Roumanie: pas d’étoiles pour Cincu au “Michelin” des camps militaires

Roumanie: pas d’étoiles pour Cincu au “Michelin” des camps militaires

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 8 novembre 2022

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Dans un article du 3 novembre paru sur Mediapart, ma consœur Justine Brabant affirme que “les soldats français déployés en Roumanie ont froid et faim” (c’est le titre de son sujet). Elle y décrit le quotidien, pas très enviable, des quelque 700 soldats tricolores qui stationnent sur le camp de Cincu (photos AFP).

Les témoignages de soldats font état de couchage déplorable, de nourriture chiche, d’une hygiène défaillante. Le tout exacerbé par les défaillances de l’Etat hôte. Cincu aurait tout d’un bivouac improvisé.

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La réplique de l’EMA, alors que le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, se rendait à Cincu, n’a pas tardé sur les réseaux sociaux (voir ci-dessous). Il s’agissait de montrer que les conditions s’amélioraient et que les critiques n’avaient plus lieu d’être. Tout y est passé: l’ordinaire plus copieux, le logement mieux adapté, l’assainissement et l’énergie plus efficaces… Tant mieux, surtout si ces améliorations se poursuivent et que l’accueil devient rapidement satisfaisant.

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Au-delà de l’article et  des mises au point officielles, voici quelques réflexions personnelles:
qu’on laisse de côté la rhétorique de la rusticité et les remarques du genre “ils sont là pour en chier” trop souvent entendues. Un peu de dignité et de confort ne font pas de mal.

ce n’est pas la première fois qu’il faut regretter les mauvaises conditions de vie de soldats français déployés hors de leur garnison. Deux exemples: Sangaris et Sentinelle. Pour ces deux missions (opex pour l’une, opint pour l’autre), des militaires ont exprimé leurs griefs, relayés par les médias, dénonçant des locaux insalubres, des sanitaires déficients et une nourriture indigne. Prenons Sangaris: le 8 avril 2014, j’ai rédigé un post titré “L’opération Sangaris: entre rusticité et indigence“. Lire aussi ici.
Prenons Sentinelle: le président du Haut comité d’évaluation de la condition militaire, Bernard Pêcheur, avait dénoncé les conditions “parfois très incorrectes” d’hébergement des soldats à Paris au début de l’opération de sécurisation intérieure.  

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– l’Etat hôte a-t-il failli? En Estonie, sur le camp de Tapa, les débuts ont été difficiles pour le bataillon franco-britannique. Mais grâce à une copieuse enveloppe US, les Estoniens ont pu construire des zones techniques et des zones de vie adaptées et performantes. L’allié roumain a clairement été dépassé par cet afflux de soldats et de matériel.
D’où la nécessité de penser/anticiper des réponses nationales en amont d’un tel déploiement.
On peut en effet s’interroger sur l’impréparation français et le manque d’anticipation. Ce n’est pas la première fois qu’une projection est décidée inopinément. Il n’existerait donc pas de structures prêtes en permanence (des camps clés en main existent et les prestataires civils ont démontré leur réactivité) pour accueillir dignement des soldats envoyés sur un théâtre étranger? Si, bien sûr la capacité existe (voir un de mes posts de 2013 sur un exercice otanien et l’externalisation par l’EdA des fonctions hébergement et restauration).
Faut-il attendre un nouvel appel d’offres et sa longue concrétisation pour disposer d’une réponse satisfaisante? Non.
Pour rappel, l’un des maîtres-mots du ministre des Armées, c’est l’autonomie… Donc évitons de trop compter sur les autres, même pour les fonctions de base.

– je ne suis pas allé sur place à Cincu en dépit de deux propositions de l’EMA que j’ai dû décliner pour des questions d’agenda. Mais mes interlocutrices de l’EMA m’avaient bien précisé que je devrais me rendre à Cincu par mes propres moyens et me débrouiller pour me loger. Ce qui dénote clairement un manque d’infrastructures d’accueil dans le camp, manque exacerbé bien sûr par l’arrivée des moyens blindés supplémentaires français.
J’ai eu une expérience similaire en 2006 au Liban lors de l’arrivée des renforts français envoyés par le président Chirac. La présence des Casques bleus français n’était pas récente (la FINUL date de 1978) mais l’arrivée de troupes et de matériels supplémentaires a induit un stress réel sur les capacités existantes (les soldats dormaient sous des bâches tendues entre les AMX-10P). D’où la nécessité pour mon photographe et moi de nous nourrir et de nous loger par nos propres moyens, à Tyr, très en dehors des emprises françaises.

– par ailleurs, je suis allé en Slovaquie en reportage au sein du bataillon otanien installé dans le massif de Lest. Ce bataillon, comme celui de Roumanie, est installé dans un camp d’entraînement où stationnait habituellement une présence permanente minime. Or, il a fallu en quelques semaines recevoir des contingents envoyés par les Tchèques (450 hommes), les Allemands (100), les Slovaques (40), les Slovènes (115) et les Américains (300). Vu l’état de certains bâtiments du camp, les conditions d’accueil initiales ont dû être minimales, du style camping rudimentaire. L’officier tchèque commandant le bataillon otanien n’a pas caché qu’il a dû relever un sacré défit pour héberger et nourrir ses hommes. Or ce spécialiste de la logistique a clairement choisi le welfare comme priorité. On peut critiquer la cuisine slovaque mais, lors de mon passage, le mess en dur fonctionnait parfaitement et les soldats ne se plaignaient pas de l’ordinaire (mais davantage de l’éloignement du premier bourg).

– à Cincu, des travaux d’aménagement sont en cours. C’est indiscutable. Ils portent sur les infrastructures d’accueil des matériels (dont les Leclerc qui auraient du mal à rejoindre la Roumanie). Voir mon post ici. Ils portent aussi sur l’accueil des soldats et leurs conditions de vie.
Preuve de cette volonté d’améliorer les conditions de vie: le maintien du contingent belge sur place. Selon mon camarade de l’agence Belga, Gérard Gaudin, “l’armée belge devrait prolonger d’un mois la mission d’une quarantaine de ses militaires – principalement du génie – présents en Roumanie pour construire, en collaboration des Français et des Néerlandais, des blocs de logements pour les troupes de l’Otan déployées dans ce pays du flanc oriental de l’Otan“. La mission belge, qui concerne une soixantaine de personnes, avait débuté le 8 juillet et devait se terminer fin octobre.  Mais la France, qui dirige le “groupement tactique de présence avancée” (BGFP) multinational de l’Otan en Roumanie, a demandé la poursuite de la mission, au moins pour une partie du détachement”. Dernière précision du cabinet de la ministre belge de la Défense en date de lundi: “La raison de cette prolongation est due à un retard d’avancement du projet de construction en raison de circonstances imprévues (conditions météorologiques défavorables et livraisons retardées des matériaux de construction)”.

– ce mardi à 16h30 lors du bureau de la commission de la Défense, deux élus LFI entendent saisir le président de la commission. Bastien Lachaud et Aurélien Saintoul estiment que “l’Assemblée doit s’emparer du sujet“.

Le mot de la fin est pour Sébastien Lecornu. Pour Ouest-France, le ministre des Armées a précisé ses exigences (voir son entretien paru dimanche sur ouest-france.fr).
Dans le cadre de la haute intensité, il s’agit de “ne manquer de rien sur les fonctions basiques et vitales. C’est par exemple le Service de santé des Armées, la restauration, la logistique qui ne peuvent pas être négligés. Sans oublier les munitions. On voit en Ukraine que ces fonctions-là ont une importance majeure sur la ligne de front.

Logistique, logistique… 

Jusqu’à quatre ans pour régénérer les matériels revenus de Barkhane

Jusqu’à quatre ans pour régénérer les matériels revenus de Barkhane


Après le défi logistique de la réarticulation de Barkhane, celui de la régénération des matériels désengagés du théâtre sahélien. Ceux du volet terrestre de l’opération nécessiteront parfois plus de quatre années de travail avant d’être à nouveau confiés aux régiments.  

D’après le directeur central de la Structure intégrée du maintien en condition opérationnelle des matériels terrestres (SIMMT), le général Christian Jouslin de Noray, plus de 700 matériels ont été identifiés et étaient en cours de tri sur place. À la mi-octobre, 180 avaient été rapatriés en France en priorisant ceux dont les forces ont le plus besoin, expliquait-il au cours d’une audition parlementaire sur le projet de loi de finances pour 2023.

« La réarticulation de l’opération Barkhane devrait redonner des marges de manœuvre à l’armée de Terre en termes de disponibilité des hommes et des matériels. Toutefois, l’état-major de l’armée de Terre anticipe d’importants surcoûts et un cycle de retrait et de régénération des véhicules très long », relève le député Renaissance François Cormier-Bouligeon dans un rapport pour avis sur le PLF 2023.

De fait, ces opérations de régénération pourraient prendre « entre 4 ans et 4 ans et demi », complète le député, chargé d’émettre un avis sur la préparation et l’emploi des forces terrestres. Principale cause avancée, la conjonction entre un terrain sahélien très abrasif, l’intensité et la durée des opérations et l’âge avancé de certaines flottes. La vitesse d’évacuation du théâtre, de même que les capacités des industriels à traiter les demandes sont d’autres facteurs qui peuvent peser sur le rythme de réinjection.

