute aussi… »

« Pas de différence »

Certains resteront tout au long de leur vie civile dans la réserve opérationnelle. Qualifiés de « militaires à temps partiel » ou en CDD sous l’uniforme, ils sont tout autant engagés sur tous les théâtres d’opération, souvent à l’intérieur du territoire mais aussi en missions extérieures, de Vigipirate à Sentinelle puis des Balkans à Barkhane en passant par l’Afghanistan. « La volonté de servir est la même pour tous et pour tout type d’officier, il n’y a pas de différence, » explique Yoan, diplômé d’école de commerce, capitaine dans l’arme blindée cavalerie.
Dans tous ses centres opérationnels, l’armée mêle ses cadres d’active avec des officiers de réserve qui jonglent entre armée et vie civile où ils sont assureurs, banquiers, enseignants, commerciaux ou archéologues…. « Accepter de mettre entre parenthèses sa vie privée, ses loisirs et une partie de sa carrière professionnelle pour suivre un idéal », c’est ainsi que le lieutenant Ugo, directeur des affaires juridiques dans le civil, résume son engagement. Cette réserve opérationnelle est une tradition de l’armée française depuis le XIXe siècle.
L’armée professionnelle tient à conserver ainsi un lien avec la Nation et entretient un vivier de cadres apportant une ouverture de la société civile au monde militaire. « Une étape marquante » Le 4e bataillon forme un amalgame de futurs meneurs d’hommes et de managers. Manifestement un « plus » dans le CV de cadres civils qui apprennent ici le sens de l’effort, l’esprit d’équipe, la résilience et les valeurs de la nation. Elle les conduit vers une expérience de vie qu’ils ne trouveront jamais à l’identique dans la vie civile.
Le lieutenant-colonel Pierre, aujourd’hui diplômé de l’enseignement supérieur militaire, considère « mon passage à Coëtquidan comme une étape marquante de mon parcours professionnel. »
Ces jeunes officiers de réserve volontaires sont les héritiers des dizaines de milliers d’officiers appelés qui ont servi sous l’uniforme pendant le temps de la conscription. Et la suppression, en 1997, du service militaire par le président de la République, Jacques Chirac, lui-même officier de réserve, n’a pas sonné le glas de cette filière spécifique.
Le livre du capitaine Malkani compile en une quarantaine de témoignages des retours d’expériences de cette population d’officiers-citoyens, pour qui le service du pays passe par les rangs de l’armée, tous rassemblés autour d’une devise fédératrice : l’audace de servir. Des prémices de la Grande Guerre au Chemin des Dames, jusqu’à la campagne de France en 1940, puis des rizières indochinoises jusqu’au djebel algérien, ces officiers de réserve forment une longue lignée de cadres civils sous l’uniforme. Pour les plus illustres, l’on y retrouve Maurice Genvoix, Guillaume Appolinaire, Alain Fournier ou Jean Lartéguy. 

L’Audace de servir. Des officiers appelés de la Grande Guerre aux officiers sous contrat d’aujourd’hui,  Guillaume Malkani – 294 pages. Éditeur : Books on Demand, 14,99 € ou 7,99 € (e-book)

Quand les petits affrontent les gros-Non State Warfare de Stephen Biddle

Quand les petits affrontent les gros-Non State Warfare de Stephen Biddle

 

La Voie de l’épée – Publié par Michel Goya

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


En 2010, avec Military Power, l’historien américain Stephen Biddle avait apporté une contribution majeure à l’étude de l’art opérationnel et de la tactique. Il y développait l’idée que la révolution militaire qui avait débuté au milieu du XIXe siècle en Europe avait produit un « système moderne » qui se caractérisait par la capacité à manœuvrer et obtenir des résultats tactiques malgré un environnement particulièrement létal. En 1815 à Waterloo un fantassin devait en moyenne faire face à deux projectiles avant de parvenir au contact physique avec l’ennemi ; en 1915, ce nombre était passé à 200. Et encore ne s’agissait-il là que de projectiles d’infanterie, auxquels il fallait ajouter désormais tous les projectiles venant de la 3e dimension et frappant sur une vaste zone. Ce qui était visible devenait très vulnérable mais dans le même temps il n’était pas possible de vaincre sans attaquer et donc d’être visible.

Relever ce défi a nécessité un effort considérable d’organisation. Il a fallu des méthodes et des moyens nouveaux pour pouvoir évoluer sous le feu et neutraliser l’ennemi tout en se déplaçant : engins blindés, mitrailleuses légères et portables, barrages d’artillerie, groupes de combat, etc. Il a fallu surtout les coordonner. Il s’en est suivi une masse considérable d’informations à gérer en temps contraint : plans, ordres d’opération et de conduite, comptes rendus, mesures de coordination, ciblage, etc. C’est finalement cette capacité à gérer cette quantité nouvelle d’informations explicites ou tacites (compétences) du haut en base de la hiérarchie, qui caractérise le « système moderne ». Il y a ceux qui le maitrisent et qui peuvent conduire des manœuvres complexes, et ceux qui, y compris avec les mêmes moyens matériels, n’y parviennent pas ou moins bien et qui sont écrasés forcément par les premiers lorsqu’ils bougent. Les résultats des combats modernes ne sont ainsi pas proportionnels au rapport de forces sur les points de contact, qui ne dépasse que très rarement deux contre un, ni même à la sophistication des équipements, mais bien à la différence entre la qualité des systèmes de commandement opérationnels et tactiques. Une idée qui est explorée ici par exemple.

