Afghanistan : 90 soldats français morts inutilement ?    

Afghanistan : 90 soldats français morts inutilement ?    

par Gilles Robinet – ASAF – Posté le lundi 23 août 2021

AFGHANISTAN : 90 soldats français morts inutilement ?    

Source photo : Laure FANJEAU / ASAF – Tous droits réservés


À partir de fin 2001, des  forces militaires françaises sont intervenues en Afghanistan dans deux opérations internationales distinctes : la force internationale d’assistance et de sécurité (ISAF), sous commandement de l’OTAN, et l’opération Enduring Freedom sous commandement américain. En 2010, la France était la quatrième nation contributrice de la coalition avant de se retirer à partir de fin 2012.

Au cours de cet engagement, ce sont près de 60 000 soldats français qui ont été déployés sur ce théâtre d’opérations. 90 d’entre eux sont morts au combat et l’on estime le nombre de blessés à près de 700. On se souvient, en particulier, de la nuit du 18 au 19 août 2008 où, à Uzbin, dans une embuscade, 10 soldats français ont été tués.

Il se trouve que le retrait des Américains d’Afghanistan correspond à cette date anniversaire estivale pour nous. Mais c’est aussi une date anniversaire pour eux puisqu’ils ont permis que, à quelques jours près, vingt ans après les attentats du 11 septembre, les talibans s’emparent de Kaboul.

L’Afghanistan, considéré comme un carrefour de l’Asie centrale, a toujours eu une histoire mouvementée. Cependant, pendant vingt ans de présence militaire étrangère, le peuple afghan a pu s’ouvrir à une forme de démocratie. Les fillettes se rendaient à l’école souriantes, confiantes, comme leurs parents, en nos promesses d’émancipation. D’après le témoignage d’un médecin civil français ayant servi, avec beaucoup d’autres, comme volontaire à l’hôpital de Kaboul, on pouvait croiser un marchand de tapis parlant impeccablement notre langue apprise au lycée français ou encore un directeur de l’hôpital de l’Armée nationale afghane, formé au Val-de-Grâce et chaleureusement francophile. Enfin, que dire de ces interprètes qui nous suivaient partout et dont la vie est, de ce fait, aujourd’hui menacée.

Même si les raisons de notre intervention militaire apparaissent légitimes, car il s’agissait alors, comme au Liban où nous participons depuis des années à la stabilisation d’une frontière explosive ou encore au Mali aujourd’hui, de venir au secours de populations en danger, le résultat est là : une débandade militaire et une multitude de drames humains à venir.

Si nous voulons que nos soldats ne soient pas morts pour rien, nous devons commencer par tirer les leçons de leur sacrifice, pour l’immédiat et pour le plus long terme. Ce sera là une façon de leur rendre hommage et de leur exprimer notre reconnaissance.

Pour l’immédiat, interrogeons-nous pour savoir si ce qui vient de se passer en Afghanistan ne préfigure pas ce qui nous attend au Sahel ? En Afghanistan, en dehors des grandes villes, les villageois ne faisaient pas confiance aux militaires étrangers qu’ils souhaitaient voir partir et à qui ils ne fournissaient aucune information. L’ennemi n’était pas clairement identifié et la preuve a été donnée que dans une guérilla, l’ennemi gagne par le seul fait de ne pas perdre. La situation au Sahel est-elle très différente ?

Plus généralement, il faut bien se rendre compte que ce fiasco américain a généré une véritable victoire stratégique pour la Russie et la Chine, sans parler de l’Iran et du Pakistan. Or, les Russes s’implantent déjà en Centrafrique, territoire appartenant jadis au pré carré de l’ex- Françafrique, et les Chinois sont présents dans de nombreux pays africains avec un effort particulier en Afrique du Nord. L’influence de la France sur ce continent est donc fortement diminuée. Une nouvelle politique est-elle en cours d’élaboration ou continuera-t-on, comme hier, à jouer les pompiers en Afrique en risquant la vie de nos soldats ?

Peut-on, en Afghanistan, en Irak ou au Mali, protéger des populations à la place de leurs gouvernements corrompus ? Il ne sert à rien de déverser des milliards de dollars ou d’euros pour équiper, former et entraîner des armées locales, parfois fantômes, car dès lors que les subsides sont proportionnels aux effectifs, des bataillons n’existent que sur le papier. Ces armées, à l’image de leurs gouvernants, manquent singulièrement de motivation. À Kaboul, comment en vouloir aux militaires afghans d’avoir livré la ville sans combattre alors que leur gouvernement avait pris la fuite ?

Une autre leçon pour l’avenir, mais celui-ci commence aujourd’hui et s’écrit tous les jours sur le terrain, c’est la difficulté à trouver des alliés pour des opérations extérieures et la fragilité de toute alliance quand surgissent les épreuves. Si nous prenons le cas de l’Union européenne, force est de constater que très peu de pays investissent pour leur défense. Le Fonds européen de défense, qui devait être doté de 13 milliards d’euros, n’en recevra que 7. La France qui n’a pas réussi à gagner cette bataille budgétaire devrait au moins utiliser sa prochaine présidence pour optimiser les moyens et les concentrer sur deux ou trois dossiers qui le méritent.

Cela doit nous conduire à nous rappeler que sur le plan strictement militaire nous pouvons nous retrouver seuls, d’où la nécessité de garantir notre autonomie stratégique en durcissant nos capacités et en en développant de nouvelles dans de nouveaux espaces de conflictualité comme le cyber ou le spatial.

Le dernier enseignement est géopolitique. Les Américains seuls ou avec des alliés ne parviendront pas à modeler selon leurs désirs le monde islamique. L’action militaire ne suffit pas à régler les conflits si elle ne s’inscrit pas dans un contexte politique global visant à endiguer les menaces ou, mieux, à les prévenir.  Depuis des décennies désormais, de nombreuses interventions militaires occidentales se sont terminées dans le pourrissement ou la débandade. Les Russes ont d’ailleurs tiré la leçon de leur enlisement en Afghanistan précisément et ont, depuis, mis en œuvre des moyens diplomatiques de contournement plutôt que d’affrontement militaire. Quand ils entrent néanmoins dans le conflit, comme en Syrie, c’est sous la forme d’actions aériennes ou par l’emploi de sociétés militaires privées, c’est-à-dire en exposant très peu la vie de leurs soldats.

