Reconstruire la défense opérationnelle du territoire pour crédibiliser la dissuasion

Reconstruire la défense opérationnelle du territoire pour crédibiliser la dissuasion



Pour le général de division (2S) Vincent Desportes l’urgence est à une forte évolution de notre modèle pour l’adapter à la réalité géopolitique actuelle.

Nos belles armées ont d’immenses qualités, dont celle de l’excellence. Elles ont quelques défauts, le moindre n’étant pas leur manque d’épaisseur, donc leur manque de résilience et de capacité à durer dès lors que les opérations changeraient de nature, de volume et de rythme.

Mais elles en ont un autre, beaucoup plus grave. Le système de forces est organisé sur un modèle dépassé, dont l’économie générale n’a pas varié depuis un quart de siècle. L’environnement, lui, a changé ; profondément. Les risques ont grandi et muté ; drastiquement. Pourtant, le modèle de forces est resté identique, ne subissant que de marginales évolutions, techniques et non stratégiques.

Nos forces armées doivent certes changer rapidement d’échelle à l’instar des menaces, mais également intégrer non par défaut mais par volonté la menace directe sur le territoire national, avérée et permanente aujourd’hui, menace qui d’ailleurs s’amplifierait dramatiquement en cas de conflit de haute intensité.

Il faut donc revaloriser l’idée de défense opérationnelle du territoire : prenant l’Histoire à contre-pied, elle est devenue aujourd’hui un concept creux, sans substance, puisque dépouillé de moyens d’action sérieux. La puissance de nos armées doit au contraire reposer sur une base arrière solide, dotée de forces d’active dédiées à sa protection.

Des modèles dépassés

Quel est le problème des armées françaises — qui est en fait celui de la France ? C’est que leur modèle, inchangé depuis la professionnalisation des armées il y a 25 ans, est fondé sur un monde qui a aujourd’hui disparu.

Le modèle de la guerre froide, ce sont :

  1. Quelques moyens destinés aux opérations extérieures liées soit à nos responsabilités africaines ou moyen-orientales soit aux manœuvres de contournement périphériques soviétiques ;
  2. L’outil central de la dissuasion nucléaires dans ses différentes composantes avec leurs vastes soutiens ;
  3. Un corps de bataille soit capable (très hypothétiquement) d’arrêter un flux blindé soviétique qui, du côté de Fulda ou de Munich, aurait percé les forces alliées de la « bataille de l’avant », soit destiné à être détruit de manière à justifier aux yeux du monde et des générations futures le déclenchement de l’Apocalypse. On conserva quelque temps des forces dites de Défense opérationnelle du territoire qui avaient toute leur nécessité mais qui, pour préserver le supposé essentiel et moderniser les parcs et flottes, furent bientôt offertes en sacrifice aux comptables de Bercy.

Retournement complet de situation à la chute du mur de Berlin. D’une part l’ennemi n’est plus à « une étape du Tour de France », selon l’expression du général De Gaulle, et, d’autre part, le constat est fait que les armées françaises se battront désormais à l’extérieur du territoire national pour des enjeux qu’il sera difficile de présenter comme vitaux aux citoyens-électeurs. Les présidents Mitterrand (à l’occasion de la guerre du Golfe) et Chirac prennent acte du fait que le modèle de la conscription est momentanément condamné, d’autant qu’aucune menace ne vise plus directement le territoire national et sa population : en 1996, décision est prise, à juste titre dans les circonstances du moment, de professionnaliser l’armée. Et d’en réduire drastiquement le format. D’abord, parce que les temps sont aux illusoires « dividendes de la paix » et à la dictature de l’État-providence. Ensuite, parce qu’une armée professionnelle coûte beaucoup plus cher qu’une armée de conscription ; et enfin, pour préserver les moyens de tenir notre rang, en particulier vis-à-vis de notre grand protecteur, dans la course ruineuse à l’hyper-technologie.