D’un parc à l’autre, les délais vont fortement varier. Si le cas du VAB est souvent cité, la patience est de mise en ce qui concerne VBCI, « dont un volume important projeté lors de l’opération Barkhane est en attente de régénération ». A contrario, les 32 Griffon envoyés au Sahel devraient être plus rapidement disponibles car ceux-ci n’ont été engagés qu’à partir de l’été 2021. Selon le rapporteur, la réinjection des matériels au sein des forces devrait débuter courant 2024.

La refonte toujours en cours de l’engagement au Sahel redonnera un peu de souffle à l’armée de Terre. Elle a déjà facilité l’envoi de moyens en Roumanie, « notamment des VBCI qui vont pouvoir être réinjectés plus facilement dans l’opération Aigle », et d’aborder plus sereinement un exercice Orion appelé à mobiliser beaucoup de potentiel.

Derrière, l’armée de Terre poursuit son effort d’amélioration de la disponibilité technique opérationnelle de ses matériels (DTO). Malgré « une légère atténuation de la cible cette année », le niveau de DTO s’élève à plus de 90% en moyenne en OPEX et plus de 70% en métropole. Et si des fragilités subsistent, celles-ci seront progressivement atténuées par des commandes de pièce de rechange, les nouveaux contrats de soutien et la poursuite des livraisons de véhicules SCORPION. L’effort est aussi financier, avec 184 M€ de crédits supplémentaires fléchés vers l’EPM en 2023.

Crédits image : EMA

Otan/Lynx : Les conditions d’hébergement des militaires français en Estonie sont « rustiques »

Otan/Lynx : Les conditions d’hébergement des militaires français en Estonie sont « rustiques »

http://www.opex360.com/2022/10/25/otan-lynx-les-conditions-dhebergement-des-militaires-francais-en-estonie-sont-rustiques/


 

Peu après le début de la guerre en Ukraine, et qu’un S/GTIA à dominante blindée [avec 12 chars Leclerc], présent depuis un an à Tapa, venait d’être relevé par la compagnie « Viking » des forces armées danoises, Paris a finalement décidé de renforcer ce bataillon multinational présent en Estonie avec l’envoi d’un S/GTIA d’infanterie, armé par le 7e Bataillon de Chasseurs Alpins [BCA] de Varces.

Cette présence française devrait encore s’étoffer dans les jours à venir, avec le déploiement annoncé d’une compagnie d’infanterie légère renforcée, dotée de Véhicules Haute Mobilité [VHM], comme l’a annoncé Sébastien Lecornu, le ministre des Armées, lors d’une audition au Sénat, le 11 octobre.

En 2023, et selon le député François Cormier-Bouligeon, il est question de « projeter » en Estonie des Véhicules blindés multi-rôles [VBMR] lourds Griffon ainsi qu’un peloton de chars Leclerc. Les conditions d’hébergement des militaires français auront-elles évolué d’ici-là?

Car, dans l’avis budgétaire sur les crédits alloués à l’armée de Terre en 2023 qu’il vient de rendre, le député avance que ces conditions d’hébergement sont pour le moment « rustiques » [promiscuité, nombre de toilettes et de douches limités]. Tel est, en tout cas, le constat qu’il a fait lors d’une visite à Tapa, en septembre dernier.

La raison tient à la décision de renforcer la présence militaire française en Estonie, prise en février dernier, la compagnie danoise s’étant installée dans le bâtiment jusqu’à alors occupé par le S/GTIA blindé qu’elle venait de relever. En clair, leur arrivée en Estonie n’étant pas prévue, les chasseurs alpins ont été logés à la va-vite.

« La rusticité du bâtiment d’accueil transitoire actuel [absence de volets notamment] contribue à une fatigue supplémentaire des troupes », note M. Cormier-Bouligeon. « Si les conditions de logement demeurent acceptables, en comparaison notamment avec d’autres théâtres d’opérations comme en bande sahélo-saharienne [BSS], la comparaison avec les infrastructures de meilleure qualité dont bénéficient aujourd’hui les autres forces alliées installées sur la base militaire de Tapa suscitent parfois des incompréhensions », poursuit-il. Cela étant, les militaires français devraient récupérer le bâtiment occupé par leurs homologues danois… mais en mars 2023, soit à la fin de l’hiver.

En outre, le député a aussi fait état de problème concernant le « stockage des matériels sensibles et le remisage des véhicules ». Ainsi, selon lui, les « forces déployées ne disposent pas des conditions de stockage toujours adaptées pour la ‘mise en hivernage’ des matériels du détachement et leur stockage dans de bonnes conditions ». Cependant, cela devrait s’arranger « dans les mois qui viennent », des travaux étant en cours. Et pour cause : selon le parlementaire, « l’armée de Terre prévoit d’investir 1,8 millions d’euros pour financer des infrastructures adaptées pour les maintenanciers et le stockage des matériel ».

Un autre point relevé par M. Cormier-Bouligeon concerne les conditions de travail des maintenanciers, qui « exercent actuellement dans un atelier de taille limitée, dans un bâtiment non chauffé et non initialement prévu pour être utilisé pour de la maintenance de véhicules ». Qui plus est, continue-t-il, cette zone, « commune avec les armées britannique et estonienne » est en outre « récupérable sous trente jour par l’armée américaine en cas de nécessité ».

« Cette situation apparaît problématique alors que l’hiver estonien est très rude. Enfin, le caractère rudimentaire de l’atelier n’est pour l’instant pas tout à fait adapté dans la perspective du maintien en condition opérationnelle des matériels Scorpion », fait valoir le député.

Beyrouth, 23 octobre 1983 : Souvenons-nous des paras du Drakkar

Beyrouth, 23 octobre 1983 : Souvenons-nous des paras du Drakkar


Le 23 octobre 1983, 6h30 du matin : un double attentat frappe la Force multinationale de sécurité à Beyrouth. En quelques secondes, 241 marines américains et 58 parachutistes français sont tués (55 du 1er RCP et 3 du 9e RCP). Le poste Drakkar, occupés par les paras français, vient de subir la frappe la plus terrible contre l’armée française depuis les affrontements de la décolonisation. 

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Bruno Racouchot était alors officier au 6e RPIMa. Il nous a aimablement autorisé à reproduire le texte d’hommage en annexe, initialement paru dans le cadre du très confidentiel « Club des chefs de section paras au feu ». 

23 octobre 1983, Beyrouth, 6h30 du matin, Drakkar est rayé de la carte 

Le 23 octobre 1983, les parachutistes français présents à Beyrouth dans le cadre de la Force Multinationale de Sécurité, étaient victimes d’un attentat. 58 d’entre eux devaient trouver la mort dans l’explosion du poste « Drakkar ». Le texte d’hommage qui suit a été publié dans le cadre du Club des chefs de section paras au feu, qui compte quelques anciens de cette mission sanglante, depuis le Général François Cann, alors à la tête de la force française, et le Général Paul Urwald, qui commandait alors le 6e RIP, jusqu’au benjamin du Club, Bruno Racouchot, officier-adjoint d’une des quatre compagnies déployées à Beyrouth-Ouest. Plus particulièrement en charge de la section de protection du PC du 6e RIP, Bruno Racouchot décrit la configuration extrêmement délicate et sanglante dans laquelle furent alors plongés les parachutistes français.

Rappel du contexte historique 

En juin 1982, Israël lance l’opération « Paix en Galilée », envahit le Sud-Liban et entreprend fin juin-début juillet l’assaut de Beyrouth-Ouest où les Palestiniens sont encerclés dans une nasse, les Syriens refusant de les accueillir sur leur territoire. Un cessez-le-feu est appliqué début août. La communauté internationale, soucieuse d’éviter des affrontements sanglants, décide d’intervenir. Sous la protection des parachutistes français, soutenus par les soldats américains et italiens, les forces palestiniennes sont exfiltrées en douceur. De 500.000 à 600.000 Palestiniens restent dans les camps.

Le 23 août, Béchir Gemayel est élu Président du Liban. Le 15 septembre, il est assassiné. Israël investit Beyrouth-Ouest. Du 16 au 18 septembre ont lieu les massacres de populations civiles dans les camps de Sabra et Chatila, où des centaines de civils palestiniens sont tués. Le 21 septembre, Amine Gemayel, frère aîné de Béchir, est élu président. Le 24 septembre, pour répondre à une opinion internationale scandalisée par les tueries dont les Palestiniens ont été victimes, une Force Multinationale de Sécurité à Beyrouth est créée, intégrant des contingents français, américains, italiens et une poignée d’Anglais.

Dès lors, au Liban, la situation ne cesse de se dégrader. Massacres de populations civiles et attentats se multiplient. Les soldats de la Force Multinationale sont victimes d’innombrables attaques et de bombardements. Si les Américains sont cantonnés à l’aéroport et les Italiens en périphérie de la ville, si les Anglais se contentent de mener des missions de renseignement avec un escadron spécialisé, les Français, eux, reçoivent la mission la plus délicate, au cœur même de Beyrouth.