Dans Military Power, Stephen Biddle ne s’intéressait cependant qu’à l’affrontement entre armées conventionnelles étatiques. Dans Nonstate Warfare: The Military Methods of Guerillas, Warlords, and Militias, il s’efforce de déterminer cette fois comment les organisations non-étatiques armées combattent, et parfois parviennent, à vaincre les États. Ce n’est évidemment pas nouveau, les conflits en Afghanistan et en Irak en particulier ont (re)stimulé toute une « littérature de contre-insurrection » et il apparaît donc difficile d’apporter quelque chose d’un peu inédit.

Stephen Biddle y parvient cependant en effaçant les catégories habituelles de guérilla (ou guerre irrégulière ou guerre asymétrique), associée aux organisations armées non-étatiques, et de guerre conventionnelle (ou classique), associée aux États, ainsi que le fourre-tout « hybride » censé réunir tout ce qui ne colle pas à ces deux archétypes. À la place, reprenant l’idée que le combat moderne est un duel de chasseurs où on arbitre toujours entre traque et dissimulation, il établit un continuum entre idéaux-types : l’approche Fabienne (du consul et dictateur romain Fabius Maximus qui a affronté Hannibal sans batailles) toute de prudence et d’évitement et l’approche napoléonienne de l’autre, son opposée très agressive et amatrice de concentrations de forces et de batailles si possible décisives. Ces approches ne sont pas spécifiquement associées à des types d’acteurs, mais sont adoptées selon des dosages différents par tous, étatiques ou non.

De fait, parce que le rapport de forces est généralement en faveur des États, de l’ordre de 4 contre 1 en moyenne en volume global, mais aussi en termes de puissance de feu, les organisations armées adoptent le plus souvent face à eux une stratégie très « fabienne » mettant l’accent sur la protection par dissimulation, enterrement, mixité avec les civils, mobilité, etc. au détriment de capacités offensives limitées au harcèlement et à de petites et brèves attaques. Mais parfois certaines organisations non-étatiques organisent des opérations plus ouvertes, larges et complexes, défensives ou non. Pour Biddle, fidèle à ses théories, ces modes opératoires qualifiés de « médians » ne sont réalisables que si l’organisation est suffisamment structurée pour pouvoir capitaliser les nombreuses compétences nécessaires à cette montée en gamme. Il y a, pour simplifier, les organisations qui disposent d’une infrastructure administrative solide, faite de normes communes et de procédures de suivi et contrôle et les autres où les choses se passent de manière plus interpersonnelle, opaque, désordonnée et souvent plus corrompue. On notera qu’il ne s’agit pas là de phénomènes propres à toutes les organisations, étatiques ou non. C’est bien par exemple la faiblesse de leur infrastructure qui freine certaines armées de pays du Sahel dans leur évolution face à des organisations armées locales à l’armature finalement plus solide.

Pour monter en puissance, il faut aussi bien sûr pouvoir accéder à des ressources. On peut être très organisé, mais si on ne dispose pas de recrues régulières, d’armes ou de financement, cela ne mène pas très loin. Or, un des apports du livre de Biddle est de montrer comment la mondialisation a apporté de ressources aux organisations armées alors que bien souvent elle en privait les États. Dans ses tableaux statistiques, cela se traduit par un saut de gamme moyen des organisations armées entre 1980 et 1995 rendue possible par cette conjonction. Depuis, la montée en gamme moyenne des organisations armées s’est ralentie, mais n’a jamais cessé.

La montée en gamme demande aussi un effort. Stephen Biddle insiste sur l’importance des enjeux, existentiels ou non, comme moteur de cet effort. Il cite notamment le cas de l’Alliance nationale somalienne (SNA) du général Aïdid qui change de comportement en 1993 lorsqu’elle est désignée comme ennemi à détruire par les États-Unis, et retombe dans ses divisions antérieures une fois obtenu le départ des Américains. Cela rejoint l’idée d’eustress des organisations (voir ici), avec cette précision cependant qu’au-delà un certain niveau de pression, la stimulation devient paralysie de l’infrastructure.

Pour autant, monter en gamme vers le « napoléonien » n’est pas forcément une bonne idée et peut-être refusé sciemment. Le mouvement Viêt-Cong était très structuré et motivé, mais il s’est pourtant longtemps abstenu de mener des opérations importantes face aux Américains car les moyens dont il pouvait disposer ne pouvaient l’empêcher d’être écrasé par la puissance de feu ennemie. Lorsqu’il s’y est résolu, lors de l’offensive du Têt en 1968, il a été très sévèrement battu et même brisé. Il a obtenu certes une victoire psychologique auprès de l’opinion publique américaine, mais ce n’était pas le but premier recherché. De la même façon, le mouvement serbe SVK dans les Krajina de Croatie aurait sans doute résisté plus longtemps face à l’armée croate en 1995 s’il avait adopté une posture plus fabienne. Peut-être en aurait-il été incapable, et c’est là un autre aspect, décrit par Clayton Christensen ou Philippe Silberzahn, qui n’est pas abordé par Stephen Biddle. Ce n’est pas parce qu’on a les moyens, la structure et même une menace de mort que l’on évolue. On peut aussi, à l’instar de la société Kodak, voir venir la mort, avoir les moyens de l’éviter et ne rien faire, parce que l’effort demandé est trop grand car il demande de trop changer. Dans une forme d’inertie consciente, une entreprise ou une force armée, peut voir venir le désastre et rester paralysée.