Année après année nos forces perdent de l’épaisseur, avec deux décrochages terribles sous les présidences Sarkozy et Hollande. Qui pourrait s’y opposer ? Il est impossible de prouver que leur volume est insuffisant pour les opérations somme toute modestes dans lesquelles elles sont engagées. Le modèle est donc celui :

  1. D’une dissuasion nucléaire réduite mais maintenue, ce qui est parfaitement raisonnable ;
  2. D’un corps expéditionnaire à trois composantes (terre, air, mer) apte à mener à bien des engagements interarmées mineurs mais incapable de conduire des opérations d’ampleur et même de protéger l’intégralité de l’espace national, qu’il soit terrestre ou maritime.

Adapter le modèle de force aux nouvelles circonstances de la guerre à venir

Le modèle qui vient d’être décrit n’a pas changé mais, pour leur part, les circonstances ont profondément évolué.

Il existe d’abord un problème de volume. Nous l’avons dit, nos forces conventionnelles ont d’ores et déjà un format inadapté à la montée des menaces et à la guerre qui vient. Les volumes qui peuvent être engagés à l’instant « T » sont certes à peu près appropriés à nos opérations courantes mais ils ne le sont pas du tout à celles que nous pourrions avoir à conduire dans un avenir plus proche que beaucoup ne le pensent. Elles manquent d’épaisseur pour être capables de faire face et de durer, mais aussi simplement pour être en mesure d’encaisser le premier choc puis de rebondir afin d’assurer leur mission première de protection de la France et des Français. Elles ne sont plus « résilientes » parce que la résilience suppose de l’épaisseur et qu’elles n’en ont pas ; or, la résilience est la vertu capitale des armées qui doivent continuer à opérer dans les pires conditions, lorsqu’autour d’elles plus rien ne fonctionne. Les armées doivent être dissuasives ― cela dépasse de très loin la force nucléaire qui n’est qu’une composante du système de dissuasion globale ― pour prévenir le danger mais être également capables de s’engager en force dans un conflit de haute intensité. Nous en sommes tellement loin que de simples adaptations incrémentales seraient irréalistes : il faut désormais changer d’échelle.

On peut jurer comme le ministre de la guerre de Napoléon III à la veille de l’infamante défaite de 1870 : « Nous sommes prêts et archi-prêts. La guerre, dut-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats ». Ou encore affirmer haut et fort à l’instar du Président du Conseil Paul Reynaud en septembre 1939 (au moment où la France, malgré son armée inadaptée à la confrontation imminente, vient de déclarer la guerre à l’Allemagne) : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ». Ces déclarations tonitruantes ne remplacent ni la clairvoyance ni les efforts ; la France, inclinant aisément à la posture de l’autruche en ce qui concerne ses politiques militaires, doit s’en rappeler. Maintenant !

Il y a ensuite ce problème de modèle. Les armées actuelles ont été construites à partir de 1996 sur la présupposition qu’il n’y avait ― et qu’il n’y aurait pas ― de menaces internes, et qu’elles n’auraient donc pas à s’engager sur le territoire national. Sauf à la marge. Dans ce cas, la ponction minime ponctuellement pratiquée sur les forces expéditionnaires n’en affecterait ni les capacités opérationnelles, ni l’entraînement. Ce postulat est faux depuis longtemps.

D’abord parce que la menace terroriste, loin de s’estomper, a changé de nature. Elle s’est déployée sur l’intégralité du territoire national et pérennisée sous la forme de frappes individuelles imprévisibles. Cette situation conduit aujourd’hui les armées à immobiliser soit directement sur le terrain, soit en réserve immédiate ou stratégique, 10 000 hommes environ. Ce prélèvement, bien qu’utile et légitime, diminue d’autant la capacité d’intervention externe mais surtout, en ce temps d’opérations extérieures permanentes, altère profondément la capacité à maintenir l’entraînement au niveau qu’exigent les opérations du moment sans parler de celles, beaucoup plus violentes et massives, qui sont à venir.

Ensuite, on ne peut imaginer un conflit de haute intensité qui se contenterait d’être un affrontement de laboratoire, hors sol, entre deux forces de haute technologie, un moderne « combat des Trente ». Immédiatement, l’ensemble du territoire national serait affecté. Il deviendrait la proie d’attaques ponctuelles dans la profondeur et le terrain de crises humanitaires volontairement déclenchées par la cyber-altération des réseaux, voire la cible d’éventuelles agressions d’une « 5e colonne » dont on aurait tort d’affirmer l’impossible émergence. Le gouvernement devrait assurer la défense aérienne et la défense maritime, mais également déployer sur de vastes zones des volumes de forces importants pour assurer l’ordre sur le territoire et la survie des populations, la sauvegarde des organes essentiels à la défense de la nation, le maintien de sa liberté et la continuité de son action.