Tous les quatre mois, les contingents sont relevés, souvent avec des pertes sévères. En septembre 1983 a lieu la relève pour les légionnaires français installés à Beyrouth, remplacés par les parachutistes de la 11e Division parachutiste. C’est l’opération Diodon IV, qui deviendra l’engagement le plus sanglant pour l’armée française depuis les guerres coloniales. Le 3e RPIMa s’installe en secteur chrétien, dans la perspective d’une offensive face au « Chouf », pour pacifier la montagne où les Druzes s’en prennent violemment aux chrétiens. Des éléments du GAP, 1er RHP, 17e RGP, 12e RA, 35e RAP, 7e RPCS et le commando marine Montfort sont également à pied d’œuvre.

Le secteur le plus dangereux, celui de Beyrouth-Ouest, est dévolu à un régiment de marche, le 6e RIP, Régiment d’Infanterie Parachutiste, qui a pour mission principale la protection des populations civiles palestiniennes traumatisées des camps de Sabra et Chatila. Ce régiment, placé sous le commandement du colonel Urwald, a été formé spécialement pour cette opération, et est constitué de quatre compagnies de parachutistes : deux compagnies du 6e Régiment de Parachutistes d’Infanterie de Marine basé à Mont-de-Marsan, une compagnie du 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes basé à Pau, une compagnie du 9e Régiment de Chasseurs Parachutistes basé à Pamiers.

Le quotidien d’un chef de section para au feu

C’est une vraie leçon de vie dont vont bénéficier les jeunes chefs de section plongés dans la fournaise de Beyrouth. Les Américains sont à l’époque encore sous le coup de la chute de Saïgon survenue à peine huit ans plus tôt. Ils sont repliés sur l’aéroport, ne sortant quasiment pas de leurs abris, usant de M113 pour traverser le tarmac de l’aéroport. Sous des tirs d’artillerie incessants, en septembre 1983, nos jeunes paras ont remplacé les légionnaires. A la différence des professionnels du 3e RPIMa, d’où viennent-ils ces jeunes du 6e RIP ? Ce sont pour la plupart des appelés, d’un genre un peu particulier cependant. Volontaires TAP, volontaires outre-mer, volontaires service long, pour beaucoup d’entre eux, ils ont déjà bénéficié d’une solide formation et ont effectué des « tournantes » hors métropole.

Mentalement et physiquement préparés, ils pressentent cependant dès leur arrivée que cela va être dur, très dur même. Mais ils vont faire front et s’adapter. Avec modestie, calme, détermination. Certes, en débarquant, chacun d’entre eux éprouve l’étrange picotement qui monte le long de la colonne vertébrale. Heureusement, ils ont à leurs côtés les « anciens », à peine plus âgés qu’eux, qui ont « fait » le Tchad, la Mauritanie, le Zaïre, Djibouti, et pour certains déjà, le Liban… Tous ces noms de TOE lointains les ont fait rêver à l’instruction, quand ils n’avaient déjà qu’un souhait, se montrer à la hauteur de ceux qui les avaient précédés sous le béret rouge. Aujourd’hui, le rêve se trouve enfin confronté brutalement à la réalité.

Beyrouth est un piège monumental. On a beau avoir bourlingué, on a beau avoir entendu tirer à ses oreilles, quand on est un jeune chef de section, débarquer dans un tel univers constitue une épreuve d’ordre quasiment initiatique. On n’ose pas le dire, mais on le ressent d’emblée jusqu’au tréfonds de soi. Avec la secrète question qui taraude et que l’on n’ose pas exprimer : saurai-je me montrer digne de mon grade et de mon arme ? Ce sont d’abord les missions ordinaires, protection des postes, ravitaillement, reconnaissance, tâches d’entretien peu glorieuses mais tellement nécessaires, que l’on accomplit sereinement parce que même si le contexte est moche, on leur a appris à être beaux. Les jeunes paras mûrissent vite. Les visages se creusent, le manque de sommeil se fait vite sentir. Paradoxalement, les relations soudent les esprits et les corps. De secrètes complicités se nouent. Plus besoin de longs discours, les ordres s’exécutent machinalement, avec un professionnalisme qui prouve que, par la force des choses, le métier des armes entre dans la peau de chacun.

L’ennemi est partout et nulle part

Le jeune chef de section apprend très vite à connaître son secteur. Il a la chance d’avoir à ses côtés des hommes décidés encadrés par des sous-officiers d’élite, totalement dévoués à leur tâche. Il rôde, de jour comme de nuit, pour imprimer dans ses neurones les itinéraires, les habitudes, les changements de comportements. Rien n’est anodin. Il sait qu’il lui faut lier connaissance, observer, échanger, parler, surveiller, lire, écouter… Pas de place pour la routine. Plus que jamais, il faut faire preuve d’initiative, agir à l’improviste, sortir des postes, aérer les périmètres de sécurité, ne pas céder à la tentation mortelle de se recroqueviller dans les postes, derrière les sacs de sable et les merlons de terre. Des milliers d’yeux observent les paras français depuis les tours qui encerclent les positions. Ici, l’aspect psychologique est capital. On est en Orient. Il n’est pas permis de perdre la face. Les Français ont des moyens dérisoires en regard de leurs adversaires potentiels ou des grands frères américains, qui peuvent d’un simple appel radio, déclencher la venue de norias d’hélicoptères. En revanche, les Français savent s’immerger dans la population. Ils mangent comme le Libanais de la rue, se mélangent aux civils qui déambulent dans des marchés grouillants. Savoir se faire apprécier, c’est se faire respecter. Un sourire généreux sur une face de guerrier, c’est rassurant. Ça prouve la force plus que les armes. C’est cette stature des paras français qui fait très vite leur réputation dans la population.

Ce profil si particulier des soldats français, ce sont les chefs de section et les sous-officiers qui l’impriment à leurs hommes. Quels que puissent être les risques, ils ne changeraient leur place pour rien au monde. Ils savent qu’ils vivent une aventure inouïe, où chacun va pouvoir aller à l’extrême limite de ses possibilités. Le chef de section para a beau n’avoir que vingt-cinq ou trente ans, il sait qu’il passe là une épreuve pour laquelle il s’est préparé depuis des années ou depuis toujours, celle du feu. Il devine intuitivement qu’il va peut-être lui être donné d’accéder à une autre forme de connaissance de la vie, qu’il va opérer une mue intérieure subtile que seuls « ceux qui savent » et les anciens comprendront. Il sait qu’il reviendra de Beyrouth, « pareil sauf tout »… Ceux qui ont lu Ernst Jünger savent ce qu’il entend quand il parle de « La Guerre, Notre Mère »…. Drakkar va littéralement « sublimer » cet état d’esprit.

L’épreuve

Deux jours avant Drakkar, le 21 octobre 1983, je suis désigné pour conduire, avec le capitaine Lhuilier, officier opération du 6e RIP, un entraînement commun de la Compagnie Thomas du 1er RCP avec les marines américains à l’aéroport. Il faut bien que la connaissance de la langue de Shakespeare serve à quelque chose… Lhuilier est une figure des paras-colos. Il a eu son heure de gloire avec le 3e RIMa au Tchad quelques années avant, où coincé dans une embuscade, il a fait monter sa compagnie à l’assaut des rebelles, baïonnette au canon, en chantant « La Marie »… Dans l’épreuve qui se profile à l’horizon, il va se révéler un roc inébranlable.

Marines et paras français au coude à coude à l’entraînement… Comment imaginer en voyant tous ces grands gaillards crapahuter dans la poussière et se livrer à des exercices de tir rapide, que la plupart d’entre eux reposeront bientôt dans un linceul de béton ?… Mis en alerte le samedi soir, nous dormons tout équipés sur nos lits de camp, l’arme à portée de main. On entend bien des explosions, des tirs d’artillerie sporadiques. Des rafales d’armes automatiques titillent les postes. Mais va-t-on s’inquiéter pour si peu ?

Dimanche 23 octobre 1983, 6h30 du matin. L’aube se lève. D’un coup, une explosion terrible, une lourde colonne de fumée qui s’élève plein sud dans le silence du dimanche matin. L’aéroport et les Américains sont mortellement touchés. Puis une minute après, encore une autre, plus proche cette fois, d’une puissance tout aussi ahurissante. On entend en direct sur la radio régimentaire que Drakkar a été rayé de la carte. Ce poste était occupé par la compagnie du 1er RCP commandée par le capitaine Thomas, dont heureusement un détachement était de garde à la Résidence des Pins, le QG français. Bilan des deux attentats : 241 marines et 58 paras français sont tués, sans compter d’innombrables soldats grièvement blessés, évacués en urgence en Europe.

Dès la première explosion, chacun a bondi à son poste. On comprend d’emblée que c’est terrible. Les ordres fusent à toute vitesse. Des équipes partent pour le lieu de l’attentat, les autres sécurisent les postes. Chacun sait ce qu’il a à faire. On est sous le choc, mais le professionnalisme l’emporte. La mécanique parachutiste, répétée inlassablement à l’entraînement, montre ses vertus en grandeur réelle. On va faire l’impossible pour sauver les camarades. Malheureusement, beaucoup sont déjà morts, déchiquetés, en lambeaux, que l’on ramasse jour après jour, nuit après nuit. On a entendu certains d’entre eux râler sous les ruines, alors que nous étions impuissants à les dégager des amas de gravats. Ils sont là, pris dans l’étreinte mortelle de l’acier et du béton, ceux pour lesquels nous sommes arrivés trop tard, ceux avec lesquels hier on riait, on plaisantait, on rivalisait. Aucun des paras qui va relever ses camarades en cette semaine d’octobre n’oubliera ces pauvres corps, « tués par personne », nobles et dignes jusque dans la mort, magnifiques soldats équipés et prêts pour le combat, parfois la main crispée sur leur Famas. Sans doute est-ce parce qu’ils ont rejoint les légions de Saint-Michel que leur souvenir semble éternel. Le mythe para en tous cas l’est. Maintenant plus que jamais. Et tous, nous communions alors dans une espèce de rêve étrange et éveillé, où la mort étonnamment proche se mêle inextricablement à la vie, en un jeu dont les règles nous échappent. Un nouveau jalon funèbre est posé après les combats des paras de la Seconde Guerre mondiale et bien sûr ceux des grands anciens d’Indochine et d’Algérie.

