Pour l’US Marine Corps, les pertes russes en Ukraine justifient l’abandon de ses chars M1A2 Abrams

Pour l’US Marine Corps, les pertes russes en Ukraine justifient l’abandon de ses chars M1A2 Abrams

 

 

par Laurent Lagneau – Zone militaire – publié le 10 mai 2022

http://www.opex360.com/2022/05/10/pour-lus-marine-corps-les-pertes-russes-en-ukraine-justifient-labandon-de-ses-chars-m1a2-abrams/


Dévoilé en mars 2020 et faisant régulièrement l’objet de mises à jour, le plan « Force Design 2030 » vise à restructurer d’une manière radicale l’US Marine Corps, afin de permettre à celui-ci de disposer d’unités plus légères et réactives. L’objectif est de « se concentrer sur la guerre maritime, en refusant l’utilisation des mers aux adversaires et en garantissant la liberté d’action des forces américaines », en particulier en Indo-Pacifique. En clair, il s’agit avant tout de contrer les visées chinoises dans la région.

Aussi, ce plan prévoit une réduction des effectifs de l’USMC [ainsi que, paradoxalement, leur fidélisation, l’idée étant de disposer de combattants expérimentés] et la suppression de capacités « traditionnelles » jugées « trop lourdes », tout en misant sur de nouvelles capacités reposant sur des technologies émergentes.

L’une des mesures emblématiques de ce plan est la dissolution des unités mettant en oeuvre des chars lourds M1A2 Abrams, ceux-ci étant jugés inadaptés pour reprendre de vive force des îles tombées aux mains de l’Armée populaire de libération [APL] chinoise. Un tournant pour l’USMC qui se dota pour la première fois de chars en 1923 [des Renault FT en l’occurrence, ndlr].

Cependant, cette restructuration n’est pas du goût de tout le monde. Et trois anciens officiers de premier plan de l’USMC, dont le général Charles Krulak [qui en fut le commandant entre 1995 et 1999], le général John Sheehan [ex-Commandant suprême allié de l’Atlantique ou SACLANT] et le général Anthony Zinni [ex-chef de l’US CENTCOM], en ont dit tout le mal qu’ils en pensaient dans une tribune publiée par le Washington Post en avril dernier.

« Le plan reflète certaines notions erronées sur l’avenir de la guerre. En termes simples, c’est de la folie de miser sur la technologie qui nous permettrait de mener des batailles à distance. La guerre est inévitablement une sale affaire, et la guerre en Ukraine est un exemple de ce que nous pourrions rencontrer à l’avenir. La technologie n’a pas éliminé le besoin en capacités d’artillerie et de blindés », ont-ils ainsi fait valoir.

Et d’insister : « La guerre est aussi souvent inattendue : Force Design 2030 prépare les Marines à un ensemble restreint de conflits possibles – mais le monde pourrait tout aussi bien nous lancer une balle courbe [une référence à un type de lancer au base ball, ndlr]. Les menaces à la sécurité mondiale sont à la fois variées et étendues, et elles ne se limitent pas à la Chine et à la Russie. La Corée du Nord, l’Iran et des acteurs non étatiques du monde entier ont le potentiel de transformer les tensions et les désaccords en conflits. »

En outre, ces trois généraux ont aussi mis en doute l’affirmation selon laquelle les unités légères de Marines décrites dans le plan puissent rester discrètes alors qu’elles auront à se déplacer, à se réapprovisionner et à communiquer avec le commandement. Cela « ne tient pas compte tenue de la technologie dont dispose la Chine. Dès que les hostilités commenceront, il va de soi que l’ennemi les visera avec une force écrasante », ont-ils estimé.

Enfin, « placer de petits groupes de Marines sur des îles pour attendre que les navires ennemis passent à leur portée n’est pas une innovation. Réduire les capacités de combat importantes qui peuvent être nécessaires dans tous les théâtres pour développer des capacités douteuses sur un théâtre n’est pas une innovation », ont conclu ces trois anciens généraux de l’USMC.