Où les trouverait-il ? Elles n’existent pas ! Deux solutions s’offriraient alors à lui : soit effectuer des prélèvements importants sur le corps expéditionnaire et de ce fait, le rendre inapte à sa mission première, celle de gagner la bataille de haute intensité. Ou bien « laisser tomber l’arrière », ce qui se traduirait à court terme par l’effondrement de l’avant. Pour sortir de ce dilemme, il faut adapter le modèle.

Dans une logique purement comptable, nous avions, pendant la guerre froide, préféré faire l’impasse sur les forces du territoire en niant une menace pourtant avérée, celle des Spetsnaz, ces forces spéciales russes entraînées en nombre et que la doctrine soviétique prévoyait de déployer chez l’ennemi dès le début d’un conflit pour y assassiner les responsables ― politiques en particulier ― et y semer le chaos et la panique[1].

Peut-on reconduire aujourd’hui la même tromperie ? Porter nos maigres forces au niveau qui leur permettrait de conduire efficacement leurs combats de haute intensité, sans se préoccuper du problème de l’arrière ? Autant imaginer qu’un boxeur peut se passer de ses jambes !

Nos forces doivent donc être rapidement restructurées autour de trois composantes :

  1. Nucléaire ;
  2. Expéditionnaire « de haute intensité » avec leurs trois dimensions terre-air-mer ;
  3. Défense opérationnelle du territoire.

Seul ce système ternaire ― coordonné avec les remarquables capacités complémentaires de la gendarmerie dans le domaine de la défense intérieure ― est adapté à la réalité des menaces, donc à la dissuasion globale, à la résilience et à l’action. C’est possible, pour un coût minimal. Voici comment.

Mettre sur pied rapidement nos forces de défense dans la profondeur

Quelles forces, quel volume, quel équipement ?

L’effet à obtenir est d’être en mesure de déployer sur très court préavis des troupes suffisantes, organisées, sur un terrain reconnu afin de pouvoir quadriller, circonscrire, contrôler, éventuellement réduire ou bien tenir jusqu’à l’arrivée de forces plus puissantes. Il faut donc des forces territoriales, connaissant parfaitement leur terrain (campagne et agglomérations), rustiques et robustes, autonomes, équipées d’un matériel performant, mais sans sophistication inutile[2].

Le couple cavalerie légère/infanterie motorisée, accompagné de ses appuis organiques (artillerie, génie, transmission) est adapté à ces missions. Ces forces pourraient être regroupées soit en régiments interarmes, soit en régiments d’armes embrigadés, dotés de matériels performants mais rustiques, véhicules 4×4, mortiers, camionnettes et automitrailleuses en particulier. Il serait dans un premier temps raisonnable de disposer dès que possible du volume d’une demi-brigade à deux régiments et leurs appuis pour chacune des sept zones de défense et de sécurité. Elles seraient placées sous le commandement des Officiers généraux de zone de défense et de sécurité (OGZDS) pour la conduite de la défense d’ensemble, les cinq zones ultramarines faisant l’objet d’adaptations locales. La force ainsi constituée serait, dans un premier temps, de l’ordre de la vingtaine de milliers d’hommes.

D’où proviendraient ces forces ?

La solution la moins onéreuse serait, comme d’habitude en France, de faire appel à des réservistes locaux convoqués régulièrement pour entraînement. C’est parfaitement illusoire. Tous ceux qui ont vécu la chimère des régiments dérivés connaissent ce qu’ils coutaient en temps et en substance aux régiments dérivants ; ils savent que leur valeur opérationnelle était extrêmement faible voire nulle, qu’ils étaient équipés de matériels le plus souvent parfaitement vétustes et que leurs tableaux d’effectifs étaient aussi indigents que leur entraînement.

Par ailleurs, si haute intensité il y a, elle sera par nature brutale, foudroyante, ce qui est incompatible avec les délais de montée en puissance des régiments de réserve.