 

Le piège fatal

En signe de solidarité avec nos hommes, le Président de la République, François Mitterrand, vient rendre un hommage aux morts le 24 octobre. Les paras savent déjà qu’ils sont pris dans un traquenard monstrueux. Jour après jour, ils sont victimes de nouveaux attentats, dans un secteur totalement incontrôlable, où pullulent les milices, les mafias et les « services ». Personne ne sait réellement qui fait quoi, les informations sont sous influence, rien n’est sûr, tout est mouvant. Sans ordres ni moyens légaux, les paras sont contraints de se battre au quotidien pour assurer la survie de leurs postes et continuer à protéger les populations. Aucun renfort notable n’est envoyé de métropole, hormis une compagnie de courageux volontaires du 1er RCP venus prendre la place de leurs prédécesseurs. En dépit des nombreux morts et blessés qu’ils vont relever dans leurs rangs, les paras ne doivent compter que sur leur savoir-faire, leur calme et leur professionnalisme pour se défendre tout en évitant de répondre aux provocations, refusant parfois de tirer pour préserver les civils. A ce titre, la mission aura certes été remplie, mais nombreux sont les soldats français qui reviendront avec l’amer sentiment d’avoir perdu leurs camarades sans les avoir vengés.

Chacun sait alors que nous vivons un moment unique de notre vie, dont l’intensité et la profondeur nous bouleversent. L’aumônier, le père Lallemand, a le don de savoir parler aux soldats. Que l’on soit croyant pratiquant ou athée, agnostique ou païen, il sait trouver les mots qui apaisent et réconfortent. Paradoxalement, Drakkar ne va pas briser les paras, mais les souder. Les semaines à venir vont être infernales. Et cependant, tous font face avec une abnégation sublime. Le plus humble des parachutistes joue consciencieusement son rôle dans un chaudron où se multiplient les attentats. Bien des nôtres vont encore tomber, assassinés lâchement la plupart du temps. Mais tous accomplissent leur devoir avec fierté et discrétion. Nous recevons des mots et des cadeaux de métropole, comme ces Landais qui nous envoient du foie gras à foison pour Noël, ou encore ces enfants qui nous dédient des dessins touchants. Les paras sont soudés, et même la mort ne peut les séparer.

Dans la nuit du 25 décembre, les postes de Beyrouth-Ouest devenus indéfendables dans la configuration géopolitique de l’époque sont évacués. Fin janvier-début février, les paras  exténués sont rapatriés sur la France. Le contingent de « Marsouins » qui les remplace ne restera pas longtemps. Américains et Italiens quittent le Liban fin février. En mars, le contingent français rembarque, ne laissant sur place que des observateurs.

 

Les enseignements à tirer

Jeune ORSA à l’époque, ayant la volonté de préparer l’EMIA, je décide cependant de quitter l’armée. Cinq années de boxe intensive et à bon niveau m’ont appris qu’un coup encaissé doit toujours être rendu, au centuple si possible. Déphasage. Je ne me sens pas l’âme d’un « soldat de la paix ». Mais les paras vont rester ma vraie famille. Depuis, j’ai fait le tour du monde, connu d’autres aventures. J’ai passé des diplômes, « fait la Sorbonne », créé une entreprise. Mais rien n’a été oublié. Mes chefs d’alors sont devenus des amis. Nous avons eu des patrons magnifiques, Cann, Urwald, Roudeillac, des commandants de compagnie qui étaient des meneurs d’hommes, de vrais pirates pour lesquels on aurait volontiers donné sa vie, des sous-officiers et des soldats avec des gueules sublimes. Tout cela, mon ami le journaliste Frédéric Pons l’a mis en relief avec brio dans son livre « Les Paras sacrifiés » publié en 1993 et réimprimé en 2007 sous le titre « Mourir pour le Liban ». Il faut dire qu’à la différence de bien d’autres, Pons sait de quoi il parle. Ancien ORSA du 8e RPIMa, il a vécu l’une des premières missions de la FINUL au sud-Liban au tout début des années 80.

En novembre 2007,  j’ai été invité à prononcer une courte allocution à Coëtquidan, devant les élèves de l’EMIA qui avaient choisi pour parrain de leur promotion le Lieutenant de La Batie. J’avais connu Antoine quand il était à Henri IV, je l’avais ensuite revu lors de l’entraînement commun à l’aéroport le 21 octobre 1983… puis mort quelques jours après. Ayant quitté l’armée française comme lieutenant, j’ai donc souhaité parler à ces élèves officiers comme un vieux lieutenant à de jeunes lieutenants. Il faut savoir tirer le meilleur de toute expérience, surtout quand elle s’est révélée tragique. Bref, savoir transformer le plomb en or. Il fallait leur dire ce qu’une OPEX comme celle-là nous avait appris concrètement, nous fournissant des enseignements qui nous servent au quotidien dans la guerre économique.

Avec le recul, ce qui demeure certain, c’est que, sans en avoir eu alors une pleine conscience, Beyrouth anticipait le destin de l’Occident. Le terrorisme est devenu une menace permanente, y compris au cœur de notre vieille Europe. Mais en ce temps-là, nous autres, modestes chefs de section, n’étions pas à même d’analyser les basculements géopolitiques en gestation. Plus modestement, Beyrouth nous a révélé la valeur des hommes. Beyrouth nous a enseigné bien des sagesses. Pour ceux qui surent le vivre avec intelligence, Beyrouth fut une épreuve initiatique au sens premier du terme, qui nous a décillé les yeux sur nous-mêmes et sur le monde. Ce que les uns et les autres avons appris dans ce volcan, aucune école de management, aucun diplôme d’université, ne nous l’aurait apporté, ni même l’argent ou les honneurs. Nous avons appris le dépassement de soi pour les autres, la valeur de la camaraderie, la puissance des relations d’homme à homme fondées sur la fidélité, la capacité à transcender sa peur, la reconnaissance mutuelle, l’estime des paras pour leur chef et l’amour fraternel du chef pour ses paras… Des mots qui semblent désuets dans  l’univers qui est le nôtre, mais qui reflètent cependant un ordre supérieur de connaissance des choses de la vie. Cette richesse intérieure acquise, nous en ferons l’hommage discret à tous nos camarades tombés en OPEX le 23 octobre, lorsque, à 6h30 du matin, nous penserons à ceux du Drakkar. Comme nos grands anciens, montera alors de nos lèvres vers le ciel la vieille chanson : « j’avais un camarade… »

*Bruno Racouchot, ancien lieutenant au 6e RPIMa. L’auteur : DEA de Relations internationales et Défense de Paris-Sorbonne, maîtrise de droit et de sciences politiques, Bruno RACOUCHOT, est aujourd’hui le directeur de la société Comes Communication, créée en 1999, spécialisée dans la mise en œuvre de stratégies et communication d’influence.

IN MEMORIAM Drakkar

capitaine Thomas Jacky
capitaine Ospital Guy
lieutenant Dejean de La Bâtie Antoine
sous-lieutenant Rigaud Alain
adjudant Bagnis Antoine
adjudant Moretto Michel
sergent Dalleau Christian
sergent Daube Vincent
sergent Lebris Jean-Pierre
sergent Longle Yves
sergent Ollivier Gilles
caporal chef Bensaidane Djamel
caporal chef Beriot Laurent
caporal chef Carrara Vincent
caporal chef Duthilleul Louis
caporal chef Grelier Xavier
caporal chef Loitron Olivier
caporal chef Margot Franck
caporal chef Seriat Patrice
caporal chef Vieille Hervé
caporal Girardeau Patrice
caporal Hau Jacques
caporal Jacquet Laurent
caporal Lamothe Patrick
caporal Lepretre Dominique
caporal Leroux Olivier
caporal Muzeau Franck
caporal Thorel Laurent
parachutiste de 1ère classe Gasseau Guy
parachutiste de 1ère classe Gautret Remy
parachutiste de 1ère classe Julio François
parachutiste de 1ère classe Pradier Gilles
parachutiste de 1ère classe Tari Patrick
parachutiste de 1ère classe Théophile Sylvestre
parachutiste Bachelerie Yannick
parachutiste Bardine Richard
parachutiste Caland Franck
parachutiste Chaise Jean-François
parachutiste Corvellec Jean
parachutiste Delaitre Jean Yves
parachutiste Deparis Thierry
parachutiste Di-Masso Thierry
parachutiste Durand Hervé
parachutiste Guillemet Romuald
parachutiste Kordec Jacques
parachutiste Lastella Victor
parachutiste Ledru Christian
parachutiste Levaast Patrick
parachutiste Leverger Hervé
parachutiste Meyer Jean-Pierre
parachutiste Porte Pascal
parachutiste Potencier Philippe
parachutiste Raoux François
parachutiste Renaud Raymond
parachutiste Renou Thierry
parachutiste Righi Bernard
parachutiste Schmitt Denis
parachutiste Sendra Jean

Décès du caporal-chef de 1ere classe Soakimi Pise, l’un des militaires du rang les plus décorés de France

Décès du caporal-chef de 1ere classe Soakimi Pise, l’un des militaires du rang les plus décorés de France


Il aura pris part à de nombreuses opérations extérieures menées par l’armée de Terre au cours de ces trente-cinq dernières années. Ayant quitté, au terme d’une carrière exceptionnelle, l’uniforme en novembre 2018 pour devenir personnel civil de la défense au sein du 6e escadron [chargé des missions d’entretien et de protection du camp de Canjuers, ndlr] du 1er Régiment de Chasseurs d’Afrique [RCA], le caporal-chef de 1ere classe Soakimi Pise vient brusquement de nous quitter, à l’âge de 51 ans. Il était l’un militaires du rang les plus décorés de France.