Il est toujours beaucoup plus difficile de terminer une guerre que de la commencer et, répétons- le, si nous l’avons oublié, le Sahel risque de nous le rappeler. Cela est d’autant plus vrai quand les buts de guerre ne sont pas définis et que les militaires eux-mêmes, sur le terrain, s’interrogent sur la finalité de leur action. L’urgence peut commander une action militaire immédiate, mais dès la situation est stabilisée, doivent être définies les conditions politiques d’un futur retrait, ce qui, en France, pourrait faire l’objet d’un vote du Parlement. C’est faute d’avoir fixé, il y a vingt ans, des objectifs clairs et limités dans le temps que l’Afghanistan a de nouveau été livré aux talibans. Tout ça pour ça ?

Last but not least, reste à prendre en compte un domaine capital, surtout au cœur des soldats, celui de l’honneur. C’est parce que nous avions abandonné ceux qui nous avaient aidés en Indochine comme en Algérie et que nous appelions pudiquement des supplétifs, que des officiers, comme le commandant Hélie de Saint Marc, se sont révoltés. En Afghanistan, ce serait plus de 800 Afghans qui auraient collaboré avec nos troupes. Il est de notre devoir de les rapatrier tous, avec leurs familles, et de leur proposer la citoyenneté française. En les sauvant, nous sauverons notre honneur et pourrons continuer à croire à une certaine idée de la France.

 Gilbert Robinet
Secrétaire général de l’ASAF

La France face aux nouvelles menaces maritimes ? par l’amiral (2S) Bernard Rogel

La France face aux nouvelles menaces maritimes ? par l’amiral (2S) Bernard Rogel

Quels sont les différents types de menaces auxquels la France est confrontée dans ses espaces maritimes ?

Les enjeux liés aux espaces maritimes sont fort nombreux et il est certain qu’ils prendront une importance tout à fait singulière dans les années à venir. Ils concernent tout d’abord les flux maritimes qui, sous l’effet de la mondialisation, ont quadruplé depuis quarante ans.

Aujourd’hui, 90% du commerce mondial, c’est-à-dire ce que nous consommons au quotidien, transite par la mer. La mondialisation a ainsi entraîné une forte dépendance à la sécurisation des principaux axes maritimes mondiaux qui passent par des détroits dont la circulation peut être interrompue. La France doit donc lutter fermement contre les menaces directes, comme la piraterie et le terrorisme, mais aussi et surtout faire respecter le principe de libre circulation des navires.

Au-delà des flux, il lui faut également prendre en compte l’accélération prévisible de l’activité en mer. En effet, l’augmentation de la population mondiale et la raréfaction des sources d’approvisionnement à terre conduiront inexorablement à se tourner de plus en plus vers la mer pour l’énergie, l’alimentation, la recherche pharmaceutique, les minerais… Cette « industrialisation » croissante de la mer pourrait être l’un des principaux défis du XXIe siècle. La mer n’est plus seulement un lieu de passage : elle devient également un espace de nouvelles frontières.

Deux constats de nature différente peuvent être aujourd’hui faits :

  • D’abord, nous assistons partout dans le monde, de la mer de Chine à la Méditerranée orientale, en passant par le golfe Persique, à une compétition inédite pour le contrôle des espaces maritimes. Cette compétition répond soit à des fins stratégiques, soit à une volonté d’accaparer des ressources présentes ou potentielles (pétrole, gaz, terres rares, ressources halieutiques…). La maîtrise des ressources et des flux maritimes constitue à l’évidence le ferment de nouvelles stratégies de puissance, et certains États se dotent de stratégies maritimes ambitieuses mais parfois très intrusives. On assiste à une multiplication des zones de friction entre des pays qui se livrent à des activités de démonstration, parfois à la limite de l’épreuve de force. Cette situation entraîne de facto une menace potentielle pour les zones maritimes de la France. Cette dernière doit donc être intransigeante sur le respect du droit international sous peine de voir la politique du fait accompli prendre le dessus et entraîner une dérégulation porteuse de conflits. Une vigilance accrue est d’autant plus nécessaire que, ces dernières années, le monde traverse une profonde crise du multilatéralisme et le dialogue recule face aux rapports de force. Le nouveau monde qui se dessine se caractérise malheureusement par un usage croissant de la force, la désinhibition des comportements et l’érosion des traités internationaux.
  • Le second constat, lié à l’augmentation prévisible des activités en mer, concerne les questions environnementales. Du réchauffement climatique aux pollutions marines, en passant par la surexploitation des ressources halieutiques, les océans sont déjà en danger. Or, au même titre que les forêts équatoriales, ils représentent une matrice essentielle et un bien commun de l’humanité. Les notions de développement et de durabilité ne sont pas incompatibles, mais il convient de définir des règles strictes de préservation du milieu marin et de les faire universellement respecter.

Quels sont les espaces maritimes les plus porteurs de risques ou de menaces pour la France ?

Grâce à sa zone maritime, la France est présente dans tous les espaces stratégiques. Il lui faut donc avoir une vision mondiale des enjeux et elle ne peut pas se limiter à une simple approche métropolitaine. Où qu’elles interviennent, les violations du droit international tout autant que l’émergence de politiques basées sur la force sont en outre, par effet domino, porteuses de conséquences potentielles dans tous les espaces.

Bien sûr, la situation dans les approches de l’Union européenne est essentielle. On y constate une dégradation certaine de la situation. En Méditerranée, les défis sont nombreux : zones maritimes contestées, trafics d’êtres humains et de drogue, crises multiples sur son pourtour. L’Atlantique voit le retour des démonstrations de puissance russes. L’Arctique pourrait également être demain le théâtre de nouvelles compétitions si la fonte des glaces se poursuit, donnant ainsi accès à de plus grands espaces et à de nouvelles routes maritimes.

Dans l’espace indopacifique, la montée en puissance des marines militaires des pays riverains (Chine, Inde, Japon, Corée du Sud) est très impressionnante. Ces flottes de guerre dépassent désormais en tonnage les marines européennes. La Chine possède une véritable stratégie maritime mondiale articulée autour de son concept de nouvelle route de la soie. Elle accompagne sa volonté de projection par une expansion imposante de sa flotte, et par la création de points d’appui pour ses navires tout au long de cette route (stratégie dite du « collier de perles »).

Il s’agit là d’une source de préoccupation pour les autres pays de la région ainsi que pour les États-Unis qui réorientent de plus en plus leur stratégie vers l’Asie. Les Européens, et la France en particulier, ne peuvent pas se désintéresser de cette zone indopacifique. Ils y possèdent des intérêts et des alliances, ainsi qu’un rôle à jouer pour promouvoir le règlement des contentieux par le dialogue. C’est tout le sens de la stratégie indopacifique lancée par le président de la République, Emmanuel Macron.