Méfions-nous, donc : la France a déjà trop souffert de sa croyance dans les réserves. La débâcle de 1940, c’est justement : nous tiendrons ; en cas de percée allemande, il y aura une deuxième Marne ; nous nous rétablirons ; à l’abri de nos casemates, nous monterons en puissance avec nos réserves pendant un à deux ans avant de refaire du Foch jusqu’à la victoire. Terrible illusion : le 24 mai 1940 à l’aube les chars allemands sont devant Dunkerque, le 14 juin le gouvernement français est à Bordeaux, le 16 juin Philippe Pétain devient président du Conseil. On connait la suite. Évacuons l’hypothèse. Ces forces de défense opérationnelles du territoire doivent être opérationnelles d’emblée, ce qui ne veut pas dire qu’elles doivent être professionnelles. La France compte en général sur sa chance mais c’est un pari risqué. « Ce n’est pas moi qui ai gagné la bataille de la Marne, c’est Von Kluck qui l’a perdue » avouait le maréchal Joffre : il serait criminel de jouer à chaque fois le destin de la France sur la désobéissance d’un général ennemi… La Wehrmacht ne nous a rien offert de semblable en 1940 !

On ne peut guère douter aujourd’hui que le rétablissement d’un service militaire volontaire, même limité à une quinzaine de milliers de recrues sélectionnées par an, trouverait un écho favorable à la fois dans le corps électoral et chez la jeunesse qui viendrait sûrement en nombre sous les drapeaux. L’exemple de la Suède est parlant. Prenant acte de la montée des menaces, la monarchie a non seulement décidé de gonfler ses dépenses de défense de 85 % en 10 ans (2014-2025) mais elle a rétabli le service militaire en 2017. Celui-ci n’a rien d’obligatoire, mais fournit sans difficulté le complément de forces dont la Suède a besoin. Le coût est faible : chaque recrue reçoit 500 euros par mois plus une prime de 5 000 euros à la fin du contrat[3].

Sur les volumes évalués supra, cela ferait moins de 200 millions d’euros par an, auquel il convient d’ajouter le coût de l’encadrement d’active, celui de la vie courante, de l’entraînement et de l’équipement (dont une bonne part peut initialement venir des parcs stockés). Coût global : après un faible investissement initial, probablement entre 0,6 à 0,8 milliards d’euros par an, un coût modéré comparé au risque mortel de l’impasse sur cette assurance « défense dans la profondeur ». Les préposés aux finances ne rencontreront aucune difficulté à préciser ces chiffres.

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Le modèle proposé n’est pas glamour, il est juste nécessaire. Il ne permet pas de concevoir et construire de superbes programmes d’armement de haute technologie. Il permet juste que ceux que nous possédons soient utiles, que nos superbes forces expéditionnaires puissent conduire leur mission sans qu’à la moindre alerte on prélève sur leur chair les besoins nécessaires sur le territoire, qu’elles puissent gagner la nouvelle « bataille de l’avant » sans que celle de l’arrière soit automatiquement perdue.

Il ne s’agit pas non plus d’une armée « à deux vitesses ». Bien sûr, le slogan sera vite brandi, de même que l’argument du coût qui détournerait dangereusement, au profit d’un combat sale et rustique, des budgets indispensables pour rester dans la course, de plus en plus onéreuse, aux technologies dernier cri.

Ce qui compte, ce ne sont pas les éléments, c’est le système. À quoi serviraient une marine remarquable, mais condamnée à trouver sa fin à Toulon et Mers el-Kébir, une force aérienne de tout premier plan, mais obligée de se réfugier sur des plateformes ultramarines, une armée de Terre fantastique, mais sans arrière
pour s’y régénérer ?

Notre superbe armée, capable chaque jour du meilleur, doit changer d’échelle : c’est le premier pas. Le second est d’adopter un nouveau modèle adapté à la réalité de la menace et d’assurer, par des forces d’active, conséquentes et robustes, la défense dans la profondeur : sortons la tête du sable avant que la vague ne déferle !