Au départ, Soakimi Pise ne se destinait pas spécialement à une carrière militaire. Appelé sous les drapeaux en 1989 au titre du Service national, il s’engage au sein du 21e Régiment d’Infanterie de Marine [RIMa] deux ans plus tard, avec le grade de caporal. À partir de là, sa vie sera rythmée par les opérations extérieures [OPEX].

Ainsi, le caporal Pise prend part à l’opération Noroît, au Rwanda, où les qualités qu’il démontre le désignent pour devenir tireur d’élite. Suivent ensuite plusieurs autres OPEX, notamment en ex-Yougoslavie : Bosnie-Herzégovine [FORPRONU, IFOR], opérations Salamande en Macédoine et Trident au Kosovo.

En 1996, engagé avec sa compagnie sur la tristement célèbre « Sniper Alley », à Sarajevo, pour sécuriser les dispositif français, il fait alors preuve d’un sang-froid et d’un courage hors du commun, ce qui lui vaudra les félicitations du général Douin, alors chef d’état-major des armées [CEMA]. Affecté au Régiment de Marche du Tchad [RMT], alors implanté à Noyon, le caporal Pise se distingue à plusieurs reprises en Côte d’Ivoire [opération Licorne], au point d’être cité à l’ordre du régiment.

En août 2008, engagé dans l’opération Pamir, en Afghanistan, le caporal Pise se distingue à nouveau lors de l’embuscade d’Uzbeen, au cours de laquelle dix de ses camarades perdront la vie. Sous le feu des talibans, il appuie la section du 8e Régiment de Parachutistes d’Infanterie de Marine [RPIMa], alors sévèrement prise à partie, jusqu’à l’épuisement de ses munitions. Il ne quittera son poste qu’après en avoir reçu l’ordre. Son action durant cette journée funeste lui vaudra d’être une nouvelle fois cité à l’ordre du régiment. Et il sera décoré de la Médaille militaire en avril 2010. « Fait rare pour un militaire du rang », fait remarquer le 1er RCA, son dernier régiment.

Au sein de celui-ci, Soakimi Pise rejoint la « cellule tir », à laquelle il fait profiter sa déjà longue expérience opérationnelle. En 2015, « fait qasiment unique », note le 1er RCA, il est fait chevalier de l’ordre national du mérite, « devenant ainsi l’un des militaires du rang les plus décorés de l’armée française ».

« Entièrement dévoué à l’institution », le caporal-chef de première classe Pise « incarnait à la fois l’exemplarité, la loyauté et l’humilité, marque des soldats exceptionnels », souligne le 1er RCA, dans l’hommage qui lui a rendu.

2022, les Troupes de marine ont 400 ans

2022, les Troupes de marine ont 400 ans


Les Troupes de marine, anciennement Troupes coloniales et « Arme » faisant partie de l’Armée de terre, ont commémoré ces 31 août et 1er septembre 2022, non seulement comme chaque année à Fréjus les combats de Bazeilles, village près de Sedan, mais aussi les 400 ans de leur création par le cardinal de Richelieu.

Ce grand rassemblement de 2022 a regroupé 2000 Marsouins, Bigors et Sapeurs de marine, en activité ou pas et près de 20 drapeaux avec leurs gardes respectives. Il est le symbole exactement des valeurs partagées par les Troupes de marine : fraternité d’arme créée par les liens entre les générations, entre les soldats quel que soit leur grade, partage de la mémoire combattante et bien sûr engagement total au service de la France dans toutes ses opérations militaires, y compris aujourd’hui en Roumanie face à la Russie.

Les combats de Bazeilles, fait héroïque exemplaire

Ces combats ont affirmé le courage et l’héroïsme de la division coloniale (ou division bleue) qui reprit à plusieurs reprises les 31 août et 1er septembre 1870 le village de Bazeilles occupé par les Bavarois après avoir reçu l’ordre initial de ne pas l’occuper, erreur funeste du commandement français (Cf. Mon billet du 7 avril 2021. « Commandement et héroïsme à travers l’histoire militaire : une réflexion pour aujourd’hui ? »).

Le dernier acte se joue dans la maison Bourgerie ou « maison de la dernière cartouche », où une poignée de Marsouins encerclés résiste et tire la dernière cartouche avant de se rendre aux Allemands. Cette bataille aura coûté la vie 2 655 Marsouins dont 100 officiers et 213 sous-officiers. Les soldats bavarois en perdirent plus du double.

Dès le lendemain des affrontements, les soldats bavarois se livrent à d’atroces représailles contre la population de Bazeilles dont une partie avait pris part aux combats aux côtés des Troupes coloniales. Le village est incendié, certains habitants fusillés, brûlés vifs ou arrêtés puis déportés. Des habitants servirent aussi de « boucliers humains » aux soldats bavarois lors des combats. On dénombra ainsi plus d’une quarantaine de victimes civiles dans le village. Cent cinquante autres devaient mourir au cours des six mois suivant du fait des sévices endurés. Cette résistance héroïque valut à Bazeilles d’être décoré de la Légion d’honneur en 1900.

Le retour de l’urne contenant les ossements de nos anciens morts au combat

Ce quatre-centième anniversaire a donc représenté un moment important pour les 17 000 marsouins, bigors et « sapeurs de marine » d’aujourd’hui. La cérémonie dans les arènes de Fréjus est aussi l’intronisation publique de près de deux cents officiers et sous-officiers qui rejoignent « l’Arme ».

 

Le musée des troupes de marine de Fréjus (Cf. Musée des TDM), créé en 1981, a aussi été réouvert après plusieurs années de rénovation. Doté de riches collections, son objectif est de faire connaître l’implication des Troupes de marine dans l’histoire militaire de la France et dans la construction de son empire tout en témoignant de leurs sacrifices.

La crypte du Musée dédiée aux 400 000 soldats des Troupes de Marine morts pour la France a accueilli à nouveau l’urne funéraire qui comporte des ossements ayant appartenu aux marsouins tués à Bazeilles. Après une imposante cérémonie militaire rassemblant tous les drapeaux des régiments TDM, elle avait été déposée une première fois lors de l’inauguration du Musée de Fréjus le 2 octobre 1981.

Cette cérémonie a été renouvelée. Cette fois-ci, l’urne ne fut pas transportée par un VAB mais un blindé de type Griffon baptisé lui aussi « Bazeilles » qui équipe désormais le régiment.

 

Le président des lieutenants du 21e régiment d’infanterie de marine (21ème RIMa), une équipe de marsouins et moi-même avons déposé à nouveau cette urne dans la crypte en présence des hautes autorités militaires.

 

Cette cérémonie a été précédée par une messe ordonnée par Monseigneur Antoine de Romanet, évêque aux armées, et animée par la magnifique chorale aux sonorités martiales et viriles d’une promotion de saint-Cyr, baptisée en juillet du nom de « Colonel Lecocq », méhariste de renom, exécuté par les Japonais en Indochine en 1945 et dont la garnison de Fréjus porte le nom.

Garder la mémoire de nos anciens et l’honorer sont des valeurs essentielles pour la famille coloniale.

Que retirer personnellement de ces commémorations en 2022 ?

Ce fut d’abord un retour à mes premières années dans une unité de combat professionnelle. Le 21e RIMa était un régiment atypique. Interarmes avant l’heure, il était composé de deux compagnies d’infanterie sur VAB, de deux escadrons de blindés légers sur AMX10RC (blindé léger de reconnaissance armée d’un canon de 105 mm, toujours en service 41 ans après) sur lequel je venais d’être formé au 2e régiment de Hussards pour former à mon tour l’escadron où je servais, d’une batterie d’artillerie de 155 mm, d’une section du génie, d’une section de mortiers lourds de 120 mm, d’une section de missiles Milan antichars, d’une section de  canons de 20 mm anti-aériens. Trop bel outil interarmes pour qu’il dure au-delà de quelques années !

Pourquoi aussi un général pour cet événement au Musée ? En réalité, cette cérémonie militaire symbolise le lien des générations, entre un lieutenant d’hier et un lieutenant d’aujourd’hui. En 1980, première mutation après l’école d’application de la cavalerie et des blindés de Saumur, je suis affecté comme lieutenant au 21e RIMa. Le colonel Accary, à l’époque chef de corps du régiment, me désigne pour ramener le 28 août 1981 cette urne funéraire de Bazeilles.