Cette montée en puissance des flottes de guerre partout dans le monde, à l’exception notable de l’Europe, est en elle-même porteuse de risques dans l’ambiance générale de compétition décrite plus haut. Peut-on cependant, à ce stade, parler de menaces ? En réalité, ce n’est pas la taille des flottes qui crée la menace mais l’utilisation qui en est faite. Chacun peut réclamer, à juste titre, son droit à se défendre ou à protéger ses intérêts. Mais cette stratégie devient effectivement une menace si elle sert à violer le droit international, ou à imposer la politique du plus fort dans les zones disputées.

La France possède, grâce à ses territoires ultramarins, le deuxième domaine maritime mondial, avec près de onze millions de kilomètres carrés répartis sur tous les océans. C’est une zone dont les délimitations relèvent du droit international. Fort peu nombreux sont les Français qui ont conscience que cela confère à leur pays un avantage diplomatique substantiel. En effet, le fait maritime donne à la France le statut enviable de « voisin du monde » et le droit d’être membre de toutes les instances régionales. Ce statut est appréciable, car les Français sont partout reçus en partenaires et non en étrangers. Ce phénomène est naturellement amplifié parce que la France est attachée au droit international et au dialogue.

Mais cette zone maritime immense doit être surveillée et contrôlée pour y faire respecter la souveraineté de la France, lutter contre la criminalité en mer (terrorisme, narcotrafic, trafic d’êtres humains…), préserver l’environnement et les stocks halieutiques. Pour la Marine nationale, c’est la mission des frégates, des patrouilleurs et des avions de surveillance maritime qui est complétée, dans le cadre de l’action de l’État en mer, par les moyens des autres administrations.

La France a également noué de nombreuses coopérations locales qui démultiplient ses efforts. Enfin, il ne faut pas oublier que la France a la capacité de projeter, si le besoin s’en faisait sentir, des moyens de puissance partout dans le monde, comme le démontrent les déploiements réguliers des groupes de porte-aéronefs et des sous-marins français.

Le pays dispose-t-il de suffisamment de moyens militaires pour remplir toutes ces missions de surveillance et de contrôle, en plus des autres missions dévolues à la Marine nationale (dissuasion, projection de puissance, prévention …) ? Il y a une dizaine d’années, alors que j’étais chef d’état-major de la marine, j’avais marqué mon scepticisme en évoquant la « juste suffisance » des moyens de notre marine. Après la dislocation de l’Empire soviétique, l’Europe s’est assoupie. On pensait alors que l’heure était aux dividendes de la paix et à la réduction des efforts militaires. L’erreur collective a été de continuer à se focaliser sur la frontière Est du continent, de ne pas regarder ce qui se passait ailleurs, au Sud et en Asie en particulier, et surtout de ne pas anticiper les effets de la mondialisation et des ruptures stratégiques.

Grâce à l’analyse régulière effectuée dans les Livres blancs, la France avait pourtant décidé de conserver le modèle complet de ses armées tout en réduisant leurs formats. Mais ce modèle a été progressivement mis en péril à force de réductions budgétaires, humaines et capacitaires. C’était l’époque des fameuses réductions temporaires de capacité dont le caractère temporaire avait une fâcheuse tendance à se prolonger, en particulier dans le domaine de la surveillance maritime.

Fort heureusement, l’actuelle loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025, ambitieuse et inédite, voulue au vu de la dangerosité du monde et des nouveaux enjeux, a mis fin à cette érosion. La modernisation tant attendue des capacités militaires de la France, et singulièrement de sa marine, est en route. Elle permet de regarder l’avenir avec plus de sérénité.

Quels sont les dangers pour l’Europe et, plus spécifiquement, pour la France, liés aux enjeux maritimes ?

En dépassant la seule question des enjeux maritimes, en matière de défense le vrai danger pour les Européens vient des Européens eux-mêmes s’ils persistent dans la voie de l’assoupissement stratégique. Les Européens se sont collectivement habitués à la quiétude de la paix dans un modèle de pensée stratégique issu de la période post-guerre froide. Ils doivent désormais admettre que ce modèle est obsolète et qu’il faut repenser les fondements de la sécurité collective. Les bouleversements géostratégiques comme la montée en puissance de l’Asie, le développement des enjeux maritimes, les menaces qui se rapprochent jusqu’en Méditerranée, les compétitions technologiques, l’affaiblissement du multilatéralisme, doivent être pris en compte.

Lors d’un discours prononcé à la Sorbonne le 28 septembre 2017, puis dans un article publié dans The Economist le 7 novembre 2019, le président de la République Emmanuel Macron a appelé au réveil de la défense européenne et à celui de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Il convient d’améliorer la réflexion sur l’articulation entre ces deux piliers de la sécurité. La défense européenne n’est pas incompatible avec l’Alliance atlantique, bien au contraire.

Les Européens ont parfaitement réussi à relever ensemble les défis économique et monétaire, ce qui permet aujourd’hui à l’Europe d’être une puissance bien réelle dans ces domaines. Il leur faut désormais, à l’aune des bouleversements géostratégiques, revisiter les conditions de leur sécurité et faire naître la prise de conscience d’une communauté de destins entre tous les Européens.

La route de l’harmonisation des politiques étrangères et de défense des États membres de l’Union peut paraître longue et semée d’obstacles, mais il est indispensable de continuer à y progresser avec pugnacité et dynamisme. Si les Européens ne parviennent pas à partager une vision commune de leurs intérêts, si les égoïsmes nationaux ne sont pas dépassés, si la question de l’autonomie stratégique européenne continue d’être éludée, l’Europe sera perçue comme faible et désunie.

La France accorde-t-elle à la mer l’attention qu’elle mérite ?

Au début des années 2000, dans un contexte de terrorisme et d’augmentation des activités criminelles en mer, il n’était pas anormal de porter une grande attention à la sécurisation des espaces maritimes, ce qui a pu donner la fausse impression que la France se considérait d’abord comme une nation côtière.

Mais les grands déploiements de la marine française montrent bien la volonté du pays de protéger ses intérêts maritimes et son attachement aux principes du droit international comme la liberté de navigation. La présence des bâtiments français en Arctique ou sa permanence navale dans le golfe de Guinée, les déploiements du Charles-de-Gaulle et des porte-hélicoptères amphibies dans la zone indopacifique, et très récemment d’un sous-marin jusqu’en mer de Chine, attestent que la France est toujours une nation du grand large.

Il est vrai que les Français, qui ont souvent une vision très métropolitaine et territoriale de leur pays, ont parfois du mal à le considérer comme une puissance maritime. La raison en est probablement un déficit d’éducation géostratégique. En ce sens, il faut se réjouir de l’introduction, relativement récente, des enjeux maritimes dans les programmes scolaires. Le pays semble avoir pris conscience de l’importance de sa dimension maritime.

