Armement : pourquoi la France ne serait pas capable de faire face à une guerre

Armement : pourquoi la France ne serait pas capable de faire face à une guerre

Un officier ukrainien se tient devant un canon français Caesar de calibre 155 sur une ligne de front dans le Donbass, 15 juin 2022. (ARIS MESSINIS / AFP)

 

La guerre en Ukraine a mis en évidence les carences de la France en matière d’armement. Le chef de l’État pousse les industriels à produire plus vite, mais cette incitation aura du mal à être suivie de faits.

“C’est très simple, si on n’a pas envoyé beaucoup d’armes à l’Ukraine, c’est avant tout parce qu’on était à l’os !” Le constat dressé par l’ancien député Les Républicains de 1993 à 2022 François Cornut-Gentille, ancien rapporteur du budget défense à la commission du budget de l’Assemblée nationale, a de quoi inquiéter. La France s’est en effet retrouvée embarrassée lorsque la guerre en Ukraine a débuté. Qu’envoyer sur place alors qu’elle peine déjà à équiper ses propres soldats ?

25% de nos canons Caesar sont en Ukraine

Difficile de savoir exactement ce que nous avons livré. Contrairement à d’autres pays comme les États-Unis, la liste des équipements français est classée secret-défense. Le président de la République et le gouvernement ont cependant livré quelques informations. Emmanuel Macron a évoqué l’envoi de 18 canons Caesar, une arme qui permet de frapper des cibles à près de 40km. À cela s’ajoutent des missiles anti-char et des véhicules blindés livrés l’été dernier. Des équipements destinés aux soldats ukrainiens sont aussi régulièrement acheminés (casques, gilets pare-balles…).

Au total, la sénatrice Hélène Conway-Mouret, secrétaire de la commission défense au Sénat, évalue l’aide française en Ukraine à quatre milliards d’euros, aide humanitaire comprise. Bien plus donc, à priori, que les 100 millions d’euros avancés par l’ancienne ministre des Armées Florence Parly au mois d’avril 2022.

250 avions contre 700 il y a 30 ans

Problème pour l’armée française : ces armes ont été prélevées sur un stock déjà limité. Les 18 canons Caesar livrés représentent près de 25% du parc français. Certes, la France dispose d’un modèle d’armée dit “complet”, à l’inverse de certains de nos voisins, nous avons conservé un panel global d’équipements dans les trois corps d’armées (terre, air, marine), “mais cette armée complète s’est heurtée à des coupes dans les budgets de la défense depuis la fin de la guerre froide”, relève Elie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité à l’IFRI. À partir des années 90, on se rend compte que notre appareil militaire ne correspond plus à un environnement pacifié.

“On paye le prix de ce que Laurent Fabius appelait ‘toucher les dividendes de la paix’. On a dépensé moins et réduit les équipements car le spectre de la guerre s’était éloigné.”

Elie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité à l’IFRI

à franceinfo

Résultat : “Alors qu’on avait 1 350 chars de bataille en 1991, on en a 220 aujourd’hui. On avait 700 avions en 1991, et aujourd’hui moins de 250.” Et les budgets de la défense qui représentaient 4% du PIB à la fin de la guerre froide, sont descendus à 1% sous le mandat de Nicolas Sarkozy. Tandis que l’armée a réduit ses effectifs de 30% depuis les années 90.

Dans le même temps, la France serait passée à côté d’évolutions technologiques notables. “On a raté le virage des drones, regrette l’ancien député François Cornut-Gentille. Ça n’intéressait ni l’armée, ni les industriels. On a cru que c’était des joujoux alors que ça change la physionomie du champ de bataille”

Or, pendant que la France – et les Européens dans leur globalité – réduisaient leurs dépenses de défense, d’autres grandes puissances comme la Chine, la Russie ou les États-Unis continuaient d’investir.

Incapable de faire face à un conflit majeur

L’annexion de la Crimée par la Russie fera l’effet d’un électrochoc. “Avant cela, c’était assez confortable pour les pays européens de se reposer sur les investissements américains pour leur défense, explique le général Jean-Paul Paloméros, ancien commandeur en chef de l’OTAN. Outre-Atlantique, on n’a eu de cesse de réclamer aux Européens de prendre leur part du fardeau. Mais ça a pris du temps.”

Devant la menace Russe, l’OTAN fixe un objectif pour les pays européens : faire remonter la part de leurs dépenses de défense à 2% du PIB. Jean-Paul Paloméros conseillera le candidat Emmanuel Macron pour son projet de défense en 2017. Et le président nouvellement élu suivra ses préconisations en augmentant les budgets, d’abord de 1,7 milliard par an de 2017 à 2022, puis de 3 milliards par an jusqu’en 2025. Avec pour objectif d’atteindre 50 milliards au final, soit 2% du PIB.

Évolution du budget du ministère français des armées entre 2009 et 2022. (Ministère des armées - L’Express)

Évolution du budget du ministère français des armées entre 2009 et 2022. (Ministère des armées – L’Express)

Si cet argent a remis l’armée à flot, il n’a cependant pas permis d’augmenter ses moyens. Selon Elie Tenenbaum, “la loi de programmation de 2017 ne se traduit pas par une remontée capacitaire. On modernise, mais on n’a pas de choses en plus dans notre arsenal”. Certes, l’armée de terre a développé le programme Scorpion pour ses véhicules de combat, la Marine a vu le remplacement d’un sous-marin nucléaire, et l’armée de l’air a acquis quelques Rafale, mais ces remplacements restent cosmétiques.

Le député européen Arnaud Danjean avait prévenu de ces carences dans la revue stratégique de 2017 qui a servi de base à la loi de programmation militaire. “Des mentions de la guerre qui se rapproche de l’Europe figurent dès l’introduction. On ne parlait pas de guerre de haute intensité mais de conflits interétatiques. On évoquait des risques d’escalade engageant des puissances globales comme la Russie. On a alors appelé à une montée en puissance de l’appareil de défense français pour faire face à l’intégralité de ces menaces.”

Mais cette mise en garde est arrivée trop tard, car la France aujourd’hui ne saurait se défendre seule dans un conflit de haute intensité. Pour le député LR Jean-Louis Thiériot, qui a écrit un rapport parlementaire sur ce sujet, “nous n’avons pas la capacité de tenir dans la durée. Au mieux au bout de quelques semaines, nous serions en difficulté.”

L’aviation de chasse réduite à néant en cinq jours

Deux exercices de simulation de conflits internationaux l’ont confirmé en 2021. Le premier, baptisé Warfighter, organisé avec les Américains et les Britanniques concernait l’armée de terre. Et le second, Polaris 21, la Marine et l’aviation. Ces exercices interarmées ont mis en évidence les limites des forces françaises.

“Warfighter a montré qu’en une semaine d’affrontements de haute intensité, la France aurait 800 à 1 000 hommes tués ou blessés, et plus aucune munition.”

Jean-Louis Thiériot, député LR

à franceinfo

Le compte rendu de la commission de la défense nationale des forces armées daté du 16 février 2022 fait lui état de 400 marins disparus au cours de l’opération Polaris 21. Il précise qu’“en une quinzaine de minutes d’un premier combat, deux frégates avaient été envoyées par le fond et deux autres étaient neutralisées, soit entre 200 et 400 marins tués ou disparus.” Ce même rapport indique que si l’on extrapolait les pertes lors des derniers conflits aériens (la guerre de Kippour et la guerre des Malouines), “il est manifeste que l’aviation de chasse française pourrait être réduite à néant en cinq jours”.

Schéma des forces en jeu lors de l’exercice Polaris 21 (dont la France en bleu) le 18/11/21. (Dossier de presse Polaris 21, Ministère des armées)

Schéma des forces en jeu lors de l’exercice Polaris 21 (dont la France en bleu) le 18/11/21. (Dossier de presse Polaris 21, Ministère des armées)

Si ces exercices ont montré de fortes carences, la France rappelle malgré tout qu’elle dispose de l’arme de dissuasion nucléaire et qu’elle pourrait avoir le dessus en cas de guerre. “C’est la clé de voûte de notre défense” rappelle le chercheur à l’Ifri Elie Tenenbaum. Toute notre puissance tient là-dessus”, ose même une source militaire. Mais il faudra à nouveau investir pour renforcer cette arme de dissuasion qui permet à la France de rester dans le gotha des grandes puissances. Pour l’instant.

Mettre la pression sur les industriels

Compte tenu de ces carences, et alors que la guerre est aux portes de l’Europe, la France a décidé de changer de braquet. L’exécutif a d’abord pris une décision inédite : stopper la loi de programmation en cours et la remplacer par une nouvelle qui sera examinée en Conseil des ministres durant les premières semaines de 2023. L’objectif est clair : maintenir et accentuer l’effort budgétaire jusqu’en 2030. Si certains parlementaires approuvent, des experts, comme Olivier Schmitt, professeur de relations internationales au centre d’études sur la guerre de Copenhague, se montrent réservés.

“Le risque c’est de mettre la charrue avant les bœufs. De tirer des conclusions rapides de ce qui se passe en Ukraine, et en déduire ce que doit être notre format d’armées”

Olivier Schmitt, professeur de relations internationales au centre d’études sur la guerre de Copenhague

à franceinfo

“Or il y a quelques semaines, je pense que pas grand monde ne s’attendait à une percée ukrainienne sur le front, poursuit le professeur. C’est comme si on demandait à un planificateur de défense de tirer des leçons de la Seconde Guerre mondiale après les huit premiers mois du conflit.”

Il n’empêche. Le chef de l’État a voulu aller vite. En juin 2022, lors du salon international de défense Eurosatory, il déclare que “nous entrons dans une économie de guerre. Une économie dans laquelle il faudra aller plus vite, notamment pour les industriels.” Mais cette injonction a semé le trouble. “Il faut avoir en tête qu’entre le moment où on passe la commande et celui où on reçoit les matériels, le temps est long, relate le député LR Jean-Louis Thiériot. Pour un obus de 155, entre la commande et la livraison il faut compter un an. Pour un missile trois ans. Et un Rafale quatre ans.”

“On ne produit pas des armes comme on produit des aspirateurs”, relève la sénatrice socialiste Hélène Conway-Mouret. Une remontée en cadence prendra du temps a, pour sa part, expliqué devant les députés le PDG de Dassault Aviation, Éric Trappier : “Si certains peuvent croire qu’on monte une cadence d’avion de combat en un mois, ce n’est pas possible. On ne peut pas dire qu’il n’y a pas la guerre et qu’on profite des dividendes de la paix et d’un coup dire aux industriels, garde à vous, augmentez vos cadences.”

Autre obstacle à cette montée en puissance : les commandes du secteur de l’armement proviennent principalement de l’étranger, des marchés extrêmement lucratifs. La France est le 3e exportateur mondial d’armes, derrière les États-Unis et la Russie. Et il sera compliqué de mener de front cette production et une augmentation de la production française.

Emmanuel Macron serre la main d’Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, lors du salon de défense Eurosatory le 13 juin 2022, à Villepinte. (EPA/Ludovic Marin - MAXPPP)

Emmanuel Macron serre la main d’Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, lors du salon de défense Eurosatory le 13 juin 2022, à Villepinte. (EPA/Ludovic Marin – MAXPPP)

D’autant plus que le prix de l’énergie flambe actuellement, avec des factures de gaz multipliées parfois par 8, et des matières premières qui viennent aussi à manquer. Or, “l’aluminium et l’acier peuvent représenter jusqu’à 60% du coût de petits navires, a récemment précisé aux députés, le PDG de Naval Group, Pierre-Éric Pommellet. On assiste à un marché qui est devenu fou, avec des hausses de prix considérables. On demande à nos entreprises d’accepter dans les heures une commande 60, 80 ou 100% au-dessus du prix moyen.”

Des désaccords franco-allemands

La solution ne semble pas apparaître non plus au niveau européen. L’Europe de la défense voulue par Emmanuel Macron s’enlise dans des désaccords. Certes la France et l’Allemagne veulent développer deux projets communs : le char du futur (MGCS pour “main ground combat system”) et le système de combat aérien du futur (SCAF). Mais ces deux projets sont à l’arrêt, déplore la sénatrice Hélène Conway-Mouret : “Nous avons peut-être trop misé sur le couple franco-allemand. Or, les Allemands ont des objectifs différents des nôtres.

“Ce qui intéresse les Allemands, c’est un partenariat privilégié avec les États-Unis, peut-être pour remplacer le Royaume-Uni qui a quitté l’Union européenne.”

Hélène Conway-Mouret, sénatrice

à franceinfo

Les faits semblent lui donner raison. Lorsqu’il a annoncé un investissement massif de 100 milliards d’euros dans la défense, le chancelier Olaf Scholz a cité parmi ses partenaires européens possibles : les Polonais, les Tchèques, les Slovaques, mais il n’a fait aucune mention des Français. De quoi inquiéter Paris même si on continue de se dire serein. En témoignent les récentes déclarations du ministre des Armées Sébastien Lecornu affirmant : “Le SCAF est un programme prioritaire, et il se fera.”

Pour l’ex-député François Cornut-Gentille, cette situation serait la conséquence de désaccords. “Dassault pense que l’Allemagne est d’accord pour financer le SCAF à condition d’avoir accès à ses technologies et ses savoir-faire. Et Dassault a envie de conserver ses secrets de fabrication. Tandis que les Allemands n’ont pas envie de financer un programme qui profitera à l’industrie française sans avoir accès à un certain nombre d’informations… Il n’y a aucune confiance réciproque en réalité.”