Pour la « petite histoire », le hasard veut que Bazeilles soit à 40 km du village de Chauvancy-le-Château (fief existant depuis le milieu du XIe siècle et donnée par l’Espagne à la France lors du traité des Pyrénées de 1659 écrit à l’époque « Chavancy-le-Chasteau », histoire toujours) pour reprendre l’orthographe d’avant 1914. La partie de ma famille encore lorraine à l’époque avait aussi tout laissé pour ne pas être allemande après la défaite. Le corps colonial prendra aussi position à Chauvancy le 18 août 1914, autre clin d’œil… Les liens historiques et familiaux, ou simplement les coïncidences, sont parfois bien surprenant.

J’ai aussi eu le plaisir de retrouver mes anciens sous-officiers et caporaux-chefs de mon temps de lieutenant. C’est aussi la joie de retrouver ces officiers avec qui j’étais en opération en ex-Yougoslavie en 1992, il y a juste trente ans. Jeunes capitaines, ils sont généraux aujourd’hui.

Musique des TDM, chants entonnés par les différentes compagnies et haka exécuté par nos ultramarins animaient comme à l’accoutumée les parties conviviales de ce rassemblement. Effectivement, la grande famille coloniale était bien là et l’hymne martial des Troupes de marine a bien sûr retenti à de multiples reprises.

Oserai-je dire « et au nom de Dieu, vive la coloniale ! » Eh bien oui.

Non-lieu dans l’enquête sur l’armée française au Rwanda : “On a une responsabilité accablante, mais il n’y a pas de responsable”, regrette un ex-militaire

Non-lieu dans l’enquête sur l’armée française au Rwanda : “On a une responsabilité accablante, mais il n’y a pas de responsable”, regrette un ex-militaire

 

Alors que l’armée française bénéficie d’un non-lieu dans l’enquête sur les massacres de Bisesero, en juin 1994, Guillaume Ancel assure qu'”il y a des responsabilités qui n’ont pas encore été établies”.

Des Hutus rwandais accueillent un détachement de marines français alors qu'ils traversent un camp de réfugiés à l'extérieur de Butare, le 3 juillet 1994. (HOCINE ZAOURAR / AFP)

“On a une responsabilité accablante, mais il n’y a pas de responsable”, a regretté jeudi 8 septembre sur franceinfo, Guillaume Ancel, ancien officier et auteur de Rwanda, la fin du silence publié aux éditions Belles Lettres (2018), alors que l’Armée française bénéficie d’un non-lieu dans l’enquête sur les massacres de Bisesero, au Rwanda, en juin 94. Plusieurs associations de rescapés du génocide rwandais accusaient la mission française Turquoise de complicité de génocide, reprochant aux militaires d’avoir sciemment abandonné pendant trois jours les civils réfugiés dans les collines de Bisesero, dans l’ouest du pays. “Les gens qu’on soutenait étaient des génocidaires”, a-t-il expliqué. “C’est l’Élysée qui pilotait tout à l’époque”, a-t-il souligné, regrettant que “le secrétaire général de l’Élysée de l’époque, Hubert Védrine” n’ait pas été interrogé “sur son rôle dans cette affaire”. Dix-sept ans après l’ouverture de l’information judiciaire, les juges ont suivi le parquet et ordonné un non-lieu général, estimant qu’il n’y avait aucune preuve d’une éventuelle complicité de l’armée française. Pourtant, selon lui, “il y a des responsabilités qui n’ont pas encore été établies”.

franceinfo : Quelle est votre réaction après l’annonce de ce non-lieu ?

Guillaume Ancel : J’en suis désolé et, en même temps, je le comprends. Je suis un peu désolé parce que c’était un moment clé pour montrer qu’elle avait été la responsabilité du commandement militaire. Je le comprends parce que le rapport Duclert qui avait été demandé par le président de la République, Emmanuel Macron, a clairement déterminé que notre intervention au Rwanda était un désastre français et que la responsabilité politique était lourde et accablante. Mais ce qui est dommage, c’est que la justice n’a sanctionné personne. On a une responsabilité accablante, mais il n’y a pas de responsable. Par exemple, on n’a jamais interrogé le secrétaire général de l’Élysée de l’époque, Hubert Védrine, sur son rôle dans cette affaire. Bisesero est emblématique de la duplicité de l’intervention militaire française : on a affiché au monde entier que c’était une opération humanitaire, alors qu’en fait, on était là uniquement pour se battre, pour remettre en place le gouvernement qu’on soutenait depuis quatre ans et qui était en train de commettre le génocide.

Quel a été le rôle des militaires à Bisesero ?

C’est anormal que le commandement militaire n’ait pas compris, quand on a été face à des rescapés sur les collines de Bisesero, qu’on ne pouvait pas raconter au monde entier, qu’on était là pour s’en occuper et les a abandonnés à leur sort. Je rappelle quand même, parce que c’est un point qui n’est pas dit par les juges, que c’est la désobéissance de certains de mes compagnons d’armes qui a permis de sauver les derniers rescapés. Le commandement ne voulait pas qu’on s’en occupe. Ils étaient tellement taraudés par les ordres de Paris d’aller se battre contre les soldats d’en face qu’ils ne comprenaient même pas ce qu’on voyait, nous, de nos yeux, c’est que les gens qu’on soutenait étaient des génocidaires.

Les militaires étaient-ils conscients de ce qu’ils ne faisaient pas ?

Oui, très clairement. C’est le premier jour de l’intervention militaire Turquoise. On est au 75e jour du génocide. Mes compagnons d’armes, des soldats des forces spéciales, traversent les collines de Bisesero. On leur a dit qu’ils avaient sans doute des espions du Front patriotique rwandais, l’armée de Paul Kagamé en face. En réalité, ce qu’ils croisent, ce sont des rescapés de massacres atroces. Et c’est seulement trois jours après, le 30 juin, que plusieurs de mes camarades ont décidé de désobéir sans le dire et qu’ils ont amené des journalistes sur le lieu pour obliger le commandement français à réagir face à l’opinion internationale. C’est seulement à ce moment-là qu’on va s’occuper des rescapés. Je suis dans une unité de combat, la Légion étrangère, qui est à quelques dizaines de kilomètres du lieu de Bisesero. Nous sommes mobilisés non pas pour aller nous occuper des rescapés de Bisesero, mais pour continuer à aller nous battre contre le FPR parce que, en réalité, la France a demandé un mandat humanitaire pour aller mener une action de guerre au Rwanda au profit des génocidaires.

“Les gens sont couverts de blessures. Ce sont des fantômes, des zombies. Quand ils demandent de les secourir, le commandement français évacue les soldats français et leur interdit de revenir sur cette zone.”

Guillaume Ancel, ancien officier

à franceinfo

Vous visez directement l’Élysée ?

Bien sûr, c’est l’Élysée. C’est l’Élysée qui pilotait tout à l’époque. Et d’ailleurs, c’est ce qu’a établi le rapport Duclert. Ce que je trouve dommage, c’est qu’il n’y ait pas de sanctions qui soient prises contre les gens qui sont responsables de ce que la Commission d’historiens a qualifié de désastre français. Il aurait fallu qu’il y ait aussi des sanctions contre certains militaires parce que, oui, ils ont obéi. Mais depuis la jurisprudence Nuremberg, il est établi qu’un officier est responsable des ordres qu’il donne. Il ne peut pas dire ‘j’ai simplement obéi à l’Élysée’. Il n’avait pas à obéir à l’Élysée pour des ordres pareils.

Les associations font appel de ce non-lieu prononcé par la justice. Est-il encore temps d’établir des responsabilités ?

Il y a des responsabilités qui n’ont pas encore été établies. Les juges vont trop vite quand ils disent qu’on ferme le sujet parce qu’il n’y a pas d’intention de participer au génocide. C’est évident. Ce n’était pas la question. Je n’ai jamais eu un compagnon d’armes qui avait l’intention de participer au génocide. Par contre, à Bisesero, le fait qu’on a abandonné 2 000 rescapés à leur sort et que, quand on réintervient beaucoup trop tard, trois jours après, il n’en reste plus que 700, c’est une responsabilité du commandement français. Pourquoi est-ce qu’ils ont pris ces décisions ? En réalité, on le sait, c’est parce que l’Élysée leur a imposé. Mais justement, c’est d’aller chercher les responsabilités et de les sanctionner pour que ça serve de référence pour la suite. Que demain, quand un officier français recevra un ordre qui est totalement déconnant, qu’il puisse dire, ‘il n’est pas question que je fasse ça parce que je ne veux pas être un jour sanctionné par la justice’. C’est cela qui manque dans l’affaire Bisesero, c’est une condamnation pour l’exemple.