Un autre problème qui n’est pas abordé est celui de l’asymétrie des enjeux. La motivation des soldats professionnels français engagés au Sahel est réelle, celle de la nation qui les a envoyés au loin l’est beaucoup moins. Si l’État islamique dans la Grand Sahara mène une guerre absolue, la France mène contre lui une guerre limitée. L’EIGS risque son existence dans ce combat, pas la France. Forcément, l’incitation à faire prendre des risques, mais aussi à innover n’est pas la même. Les moyens du « petit » seront probablement mieux et plus utilisés que ceux du « grand » (Andrew J.R. Mack, “Why Big Nations Lose Small Wars”, World Politics, janvier 1975).

La motivation nationale peut même être tellement faible et la sensibilité aux pertes tellement forte que cela peut conduire aussi le plus fort sur le papier à adopter aussi une stratégie fabienne. C’est typiquement ce que fait la France avec l’opération Barkhane au Sahel. La guérilla française, faite de raids et de frappes aériennes, s’oppose à la guérilla djihadiste à son égard. Notons qu’il s’agit aussi d’une approche par défaut, les forces armées françaises n’ayant finalement plus les moyens d’occuper le terrain en permanence.

Stephen Biddle a voulu remplacer les catégories par un continuum mais dans les faits, il a établi une nouvelle catégorisation, les approches fabienne, napoléonienne mais aussi désormais « médiane » entre les deux ressemblent quand même beaucoup à la trilogie guérilla-hybride-conventionnel, avec un médian-hybride qui ressemble aussi beaucoup à un « système moderne » appliqué au conflit entre États contre organisations armées. Il en conclut finalement que dans la grande majorité des cas, l’entité étatique ou non qui maitrise le mieux ce champ médian l’emporte sur l’autre. C’est ce qu’expliquait déjà David Johnson dans Hard Fighting, Israel In Lebanon And Gaza (RAND Corporation, 2011) en décrivant, avant Stephen Biddle, la confrontation d’une armée israélienne qui avait perdu en partie la maitrise du Système moderne et du Hezbollah qui au contraire se l’était approprié. Il en concluait comme Biddle aujourd’hui, mais aussi Ivan Arreguin-Toft dans son analyse de 202 conflits asymétriques depuis 1800 (How the Weak Win Wars: A Theory of Asymmetric Conflict, Cambridge University Press, 2005), la nécessité pour une armée faisant face à une organisation armée moderne d’aller vers une forme médiane combinant puissance de feu, mais aussi capacité de conquête et d’occupation permanente de l’espace.

En résumé, les thèses de Stephen Biddle ne sont pas aussi nouvelles qu’il l’affirme, mais cette approche opérationnelle et tactique est particulièrement intéressante. Elle confirme qu’effectivement, selon le mot d’ordre en honneur dans les armées il faut bien se préparer à des combats de « haute-intensité », ce qu’il faut traduire par retrouver des savoir-faire perdus de gestion d’opérations complexes de grande ampleur. Il est cependant probable que ces combats continueront à avoir lieu surtout contre des organisations armées qui persisteront à être les acteurs dominants de la conflictualité moderne. À cet égard, on peut se demander, comme le fait Stephen Biddle avec l’armée américaine, si les forces armées occidentales des armées 1980, et même avec les équipements d’époque, n’étaient pas mieux adaptées à ce défi que les forces actuelles, de haute technologie mais de faible capacité de présence.

Entretien – Enjeux géopolitiques et stratégiques des bases militaires avancées, avec Morgan Paglia

Entretien – Enjeux géopolitiques et stratégiques des bases militaires avancées, avec Morgan Paglia

Par Morgan Paglia* – Mars attaque – Publié le 21 juillet 2020
*Chercheur au Centre des Etudes de Sécurité de l’IFRI, Morgan Paglia a publié récemment une étude sur les bases militaires avancées (après, notamment, deux études co-écrites sur les proxys de l’Iran au Moyen-Orient, et l’avenir de la stratégie française de présence et de souveraineté). Il a bien voulu répondre à quelques une de nos questions à ce sujet (co-publiées sur le blog Ultima Ratio). Nous le remercions. 

1/ Quelle “prise en tenaille”, géopolitique et technologique, menacerait aujourd’hui les bases avancées à l’étranger ? Quelle est d’ailleurs la menace principale ? 
Géopolitiquement et stratégiquement, il me semble prématuré de parler de “prise en tenaille” car chaque base a une position spécifique et doit donc faire l’objet d’une analyse particulière en fonction du théâtre d’opération et des menaces éventuelles. En revanche, il est certain que l’équation stratégique dans laquelle s’inséraient les bases avancées depuis la fin de la Guerre froide est en train de changer et, avec elle, le rapport coût/bénéfice de l’accès stratégique qu’elles permettent d’obtenir.

Géopolitiquement, la période actuelle est marquée par l’émergence de nouvelles puissances non seulement désireuses d’acquérir des points d’appui (Chine, Russie, Turquie notamment) mais aussi d’établir des zones d’influence. Et cette dynamique a déjà un impact sur l’accès stratégique. En 2016-2017, la compétition Chine-Etats-Unis a failli avoir raison de l’installation du système anti-missile THAAD en Corée du Sud et ce n’est qu’au prix de lourdes pertes économiques que Séoul a pu installer ce système que Pékin jugeait contraire à ses intérêts. Il est possible qu’il devienne plus difficile d’accéder à des zones d’intérêts pour la France étant donné cette compétition et les outils non militaires que certains sont prêts à mettre en œuvre pour infléchir les décisions des pays hôtes. 