Cette absence de confiance pourrait au final profiter aux États-Unis. L’Oncle Sam en embuscade rêve de monter en puissance sur le marché européen. Un échec du SCAF pourrait représenter un manque à gagner de plusieurs milliards d’euros pour les industriels français.

La France envisage de former et d’entraîner des militaires ukrainiens en Pologne

La France envisage de former et d’entraîner des militaires ukrainiens en Pologne

http://www.opex360.com/2022/09/28/la-france-envisage-de-former-et-dentrainer-des-militaires-ukrainiens-en-pologne/


 

« Dans ces territoires, il y aura des changements cardinaux du point de vue juridique, du point de vue du droit international et du fait de toutes les conséquences respectives [des mesures prises] pour assurer la sécurité. […] Notre système juridique va envisager toutes les options, et, bien sûr, nos législateurs, nos organes exécutifs et nos équipes juridiques sont prêts », a d’ores et déjà prévenu Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, le 27 septembre.

De son côté, le vice-président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, Dmitri Medevdev, qui fut également Premier ministre et président par le passé, a fait valoir que la défense ce ces territoires annexés sera renforcée, ce qui passer par les « possibilités offertes par la mobilisation » partielle décrétée la semaine passée mais aussi par l’emploi de « toutes les armes russes, y compris les armes stratégiques et celles reposant sur de nouveaux principes ». Et d’avertir : « La Russie a le droit d’employer l’arme nucléaire, si c’est nécessaire, dans des cas prédéfinis, en strict respect des principes de la politique gouvernementale en matière de dissuasion nucléaire ».

Évidemment, il est hors de question pour Kiev de reconnaître une quelconque légitimité à ses référendums d’annexion. « Nous agirons pour protéger notre peuple : à la fois dans la région de Kherson, dans celle de Zaporijjia, dans le Donbass [et aussi] dans les zones actuellement occupées de la région de Kharkiv et en Crimée », a assuré Volodymyr Zelenski, le président ukrainien, dans un message vidéo diffusé le 27 septembre.

En outre, la diplomatie ukrainienne a de nouveau appelé à une hausse significative de l’aide militaire occidentale. « L’Ukraine appelle l’UE, l’Otan et le G7 à augmenter immédiatement et significativement la pression sur la Russie, notamment en imposant de nouvelles sanctions dures et en augmentant significativement l’aide militaire à l’Ukraine », a-t-elle dit, avant de demander plus de « chars, d’avions de combat, de l’artillerie longue portée et des systèmes de défense aérienne. »

Cela étant, il est probable que la situation reste figée en l’état… et que l’on aille vers un « conflit gelé ». Ce « n’est pas du bluff », a en effet lancé Vladimir Poutine, le chef du Kremlin, au moment d’évoquer le recours à l’arme nucléaire si les « intérêts de la Russie sont menacées », lors de son allocution télévisée du 21 septembre dernier.

Quelle que soit l’évolution de la situation [conflit gelé ou poursuite des combats], les forces ukrainiennes resteront sur mobilisées. Et elles auront besoin de renforcer leurs capacités et de se régénérer afin de pouvoir tenir dans la durée. D’où l’intérêt de la proposition de l’Union européenne visant à mettre sur pied une mission d’entraînement et de formation à leur profit, sur le même modèle que celles déjà établies au Mali, en Centrafrique ou, plus récemment, au Mozambique.

Cette mission d’assistance militaire, proposée par Josep Borell, le Haut représentant de l’Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, a obtenu un premier feu vert politique lors d’une réunion des ministres de la Défense des 27 États membres, le 30 août dernier. La France y « prendra toute sa part », avait alors indiqué le ministère des Armées.

Les détails de cette future mission – qui devrait s’appeler « EUTM Ukraine » – sont encore à préciser. Mais selon une information du quotidien Le Monde, Paris aurait l’intention d’envoyer un détachement d’instructeurs militaires en Pologne.

« Le ministère des Armées a choisi d’appuyer la mission de formation des soldats ukrainiens décidée cet été par l’Union européenne et a arrêté les grands principes de sa participation. Les militaires français devraient s’installer en Pologne, où ils dispenseront des entraînements de cinq semaines dans des camps militaires dédiés », a en effet avancé le journal du soir, dans son édition du 28 septembre. Et de préciser que « l’état­-major aurait fait part de sa volonté d’aller vite et d’être opérationnel avant la fin 2022 ».

Pour rappel, dans le cadre, cette fois, de l’Otan, la France est la nation-cadre du bataillon multinational déployé en Roumanie [mission Aigle] et dispose d’unités placées sous commandement britannique en Estonie [mission Lynx]. En outre, l’armée de l’Air & de l’Espace envoie régulièrement des Rafale et des E-3F Awacs patrouiller dans l’espace aérien polonais. Enfin, des soldats ukrainiens ont été accuillis à Canjuers, afin de se former à l’utilisation des CAESAr [Camions équipés d’un système d’artillerie] promis à Kiev.

A priori, l’EUTM Ukraine devrait se concentrer sur l’entraînement d’unités ukrainiennes déjà constituées et proposer des formations dans des domaines spécifiques, tels que le déminage, la médecine de guerre et le soutien logistique. Elle viendrait ainsi compléter l’opération « Interflex » qui, menée par le Royaume-Uni, avec le concours d’une plusieurs pays européens, vise à former 10’000 recrues de l’armée ukrainienne tous les 120 jours. À noter que le Danemark et l’Espagne ont également l’intention de former des soldats ukrainiens sur leurs propres sites militaires.

La piste d’un sabotage n’est pas exclue pour expliquer les fuites apparues sur les gazoducs NordStream 1 et 2

La piste d’un sabotage n’est pas exclue pour expliquer les fuites apparues sur les gazoducs NordStream 1 et 2

 

http://www.opex360.com/2022/09/27/la-piste-dun-sabotage-nest-pas-exclue-pour-expliquer-les-fuites-apparues-sur-les-gazoducs-nordstream-1-et-2/


 

 

Or, le 26 septembre, une fuite a été décelée sur le NordStream 2. Puis, le lendemain, il est apparu que le NordStream 1 était également touché par deux fuites de gaz. Toutes ont été repérées par les forces armées danoises.

« Nord Stream 1 a deux fuites au nord-est de Bornholm, Nord Stream 2 a une fuite au sud de Dueodde. Les fuites ont été découvertes par l’unité d’intervention d’interception F-16 de la Défense danoise », a en effet indiqué l’état-major des forces armées danoises. Et de préciser que des « bouillonnements allant de 200 à 1’000 mètres de diamètres » ont pu être observés.

L’une des fuites de NordStream 1 a été localisée dans la zone exclusive économique danoises, l’autre dans celle de la Suède. Elles font l’objet de mesures de sécurité, les secteurs où elles ont été découvertes étant désormais interdits à la navigation [dans un rayon de cinq nautiques. De même que leur survol.

Évidemment, le fait que ces fuites soient survenues quasiment au même moment interroge… D’autant plus que le Réseau national sismique suédois a dit avoir enregistré deux explosions sous-marines, « très probablement dues à des détonations », peu avant la détection des fuites des gazoducs Nord Stream 1 et 2.

« Une première émission massive d’énergie d’une magnitude de 1,9 a été enregistrée dans la nuit de dimanche à lundi à 02H03 [00H03 GMT] au sud-est de l’île danoise de Bornholm, puis une autre de magnitude 2,3 à 19H04 [17H04 GMT] lundi soir au nord-est de l’île. […] Nous l’interprétons comme provenant avec la plus grande probabilité d’une forme de détonation », a indiqué Peter Schmidt, de l’Institut sismique suédois. « Avec des émissions d’énergie aussi importantes, il n’y a pas grand chose d’autre qu’une explosion qui peut l’avoir provoqué », a-t-il ajouté.

 

Les observations de ce dernier ont été corroborées par le NORSAR, l’institut indépendant de séismologie norvégien. L’explosion survenue le 26 septembre au soir était « d’importance » et « il est tentant de penser que c’était le fait de quelqu’un qui savait ce qu’il faisait », a estimé Anne Strømmen Lycke, sa directrice.

L’hypothèse d’un acte malveillant a été évoquée par Mette Frederiksen, la cheffe du gouvernement suédois. « Il est difficile d’imaginer que c’est accidentel et un sabotage ne doit pas être exclu », a-t-elle dit, ce 27 septembre.

À Moscou, où l’on n’écarte pas l’hypothèse d’un sabotage, le porte-paole du Kremlin, Dmitri Peskov, a parlé d’une « situation totalement inédite qui nécessite une enquête urgente ». Et d’ajouter : « Nous sommes extrêmement préoccupés par cette nouvelle ».

Les États-Unis, qui ont toujours été vent debout contre la construction de NordStream 2, se sont dits « prêts » à soutenir les Européens. « Cela illustre l’importance de nos efforts conjoints pour trouver des approvisionnements de gaz alternatifs pour l’Europe », a fait valoir un porte-parole du Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche.

Si la piste d’un sabotage est avérée, plusieurs questions se posent. Quels moyens ont été mis en oeuvre, sachant que les deux gazoducs reposent à 80/100 mètres de profondeur? Quels pays en disposent? Et, surtout, à qui le « crime » profite?

Évidemment, ces gazoducs lui appartenant, il est difficile d’imaginer que la Russie soit responsable de ces actes présumés de sabotage. Et pourtant, l’hypothèse d’une possible opération sous « faux drapeau » a été avancée par le journal allemand Tagesspiegel, le but étant de pousser les prix du gaz à la hausse, d’exacerber les tensions sur l’énergie en Europe et de permettre à Gazprom d’invoquer un cas de force majeure pour cesser définitivement [et sans indemnités] ses livraisons, NordStream1 n’étant pas visé par les sanctions de l’Union européenne.

En tout cas, le vice-ministre polonais des Affaires étrangères, Marcin Przydacz, a repris cette explication à son compte.

« Nous sommes dans une situation de haute tension internationale. Malheureusement, notre voisin de l’Est mène constamment une politique agressive. S’il est capable d’une politique militaire agressive en Ukraine, alors il est évident qu’aucune provocation ne peut être exclue, y compris en Europe occidentale », a en effet déclaré M. Przydacz.

Photo : Ministère de la Défense du royaume de Danemark

La France pourrait augmenter ses dépenses militaires d’environ 30% sur la période 2024-31

La France pourrait augmenter ses dépenses militaires d’environ 30% sur la période 2024-31

 

http://www.opex360.com/2022/09/28/la-france-pourrait-augmenter-ses-depenses-militaires-denviron-30-sur-la-periode-2024-31/


 

Le projet de finances 2023, dévoilé le 26 septembre, confirme cette trajectoire financière. Ainsi, le budget du ministère des Armées sera porté à 44 milliards d’euros l’an prochain [soit +3 milliards par rapport à 2022]. Ce qui portera le total des dépenses militaires à 197,8 milliards sur la période 2019-23.

En outre, le ministère de l’Économie et des Finances a confirmé que la mission « Défense » serait dotée de 47 milliards d’euros en 2024 et de 50 milliards en 2025. Cela étant, et comme l’a annoncé le gouvernement, une nouvelle LPM sera soumise au Parlement l’an prochain.

Et, lors de l’ouverture du salon EuroSatory, en juin, le président Macron en a précisé les paramètres : planifier un « investissement dans la durée, clair et fort », consolider le modèle d’armée complet, se positionner « encore plus fortement sur l’évolution à la fois de la menace et des réalités que nous sommes en train de vivre aussi bien sur le théâtre sahélien que dans cette guerre de haute intensité revenue sur le sol européen » et passer à une « économie de guerre ».

Évidemment, cela ne sera pas conséquence sur le niveau des dépenses militaires… En outre, il s’agit aussi d’éviter le risque d’un « décrochage » par rapport aux autres pays européens, qui, pour la plupart, ont annoncé des hausses parfois significatives de leur effort de défense. Tel est le cas de l’Allemagne, qui entend se doter de « forces conventionnelles » devant être la « pierre angulaire » du pilier européen de l’Otan. Et aussi celui du Royaume-Uni, dont le ministre de la Défense, Ben Wallace, a récemment dit vouloir un budget de 100 milliards de livres sterling à l’horizon 2030.

Seulement, l’état des finances publiques [dette publique équivalente à 110% du PIB, un déficit public ayant doubé par rapport à 2017, etc] et le contexte économique incertain [effet des sanctions contre la Russie, inflation, prix de l’énergie, etc] permettront-t-il d’augmenter significativement le budget des armées, alors que d’autres priorités seront aussi à financer? Dans une note publiée en mai, la Cour des comptes a exprimé ses doutes, appelant à faire des choix entre les capacités opérationnelles à conserver [et à développer] et celles à abandonner.

Quoi qu’il en soit, selon des chiffres obtenus par la Tribune, qui s’appuie sur des « sources concordantes », le budget de la Défense devrait connaître une progression significative dans les années à venir…

Alors que, pour les états-majors, un investissement d’au moins 425 milliards d’euros pour les années 2024-31 serait nécessaire pour « financer l’ambition 2030 », Bercy mettrait sur la table 377 milliards, soit un montant 28% plus élevé que celui inscrit dans la LPM en cours. De son côté, le ministère des Armées couperait la poire en deux, en demandant 400 à 410 milliards [soit environ +35%]. Sur la période 2024-31, le budget annuel moyen de la mission « Défense » pourrait donc être compris entre 54 et 57 milliards d’euros [contre 42 milliards pour la LPM 2019-25].

D’après La Tribune, le montant de l’enveloppe dont bénéficieront les armées dans le cadre de la prochaine LPM devrait être précisé à l’occasion du Conseil de défense et de sécurité nationale, qui doit se tenir à l’Élysée ce 28 septembre.

