L’Europe voulait la paix, mais doit préparer la guerre

L’Europe voulait la paix, mais doit préparer la guerre

 

par Pierre d’Herbès – Revue Conflits – publié le 24 janvier 2023

https://www.revueconflits.com/leurope-voulait-la-paix-mais-doit-preparer-la-guerre/


L’invasion russe de l’Ukraine a brutalement confronté l’Europe à sa propre impuissance. Réduites au rang de quasi-spectatrices du conflit, les nations du continent n’ont d’autre choix que le réarmement et la coopération militaire. Une situation qui régénère, de facto, l’OTAN dans sa vocation défensive. Même si les défis opérationnels de l’Alliance sont aujourd’hui nombreux. Du côté français, la conjoncture ouvre des opportunités alors que les forces de Paris accentuent leur manœuvre en Roumanie et dans les pays baltes.

La réalité, glaciale, s’est définitivement imposée en février dernier, lors de l’invasion russe de l’Ukraine. L’Europe ne dispose pas de suffisamment de capacités coercitives aptes à dissuader l’action d’un belligérant sur son sol. Malgré les difficultés éprouvées par la Russie face à la défense ukrainienne – appuyée par l’aide internationale- aucun pays d’Europe ne serait en possibilité de mener une contre-attaque décisive contre les forces de Moscou ; il en irait de la même manière dans le reste de l’Europe orientale. C’est la raison pour laquelle l’OTAN, auparavant abondamment critiquée, voit maintenant sa légitimité se raffermir.

L’Alliance est-elle en mesure d’assurer durablement la sécurité de l’Europe ? De fait, aucun pays d’Europe de l’Est ne serait capable d’assurer seul sa défense face à Moscou. A contrario, la tendance à se reposer sur les capacités de l’OTAN, et donc sur l’armée américaine, a largement grevé les capacités militaires des pays européens. Une donnée qui doit dorénavant pousser les pays du continent au réarmement et à la résolution de leurs lacunes capacitaires. L’enjeu réside autant dans la montée en puissance de l’OTAN que dans la sortie de la dépendance militaire à Washington. Cette dernière, d’ici quelques années, du fait de son basculement de puissance vers l’Indopacifique, ne sera plus en mesure d’assigner qu’une part minoritaire de ses forces à l’Alliance.

L’impérative montée en puissance

La plupart des pays du continent ne disposent que d’une autonomie stratégique réduite, voire nulle. Leur engagement en opération est alors conditionné à l’intervention d’un État disposant des moyens logistiques (production, stockage, transport, MCO, etc.) et opérationnels (renseignement, projection de forces et de puissance, ouverture de théâtre, etc.) adéquats, dans les quatre dimensions, terre, mer, air et espace. Un rôle assumé depuis 30 ans, en coalition, par les États-Unis ; et dont est aussi capable, à une plus petite échelle, la France, comme en ont témoigné avec succès les opérations Eufor, Barkhane ou encore Takuba.

Or, l’Europe doit faire face aujourd’hui à l’éventualité d’autres attaques russes à l’Est de son territoire. Sans compter les menaces réelles d’autres états belligérants comme la Turquie ou même l’Azerbaïdjan. Peu de pays européens seraient en mesure de leur imposer leur volonté, même un aussi petit État que Bakou. La question d’un réarmement massif, visant l’ensemble du spectre capacitaire, apparaît donc comme un impératif stratégique.

Après l’électrochoc ukrainien, plusieurs pays ont ainsi annoncé des politiques de défense ambitieuses, notamment l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la Pologne. Cette dernière affiche, toutes proportions gardées, le plus gros effort du continent : passage progressif du budget militaire à 3% du PIB, commandes exponentielles de matériel (blindés, chasseurs, armement anti-char, hélicoptères de combat, artillerie lance-roquette, etc.) et augmentation de la dimension de ses forces. Varsovie veut s’imposer comme une puissance militaire incontournable en Europe. C’est l’un des principaux soutiens à l’Ukraine sur le continent.

La logistique : un point saillant

Depuis la fin de la guerre froide, les capacités logistiques des pays de l’OTAN n’ont pas vu leurs capacités évoluer, voire se sont érodées. Cela malgré l’ouverture progressive de l’Alliance aux pays d’Europe centrale et orientale, anciens membres du pacte de Varsovie. En cause, les faiblesses capacitaires décrites plus haut, mais aussi le manque d’infrastructures. Les pays d’Europe de l’Est, les « neuf de Bucarest », se caractérisent ainsi par un faible coefficient de mobilité, du fait d’une faible infrastructure ferroviaire, routière et aéroportuaire. Ces lacunes auraient un impact direct délétère sur les capacités de projection, de mobilité et de résilience des forces de l’Alliance, dans le cadre d’une riposte à une attaque russe. C’est donc bien la capacité de l’OTAN à générer, transporter et ravitailler (régénérer) ses forces, dans toutes les dimensions, qui est ici remise en question.

Plusieurs initiatives doivent apporter une réponse à cette faiblesse structurelle. La coopération structurée permanente (CSP) européenne poursuit un programme de construction de réseaux d’hubs logistiques militaires en Europe. Le projet est mené par l’Allemagne, la France et Chypre. Complémentaire et très prometteur, le chantier du « Solidarity Transport Hub » (CPK en polonais) mené par Varsovie intéresse l’OTAN de prés. Le CPK sera un complexe de transport multimodal aéroportuaire, ferroviaire et autoroutier. Situé au carrefour des grands axes de communication d’Europe de l’Est, il fera de la Pologne le point nodal de la mobilité centrale-européenne : notamment dans le cadre du nouveau corridor de transport (marchandises et passagers) : « mer Baltique – mer Noire – mer Égée » encouragé par l’UE. L’envergure du CPK en fait un candidat idéal pour être le hub logistique militaire d’Europe de l’Est. Il imposera la Pologne comme un pilier stratégique de la sécurité européenne.

Une carte à jouer pour la France

Dotée d’une armée opérationnelle, autonome et expérimentée, la France est en mesure d’exercer un vrai leadership dans la montée en puissance des armées européennes. Même si, parallèlement, Paris doit aussi travailler à la massification, et à la conversion partielle, de son outil de défense aux nouvelles exigences de la haute intensité. Celui-ci s’était forgé, depuis 30 ans, dans une logique expéditionnaire adaptée à des conflits de basse à moyenne intensité. Elle y a affiné ses doctrines de projection de force et de puissance : des capacités maitrisées par un club très restreint de puissances.

Dans une intervention télévisée, au début du mois de mars, le président Macron rappelait la nécessité de disposer d’une défense européenne autonome. Le retour en force de l’OTAN n’est pas nécessairement contradictoire avec cette doctrine. D’autant que le contexte européen, après huit mois de guerre, l’y contraint diplomatiquement. Parallèlement, la volonté d’autonomie stratégique européenne voulue par la France a, in fine, buté sur l’atlantisme britannique et germanique. Un changement d’approche s’impose même si la finalité ne change pas.

Avec l’échec maintenant consommé du couple franco-allemand, la France aurait une carte à jouer en s’investissant, via l’OTAN, puis de manière bilatérale, en direction des PECO (Pays d’Europe centrale et orientale). Notamment la Pologne, dont les achats successifs à l’industrie de défense américaine sont probablement moins le résultat d’un atlantisme à tout crin que de son isolement politique au sein de l’Union européenne. Une double politique de coopération militaire appuyée, et d’investissement dans les secteurs critiques attenants, dont les infrastructures logistiques, procurerait à Paris une position de force en Europe de l’Est. In fine, c’est potentiellement par l’OTAN que la France pourrait continuer le développement de son propre système d’alliance. Celui-ci s’étend déjà à la Grèce et poursuit son développement outre-mer (Émirats arabes unis, Indonésie, etc.).  L’investissement estonien dans le Sahel ne serait-il d’ailleurs pas la réciproque du déploiement de la mission française Lynx sur son territoire depuis 2017 ? À ce titre, le déploiement de la mission Aigle en Roumanie, depuis février 2022, va dans le bon sens, mais doit être amplifié.