Pour autant, ceux qui ont concocté ce plan de transformation voient dans la guerre ukraine la confirmation de leurs intuitions. Tel est le cas du général Karsten Heckl, le commandant adjoint de l’USMC, qui s’en est récemment expliqué lors d’une intervention devant le le Center for International and Strategic Studies et l’US Naval Institute.

S’agissant des chars Abrams, « je n’en vois tout simplement pas le besoin » [en Indo-Pacifique], a affirmé le général Heckl. « Et quand vous considérez l’environnement opérationnel dans cette région, où voyez-vous que les chars peuvent être utiles? Taïwan? Ok. Où d’autres? », a-t-il ensuite demandé.

« Les chars sont, comme on l’a vu avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ont d’énormes besoins en carburant. Nous avons appris, il y a longtemps, en Irak et en Afghanistan, que les camions-citernes sont des cibles. Nous devons trouver les moyens de réduire notre dépendance car c’est maintenant une faiblesse. C’est devenu une vulnérabilité importante », a justifié le général Heckl, en faisant allusion aux problèmes rencontrés par les blindés russes face aux forces ukrainiennes.

En effet, des centaines de chars russes, principalement des T-72, ont été détruits ou capturés quand d’autres ont été abandonnés sur le terrain, faute d’essence [et une chaîne logistique défectueuse]. Cela étant, et au-delà de l’efficacité des missiles anti-chars fournis aux Ukrainiens, le T-72 a un point faible : les obus qu’il transporte sont stockés « en collier », au niveau de sa tourelle, là même où la protection est minimale…

Cependant, l’USMC aura toujours besoin de blindés… Et même s’il pourra éventuellement compter sur les Abrams de US Army dans le cadre d’une manœuvre interarmées, il mise sur le véhicule blindé amphibie ACV-30, lequel doit remplacer les AAV, dont l’emploi a été restreint après un accident qui a coûté la vie à huit des siens ainsi qu’à un membre de l’US Navy, en juillet 2020.

Quoi qu’il en soit, le char de combat a régulièrement été remis en cause depuis son apparition sur le champ de bataille, durant la Première Guerre Mondiale…. Mais ses détracteurs n’ont jamais eu gain de cause jusqu’ici. Cependant, les pertes subies par les forces russes en Ukraine ont rouvert le débat, alors qu’il faudrait sans doute considérer les déficiences de ces dernières… Ainsi que celles des engins qu’elles utilisent… D’ailleurs, les Philippines viennent à nouveau de se doter d’un bataillon de chars – légers – de type Sabrah, conçu par Elbit Systems.

Des stocks (du déstockage) et des flux,d’aujourd’hui et de demain

Des stocks (du déstockage) et des flux,d’aujourd’hui et de demain

Crédits : FSV / MA.
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Une donnée d’entrée sur l’analyse des opérations en Ukraine et en Russie, et sur l’efficacité perçue ou réelle de tel modèle d’armée ou telle capacité, est la prise en compte, il est vrai pas simple à ajuster, de la question des stocks et des flux matériels (sans même parler de la question des ressources humaines).

Soit intégrer la disponibilité assurée dans le temps (court/moyen/long terme) de telle ou telle capacité avant de tirer les conclusions, faites par certains, que finalement, cela ne change pas grand-chose sur le modèle poursuivi ou les concepts d’opérations, les faiblesses capacitaires identifiées, leur priorisation, et la manière d’y remédier. Il est possible que telle ou telle capacité semble fonctionner, encore faut il, en préalable, avoir l’assurance de la détenir (à temps et en nombre).
Sans minorer la part des Ukrainiens (dans les stocks initialement détenus, en partie recomplétés en propre par réparation et production, ou dans l’extension, plutôt horizontale, de ces derniers en allant chercher des matériels autres : drones civils, technicals, réemploi de matériels capturés…), force est de constater la part prise par les alliés. Alliés ayant des stocks relativement « conséquents » (car mis en commun), disponibles (car non utilisés ailleurs) et acheminables (via des moyens logistiques lourds, rares, eux-mêmes disponibles). Avec un effort logistique, si ce n’est pas colossal, du moins très important en lui-même (et peu à pas perturbé, pour le moment).