Car la puissance maritime d’un pays ne se limite pas à la taille de sa Marine nationale, même si celle-ci y contribue. Sa zone maritime, ses flottes de commerce et de pêche, son industrie navale, ses organismes de recherche océanographique et hydrographique, la qualité de ses installations portuaires font également partie de cette puissance.

De même, sa volonté politique de considérer la mer comme un nouvel horizon qu’il faut explorer tout comme un bien commun de l’humanité qu’il convient de préserver. La France possède déjà un cluster maritime, le Cluster maritime français (CMF) créé en 2006 qui regroupe tous les acteurs du secteur maritime, et des organismes de recherche performants.

Quelles percées technologiques attendre dans les marines de combat ?

Les marines sont irriguées en permanence par les progrès technologiques. En septembre 2018, la ministre des Armées, Florence Parly, a créé une agence de l’innovation de défense qui contribuera à anticiper les ruptures dans ce domaine. La révolution numérique a déjà profondément modifié la physionomie des navires de guerre en leur permettant une plus grande automatisation et des capacités améliorées de leurs systèmes de combat.

Dans ce contexte, la protection cyber est devenue un enjeu important. La physique quantique, l’intelligence artificielle, les progrès des capacités des piles et batteries, les lasers sont également des secteurs prometteurs. Dans le domaine de l’armement, le développement par de nombreuses nations de missiles hypersoniques est déjà en cours. Les drones seront également un multiplicateur de puissance de nos flottes.

Cette adaptation technologique est nécessaire, car la guerre navale comportera dans l’avenir très certainement de multiples engagements où les systèmes de haute technologie joueront un rôle déterminant, à coup sûr dans les domaines de lutte antiaérienne et anti-sous-marine. Mais il est aussi vrai que la multiplication des missions nécessitera des moyens nombreux. Il convient donc de répondre au besoin opérationnel tout en veillant à trouver le bon équilibre entre impératif technologique et format de la marine. C’est d’ailleurs également le cas pour les armées de terre et de l’air. Il ne faut pas que les armées pour être ultraperformantes en deviennent « échantillonnaires » du fait du coût des matériels et de la complexité de leur entretien.

Comment peut-on imaginer l’avenir de la Marine nationale ?

La France, deuxième puissance maritime quant à la superficie de son territoire maritime, vient de voir, en une vingtaine d’années, sa marine reculer de la quatrième à la septième place mondiale en ce qui concerne le tonnage, désormais placée derrière les grandes marines asiatiques. Ce constat pourrait engendrer une certaine amertume, mais il doit immédiatement être contrebalancé par l’exceptionnelle efficacité de la marine française.

D’abord, parce que la France possède une marine qui se déploie, tient la mer et remplit ses missions. Ensuite, parce que son modèle complet a pu être préservé, des porte-aéronefs aux sous-marins nucléaires. Sa modernisation va être assurée par l’actuelle loi de programmation militaire et les réductions temporaires de capacités vont enfin être comblées. Il faut également souligner que la France a la chance de posséder des industriels performants qui, sous la houlette de la Direction générale de l’armement (DGA), ont su innover dans tous les secteurs et préserver un outil de construction et d’entretien naval particulièrement efficace.

Il n’en demeure pas moins qu’il sera indispensable que les prochaines revues stratégiques étudient spécifiquement la croissance des enjeux maritimes et vérifient l’adéquation du format actuel de la Marine nationale à ces enjeux.

Enfin, si la Marine nationale est encore une grande marine, c’est aussi parce qu’elle est servie par des marins formidables, des équipages jeunes, entraînés, enthousiastes et performants : ils en sont la principale force. En tant qu’ancien chef d’état-major de la marine, ma plus grande fierté est de les avoir commandés et, en tant que marin, d’avoir servi à leurs côtés.

Source : VIE-PUBLIQUE.FR

Article issue de la revue QUESTIONS INTERNATIONALES avec un dossier consacré à la « Géopolitique des océans » (Mai-août 2021).

L’Afghanistan aux mains des talibans, vent de panique à l’aéroport de Kaboul

L’Afghanistan aux mains des talibans, vent de panique à l’aéroport de Kaboul

Des milliers d’Afghans cherchent à fuir leur pays, aux mains des talibans depuis quelques heures, alors que l’évacuation de diplomates et d’autres ressortissants étrangers s’est organisée pendant tout le week-end à un rythme effréné.

Le Monde avec AFP et Reuters – Publié le 16 août 2021

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/08/16/l-afghanistan-aux-mains-des-talibans-vent-de-panique-a-l-aeroport-de-kaboul_6091541_3210.html

 

Des Afghans occupent le tarmac de l’aéroport de Kaboul, dans l’espoir de fuir le pays, le 16 août.

L’Afghanistan se trouvait, lundi 16 août, aux mains des talibans après l’effondrement des forces gouvernementales et la fuite à l’étranger du président, Ashraf Ghani. A l’aéroport de Kaboul, des milliers de personnes tentaient désespérément de fuir le pays.

Le fulgurant triomphe des insurgés islamistes, qu’ils ont célébré dimanche soir en investissant le palais présidentiel à Kaboul, a déclenché des scènes de panique monstres à l’aéroport international Hamid-Karzaï.

Une marée humaine s’est précipitée vers ce qui constitue la seule porte de sortie du pays, pour tenter de fuir le nouveau régime que le mouvement islamiste radical, de retour au pouvoir après vingt ans de guerre, promet de mettre en place.

Des vidéos publiées sur les réseaux sociaux montraient des scènes de chaos absolu, des milliers de personnes attendant sur le tarmac et des jeunes hommes, surtout, s’agrippant aux passerelles ou aux escaliers pour tenter de monter dans un avion.

« Ce sont, peut-être, les images les plus tristes que j’ai pu voir en Afghanistan. Un peuple désespéré et abandonné. Pas d’aide humanitaire, pas d’ONU, pas de gouvernement. Rien », écrit Nicola Careem, journaliste à la BBC.

Les forces américaines ont même tiré en l’air « pour désamorcer le chaos », a rapporté à l’agence de presse Reuters un représentant des Etats-Unis. « La foule était hors de contrôle », a expliqué ce responsable, par téléphone. Un témoin, contacté par l’Agence France-Presse (AFP), a confié avoir « très peur ». « Ils tirent des coups de feu en l’air. [Dans la cohue], j’ai vu une jeune fille être écrasée et tuée », a-t-il affirmé.