Des armes pour l’Ukraine: en attendant la réunion de Ramstein, le point sur les annonces (actualisé)

Des armes pour l’Ukraine: en attendant la réunion de Ramstein, le point sur les annonces (actualisé)

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 19 janvier 2023

https://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Ces derniers jours, le Royaume-Uni a déjà annoncé l’envoi de chars Challenger 2 (et 600 missiles Brimstone, selon  Londres), la France de blindés AMX-10 RC et les Pays-Bas d’une batterie sol-air Patriot. Les alliés de l’Ukraine renouent ainsi avec les cessions frénétiques d’il y a dix mois. En effet plusieurs pays viennent de révéler la nature de leur dernier package d’aides militaires et des fuites ont éclairé le contenu de certains autres packages nationaux.

Le point avant le sommet des donateurs de Ramstein où, à ce rythme, il ne restera plus rien à annoncer…

Selon CNN, Washington prépare un nouveau package d’une valeur de 2,5 milliards de dollars. Cette cession à venir devrait étendre la gamme des blindés destinés à Kiev, mais sans aller jusqu’à  comprendre des chars Abrams.

Cette fois, Washington va céder des Stryker (photo ci-dessous), une centaine selon certains sources US, auxquels s’ajouteraient 50 Bradley supplémentaires. Il existe plusieurs variantes du blindé à roues Stryker, dont le ICV (Infantry Carrier Vehicle), le véhicule de transport de troupe de base (avec un équipage de 2 hommes et pouvant transporter 9 fantassins). Parmi les autres configurations, citons  le véhicule NBC, le véhicule avec missiles antichar (ATGM), le véhicule d’évacuation sanitaire (MEV), le véhicule porte mortier (MC), le véhicule du génie (ESV), le véhicule de commandement (CV), le véhicule de reconnaissance (RV), le MGS (Mobile Gun System)…

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Autre armement dont Washington pourrait annoncer la livraison et que Kiev réclame depuis des mois, le GLSDB produit par Saab et Boeing. Le Ground-Launched Small Diameter Bomb (GLSDB, photo ci-dessous) est une roquette guidée qui peut être tirée par les M142 HIMARS ou les lance-roquettes multiples de type M270. Sa portée est de 150km, le double des roquettes  GMLRS actuellement tirés par les HIMARS en particulier. 

Cette livraison éventuelle n’est pas du goût de Moscou qui estime qu’une telle cession entraînerait une aggravation dangereuse du conflit armé entre Kiev et Moscou. “C’est potentiellement très dangereux, cela signifierait que le conflit atteindrait un nouveau palier qui ne promettrait rien de bon pour la sécurité européenne“, a déclaré le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov.

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L’inventaire des autres donateurs:

L’Estonie a annoncé jeudi qu’elle allait fournir une nouvelle aide militaire à l’Ukraine. Elle comprend des canons de 122mm  D-30 et de 155mm FH-70, des munitions et des équipements de soutien à l’artillerie (dont des camions), des lance-roquettes Carl-Gustav… La valeur de ce package est de 113 millions d’euros, ce qui porte à 370 millions d’euros la valeur totale des aides estoniennes à Kiev. Précision: 370 millions représentent 1% du PIB de l’Estonie, selon le gouvernement estonien.

Le Canada (voir mon post de mercredi) a annoncé mercredi, lors de la visite de sa ministre de la Défense à Kiev, l’envoi de 200 véhicules blindés de transport de troupes de type Senator.

La Suède a décidé de livrer à l’armée ukrainienne des canons automoteurs à longue portée de modèle Archer, ainsi que 50 blindés de combat d’infanterie CV-90 (l’un des meilleurs IFV actuels, photo ci-dessous) ainsi que des missiles anti-tank portables NLAW. D’une portée de plus de 30 kilomètres, pouvant dépasser 50 km avec certaines obus perfectionnés, le système d’artillerie Archer est de la même classe que le canon Caesar français.

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La valeur de l’aide suédoise est estimée à 410 millions d’euros.

Pour sa part, le Danemark a décidé de donner à l’Ukraine la totalité de ses 19 canons à longue portée Caesar de fabrication française, dont la plupart n’ont pas encore été livrés. Le Danemark avait commandé 15 canons au groupe français Nexter en 2017, puis quatre supplémentaires en 2019. Mais les livraisons ont pris du retard et seuls quelques exemplaires ont déjà été livrés.

En dépit de ces annonces, l’Ukraine estime ne pas recevoir suffisamment de matériel. “Nous lançons un appel à tous les États partenaires qui ont déjà fourni ou envisagent de fournir une aide militaire, en les appelant à renforcer considérablement leur contribution“, ont ainsi exhorté, ce jeudi, dans un communiqué commun les ministres ukrainiens de la Défense et des Affaires étrangères, Oleksiï Reznikov et Dmytro Kouleba.Selon eux, “la Russie conserve un avantage quantitatif substantiel en matière de troupes, d’armes et d’équipements militaires“.

 

L’Otan et l’Union européenne veulent porter leur partenariat à un « niveau supérieur »

L’Otan et l’Union européenne veulent porter leur partenariat à un « niveau supérieur »

 

https://www.opex360.com/2023/01/10/lotan-et-lunion-europeenne-veulent-porter-leur-partenariat-a-un-niveau-superieur/


Mais cette relation s’est surtout approfondie après l’annexion de la Crimée par la Russie, en 2014, et plus précisément après le sommet tenu par l’Otan à Varsovie, en juillet 2016. Ainsi, ayant fait le constat qu’elles étaient confrontées aux mêmes défis, les deux organisations affirmèrent leur volonté de coopérer plus étroitement dans plusieurs domaines clés, dont la mobilité militaire, le contre-terrorisme, les risques nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques [NRBC], la cybersécurité et les menaces dites hybrides.

Cette coopération entre l’UE et l’Otan – qui ont 21 membres en commun – s’est encore intensifiée depuis le début de la guerre en Ukraine, avec des réunions communes aux deux organisations pour évoquer la situation dans l’est de l’Europe. Mais il est question d’aller encore plus loin… et de porter ce partenariat « stratégique » entre les deux organisations à un « niveau supérieur ».

En effet, c’est ce qu’affirme une déclaration publiée ce 10 janvier et signée par Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’Otan, Charles Michel, le président du Conseil européen, et Ursula Von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, en évoquant la guerre lancée par la Russie contre l’Ukraine, laquelle « constitue la menace la plus grave pour la sécurité euro-atlantique depuis des décennies » ainsi que « l’intensification de la compétition stratégique », également illustrée par « l’enhardissement de la Chine et les politiques appliquées par celle-ci sont sources de défis auxquels il nous faut répondre ».

« Des acteurs autoritaires emploient tout un éventail de moyens politiques, économiques, technologiques et militaires pour tenter de porter atteinte aux intérêts, aux valeurs et aux principes démocratiques qui sont les nôtres », souligne d’ailleurs ce texte.

« La fragilité et l’instabilité qui persistent dans le voisinage de l’Europe et les conflits qui s’y prolongent mettent à mal notre sécurité et créent les conditions dans lesquelles les compétiteurs stratégiques et les groupes terroristes peuvent gagner en influence, déstabiliser nos sociétés et menacer notre sécurité », insistent ses auteurs.

Estimant que la situation actuelle marque un « tournant majeur », cette déclaration en conclut qu’il est nécessaire de renforcer le lien transatlantique… et donc d’établir une coopération « plus étroite » entre l’Otan et l’UE.

Sans surprise, le texte réaffirme que l’Otan demeure « le fondement de la défense collective de ses membres »… mais il reconnaît aussi « l’intérêt d’une défense européenne plus forte et plus performante, qui contribue effectivement à la sécurité mondiale et transatlantique, complète l’action de l’Otan et soit interopérable avec celle‑ci ».

Soulignant les « résultats concrets » obtenus dans les domaines faisant déjà l’objet d’une coopération étroite entre elles, les deux organisations affirment leur entention de porter leur « partenariat à un niveau supérieur ».

« Nous allons collaborer davantage encore dans les domaines où nous le faisons déjà, et nous allons élargir et approfondir notre coopération pour traiter certains enjeux, en particulier l’intensification de la compétition géostratégique, la résilience, la protection des infrastructures critiques, les technologies émergentes et technologies de rupture, l’espace, les incidences du changement climatique sur la sécurité, ainsi que la manipulation de l’information par des acteurs étrangers et l’ingérence de tels acteurs dans la sphère de l’information », annoncent-elles.