Or, après le précédent Irak-Syrie ayant lui aussi impacté parfois des stocks similaires, Libye de manière plus relative avant lui et après certaines “campagnes expéditionnaires” usantes et abrasives, combien de fois, dans quels délais et avec quelle ampleur des alliés seraient capables de soutenir et de réitérer un tel effort pour parvenir à soutenir tel ou tel allié (permettant d’éviter d’être ainsi en première ligne) demain ou après-demain ?
En conséquence, quelle juste importance est-il possible de donner au critère, considéré parfois comme un critère d’entrée, sur le fait que « les alliés seront là, et y pourvoiront, totalement ou partiellement, en complément ». Car, au-delà du « le voudront-ils », il y a aussi « le pourront-ils »… Et si oui, dans quelle mesure.

Quand on voit, pour avoir une vision globale, comment sont raclés, ou presque, par plusieurs alliés les fonds de tiroirs sur certains stocks (anti-chars, sol-air, radios, artillerie, petits équipements…) ou fortement entamés les stocks (anciens, mais aussi parfois plus modernes). Les délais annoncés de relance ou de ré-accélération de chaines de production (chez les missiliers, les munitionnaires…) du fait de la complexité intrinsèque des systèmes. Les délais de livraisons de matières premières (poudres, par exemple, avec des sur-stocks anticipés par certains dès les premiers jours conduisant à des tensions d’approvisionnement non résorbées à ce jour). Les coûts des matières premières ou transformées (aciers par exemple, avec des devis, à la hausse – potentiellement de manière durable – ne tenant pas 15 jours, tant la volatilité est forte…), impactant en partie les marges faites ailleurs dans les budgets. Les délais de livraisons de certains composants (puces, cartes…). L’impact des tensions internationales sur les cycles de transport (aériens, maritimes, etc.). Ou encore, et sans être exhaustif, la disponibilité effective des matières premières (métaux / matériaux rares…) pour le secteur militaire (quand la demande explose en parallèle pour d’autres secteurs, en phase de transition, qui jouent sur des effets de volume, bien plus importants, pour être servis en premier).
Il y a de délicates questions à se poser sur la pertinence de, en plus de rechercher l’optimisation ultime de l’emploi des capacités détenues, toujours vouloir prolonger indéfiniment les courbes (poids, consommation, hauteur de la marche d’appropriation dans la formation…) rendant à ce jour plus lente la fabrication, plus complexe la projection (en contraignant le nombre de modes d’acheminement possibles, par exemple), plus consommatrice l’emploi, plus longue l’entrée en service… Le triptyque de conception mobilité / protection / agression des systèmes doit être complété du critère global de soutenabilité (dans toute sa durée de vie) pour être plus pertinent.

Il est possible de s’enorgueillir que la consommation en flux (pétrole, électricité, alimentation, munitions, etc.) d’une division française serait de l’ordre de 3 fois plus réduite qu’une division américaine (selon certaines conclusions tirées de l’exercice Warfighter 21-4) en situation équivalente, le fil à la patte (opérationnel, économique, industriel, etc.) n’en reste pas moins important, avec urgente nécessité de le réduire.
Ainsi, quelle juste répartition entre recomplétement des stocks point par point (ou presque, en profitant pour les moderniser) et changement de la composition de ces mêmes stocks. En faisant autrement, pour faciliter leur éventuel recomplétement plus tard, gagner en juste autonomie pour réduire les dépendances (recyclage, renoncements sur certains choix technologiques, détournement de technologies, etc.), rendre l’ensemble plus soutenable (donc, en fait, plus efficace), tout en se coordonnant (éventuellement en harmonisant) à une juste échelle.
Car si la question des flux, tirés ou poussés (et des vecteurs logistiques) est d’importance, encore faut-il avoir des stocks à déplacer au bon endroit et au bon moment. Au final, au-delà du confort opératif bien entamé depuis quelques années, le confort actuel de la disponibilité des alliés, de leurs stocks, des matières, des outils de production (peu touchés en tant que tels, en étant plutôt loin sur les arrières des lignes de front) et de la sécurité des flux n’est en rien forcément une garantie pour demain.