Au moins cinq morts à l’aéroport ont été signalés à l’agence Reuters par des témoins, ces derniers ne pouvant déterminer si les victimes avaient été tuées par balle ou dans des bousculades. « Nous avons peur de vivre dans cette ville et nous tentons de fuir Kaboul », a confié un autre témoin à l’AFP.

« J’ai lu sur Facebook que le Canada acceptait des demandeurs d’asile d’Afghanistan. J’espère que je serai l’un d’eux. Comme j’ai servi dans l’armée, j’ai perdu mon boulot, et c’est dangereux pour moi de vivre ici car les talibans me cibleront, c’est sûr. »

Les vols commerciaux ont été annulés, a annoncé l’autorité aéroportuaire de la capitale, un peu plus tard dans la matinée. « Il n’y aura pas de vols commerciaux au départ de l’aéroport Hamid-Karzaï, pour prévenir le pillage. S’il vous plaît, ne vous précipitez pas à l’aéroport », a-t-elle déclaré dans un message transmis à la presse.

L’espace aérien du pays est laissé aux militaires, et tous les vols civils sont invités à le contourner, a déclaré l’Autorité afghane de l’aviation civile. Dans la foulée, Lufthansa, premier groupe aérien européen, ainsi qu’Air France ont annoncé éviter « jusqu’à nouvel ordre » le survol de l’Afghanistan. British Airways et Virgin Atlantic ont également fait savoir qu’elles n’emprunteraient plus l’espace aérien afghan.

Le personnel diplomatique transféré à l’aéroport

L’évacuation des diplomates et d’autres ressortissants étrangers a été organisée à un rythme effréné tout le week-end à Kaboul, tombée aux mains des talibans après une offensive militaire éclair qui a balayé les forces armées afghanes.

Privées du crucial soutien américain, démoralisées, des unités afghanes ont tenté à plusieurs reprises de fuir vers les pays voisins d’Asie centrale, notamment l’Ouzbékistan. Dimanche, 84 soldats afghans fuyant l’offensive des talibans ont été arrêtés par les forces ouzbèkes à la frontière. Un avion militaire afghan s’est écrasé après avoir « traversé illégalement la frontière de l’Ouzbékistan », a annoncé lundi un porte-parole du ministère de la défense.

Les citoyens afghans et étrangers voulant fuir le pays « doivent être autorisés à le faire », ont plaidé les Etats-Unis et soixante-cinq autres pays dans un communiqué commun publié dans la nuit de dimanche à lundi, avertissant les talibans qu’ils devaient faire preuve de « responsabilité » en la matière. L’Union européenne (UE) avait auparavant souligné que l’arrivée des talibans à Kaboul avait « rendu encore plus urgente la protection » contre de possibles représailles à l’égard de son personnel afghan, qu’elle essaie de mettre en sécurité.

Selon plusieurs diplomates, des responsables de la Commission européenne ont demandé aux gouvernements des Vingt-Sept d’accorder des visas aux ressortissants afghans ayant travaillé pour la représentation de l’UE dans le pays, ainsi qu’à leurs familles – un total estimé à quelque 500 ou 600 personnes. Les ministres européens des affaires étrangères tiendront, mardi, une réunion par visioconférence pour discuter de la situation, a fait savoir Josep Borrell, chef de la diplomatie de l’UE, sur Twitter.

 


L’armée américaine a annoncé, lundi, avoir « sécurisé » l’aéroport de Kaboul, où a été regroupé le personnel de son ambassade, dont l’ambassadeur américain, Ross Wilson, dans l’attente d’être évacué.

Le président américain, Joe Biden, avait porté à 5 000 soldats le dispositif militaire à l’aéroport de Kaboul pour procéder à cette évacuation, qui concerne environ 30 000 personnes. Il a décidé, dimanche, d’envoyer 1 000 militaires de plus.

L’Allemagne, la France et les Pays-Bas font partie des pays qui ont aussi transféré des membres de leur personnel diplomatique de leur ambassade à Kaboul à l’aéroport avant une évacuation. La chancelière Angela Merkel va demander un mandat aux députés pour déployer jusqu’à « plusieurs centaines de soldats » de la Bundeswehr (l’armée fédérale allemande) pour appuyer cette évacuation.

D’autres pays membres de l’OTAN, dont le Royaume-Uni, l’Italie, le Danemark et l’Espagne, ont également annoncé l’évacuation de leur personnel diplomatique, tout comme la Suède.

Première rotation aérienne française lundi

Le ministère des affaires étrangères français a annoncé, dimanche, que Paris déployait des renforts militaires aux Emirats arabes unis pour faciliter l’évacuation de ses ressortissants. La première rotation aérienne d’évacuation organisée par l’armée française entre sa base aux Emirats et la capitale afghane est prévue d’ici à « la fin de [la journée de] lundi », a déclaré la ministre des armées française, Florence Parly. Il y a « plusieurs dizaines » de Français à évacuer ainsi que des « personnes qui sont sous notre protection », a-t-elle précisé.

Parmi les Français à évacuer figure notamment le personnel diplomatique. La France a par ailleurs réitéré sa volonté de « continuer de mettre en protection les personnalités de la société civile afghane, les défenseurs des droits, les artistes et les journalistes particulièrement menacés pour leur engagement ». Plus de 600 Afghans employés dans des organisations françaises sont arrivés en France avec leur famille, a annoncé le gouvernement, vendredi.

Des combattants talibans, montés sur un 4x4 blindé de fabrication américaine, traversent les rues de l’ouest de Kaboul sous les acclamations des habitants et des passants, le 15 août 2021.

La progression des talibans avait conduit Londres à annoncer, jeudi soir, l’envoi d’environ 600 militaires pour évacuer ses ressortissants. Alors que le Sunday Times affirmait que le Royaume-Uni préparait l’évacuation de son ambassadeur, Laurie Bristow, et ne comptait pas maintenir de présence diplomatique, le ministère des affaires étrangères a assuré que ce dernier restait à Kaboul en l’état.

Le Danemark et la Norvège ont fait état de la fermeture provisoire de leur ambassade à Kaboul, tandis que la Finlande comptait évacuer jusqu’à 130 travailleurs afghans locaux.

A l’inverse, Moscou ne prévoit pas d’évacuer son ambassade. La Russie fait partie des pays ayant reçu des garanties de la part des talibans quant à la sécurité de leur ambassade, a expliqué Zamir Kaboulov, émissaire du Kremlin pour l’Afghanistan, cité par l’agence de presse Interfax. L’ambassadeur de Russie à Kaboul va rencontrer les talibans mardi. « La reconnaissance ou non [du nouveau pouvoir] va dépendre des agissements du nouveau régime », a-t-il ajouté.

