Elon Musk, l’Ukraine et Taïwan : les GAFAM sont-ils encore des entreprises comme les autres ?

Elon Musk, l’Ukraine et Taïwan : les GAFAM sont-ils encore des entreprises comme les autres ?

par Cyrille Dalmont – Revue Conflits – publié le 3 novembre 2023

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Elon Musk s’immisce dans les relations internationales. Après avoir reconnu être intervenu en Ukraine pour empêcher l’attaque de la flotte russe en Crimée, le voici qui défend l’intégration de Taïwan par la Chine. Simple souhait de protéger ses affaires ou réelle volonté de peser dans la diplomatie mondiale ?

Après l’Ukraine, où il assume d’avoir empêché l’armée ukrainienne d’attaquer la flotte russe en Crimée en limitant le faisceau de ses satellites Starlink et revendique des « actions diplomatiques » en faveur d’un plan de paix entre Kiev et Moscou (comprenant la tenue de nouveaux référendums sous supervision de l’ONU, l’abandon de la Crimée à la Russie et un « statut neutre » pour l’Ukraine), c’est sur la question de l’île de Taïwan que les ambitions diplomatiques d’Elon Musk se sont tournées. En qualifiant Taïwan de « partie intégrante » de la Chine, il a provoqué un tollé diplomatique. Jeff Liu, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Taïwan déclarant à la presse qu’Elon Musk « flatte aveuglément la Chine et si [ses| commentaires sont influencés par ses intérêts commerciaux », ils ne méritent pas d’être pris en considération.

Ces initiatives et ces échanges, qui peuvent sembler irréels entre un milliardaire de la big tech et les chancelleries, ont de quoi surprendre et appellent une réflexion approfondie. La géopolitique et les relations internationales traditionnelles, même si elles ont connu d’importantes évolutions au cours du vingtième siècle avec l’apparition d’organisations internationales en particulier, vivent leurs dernières heures. De nouveaux acteurs, privés et singuliers, apparaissent.

Un détour par l’histoire

Un rapide détour par l’histoire peut nous aider à comprendre. On pourrait dire que les géants du numérique ont en quelque sorte repris à leur compte le modèle des Zaibatsu japonais démantelés dans les années 1950, leur proximité avec l’armée étant considérée comme dangereuse par les États-Unis : conglomérats formés d’une multitude d’entreprises dans des activités très diverses mais permettant de contrôler l’ensemble de la chaîne économique d’un secteur, liées entre elles par des participations croisées (concentration), des opérations communes et des habitudes de concertation (ententes) tout en entretenant des liens étroits avec l’écosystème militaire (aides d’État). Avec les géants de la tech, ce modèle ne serait plus national mais mondial.

Une autre analogie historique est possible avec les différentes compagnies des Indes fondées par plusieurs États européens aux seizième et dix-septième siècles. Il s’agissait d’entreprises privées se comportant comme des quasi-États. Pour mémoire, l’East India Company britannique, créée en 1600 et dissoute en 1874, fut la première entreprise privée à acquérir des fonctions militaires et administratives, classiquement monopoles d’État. Le chercheur spécialiste de l’Inde, Roland Lardinois, parle d’une « puissante compagnie privée de marchands organisée sur un mode quasi-étatique ».

Chiffres d’affaires gigantesques et ambassadeurs

Ces analogies sont-elles valides pour les GAFAM ? Ces entreprises sont-elles en train de devenir des États, des quasi-États, des organisations internationales ou autre chose encore ? Dans un premier temps, il ne semble pas inutile de souligner que la capitalisation des GAFAM (2 700 milliards de dollars pour Apple, 2 496 milliards pour Microsoft, 1 728 milliards Alphabet (Google), 1 494 milliards pour Amazon et 784 milliards pour Méta) est individuellement supérieure au PIB annuel de plus de 170 pays dans le monde. Et l’on retrouve quasiment le même résultat si l’on compare leur chiffre d’affaires annuel au budget de ces 170 pays. Ensuite, si l’on observe le nombre d’utilisateurs de ces réseaux, Facebook fait aujourd’hui figure de « plus grand territoire numérique du monde », avec trois milliards d’utilisateurs mensuels revendiqués. Bien sûr, la comparaison entre les utilisateurs d’un réseau social et les citoyens d’un pays est assez spécieuse. Allons plus loin dans l’analogie.