Mali : Barkhane a « neutralisé » une trentaine de jihadistes durant ses manoeuvres logistiques

Mali : Barkhane a « neutralisé » une trentaine de jihadistes durant ses manoeuvres logistiques

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Un retrait militaire est souvent une manœuvre compliquée, qui demande une planification et une coordination des moyens aussi précise que possible. D’autant plus que, durant de telles opérations logistiques, une force peut être plus vulnérable qu’auparavant. « C’est un véritable défi sécuritaire », a récemment souligné le général Thierry Burkhard, le chef d’état-major des armées [CEMA], lors d’un entretien diffusé par France24. Et de rappeler que les « groupes armés terroristes sont encore présents ».

Évidemment, avec la perspective du départ de la force Barkhane, ceux-ci ont accentué leurs actions. C’est notamment le cas de la Province de l’État islamique au Sahel [ex-EIGS] qui, malgré les pertes qui lui ont été infligées au cours de ces derniers mois [avec plusieurs de ces hauts dirigeants éliminés], remonte en puissance dans la région dite des trois frontières ainsi que dans celle de Gao, en multipliant les attaques contre le Mouvement pour le salut de l’Azawad [MSA] et Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés [GATIA], deux organisations signataires de l’accord de paix signé à Alger en 2015.

Aussi, dans cette situation, Barkhane enchaîne les opérations de sécurisation « pro-actives », alors que, désormais chaque semaine, des convois logistiques font la liaison entre ses bases avancées et la Plateforme opérationnelle désert [PfOD] de Gao.

Ainsi, le 24 mars, grâce à un drone Reaper, un groupe d’une quinzaine de combattants de l’État islamique a été mis hors de combat par une frappe aérienne, ce qui, a précisé l’État-major des armées [EMA] dans son dernier compte-rendu des opérations, a « contribué à la protection de l’emprise de Ménaka », vers laquelle les terroristes se dirigeaient.

Les jours suivants, Barkhane a dû livrer plusieurs combats. Le 26 mars, lors d’une « opération de sécurisation », le détachement franco-tchèque du groupement européen Takuba [TG2], appuyé par des hélicoptères Tigre, a repéré un groupe armé terroriste [GAT] dans la vallée d’Erenga, décrite par l’EMA comme étant un « sanctuaire jihadiste » au sud d’In Delimane, dans le Liptako malien.

Le compte-rendu de l’état-major ne s’attarde pas sur cette action, si ce n’est que les militaires français et tchèques ont eu « plusieurs engagements successifs » avec les jihadistes. Ceux-ci se sont soldés par la « neutralisation » de « plusieurs » terroristes ainsi que par la saisie de quatre motos et de l’armement.

Cinq jours plus tard, toujours dans le même secteur, le détachement franco-tchèque aurait pu tomber dans une embuscade si un drone Reaper n’avait pas repéré le rassemblement d’une dizaine de terroristes de l’EI à quelques kilomètres de la position de la formation de Takuba. Une première frappe aérienne « a permis de neutraliser ce groupe ». Mais il en a fallu une seconde, effectuée par un Mirage 2000, pour mettre hors de combat « 4 autres terroristes en embuscade à proximité du TG 2 ».

Entretemps, également engagé dans une opération de sécurisation dans les environs de la base avancée de Gossi, en appui des convois logistiques présents dans la zone, le sous-groupement commando de Barkhane a été « pris à partie par des éléments armés », qui ont été mis hors de combat. L’EMA n’a pas précisé à quelle formation ils appartenaient.

Par ailleurs, outre ces opérations de sécurisation, Barkhane continue également la traque des chefs jihadistes. Ainsi, le 28 mars, l’un d’eux, Boubacar Banon, affilié au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans [GSIM ou JNIM, lié à al-Qaïda], a été « neutralisé » par une frappe réalisée par un drone Reaper alors qu’il circulait à moto, à 30 km au nord de Gossi. C’est un « nouveau succès tactique significatif pour la force Barkhane qui reste déterminée à poursuivre le combat contre les groupes armés terroristes, avec ses alliés sahéliens, européens et nord-américains », s’est félicité l’EMA.