Tous les membres de la mission diplomatique d’Arabie saoudite ont, eux, été évacués de Kaboul, a annoncé le ministère des affaires étrangères. Le reste de la capitale était plutôt calme, lundi. Des talibans en armes patrouillaient les rues et installaient des postes de contrôle. Le mollah Abdul Ghani Baradar, cofondateur du mouvement des talibans, a appelé ses hommes à faire preuve de discipline. « A présent, nous devons montrer que nous pouvons servir notre nation et assurer la sécurité et le confort dans la vie », a-t-il affirmé dans une vidéo.

 

L’Afghanistan ou l’odyssée de l’impasse (2014)

L’Afghanistan ou l’odyssée de l’impasse (2014)

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 14 août 2021

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Le 31 décembre 2014, la force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS ou ISAF) aura terminé officiellement sa mission en Afghanistan après treize ans de présence et 3 485 soldats tués, dont 89 Français. La mission est terminée mais la guerre n’est pas finie et encore moins gagnée, si tant est qu’elle puisse l’être au regard des choix stratégiques américains initiaux. Retour sur une longue fuite en avant.  

Schizophrénie militaire

Le premier choix, fondamental, a été de frapper les Taliban au même titre qu’Al-Qaïda. Cela n’était pas obligatoire malgré les liens entre les deux organisations. Il aurait été possible d’accepter les intérêts stratégiques pakistanais en laissant de côté leurs alliés afghans pour concentrer uniquement l’emploi de la force sur Al-Qaïda. Il fut décidé de frapper aussi le régime du mollah Omar et de faire ainsi un exemple. C’était cependant se condamner à une victoire totale sur le terrain afghan, sous peine de voir les deux ennemis reconstituer leurs forces dans les zones tribales du Waziristan, avec l’aide même des services pakistanais.

La campagne militaire en octobre-novembre 2001 fut brillante, au sens où les deux ennemis furent défaits avec des très faibles pertes américaines, mais pas décisive. Pire, le prix à payer pour obtenir cette victoire peu coûteuse mais insuffisante a été l’association avec les seigneurs de la guerre de l’Alliance du nord. Ces seigneurs ont été ensuite privilégiés dans les pourparlers de Bonn au détriment des autres branches politiques afghanes dont plusieurs se sont retrouvées ensuite dans la rébellion. Peu désireux de voir contester leurs nouveaux pouvoirs, ces hommes forts n’ont, par la suite, guère favorisé le développement d’un Etat efficace soutenu par une force étrangère. Leur pouvoir a même encore été renforcé par la mise en place d’une constitution à l’américaine organisée sur le principe d’un équilibre entre un Président et une assemblée également forts. Dans le contexte afghan, cela ne pouvait déboucher que sur un système clientéliste et des tractations permanentes. Ce nouvel Etat, remettant en selle des hommes peu populaires dans les provinces pashtounes, mal soutenu par un personnel administratif qui restera toujours très insuffisant, mal incarné par Hamid Karzaï, ne se remettra jamais de ses faiblesses initiales.

Adossé à cet édifice bancal, la guerre a donc continué. L’opération « Liberté immuable » (Enduring freedom, OEF) a perduré, de manière larvée, le long de la frontière avec le Pakistan mais à la suite des accords de Bonn, on vu aussi apparaître une deuxième armée, la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS ou ISAF) dont la vocation, dans le cadre du chapitre VII de la charte des Nations Unies, était d’aider le gouvernement afghan à établir son autorité sur l’ensemble du territoire. On s’est trouvé ainsi, phénomène assez rare dans l’histoire, avec deux opérations militaires distinctes pour une même campagne. Peu appréciée des seigneurs de la guerre et du Pentagone, hostile à toute participation à une opération de stabilisation, cette force destinée à aider la reconstruction de l’État afghan est longtemps restée limitée à 4 000 hommes et cantonnée à Kaboul. Il est vrai aussi que cette situation satisfaisait aussi la plupart des Alliés, désireux d’obtenir le meilleur rapport entre les coûts de leur engagement réduit au minimum nécessaire et les gains diplomatiques auprès des États-Unis. Le décalage était alors flagrant entre la faible ampleur de l’action de la FIAS et les discours hyperboliques de ses membres sur le caractère vital de la protection des territoires nationaux contre le terrorisme en opérant sur l’Hindou Koush.

Initialement, les contingents de la FIAS ont abordé cette opération dans le droit fil de celles menées dans les Balkans, faisant se succéder une phase d’intervention, c’est-à-dire de guerre contre un ennemi identifié et étatique, puis une phase de stabilisation, de type militaro-policier pour rétablir l’ordre et aider à rétablir une situation « normale » dans une zone où l’ennemi aurait disparu. De leur côté, les Américains poursuivaient ce qu’ils avaient baptisé guerre anti-terroriste, et qui se résumait à traquer et élimination les forces rebelles repérées. On a creusé ainsi deux sentiers, l’un refusant la notion de guerre et donc d’ennemi et l’autre ne s’intéressant qu’à l’ennemi et peu à la population. Entre ces deux guerres différentes et très localisées géographiquement, la population pashtoune a été laissée entre les mains des seigneurs de la guerre et hommes forts afghans, généralement peu appréciés.

Le premier tournant a véritablement eu lieu en août 2003, lorsque les États-Unis ont décidé de concentrer leurs efforts sur l’Irak et ont fait pleinement appel à l’OTAN pour prendre le relais et assurer le commandement de la FIAS. Les différences entre les deux opérations parallèles sont devenus de plus en plus criantes au fur et à mesure que s’étendait le mandat de la FIAS à l’ensemble du territoire en s’appuyant en priorité sur le réseau des Equipes de reconstruction provinciales (ou Provincial Reconstruction Teams, PRT) essentiellement destinées à favoriser la reconstruction et le développement économique. Il a fallu néanmoins presque trois ans pour que la FIAS achève, en 2006, la prise en compte de l’ensemble du territoire afghan avec l’extension au Sud et à l’Est. Cette extension s’est accompagné d’un accroissement des effectifs jusqu’à 20 000 hommes.

Le tournant de 2006

Après avoir, de fait, laissé pendant cinq ans, le contrôle de la population rurale à un mouvement taliban, qui de milice religieuse a su se transformer en organisation de guérilla et contre-pouvoir efficace, la FIAS a découvert l’ampleur de l’implantation ennemie dans les zones rurales pashtounes et son imbrication avec les réseaux de production d’opium. Dès lors, l’organisation s’est trouvée d’un seul coup fragmentée entre les pays de l’Alliance qui s’engageaient, souvent malgré eux, dans la contre-insurrection comme le Royaume-Uni, le Canada, les Pays-Bas puis la France à partir de 2008 et ceux qui persistaient à ne pas vouloir le faire comme l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne.