Au plan opérationnel, l’émergence de nouvelles puissances étatiques et non-étatiques dotées de moyens accrus capables de menacer les forces pré-positionnées est également une tendance notable. Des pays comme la Chine, la Russie, ou l’Iran ont développé des arsenaux de missiles balistiques ou des missiles de croisières à la portée et à la précision accrues. La publicité faite par l’Armée Populaire de Libération sur le missile DF-26 – réputé capable de frapper Guam – ou les frappes iraniennes sur les bases américaines intervenues début janvier 2020 suscitent naturellement des questions quant à la protection des bases dans la région. Et on peut multiplier les exemples d’Etats se dotant de nouvelles capacités de frappes longue portée plus précises et donc plus dangereuses pour les bases avancées. 

A cette tendance s’ajoute les conséquences de ce qu’il est convenu d’appeler “la diffusion de la puissance” à des groupes non-étatiques. A court terme, c’est certainement cette dynamique qui impactera le plus la protection les bases en opération parce qu’elle permet le renforcement des capacités de harcèlement des groupes armés par tir indirect. En Afghanistan et en Irak les tirs quotidiens au mortier ou à la roquette sur les FOB (forward operating bases) n’ont pas entraîné de pertes significatives mais ont confronté les armées à un dilemme que certains ont nommé la “Fobite” c’est-à-dire la tentation de dédier davantage de moyens humains et matériels à la protection de la force et des bases qu’à la mission elle-même. Que se passerait-il si, demain, des groupes armés disposaient des savoir-faire et de moyens plus importants pour menacer les approches des bases aériennes et saturer les systèmes de défense active des bases (SATCP – missiles sol-air de très courte portée, roquettes, drones) ? C’est une question qui se pose avec une acuité grandissante au Moyen-Orient où, dans la période récente, on a pu observer une montée en gamme des armements déployés au Yémen par les Houthis, les milices irakiennes ou le Hezbollah libanais. Dans des contextes de guerre par procuration, l’appui extérieur d’un Etat permet à ces groupes de se doter d’armements certes de qualité moyenne- roquettes guidées, des mortiers improvisés ou des drones notamment – mais en nombre tels qu’ils posent un risque non négligeable de saturation des moyens de défense active responsables de la protection des bases. A ces deux dynamiques, il convient d’ajouter la menace plus traditionnelle de l’intrusion d’un commando à des fins de sabotage. C’est une problématique qui était particulièrement prégnante pendant la guerre du Vietnam. Elle l’est moins aujourd’hui. On observe que les armées occidentales ont développé des solutions efficaces en termes de protection de la force pour parer à cette menace. 

Vue aérienne – Base aérienne 188 (Djibouti)

2/ Vous indiquez qu’une manœuvre globale est nécessaire pour garantir la pérennité de ces bases. Quel rôle pour les armées alors que la pérennité tient avant tout à une volonté politique ? 
L’implantation et le maintien d’une base avancée n’est qu’un maillon d’un partenariat stratégique plus large entre deux Etats et qui, par conséquent, échappe au contrôle exclusif des militaires. L’implantation d’une base est d’abord le reflet d’une volonté politique. Elle est justifiée par la défense des intérêts nationaux. Cela nous amène à nous demander où se situent justement les intérêts français dans la période actuelle. Plusieurs zones font aujourd’hui l’objet d’une attention politique-stratégique importante : la région Indo-Pacifique, l’Arctique notamment. Il reste à déterminer quelle présence militaire développer dans ces régions sans fragiliser le dispositif actuel de forces de présence. C’est tout le problème… 

3/ Quelles mesures d’adaptation technique sont aujourd’hui les plus sensibles vu l’environnement opérationnel entourant ces bases ? 
Les systèmes d’alerte comme les radars de contre-batterie, les systèmes d’interception multicouches offrent des solutions qui sont, certes, plus coûteuse que les moyens offensifs utilisés par des adversaires dissymétriques ou asymétriques mais sont aujourd’hui très efficaces. En novembre 2012, le système Iron Dome israélien a, par exemple, été capable d’intercepter 85% des 421 roquettes tirées depuis Gaza. Néanmoins, face à des adversaires étatiques potentiels, il parait plus sage de développer un mélange de systèmes de défense active comme les SAM mais aussi passive qui impliquent le durcissement des installations, d’enterrer des stocks de carburant ou de munitions, par exemple. 