Le Mali dit qu’il pourrait faire usage de la force en cas de violation de son territoire par l’armée française

Le Mali dit qu’il pourrait faire usage de la force en cas de violation de son territoire par l’armée française

http://www.opex360.com/2022/08/17/le-mali-dit-quil-pourrait-faire-usage-de-la-force-en-cas-de-violation-de-son-territoire-par-larmee-francaise/


 

Dans sa lettre, M. Diop a fait état de « plus de 50 cas délibérés de l’espace aérien malien par des aéronefs étrangers, notamment opérés par les forces françaises sous différentes formes ». Ce qui n’est pas nouveau : en avril, le colonel Abdoulaye Maïga, ministre de l’Administration territoriale et porte-parole du gouvernement de transition, avait porté les mêmes accusations, après la mise en échec d’une tentative d’attaque informationnelle contre Barkhane, qui venait alors de quitter la base opérationnelle avancée de Gossi.

Pour rappel, grâce au survol de cette emprise par un drone Reaper, l’État-major des armées [EMA] avait pu diffuser des images montrant des « soldats de type caucasiens », appartenant très vraisemblablement au groupe paramilitaire Wagner, en train d’enterrer des cadavres dans une fosse commune alors que, via les réseaux sociaux, de faux profils commençaient à prétendre que militaires français avaient quitté Gossi en laissant un charnier derrière eux.

Visiblement, la mise en échec de cette tentative de manipulation fut difficile à avaler pour la junte malienne, qui promit alors une enquête… tout en accusant Barkhane de mener des actions de « subversion » dans le but de ternir l’image des Forces armées maliennes [FAMa]. Dans sa lettre, M. Diop reprend donc exactement les mêmes éléments de langage qu’en avril dernier…

Cependant, il avance d’autres faits, impossibles à vérifier en l’état… quand ils ne sont pas tout bonnement improbables. Ainsi est-ce le cas des allégations concernant l’attaque jihadiste de Tessit [où un quarantaine de soldats maliens ont perdu la vie], le 7 août dernier. Pour rappel, les FAMa affirmèrent, peu après, que les assaillants avaient bénéficié d’un « appui majeur et d’une expertise extérieure ».

Le chef de la diplomatie malienne en a dit davantage… quitte à se risquer à « mouiller » les forces britanniques. « Le 8 août, à 37 km de Tessit, un hélicoptère Chinook a survolé les renforts FAMa de Gao en mouvement vers Tessit, dans la direction opposée de progression. Le Chinook, surpris dans ses activités, a subitement repris de l’altitude. Les recoupements du Poste de commandement interarmées de théâtre [PCIAT] Est auprès des partenaires n’ont pas permis de confirmer l’origine de l’appareil », a-t-il écrit.

Seulement, les forces françaises ne possèdent pas de CH-47D Chinook [et elles le regrettent d’ailleurs…]. Et les seuls qui en disposent au Mali sont les militaires britanniques, pour appuyer leur contingent mis à la disposition des Nations unies. Cela étant, il est vrai aussi que la Royal Air Force a engagé ses appareils au profit de Barkhane.

Plus généralement, M. Diop assure que Bamako dispose de « plusieurs éléments de preuve que ces violations flagrantes de l’espace aérien malien ont servi à la France pour collecter des renseignements au profit des groupes terroristes opérant dans le Sahel et pour leur larguer des armes et des munitions ».

Quoi qu’il en soit, pour la diplomatie malienne, ces actes qu’elle prête à la France « constituent une agression ». Et d’ajouter : « En cas de persistance dans cette posture qui porte atteinte à la sécurité de notre pays, le gouvernement du Mali se réserve le droit de faire usage de la légitime défense, conformément à l’article 51 de la Charte des Nations unies ». Pour le moment, Paris n’a pas réagi.

Reste que la propagande anti-française, probablement inspirée par Moscou, fait des émules. Ainsi, les autorités nigériennes ont interdit une manifestation devant être organisée par le mouvement M62 pour demander le départ de Barkhane du pays.

 

Barkhane: le combat continue en BSS avec un nouveau dispositif

Barkhane: le combat continue en BSS avec un nouveau dispositif

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 17 août 2022

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Les derniers militaires de la force Barkhane ont quitté le hub logistique de Gao, au Mali, lundi (voir mon post). Un “pion” de 150 militaires français a assuré la garde du camp avant de l’évacuer dans la nuit du 14 au 15 et de rejoindre le Niger vers 13h lundi (heure de Paris).

Ce “défi militaire logistique majeur, relevé en bon ordre et en sécurité et en transparence”, a eu lieu dans un “contexte politique jugé incompatible”, selon l’EMA.

Ce même EMA précise que le combat continue contre les GAT avec un nouveau dispositif sur quatre pays de la BSS où désormais quelque 3 000 soldats français de la force Barkhane sont encore présents: 

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Sur le plan logistique, cette réarticulation a été réalisée via 150 convois aériens impliquant plusieurs vols à chaque fois (l’EMA précise en particulier que 400 vols environs d’A-400M français ont été réalisés).

Les convois ont aussi terrestres (60) et maritimes (5).

Une analyse de l’engagement militaire français au Sahel

Une analyse de l’engagement militaire français au Sahel

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 16 août 2022

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Le Sahel occidental a longtemps été une zone de faible présence française, du fait de la proximité hostile de l’Algérie, mais surtout d’un rejet plus fort qu’ailleurs de l’ancien colonisateur. La France n’y est intervenue militairement qu’en 1978-1979 en Mauritanie.

De l’arrivée d’AQMI à Serval

Les choses évoluent avec l’implantation au nord du Mali au début des années 2000 des Algériens du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), qui devient Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en 2007 et organise des attaques contre les pays voisins et les intérêts français dans la région (prises d’otages).

La réponse française est discrète, misant sur l’action clandestine de la DGSE du Commandement des opérations spéciales (COS) qui installe la force Sabre près de Ouagadougou en 2009. Cet engagement s’inscrit dans un « plan Sahel » où il s’agit d’aider les armées locales à lutter contre les groupes djihadistes et à intervenir pour tenter de libérer les otages. Le plan Sahel a peu d’impact, sauf en Mauritanie où le président Aziz, restructure efficacement son armée et développe une stratégie intelligente de lutte contre les djihadistes. Le Mali néglige la proposition française, alors que le nord est devenu une zone franche pour toutes les rébellions.

La situation prend une nouvelle tournure fin 2011 avec la remontée en puissance au Mali du mouvement touareg, renforcé par le retour de combattants de Libye, mais aussi la formation de nouveaux groupes djihadistes comme Ansar Dine d’Iyad Ag Ghali, et le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO, futur Al-Mourabitoun). Début 2012, toutes ces organisations s’emparent du nord du Mali.

Critiquant l’inaction du gouvernement, un groupe de militaires maliens organise un coup d’État en mars 2012. Commence alors une longue négociation pour rétablir des institutions légitimes au Mali et leur autorité sur l’ensemble du pays. La France saisit l’occasion pour se placer en soutenant l’idée d’une force interafricaine de 3 300 hommes et d’une mission européenne de formation militaire (European Union Training Mission, EUTM) destinée à reconstituer l’armée malienne. La France annonce qu’elle appuiera toutes ces initiatives, mais sans engagement militaire direct (« La France, pour des raisons évidentes, ne peut être en première ligne » Laurent Fabius, 12 juillet 2012).

L’attaque djihadiste de janvier 2013 prend tout le monde de court. On redécouvre alors que la France est la seule « force de réaction rapide » de la région. À la demande du gouvernement malien, le président Hollande décide d’engager des bataillons au combat, une première en Afrique depuis 1979. L’opération Serval est alors un succès. En deux mois, et pour la perte de six soldats français, nous éliminons 400 combattants, libérons toutes les villes du nord et détruisons les bases. Les trois organisations djihadistes sont neutralisées jusqu’en 2015. Dans la foulée, des élections présidentielles et législatives sont organisées, tandis qu’EUTM et la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), qui remplace et absorbe la force interafricaine, sont mises en place.

On aurait pu retirer nos forces et revenir à la situation antérieure. On décide de rester militairement au Mali, au cœur de nombreux problèmes non résolus, dans un pays parmi les plus sensibles à son indépendance et avec déjà l’accusation de partialité vis-à-vis des Touaregs.

L’opération Barkhane : un pari risqué

La nouvelle mission des forces françaises est de «contenir l’activité des “groupes armés terroristes (GAT)” à un niveau de menace faible jusqu’à ce que les forces armées locales puissent assurer elles-mêmes cette mission dans le cadre d’une autorité restaurée des États ».

L’équation militaire française consiste donc en une course de vitesse entre l’érosion prévisible du soutien des opinions publiques française et régionales à l’engagement français et l’augmentation rapide des capacités des forces de sécurité locales.

Comment contenir un ennemi désormais clandestin ? Il n’y a que deux méthodes possibles :

–       La recherche et la destruction des bandes ennemies (par des raids au sol ou par hélicoptères) et des frappes aériennes. On parlera alors de pression.

–        L’accompagnement des troupes locales au combat pour les aider à contrôler le terrain.

On choisit la première méthode qui paraît moins risquée et plus adaptée à nos moyens matériels et nos faibles effectifs. Nous cherchons donc à éliminer le plus possible de combattants ennemis. Cette approche ne fonctionne que si on élimine suffisamment de combattants pour écraser l’organisation ennemie et l’empêcher de capitaliser sur son expérience. En dessous d’un certain seuil en revanche, l’ennemi tend au contraire à progresser. Jusqu’en 2020, nos pertes sont faibles (un mort tous les quatre mois, souvent par accident) mais nous n’exerçons pas assez de pression, car nos forces sont dispersées dans le monde et dans Sentinelle.