OTAN : Le moment est venu de se demander à quoi l’OTAN devrait ressembler après l’Ukraine

OTAN : Le moment est venu de se demander à quoi l’OTAN devrait ressembler après l’Ukraine

par Joshua C. Huminski* (Chroniqueur à Breaking Defense) – ASAF – publié le mercredi 04 janvier 2023

OTAN : Le moment est venu de se demander à quoi l'OTAN devrait ressembler après l'Ukraine

 

Le moment est venu d’examiner les changements qui pourraient être nécessaires pour garantir que l’alliance soit forte, saine et concentrée sur sa tâche principale consistant à maintenir les membres de l’alliance hors de l’emprise de la Russie”, écrit Joshua Huminski du Centre d’étude de la présidence et du Congrès.

 

La guerre en Ukraine ne semble pas devoir se terminer de sitôt. Mais il y a beaucoup de leçons à tirer du conflit, et les planificateurs des pays de l’OTAN devraient y réfléchir. Dans cet éditorial, Joshua Huminski du Centre pour l’étude de la présidence et du Congrès expose les points clés auxquels il pense que les responsables de l’OTAN devraient réfléchir maintenant.

Dans la guerre en Ukraine, le succès de l’OTAN (par procuration) et la faiblesse de la Russie offrent l’occasion de reconsidérer la structure même des forces et la conception de l’alliance. Mais ce succès même risque de créer de la complaisance. Saisir ce moment exige que Washington, Bruxelles et les capitales européennes reconnaissent la présence de l’opportunité et agissent avec empressement, et ne permettent pas à la « mort cérébrale » redoutée de l’OTAN de réapparaître.

La première question à laquelle il faut répondre, et la plus urgente, est peut-être celle de savoir quel sera l’objectif de l’OTAN lorsque la guerre en Ukraine prendra fin.

La réponse la plus claire est, naturellement, de revenir à la défense collective, de se concentrer sur la sécurité européenne et de dissuader la Russie. Mais renforcé par les ajouts de la Suède et de la Finlande et le soutien efficace contre Moscou, le leadership doit s’assurer que l’OTAN ne suive pas le chemin de la garde nationale américaine et ne devienne pas la solution pour tout ce qui a un lien avec la sécurité.

L’organisation doit garder son orientation stratégique étroite – cette « mort cérébrale » susmentionnée était autant un manque de concentration qu’un manque d’urgence. L’OTAN elle-même ne peut pas résoudre tous les problèmes ; cela peut être un addendum et un outil, mais à moins qu’il ne réponde à son objectif central de maintenir la sécurité européenne et de dissuader la Russie, il reviendra à un état de manque de concentration. Et le moment est venu d’examiner les changements qui pourraient être nécessaires pour garantir que l’alliance soit forte, saine et concentrée sur sa tâche principale consistant à maintenir les membres de l’alliance hors de l’emprise de la Russie.

La réforme structurelle nécessite une analyse et une prise en compte minutieuses des priorités militaires nationales, ainsi qu’une planification visant à identifier les capacités nécessaires et la manière dont elles seront satisfaites. Ici, des questions critiques doivent être posées : est-il logique que chaque pays investisse et achète des mini-armées, ou une spécialisation des forces délibérée aurait-elle plus de sens à long terme ? Serait-il logique que le Royaume-Uni se concentre, comme me l’a fait remarquer l’un de ses hauts responsables de la défense, sur les capacités à valeur ajoutée telles que les chasseurs à grande vitesse, les cyber capacités et l’espace ? Serait-il logique que l’Allemagne prenne ce fonds de défense de 100 milliards d’euros et, en plus de faire entrer la Bundeswehr assiégée dans le 21e siècle, se concentre sur les chars lourds et l’artillerie (bien que des rapports suggèrent que Berlin a du mal à opérationnaliser ce fonds) ?

Les engagements verbaux de dépenses de l’OTAN, bien que bienvenus, sont susceptibles de se heurter à la réalité politique nationale face à un ralentissement économique mondial prévu et à mesure que la concurrence pour les dépenses intérieures augmente. Le Royaume-Uni sera-t-il en mesure d’honorer ses dépenses de défense de 3 % du PIB alors que les besoins sociaux et de santé montent en flèche à court terme ? Des signes suggèrent que Whitehall reconnaît que ce n’est pas viable.

L’adhésion de la Suède et de la Finlande représente une occasion de formaliser la planification et la formation opérationnelles conjointes informelles existantes, qui sont toutes deux essentielles pour l’avenir de l’OTAN. Stockholm et Helsinki disposent d’armées robustes et modernes, et leur entrée dans l’alliance devrait se faire sans heurts (bien que la quantité de travail d’état-major liée à l’OTAN puisse mettre à rude épreuve leurs plus petits effectifs). Des rotations et des déploiements réguliers à travers la Scandinavie et l’Europe centrale et orientale ne feront qu’améliorer la coordination et l’interopérabilité – points forts de l’alliance de l’OTAN – et serviront de signal à Moscou.

Là aussi, des questions critiques doivent être posées : quelle est la meilleure répartition des forces ? Les déploiements fixes sont-ils plus appropriés que les rotations plus mobiles et fréquemment modifiées ? Cela mettra invariablement en évidence les différences entre les alliés de l’OTAN. L’Estonie, par exemple, est susceptible de souhaiter une présence plus permanente et plus importante de l’OTAN (en évitant le modèle du « piège »), tandis que le siège de l’OTAN vise de plus en plus des rotations plus fréquentes.

Une question émergente est également la relation à long terme entre l’Ukraine et l’OTAN. Fin novembre, les responsables de l’OTAN ont souligné leur engagement à ce que Kiev rejoigne éventuellement l’alliance. Selon Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, “la porte de l’OTAN est ouverte”. La fourniture d’aide, le développement de liens militaires entre les forces de l’OTAN et de l’Ukraine et la formation continue pour jeter les bases d’une armée aux normes de l’OTAN, ce qui faciliterait assurément l’adhésion de l’Ukraine – du moins sur le terrain. Les défis politiques, qui ne sont pas des moindres, resteront, comme ils le seront à travers l’alliance.

En fait, naviguer dans les relations et dynamiques politiques exigeantes tumultueuses deviendra presque certainement un défi, comme en témoigne l’opposition de la Turquie à l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN. La relation compliquée de la Hongrie (qui a indiqué qu’elle ratifiera son adhésion au printemps 2023, mais reste une force du chaos au sein de l’Union européenne) avec la Russie compliquera également les machinations politiques de l’OTAN. Gérer une alliance dans laquelle toutes les parties n’apprécient pas de la même manière l’immédiateté de la menace, en particulier face à une Russie affaiblie, exigera des efforts diligents de la part de Bruxelles et de quiconque occupe le siège du secrétaire général.

Il y a aussi la question ouverte de l’équilibre des responsabilités et de la division du travail entre l’Union européenne et l’OTAN en matière de sécurité continentale. Ce dernier dispose clairement des capacités et de l’expertise de défense, tandis que le premier dispose de ressources financières et civiles considérables. Ce à quoi cela ressemble pourrait bien éclairer l’ensemble et la priorisation des missions de l’OTAN.

La conception et la structure de la force nécessiteront une évaluation actualisée et complète de ce à quoi ressemblera l’armée russe et de la menace stratégique que la Russie représentera pour l’Europe dans un monde post-ukrainien. Bien que beaucoup de choses soient inconnues (dont la moindre n’est pas l’issue de la guerre en Ukraine), et sur la base de ses pertes non négligeables, la menace conventionnelle aura été considérablement réduite. Il est essentiel de déterminer à quoi ressemblera la menace russe à court et à moyen terme pour éclairer la conception et la structure des forces de l’OTAN.

Les sanctions et les embargos technologiques de l’Occident rendront le réarmement exceptionnellement difficile, mais pas impossible. La Corée du Nord est l’un des pays les plus lourdement sanctionnés au monde, mais continue d’améliorer ses programmes de missiles balistiques et d’armes nucléaires. De plus, malgré l’imposition de sanctions commerciales punitives et la forte limitation de l’accès de la Russie à la technologie occidentale, Moscou entreprendra un effort concerté pour se réarmer. Ce calendrier n’est pas clair : les analystes ont spéculé entre deux et trois ans pour le bas de gamme et plus d’une décennie pour le haut de gamme. Pourtant, ce réarmement ne fera que ramener la Russie à son niveau de février 2022. Alors que Moscou s’efforce de reconstruire ses forces conventionnelles, les militaires de l’OTAN poursuivront leurs propres programmes de modernisation (tout en incorporant les leçons tirées des succès de Kiev sur l’armée russe), tout en réarmant et en réapprovisionnant les munitions usagées envoyées en Ukraine.