Dans le même temps, les Forces armées maliennes [FAMa] et le groupe paramilitaire russe Wagner n’ont a priori pas fait de détail dans le village de Moura, situé dans la région de Mopti [centre du Mali]. Le 2 avril, l’état-major malien a affirmé que plus de 200 jihadistes, membres du GSIM, avaient été tués lors d’une opération qui aura duré plus d’une semaine.

Seulement, des exactions contre la la population civile auraient été commises. La Mission des Nations unies au Mali [MINUSMA] a d’ailleurs fait part de ses préoccupations au sujet d’allégations de violences survenues contre les civils ». Et d’assurer qu’elle est « en concertation avec les autorités maliennes pour [en] établir les faits et les circonstances ».

Ce 4 avril, le ministère français des Affaires étrangères s’est dit « préoccupé par les informations faisant état d’exactions massives dans le village de Moura par des éléments des forces armées maliennes accompagnées de mercenaires russes du groupe Wagner, et qui auraient causé la mort de centaines de civils ».

Haute intensité : Le ministère des Armées se veut rassurant au sujet de l’état des stocks de munitions

Haute intensité : Le ministère des Armées se veut rassurant au sujet de l’état des stocks de munitions

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                   Tir ASTER 30 le 27 janvier 2021, à bord de la FREMM Normandie.

Après avoir affirmé que les forces françaises manquaient « d’épaisseur » en matière de munitions pour soutenir un conflit de « longue durée » lors d’un entretien diffusée par RFI, le président de la commission sénatoriale des Affaires étrangères et de la Défense, Christian Cambon [LR] a récidivé quelques jours plus tard, à l’antenne de CNews/Europe1.

« Les Russes eux-mêmes commencent à être en difficulté sur certaines munitions. Tous les pays sont confrontés à ça. Il faut savoir passer du temps de paix au temps de guerre, on ne l’a pas fait pendant 75 ans », a répondu M. Cambon alors qu’il était interrogé par Jean-Pierre Elkabbach. Et d’insister : « Nous n’avions pas des munitions en quantité suffisante pour un très long conflit ».

Puis, estimant que les forces françaises pourraient être à court de munitions « en seulement quatre jours de conflit de haute intensité », quatre députés [Julien Aubert, Laurence Trastour-Isnart, Bernard Bouley et Claude de Ganay, ndlr], ont interpellé Florence Parly, la ministre des Armées, en lui demandant de préciser les « mesures engagées » pour remédier à une telle situation.

Cependant, le porte-parole du ministère des Armées, Hervé Grandjean s’est voulu rassurant. Ainsi, a-t-il rappelé, dans le cadre de la Loi de programmation militaire [LPM] 2019-25, une enveloppe de 7 milliards d’euros a été prévue pour acquérir des munitions. Et cet effort sera accentué, avec 110 millions de plus, après l’ajustement de cette même LPM, décidé l’an dernier [sans que le Parlement en soit saisi, ndlr].

« Plusieurs catégories de munitions ont été recomplétées pour éviter les ruptures capacitaires : armement air-sol et obus de 155 mm notamment », a précisé M. Grandjean, qui a également souligné que les « filières souveraines de production des bombes A2SM [Armement Air Sol Modulaire] et des corps de bombe de forte puissance ont été sécurisées ». Et cela, grâce aux investissements consentis par le groupe Rafaut pour l’usine « 4.0 » de Prouvy Rouvignies, inaugurée par Mme Parly en octobre 2019.

Par ailleurs, le porte-parole du ministère des Armées a fait valoir que des « opérations de rénovation pyrotechnique » ont permis de « consolider » le potentiel des munitions dites complexes, comme le missile de croisière SCALP, le missile anti-navire Exocet, le missile surface-air Aster et le missile air-air MICA.

« De nouvelles munitions sont en cours de développement [MICA NG, Aster 30 B1NT] , d’autres ont été développées et les stocks correspondants sont en cours de constitution [missile de croisière naval, missile moyenne portée] », a continué M. Grandjean, pour qui « nos armées sont donc prêtes à défendre nos intérêts, quel que soit le type de conflit, de basse ou de haute intensité ». Et de rappeler aussi que « c’est aussi en ce sens que la France est dotée de la dissuasion nucléaire, l’assurance-vie de la Nation ».