Texte issu du dossier 27 du G2S « Dissuader aujourd’hui ou comment prouver sa détermination »


NOTES :

  1. S’agissant de la Russie, notons au passage que ces forces d’élite existent toujours et qu’elles ont récemment fait merveille tant en Géorgie, en Crimée, en Ukraine qu’au Moyen-Orient.
  2. Rechercher pour ces forces la même sophistication technologique que celle des forces expéditionnaires équivaudrait à tuer le projet dans l’œuf.
  3. Données : Le Monde, 16 décembre 2020.

Le recrutement prévu de 20000 réservistes de la Gendarmerie n’est pas financé pour le moment

Le recrutement prévu de 20000 réservistes de la Gendarmerie n’est pas financé pour le moment

http://www.opex360.com/2021/11/29/le-recrutement-prevu-de-20000-reservistes-de-la-gendarmerie-nest-pas-finance-pour-le-moment/

Pourquoi l’objectif de 50 000 réservistes d’Emmanuel Macron est (pour l’instant) “du flan”…

Pourquoi l’objectif de 50 000 réservistes d’Emmanuel Macron est (pour l’instant) “du flan”…

Pour le moment, la hausse du nombre de réservistes ne s’est pas traduite budgétairement.

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L’Essor – publié le 22/11/2021

https://lessor.org/societe/pourquoi-lobjectif-de-50-000-reservistes-demmanuel-est-du-flan


C’était l’une des mesures fortes annoncées par Emmanuel Macron lors de la clôture, en septembre dernier, du “Beauvau de la sécurité”, cette série de tables rondes sur l’avenir de la Gendarmerie et de la Police. Le président avait alors rappelé l’objectif, déjà mentionné au printemps, d’une réserve de la Gendarmerie de 50.000 personnes. 

Une annonce qui avait laissé dubitatif, alors que la Gendarmerie peine à financer sa réserve actuelle, dimensionnée autour de 30.000 personnes. Une réserve sur les réserves partagée par les sénateurs Philippe Paul (Finistère, LR) et Gisèle Jourda (Aude, PS). Dans leur rapport pour avis sur les crédits de l’Arme, les deux élus notent qu’il aurait fallu, pour atteindre l’objectif de 50.000 réservistes à 30 jours de mission par an, au moins doubler l’enveloppe budgétaire prévue pour 2022”, de 70,7 millions d’euros. 


Crédibilité des annonces

“Pour le moment, la montée en puissance prévue n’est donc pas engagée sur le plan budgétaire”, ajoutent les deux sénateurs. Une manière de dire poliment que l’annonce présidentielle en reste pour le moment au coup de communication. Notre questionnement porte plutôt sur la crédibilité de cette montée en puissance d’un point de vue budgétaire”, souligne Philippe Paul. Et l’élu de rappeler que le nombre de jours de réserve annuel, 24, est inférieur à celui des Armées, actuellement de 30. Une différence qui compte dans la fidélisation des réservistes. 

Faute de nouveaux crédits suffisants, comme le craint la sénatrice Gisèle Jourda, il y a un risque que l’augmentation du nombre de réservistes ne s’accompagne d’un “ajustement à la baisse des jours de mission”. Si les heures sombres semblent du passé – en 2018, faute de crédits, la réserve avait été mise en pause, par exemple -, la situation budgétaire reste toujours délicate. “Les engagements opérationnels effectués en fin d’année voient toujours leur mise en paiement réalisée en début d’année suivante, entraînant des reports de rémunérations”, remarque ainsi Gisèle Jourda.

Les réservistes sont pourtant très attendus. Parmi les pistes évoquées, celle de réservistes de proximité qui pourraient devenir des primo-arrivants auprès des maires lors d’événements imprévus. Les réservistes pourraient également avoir un rôle accru dans la gestion des violences intrafamiliales et auprès des personnes âgées.

L’armée de Terre cherche à améliorer la disponibilité de ses réservistes opérationnels

L’armée de Terre cherche à améliorer la disponibilité de ses réservistes opérationnels

http://www.opex360.com/2021/08/21/larmee-de-terre-cherche-a-ameliorer-la-disponibilite-de-ses-reservistes-operationnels/

Conscription en France : Le S.N.U.