Ukraine : Y-a-t-il un pilote dans l’avion ?

Ukraine : Y-a-t-il un pilote dans l’avion ?


par Caroline Galacteros (*) – Esprit Surcouf – publié le 23 septembre 2022
Géo politologue

https://espritsurcouf.fr/geopolitique_ukraine-y-a-t-il-un-pilote-dans-l-avion_par_caroline-galacteros/


L’auteure, animée d’un anti-américanisme qu’elle ne cache pas, s’indigne de la tournure des évènements en Ukraine. Elle secoue ici le cocotier, elle le secoue très fort, avec la puissance d’un cyclone. Notre conception de l’information et du débat veut que toutes les opinions puissent s’exprimer, pour peu qu’elles soient étayées et raisonnées. Et comme notre ambition est de vous offrir ce qu’on ne trouve pas ailleurs, c’est bien volontiers que nous publions cet article, dont les libres propos n’engagent pas notre rédaction.

Voici plus de 7 mois que l’attaque de la Russie contre l’Ukraine a débuté. De provocations en rebondissements, la réalité, militaire et politique, de l’évolution de l’affrontement entre les troupes envoyées par Moscou et l’armée ukrainienne, entraînée, abondamment armée et assistée des forces anglo-saxonnes mais aussi européennes et notablement françaises, est devenue difficilement lisible pour le citoyen européen.

La propagande occidentale a littéralement fait disparaître la moitié au moins des informations de toute nature, celle de la partie russe. Sans parler de la quasi-disparition de tout débat médiatique sérieux qui a escamoté l’autre face du réel. En France, seuls quelques courageux analystes, auxquels on permet de s’exprimer au compte-gouttes, parviennent encore à prendre un peu de hauteur par rapport au sensationnalisme tout puissant des images soigneusement triées.

On ne peut plus, on ne doit plus réfléchir. Le niveau d’indigence dans le raisonnement est du jamais vu. Tout ce que peut dire, penser, souhaiter, expliquer la Russie et ceux que l’on caricature immédiatement comme ses « agents étrangers » est illégitime, inaudible, scandaleux, taxé de fascisme et considéré comme a priori faux. L’hystérie informationnelle a atteint des sommets qui font paraître les opérations de désinformation déjà mises en œuvre dans les Balkans, en Irak, en Afghanistan, en Libye et même en Syrie comme l’œuvre d’amateurs débutants.
;

Chasse aux sorcières

Le problème est que cette atmosphère de chasse aux sorcières primitive et d’anti-russisme pavlovien, qui vise l’effondrement économique et social du peuple russe lui-même au prétexte de faire reculer ou même tomber le pouvoir de Moscou, ne fait que nourrir l’illusion d’une victoire militaire ukrainienne et entretient la fureur des jusqu’au-boutistes sur place comme dans les cercles otaniens, américains et européens. Tous sont peuplés de mondialistes néoconservateurs qui ont pris le mors aux dents et entendent faire enfin rendre gorge à cet immense pays, « puissance pauvre » richissime, qui ose défier l’hégémonisme américain, proposer un modèle alternatif de puissance économique souveraine et de sauvegarde de la nation, dont la démocratie à l’occidentale n’est plus la condition nécessaire. Un modèle qui, en plus, fait école dans le monde entier.

Murés dans leur incapacité à comprendre que l’Europe ne peut être sauvée de l’aventurisme américain, qui ne vise désormais rien moins que la Chine, qu’en rejetant enfin une tutelle de plus en plus dangereuse, les dirigeants européens collent aux basques de Washington, où un président diminué est aux mains de l’irréductible clique néoconservatrice qui irrigue les réseaux de pouvoir bien au-delà des clivages partisans. Pour tous ceux-là, la perpétuation de l’hégémonie américaine requiert, en Europe comme partout ailleurs, l’expansion du mondialisme, la disparition des pouvoirs et des États forts et la fragmentation du monde au service exclusif du complexe militaro-industriel « maison » et du dollar. Voilà leur mantra.

Il est donc impératif pour cette clique de tenir rênes courtes les Européens faibles et aveugles, et de les pousser à nourrir, à coup de déclarations délirantes et de décisions autistes, le conflit sur le terrain. Le plus fou est que cela marche ! Nous courons même, à l’affût d’une petite tape gratifiante sur la tête de la part de ce grand frère qui tient, croit-on, notre survie économique et géopolitique entre ses mains.

Une guerre à l’issue incertaine

Pourtant, chacun sait bien que la partie est militairement très tendue pour Kiev depuis déjà quelques mois, que la raison et surtout la sauvegarde des malheureuses populations ukrainiennes prisonnières d’un pouvoir corrompu voudrait que l’on calme très vite le jeu, que l’on parle avec le président russe et que l’on trouve au plus tôt un accord global, l’OTAN reculant pour toujours aux frontières d’une Ukraine redevenue neutre, à l’instar de Moscou qui pourrait se retirer militairement du Donbass contre l’assurance que les populations russophones de cette région ne seront plus bombardées et que leurs droits civiques et culturels seront enfin respectés par Kiev. Pour cela, il faudrait évidemment remettre au plus tôt le président Zelenski dans sa boite de marionnette américaine au lieu de céder à son chantage permanent à la culpabilisation de l’Europe.

Au lieu de cela, nous faisons pleuvoir les milliards d’aide et d’armements dans le tonneau des danaïdes ukrainien d’où cette manne s’évapore pour alimenter trafics d’armes, comptes en banque off-shore et terrorisme international. Nous entretenons le feu de la guerre avec jubilation pour que le point de non-retour soit au plus tôt atteint s’il ne l’a pas déjà été, pour ne pas désobéir à Washington, et surtout pour ne pas devoir reconnaître l’insigne erreur de sa manœuvre consistant, depuis presque 20 ans (la première « révolution » ukrainienne, « l’orange », date de 2004 !), à pousser Moscou dans ses retranchements ultimes afin de provoquer l’affrontement tant espéré et l’annihilation de ce grand pays dont nous ne supportons pas la superbe ni la résistance à nos prédations.

Les Lettons envisagent désormais, avec les Finlandais désormais aux portes de l’OTAN, de déployer des armements pour faire de la Baltique une « mer intérieure de l’Alliance » et cantonner la Russie au golfe de Finlande ; on retrouve des mines françaises et allemandes interdites par les conventions de Genève sur des positions ukrainiennes, etc.

Ces soldats finlandais, sans armes (en signe de neutralité ?), sur le point de rejoindre l’Otan
Photo Gifyy.com

L’Europe s’enfonce, comme enivrée de sa propre stupidité, dans une crise énergétique sans précédent, impatiente de tomber sous le joug définitif du gaz de schiste américain. Elle appelle cela son indépendance énergétique.

Bref, nous nageons en plein délire et à contre-courant de nos intérêts comme de nos sacrosaintes valeurs, défigurées par le soutien à un pouvoir compromis avec le pire d’un nationalisme aux relents sinistres de suprémacisme et de racisme anti-slave ultraviolent. L’implication de nos soldats au profit de la clique au pouvoir à Kiev, quel que soit le  « narratif » médiatique, fourvoie nos armées.

Le grand jeu

Pendant que nous nous complaisons dans cette réalité parallèle, le nouveau « Grand jeu » se poursuit partout à nos dépens. En Eurasie, où l’attitude européenne envers Moscou nous coupe durablement les voies de projection d’influence et le potentiel de développement économique qu’une coopération intelligente avec le formidable projet chinois des Routes de la Soie permettait d’envisager. Au Sahel, où le retrait humiliant des troupes françaises du Mali après 8 ans de présence et 59 morts, et leur redéploiement partiel au Niger s’annonce mal quand on entend le président nigérien donner au nôtre un cours de géopolitique pragmatique sur l’évidente importance de la Russie sur le continent noir, ou lorsque la ministre sud-africaine de la Défense explique que Moscou n’a jamais été une puissance colonisatrice de l’Afrique… Tandis que, pour enfoncer un coin dans son alliance avec Moscou et Téhéran, l’on pousse la Turquie à renouer avec Israël, ce qu’elle fait de bon gré avec son opportunisme habituel et pour défier son véritable rival sunnite l’Arabie saoudite, cette dernière est en train de remettre en cause son alliance exclusive avec Washington et Tel Aviv au profit de Moscou.

La Chine et la Russie, qui entendent créer leur propre station spatiale et relancer l’aventure lunaire, ont procédé, fin août, à une seconde salve de manœuvres militaires conjointes pour manifester leur convergence anti-occidentale de plus en plus marquée. L’Iran se braque face aux atermoiements américains dans les négociations pour la remise en place de l’accord nucléaire de 2015 ; les sanctions unilatérales sans mandat onusien pleuvent sur Moscou et Téhéran, creusant plus encore la polarisation et l’hostilité, tandis qu’une grande partie de l’Amérique latine, de Cuba à l’Argentine en passant par le Venezuela et jusqu’au Brésil, se rapproche elle aussi de la Russie.

Le front indopacifique se tend autour de Taïwan où affluent inconsciemment les politiques américains pour masquer leur impuissance face à Pékin et à sa détermination de reprendre tôt ou tard l’île définitivement sous sa tutelle. Au-delà de la question militaire de la sanctuarisation de la mer de Chine par Pékin, c’est d’ailleurs tout autant l’enjeu industriel du contrôle de la production mondiale de semi-conducteurs qui fait rage entre Pékin et Washington d’un côté, et de l’autre Moscou, à la traine mais déterminé, et l’Europe dans les limbes.

Mais tous ces signaux, faibles ou forts, ne nous font nullement réfléchir. « Tout va très bien madame la Marquise ! » : l’Occident va l’emporter, l’Amérique demeurera le phare du monde et son gendarme honni. Elle apportera la lumière de la démocratie à une planète qui n’en veut plus et consolide autour de Moscou, Pékin et New Delhi un bloc alternatif politico-financier, économique et bien sûr militaire gigantesque. Si l’attaque russe a resserré les rangs de l’Otan, elle a surtout donné un coup d’accélérateur formidable à la bascule du monde.

La spirale des évaluations délibérément fausses des buts de guerre de l’adversaire prend des proportions dramatiques désormais. Le président Zelenski, encouragé en permanence à la surenchère, semble pris de folie erratique et prêt à tout pour que l’OTAN vienne officiellement à son secours.

Le poids du nucléaire

Dans ce contexte, on est frappé par l’immaturité des dirigeants tant américains qu’européens et malheureusement français. Le sidérant documentaire « Un Président, l’Europe et la guerre » l’a tristement démontré en révélant l’étendue de l’impuissance mais surtout de l’ignorance de la dimension nucléaire qui a largement motivé, au moins autant que la situation du Donbass, l’opération russe. Celle-ci remonte en fait au mémorandum de Budapest de 1994 qui assurait la dénucléarisation de l’Ukraine contre son indépendance.

Compte tenu des infrastructures nucléaires encore présentes en Ukraine, les déclarations du président ukrainien proposant de révoquer le mémorandum lors de la Conférence de Munich, quelques jours seulement avant le déclenchement de l’attaque russe et alors que le Donbass était de nouveau massivement ciblé par les bombardements ukrainiens contre leur minorité russophone, auront sonné comme la provocation de trop.

Au-delà de ce déficit de compréhension, l’ignorance de la guerre, de ses souffrances tangibles, l’habitude de la porter et de la mener au loin, notamment au Moyen-Orient sans grandes conséquences domestiques, la vanité insigne des dirigeants européens et américains, la fureur de voir qu’une fois encore leurs calculs se révèlent faux, que la propagande n’a pas fait se matérialiser la victoire occidentale sur le terrain, que les objectifs russes s’élargissent chaque jour, que la situation leur échappe et ligue désormais contre eux la majeure partie du monde, tout les pousse à une fuite en avant irresponsable.

Une voie possible

Comment stopper l’engrenage ? Que peut et doit faire la France ? Si elle reste sourde à la brochette de généraux, agents de renseignements et géopoliticiens américains qui s’expriment clairement dans les médias mondiaux depuis des mois, elle peut au moins accorder quelque crédit à l’illustre Henry Kissinger qui redoute de plus en plus les effets ravageurs d’un « déséquilibre » trop grand entre les blocs de force à l’échelle mondiale.

Elle doit ouvrir un espace d’appréciation autonome de l’attitude russe (ce qui suppose sans doute quelques changements à l’intérieur de la cellule diplomatique de l’Élysée…). Paris doit proposer au Conseil de Sécurité la réunion urgente d’une conférence sur la refondation de la sécurité et de la coopération en Europe. Washington s’y opposera ? Fort bien. Alors elle l’organisera à Paris.

Ceux de nos alliés européens qui ont compris que c’était une guerre russo-américaine sur le dos de l’UE et de l’Ukraine elle-même, verront l’intérêt de ce « pas de côté » salutaire. Paris redeviendra enfin utile à quelque chose. Une telle approche doit évidemment aller de pair avec la cessation immédiate de toute livraison d’armements et de tout soutien militaire à Kiev. Cela ne sauve pas le peuple ukrainien, cela le condamne.

Nous sommes cobelligérants de fait depuis trop longtemps, ce qui neutralise toute marge de manœuvre diplomatique et toute légitimité pour endosser l’habit de médiateur. On me rétorquera que c’est donner raison au bourreau contre la victime, au Diable contre l’Ange, que c’est le retour de Munich. Non. C’est juste revenir à l’intelligence basique d’une situation qui est en train de nous échapper et dont nous ferons les frais bien plus que Washington. C’est redonner la parole à un peu d’éthique du conflit au lieu de se planquer derrière des postures prétendument morales, dont les Ukrainiens sont la chair à canon, comme avant eux les Irakiens, les Libyens, les Syriens… C’est admettre que nous sommes allés bien trop loin, que la Russie n’est pas en Ukraine uniquement pour défendre le Donbass ni pour conquérir le pays, encore moins pour le détruire mais avant tout pour rétablir, à ses frontières face à l’OTAN, une zone neutre de protection vitale.