4/ Vous concluez que, aujourd’hui, les alternatives sont soit trop coûteuses soit non suffisantes. Peut-on imaginer demain une inversion de cette conclusion ? 
Pour expliquer pourquoi l’étude tire cette conclusion rappelons d’abord quelques solutions envisagées pour remplacer ou compléter les bases permanentes. Les concepts développés de nos jours sont essentiellement d’origine américaine et pour cause. Détenant un réseau de plus de 600 bases avancées il leur est vital de penser la protection et de détenir des solutions de déploiement alternatives pouvant compléter les bases permanentes dans le cas d’une opération de grande ampleur ou les remplacer en cas de neutralisation de leurs installations. On trouve notamment trois concepts intéressants. 
D’abord, grâce au ravitaillement en vol, il existe une solution de projection depuis la métropole que l’on a vue à l’œuvre lors de l’opération Hamilton en avril 2018 contre les installations chimiques syriennes. Pour des opérations coup de poing ou d’”entrée en premier“, cette solution est possible et viable mais difficile à maintenir dans la durée. Dans le segment aérien également, l’US Air Force imagine des scénarios de “mobile basing” où l’on pourrait transformer un aéroport civil en une base aérienne militaire, et donc multiplier les solutions redondantes de projection de puissance. Dans le domaine naval, le “sea basing” envisage des scénarios de projection de “bases” semi-permanentes dans les approches maritimes d’un théâtre d’opération sur le mode du débarquement de juin 1944. Si certains navires correspondent déjà à la définition des bases flottantes (porte-avions, navires amphibies), ce concept pourrait impliquer de développer des ports artificiels et des navires ateliers pour appuyer la permanence à la mer d’une force navale. 
Prises ensemble ces solutions peuvent dans certains scénarios d’intervention palier à l’absence de bases terrestres. Il faut également préciser qu’elles correspondent à des opérations qui seraient circonscrites dans la durée. Evidemment, on peut difficilement envisager ce type de déploiement dans des régions enclavées ou pour des opérations de longue durée qui constituent la norme. Enfin, un dernier argument en faveur des bases permanentes c’est la capacité de génération de sorties et de stockage de munition et de vivres qui est sans commune mesure à avec celle permise par le “sea basing“. C’est pourquoi il faut plutôt voir ces solutions comme complémentaires des bases terrestres que comme un véritable substitut. En revanche, des reconfigurations (concentration, mutualisation de bases, repositionnement) sont possibles.

Médias et armées : respect mutuel ou incompréhension définitive ?

Médias et armées : respect mutuel ou incompréhension définitive ?

 


Par le GCA (2S) Henri Poncet – CDEC – Dossier G2S n° 25 – P

https://www.penseemiliterre.fr/medias-et-armees-respect-mutuel-ou-incomprehension-definitive-_114309_3000457.html


Pierre SERVENT, dans son livre La trahison des médias1, nous invitait à une immersion dans les eaux délétères de ce monde qui, à la fois, fascine le chef militaire, mais aussi l’inquiète. Certains, comme le général BIGEARD, ont su habilement l’utiliser. D’autres l’ont soigneusement évité. D’autres enfin en ont souffert, lorsqu’ils n’y ont pas laissé leur carrière.

Le sujet « médias et armées » peut s’aborder par les prismes classiques de la communication opérationnelle, des opérations d’information ou des stratégies de manipulation. Mais il peut être aussi étudié sur le plan de la relation humaine qui régit les rapports entre ces deux mondes.

Entre ces deux personnages, l’un, le chef militaire, qui décide et agit, l’autre, le journaliste, qui observe et commente, se noue cette relation complexe qui pose la question essentielle de la responsabilité. 

Et, pourtant, dans l’approche de ces deux métiers, celui des armes et celui de l’information, on pourrait trouver bien des points communs qui devraient rapprocher ceux qui les exercent dans un respect mutuel. 

En premier lieu, on ne choisit pas ces métiers par hasard, mais par vocation, souvent, au départ, par référence à certaines images d’Épinal qu’il faut malheureusement accepter de brûler au fil du vécu pour arriver à la plénitude de l’exercice du métier. Cette expérience du vécu confronte à la réalité de la nature humaine dans tout ce qu’elle peut avoir de noble, mais aussi dans ses aspects les plus sombres. Le correspondant de guerre, le journaliste qui couvre les conflits, puisque ce sont eux que le chef militaire est amené à rencontrer, rassemble bien souvent sur le plan humain les mêmes qualités que le soldat sur le terrain : rusticité, prise de risque, détermination, lucidité dans les analyses, mise à distance des évènements, rencontre avec la mort. Chaque année, plusieurs d’entre eux se retrouvent pris en otage ou payent de leur vie leur engagement et leur conscience professionnelle. Il est alors normal que se nouent dans ces situations des relations privilégiées que l’on voudrait de confiance.

En second lieu, on peut penser que les approches éthiques des deux métiers devraient contribuer aussi à rapprocher les deux mondes. La charte d’éthique professionnelle des journalistes (mars 2011) a un petit air de code du soldat ou de règlement des droits et devoirs du militaire, si ce n’est qu’elle traite de l’exercice du métier de journaliste dans sa seule dimension d’information et non de communication, ambiguïté que le chef militaire a souvent du mal à appréhender. Pour en rester à l’éthique, l’un, comme l’autre, sont en permanence à la recherche d’une cohabitation entre l’éthique de conviction, teintée d’un certain dogmatisme qui privilégie avant tout les certitudes morales, et l’éthique de responsabilité qui choisit le bien agir en fonction des situations ou « éthique des vérités singulières » pour reprendre l’expression du philosophe Alain BADIOU.

Ce pluralisme de l’éthique devrait également favoriser la compréhension mutuelle entre les deux mondes.

Malheureusement après ces quelques lignes, qui pourraient donner lieu à l’élaboration d’un petit précis de respect mutuel, surgissent, plus nombreuses, les incompréhensions irréductibles dues trop souvent au « logiciel rigoureux » du militaire face au monde agité et incontrôlable des médias, finalement à la part de responsabilité que l’un attribue à l’autre sur la grande scène de l’évènement.