Conscription en France : Le S.N.U.


par Johann Airieau (*) – Esprit Surcouf – publié le 26 juin 2021
https://espritsurcouf.fr/defense_conscription-en-france_le-s-n-u/

Un précédent article faisait le point sur la conscription en Europe.

Cette fois ci, l’auteur s’attache au cas de la France. Le service militaire a beau y avoir disparu de la vie des jeunes citoyens, il n’a en rien déserté l’inconscient national, et cet « impôt du sang » reste un pilier de l’imaginaire républicain. En surfant sur cette vague de nostalgie, Emmanuel Macron a voulu créer un « Service National Universel »,le SNU un projet dont la mise en œuvre a été bloquée net par la pandémie, mais qui va revenir dans l’actualité.
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e début idéalisé du service militaire moderne remonte à 1793, quand la République Française toute neuve s’est trouvée menacée par les armées des monarques européens. Pour défendre « la Patrie en danger », les citoyens se sont « levés en masse », ils ont formé leurs bataillons et remporté la victoire à Valmy.

 Il s’agit là d’un début mythifié, le phénomène se rapprochait d’un « réflexe de défense », incarné par un mouvement populaire. Il n’y avait pas de recensement, pas d’incorporations systématiques, il n’y avait que des volontaires.

Par la suite, au gré des régimes qui se sont succédés, le service militaire s’est généralisé, sous des modalités et des durées variables. Beaucoup échappaient à ce service. Il y avait des tirages au sort, les plus fortunés pouvaient payer un pauvre bougre pour faire le service à leur place, les responsabilités familiales pouvaient donner lieu à exemptions. Les récentes commémorations de la Commune de Paris nous ont rappelé qu’avec la garde nationale existait une organisation de citoyens armés sous forme de milices.

C’est au début du XXe siècle, en 1905, avec la loi Berteaux, que la conscription devient véritablement égalitaire en supprimant les dispenses. Dès lors, chaque Français doit un service individuel à la nation. C’est le temps des gaietés de l’escadron, des copains de régiment, mais aussi des mobilisations générales de 1914 et 1939.

A la fin du XXe siècle, les armées françaises sont en partie professionnalisées. Les conscrits ne servent que de force d’appoint et ne sont pas déployés dans les opérations extérieures. La chute de l’Union Soviétique et la dissolution du Pacte de Varsovie ont considérablement réduit les menaces pesant sur l’Europe, Le maintien de grandes forces armées n’apparait plus indispensable, et se montre extrêmement coûteux. C’est donc dans cette triple situation de professionnalisation des armées, de changement stratégique, et de restriction budgétaire, que le glas sonna pour le Service Militaire Obligatoire en 1997.

 

Finis les conscrits à l’été 1997. Les jeunes qui apprennent maniement d’armes et ordre serré ne peuvent être que des engagés volontaires. Photo MinArm.

Cet outil militaire est alors remplacé par la Journée d’Appel de Préparation à la Défense (JAPD), renommée depuis Journée Défense et Citoyenneté (JDC). Dans la continuité du service militaire, elle est obligatoire pour les hommes, avant d’être ouverte aux femmes. Son but est de transmettre un socle de valeurs civiques, ainsi que d’offrir aux jeunes une ouverture vers les métiers de la défense. Le suivi de cette journée est sanctionné par un certificat, nécessaire pour passer des examens ou des concours et entrer pleinement dans la vie civique du pays.

Service obligatoire, le retour

Le service militaire occupait une telle place dans la société française que cet outil a gagné une aura providentielle après sa suspension. Il est devenu une sorte de solution miracle à de nouveaux problèmes. Ainsi, devant des sujets sensibles tels que l’immigration, la criminalité dans les banlieues, les divers maux de la jeunesse, le service militaire est apparu pour certains comme une solution évidente.

De nouvelles alternatives ont d’ailleurs été proposées pour en combler la disparition. En 2010 le gouvernement français a créé le Service Civique. Il s’agit d’un organisme permettant aux jeunes citoyens de servir l’intérêt général. Indemnisé, ce service constitue un engagement volontaire et permet la transmission des valeurs nationales de fraternité. Le Président François Hollande a proposé lors de ses vœux aux Français de janvier 2015 (avant les attentats de « Charlie Hebdo ») un nouveau type de service civique, plus court, pouvant potentiellement devenir obligatoire. Ce projet n’a pas abouti.