Si l’on ne veut pas l’éclatement ultime du pays et son dépècement entre Russie, Pologne et Hongrie, c’est maintenant qu’il faut agir sans plus tergiverser. Il faut sortir de ce guêpier et vite… sans perdre la face. C’est là que le bât blesse car c’est impossible si l’on croit la sauver en incarnant le camp du Bien contre celui du Mal. Il faut changer les marqueurs de la « victoire », et considérer que l’Europe, et la France, font une faute cardinale en appuyant les États-Unis dans cette entreprise déstabilisatrice et contreproductive à l’échelle mondiale.

 

Légende photo en bandeau : Photo Ukrinform
;

(*) Caroline Galactéros, Docteur en science politique, auditeur de l’Institut des hautes études de la Défense nationale (AA59) et spécialiste des questions balkaniques. Elle a longtemps travaillé dans l’évaluation et la prospective stratégiques pour les services de l’État. Aujourd’hui directeur de séminaire à l’École de guerre, colonel dans la réserve opérationnelle des armées, elle dirige le cabinet de conseil privé et de formation en intelligence stratégique Planeting. Elle est l’auteure du blog « Bouger les lignes ».
Elle est la créatrice et directrice du think tank GéoPragma consacré à la géopolitique réaliste.
Colonel de la réserve opérationnelle, Administratrice de l’ASAF

Guerre en Ukraine : pourquoi la Russie veut annexer les territoires séparatistes (Entretien du 20 septembre dans le Figaro)

Guerre en Ukraine : pourquoi la Russie veut annexer les territoires séparatistes (Entretien du 20 septembre dans le Figaro)

(A noter que cet entretien a eu lieu avant la déclaration de V. Poutine ce 20 septembre 2022 soir)

Guerre en Ukraine : pourquoi la Russie veut annexer les territoires séparatistes

Par Amaury Coutansais Pervinquière

ENTRETIEN – Quatre régions séparatistes vont organiser des référendums pour rejoindre la Russie entre les 23 et 27 septembre.

Le général (2S) François Chauvancy est consultant en géopolitique, docteur en sciences de l’information et de communication, et enseignant à l’Institut Catholique de Paris.

LE FIGARO. – Les régions de Kherson, Louhansk, Zaporijjia et Donetsk organisent à la fin de la semaine des référendums de rattachement à la Russie. Que changerait leur probable annexion ?

Général François CHAUVANCY. – Elle permettrait, puisque ces territoires passeraient sous le pavillon, l’autorité et la protection russes, de justifier leur protection auprès de la nation. Si les Ukrainiens devaient maintenir leurs attaques sur ces territoires, Vladimir Poutine pourrait donc exiger un effort supplémentaire afin de les défendre. Ce qui, in fine, pose deux questions : l’opportunité d’une mobilisation générale ou partielle, et l’utilisation d’une arme nucléaire. La doctrine russe prévoit en effet l’utilisation de la dissuasion nucléaire en cas d’agression de son territoire.

Début septembre, les autorités d’occupation du sud de l’Ukraine (oblasts de Kherson et de Zaporijjia) avaient repoussé l’organisation de référendum de rattachement à la Russie. Pourquoi un tel revirement aujourd’hui ?

Je pense que la difficulté militaire est telle que Vladimir Poutine craint que son armée ne soit pas en mesure de résister à la poussée ukrainienne dans le sud et l’est de l’Ukraine. Si elle ne peut garantir la protection de ces territoires, conquis avec difficulté, cela remettrait en cause les objectifs de «l’opération militaire spéciale». Perdre le Donbass ou la Crimée décrédibiliserait la Russie. Et, quel que soit le régime autoritaire, le chef peut être mis hors d’état de gouverner dans ce type de situation.

Quant aux référendums, je ne vois pas comment les séparatistes pourraient les organiser dans de bonnes conditions d’ici à trois jours. Ils sont donc viciés d’avance. Ce seront des référendums Potemkine.

La Douma a voté le 20 septembre plusieurs amendements dans le Code pénal incluant les termes de «mobilisation générale» et de «loi martiale». Une mobilisation générale est-elle envisageable ?

Elle est, sans aucun doute, une arme potentielle. La mobilisation, quand bien même la jeunesse russe voudrait se battre, ne veut pas dire que la troupe sera bien formée. Pour ce faire, il faut au moins plusieurs mois. Pour lier le calendrier militaire au calendrier juridique, la guerre devrait donc durer au moins jusqu’au printemps.

Je ne crois donc pas à la mobilisation générale, mais la mobilisation partielle qui s’appuierait sur l’utilisation des conscrits me paraît une option envisageable. En effet, l’armée professionnelle est trop usée et nécessite une ressource humaine rapidement mobilisable.

La Russie se réserve le droit d’utiliser son arsenal nucléaire en cas d’agression sur son territoire. Or, l’annexion intégrerait les territoires séparatistes à la Russie. Peut-on craindre une utilisation de l’arme nucléaire ?

Depuis le début de la guerre, je répète que l’option nucléaire ne doit pas être négligée. Au moins comme une possibilité. Ce risque a été pris en compte par l’administration américaine, Joe Biden a mis en garde la Russie contre toute utilisation d’armes nucléaires ou chimiques. Quant à l’arme nucléaire tactique souvent évoquée, elle n’aurait qu’une faible puissance irradiant une zone de deux à trois kilomètres carrés avec un effet militaire faible en termes de souffle.

L’emploi d’une telle arme pourrait appeler en réponse une réaction du même type. Ce qui ne veut pas dire que des infrastructures ou des groupements humains seraient visés. De plus, elle signerait la fin d’un tabou dont l’enchaînement est imprévisible.

Quelle pourrait être la réaction des Occidentaux en cas d’annexions ?

C’est une bonne question. À mon sens, la réaction sera plutôt ukrainienne qu’occidentale. Les Occidentaux, eux, maintiendront leurs efforts et leurs condamnations en laissant la guerre se dérouler avec le sang des Ukrainiens qui voudront reprendre leur terre. Sauf effondrement de l’armée russe, qui est une hypothèse peu crédible, je vois mal l’Ukraine reprendre son territoire d’ici à l’hiver. En attendant, les livraisons d’armes se poursuivront et la fin de l’hiver pourrait signer la reprise des hostilités.

Dans un monde dangereux faire face aux défis majeurs par le Club des vingt

Dans un monde dangereux faire face aux défis majeurs

 

par le Club des vingt – publié le 9 septembre 2022

https://clubdesvingt.home.blog/2022/09/09/a-propos-de-la-politique-etrangere-francaise-pour-le-nouveau-quinquennat/


Lettre d’information n° 64 – Juin 2022

I/ UN MONDE ENTRE BOULEVERSEMENTS ET RUPTURES

La politique étrangère de la France s’inscrit dans un contexte qui a profondément changé.

Avant même l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le monde apparaissait comme de plus en plus instable. La situation en ce début d’année 2022 confirme ce constat. Les grandes menaces globales s’affirment sans qu’on n’ait trouvé de vraies parades : famines, désastres environnementaux, risques sanitaires. Un affrontement et un semblant de guerre froide entre les Etats-Unis et la Chine se développent. Les Etats-Unis sont entrés dans une phase à la fois de retrait et de fortes tensions internes : la crainte d’un retour au pouvoir de Donald Trump et d’une majorité républicaine agressive est une possibilité sérieuse. La Russie veut consolider une nouvelle zone d’influence au nom de sa sécurité. Des régimes populistes, qui instrumentalisent souvent la corde nationaliste, s’affirment à travers le monde. Le Moyen-Orient comme une partie de l’Afrique connaissent une situation chaotique comme en témoigne la multiplication des Etats faillis. Le risque terroriste reste toujours présent malgré l’écroulement du proto-Etat crée par Daech en 2014. Des bruits de bottes sont entendus tant dans les Balkans, qu’en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, et en Asie, alors même que de nouveaux espaces de conflictualité apparaissent comme la cyberguerre ou la guerre de l’information via Internet. L’insécurité humaine, climatique ou sanitaire atteint des niveaux de létalité sans précédent et ont un effet systémique sur les menaces plus classiques, alimentant en particulier les nouveaux conflits.

Dans ce contexte déjà préoccupant, l’invasion de l’Ukraine par la Russie apparait comme apportant à l’ordre international un bouleversement géostratégique majeur tout en accentuant les formes nouvelles de conflictualité. Alors même que la guerre est loin d’être terminée, on peut d’ores et déjà faire plusieurs constats.

La puissance russe agressive a été surévaluée et a été mise en échec au début de son offensive. Les sanctions prises vont gravement affecter son économie et sa société et renforcer le caractère autoritaire du régime. L’ancrage de la Russie à l’Europe apparaît pour l’instant compromis. L’Ukraine affirme fortement sa résistance et son identité. Les liens, que l’on espérait distendre entre la Russie et la Chine, se renforcent sans prendre pour autant la forme d’alliance classique. D’une façon plus générale, l’ordre international né en 1945 est remis en cause et on risque d’assister, sinon à un retour, à une sorte de guerre froide, tout au moins à des formes de tension vives dont la nature est renouvelée et semble inévitable. L’Otan se réaffirme au détriment de l’autonomie stratégique de l’Europe. Une nouvelle répartition des forces apparait au sein de l’UE avec le poids croissant des pays de l’Est et de nouvelles pressions pour un nouvel élargissement, le déclin relatif de l’influence de l’Allemagne. Les Etats-Unis sont contraints de se réengager en Europe mais n’entendent pas renoncer à la priorité Asie-Pacifique. De nouveaux clivages apparaissent entre le West et le Rest, avec le refus de nombreux pays de s’engager sur le conflit ukrainien qui apparaît de plus en plus comme un conflit entre les Etats-Unis et la Russie par procuration dont les pays du Sud notamment font déjà les frais. Les Européens prennent peu à peu conscience de ces évolutions mais ne sont pas pressées d’en tirer les conséquences. Les plus déterminés, comme il est compréhensible, sont les anciens pays de l’Est qui ont pour la plupart des relations très difficiles avec Moscou et ne voient d’autres garanties de leur sécurité que celle des Etats-Unis. Enfin la Turquie prend ses distances avec l’Alliance et se lance dans des aventures militaires.

Alors que la mondialisation, qui apparaissait comme un phénomène irréversible, est remise en cause dans son organisation présente, les enjeux globaux ont une importance croissante dans la vie internationale et les stratégies de blocs ou d’alliances privilégiées ne leur sont que peu adaptées, sinon contreproductives. Si un consensus peut être atteint sur le diagnostic, il existe des clivages profonds entre les pays sur la façon de faire face aux défis que représentent notamment le changement climatique, la défense de l’environnement, la lutte contre les pandémies, la gestion de flux migratoires, les crises alimentaires et la lutte contre la pauvreté ou le respect des droits de l’homme. Les vieux schémas compétitifs, fondés exclusivement sur des intérêts nationaux concurrents n’ont plus la pertinence d’antan. Enfin, la guerre a profondément changé dans sa nature, dérivant de plus en plus de crises internes frappant des sociétés fragiles, ce qui n’exclut pas le retour à des conflits de haute intensité comme c’est les cas en Ukraine.

S’agissant de la France, elle conserve de nombreux atouts, certes frappés de nouvelle incertitudes, notamment son siège permanent au Conseil de sécurité, son rôle moteur en Europe, la dissuasion nucléaire, la francophonie et ses liens historiques avec de nombreux pays. Elle reste ainsi une puissance qui a une vocation qui devrait lui permettre de réagir à une telle évolution.

II/ DES ORIENTATIONS PRIORITAIRES

Sa capacité d’action se situe d’abord dans l’étranger proche : Europe, Russie, Afrique, Méditerranée/Moyen-Orient mais il appartient également à la France de jouer un rôle au niveau global tout en restant conscient que, dans le contexte difficile actuel, la marge de manœuvre dont dispose la France seule ne peut être que limitée. Ceci signifie qu’elle doit agir en concertation avec ses partenaires européens pour promouvoir ses initiatives en exploitant les opportunités offertes par la fluidité nouvelle des relations internationales, voire en tirant partie des crises qui peuvent survenir. La politique de la France est trop souvent réactive plus qu’active. Il convient donc de réfléchir aux objectifs qu’il importe de se fixer sur le long terme et définir les nouvelles orientations de politique étrangère en conséquence.

  1. Accélérer le pas en Europe

Dans un contexte géopolitique de plus en plus chaotique et dangereux, il est difficile de distinguer la sécurité de la France de celle de ses partenaires de l’UE, et même, dans ce contexte de globalité, de celle de l’ensemble du monde. De la même façon, l’influence de la France dans le monde sera d’autant plus forte que l’Union aura elle-même franchi le pas d’une ambition politique au service de ses valeurs et de ses intérêts. C’est cette conjonction des puissances, nationale et européenne, que la France doit s’efforcer de développer. Elle dispose des moyens de contribuer de façon particulièrement efficace à la gestion des défis globaux ou transnationaux, tels le réchauffement climatique, la lutte contre les pandémies, le terrorisme international, la gestion positive des flux migratoires etc. Les options nationales, face à ces enjeux, ne sont plus en effet d’actualité. Mais la conjugaison des puissances française et européenne, articulée aux autres puissances de plus ou moins grande envergure est aussi un gage de plus grande efficacité collective face aux risques de toute nature qui s’accumulent autour de nous. Une Europe puissante et influente sur la scène diplomatique, loin de diminuer la puissance et l’indépendance de notre pays, en est au contraire l’un de ses atouts majeurs.

