Une analyse de l’engagement militaire français au Sahel

Une analyse de l’engagement militaire français au Sahel

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 16 août 2022

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Le Sahel occidental a longtemps été une zone de faible présence française, du fait de la proximité hostile de l’Algérie, mais surtout d’un rejet plus fort qu’ailleurs de l’ancien colonisateur. La France n’y est intervenue militairement qu’en 1978-1979 en Mauritanie.

De l’arrivée d’AQMI à Serval

Les choses évoluent avec l’implantation au nord du Mali au début des années 2000 des Algériens du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), qui devient Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en 2007 et organise des attaques contre les pays voisins et les intérêts français dans la région (prises d’otages).

La réponse française est discrète, misant sur l’action clandestine de la DGSE du Commandement des opérations spéciales (COS) qui installe la force Sabre près de Ouagadougou en 2009. Cet engagement s’inscrit dans un « plan Sahel » où il s’agit d’aider les armées locales à lutter contre les groupes djihadistes et à intervenir pour tenter de libérer les otages. Le plan Sahel a peu d’impact, sauf en Mauritanie où le président Aziz, restructure efficacement son armée et développe une stratégie intelligente de lutte contre les djihadistes. Le Mali néglige la proposition française, alors que le nord est devenu une zone franche pour toutes les rébellions.

La situation prend une nouvelle tournure fin 2011 avec la remontée en puissance au Mali du mouvement touareg, renforcé par le retour de combattants de Libye, mais aussi la formation de nouveaux groupes djihadistes comme Ansar Dine d’Iyad Ag Ghali, et le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO, futur Al-Mourabitoun). Début 2012, toutes ces organisations s’emparent du nord du Mali.

Critiquant l’inaction du gouvernement, un groupe de militaires maliens organise un coup d’État en mars 2012. Commence alors une longue négociation pour rétablir des institutions légitimes au Mali et leur autorité sur l’ensemble du pays. La France saisit l’occasion pour se placer en soutenant l’idée d’une force interafricaine de 3 300 hommes et d’une mission européenne de formation militaire (European Union Training Mission, EUTM) destinée à reconstituer l’armée malienne. La France annonce qu’elle appuiera toutes ces initiatives, mais sans engagement militaire direct (« La France, pour des raisons évidentes, ne peut être en première ligne » Laurent Fabius, 12 juillet 2012).

L’attaque djihadiste de janvier 2013 prend tout le monde de court. On redécouvre alors que la France est la seule « force de réaction rapide » de la région. À la demande du gouvernement malien, le président Hollande décide d’engager des bataillons au combat, une première en Afrique depuis 1979. L’opération Serval est alors un succès. En deux mois, et pour la perte de six soldats français, nous éliminons 400 combattants, libérons toutes les villes du nord et détruisons les bases. Les trois organisations djihadistes sont neutralisées jusqu’en 2015. Dans la foulée, des élections présidentielles et législatives sont organisées, tandis qu’EUTM et la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), qui remplace et absorbe la force interafricaine, sont mises en place.

On aurait pu retirer nos forces et revenir à la situation antérieure. On décide de rester militairement au Mali, au cœur de nombreux problèmes non résolus, dans un pays parmi les plus sensibles à son indépendance et avec déjà l’accusation de partialité vis-à-vis des Touaregs.

L’opération Barkhane : un pari risqué

La nouvelle mission des forces françaises est de «contenir l’activité des “groupes armés terroristes (GAT)” à un niveau de menace faible jusqu’à ce que les forces armées locales puissent assurer elles-mêmes cette mission dans le cadre d’une autorité restaurée des États ».

L’équation militaire française consiste donc en une course de vitesse entre l’érosion prévisible du soutien des opinions publiques française et régionales à l’engagement français et l’augmentation rapide des capacités des forces de sécurité locales.

Comment contenir un ennemi désormais clandestin ? Il n’y a que deux méthodes possibles :

–       La recherche et la destruction des bandes ennemies (par des raids au sol ou par hélicoptères) et des frappes aériennes. On parlera alors de pression.

–        L’accompagnement des troupes locales au combat pour les aider à contrôler le terrain.

On choisit la première méthode qui paraît moins risquée et plus adaptée à nos moyens matériels et nos faibles effectifs. Nous cherchons donc à éliminer le plus possible de combattants ennemis. Cette approche ne fonctionne que si on élimine suffisamment de combattants pour écraser l’organisation ennemie et l’empêcher de capitaliser sur son expérience. En dessous d’un certain seuil en revanche, l’ennemi tend au contraire à progresser. Jusqu’en 2020, nos pertes sont faibles (un mort tous les quatre mois, souvent par accident) mais nous n’exerçons pas assez de pression, car nos forces sont dispersées dans le monde et dans Sentinelle.