Un autre argument en faveur d’une réinstauration d’un service obligatoire en France découle de la radicalisation d’une partie de la population et du terrorisme islamiste. Cette radicalisation, via les réseaux sociaux diffusant de la propagande émanant de l’État Islamique ou d’autres groupes djihadistes, a laissé le gouvernement français partiellement impuissant. N’importe qui, particulièrement les adolescents et les jeunes adultes, pouvait ainsi potentiellement se radicaliser et tomber aux mains de recruteurs. Le phénomène inquiétant de djihadistes français ou européens allant s’entraîner en Syrie et revenant commettre des attentats a également contribué à différencier cette menace sécuritaire.  A la lumière de ces nouveaux dangers, et avec l’Opération Sentinelle, créée à l’issue des attentats de janvier 2015, les voix en faveur d’un rétablissement d’un service obligatoire ont eu de plus en plus d’écho.

La professionnalisation des armées a montré ses fruits lors des OPEX, et ses limites lors des Opérations intérieures. Les forces d’active sont ainsi impliquées dans l’Opération Sentinelle, mobilisant un effectif important (de 3 000 à 10 000 militaires selon les périodes). Cette opération a également contribué à réactiver le dispositif de Garde Nationale en 2016 et à intégrer de manière approfondie les forces de réserve à l’effort de défense. Cependant, force est de constater que la protection de lieux prédéfinis sur le territoire national est différente de la traque de groupes terroristes au Sahel. Les soldats doivent donc subir un entraînement particulier.

L’Opération Sentinelle est une grosse consommatrice d’effectifs. Heureusement qu’il y a des réservistes. Photo MinArm.

Rempli de promesses, le SNU français ravive la mémoire d’un service militaire idéalisé. Il est toutefois bon de rappeler qu’à cette époque l’un des sports nationaux, outre le football, était d’être réformé afin de ne pas avoir à subir une chose vue comme une contrainte par beaucoup de jeunes hommes. La possibilité de faire un service moins pénible, comme coopérant ou dans une entreprise française à l’étranger, ou comme Élève Officier de Réserve, au lieu d’être « bidasse » dans un régiment d’infanterie, nuisait à la notion d’égalité de la conscription. Il est donc important de bien définir les objectifs du SNU afin de ne pas se bercer d’illusion quant à son sujet.

La forme du SNU

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Lors des élections présidentielles de 2017, la plupart des candidats étaient en faveur de la réinstauration d’un service obligatoire, militaire ou civique. Le candidat Emmanuel Macron proposait alors un « service civique » d’une durée d’un mois, encadré par les forces armées. Élu Président, son projet s’est affiné et se présente désormais sous la forme d’un parcours citoyen en plusieurs phases.

Les jeunes de 13 à 16 ans recevront un enseignement spécialisé portant sur la défense lors de « Classes de Défense et Sécurité Globale ». S’ensuivront deux périodes de 15 jours après la classe de 3e. La première, appelée Journées Défense et Mémoire nationale (JDM), regroupera des jeunes dans un autre département, brassera les origines sociales et les imprègnera des principes républicains. La deuxième, appelée Mission d’Intérêt Général défense et mémorielle (MIG), consistera à accomplir une tâche utile à la collectivité. C’est le jeune qui choisira ce qu’il veut faire. Cela sera donc un volontariat, qu’il soit civique ou sous uniforme. Les deux périodes composeront, à proprement dit, le SNU.

La Journée Défense et Citoyenneté (JDC) est également maintenue et devrait, sans information contraire, conserver son rôle d’initiation à la défense. Cette dernière ainsi que la première phase du SNU permettront d’orienter les jeunes intéressés par la défense vers les formes d’engagement adaptées (active, réserve, services volontaires, écoles militaires etc…). A l’issue du SNU, un engagement volontaire de la part des jeunes sera possible, que ce soit civique ou militaire. D’une durée de 3 mois à 1 an, cet engagement s’effectuerait en France, entre 16 et 25 ans.