Sur ce point, la dissusion ne dispense pas de disposer de stocks suffisants de munitions, le recours à l’arme nucléaire ne pouvant être envisagé qu’en cas d’atteinte aux intérêts vitaux de la Nation.

En outre, M. Grandjean a aussi souligné que la France a « l’habitude et la volonté d’agir en coalition », ce qui fait que les « planifications en matière d’équipements et de munitions en tiennent naturellement compte ». Enfin, il a terminé son propos par une série de questions. « Les armées françaises ne tiendraient que quelques jours en cas de conflit? Mais contre qui? Sur quel terrain? Selon quel scénario? La remontée en puissance de nos stocks de munitions s’apprécie à l’aune d’un contexte d’emploi », a-t-il ainsi conclu.

Cela étant, et comme l’ont mis en avant les députés Jean-Louis Thiériot et Patricia Mirallès dans leur rapport sur la haute intensité, il y a un lien entre la préparation opérationnelle et les munitions, notamment « complexes ».

« Au terme des premières années de la LPM, les résultats en matière de préparation opérationnelle sont encore mitigés […]. L’intensité opérationnelle, la mutualisation des parcs d’entraînement, l’indisponibilité des matériels en rupture temporaire de capacité ou en maintenance et le manque d’heures de potentiel ou de munitions sont les quatre facteurs explicatifs les plus souvent cités à propos de cette sous-performance assez prévisible en début de LPM », ont écrit les deux députés.

« Dans la Marine, des stocks de munitions suffisants permettraient de s’entraîner dans de bonnes conditions, de vérifier que les systèmes fonctionnent de façon nominale », ce qui est un enjeu pour la confiance des équipages », ont-ils ainsi souligné.

Aussi, Mme Mirallès et M. Thiériot ont estimé nécessaire la reconstitution des « stocks de munitions pour faire face à un conflit de haute intensité mais aussi et avant tout pour permettre un entraînement suffisant ». Un nécessité « évoquée avec une remarquable unanimité au cours des auditions », ont-ils assuré.

Et d’expliquer : « L’effort de réparation poursuivi par la LPM s’est certes traduit par la programmation de 6,5 milliards d’euros entre 2021 et 2030. Mais pour tenir l’ensemble des contrats opérationnels des trois armées en 2030, le besoin financier complémentaire est évalué à 3,5 milliards d’euros auxquels il faut ajouter 350 millions d’euros par an pour l’entretien de ces stocks. En effet, les munitions se périment, notamment la pyrotechnie. Les munitions non utilisées doivent donc être détruites ou rénovées tous les dix ans. Et il faut en moyenne trois ans pour reconstituer des stocks ».

La logistique (Revue de tactique générale du CDEC)

La logistique (Revue de tactique générale du CDEC)



Le comte de Guibert, en 1772, dans son « Essai général de tactique » militait déjà pour des dispositifs souples et une logistique affranchie des magasins fixes, comme on les appelait à l’époque. Pourtant, la logistique, cette capacité tactique fondamentale telle qu’elle est définie dans le « Précis de tactique générale » édité par le CDEC à paraître en 2022, est bien souvent le « parent pauvre » de la réflexion tactique. En effet, nombre de praticiens considèrent, souvent à tort, que la victoire ne sera que le fait d’une bonne combinaison des fonctions tactiques essentielles combattre ou commander, le soutien se contentant de suivre le mouvement.

Il suffit pour cela de relire les carnets de guerre de Rommel pour saisir la manière dont il appréhende l’engagement de ses logisticiens expliquant que « le mieux, pour un chef militaire, est de se faire une idée nette et personnelle des véritables possibilités de ses organismes de ravitaillement (…) il oblige ainsi les chefs de l’intendance à agir avec plus d’initiative et, malgré leur mauvaise humeur, à fournir un rendement bien supérieur à celui qu’ils auraient eu s’ils étaient restés livrés à eux-mêmes ».