Avant toute autre considération, le chef militaire ne doit jamais perdre de vue qu’un média, quel qu’il soit, est avant tout une entreprise qui doit générer du profit par la diffusion d’images, de son ou de papier. Diffusion, audimat sont le quotidien des patrons de presse pour survivre, surtout dans un pays où leur situation financière est fragile. L’excès de réaction médiatique à un évènement est donc souvent la règle, orchestrée essentiellement par les chaînes d’information continue qui, pour remplir l’antenne, doivent s’auto alimenter autour d’un évènement, en faisant appel à des experts souvent autoproclamés ou à des témoignages dits spontanés, le tout légitimé par des images qui passent en boucle. Sans oublier Internet et les réseaux sociaux qui abondent alors en affirmations, vérités toutes faites, “fake news” et jugements péremptoires. Ce sont ces vecteurs qui donnent le tempo.

Tout cela ne peut qu’irriter le chef en situation de responsabilité mis sur le devant de la scène et souvent tenu de s’exprimer à travers des éléments de langage qui lui sont dictés ou de laisser sa hiérarchie communiquer à sa place. Mais il doit comprendre et admettre cet impératif économique qui dicte la vie d’un média.

Plus difficile à accepter par l’un et par l’autre est la relation au temps. Le temps médiatique n’est pas le temps opérationnel. L’un compte en heures et au mieux en jours, l’autre s’inscrit dans la durée, en semaines, voire en mois ou années. Le travail d’un journaliste est éphémère, un évènement chassant l’autre. Il peut certes provoquer des suites à un évènement, le faire vivre pendant un temps, avant de passer à autre chose pour ne pas lasser sa rédaction et son public. Parfois, il peut provoquer des dégâts collatéraux, mais il laissera à d’autres le soin d’en gérer les conséquences.

En effet, un élément important pour nos sociétés modernes est l’exigence de résultats rapides et l’incapacité à s’inscrire dans le long terme en raison de la pression des opinions publiques. Cette course contre le temps, tout chef le sait, impose initiative et prise de risque. Notre société est pressée, impatiente dans un monde rétréci où le développement des moyens de communication et d’information transforme un souci en problème qui doit être immédiatement résolu. En opération, il faut pouvoir échanger du temps, dont on ne dispose pas, contre du risque, que l’on ne veut pas prendre. Mais l’ univers occidental ordonné, informatisé, minuté, bureaucratisé, ne supporte pas très longtemps des situations qui s’éternisent et qui ne semblent pas parfaitement maîtrisées. Alors, le militaire et, au-dessus de lui, le politique sont tentés par le contrôle de l’information et du journaliste.

Lors de la deuxième guerre du Golfe, l’armée américaine a inséré dans les unités la majorité des journalistes “embedded” en contrepartie d’être aux premières loges. Le résultat a été pour le moins frustrant, car il s’est avéré une mise sous tutelle. Lors de la guerre du Liban en 2006, l’aura de Tsahal a été sérieusement écornée par les images ou reportages faits par les “embedded” montrant le peu de motivation des soldats et certaines faiblesses. Par réaction, en 2008, les Israéliens ont interdit Gaza à la presse internationale tout au long de l’opération, les seules images disponibles étant fournies par… Al Jazeera, unique chaîne présente dans la bande. Plus récemment, au Mali, la presse s’est plainte de ne disposer que d’images fournies par le ministère des Armées. Cette application du “Command and Control” dans les trois cas a été rendu possible en raison des particularités des théâtres, mais on peut comprendre la frustration des journalistes qui ont besoin d’une mise en scène pour étayer leurs propos (images) ou leurs écrits (photos), comme l’illustre le slogan du magazine hebdomadaire Paris Match : « Le poids des mots, le choc des photos ! ».

C’est finalement une relation sans illusion et décomplexée que le chef militaire doit établir avec le journaliste.

Dans la majorité des situations, le chef militaire devrait accepter de renoncer à se porter garant de la sécurité des correspondants de presse et penser qu’il pourra contrôler leur discours sur le terrain. Un bon journaliste n’acceptera pas d’être « inséré ». Il courra partout, cherchera, investiguera. Il questionnera le chef militaire auquel on a enseigné l’art de la communication médiatique, mais qui se fera violence pour expliquer combien son action est planifiée, légitime et inscrite dans un processus raisonné alors que, souvent, il pourrait la résumer de manière plus triviale.

Dans l’exercice de son métier, le journaliste va croiser des hommes qu’il ne connaît pas, dont il ignore tout, mais qu’il va mettre au cœur de l’actualité, qu’il va rendre « célèbres » pour quelques heures, quelques jours, avant de les laisser retomber dans l’anonymat. Il est dans son rôle. Il écoute, il observe, il relate l’évènement tout en affirmant qu’il y est étranger. Ce qui, convenons en, est inexact, car, en étant témoin de l’évènement, il y participe. Ainsi, un reporter-photographe devient, même contre son gré, un acteur, voire un incitateur par sa seule présence, parce que son appareil photographique est une arme de communication, la photo prise pouvant jouer le rôle du battement d’ailes du papillon.

Comment concilier alors ces deux mondes, si ce n’est en allant voir ce qui se tient à l’intérieur des costumes ou des uniformes, sans a priori, pour mieux comprendre l’autre et ses modes de fonctionnement. Au bilan, le rapport à établir entre les deux parties s’apparente à une négociation permanente au cœur de laquelle se trouve ce fameux facteur temps dont la différence d’appréciation est souvent à la base du conflit de fonctionnement entre les deux mondes.