Les capacités cybernétiques, spatiales, stratégiques et de guerre non conventionnelle de Moscou n’ont pas autant souffert, voire pas du tout. La Russie trouvera également plus attrayant de revenir à la guerre politique ou informationnelle pour poursuivre ses objectifs à court terme, afin de compenser la faiblesse conventionnelle perçue (et réelle) de la Russie dans un monde post-ukrainien. Les efforts européens et américains jusqu’à présent pour limiter l’efficacité de la campagne de guerre politique de la Russie sont les bienvenus, mais doivent être soutenus.

Les plus grands défis pour l’OTAN ne seront peut-être pas ceux liés à l’alliance elle-même ou même à la posture militaire de la Russie, mais à l’équilibre interne des intérêts et considérations au niveau national entre les États membres individuels. Les pressions politiques et économiques intérieures vont probablement absorber plus de temps et d’attention dans les mois à venir.

Au fur et à mesure que l’imminence de la menace russe s’estompe et, en particulier, que l’Ukraine continue de progresser, l’urgence des réformes face à une Russie affaiblie diminuera. Pourtant, ne pas agir aujourd’hui risque de manquer une occasion générationnelle de réformer l’OTAN pour le XXIe siècle, ce dont elle a cruellement besoin et dont elle aura besoin, quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine.

 

*Joshua C. Huminski est directeur du Centre Mike Rogers pour le renseignement et les affaires mondiales au Centre d’étude de la présidence et du Congrès, et membre du National Security Institute de l’Université George Mason.

Les joueurs du néant – Point de situation du 27 décembre

Les joueurs du néant – Point de situation du 27 décembre

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 27 décembre 2022

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


La stratégie n’est souvent qu’une résolution de problèmes successifs avec au loin une idée plus ou moins claire de la paix que l’on veut obtenir. La prolongation de la guerre en Ukraine a vu les deux camps accumuler les problèmes à résoudre avec des ressources différentes. Le vainqueur sera celui qui y parviendra le moins mal.  

Stalinisation partielle

Après deux mois et demi d’avancées rapides dans les provinces de Kharkiv et Kherson, l’offensive ukrainienne est désormais à l’arrêt, la faute à la météo d’automne avec ces pluies et sa boue qui gêne les manœuvres, la faute surtout à la nouvelle stratégie russe. Le 11 septembre dernier, on évoquait sur ce blog l’idée que les Russes ne pourraient jamais éviter une défaite cinglante sans un changement radical de posture. Ce changement radical a eu lieu.

Passons sur l’annexion des provinces conquises après un référendum surréaliste. Un tour de magie ne produit un prestige, le coup de théâtre final, que si l’illusion a été parfaite auparavant. Personne, sauf peut-être Vladimir Poutine, n’a pensé que transformer des terres conquises en terres russes allaient changer les perceptions de la population russe devenue d’un seul coup ardente à défendre la nouvelle mère patrie ou des ennemis et leurs soutiens qui auraient été dissuadés de provoquer une escalade en s’y attaquant. La carte « annexion » a fait pschitt et les choses sont revenues comme avant. Kherson, a été abandonnée quelques jours après avoir été déclarée « russe à jamais » et l’artillerie russe n’hésite pas visiblement à tuer ceux qui sont normalement des concitoyens.

Non, le vrai changement a été la stalinisation de l’armée russe. Si la mobilisation de 300 000 réservistes, et l’envoi immédiat de 40 000 d’entre eux sur la ligne de front, en a constitué l’élément le plus visible, il ne faut pas oublier le durcissement de la discipline avec le retour de l’interdiction de se constituer prisonnier comme lors de la Grande Guerre patriotique ou encore l’obligation indéfinie de service une fois déployés en Ukraine. Les commissaires politiques sont déjà là depuis plusieurs années, mais la société privée Wagner a réintroduit récemment les détachements de barrage en deuxième échelon (la mort certaine si on recule contre la mort possible si on avance). Ce n’est pas encore la mobilisation générale, mais personne n’est dupe. Le Rubicon est franchi.

La formation militaire russe s’effectue directement dans les unités de combat, or les unités et leurs cadres sont presque entièrement en Ukraine, laissant en arrière des conscrits jouant aux cartes et astiquant le peu de matériel qui reste. Il aurait été logique lorsque l’Ukraine conquise est devenue russe de les envoyer sur place rejoindre leurs unités d’origine, cela n’a pas été le cas et c’est très étonnant. Peut-être qu’envoyer au combat ces très jeunes hommes était plus délicat qu’envoyer des « vieux » réservistes. Ce non-engagement, à ce jour, reste un mystère. Maintenant, si on n’avait plus les moyens de former les classes de 130-160 000 conscrits, on en avait encore moins pour 300 000 réservistes. Là encore, peut-être croyait-on que ces anciens militaires, en théorie, n’en avaient pas besoin.

Tout est fait dans le plus grand désordre, et à la guerre le désordre se paie avec du sang. C’est avec du sang et de lourdes pertes que la ligne Surovikine est tenue, mais elle est finalement tenue et le test est plutôt réussi politiquement. La « stalinisation partielle » a provoqué un grand exode extérieur ou intérieur, de nombreux incidents, des plaintes sur les conditions d’emploi mais pas de révolte. Pourquoi s’arrêter-là maintenant que la vie des soldats ne compte plus du tout ? Le sacrifice de la première tranche de mobilisés a sauvé la situation, l’arrivée de la seconde – les 150 000 hommes encore en formation en Biélorussie et en Russie – permettra soit de geler définitivement la situation, soit de reprendre l’initiative. Et si cela ne suffit pas, il sera toujours possible d’en envoyer plusieurs centaines de milliers de plus. Le pot des cartes « poitrines » est encore plein, même s’il y a sans doute une carte « seuil critique mécontentement » qui peut surgir à tout moment, une carte qui peut devenir explosive si elle est posée sur un fond de défaites et de difficultés économiques.

Mais les hommes ne sont pas tout. L’armée russe est toujours « artillo-centrée » et ce d’autant plus qu’il faut compenser la médiocrité constante de la gamme tactique des bataillons par plus d’obus. Au mois de juin, on évoquait le point oméga, ce moment où il n’est plus possible d’attaquer à grande échelle faute d’obus la consommation (et les destructions) dépassant alors largement la production. Nouveau problème : on semble s’approcher de ce point oméga. Les cadences de tir quotidiennes ont déjà été divisées par trois depuis l’été, tandis qu’on voit des vidéos de soldats réclamer des obus et des images de grands dépôts vides en Russie. Il est vrai que l’Ukraine éprouve les mêmes difficultés et comme c’était également prévu, s’approche aussi du point oméga. Cela a contribué aussi à limiter les manœuvres ukrainiennes qui se seraient trouvées en bien meilleure position si elles avaient pu conserver les cadences de tir de l’été. De part et d’autre, on cherche partout des cartes « obus ». Celui qui en trouvera aura un avantage majeur sur son adversaire. Il n’est pas sûr qu’ils y parviennent, ce qui influerait grandement sur la suite de la guerre.

Du sang et des armes

Le plus étonnant dans ce contexte est que les Russes maintiennent une attitude très agressive en multipliant les attaques, forcément petites, le long du Donbass comme si l’objectif de conquête complète annoncée le 25 mars n’avait pas été abandonné. Les Russes n’ont visiblement pas encore admis qu’ils cherchaient systématiquement à atteindre des objectifs démesurés pour leur main et qu’ils y épuisaient à chaque fois leur armée. La bataille de Kiev en février-mars (le fameux « leurre ») a cassé une première fois leur force terrestre. Les pertes matérielles russes documentées et donc sans doute également humaines de ce premier mois de guerre représentent au moins un quart du total à ce jour. C’est l’extrême érosion des quatre armées engagées autour de Kiev qui a imposé leur repli rapide. Les trois mois suivants de la bataille du Donbass ont à nouveau épuisé l’armée russe et l’ont rendu à nouveau vulnérable. Ne pouvant plus attaquer à grande échelle, ni même tout défendre avec des forces réduites, les Russes ont été obligés de faire l’impasse dans la province de Kharkiv, en partie pour défendre la tête de pont de Kherson. Ils ont fini par exploser à Kharkiv et au bout du compte devoir abandonner aussi la tête de pont.