Le temps est révolu où l’Europe n’était qu’un « levier d’Archimède » de la puissance française. C’est l’inverse qui est vrai désormais : la France doit servir à propulser la puissance de l’Union, autrement dit mettre tout son talent, sa force de conviction, son expérience et ses moyens, au service d’une Europe qui accepte de s’émanciper de toute dépendance stratégique. Sans un engagement déterminé de la France en faveur de la souveraineté européenne, celle-ci n’existera pas. Or la France a besoin de cette Europe forte, dans laquelle elle jouera un rôle majeur, avec l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et d’autres, pour défendre des intérêts et des valeurs communes. La guerre en Ukraine et le flottement du nouveau gouvernement allemand, donnent une chance à la France d’affirmer son leadership européen. Notre rôle et nos responsabilités de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies, notre statut de puissance nucléaire responsable, notre détermination à jouer un rôle dans toutes les crises et les enjeux mondiaux, notre souveraineté dans l’engagement de nos forces militaires, tout ce qui fait la puissance de notre pays n’a rien à craindre, et tout à gagner, de la consolidation politique de l’Europe.

            Dans cette perspective, la France se doit de continuer, en concertation avec l’Allemagne, le rôle créatif et moteur qu’elle a eu depuis le Traité de Rome, notamment en renforçant les mécanismes institutionnels de l’Europe. De concert avec notre partenaire, elle doit penser sa politique européenne en définissant notamment les secteurs qu’elle estime prioritaires.

A cet égard, elle doit contribuer à promouvoir l’autonomie technologique de l’Europe en favorisant les coopérations industrielles et les investissements en particulier dans les domaines sensibles que sont les nouvelles technologies de l’information et l’industrie d’armement. Les activités des GAFAM seront suivies avec attention tant sur le plan des bonnes pratiques et du respect des règles instituées par la RGPD que sur le plan fiscal. La création d‘un véritable marché unique numérique respectant la vie privée des internautes sera poursuivie.

La réalisation de cet objectif pourrait être favorisée par le développement des coopérations renforcées, dont les modalités devraient être assouplies, avec nos partenaires les plus proches. La France s’appuiera sur son partenariat privilégié avec l’Allemagne –dans la parité- sans négliger toutefois des interlocuteurs comme l’Italie, à laquelle nous lie le traité du Quirinal, l’Espagne ou la Pologne. De même, elle veillera à nouer des relations de confiance avec les petits pays, en particulier de l’est européen par exemple par des visites bilatérales plus fréquentes. Dans cette perspective, l’idée d’une politique danubienne pourrait être proposée.

La promotion d’une véritable gestion européenne des flux migratoires est indispensable tant sur le plan économique que de la sécurité. Elle suppose non seulement une réforme des conditions de fonctionnement de Frontex mais également une concertation plus étroite de l’Europe avec les pays de transit ou de départ des flux migratoires en vue d’accords de réadmission. Ainsi cette politique aura comme objectif de définir une politique plus positive et plus adaptée aux exigences d’un monde moderne plus mobile et qui puisse concilier les préoccupations humanitaires mais aussi économiques de l’Europe et ses contraintes politiques et sécuritaires. Un droit européen de l’asile politique devrait être défini et le règlement de Dublin remis en cause. La dimension sociale du problème posé par l’intégration de populations immigrées devrait être traitée notamment avec la création d’une Agence européenne de formation, en ayant à l’esprit les besoins existants matière de travailleurs qualifiés.

            La revitalisation de l’OTAN provoquée par l’agression russe en Ukraine n’est pas forcément appelée à durer, l’orientation des Etats-Unis vers l’Asie restant prioritaire, les fonctions de l’organisation étant mal adaptées au monde post-bipolaire et les divergences entre Etats-membres tendant même à se renforcer. Le désengagement des Etats-Unis de l’Europe est inéluctable à terme, en particulier si les Républicains devaient revenir au pouvoir. Il rend indispensable la progression à petits pas vers une défense européenne, notamment à travers des coopérations concrètes. Dans cette perspective, il serait souhaitable de proposer la création d’une académie militaire européenne pour contribuer à insuffler une culture de défense commune au sein de l’Europe.

Il convient enfin de renforcer le rôle et la crédibilité de l’Europe dans le monde, non seulement sur les plans commerciaux, économiques et financiers mais également politiques. Le dialogue avec ses principaux partenaires sera intensifié et devrait porter sur des sujets concrets. Dans cette perspective il serait souhaitable de rétablir des relations de bon voisinage et des coopérations, y compris militaires, avec la Grande Bretagne. De même le dialogue avec les grands pays émergents devrait s’intensifier, à la fois en termes économiques mais également politiques, compte tenu de leur affirmation de plus en plus nette sur la scène internationale. Enfin les modalités des rencontres avec les Etats-Unis, la Chine et les pays émergents devront être renforcées avec comme objectif une plus grande efficacité et une meilleure prise en compte des intérêts communs à définir préalablement par les Etats membres.

  • Organiser la sécurité du continent européen

Faire en sorte que l’Europe puisse assurer sa propre sécurité

L’invasion de l’Ukraine par la Russie et la guerre d’une extrême violence qui s’est installée désormais constituent un enjeu majeur pour l’Europe. Pour le moment, le conflit demeure dans une phase strictement militaire, l’avenir demeure très incertain, aucune perspective sérieuse de négociation ne se présente. Mais d’ores et déjà, la sécurité du continent européen s’en trouve bouleversée et appelle de nouvelles approches et de nouvelles décisions.

Dans la lettre du Club des Vingt n°61, nous recommandions de préparer notre dispositif militaire à faire face à un conflit de haute intensité, qu’il s’agisse de modernisation de notre dissuasion nucléaire considéré comme un enjeu central, ou de la nécessité de développer de façon accélérer les moyens de nos forces aériennes, navales, terrestres et cyber dont l’insuffisance est patente et nous suggérions de soumettre au nouveau parlement une loi de programmation nouvelle. Les évènements actuels doivent conduire la France à bousculer son calendrier, à amplifier et accélérer l’effort en vue de changer radicalement l’échelle de notre dispositif militaire et finalement de transformer notre modèle de défense.

Nous suggérions aussi que « la France devrait tendre à la mise en œuvre d’une nouvelle architecture de sécurité pour l’Europe, considérée comme l’enjeu  principal des Européens, négociée d’abord entre eux, puis avec les Etats-Unis, puis avec la Russie (…). Les scénarios possibles ne sont pas écrits. La Russie est devenue plus agressive et de ses choix dépendra la nature de nos liens avec elle ». Bien évidemment ces propos, les espoirs et les incertitudes qu’ils expriment, ne sont guère d’actualité. L’invasion de l’Ukraine a changé la donne. L’agression russe à l’encontre d’un Etat dont la souveraineté avait pourtant était reconnue par Moscou -en 1991 et en 1994 le mémorandum de Budapest- rend impossible de bâtir une architecture de sécurité à l’échelle du continent avec le concours de la Russie qui s’en est durablement exclue. Certes, cela reste souhaitable à terme, encore faudrait-il que les conditions en soient à nouveau réunies, à savoir la paix revenue en Ukraine sur des bases agrées et actées par la communauté internationale, Moscou ayant renoncé aux exigences affichées face à Washington en décembre 2021 à propos de l’OTAN en Europe orientale, la Russie affichant enfin des dispositions à un dialogue constructif avec les Européens. Ce n’est sans doute pas pour demain. Les propos tenus récemment par Vladimir Poutine au Forum de Saint Pétersbourg confirment, s’il en était besoin, que la Russie est engagée dans une stratégie conflictuelle durable avec l’Ouest.

L’objectif actuel est différent : il est d’assurer la sécurité de tous les Européens face à la Russie. Les Etats-membres de l’UE en ont désormais pris conscience. La déclaration du Conseil de l’UE à Versailles le 11 mars dernier est claire : des orientations nettes sont prises pour renforcer les capacités de défense de l’Union et des Etats-membres. Le principe de la souveraineté européenne est affirmé. C’est un moment solennel d’unité face aux menaces russes.

En même temps, plusieurs questions se posent qui font débat entre les gouvernements européens. La première concerne l’objectif poursuivi en Ukraine : mettre la Russie en « échec stratégique » pour l’affaiblir durablement comme le considèrent les Etats-Unis et les pays de l’Est de l’Europe, ou plutôt s’en tenir à une approche française partagée par l’Allemagne et l’Italie notamment, qui souligne, à juste titre, que « nous ne faisons pas la guerre à la Russie » et prône la recherche d’une négociation plutôt qu’une solution militaire.

Les autres questions qui font débat concernent l’OTAN. Américains et Européens, toutes sensibilités confondues, sont d’accord pour considérer que désormais face à la menace russe nouvelle, l’Alliance atlantique a retrouvé sa vocation première de défense collective de ses membres. Celle-ci est d’ailleurs considérée par une majorité d’Etats-membres de l’Est comme la seule ultime garantie de leur sécurité. Pour autant demeurent les incertitudes et les doutes sur la portée de l’article 5 du Traité du point de vue de l’engagement américain. Il ne faut pas non plus sous-estimer les bouleversements en cours du jeu stratégique mondial : le pivot américain vers l’Asie et l’affirmation chinoise. Enfin il est crucial d’empêcher que la sécurité des pays démocratiques de l’Europe fasse l’objet d’un dialogue exclusif et quasi secret entre Américains et Russes, hors de la présence des Européens. Il n’est pas question d’accepter un Yalta 2, comme le laissait entendre l’ultimatum russe de décembre 2021 exigeant un retour à la configuration stratégique antérieure à 1997.

Pour toutes ces raisons, il est nécessaire que l’UE et ses Etats-membres s’organisent pour maîtriser eux-mêmes les fondamentaux de leur sécurité. A cet effet deux voies sont possibles : accroître les moyens de défense propres de l’Union européenne ou construire le pilier européen au sein de l’OTAN. Le débat est très ancien, mais jamais résolu, il doit l’être aujourd’hui face à la gravité nouvelle des menaces qui pèsent sur l’Europe. Le débat doit être à nouveau ouvert et mené à son terme au sein de l’UE et avec les Etats-Unis.

L’objectif devrait être de concilier le rôle fédérateur de l’OTAN dans le domaine militaire et la prise en considération des choix politiques exprimés par les Européens au sein de l’UE, y compris la possibilité pour les Européens de disposer d’une autonomie éventuelle de décision et d’action, avec un quartier général permanent de l’UE à cet effet.

Contribuer à une solution politique de la guerre en Ukraine

La guerre en Ukraine est un enjeu majeur pour l’Europe. Elle reste pour l’instant dans sa phase militaire et l’avenir demeure très incertain sur son évolution. L’agression russe à l’encontre d’un État dont la souveraineté avait pourtant été reconnue par Moscou (en 1991 et en 1994 avec le Mémorandum de Budapest) rend impossible de bâtir une « architecture de sécurité » à l’échelle du continent. La Russie s’en est durablement exclue, tant par son agression militaire, sa guerre de conquêtes territoriales et son régime autocratique, incompatible avec la démocratie qui est le fondement du système européen.

La France a proposé un schéma d’organisation du continent sous la forme d’une « communauté politique européenne » qui permettrait d’associer les pays et les sociétés désireux d’appartenir à la famille européenne sans affaiblir l’Union européenne actuelle par de nouveaux élargissements précipités. Cette approche est partagée par l’Italie et le président du Conseil européen. La France devrait surtout innover en dessinant les contours d’un statut d’État associé aux pays attirés par une adhésion à l’UE. Ce serait une étape intermédiaire durant le long processus d’adoption des critères d’adhésion (capacité de reprise de l’acquis communautaire, état de droit, gouvernance et séparation des pouvoirs, économie de marché, union monétaire). L’association commencerait par le volet des valeurs (article 2 du Traité), des positions internationales de l’UE (article 21) et d’un partenariat privilégié (article 8). Elle serait réversible.

Redéfinir nos relations avec les États-Unis

La relation avec les États-Unis doit faire l’objet d’une refondation sous le signe d’un véritable partenariat. S’il existe sur de nombreux points de larges convergences, notamment sur la lutte contre le terrorisme, il est clair que sur d’autres apparaissent de forts points de désaccords. Il en est ainsi notamment de la question de l’extraterritorialité des lois américaines, contraires au droit international, qui pénalisent nos sociétés, des dossiers de contentieux commerciaux, des relations avec la Russie, la Chine ou certains pays du Moyen-Orient, notamment dans le Golfe ou Israël. La refondation du lien transatlantique devrait être entreprise tant au niveau européen que national et être cohérent avec la volonté française d’affirmer son autonomie stratégique. Une concertation sera recherchée sur les dossiers les plus sensibles en particulier au Moyen-Orient et en Afrique où l’objectif de stabilisation de ces zones sensibles devrait être d’un intérêt commun.

Cette redéfinition passe également par un changement des pratiques de l’OTAN et la transformation de l’Alliance atlantique. Un mouvement se dessine en faveur d’un effort européen plus autonome, comme l’initiative européenne d’intervention et le fonds européen de la défense. Le nouveau gouvernement allemand devrait y être plus disposé. Il ne faut pas non plus sous-estimer les bouleversements en cours du jeu stratégique mondial : le pivot américain vers l’Asie et l’affirmation chinoise. On peut donc effectivement s’attendre à ce que, dans les années à venir, les Etats-Unis se prêtent plus volontiers dans ce cadre à un scénario de moindre présence militaire en Europe en échange d’un partenariat sur une base plus égalitaire.