Au chef militaire de ne pas loger tous les journalistes à la même enseigne, au journaliste de comprendre que les impératifs opérationnels sont souvent incompatibles avec le sensationnel ou l’immédiat. Au second, de cesser d’utiliser à tout bout de champ l’expression désuète et injustifiée « la grande muette », au premier de se rappeler que la pratique excessive de la langue de bois et la récitation d’éléments de langage caricaturaux peuvent finir par irriter. Alors, on peut espérer que, dans un souci de compréhension mutuelle, l’un et l’autre sauront s’apprécier et se côtoyer, car chacun a besoin de l’autre.

_______________

 [1] Pierre SERVENT. La trahison des médias, François Bourin Éditeur, 2007.

Séparateur

Pourquoi et comment soutenir l’armée française – Lettre ASAF – Février/2020

« Pourquoi et comment soutenir l’armée française ?» Lettre ASAF – Février/2020

 

« Pourquoi et comment soutenir l’armée française ?» LETTRE ASAF - 02/20

Pour l’ASAF, soutenir l’armée, c’est exercer son action au profit des armées avec le seul souci de l’intérêt national d’autant plus qu’une grande majorité des Français n’a plus clairement conscience, depuis la disparition du service militaire obligatoire, il y a plus de 20 ans, de l’impérieuse nécessité de le faire.

 

Les armées véhiculent depuis plusieurs années, chez nos concitoyens, une image très positive.

Celle-ci repose sur la confiance que les citoyens portent à l’institution militaire, sans d‘ailleurs bien connaître les exigences du métier de soldat. Mais ils doivent savoir que cette armée est à l’image de la Nation, dont elle est l’émanation. Si cette dernière se divise ou que des communautés se rejettent ou s’affrontent, elle ne pourra jamais vaincre. Il importe donc qu’un État fort et juste garantisse la cohésion de la Nation, s’appuie sur la confiance des Français et veille à ce que les Armées disposent des capacités suffisantes.  
                                        .
Pour être forte, une armée doit être composée de soldats motivés, bien sélectionnés, équipés et entraînés. Elle doit également être engagée dans des opérations dont le but sert les intérêts supérieurs français car on n’engage pas la vie de jeunes Français pour une cause de second ordre. Pour recruter ces soldats de qualité, il est impératif de disposer d’un vivier de jeunes en nombre suffisant, en bonne santé et avec de bonnes aptitudes. Or aujourd’hui, alors que nous peinons déjà à recruter des jeunes dans des classes d’âge encore nombreuses, notre pays ne renouvelle plus ses générations. La démographie devrait être la priorité absolue d’un pays. Si cette situation est préoccupante pour l’avenir du régime des retraites, il en va tout autant pour celui de la Défense.                                                                       .

Mais le plus important demeure le moral qui donne aux soldats l’ardeur de vaincre. Avoir une mission claire et savoir que c’est toute la France, sans exception, qui s’engage avec son armée constituent des préalables incontournables. Aucune ambiguïté ne doit donc exister sur les buts de guerre, tant pour les soldats que pour tous les autres Français qui doivent être parfaitement conscients des efforts financiers à consentir et des représailles éventuelles que cet engagement peut entraîner à « l’arrière », au sein de la population.

Pourtant cette armée, malgré ses lacunes et insuffisances actuelles, cultive des qualités, notamment l’esprit de corps ou la cohésion, qui doivent infuser dans la Nation.

À cet égard, il est urgent de s’opposer à tout ce qui divise inutilement les Français comme cette décision, insultante pour nombre d’entre eux, qui consiste à autoriser l’empaquetage de l’Arc de Triomphe, haut lieu de mémoire et de recueillement de la Nation. La célébration du 100e anniversaire de l’adoption en 1920, à l’unanimité du Sénat et de l’Assemblée nationale, de la loi célébrant annuellement « la fête de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme », permettrait en revanche de rassembler tous les Français, puisque cette héroïne a été célébrée aussi bien par Aragon que par Brasillach et revendiquée tant par la Gauche que par la Droite.

Il est également urgent de mettre fin à ces stupides crises de repentance relatives à la colonisation française. Elles sont autant le fait d’idéologues que d’ignorants. De même que prononcer le nom « d’Algérie » avant 1830 est un non-sens, parler de la colonisation comme « un crime contre l’humanité » occulte tous les éléments de civilisation qu’elle a apportés. Soyons bien persuadés que l’empaquetage d’un monument aussi emblématique de notre Histoire la plus douloureuse et glorieuse ainsi que la repentance maladive, dont font preuve certains de nos dirigeants, s’inscrivent dans une logique visant à déstabiliser et fragiliser la population. Elle contribue ainsi à affaiblir l’armée sans même devoir l’affronter. Il y a donc là un « désarmement à distance » très dangereux.                                          .
Il est enfin plus que jamais indispensable que les comportements et les actes de ceux qui aspirent aux hautes responsabilités soient cohérents avec leurs déclarations et professions de foi, faute de quoi les Français perdront toute confiance en une classe politique dont la légitimité et la crédibilité sont aujourd’hui de plus en plus contestées.