Le problème majeur de l’équation militaire reste cependant que l’absence de « relève ». Malgré des moyens considérables, la MINUSMA est incapable de faire autre chose que se défendre et n’a donc aucun impact sur la situation sécuritaire. Les Forces armées maliennes (FAMa) évoluent peu depuis 2014 malgré la mission EUTM car personne ne touche vraiment à la faiblesse structurelle, pour ne pas dire la corruption, de leur infrastructure administrative. Il ne sert à rien de former des soldats, s’ils ne sont pas payés et équipés correctement. La Force commune du G5-Sahel créée en 2017 et qui s’efforce de coordonner l’action des armées locales autour des frontières, mène très peu d’opérations.

Dans ces conditions, et compte tenu par ailleurs de l’incapacité des États à assurer leur mission d’administration et de justice, malgré toutes les promesses de l’aide civile internationale, les organisations djihadistes ou autres s’implantent dans les zones rurales par la peur mais aussi par une offre alternative d’administration. L’aide humanitaire ne change rien.

Malgré les accords d’Alger de 2015, le conflit du nord Mali contre les séparatistes touaregs reste gelé. De nouvelles organisations djihadistes apparaissent sur de nouveaux espaces comme le Front de libération du Macina (FLM) actif au centre du Mali, qui finit par s’associer aux groupes historiques pour former en 2017 le Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans (RVIM ou Groupe de Soutien IM). On voit apparaître également l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) dont l’action s’étend dans la zone des « trois frontières » entre le Mali, Niger et Burkina Faso. Par contrecoup, on voit également se multiplier des milices d’autodéfense nourries par les tensions socioethniques croissantes.

L’année 2019 est une année noire. La violence contre la population double par rapport à l’année précédente. Les armées locales subissent des coups très forts et sont au bord de l’effondrement. Dans le même temps, l’image de la France se dégrade. Elle se trouve accusée simultanément de protéger les séparatistes de l’Azawad, de soutenir des gouvernements corrompus et surtout d’être impuissante à contenir le développement des djihadistes malgré tous ses armements modernes.

La France attend finalement la mort de 13 soldats français (accident d’hélicoptères) le 25 novembre 2019 pour réagir. Le sommet international de Pau en janvier 2020 conclut qu’il faut augmenter les moyens (600 soldats de plus, drones armés) et l’activité de Barkhane. On annonce la mise en place de la Task Force Takuba composée d’équipes de conseillers issues des forces spéciales européennes. Avec ces nouveaux moyens et une plus grande prise de risques (dix soldats français tués en 2020), Barkhane exerce une pression beaucoup plus forte qu’auparavant sur l’ennemi. Abdelmalek Droukdel, leader d’AQMI est tué en juin 2020. On s’approche de la neutralisation de l’EIGS et peut-être aussi d’AQMI. Le discours du RVIM change, expliquant que leur combat est local et qu’il n’est pas question d’attaquer en Europe.

On ne sait pas exploiter politiquement cette nouvelle victoire, alors que l’on sait qu’il n’est plus possible de continuer très longtemps Barkhane à un tel coût humain et financier (un milliard d’euros par an). Il faut à ce moment-là faire évoluer l’opération pour la rendre plus durable. On tarde trop. L’idée de remplacer les bataillons français par Takuba est bonne, mais réalisée en coalition européenne sa constitution prend des années et son objectif n’est pas très clair pour les Maliens (aide véritable ou opération intra- européenne ?).

Surtout, cette évolution militaire s’effectue dans un cadre diplomatique rigide et maladroit. Plusieurs chefs d’État, comme le président Kaboré (Burkina Faso) ont critiqué « la forme et le contenu » du sommet de Pau, qui sonnait comme une convocation autoritaire et qui selon lui « ont manqué de tact ». Le gouvernement de Bamako est obligé de rappeler son ambassadeur à Paris en février 2020 après des propos jugés offensants. Il se trouve au même moment empêché de négocier avec certains groupes djihadistes locaux, jusqu’à ce que le nouveau pouvoir installé par la force à Bamako en août 2020 passe outre et négocie la libération de Soumaïla Cissé, et de la Française Sophie Pétronin, contre la libération de 200 prisonniers.

La décision de transformation de l’opération Barkhane est finalement annoncée le 10 juin 2021 par le président de la République. Il aurait sans doute été préférable de le faire en février à l’issue du sommet de N’Djamena, et elle est mal présentée. Tout le monde interprète la « fin de Barkhane » (alors qu’il aurait fallu parler de transformation) comme une décision unilatérale en représailles au nouveau coup d’État à Bamako en mai 2021. Le Premier ministre Maïga se plaint alors à la tribune des Nations-Unies d’être placé devant le fait accompli sans concertation, parle alors d’« abandon en plein vol » et de son intention de faire appel à d’autres partenaires, c’est-à-dire la Russie, ce qui suscite une nouvelle crise. Au lieu de s’en accommoder, la France s’en offusque inutilement puisque les Russes arrivent quand même. Après plusieurs échanges aigres, l’ambassadeur de France est renvoyé fin janvier 2022 et le gouvernement malien impose des restrictions d’emploi aux forces européennes sur le territoire du pays. Il est alors décidé de mettre fin à Takuba tandis que la transformation de Barkhane, se poursuit.

Et maintenant

La guerre continue. Les trois dernières bases au Mali (Gao, Gossi, Ménaka) vont être évacuées, ce qui va prendre plusieurs mois. Le centre de gravité de l’effort de Barkhane est désormais à Niamey, où se trouvent la force aérienne de combat (drones, Mirage 2000) et un bataillon qui accompagne les forces nigériennes. La force Sabre continue ses opérations. Il reste à déterminer ce que nos aéronefs seront autorisés à faire au Mali. Faudra-t-il répondre aux appels au secours des FAMa ? Pourra-t-on mener un raid de forces spéciales pour éliminer un leader ennemi ? Faudra-t-il demander des autorisations de vol pour appuyer la MINUSMA ?

On ne voit pas très bien comment les choses vont évoluer au Mali entre un long statu quo de pays fragmenté, une reconquête effective (peu probable) ou au contraire un effondrement de cet État. Il n’est pas exclu que l’on nous appelle alors encore au secours.

Au Niger, le combat continue mais avec deux problèmes : le Niger fait face à d’autres organisations armées (ISWAP, Boko Haram) que celles que nous combattons, va-t-on s’engager contre elles ? Ne peut-on craindre aussi à terme un rejet de la « greffe française » si la situation ne s’améliore pas ou si le pouvoir, pour l’instant favorable, change de main. Le nouveau régime au Burkina Faso paraît actuellement, et c’est nouveau, demandeur de l’aide française.

Il faut expliquer que nous trouvons face à une situation complexe et mouvante qui le restera longtemps par l’action de multiples facteurs. Nous avons affaire à des États qui luttent pour éviter d’être débordés par cette entropie et doivent faire face à des alternatives de société (émirats). La question est de savoir dans quelle mesure nous voulons et nous pouvons participer à cette guerre, avec cet atout que nous sommes toujours l’acteur militaire le plus efficace dans la région et cet inconvénient que notre position d’ancien colonisateur rend sensible tout engagement dans la durée.

Si nous choisissons de poursuivre la guerre, il convient de le dire clairement en expliquant qu’il s’agit d’un engagement de très longue durée et de la faire correctement, c’est-à-dire de la manière la moins coûteuse possible, en termes de pertes humaines, mais aussi d’image, de dépenses financières, d’usure d’équipements précieux.

Il conviendra d’être prudent et respectueux des États locaux, ce sont eux qui décident ou non de la poursuite de notre action, bien plus que l’ennemi. Il faut moins donner de leçons et plus écouter. Moins appliquer nos solutions que de s’adapter aux leurs.

Il conviendra d’être plus cohérent, en réunissant sous un même commandement, toutes les forces françaises en Afrique occidentale et centrale. Dans l’idéal, il conviendrait d’y intégrer nos instruments d’influence et de puissance, qui fonctionnent parfois de manière concurrente (les militaires français gardent un mauvais souvenir des relations avec l’AFD). Il serait bon aussi que l’on soit enfin capable de combattre dans le champ de l’information.

On pourra s’inquiéter de notre absence de diplomatie d’armements. Faute de pouvoir leur proposer des équipements low cost et rustiques adaptés aux conditions de la guerre dans le Sahel et des budgets réduits, les États locaux achètent russe, chinois et lorsqu’ils découvriront qu’ils peuvent disposer de drones armés turcs à un ou deux millions d’euros, ils feront appel aux Turcs. Nous ne sommes plus sur ce terrain d’influence.

Il faut réfléchir également à comment être sur le terrain en étant moins visible. Il faut certainement refaire un effort sur la formation des armées locales à partir de nos bases en Côte d’Ivoire, Sénégal et Gabon. Il faut accroître notre capacité à accompagner, et même vivre avec, les forces locales. La fusion de troupes françaises et de troupes locales, reste à ce jour la méthode qui a fait le plus ses preuves. Il faut sans doute envisager de le faire aussi avec des sociétés privées françaises, par exemple dans des forces aériennes low cost, sous uniforme et commandement local mais avec un contrôle français sur les règles d’engagement. 

Si nous voulons continuer la guerre, il faut innover.