Ceci justifie l’engagement de la diplomatie française : prendre un risque proportionné au résultat espéré, sortir l’Europe de son état de faiblesse. Le débat sur une nouvelle architecture de sécurité ouvre la voie à un rééquilibrage de la relation euro-américaine et à la transformation de l’Alliance atlantique.

D’ores et déjà, il faut changer les pratiques de l’OTAN pour infléchir sa gouvernance avec l’objectif de passer d’une alliance subordonnée à un partenariat entre (presque) égaux. La France a déjà, à juste titre, marqué ses réserves aux projets d’élargissement de l’OTAN à certains États d’Europe orientale. Elle devra veiller à ce que l’Alliance ne soit plus entrainée par les États-Unis dans des situations conflictuelles hors de la zone atlantique.

La politique de sanctions pratiquées à l’initiative des Etats-Unis devrait être remise en cause. D’une manière générale les sanctions internationales devraient avoir un caractère exceptionnel. Elles sont très rarement efficaces et ont de nombreux effets pervers comme on peut le constater s’agissant du conflit ukrainien. Contrairement à ce qui est attendu, elles renforcent généralement les pouvoirs en place tandis que les contre-mesures prises pour y répondre affectent fâcheusement les pays initiateurs des sanctions et les pays tiers. Elles ne sauraient être prises de façon unilatérale et devraient être décidées en conformité avec le droit international pour une durée limitée.

L’Union européenne devrait poursuivre l’objectif d’obliger les États-Unis à renoncer au caractère extraterritorial des lois qu’ils prennent, en dehors de toute légalité internationale pour sanctionner certains États. Le cas le plus frappant est celui de l’Iran. L’attitude américaine est profondément choquante et constitue entre les États-Unis et l’Union européenne un obstacle d’une très grande importance à une coopération loyale.

  • S’attacher à résoudre les crises dans notre environnement proche

Cet objectif doit se faire en privilégiant le dialogue. Ce dialogue doit s’accomplir tant au niveau européen que de façon bilatérale.

            Réduire les tensions dans les Balkans

            Les tensions dans les Balkans restent fortes. Il en est ainsi plus particulièrement en Bosnie, où le membre serbe de la présidence de Bosnie-Herzegovine, Milorad Dodik, fait appel ouvertement à la sécession et se retire des instances fédérales, de plus en plus paralysées. Par ailleurs, les contentieux entre la Serbie et le Kosovo n’ont toujours pas été réglés et le président Kosovar menace de poursuivre la Serbie devant la Cour internationale de justice pour génocide. De façon générale, l’extension des réseaux mafieux dans cette zone est une menace pour la sécurité européenne. L’Union européenne en tant que telle doit contribuer à apaiser ces tensions récurrentes qui rendent problématique leur adhésion. Ces réticences doivent être explicitement formalisées, d’autant plus que la demande d’adhésion de l’Ukraine ne peut renforcer la pression des pays balkaniques pour rejoindre l’UE.

Stabiliser l’axe de crise africain

La dégradation de la situation sécuritaire et la désagrégation des structures politico-administratives de plusieurs pays d’Afrique, notamment de l’Ouest, posent un vrai dilemme à la France qui agit en fonction d’accords de défense et d’actions de coopération au développement totalement dépassés, tout en étant associée par leurs citoyens à des régimes contestés car inefficaces et des sociétés déshéritées et déchirées. L’effondrement de plusieurs pays ne doit pas être exclu. L’évolution défavorable de la situation diplomatique et militaire au Sahel et la montée d’une francophobie véhémente dans de nombreux pays africains en partie entretenue par la Russie, à travers une campagne qui développe le thème de la responsabilité de l’ancienne puissance coloniale dans la montée du terrorisme comme dans l’extension de la pauvreté, ont mis la France sur la défensive, voire en situation préoccupante d’échec. Economiquement et culturellement la France est en recul tant en raison de la fascination pour le modèle anglo-saxon chez les jeunes que de la concurrence de la Chine et de la Turquie. Les débats qui ont lieu en France sur l’immigration ne peuvent que contribuer à la dégradation de l’image de la France. Quant au groupe Wagner, il est de plus en plus présent en Afrique, en particulier au Mozambique, à Madagascar, au Soudan, en RCA et, plus récemment au Mali. L’objectif poursuivi par les mercenaires russes est double : assurer la sécurité de régimes fragiles, notamment ceux nés de coups d’Etat, et prendre en gage l’exploitation des richesses minières locale.

Il convient de repenser les fondements mêmes et les orientations de notre politique africaine sur de nouvelles bases, à la fois au niveau français et au niveau de l’Union européenne, comme ceci vient d’être esquissé au sommet UE/Afrique tenue le 19 février 2022 à Bruxelles. Cette politique doit cibler l’ensemble de l’Afrique, y incluant les pays non francophones. Face au reproche de « néo-colonialisme », il serait souhaitable de développer l’idée de « partenariat ». C’est l’une des urgences du prochain quinquennat. La France, avec les partenaires européens qui le veulent, doit rester engagée en Afrique  pour bâtir une communauté de destin avec la jeunesse qui constitue la majorité de la population, les sociétés civiles et les diasporas résidant en Europe. Cette relation doit prendre en compte tous les aspects de cette relation qui doit être à la fois politique, économique, culturelle et sécuritaire.

Sur le plan politique la relation doit se développer sur le plan tant bilatéral qu’européen ou multilatéral (Banque mondiale). Le dialogue avec les sociétés civiles ne doit pas empêcher de poursuivre les échanges avec les pouvoirs en place, qu’ils soient légitimes ou pas. Il en est ainsi des rencontres au niveau des chefs d’État et de gouvernement, qu’il s’agisse des sommets africains ouverts aux non-francophones, du processus de Barcelone, du 5+5. La concertation avec certains de nos partenaires européens, en particulier l’Allemagne et la Grande Bretagne, sera poursuivie, voire avec la Chine. Notre ambition en Afrique inclut également une concertation avec l’ensemble maghrébin, notamment le Maroc, sur la base d’intérêts communs.

Les interventions militaires ne sauraient être qu’exceptionnelles, faites à la demande des pouvoirs en place, sur la base des accords existants, et temporaires. En revanche l’aide à la formation des armées nationales reste une priorité.

Le rôle de l’Agence française de développement reste essentiel. Mais il convient de veiller à ce que son action soit bien conforme aux objectifs de la politique étrangère, à travers la tutelle du ministère des affaires étrangères : ses moyens, notamment très concessionnels, devraient être renforcés en faveur des pays les plus pauvres. La coopération dans les domaines régaliens devrait être accentuée. En effet le risque sécuritaire ne va faire que croître : le renforcement de l’administration territoriale, de la justice, des forces de la gendarmerie est indispensable pour faire face à cette insécurité grandissante qui est un obstacle à la mise en œuvre des projets. Un programme massif d’aide à la formation et d’aménagement des territoires en faveur des sociétés fragiles et décomposées, et un dispositif de mobilité contractuelle, professionnelle ou étudiante, financé avec des fonds européens, seront mis en place avec de nouveaux moyens définis dans la durée. Les activités améliorant immédiatement le sort des populations et/ou créatrices d’emploi seront les cibles prioritaires de l’aide internationale. Le partenariat  public/privé sera privilégié. Les entreprises françaises devraient être incitées à investir davantage en Afrique à travers un système de garanties plus efficaces. Des accords de protection des investissements. Un véritable agenda de mise en œuvre locale d’une politique de sécurité humaine, en étroit partenariat avec les acteurs nationaux et locaux, constitue une réponse urgente aux échecs sur lesquels ont débouché les politiques d’intervention militaire.

Dans le domaine culturel, un effort prioritaire doit être poursuivi dans l’enseignement du français, tant au niveau des alliances française ou de centres culturels qu’à travers des établissements scolaires plus nombreux. Cet effort doit être fait par priorité dans les pays francophones de plus en plus tentés par l’usage de l’anglais. La promotion de la culture française privilégiera les réseaux sociaux et les outils numériques, de plus en plus utilisés par les jeunes africains. La propagande malveillante sera contrée par les outils adaptés.

Cette nouvelle politique devrait tenir compte des spécificités culturelles de l’Afrique et de l’ambivalence des nouvelles générations africaines partagées entre attirance et rejet à l’égard de la France. Elle peut s’appuyer sur les diasporas africaines vivant en France.

Promouvoir la stabilité en Méditerranée et au Moyen-Orient

Au Maghreb, la France doit se garder d’exprimer une différence de traitement et d’intérêt entre le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Elle doit agir dans le sens de la stabilité, de l’ouverture démocratique et de l’apaisement. A cet égard, le processus de réconciliation avec l’Algérie devrait se faire sur de nouvelles bases en proposant des coopérations tournées vers l’avenir plutôt qu’une approche irréconciliable du passé.

            Au Moyen-Orient, alors que les Etats-Unis se retirent et que la Russie et la Chine étendent leur influence, l’Europe et en particulier la France ne peuvent se désintéresser d’une région qui reste à bien des points de vue stratégique pour sa sécurité. La France se doit de parler à tout le monde, notamment les pays avec lesquels les relations sont particulièrement difficiles, comme la Turquie, la Syrie et l’Iran. La France se doit de promouvoir un processus de dialogue et de  stabilisation. Si les relations d’Israël avec certains pays arabes semblent s’être normalisées à travers notamment les accords dits « d’Abraham », la question palestinienne reste non résolue, constituant un déni du droit reconnu à l’autodétermination pour la population résidant dans les territoires occupés et une menace pour la sécurité d’Israël. Les accusations portés par de nombreuses et respectées associations de défense des droits de l’homme, comme HRW ou Amnesty, de même que le refus de promouvoir la solution des deux Etats appellent à rechercher  une solution sur des bases nouvelles et de se mobiliser pour mettre fin aux violences meurtrières comme vient de le souligner encore le Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Dans le Golfe, la conclusion d’un accord sur le nucléaire reste indispensable. En outre la France  pourrait proposer à l’Iran comme aux monarchies arabes, un système de sécurité fondé sur des bases comparables à celles sur lesquelles a été fondée l’OSCE : mise en place de mesures de confiance, définition de garantie de non-agression, mécanisme de contrôle… Ce système de sécurité pourrait être validé et garanti par les membres permanents du Conseil de sécurité.

  • S’engager clairement dans la voie d’une diplomatie mondialisée

Notre statut de membre permanent du Conseil de sécurité nous permet d’avoir cette ambition et d’affirmer notre volonté d’avoir une responsabilité à vocation mondiale, ce qui implique une diplomatie autonome.

Contribuer activement à la maîtrise des enjeux globaux

Une part croissante du bien-être, de la prospérité et de l’avenir des  jeunes français dépend de la façon dont les problèmes qui sont globaux par nature vont être gérés de façon coopérative et solidaire par toutes les nations. La pandémie du COVID en fournit un exemple présent à tous les esprits. Elle révèle l’urgence de la coopération multilatérale et son caractère incontournable. Sans traitement commun et solidaire des questions de nature globale, aucune solution durable n’est possible pour un pays comme la France alors que ces domaines sont très présents à l’esprit de nos citoyens.

La France se doit d’avoir un engagement fort sur les grands sujets qui mettent en jeu l’avenir de l’Humanité. Elle doit jouer un rôle exemplaire dans la redéfinition des modes internationaux et diplomatiques de traitement des défis globaux qui hélas décident aujourd’hui de l’écrasante majorité des cas de létalité. Elle a toujours été présente et active dans ces domaines qui exigent une large coopération autour des formes multiples de la gouvernance mondiale ; elle doit jouer un rôle pilote dans l’édiction de propositions concrètes renforçant la gouvernance globale climatique, sanitaire, alimentaire notamment : environnement, développement, sécurité alimentaire, droits de l’homme et démocratie, justice pénale internationale, lutte contre la criminalité et le terrorisme. En 2015, elle a servi de catalyseur à l’accord de Paris. Celui-ci sert de cadre très imparfait à la lutte contre le réchauffement climatique qui revêt un caractère crucial et immédiat pour l’humanité dans son ensemble : il est temps de faire preuve d’inventivité pour aller au-delà. Les années à venir vont être décisives pour tous ces domaines et vont exiger une forte coopération entre tous les Etats et toutes les composantes de leurs sociétés de même qu’un dépassement lucide et pensé des seuls horizons dessinés par les intérêts nationaux. La France doit encore intensifier son engagement aux côtés de tous les acteurs concernés. Elle est une force de proposition, un promoteur de la mise en œuvre des engagements pris et un soutien essentiel pour les instances multilatérales et les processus existants ou à créer. Partout elle devra donner l’exemple par ses pratiques nationales.

Une gestion multilatérale des problèmes sera également indispensable en matière de commerce international, de stabilité des flux financiers et monétaires, de soutien aux objectifs de développement durable des Nations Unies, de définition des normes pour les technologies nouvelles et de régulation des domaines du numérique comme le cyberespace et les crypto monnaies. La place de la France dans la compétition globale reflétera l’efficacité de son engagement dans ces domaines.

L’action de la France sera d’autant plus efficace qu’elle sera menée en bonne entente avec ses partenaires de l’Union Européenne au sein du G 7, du G 20, de l’OCDE et dans les multiples organes des Nations Unies compétents. La France travaillera avec le continent africain pour qu’il trouve toute sa place dans ces projets collectifs. Ainsi la France pourra peser, à travers des coalitions à géométrie variable, pour assurer des formes de gouvernance globale dynamiques, équilibrées et régulées qui préservent au mieux ses intérêts et sa sécurité à travers des champs très variés, dans un contexte qui promet d’être difficile.