Ils viennent maintenant de sauver la situation et pourtant ils attaquent dans des conditions difficiles le long de zones fortifiées et sans espoir de disloquer l’ennemi, mais seulement de dégager la ville de Donetsk ou de s’emparer de Bakhmut, pour la plus grande gloire d’Evgueni Prigojine. D’une certaine façon, les Russes se créent eux-mêmes des problèmes en s’usant dans des attaques impossibles.

En attaquant à tout va, les Russes s’usent, mais ils espèrent aussi sans doute faire de même avec les Ukrainiens qui acceptent ce combat. Peut-être s’agit-il pour ces derniers de refuser à tout prix de céder du terrain, ce qui n’est pas forcément une bonne idée. Peut-être choisissent-ils aussi ces combats justement pour à nouveau saigner à blanc l’armée russe afin de pouvoir également à nouveau attaquer ensuite à grande échelle. Chercher simplement à tuer le maximum d’ennemis est le niveau zéro de la tactique, sauf si les pertes infligées sont suffisamment importantes pour empêcher l’ennemi de progresser par l’expérience. Compte tenu de l’actuelle structure de fabrications de soldats toujours aussi médiocre du côté russe et en tout cas inférieure à celle des Ukrainiens, c’est peut-être une bonne carte, sanglante, à jouer.

Créer des problèmes chez l’ennemi

Ce n’est tout de résoudre ses problèmes, encore faut-il en créer chez l’ennemi en fonction des cartes dont on dispose dans sa main. Depuis octobre, les Russes dilapident leur arsenal de missiles à longue portée pour ravager le réseau électrique ukrainien, en espérant entraver l’effort de guerre ukrainien, augmenter le coût du soutien occidental et affecter le moral de la population en la plongeant dans le noir et le froid. C’est l’exemple type de carte faible jouée par défaut, parce qu’il n’y en a pas beaucoup d’autres en main et sans trop croire à sa réussite. Là encore cette campagne de missiles approche de son point oméga, probablement dans deux ou trois mois et là encore on cherche des cartes « drones et missiles », notamment du côté de l’Iran afin de pouvoir continuer.

Mais cette action a aussi pour effet de provoquer un renforcement de la défense aérienne ukrainienne par la livraison occidentale de systèmes à moyenne et longue portée. Ce renforcement est lent, car ces systèmes sont rares, mais inexorables. La mise en place d’une batterie Patriot Pac-2 permettra de protéger efficacement une grande partie du pays contre les missiles. Deux batteries protégeaient presque tout le pays. Le risque pour les Russes est de se voir interdire totalement le ciel dans la profondeur, mais aussi également de plus en plus sur la ligne de front. Associé à des moyens de neutralisation de défense aérienne russes, et à la livraison d’avions d’attaque comme les A-10 Thunderbolt que les Américains avaient refusé, cela peut changer la donne sur le front et compenser l’affaiblissement de l’artillerie.

Autre carte relativement simple à jouer : la diversion biélorusse. L’entrée en guerre de la Biélorussie est l’Arlésienne du conflit. Le président Loukachenko freine des quatre fers cette entrée en guerre dont il sait qu’elle provoquerait immanquablement des troubles dans son pays et peut-être sa chute. Il est cependant toujours possible de maintenir une menace en direction de Kiev afin au moins de fixer des forces ukrainiennes dans le nord. L’état-major de la 2e armée combinée a été déployé en Biélorussie avec plusieurs milliers d’hommes, l’équipement lourd de quelques bataillons et quelques lanceurs de missiles Iskander et des batteries S-400, peut-être à destination de l’OTAN. Dans les faits, la carte biélorusse est faible. L’armée biélorusse est très faible et sert surtout de stocks de matériels et de munitions pour les Russes. Quant aux milliers de soldats russes, il s’agit surtout de mobilisés utilisant la structure de formation biélorusse. Dans le pire des cas, une nouvelle offensive russe ou russo-biélorusse, forcément limitée par le terrain aux abords du Dniepr, aurait sans doute encore moins de chance de réussir que celle du 24 février.

Côté ukrainien, on joue la carte des frappes de drones en profondeur sur le territoire russe et en particulier par deux fois sur la base de bombardiers d’Engels sur la Volga. Plusieurs TU-95 ont été endommagés, ce qui est loin d’être négligeable, mais les effets de cette mini-campagne sont encore plus symboliques que matériels. Si les Ukrainiens parvenaient seuls ou avec l’aide d’un allié à fabriquer en série ces nouveaux projectiles (drones TU-141 améliorés ou missile made in Ukraine) pourraient avoir une influence stratégique. Mais méfiance, ces bombardements peuvent à leur tour alimenter le discours victimaire du gouvernement russe et la population se sentir réellement menacée. Il faut toujours se méfier des effets secondaires de ses actions.

Nous sommes actuellement dans un temps faible, faible au niveau stratégique parce qu’au niveau tactique les choses restent toujours aussi violentes. Il reste cependant des cartes à tirer au pot et des problèmes à créer jusqu’au moment où aucun des deux camps ne puisse plus les résoudre ou que le pot soit vide des deux côtés. Actuellement, les paris sont plutôt contre Poutine, avec l’inconnu de sa réaction et de son entourage lorsqu’il ne pourra plus résoudre les problèmes.

La facture pour les 16 premiers chasseurs-bombardiers F-35A commandés par le Canada s’annonce (très) salée

La facture pour les 16 premiers chasseurs-bombardiers F-35A commandés par le Canada s’annonce (très) salée

http://www.opex360.com/2022/12/21/la-facture-pour-les-16-premiers-chasseurs-bombardiers-f-35a-commandes-par-le-canada-sannonce-tres-salee/


 

Seulement, il y a plus de dix ans, le développement du F-35 accumulait les critiques, en raison de ses retards et de ses surcoûts. Et la décision du gouvernement Harper ne coupa pas aux polémiques. Ainsi, un rapport parlementaire estima que les coûts d’achat et d’exploitation de ces 65 avions seraient beaucoup plus élevés qu’annoncé. Ce qui fut confirmé par des audits réalisés par le cabinet KPMG et le Vérificateur général du Canada. Dès lors, l’affaire devint un enjeu politique.

Durant la campagne des élections législatives de 2015, Justin Trudeau assura que, lui Premier ministre, le Canada annulerait l’achat du F-35A avant de lancer un appel d’offres et qu’il réinvestirait l’argent ainsi économisé dans la construction navale…

Cela étant, dans l’attente du résultat de l’appel d’offres promis et afin de permettre à l’Aviation royale canadienne de tenir ses engagements à l’égard du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord [NORAD] et de l’Otan, Ottawa dut se résoudre à moderniser a minima les CF-18 et à se procurer des F/A-18 Hornet d’occasion auprès de l’Australie… tout en envisageant l’achat de 18 F/A-18 Super Hornet afin de constituer une flotte « intérimaire ». Ce qui, en raison d’une brouille avec Boeing dans une affaire concernant Bombardier, ne put se faire.

Quoi qu’il en soit, après le retrait de Dassault Aviation [Rafale] et du consortiume européen Eurofighter [Typhoon], l’appel d’offres pour 88 nouveaux avions de combat se joua entre Saab [Gripen E/F] et… Lockheed-Martin [F-35], Boeing ayant été écarté car il fut estimé que le F/A-18 Super Hornet ne correspondait pas aux exigences de l’appel d’offres.

Finalement, douze ans après le choix du gouvernement Harper, le F-35A remporta la compétition. Ou du moins, le ministère canadien de la Défense fit savoir qu’il entrerait en négociation avec Lockheed-Martin afin de se procurer 88 appareils, pour un montant maximal alors estimé à 19 milliards de dollars.

Reste à voir à combien s’élèvera effectivement la facture… En effet, selon des informations de la Presse canadienne et de Radio Canada, Ottawa est sur le point d’autoriser l’achat des 16 premiers F-35A, avec le « matériel connexe » pour 7 milliards de dollars [canadiens, soit 4,8 milliards d’euros].