Le problème majeur de l’équation militaire reste cependant que l’absence de « relève ». Malgré des moyens considérables, la MINUSMA est incapable de faire autre chose que se défendre et n’a donc aucun impact sur la situation sécuritaire. Les Forces armées maliennes (FAMa) évoluent peu depuis 2014 malgré la mission EUTM car personne ne touche vraiment à la faiblesse structurelle, pour ne pas dire la corruption, de leur infrastructure administrative. Il ne sert à rien de former des soldats, s’ils ne sont pas payés et équipés correctement. La Force commune du G5-Sahel créée en 2017 et qui s’efforce de coordonner l’action des armées locales autour des frontières, mène très peu d’opérations.

Dans ces conditions, et compte tenu par ailleurs de l’incapacité des États à assurer leur mission d’administration et de justice, malgré toutes les promesses de l’aide civile internationale, les organisations djihadistes ou autres s’implantent dans les zones rurales par la peur mais aussi par une offre alternative d’administration. L’aide humanitaire ne change rien.

Malgré les accords d’Alger de 2015, le conflit du nord Mali contre les séparatistes touaregs reste gelé. De nouvelles organisations djihadistes apparaissent sur de nouveaux espaces comme le Front de libération du Macina (FLM) actif au centre du Mali, qui finit par s’associer aux groupes historiques pour former en 2017 le Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans (RVIM ou Groupe de Soutien IM). On voit apparaître également l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) dont l’action s’étend dans la zone des « trois frontières » entre le Mali, Niger et Burkina Faso. Par contrecoup, on voit également se multiplier des milices d’autodéfense nourries par les tensions socioethniques croissantes.

L’année 2019 est une année noire. La violence contre la population double par rapport à l’année précédente. Les armées locales subissent des coups très forts et sont au bord de l’effondrement. Dans le même temps, l’image de la France se dégrade. Elle se trouve accusée simultanément de protéger les séparatistes de l’Azawad, de soutenir des gouvernements corrompus et surtout d’être impuissante à contenir le développement des djihadistes malgré tous ses armements modernes.

La France attend finalement la mort de 13 soldats français (accident d’hélicoptères) le 25 novembre 2019 pour réagir. Le sommet international de Pau en janvier 2020 conclut qu’il faut augmenter les moyens (600 soldats de plus, drones armés) et l’activité de Barkhane. On annonce la mise en place de la Task Force Takuba composée d’équipes de conseillers issues des forces spéciales européennes. Avec ces nouveaux moyens et une plus grande prise de risques (dix soldats français tués en 2020), Barkhane exerce une pression beaucoup plus forte qu’auparavant sur l’ennemi. Abdelmalek Droukdel, leader d’AQMI est tué en juin 2020. On s’approche de la neutralisation de l’EIGS et peut-être aussi d’AQMI. Le discours du RVIM change, expliquant que leur combat est local et qu’il n’est pas question d’attaquer en Europe.

On ne sait pas exploiter politiquement cette nouvelle victoire, alors que l’on sait qu’il n’est plus possible de continuer très longtemps Barkhane à un tel coût humain et financier (un milliard d’euros par an). Il faut à ce moment-là faire évoluer l’opération pour la rendre plus durable. On tarde trop. L’idée de remplacer les bataillons français par Takuba est bonne, mais réalisée en coalition européenne sa constitution prend des années et son objectif n’est pas très clair pour les Maliens (aide véritable ou opération intra- européenne ?).

Surtout, cette évolution militaire s’effectue dans un cadre diplomatique rigide et maladroit. Plusieurs chefs d’État, comme le président Kaboré (Burkina Faso) ont critiqué « la forme et le contenu » du sommet de Pau, qui sonnait comme une convocation autoritaire et qui selon lui « ont manqué de tact ». Le gouvernement de Bamako est obligé de rappeler son ambassadeur à Paris en février 2020 après des propos jugés offensants. Il se trouve au même moment empêché de négocier avec certains groupes djihadistes locaux, jusqu’à ce que le nouveau pouvoir installé par la force à Bamako en août 2020 passe outre et négocie la libération de Soumaïla Cissé, et de la Française Sophie Pétronin, contre la libération de 200 prisonniers.