Dans sa forme actuelle, le SNU a plusieurs objectifs, énumérait le ministère des armées en 2020 : « transmettre un socle républicain, renforcer la cohésion nationale, développer une culture de l’engagement et accompagner l’insertion sociale et professionnelle ». Un an plus tard, le même ministère le présente comme un projet de société, s’adressant à tous les jeunes de 15 à 16 ans et visant une meilleure insertion et un engagement de la jeunesse.

En juin 2019, avant la pandémie, 2 000 adolescents ont testé le SNU : 15 jours à vivre en communauté, loin de leur famille et de leurs amis, en uniforme et selon des horaires militaires. Photo CIDJ

La dimension militaire du SNU

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Lors de l’élaboration de ce nouvel outil, la tendance était à la circonspection de la part des militaires. En effet, les forces armées françaises sont aujourd’hui entièrement professionnalisées, avec des forces d’active et de réserve. La complémentarité de ces deux forces ne laisse que peu d’espace aux conscrits, mis à part l’opération Sentinelle. De surcroît, les forces armées françaises n’ont plus les infrastructures nécessaires pour accueillir des appelés. Cela finira par se révéler coûteux, alors même que la défense connaît des difficultés financières, et qu’elle devrait utiliser ses cadres pour assurer la formation des conscrits.

Une estimation, datant de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron en mars 2017, décrit un SNU coûtant entre deux et trois milliards d’euros par an en « régime de croisière ».Une estimation plus récente émanant du groupe de travail sur le SNU dirigé par le Général Menaouine estimait (avec une certaine réserve) un investissement en infrastructure de 1,750 milliards d’euros sur sept ans, ainsi qu’en rythme de croisière un coût de 1,6 milliards d’euros par an. Le groupe de travail estime néanmoins que le « coût budgétaire total qui ne devrait pas dépasser quelques milliards d’euros est un investissement collectif justifié, soutenable, et maîtrisable ».

Cependant, dans sa forme actuelle, le SNU semble n’avoir gardé de militaire qu’une partie de son encadrement. Les jeunes participeront à des périodes de formation militaire seulement s’ils sont volontaires. L’engagement dans les forces armées, de police, ou de sécurité civile, dans l’active ou la réserve, est totalement optionnel, bien qu’encouragé. L’un des rares aspects rapprochant le SNU de son prédécesseur est son caractère obligatoire. Il se pose ainsi en nouveau creuset républicain, sanctionnant un accès à une citoyenneté complète. Mais l’intérêt purement militaire de cet outil est très limité : il se caractérise principalement par un rôle d’éducation à la défense et de potentiel vivier de recrutement pour les forces armées.

Il faut donc être très clair : ce SNU en train de naitre ne remplacera jamais le service militaire. Toutefois, il se rapproche de la doctrine de défense totale, telle que pratiquée en Lettonie ou en Scandinavie. Ce système allie monde civil et militaire pour défendre un territoire et développer la résilience de la société.

Adapté à une jeunesse consciente des sujets sociaux, écologiques, politiques, et bien souvent engagée, le SNU propose une formation orientée citoyenneté et moins contraignante que l’ancien service militaire. La défense est au cœur du système, mais d’autres thèmes contemporains sont abordés, tels que le développement durable, la citoyenneté européenne, ou encore le patrimoine. Il ne reste plus qu’à savoir si les jeunes français vont adopter le SNU, s’ils auront s’y adapter et en profiter.


(*) Johann AIRIEAU : journaliste-stagiaire chez ESPRITSURCOUF, est diplômé d’une licence d’histoire de l’Université Lumière Lyon 2, dont une année a été réalisée à l’Université de Virginie. Il est actuellement étudiant en master de relations internationales aux Hautes Etudes Internationales et Politiques et réserviste dan sl’Armée de Terre et Journaliste-stagiaire chez ESPRITSURCOUF .
Passionné par l’histoire militaire et les sujets de défense, il travaille sur un mémoire portant sur le service national contemporain en France et en Suède. L’objectif de cette recherche est de mettre en lumière les menaces auxquelles sont exposés ces deux pays européens, nécessitant pour les combattre l’établissement d’un SNU en France et le rétablissement du service militaire en Suède. (Contact : johann.airieau@edu.heip.fr)