Être actif dans la zone Indo-Pacifique

Les relations avec la Chine devraient être placées sous le signe du refus de rentrer dans la logique des blocs ou de la guerre froide. Dans cette perspective, il est indispensable de renforcer l’action européenne commune sans complaisance qui vise à contrer les dérives discriminatoires des autorités chinoises à l’égard des entreprises européennes. Notre action économique et culturelle en Chine devrait s’amplifier. Par ailleurs notre implication dans la zone Indo-Pacifique devrait s’accompagner d’un effort pour proposer une politique de stabilisation et d’équilibre des influences qui s’y exercent et ce de façon inédite, sans reproduire l’illusion dangereuse de blocs militaires.

Renforcer notre capacité de rayonnement

Pour promouvoir notre capacité de rayonnement, la France doit s’appuyer sur les ressorts de la puissance : outre les moyens traditionnels qui demeurent important -une défense respectée, une économie prospère- il faut compter sur la présence de nos entreprises, notre présence culturelle dans le monde, le rayonnement de notre langue. Elle doit se reposer également sur la présence croissante des Français de l’étranger et d’une francophonie en expansion, notamment en Afrique.

Elle dispose de réelles capacités de rayonnement à travers son réseau d’Instituts français, d’alliances françaises, de lycées et de médias, mais également à travers l’Agence française de développement. Elle est un des rares pays qui organise des débats d’idées, des festivals culturels, des journées linguistiques et des fêtes de la musique. Par ses activités culturelles partagées, la France fait référence. La langue française est perçue dans les mondes francophones comme une langue de cohésion nationale et d’émancipation. Il importe d’investir massivement dans la formation des professeurs et dans l’accès aux textes, en premier lieu sur le continent africain.

Son action culturelle, actuellement en graverepli, doit être relancée à travers un programme d’action pluriannuel, défini conjointement entre le MEAE et le ministère de la Culture. Le Ministre des affaires étrangères devra exercer de façon plus efficace sa tutelle sur les grands opérateurs de façon à veiller que leurs actions sont bien cohérentes avec la politique étrangère menée par la France.

  • Se donner les moyens d’une politique étrangère ambitieuse

            La présidentialisation de la politique étrangère est une évolution normale sous la Vème République. Cependant le ministère des Affaires étrangères reste un vivier de compétences indispensables pour mener une telle politique. Il convient de renforcer les liens entre le Président et sa cellule diplomatique et le Quai d’Orsay. La réforme de la haute fonction publique ne doit pas se traduire par un affaiblissement du corps diplomatique. Sa suppression, qui n’était pas une conséquence nécessaire de la réforme de la haute fonction publique, ne peut qu’être regrettée alors que ses compétences reconnues sont de plus en plus indispensable dans ce monde complexe. Son expertise comme sa spécificité et son professionnalisme doivent être sauvegardés.

Les grandes orientations de la politique étrangère de la France devraient être définies dans le cadre d’un livre blanc en début de mandat. Elles s’inscrivent dans le contexte d’un projet européen où se joue son destin. Elles feront l’objet d’un débat et d’un vote au niveau du parlement pour en consolider sa pertinence et sa crédibilité. En effet, les objectifs à long terme par-delà les problèmes de court terme doivent être définis en évitant de succomber au climat émotionnel d’une opinion influencée par les médias et réseaux sociaux.

Ces orientations doivent reposer sur la réalité d’un monde tel qu’il est. Elles doivent  rester fidèles à notre volonté de parler à tous, sans arrogance ni parti pris, de jouer un rôle de médiation, de contrer la logique des blocs qui reste dans les têtes tout en nous permettant de conserver une marge de manœuvre. Ainsi, l’objectif essentiel est d’assurer notre sécurité au sens large du terme et de restaurer notre autonomie stratégique tout en respectant nos alliances ou en nouant d’autres relations voire des partenariats avec les interlocuteurs qui comptent. Tout en réaffirmant son attachement à ses engagements internationaux, la France doit conserver son indépendance en matière de politique étrangère et exploiter les marges de manœuvre dont elle dispose, n’hésitant pas à jouer si besoin est le rôle de franc-tireur.

Notre action veillera à construire la gouvernance mondiale qui s’exerce dans un cadre multilatéral, notamment au niveau des Nations Unies et plus spécialement à celui du Conseil de sécurité qui a pour rôle d’assurer la paix et la sécurité internationale. La France se doit de contribuer à la stabilité du monde, notamment de notre environnement proche, par le dialogue diplomatique en limitant le recours aux interventions militaires ou aux sanctions, qui en toute hypothèse doivent être conformes à la légalité internationale.

La politique étrangère doit cependant être pensée dans un contexte plus large qui englobe notre politique de défense et de sécurité, la redéfinition claire des fonctions de notre dissuasion nucléaire dans ce monde nouveau et fragmenté mais également notre autonomie technologique. En effet, sans remettre en cause la mondialisation des économies, notre sécurité passe également par la recherche de moyens pour diminuer notre dépendance, notamment en matière d’approvisionnement de produits sensibles.

Enfin il convient d’assurer une meilleure adéquation entre les objectifs poursuivis et les moyens à mettre en œuvre, qu’il s’agisse des domaines économiques, financiers, technologiques, militaires ou de renseignements, qui doivent bénéficier d’une attention prioritaire. L’effort fait dans le domaine de la défense doit être poursuivi, voire amplifié, mais repensé dans le contexte des nouvelles donnes internationales qui ne sont plus celles du début de la Vème République. Ceci devrait conduire à une reformulation de la loi de programme militaire. Notre politique d’aide au développement s’inscrit également dans ce cadre.

°°°°°°°°°

Dans le monde dangereux où nous vivons, la France se doit de fixer clairement ses priorités. Le renforcement de la construction européenne reste d’autant plus une priorité majeure que l’agression de la Russie en Ukraine lui pose un défi que l’on pourrait qualifier d’existentiel. L’affrontement entre les États-Unis et la Chine, qui n’est pas encore arrivé au même stade de maturité, ne nous concerne pas directement. Il convient d’éviter de s’y trouver impliqué. Enfin les tensions que l’on peut constater entre les pays occidentaux et le reste du monde, que la crise ukrainienne a ravivées, ne doivent pas déboucher sur de nouveaux affrontements : la France se doit de continuer de s’opposer à la logique des blocs et développer son dialogue à l’égard de pays qui se veulent de plus en plus non alignés.

Telles sont les principales orientations de politique étrangère proposées par le Club des Vingt qui supposeront un fort volontarisme des autorités françaises de même qu’un engagement européen sans arrogance et une mobilisation d’un outil diplomatique préservé.

Toutes les Lettres d’Information du Club des Vingt, depuis la première, peuvent être consultées sur les sites :

https://clubdesvingt.home.blog et

https://www.facebook.com/clubdesvingt/

*Hervé de CHARETTE –président du Club-, Roland DUMAS (anciens ministres des Affaires Etrangères), Sylvie BERMANN, Maurice GOURDAULT-MONTAGNE (Ambassadeurs de France), Général Henri BENTEGEAT, Bertrand BADIE (Professeur des Universités), Denis BAUCHARD, Claude BLANCHEMAISON, Jean-Claude COUSSERAN, Dominique DAVID, Régis DEBRAY, Yves DOUTRIAUX, Alain FRACHON, Michel FOUCHER, Jean-Louis GERGORIN, Renaud GIRARD, Nicole GNESOTTO, Bernard MIYET, Jean-Michel SEVERINO, Pierre-Jean VANDOORNE.

Club des Vingt. Siège social : 38 rue Clef, 75005 Paris. Adresse e-mail : contact@leclubdes20.fr

Les reproductions et citations de la Lettre sont autorisées à condition d’en indiquer l’origine.

Deux avions de combat pour le SCAF « n’est pas inacceptable » mais ce n’est pas la solution privilégiée, selon le DGA

Deux avions de combat pour le SCAF « n’est pas inacceptable » mais ce n’est pas la solution privilégiée, selon le DGA

 

http://www.opex360.com/2022/09/14/deux-avions-de-combat-pour-le-scaf-nest-pas-inacceptable-mais-ce-nest-pas-la-solution-privilegiee-selon-le-dga/


 

Étant donné sa complexité, ce programme a été organisé selon plusieurs piliers [avion de combat, moteurs, effecteurs connectés, cloud de combat, cohérence d’ensemble, furtivité, capteurs]. Et, pour chacun d’entre-eux, un maître d’œuvre a été désigné selon le principe du « meilleur athlète ». C’est ainsi que Dassault Aviation a été choisi pour mener les travaux relatifs au NGF, avec Airbus Defence & Security [avec ses filiales allemandes et espagnoles] comme partenaire principal.

Seulement, et alors que la phase 1B, qui doit ouvrir la voie à un démonstrateur du NGF, devrait déjà être en cours, Dassault Aviation et Airbus DS peinent à s’entendre. Ainsi, et après avoir fait beaucoup de concessions, aux dires de son Pdg, Éric Trappier, le premier entend garder les leviers censés lui permettre d’assurer la maîtrise d’oeuvre pour laquelle il a été désigné. Ce que lui consteste le second étant donné qu’il revendique un rôle plus actif dans le domaine des commandes de vol et celui de la furtivité.

Ce désaccord entre Dassault Aviation et Airbus DS est maintenant ancien : il avait en effet été évoqué le 5 février 2021 par Angela Merkel, l’ex-chancelière allemande. « C’est un projet sous leadership français mais il fait quand même que les partenaires allemands puissent être à un niveau satisfaisant face à leurs homologues [français]. Nous devons donc voir très précisément les questions de propriété industrielle, de partage des tâches et de partage de leadership », avait-elle déclaré, à l’issue d’un conseil de défense franco-allemand.

Quoi qu’il en soit, Dassault Aviation ne cache pas son impatience… Et va jusqu’à parler d’un « plan B » s’il n’y aucune avancée d’ici la fin de cette année. Et l’hypothèse d’un échec a été évoquée pour la première fois par l’ex-Délégué général pour l’armement [DGA], Joël Barre, lors de sa dernière audition à l’Assemblée nationale, en juillet. « Si jamais nous échouons dans les projets franco-allemands, nous pourrons continuer à faire de l’aviation de combat à partir d’évolutions successives du Rafale », avait-il dit.

 

 

Les positions de Dassault Aviation et d’Airbus DS sont-elles irrémédiablement inconciliables? En tout cas, selon Emmanuel Chiva, le successeur de M. Barre à la tête de la Direction générale pour l’armement [DGA], les deux industriels sont « en train de discuter ». Et d’ajouter : « J’attends le résultat » de leurs « discussions très rapides » étant donné qu’on devrait en savoir plus d’ici la fin de ce mois, a-t-il confié à BFMTV, le 13 septembre.

Cela étant, si aucun accord n’est trouvé, deux avions de combat pourraient être développées dans le cadre du SCAF, dont un par la France. Cette hypothèse avait d’ailleurs été avancée en février 2021 par le comité d’entreprise allemand d’Airbus Defence & Space et le puissant syndicat IG Metall.

« Il est crucial de transférer à la jeune génération les connaissances des ingénieurs qui ont travaillé sur le Tornado et l’Eurofighter. Si l’Allemagne ne construit pas son propre démonstrateur, ce savoir-faire sera perdu », fit valoir, à l’époque, Bernhard Stiedl, du syndicat IG Metall. « Si Berlin renonce désormais à un démonstrateur au début du projet, alors le SCAF deviendra un projet de politique industrielle pour la France, financé dans une large mesure par l’Allemagne », avait soutenu le comité d’entreprise d’Airbus Defence & Space. En clair, on n’est pas loin d’un « plan B » allemand…

Quoi qu’il en soit, pour M. Chiva, il n’est « pas inacceptable qu’il y ait deux avions de combat puisque l’avion est une plateforme qui fait partie du programme SCAF » même si « ce n’est pas la solution qui est privilégiée aujourd’hui ». Et à la question de savoir s’il y aura un « nouveau Rafale », le DGA a répondu : « Il y aura un futur de l’aviation de chasse française, c’est certain ».

Ce « futur » sera incarné par le standard F5 du Rafale qui, selon le général Frédéric Parisot, le major général de l’armée de l’Air & de l’Espace [MGAEE] devra être « capable d’emmener un équipier de type Loyal Wingman [drone de combat autonome, ndlr] », intégrer de « l’intelligence artificielle afin d’aider le pilote » et disposer de « différents moyens de connectivité ».

Quant à l’Allemagne, l’hypothèse avancée par Christian Mölling, le directeur du Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik [Conseil allemand des relations étrangères] dans les colonnes de Breaking Defense, est qu’elle finisse par rejoindre le programme Tempest [ou FCAS], conduit par le Royaume-Uni, avec le concours de l’Italie et du Japon. Et tant pour le SCAF que pour le FCAS, « personne n’a l’argent à part l’Allemagne », a-t-il relevé.

77 ans après, une guerre en Europe

77 ans après, une guerre en Europe

 

par Dominique Dubarry (*) – Esprit Surcouf – publié le 8 septembre 2022
https://espritsurcouf.fr/defense_77-ans-apres-une-guerre-en-europe_par_dominique-dubarry/


A partir du nouveau siècle, la Russie a fait évoluer sa doctrine en grignotant les frontières de ses voisins, tout en fermant les yeux sur l’évolution démocratique et culturelle de ses habitants. Leurs diverses interventions ont permis aux Russes d’occuper des territoires en Géorgie (2008), d’annexer la Crimée (2014), puis d’occuper une partie du Donbass en s’appuyant sur des indépendantistes (2015). Et aujourd’hui l’Ukraine ! C’est cet enchainement d’actions militaires violentes, sans véritable riposte du monde occidental, qui provoque l’ire de notre auteur.
.