Pourtant, l’histoire militaire, ainsi que de nombreuses campagnes passées ou récentes montrent que le soutien d’une composante terrestre, bien ou mal mené, conditionne les succès ou les échecs sur le champ de bataille et participe à la prise de l’ascendant sur l’ennemi. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si certaines puissances militaires développent des doctrines cherchant, soit à empêcher à la logistique d’atteindre la zone des opérations, l’anti-accès, soit à neutraliser, avec l’artillerie ou les forces spéciales par exemple, les entités adverses déployées au sol en charge du soutien1.

En effet, la logistique contribue aux principes d’action tactiques définis par l’armée de Terre en influençant la liberté d’action (transport, carburant, régulation des axes…), la concentration des efforts (munitions, mobilité…) et l’économie des forces (maintenance, soutien sanitaire…).

D’ailleurs, Napoléon, qui était passé maître dans la manœuvre des grands corps d’armées, rappelait à ses maréchaux que « l’art militaire est un art qui a ses principes qu’il n’est pas permis de violer. Changer sa ligne d’opérations est une opération de génie, la perdre est une opération tellement grave qu’elle rend criminel le général qui s’en rend coupable. Ainsi garder sa ligne d’opérations et son centre d’opérations (la base logistique de son temps) est nécessaire pour arriver à un point de dépôt où l’on puisse évacuer les prisonniers que l’on fait, les blessés, les malades que l’on a, trouver des vivres, des munitions et s’y rallier. Il faut renoncer à ce parti que réprouvent les lois de la guerre, le général qui entreprendrait une telle opération serait criminel ».

En outre, dans le cadre des réflexions sur une hypothèse d’engagement majeur menées actuellement par l’Armée de Terre, la logistique aura un rôle clé, en amont, pour la préparation et la projection des unités, pendant l’action, pour garantir la continuité des opérations, et dans la phase dite de « remise en condition » ou l’exploitation consiste à garantir les dividendes tactiques en portant effort sur la résilience des forces engagées. De la même façon, face à un adversaire dans une configuration dite de haute intensité, la tactique imposera un emploi massif des feux et des effets au contact et dans la profondeur afin de rechercher la foudroyance, exigeant par-là de disposer d’une logistique performante et capable d’agir en sûreté à l’avant et au plus près du front.

Le retour des grandes unités tactiques de niveau corps d’armée ou division, comme l’a démontré l’exercice interallié Warfighter 2021, souligne l’importance des espaces tactiques dont les zones arrière, délaissées par habitude des opérations en milieux permissifs que les forces terrestres ont eu l’habitude de mener depuis la fin de la première guerre du Golfe. En effet, comme l’illustre les effets dévastateurs de l’emploi des drones sur les arrières arméniennes dans le récent conflit dans le Haut-Karabagh, celles-ci exigent, pour assurer un flux logistique solide, d’être surveillées, sécurisées, gérées, organisées et commandées. Enfin, la logistique d’une composante terrestre sera, elle-aussi, soumise aux effets dans les champs immatériels pouvant perturber la gestion des stocks comme des approvisionnements et elle devra surtout s’intégrer, ou intégrer, celle des autres domaines qui concourent à l’atteinte des objectifs et à la défaite adverse.

Autant de sujets qu’il nous faut donc nous réapproprier en parcourant notamment les articles de ce sixième numéro de la RTG qui contribueront, sans aucun doute, à soutenir votre propre réflexion ou à faire écho à vos expériences en proposant des approches sous le prisme de l’histoire mais également d’engagements tactiques présents et à venir.

Je remercie encore une fois les auteurs, civils et militaires, pour la qualité de leurs articles et la confiance qu’ils accordent à la chaire de tactique générale et d’histoire militaire de l’armée de Terre pour diffuser leurs travaux et, je l’espère, susciter et nourrir le débat pour la recherche de solutions opératoires dans les domaines capacitaires, doctrinaux ou organisationnels.

Bonne lecture…

Colonel Frédéric JORDAN, rédacteur en chef, titulaire de la Chaire de tactique générale et d’histoire militaire


  1. Les stratégies Anti Access/Area Denial ou anti accès cherchent en particulier à perturber les flux de projection et de soutien de l’adversaire et ainsi fragiliser la mise à terre d’une force.