C’est dans cet esprit que l’ASAF s’est engagée depuis une dizaine d’années dans un double combat :

celui d’exiger que la France consacre à son armée, ultima ratio en cas de crise aiguë et de conflit, les ressources nécessaires pour lui permettre de remplir sa mission. Il faut donc expliquer aux Français les menaces et les efforts à consentir mais aussi amener l’exécutif et les parlementaires qui votent le budget à « sanctuariser » celui de cet instrument central de notre souveraineté plutôt que de privilégier le financement de projets électoralement plus rentables à court terme ;

– celui de contribuer à rassembler les Français en dénonçant le processus de déconstruction de notre Nation, en développant l’appropriation par le plus grand nombre de Français des valeurs qui font aujourd’hui la force de nos armées – esprit de sacrifice, courage, détermination – mais aussi en plaçant le bien commun au-dessus des intérêts particuliers, en exprimant notre fierté d’appartenir à un pays au passé glorieux et au potentiel extraordinaire, et enfin en recherchant dans tous les domaines l’excellence, d’autant que la France y est condamnée pour être fidèle à sa vocation.

Compte tenu du nombre croissant de ses sympathisants, l’ASAF peut et doit rapidement compter plus de 10 000 adhérents-militants. Ne restons pas isolés, atomisés et impuissants. Il y a urgence. Devenons une force capable de défendre nos intérêts stratégiques, d’exiger des moyens suffisants pour disposer de capacités cohérentes tant avec notre ambition que contre les menaces auxquelles nous sommes exposés, et enfin de préparer de futurs responsables, enthousiastes et désintéressés, animés du seul souci de servir une communauté nationale forte, sereine, rayonnante et influente.                              .                                      

La RÉDACTION de L’ASAF
www.asafrance.fr

Ceux de 14 entrent au Panthéon avec Maurice Genevoix

Ceux de 14 entrent au Panthéon avec Maurice Genevoix

 

 

Par Philippe Chapleau – Lignes de défense – Publié le 26/07/2019

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/

L’écrivain Maurice Genevoix (voir sa biographie et sa bibliographie ici) reposera bientôt sous la coupole du Panthéon. Un décret pris par le président Macron, en date du 24 juillet et paru au JO de ce 26 juillet, autorise en effet le transfert des cendres de l’auteur, mobilisé lors de la Première Guerre mondiale. 

Emmanuel Macron avait annoncé le prochain transfert en 2018, lors des commémorations de l’armistice: “Au moment où les voix des Poilus se sont éteintes pour toujours il est incompréhensible que “Ceux de 14” ne figurent pas au Panthéon. Ils en franchiront tous le seuil avec leur porte-voix que fut Maurice Genevoix”, avait-il déclaré lors de son discours à Éparges.

Parmi les écrivains qui ont combattu (de Cendrars à Apollinaire en passant par ceux qui sont morts sur le front comme Charles Péguy ou Alain Fournier), Maurice Genevoix incarne, à la fois par son parcours militaire et par le récit qu’il a fait des combats dans les 5 livres de “Ceux de 14” “toute cette armée qui était un peuple, ce grand peuple qui devint une armée victorieuse”, selon les mots du président de la République en 2018.

Suite à la déclaration du président Macron et pour couper court à toute polémique sur le choix de Maurice Genevoix, l’Elysée avait précisé qu’il s’agissait en quelque sorte de  deux panthéonisations simultanées, celle de l’écrivain et celle, “à titre collectif”, de “Ceux de 14”, “incarnant la nation combattante, composée des civils appelés sous le drapeau et des militaires de carrière engagés dans les combats, mais aussi des femmes qui les ont accompagnés sur le front”.

1169759-genev.jpg

Mobilisé en 1914 comme sous-lieutenant au 106e RI, Maurice Genevoix  fut très grièvement blessé le 25 avril 1915, trois balles le frappant. Démobilisé en novembre 1918, il devait tirer de l’épreuve terrible que fut la guerre des tranchées la matière des cinq volumes de Ceux de 14 : Sous Verdun (1916), Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue (1921), Les Éparges (1923).

Le secrétaire de l’École normale avait demandé à ses étudiants partant au front de tenir un journal”, précisait à Ouest-France, en 2018, Jean-Louis Gonin, président de l’ACAD-Maurice Genevoix, association qui œuvre pour la mémoire du romancier à Saint-Denis-de-l’Hôtel, village du Loiret où il possédait une maison. “C’était dur d’écrire alors que vous deviez vous protéger du froid, des combats, mais Maurice Genevoix avait une mémoire extraordinaire. Il est rentré à Châteauneuf-sur-Loire, dans le Loiret, où il a passé son enfance, et a mis ses notes en forme pendant sa convalescence.” 

Ceux de 14 est né de la réunion des cinq livres portant cette expérience de la guerre. Le premier, Sous Verdun, qui raconte les combats des Eparges, est paru en 1916. Une parution censurée, la description des horreurs de la guerre ayant été jugée trop réaliste. “Le livre est paru avec des pages blanches, celles qui avaient été censurées”, précisait Jean-Louis Gonin. “Maurice Genevoix s’était amusé à les réécrire de sa main! J’ai pu en voir un exemplaire.”

L’écrivain n’oubliera jamais toutes les horreurs qu’il a vécues et ses camarades fauchés dans leur jeunesse. “Il était porteur de la mémoire de ses compagnons d’armes”, expliquait Jean-Louis Gonin. “Il a été président du Mémorial de Verdun, s’est fait leur ambassadeur.” Il sera bientôt l’incarnation intemporel de cette tragiquement célèbre “génération du feu”.