Stratégiquement, tous les membres de l’OTAN, en particulier au sommet de Bucarest à l’été 2008 se sont accordés sur une stratégie globale, combinant actions militaires et économiques avec la mise en place d’une bonne gouvernance afghane et des négociations avec les États environnants. L’idée s’inspirait largement des principes – remis au goût du jour – des conflits de contre-insurrection du siècle précédent en essayant de les appliquer dans un État étranger souverain fragile et corrompu, des chaînes de commandement différentes, les caveats (restrictions d’emploi), les multiples « sous-traitants » civils, organisations non gouvernementales ou sociétés militaires privées. L’action de l’OTAN restait un assemblage de campagnes provinciales de contre-insurrection ou de stabilisation selon les contextes locaux, les cultures militaires et surtout les agendas politiques internes de chacune des nations participantes. Malgré les renforcements successifs, les moyens militaires et civils ainsi que leur coordination restaient aussi peu en rapport avec les normes de la contre-insurrection, la densité de forces sur le terrain en premier. En août 2009, malgré un effort conséquent, la FIAS ne comptait que 64 500 soldats de 42 pays pour une population totale de plus de 30 millions d’habitants.

Face à cette constellation, les Taliban et les organisations rebelles plus ou moins associées comme le réseau Haqqani ou le Hezb-e-Islami Gulbuddin, menaient une campagne nationale et totale dans ses applications. Pour la plupart des observateurs, la situation n’a cessé de se dégrader et les conditions d’une victoire s’éloigner. La corruption générale, le trafic de drogue, la criminalité qui, jusque dans les premiers cercles du pouvoir, limitaient l’établissement d’une bonne gouvernance, encore sapée par des forces nationales de sécurité afghanes touchées par une attrition forte et une croissance des effectifs lente (faibles salaires, déséquilibre ethnique entre Tadjiks et Pashtounes).

Le tombeau des vampires

La loi de Fisher indique qu’une injonction massive de monnaie supérieure à la capacité de production engendre l’inflation. Dans un pays comme l’Afghanistan, une aide internationale civile et militaire (le Pentagone a offert un temps trois milliards de dollars à des seigneurs locaux pour assurer la sécurité de sa logistique) en moyenne aussi importante que le PIB local ne pouvait que créer une économie artificielle et stimuler les tentations. Dispersée entre organisations non-gouvernementales et structures nationales mais rarement afghanes, ces milliards de dollars ont dopé certains secteurs économiques et certaines provinces ou villes comme Kaboul qui a quadruplé sa population en treize ans. Elle a attiré la petite élite afghane vers les emplois lucratifs étrangers et largement profité à des entreprises étrangères. Elle a surtout nourri la corruption et même, par le biais de détournement divers, financé en grande partie la rébellion. On peut estimer que seulement 10 % de cette aide a réellement et non sans effet contradictoires les populations locales, le reste alimentant les comptes d’une multitude de profiteurs qui avaient intérêt à ce que la guerre continue. L’Afghanistan a d’abord été transformé en kleptocratie avant d’être une démocratie. La réduction rapide de cette aide, en parallèle au repli de la Coalition, commence à produire maintenant un effet de réajustement économique brutal (la croissance est passée de 9 % de 2003 à 2012 à 1,5 % en 2014) et tout aussi négatif. L’Etat afghan, se révèle par exemple, incapable de payer ses fonctionnaires, sans parler de son armée.

La culture de l’opium, malgré une dépense américaine de 7 à 8 milliards de dollars pour tenter de l’éradiquer, n’a jamais été sérieusement enrayée apportant son milliards annuel de chiffre d’affaire à cette économie grise et remplissant, là aussi tout à la fois les comptes de nombreux officiels afghans et le budget de fonctionnement des Taliban. La production record de 2014 continuera de faire indirectement bien plus de morts par overdose que les balles des rebelles.

Le retour des Américains et le plan Obama

Le troisième tournant militaire a eu lieu en 2009 avec la ré-américanisation du conflit par l’association des deux opérations, FIAS et OEF, sous un même commandement, qui ne pouvait être qu’américain, lié à un renforcement très important des effectifs autorisé par la réduction du nombre d’unités déployées en Irak. La nouvelle administration de la Maison Blanche a imposé également une redéfinition, non pas de la stratégie qui restait toujours celle du sommet de Bucarest, mais de la direction opérative, c’est-à-dire de l’action militaire capable de réaliser cette stratégie. Le plan Obama, élaboré sans consultation des alliés, visait, au mieux, à reprendre pied sur le terrain et, au moins, à contenir suffisamment l’ennemi pour donner le temps aux forces afghanes de prendre le combat à son compte et d’en finir avec Al Qaïda. Le plan signifie par ailleurs un emballement des dépenses militaires américaines à hauteur d’un milliard de dollars tous les quatre jours. La guerre en Afghanistan devient à son tour après l’Irak une « guerre à 1000 milliards de dollars », ce qui n’est pas sans effet sur la santé économique des Etats-Unis et donc du monde.

Cette stratégie demeurait pourtant entravée par de multiples facteurs : la non-combativité persistante de certains alliés et leurs réticences de plus en plus marquées ; les incertitudes concernant la solidité des forces de sécurité afghanes ; l’insuffisance, malgré le renfort de 30 000 hommes, des effectifs militaires (130 000 hommes au maximum en 2011) ; la difficulté pour la culture militaire américain à combiner violence et acceptation de la population ; enfin, le soutien constant du Pakistan aux Taliban afghans. Cette stratégie a finalement échoué à provoquer un basculement identique au retournement sunnite en Irak en 2007. Les rebelles ont subi des coups sévères, pour autant il y a eu assez peu de variations des positions sur le terrain, les Taliban et leurs alliés contrôlant toujours les zones rurales pashtounes et étant capables d’agir ponctuellement partout en attendant le départ, annoncé par avance, des forces américaines et donc celles aussi et souvent par anticipation des Alliés. Son seul vrai succès stratégique est l’élimination d’Oussama Ben Laden en mai 2011, presque dix ans après l’échec initial de Tora Bora.

La fin de la FIAS et la poursuite de la guerre

OEF et la FIAS font donc place désormais à l’opération « Soutien résolu » au gouvernement afghan du nouveau Président Ashraf Ghani. D’un point de vue militaire, les forces afghanes sont déjà en première ligne depuis longtemps et essuient des pertes importantes. Elles tiennent mais ne conquièrent pas face à des Taliban de plus en plus audacieux et capables de mener des opérations de plus en plus importantes en ampleur. De nombreux districts sont sous le contrôle complet des rebelles, d’autres sont en superposition, le gouvernement fantôme taliban donnant ses ordres à la structure légale apparente, comme par exemple dans le district de de Tagab où sont tombés nombre de soldats français, et où les soldats de l’armée régulière n’ont le droit de sortir de leur base qu’une heure par jour, sans armes, pour aller au marché.