La décision de transformation de l’opération Barkhane est finalement annoncée le 10 juin 2021 par le président de la République. Il aurait sans doute été préférable de le faire en février à l’issue du sommet de N’Djamena, et elle est mal présentée. Tout le monde interprète la « fin de Barkhane » (alors qu’il aurait fallu parler de transformation) comme une décision unilatérale en représailles au nouveau coup d’État à Bamako en mai 2021. Le Premier ministre Maïga se plaint alors à la tribune des Nations-Unies d’être placé devant le fait accompli sans concertation, parle alors d’« abandon en plein vol » et de son intention de faire appel à d’autres partenaires, c’est-à-dire la Russie, ce qui suscite une nouvelle crise. Au lieu de s’en accommoder, la France s’en offusque inutilement puisque les Russes arrivent quand même. Après plusieurs échanges aigres, l’ambassadeur de France est renvoyé fin janvier 2022 et le gouvernement malien impose des restrictions d’emploi aux forces européennes sur le territoire du pays. Il est alors décidé de mettre fin à Takuba tandis que la transformation de Barkhane, se poursuit.

Et maintenant

La guerre continue. Les trois dernières bases au Mali (Gao, Gossi, Ménaka) vont être évacuées, ce qui va prendre plusieurs mois. Le centre de gravité de l’effort de Barkhane est désormais à Niamey, où se trouvent la force aérienne de combat (drones, Mirage 2000) et un bataillon qui accompagne les forces nigériennes. La force Sabre continue ses opérations. Il reste à déterminer ce que nos aéronefs seront autorisés à faire au Mali. Faudra-t-il répondre aux appels au secours des FAMa ? Pourra-t-on mener un raid de forces spéciales pour éliminer un leader ennemi ? Faudra-t-il demander des autorisations de vol pour appuyer la MINUSMA ?

On ne voit pas très bien comment les choses vont évoluer au Mali entre un long statu quo de pays fragmenté, une reconquête effective (peu probable) ou au contraire un effondrement de cet État. Il n’est pas exclu que l’on nous appelle alors encore au secours.

Au Niger, le combat continue mais avec deux problèmes : le Niger fait face à d’autres organisations armées (ISWAP, Boko Haram) que celles que nous combattons, va-t-on s’engager contre elles ? Ne peut-on craindre aussi à terme un rejet de la « greffe française » si la situation ne s’améliore pas ou si le pouvoir, pour l’instant favorable, change de main. Le nouveau régime au Burkina Faso paraît actuellement, et c’est nouveau, demandeur de l’aide française.

Il faut expliquer que nous trouvons face à une situation complexe et mouvante qui le restera longtemps par l’action de multiples facteurs. Nous avons affaire à des États qui luttent pour éviter d’être débordés par cette entropie et doivent faire face à des alternatives de société (émirats). La question est de savoir dans quelle mesure nous voulons et nous pouvons participer à cette guerre, avec cet atout que nous sommes toujours l’acteur militaire le plus efficace dans la région et cet inconvénient que notre position d’ancien colonisateur rend sensible tout engagement dans la durée.

Si nous choisissons de poursuivre la guerre, il convient de le dire clairement en expliquant qu’il s’agit d’un engagement de très longue durée et de la faire correctement, c’est-à-dire de la manière la moins coûteuse possible, en termes de pertes humaines, mais aussi d’image, de dépenses financières, d’usure d’équipements précieux.

Il conviendra d’être prudent et respectueux des États locaux, ce sont eux qui décident ou non de la poursuite de notre action, bien plus que l’ennemi. Il faut moins donner de leçons et plus écouter. Moins appliquer nos solutions que de s’adapter aux leurs.

Il conviendra d’être plus cohérent, en réunissant sous un même commandement, toutes les forces françaises en Afrique occidentale et centrale. Dans l’idéal, il conviendrait d’y intégrer nos instruments d’influence et de puissance, qui fonctionnent parfois de manière concurrente (les militaires français gardent un mauvais souvenir des relations avec l’AFD). Il serait bon aussi que l’on soit enfin capable de combattre dans le champ de l’information.

On pourra s’inquiéter de notre absence de diplomatie d’armements. Faute de pouvoir leur proposer des équipements low cost et rustiques adaptés aux conditions de la guerre dans le Sahel et des budgets réduits, les États locaux achètent russe, chinois et lorsqu’ils découvriront qu’ils peuvent disposer de drones armés turcs à un ou deux millions d’euros, ils feront appel aux Turcs. Nous ne sommes plus sur ce terrain d’influence.

Il faut réfléchir également à comment être sur le terrain en étant moins visible. Il faut certainement refaire un effort sur la formation des armées locales à partir de nos bases en Côte d’Ivoire, Sénégal et Gabon. Il faut accroître notre capacité à accompagner, et même vivre avec, les forces locales. La fusion de troupes françaises et de troupes locales, reste à ce jour la méthode qui a fait le plus ses preuves. Il faut sans doute envisager de le faire aussi avec des sociétés privées françaises, par exemple dans des forces aériennes low cost, sous uniforme et commandement local mais avec un contrôle français sur les règles d’engagement. 

Si nous voulons continuer la guerre, il faut innover.

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