« Deux sources au ministère de la Défense, qui se sont exprimées sous le couvert de l’anonymat pour discuter de questions qui n’étaient pas encore rendues publiques, ont déclaré qu’une demande de financement envoyée au Conseil du Trésor avait été approuvée plus tôt ce mois-ci », a rapporté la Presse canadienne.

Les sources de cette dernière ont expliqué que le Canada a l’intention d’acheter des F-35A « par tranches au cours des prochaines années » et que la première commande devrait être notifiée d’ici la fin de l’année civile afin de s’assurer que le calendrier de livraison prévu « reste sur la bonne voie ».

À titre de comparaison, la Suisse va acquérir 36 F-35A pour un peu plus de 3,8 milliards de francs suisses [soit 3,9 milliards d’euros au taux de change actuel]. Cela étant, d’après La Presse canadienne, la commande que s’apprête à passer Ottawa couvre, outre les 16 avions, « des pièces de rechange, l’armement et divers coûts de démarrage associés », comme « la construction d’installations ». À noter que Berlin a dit la même chose pour justifier les 10 milliards d’euros que lui coûteront les 35 appareils du même type destinés à la Luftwaffe.

Par ailleurs, et selon les derniers chiffres du Government Accountability Office [GAO, l’équivalent américain de la Cour des comptes française], le coût d’exploitation d’un F-35 demeure élevé, celui-ci étant estimé à 42’000 dollars US de l’heure, contre 30’400 dollars pour le F/A-18 Super Hornet.

Quoi qu’il en soit, si Ottawa s’en était tenue au plan initial, probablement que l’Aviation royale canadienne aurait déjà commencé à remplacer ses CF-18, qui arrivent au bout de leur potentiel.. Au lieu de ça, elle ne sera pas en mesure d’envoyer des avions de combat en Europe, dans le cadre de l’Otan, l’an prochain. Ce qui n’était jamais arrivé depuis 2017, le Canada ayant jusqu’alors toujours pris part au renforcement du flanc oriental de l’Alliance.

Photo : Lockheed-Martin

La 13e DBLE et ses Griffon en Estonie au printemps 2023

La 13e DBLE et ses Griffon en Estonie au printemps 2023


L’armée de Terre se prépare à envoyer des véhicules Griffon en Estonie dans le cadre de la mission Lynx, contribution française à la présence avancée renforcée (eFP) de l’OTAN. Cette projection prévue pour le printemps 2023 sera conduite par la 13e demi-brigade de Légion étrangère et ses appuis de la 6e brigade légère blindée.

Annoncée début octobre par le chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT), le général Pierre Schill, la « scorpionisation » de la mission Lynx est attendue pour mars prochain. Une relève confiée au sous-groupement tactique interarmes formé par la Phalange magnifique, qui a perçu ses premiers Griffon en mars 2021, le 1er régiment étranger de cavalerie,  le 1er régiment étranger de génie et le 3e régiment d’artillerie de marine.

Ce sera la deuxième fois que l’armée de Terre envoie ses véhicules SCORPION sur un théâtre d’opération extérieure après les 32 Griffon déployés au Sahel à l’été 2021. L’effectif du SGTIA et le nombre de Griffon déployés en Estonie ne sont pas encore connus.

Avec la mission Lynx à l’horizon, la reprise post-fêtes sera particulièrement dense pour ce SGTIA SCORPION. Dès la mi-janvier, direction l’Allemagne et l’exercice interalliés Cabrit Tempest/Talinn Dawn. Conduit sur le camp de Sennelager, cet exercice de mise en condition finale verra des unités alliées, notamment britanniques, parfaire leur interopérabilité dans un cadre OTAN. La France y engagera plus de 200 militaires et 40 véhicules blindés, dont 16 Griffon.

En janvier, les légionnaires et leurs appuis sont également attendus à Mailly-le-Camp pour une rotation au Centre d’entraînement au combat (CENTAC), où plusieurs scénarios les prépareront à l’hypothèse d’engagement majeur.

Ce déploiement en Estonie est une opportunité à saisir pour le député François Cormier-Bouligeon, rapporteur des crédits « préparation et emploi des forces : forces terrestres » pour le projet de loi de finances 2023. Celui-ci, qui s’était rendu en Estonie dans le cadre de ses travaux, estime en effet « intéressant de réfléchir à l’opportunité de déployer un équipement ‘tout Scorpion’ d’ici la fin 2023 (comprenant au-delà des Griffon, des matériels Jaguar et le système SICS) afin de faire de l’Estonie ‘un laboratoire opérationnel’ ». Pour le système d’information du combat SCORPION (SICS), ce devrait en réalité être le cas au printemps prochain.

Au-delà de l’expérimentation, il aurait pu être question d’en profiter pour muscler la posture française dans les États baltes, à l’instar de ce qui a été fait dernièrement en Roumanie. « En réponse à la demande estonienne de renforcement du nombre d’équipements mobilisés, un peloton de chars Leclerc pourrait également être redéployé à la même période », indiquait le député en octobre.

Crédits image : 13e DBLE

Le secrétaire général de l’Otan dit craindre une « guerre majeure » avec la Russie

Le secrétaire général de l’Otan dit craindre une « guerre majeure » avec la Russie

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Online press briefing by NATO Secretary General Jens Stoltenberg on the situation in Afghanistan

 

Pour rappel, l’article 5 du Traité de l’Atlantique-Nord prévoit une clause de défense collective, c’est à dire que tous les pays membres doivent porter assistance si l’un des leurs est attaqué. Il n’a été invoqué qu’une seule fois, par les États-Unis, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001.

Quoi qu’il en soit, l’épisode de Przewodów a démontré que le risque d’un conflit généralisé en Europe n’était pas à écarter… Et c’est d’ailleurs ce qu’a rappelé Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’Otan, lors d’un entretien accordé à la NRK, la radio-télévision publique norvégienne, le 9 décembre.

D’abord, l’ex-Premier ministre norvégien est revenu sur les semaines qui ont précédé le début de la guerre, en particulier sur le Conseil Otan-Russie [COR] qui s’était tenu le 12 janvier. A priori, ce fut à ce moment qu’il comprit que Moscou ne reculerait pas. « À un moment donné, les discussions sont inutiles. [Vladimir] Poutine avait décidé d’utiliser la force », a-t-il confié.

Aussi, a aussi dit M. Stoltenberg, « une invasion étant une violation de toutes les règles internationales, il était important de faire comprendre [à la Russie] que l’Otan soutiendrait l’Ukraine ». Ce qui est effectivement le cas depuis le début de la guerre…

Quant à M. Poutine, « il a cru qu’il pourrait obtenir ce qu’il voulait par la force militaire et une brutalité que nous n’avions pas vue depuis la Seconde Guerre Mondiale », a poursuivi le secrétaire général de l’Otan. Les forces russes « ont délibérément visé les civils en coupant l’approvisionnement en eau et en attaquant des cibles non militaires. C’est une guerre extrêmement brutale », a-t-il continué…

Cependant, M. Stoltenberg a dit penser que le chef du Kremlin « ne pourra pas briser l’Ukraine » et que « au contraire, il mobilise encore plus de soutien pour Kiev ». Mais plus généralement, a-t-il continué, « il serait extrêmement dangereux de sous-estimer ce à quoi nous sommes confrontés ». Et d’inister : « Nous sommes face à un test pour savoir si la liberté peut résister aux régimes autoritaires ».

S’agissant des conséquences économiques de cette guerre, dues, pour la plupart, aux sanctions imposées à la Russie, M. Stoltenberg n’a pas cherché à les minimiser. « Je comprends ceux qui pensent que les prix alimentaires et les factures d’électricité sont trop élevés. C’est un prix douloureux que nous payons en Europe. Mais il y aura un prix beaucoup plus élevé à payer si notre liberté est menacée par la victoire de Poutine en Ukraine », a-t-il estimé.

Reste que pour le responsable norvégien, il y a un risque de voir guerre en Ukraine « devenir incontrôlable » et se transformer en « une guerre majeure entre l’Otan et la Russie ». Cela étant, il s’est dit aussi « convaincu que nous éviterons cela ». Et de conclure : « La tâche la plus importante de l’Otan est d’empêcher une guerre à grande échelle en Europe, et c’est quelque chose sur laquelle nous travaillons chaque jour », d’autant plus que [Vladimir Poutine] « a sous-estimé notre capacité à nous protéger et à nous défendre mutuellement ».