C’était une déclaration stupéfiante : le 24 février au matin, Wladimir poutine, président de la fédération de Russie, annonçait : « J’ai décidé de lancer une opération militaire en Ukraine ». Lors d’un discours mémoriel qui suivit, son obsession a tourné au délire qui le tracasse, l’Occident sera cité vingt-six fois ! 77 ans après 1945, une guerre éclate en Europe !

Dans les populations de l’empire russe, les racines anthropologiques longtemps mélangées se confondaient. Les deux guerres mondiales avaient secrété des régimes autoritaires imposant aux populations une  dictature de la pensée aux niveaux politique, social, culturel et religieux. Cette évolution allait s’imprégner jusqu’à modifier des comportements politiques opposés. Depuis Maïdan, depuis la révolution orange, l’Ukraine regardait avec envie la liberté de l’Europe de l’ouest.

Sous la présidence de Volodymyr Zelenski, l’Ukraine veut adhérer à l’Union Européenne, alors que la Russie reste corsetée dans la rigidité intellectuelle sans faille instituée par le régime stalinien. La récente rupture de l’Eglise orthodoxe ukrainienne face au patriarcat de Moscou suivie de la reconnaissance de son indépendance par le patriarcat de Constantinople en est la confirmation. Poutine ne peut l’accepter.

Les Opex (opérations extérieures) de Poutine

Le maître du Kremlin avait initié ses interventions musclées durant la guerre de Tchétchénie (1994/2000) pour y traquer des terroristes !La deuxième intervention est une atteinte au droit international, les tanks russes traversent le tunnel de Roki, deux provinces géorgiennes, l’Abkhazie et l’Ossétie du sud sont occupées en partie (2008). Les troupes russes iront aussi chercher des terroristes en Syrie au profit de Bachar el Assad, c’est leur troisième opération extérieure. ! La 4ème, en Crimée, se transforme en intégration territoriale à la Russie, et laisse sans voix les occidentaux(2014). La cinquième, l’aide aux pseudo- indépendantistes du Donetsk et Louhansk, deux provinces de l’Ukraine qui se qualifient de Républiques Populaires, suivra dans la foulée (2015).

 

                    Le chemin à emprunter pour passer la frontière entre l’Ukraine et la Crimée. Photo DR

Si ces grignotages successifs sont critiqués diplomatiquement, aucune sanction véritable n’est prise au niveau international. Vladimir Poutine reste maître du Jeu dans tous ces conflits hybrides. Tout en étant exclu du G7, le chef du Kremlin entretient des relations considérées complémentaires avec la chancelière allemande, Madame Merkel, qui ne pouvait qu’entériner les accords passés entre son prédécesseur et Poutine pour la réalisation du gazoduc Nord Stream sous la mer Baltique. L’appétit pour le gaz étant sans fin, Poutine et la chancelière renforcent leur collaboration avec un autre Nord Stream, le N° 2. Les responsables bruxellois comprennent que l’addition des N S 1 + 2 accordait une position léonine à la Russie, l’Europe passant sous les fourches caudines du chef du Kremlin tout en alimentant le budget russe. Tout juste achevé, n S 2 devient mort-né. Fort dépité de voir cette « rente à vie » disparaître, Poutine se retourner vers son obsession pathologique, la politique d’absorptions, si réussie en Géorgie et en Crimée.

La sixième opex

Le 24 février, sa phobie éclate, il lance l’opération militaire spéciale en Ukraine, sa sixième opex ! Le monde politique et diplomatique, y compris à Moscou, est en état de sidération. La guerre prévue courte va devenir acharnée de par la résistance des « Héros » ukrainiens comme à Marioupol.

L’occupation militaire russe a engendré avec retard des sanctions et leur durcissement par les membres de l’UE, considérant la Russie comme un pays paria de plus en plus isolé. Quatre cents diplomates espions dans les capitales européennes ont dû repartir pour Moscou. Une grande partie des firmes étrangères ont mis la clé sous la porte comme la Chaîne Mac Do et ses 750 restaurants. L’arrêt des automobiles LADA/VAZ (Renault) a mis 40 000 ouvriers de Togliattigrad au chômage, la Finlande a annulé le contrat du réacteur nucléaire de Rosatom…

Après une centaine de jours de combat voulus par Poutine, la courte guerre n’a pas permis l’occupation des objectifs fixés, Kiev et Kharkiv. Les destructions systématiques imposées à l’Ukraine et les pertes humaines dépassent l’imaginable. Elles seraient équilibrées entre les deux adversaires, autour de 25 000 victimes. C’est plus que les pertes de l’Armée soviétique en Afghanistan pendant dix ans !

La situation a évolué pour se déplacer vers le Donbass avec une concentration de systèmes d’armes à gros calibre effectuant des tirs de saturation dans la proportion de dix canons russes contre un canon ukrainien ! Les troupes de Kiev auront du mal à résister dans ce tonnerre d’acier quotidien.

En revanche, la guerre économique et les sanctions qui l’accompagnent annoncent un futur difficile sur l’ensemble industriel russe, qui a du mal à acquérir des composants qu’elle ne sait pas fabriquer comme les semi-conducteurs. Les importations de la Russie ont baissé de 50% en un an ! Malgré ses réserves la Banque Centrale de Russie se voit en difficulté. On évoque même un défaut de paiement. La guerre commerciale annonce la désertification du tissu industriel russe aux conséquences humaines et sociales désastreuses.

Des métastases prêtes à s’embraser

 

Les résultats de l’invasion russe semblent aller à l’encontre des motivations de son initiateur. Paradoxalement, l’Alliance atlantique, considérée par certains comme en état de mort cérébrale, acquiert une nouvelle vie avec l’arrivée de la Suède et de la Finlande, deux pays adeptes de la neutralité. Curieusement, l’arrivée de la Suède dans l’OTAN peut apparaître comme la revanche de la bataille perdue de Poltava en 1709. La Suède quittait la mer Baltique, le tzar Pierre Ier prenait sa place ! En 2022, ce sera l’OTAN.

Cette guerre européenne nous surprend par ses conséquences au niveau mondial. Si le marché de l’énergie subit une évolution majeure avec la diminution des achats européens de charbon, gaz, pétrole à la Russie, le changement radical des flux engendre des hausses de tarifs difficiles à digérer.

Dans la mesure où le conflit se perpétue, son responsable peut réanimer les conflits gelés, réactiver son pouvoir de nuisance et son imprévisibilité. Il dispose de métastases en utilisant les pays voisins, Kaliningrad par exemple, quartier général de la flotte russe en mer Baltique et reliée à Moscou par un chemin de fer de 1200 km qui traverse la Lettonie et la Lituanie. La Pologne aussi est voisine, et en cas de conflit c’est un point sensible pour l’OTAN. Certains moscovites vont jusqu’à réclamer son intégration à la Russie par la force !

L’ombre russe pèse encore sur la Biélorussie où les troupes russes stationnaient déjà au sud et à l’est de Minsk et s’accroissaient chaque année en menant les opérations Zapad. Le président Alexandre Loukachenko a conservé son pouvoir malgré une élection contestée (2019). Il ne peut rien refuser à son grand frère. Les forces armées biélorusses ne pèsent pas lourd, mais les troupes russes se fixent au sud du pays face à l’Ukraine, où elles installent leurs lance- missiles.

Parmi les conflits gelés, la Moldavie est l’un des « brasiers mal éteints » avec la présence d’une 14ème armée russe depuis 1991. Celle-ci protège 500 000 transnistriens russophones le long du Dniestr et demeure une zone de frictions entre les langues russe, ukrainienne et roumaine. Elle se trouve dans l’œil du cyclone moscovite La Russie pourrait vouloir occuper la totalité des 1000 km du littoral septentrional de la mer Noire et la mer d’Azov. L’Ukraine n’aurait plus de débouchés maritimes.

 

                  La transdniestrie, une langue de terre de Moldavie, un brasier non éteint. Carte Pixabay

Un président américain face à ses promesses ?

 Le franchissement et l’envahissement de territoires ont fait naître l’inquiétude dans les pays proches de la Russie, qui se SENTENT menacés par la volonté de puissance de leur voisin.

La présidence tonitruante de Donald Trump a fait place à une période plus calme avec Joe Biden à la Maison Blanche, et à un nouvel intérêt des Etats-Unis pour l’Europe.

Les réserves de GNL (gaz naturel liquéfié) américain suffiront-elles à amortir le choc de l’approvisionnement énergétique sur la planète ? Les Etats-Unis vont encore une fois jouer gagnant mais leur président peut-il être crédible ? Leur désengagement progressif au Vietnam, en Syrie, le départ calamiteux d’Afghanistan, ne sont-ils pas de mauvais signes pour les Ukrainiens ?

Malgré une inflation inconnue depuis un demi-siècle, l’économie américaine se porte bien, soutenue en partie par les produits de Défense, ce qui peut être favorable au président pour les élections à mi-mandat. Joe Biden proclame que la Russie sera tenue pour responsable de toute agression contre l’Ukraine, sans cacher que le retour des GIs dans la vieille Europe se fait contraint et forcé.

Le président américain semble vouloir gommer la léthargie de ses prédécesseurs. Il le prouve en rouvrant deux dossiers ignorés par Trump, le renforcement du groupe Quad avec l’Australie, l’Inde, le Japon dans la zone Pacifique, et les accords de Vienne avec l’AIEA sur le nucléaire iranien. Il déverse des milliards de dollars au gouvernement de Volodymyr Zelenski, sans comparaison avec les sommes versées par Bruxelles. Dans le même temps, il autorise le Pentagone à vendre les lance-roquettes Himars alliant puissance et précision pour renforcer la capacité opérationnelle des Ukrainiens. Tous ces efforts seront-ils suffisants ?

 

(*) Dominique Dubarry est spécialiste de la commercialisation de produits de défense et de sécurité en Amérique du Nord, dans le nord de l’Europe et spécialement dans les trois pays baltes. Auditeur de l’I.H.E.D.N. et du Centre des Hautes études de l’Armement, il est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes français de l’Ukraine et des pays baltes. Il a publié de nombreux ouvrages, dont « Les Rencontres Franco-Baltes » en 2006, et « France-Pays Baltes » en 2010, traduit en lituanien. Il est l’auteur « D’une mer l’autre, de la Baltique à la Mer Noire: la confluence de deux mondes », livre présenté dans la rubrique LIVRES d’ESPRITSURCOUF du n° 92 du 28 janvier 2019, dont il vient de publier une 2ème édition.

Fermeture pour une durée indéterminée du gazoduc NorthStream 1

Fermeture pour une durée indéterminée du gazoduc NorthStream 1

https://strategika.fr/2022/09/05/fermeture-pour-une-duree-indeterminee-du-gazoduc-northstream-1-dominique-delawarde/


Quelques heures après que le G7 ait indiqué son intention d’appliquer un prix plafond à l’achat de gaz russe, applicable bien sûr en fin d’année, au moment choisi par les pays membres du G7 pour s’assurer que leurs réserves soient pleines et suffisantes pour terminer l’hiver 2022-2023, Gazprom a « découvert une fuite de Gaz sur le gazoduc North Stream 1 » et a donc été « contraint » d’arrêter toute livraison de gaz à l’Europe par North Stream 1.

https://www.theguardian.com/business/2022/sep/02/nord-stream-1-gazprom-announces-indefinite-shutdown-of-pipeline

https://french.cri.cn/2022/09/03/ARTISbvmR3YhlZd7FpWpWjK8220903.shtml

Cet incident fâcheux aurait dû être prévu par les pays membres du G7 dont les dirigeants, bardés de certitude, croient pouvoir imposer leur volonté à la Russie sans avoir à craindre la moindre réaction de sa part …..

Fermer le North Stream 1 pour une durée indéterminée en cette fin d’été risque fort d’avoir des conséquences considérables pour l’Europe toute entière.

1 – Les prix du marché du gaz vont être considérablement impactés, et sûrement pas à la baisse, dans les jours prochains. L’Allemagne qui conserve la plus grande dépendance au gaz russe sera la plus affectée, mais, solidarité européenne oblige, tous les pays de l’UE seront sommés de voler au secours de l’Allemagne en se tirant, eux mêmes, des balles dans le pied.

2 – Les prix du Gaz restant liés à ceux de l’énergie en général sur le marché mondial, les prix des carburants et de l’électricité seront également impactés …. et en forte hausse.

3 – L’Europe devra acheter le gaz russe revendu par la Chine, l’Inde ou la Turquie au prix fort. Le gaz sera donc bien russe, mais plus cher. Les pays « intermédiaires » vont, évidemment, prendre leurs commissions ….. On mesure là toute la clairvoyance et l’intelligence des gouvernances des pays membres du G7, mais aussi le degré de leur servilité à l’égard de leur patron US.

4 – Nombre d’entreprises européennes, dont le fonctionnement est lié à une forte consommation d’énergie, devront mettre la clef sous la porte. Cela ouvrira « un boulevard » à la concurrence (entreprises chinoises, indiennes et plus généralement BRICS+).

5 – Des troubles sociaux liés à l’explosion de l’inflation et à celle de la hausse des prix, mais aussi à une remontée du chômage liée à la fermeture d’entreprises, pourraient bien survenir en Europe occidentale.

En conclusion, l’hiver qui s’annonce risque fort d’être « chaud » sans qu’on puisse incriminer, cette fois, le réchauffement climatique. Mais attendons lundi pour observer les réactions du marché et celles des dirigeants occidentaux …..