A l’instar de l’armée sud-vietnamienne, les 350 000 hommes des forces de sécurité afghanes n’existent que par l’appui des 12 500 hommes de la Coalition qui restent sur place, au moins pendant deux ans, en fonction des accords bilatéraux avec les Etats-Unis, ce qui, par ailleurs, bloque toute possibilité de négociation avec les Taliban, ceux-ci ayant posé le départ des troupes étrangères comme préalable à toute discussion. Pire, cette armée, monstrueuse au regard des capacités de financement de l’Etat afghan, ne survit que par le financement extérieur. En 2012, Serge Michailof, reprenant les chiffres de la Banque mondiale, estimait à 10 milliards de dollars l’aide annuelle nécessaire pour faire fonctionner les institutions afghanes et les forces de sécurité en premier lieu. Il reste à savoir combien de temps les Américains et ceux qui accepteront de partager le fardeau accepteront de payer une somme qui représente autant que l’aide de la Banque mondiale à toute l’Afrique subsaharienne. Il reste à savoir ce qui se passera lorsque ce ne sera plus le cas. 

Afghanistan : soldats déployés, ambassade déplacée… la France s’active pour protéger ses ressortissants

Afghanistan : soldats déployés, ambassade déplacée… la France s’active pour protéger ses ressortissants

La capitale afghane étant aux mains des talibans, Paris a annoncé dimanche avoir déplacé son ambassade à l’aéroport de Kaboul. De son côté, Emmanuel Macron présidera lundi un Conseil de défense.

 

De nombreuses personnes quittent l'Afghanistan depuis l'avancée des talibans, comme ici cet Afghan qui se dirige vers l'aéroport de Kaboul. REUTERS/Stringer
De nombreuses personnes quittent l’Afghanistan depuis l’avancée des talibans, comme ici cet Afghan qui se dirige vers l’aéroport de Kaboul. REUTERS/Stringer

15 août 2021

https://www.leparisien.fr/international/afghanistan-la-securite-des-francais-sur-place-priorite-immediate-et-absolue-de-lelysee-15-08-2021-RIQV3QNMRJFWNM63PT2RIUPIEM.php


La situation s’accélère dangereusement à Kaboul. Ce dimanche, alors que les talibans sont arrivés aux portes de Kaboul et ont poussé le président Ashraf Ghani à quitter le pays, la communauté internationale s’attelle dans l’urgence à organiser l’évacuation de ses ressortissants vivant sur place. Des habitants ont même affirmé les avoir observés à l’intérieur de la ville. Alors que la transition du pouvoir est clairement entamée, et même si le groupe islamique armé a promis d’éviter les effusions de sans, du côté de l’Élysée, on presse les Français à partir.

« La priorité immédiate et absolue dans les prochaines heures est la sécurité de nos compatriotes qui ont été appelés à quitter l’Afghanistan, ainsi que des personnels sur place, français et afghans », a déclaré l’Élysée dimanche. En juillet, un vol avait déjà été affrété pour des ressortissants français et des Afghans ayant travaillé pour la France. Elle est l’un des rares pays qui n’a pas fermé son ambassade, alors que Londres et Washington envoyaient des militaires évacuer leur personnel diplomatique.

Dimanche soir, Paris a par ailleurs annoncé le déploiement de renforts militaires aux Emirats voisins pour évacuer ses ressortissants d’Afghanistan. « Deux avions de transport de l’Armée de l’Air et de l’Espace, un C130 et un A400M, avec à leur bord du fret et des personnels décolleront cette nuit et demain matin pour la Base aérienne 104 (BA104) d’Al Dhafra aux Émirats arabes unis (EAU) », a confirmé le ministère des Armées. Une première rotation est prévue le 16 août vers les Emirats arabes unis, où seront accueillis les ressortissants avant d’être rapatriés en métropole par d’autres avions militaires.

De même, l’ambassade française a été déplacée à l’aéroport de la capitale afghane et Emmanuel Macron présidera ce lundi un Conseil de défense consacré à la situation sur place. Le président prendra la parole le soir-même, à 20 heures.

Une situation « très préoccupante »

Plus largement, l’exécutif se dit également « aux côtés du peuple afghan et en lien permanent et étroit avec nos partenaires américains et européens », et qualifie la situation de « très préoccupante ». L’Otan a d’ailleurs estimé dimanche qu’il était « plus urgent que jamais » de trouver une solution politique au conflit en Afghanistan.

Depuis mai, les talibans mènent une offensive éclair sur le pays, prenant le contrôle d’une large partie du territoire ces derniers jours. Cette avancée s’est faite à la faveur du désengagement des troupes américaines et de l’Otan. Sur place, les Afghans qui ont travaillé pour l’armée française, ainsi que des journalistes, des militants des droits de l’homme, des artistes se sentent particulièrement menacés. L’Élysée assure avoir maintenu sur le terrain les capacités de les protéger.

Réactions inquiètes de la sphère politique

Responsables politiques de tous bords se sont alarmés de l’avancée des talibans. Jean-Luc Mélenchon (LFI) a déploré la « déroute » américaine et a mis en garde sur la présence française au Mali, estimant qu’il était temps de « réfléchir avant de s’engager dans des guerres sans issue ». Marine Le Pen (RN) a déploré l’avancée de « l’islamisme » et la responsabilité de l’Union Européenne.

À gauche, l’eurodéputé Place publique/PS Raphaël Glucksmann a estimé que « la débâcle en Afghanistan est totale » et que « la dignité est un mot vide de sens pour les dirigeants occidentaux ». Défaitiste, il a affirmé : « les diplomates, militaires, citoyens américains et européens seront évacués. Les Afghans qui nous ont aidés ces vingt dernières années seront abandonnés aux mains des talibans ».

A droite, le patron des sénateurs LR Bruno Retailleau a déclaré que « par faiblesse coupable, l’Occident perd une bataille essentielle dans la guerre contre l’islamisme », alors que « la reconquête de l’Afghanistan par les talibans est une tragédie pour ce pays et une nouvelle menace pour la paix du monde. » Pour Nicolas Dupont-Aignan, élu de l’Essonne, il faut « tirer les leçons de ce retrait américain désastreux pour ne pas faire la même chose au Sahel ».