La France bonne élève d’une NATO Response Force en pleine évolution

La France bonne élève d’une NATO Response Force en pleine évolution

 

– Forces opérations blog – publié le

Une année d’effort exceptionnel au profit de la NATO Response Force (NRF) s’achève pour la France. L’engagement a été tenu à la lettre dans un contexte marqué par le conflit russo-ukranien et alors que s’amorce une évolution profonde du principal instrument militaire de l’Alliance.

La France, « bonne élève » de la NRF

Contrat rempli pour les plus de 8000 militaires mobilisés cette année par la France au profit de la NRF. Cette contribution française « était particulièrement élevée par l’effet du cycle rotationnel », déclarait ce jeudi le général François-Marie Gougeon, chargé de mission auprès du chef d’état-major des Armées (CEMA). Au moment où le conflit en Ukraine éclate, elle commande en effet les piliers terrestre et aérien de la NRF et arme l’essentiel de la Very High Readiness Joint Task Force (VJTF) et de la Task Force NRBC. Activée pour la première fois depuis sa création, la NRF est alors la seule force opérationnelle dont dispose le commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR), le général américain Tod D. Wolters.

« Fiable, crédible et solidaire », le partenaire français actuellement près de 3000 militaires à terre, en mer et dans les airs pour renforcer la façade orientale de l’Europe. Les premiers, des éléments belges et français du bataillon fer de lance de la NRF, sont arrivés en Roumanie moins de quatre jours après le déclenchement du conflit russo-ukrainien. En parallèle, la France actait d’autres décisions, à l’instar du maintien d’une présence dans les États baltes plutôt que de poursuivre l’alternance avec d’autres armées alliées.

Le sommet de Madrid de juin dernier aura ensuite renforcé la posture en engageant les États à renforcer « leur » bataillon jusqu’au niveau de la brigade en cas de détérioration de la situation. Depuis, un élément avancé de poste de commandement de brigade a été envoyé en Roumanie, détachement préfigurateur renforçable sur très court préavis et dont la mise en place s’est terminée il y a peu.

La force de ce bataillon multinational désormais installé dans la durée ? Le choix d’une structure qui s’appuie d’abord sur des partenaires belge et néerlandais « avec lesquels on s’entraîne et que nous connaissons », relevait le général Gougeon. L’interopérabilité est dès lors particulièrement élevée, au bénéfice de l’efficacité opérationnelle. « D’autres partenaires sont étudiés, en fonction des contributions qu’ils souhaitent amener », complétait-il lors d’un point presse du ministère des Armées, le premier consacré à l’OTAN depuis mars.

Loin des classements sur l’aide matérielle apportée à l’Ukraine, la France aura assumé ses responsabilités à la lettre vis-à-vis de la NRF. Comparaison n’est pas raison, mais « toutes les nations armant la VJTF n’ont pas fait l’effort qu’a réalisé la France pour armer l’intégralité des composantes de cette VJTF », ajoutait le général Gougeon, celui précisant que  « par volonté délibérée de la France, le taux d’armement de la NRF a été particulièrement élevé ». De l’ordre de 95%, un résultat certainement dicté par le contexte sécuritaire dégradé mais néanmoins « salué par SACEUR parce qu’il était inhabituellement haut par rapport aux années précédentes ».

« L’objectif pour le chef d’état-major des Armées était d’être certain de pouvoir disposer d’une force qui soit opérationnellement crédible et fiable ». Objectif à première vue atteint. Cette contribution française se poursuivra en 2023. Elle conservera une prise d’alerte mais avec un délai différé, cédant son rôle de premier plan dans la VJTF à une brigade sous commandement allemand. Un engagement réaffirmé, à l’heure où se poursuit la construction d’un nouveau modèle de force au sein de l’OTAN.  

La France maintient un SGTIA de 300 militaires sur le sol estonien, dont une partie a été engagée sur l’exercice ORKAAN 16 (Crédits : EMA)

De l’expéditionnaire à la défense collective

« Comme cela a été démontré en début d’année, faire reposer la réponse de l’Alliance sur une force unique face à une menace venant potentiellement de plusieurs directions et ne prenant pas en compte les forces nationales alors que ce sont elles qui sont sensées absorber le premier choc était un non-sens stratégique », relevait le général Gougeon. Après s’être focalisé depuis deux décennies sur la contre-insurrection et la lutte contre le terrorisme, le dispositif militaire de l’OTAN a été revu en profondeur lors des réunions de Bruxelles et de Madrid.

« Le pilier opérationnel de l’Alliance est aujourd’hui engagé dans une phase de transition vers un nouveau modèle consacré par le sommet de Madrid en juin dernier », explique le chargé de mission. « L’idée générale, c’est de prendre en compte non plus seulement une force de réaction – la NRF – mais aussi l’ensemble des forces disponibles dans les nations » pour concevoir un nouveau modèle « plus adapté à la défense collective et à la haute intensité ». Quand cette NRF permettait de mobiliser jusqu’à 40 000 militaires, le modèle en construction – particulièrement ambitieux – entreprend de porter le réservoir de force à 800 000 soldats.

Ce réservoir sera structuré selon trois échelons progressifs de réactivité, en misant en particulier sur les armées « qui seraient amener à encaisser le premier choc en cas d’attaque russe ». Les deux échelons initiaux, les Tier 1 et Tier 2, activeraient environ 300 000 soldats en 30 jours, dont 100 000 en moins de 10 jours issus des pays frontaliers de la Russie et des forces de l’OTAN qui y sont présentes. Un bataillon comme celui dirigé par la France en Roumanie devra donc être en mesure de réagir en moins de 10 jours. « Avec des implications sur leur autonomie opérationnelle et sur leur réactivité », garanties au travers d’une préparation continue et conjointe.

Le Tier 3, grosso modo « le reste des forces disponibles dans l’Alliance » et « en particulier celles qui pourraient venir du continent américain », gonflerait le volume d’au moins 500 000 soldats supplémentaires en l’espace de six mois. Des forces qui viendront « soit défendre, soit restaurer la souveraineté des pays de l’OTAN sur leur territoire ». À terme, l’OTAN aura évolué d’un modèle dit de régénération de force à celui d’une « mobilisation différenciée ».

Les bataillons multinationaux établis dans huit pays de la façade orientale de l’Europe, des structures préfiguratrices du nouveau modèle de force de l’OTAN (Crédits : EMA)

Réponses à la mi-2023

Cette transition est « la plus importante transformation militaire engagée par l’Alliance depuis 1949 », relevait le président du comité militaire de l’OTAN, l’amiral néerlandais Rob Bauer, cet été à Madrid. L’enjeu dans les prochains mois sera de parvenir à convaincre, toute capacité de réponse continuant de dépendre de la bonne volonté des États membres à y contribuer. « C’est l’objet des discussions qui ont lieu actuellement entre les nations au SHAPE et au siège de l’OTAN »et dont l’aboutissement sera détaillé via des déclarations nationales volontaires. Ce faisant, les armées « s’engageront à tenir les délais et s’exerceront, s’entraîneront sur ces dispositifs ».

Cette posture renforcée aura forcément des conséquences sur les attentes de l’OTAN vis-à-vis de ses membres « en termes de capacité, de réactivité, de posture ou de responsabilités ». Le défi est notamment logistique. Ce futur dispositif repose autant sur une réponse initiale robuste que sur un renforcement rapide depuis la « profondeur européenne ». Il exige donc « une organisation dont nous avions perdu l’habitude qui est celle de la mobilité opérative à l’intérieur du territoire européen », rappelait le général Gougeon.

Renforcer la mobilité militaire, l’Europe s’y est engagée dans le cadre du projet « Military Mobility » de la Coopération structurée permanente (CSP). Un projet visant à moderniser les infrastructures et à faciliter les procédures interétatiques, et d’emblée ouvert aux États tiers. Les États-Unis, la Norvège, le Canada l’ont déjà rejoint. Le Royaume-Uni a reçu l’aval récemment, tandis que la candidature de la Turquie progresse dans la bonne direction. Le sursaut est également financier, avec 292 M€ investis l’an prochain et près de 1,7 Md€ sur la période 2021-2027.

Ces travaux portant sur l’organisation, les processus et les modèles auront par ailleurs des conséquences sur la transformation capacitaire de l’Alliance, « puisque va s’ouvrir en 2023 un nouveau cycle capacitaire ». Soit, des décisions qui se traduiront par de nouvelles cibles capacitaires attribuées à chaque nation, elles mêmes fonctions d’une directive politique en théorie validée en juin lors d’une ministérielle OTAN. Avec, à la clef, l’identification de carences et de rééquilibrages qui, côté français, pourraient influencer l’écriture de la prochaine loi de programmation militaire.

Quelle part y prendra la France ? Cette transition d’une logique expéditionnaire à celle d’une défense collective devrait être achevée en 2023, annonçait l’OTAN en juin. « Il y a encore beaucoup de travail en cours », indique le général Gougeon, et il est donc trop tôt pour préjuger de l’ampleur de la contribution française. Des décisions importantes sont attendues au premier semestre de l’année prochaine. Elles culmineront avec le sommet de l’OTAN organisé les 11 et 12 juillet 2023 à Vilnius, en Lituanie. D’ici là, le dispositif renforcé tel qu’il se présente aujourd’hui est finalement « un assez bon préfigurateur des décisions qui seront prises ». Il met en tout cas « le doigt sur un certain nombre de sujets qui seront traités par ces décisions ».

Celtic Uprise 2022 : la construction du partenariat CaMo à l’épreuve du terrain

Celtic Uprise 2022 : la construction du partenariat CaMo à l’épreuve du terrain


Clap de fin pour le millier de militaires belges et français engagés dans l’exercice Celtic Uprise. Durant dix jours, ils auront mis à l’épreuve l’interopérabilité construite dans le cadre du partenariat franco-belge CaMo (Capacité Motorisée). Des obstacles subsistent mais n’empêcheront pas d’aborder sereinement la dernière ligne droite avant 2025 et le début de la transformation SCORPION de la brigade motorisée belge.

Des retrouvailles sur le sol belge

L’heure était aux retrouvailles sur le sol belge pour les deux armées partenaires, après une édition annulée pour cause de crise sanitaire et une autre menée en belgo-belge. Lancé le 21 novembre, Celtic Uprise s’est achevé ce jeudi dans le sud-ouest de la Belgique. L’objectif était triple pour les quelques 1200 militaires engagés, dont 280 Français : développer l’interopérabilité recherchée par le partenariat CaMo, s’entraîner en milieu civil et évaluer les sous-groupements tactiques interarmes (SGTIA).

Le scénario retenu ? Une opération de contre-insurrection suivie d’un combat retardateur sur une vingtaine de kilomètres face à un ennemi symétrique, le tout dans un cadre OTAN. « La grande particularité de cet exercice, c’est qu’il s’est entièrement déroulé en terrain civil », commentait le commandant de la Brigade motorisée belge, le colonel Lieven Geeraert.

Crédits image : Brigade motorisée

Ces dix jours auront permis de constater les progrès accomplis dans la construction d’une interopérabilité maximale entre les deux armées. Une démarche qui se veut nativement gagnant-gagnant. Ce travail conjoint est « très intéressant parce que les Belges ont un temps d’avance sur l’application des normes OTAN. Ils travaillent également beaucoup en anglais, une maîtrise qui s’avère être un plus à l’heure où l’on s’engage de plus en plus auprès d’armées alliées », a souligné le commandant du détachement français, le capitaine Blaise du 152e régiment d’infanterie de Colmar. Sous ses ordres, un SGTIA armé par la 4e compagnie d’infanterie du 152e RI et ses d’appuis* de la 7e brigade blindée.

Dans l’autre sens, la partie belge profite de l’expérience opérationnelle particulièrement riche de l’armée de Terre, auquel s’ajoute le partage de compétences sur des matériels spécifiques, à commencer par des équipements SCORPION dont la Composante Terre sera dotée à compter de 2025. Hormis l’approche du système d’information du combat SCORPION (SICS), le SGTIA belge a pu profiter d’un pont flottant motorisé de 2ème génération (PFM F2) piloté par le 6e régiment du génie d’Angers. Une capacité dont la Belgique ne dispose plus et qui permet de renouer, l’espace de quelques jours, avec les opérations de franchissement de coupes humides.

La longue route vers une parfaite interopérabilité

La compilation et l’analyse des RETEX prendront du temps, mais quelques enseignements ressortent déjà à chaud. « Nous avons constaté que nous avons souvent les mêmes soucis. Les observations au plus bas niveau sont souvent identiques, ce qui permet de s’aligner sur les réponses à trouver », explique le major Bruno, directeur de l’exercice (DIREX) et adjoint de l’officier en charge des opérations et de l’entraînement au sein de la Brigade motorisée. Parmi les axes d’effort à poursuivre, le partage de l’information.

« Toute la difficulté lorsqu’on travaille en coalition, c’est de parvenir à communiquer. L’un des enjeux de l’exercice était donc de trouver les meilleures solutions pour se comprendre le mieux possible », résume le capitaine Blaise. C’est tout l’intérêt de Celtic Uprise. L’insertion, depuis 2018, d’officiers belges dans les états-majors français a également abouti à produire et diffuser les premiers documents doctrinaux conjoints. Et si quelques termes et techniques diffèrent encore, « la limitation au niveau de l’interopérabilité est purement technique ».

L’alignement des SIC, une étape nécessaire pour se comprendre et profiter pleinement des apports de l’infovalorisation
(Crédits image : Brigade motorisée)

En attendant 2025 et sa bascule sur SICS, la brigade motorisée continuera de travailler sur base du logiciel ELIAS. Une dissimilitude identifiée en amont et corrigée pour la première fois via une passerelle NFFI garantissant le partage en quasi temps réel de la localisation amie, le « Blue Force Tracking » (BFT). Idem pour la phonie, alignée grâce à un boîtier « Tactical Voice Bridge » (TVB) apporté par la partie française.

L’effort d’intégration des systèmes d’information et de communication (SIC) avait d’ailleurs démarré bien avant le lancement de l’exercice. Hormis des contacts répétés entre transmetteurs et l’insertion d’un officier SIC au sein de la Section technique de l’armée de Terre (STAT), la partie belge a conduit un exercice en amont pour éprouver ce seul segment SIC. Gain de temps et résilience à la clef en conduite, dans une région où le relief marqué peut venir gripper la manœuvre.

« Nous allons essayer, pour la prochaine édition, de réduire la voilure de l’exercice », relève par ailleurs le major Bruno. Une baisse d’ambition ? Plutôt le souhait de porter l’effort sur les échelons inférieurs et « d’augmenter les activités d’interopérabilité au niveau des sections et pelotons », après s’être focalisé sur les niveaux SGTIA et GTIA.

Dernier test avant la Roumanie

Celtic Uprise 2022 était aussi porteur d’un enjeu spécifique au SGTIA français. Derrière la construction du partenariat franco-belge, il s’agissait pour les Diables rouges et leurs appuis de parachever leur cycle de préparation opérationnelle en vue d’une projection en Roumanie au premier trimestre 2023.

Ces éléments relèveront le bataillon déployé le mois dernier dans le cadre de la Mission Aigle et placé sous le commandement du 1er régiment de chasseurs. C’est un premier rendez-vous majeur pour le colonel Laurent Luisetti, nouveau chef de corps du 152e RI depuis cet été. Durant quelques mois, son régiment prendra la tête d’un bataillon à dominante infanterie comprenant, entre autres, un escadron de chars Leclerc du 5e régiment de dragons.

Les militaires français y retrouveront leurs homologues belges, une proximité permettant de reproduire les réflexes acquis de longue date et à nouveau travaillés durant Celtic Uprise. « C’est une réalité, nous ne montons plus une manœuvre importante sans faire appel à nos camarades belges », indique le colonel Luisetti. « Dans le cadre de notre projection en Roumanie, nous avons ainsi demandé à ce qu’un officier belge soit inséré au sein de notre état-major tactique ». De la Belgique aux plaines roumaines, CaMo se construit aussi par les actes.

*Des appuis en provenance du 5e régiment de dragons, du 3e régiment du génie et du 68e régiment d’artillerie d’Afrique.