Les dirigeants de ces entreprises considérables sont désormais davantage reçus comme des chefs d’États à travers le monde que comme des dirigeants d’entreprises. Et si le Danemark fut le premier pays à disposer d’un « ambassadeur au numérique » auprès des GAFAM en 2017, la France lui emboita le pas quelques mois après en nommant David Martinon au poste d’« ambassadeur pour le numérique ». La Commission européenne a également suivi le mouvement en ouvrant en septembre 2022 une « ambassade de la tech » à San Francisco et en nommant Gerard de Graaf comme ambassadeur pour assurer la promotion de la politique européenne dans le numérique.

Ce sont là des signes qui ne trompent pas. Si les États envoient des ambassadeurs auprès des GAFAM, c’est qu’ils ne les considèrent plus comme de simples entreprises. Par parallélisme des formes, les GAFAM envoient leurs ambassadeurs auprès des États en la personne de lobbystes VIP et de haut niveau, ancien ministres ou parlementaires de poids.

Cours suprêmes et cryptomonnaies

Les géants du numérique assurent leur « sécurité » intérieure et le maintien de l’ordre public sur leurs réseaux, rendent la « justice » et l’exécute par des demandes d’informations, de justificatifs d’identités, des préconisations, des suspensions ou des fermetures de comptes. Au travers du règlement DSA, la Commission européenne entend d’ailleurs encore augmenter ces pouvoirs de police en imposant aux plateformes numériques des obligations de censure au motif de mieux lutter contre les incitations à la haine, à la violence, au harcèlement, la pédopornographie, apologie du terrorisme. Facebook et Instagram se sont même dotés d’une « cour suprême » qui décidera en dernier ressort si un message, une photo, une opinion, un compte ou une page a lieu d’exister ou non. Les réseaux sociaux réglementent également les transactions commerciales qui ont lieu sur leur plateforme (les leurs et celles des entreprises tierces qui les utilisent) et envisagent de pouvoir battre monnaie dans un futur proche, même si pour le moment il ne s’agit que de cryptomonnaies.

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, seuls les États étaient considérés comme sujets de droit international. Mais comme les vieilles nations avaient failli avec deux conflits mondiaux particulièrement meurtriers, certains, intellectuels et responsables politiques, considérèrent qu’il fallait les soumettre à un nouvel idéal commun plus large que celui propre à leur population et à leur territoire : un idéal universel. Pour atteindre cet idéal, de nouveaux modèles apparurent visant à diluer, diminuer, déléguer la souveraineté des États dans le cadre d’organisations internationales à vocation mondiale (SDN, ONU, OMS, UNESCO, OIT, AIEA) mais également régionale, comme l’Union européenne qui en est l’exemple le plus abouti et le plus intégré. Ces organisations sont considérées comme sujets secondaires ou dérivés du droit international procédant de la volonté des États qui ont décidé de les créer et possèdent le plus souvent une personnalité juridique.

Elon Musk devant les médias après le Forum Al Insight. (c) Graeme Sloan/Sipa USA

Des organisations internationales atypiques

Si nous en revenons à notre analogie, il nous semble que les grandes plateformes numériques peuvent de plus en plus s’apparenter à des organisations internationales atypiques telle que l’Union européenne. Même si elle ne lève pas l’impôt et ne possède aucun territoire, l’Union européenne n’en demeure pas moins capable d’attribuer une forme de nationalité et un certain nombre de droits aux citoyens européens, indépendamment et en plus de leur nationalité d’origine. Or aujourd’hui, Elon Musk (Tesla), Marc Zuckerberg (Meta), Satya Nadella (Microsoft), Andy Jassy (Amazon), ou Sundar Pichai (Google) n’hésitent pas à financer des actions de lobbying considérables (plus de 100 millions d’euros rien que pour l’UE), à d’engager des bras de fer avec des gouvernements (Russie, Chine, Inde, etc.) et des actions de « guerre économique » de grande ampleur, et participent activement à la diplomatie mondiale. Ajoutons que leur influence sur la vie concrète de milliards d’individus à travers le monde croît à vitesse grand V quand celle des États-nations et de leurs cadres traditionnels paraît de moins en moins adaptée à nos société liquides et hyperconnectées.

Ce phénomène nouveau est fondamentalement la conséquence de la faiblesse d’États-nations englués dans leurs propres contradictions depuis l’avènement de la mondialisation et le triomphe des théories du « village globale ». Elon Musk est certes un milliardaire fantasque mais qui a pleinement mesuré la puissance que la faiblesse des États a permis aux géants technologiques d’acquérir.

Et peut-être est-il déjà trop tard pour les États pour se réveiller. Joe Biden a certes lancé en janvier dernier un appel au Congrès américain à « demander des comptes » aux géants de la tech et à légiférer pour renforcer le contrôle du gouvernement. On qualifie certes d’historique le procès qui vient de s’ouvrir contre Google pour abus de position dominante sur le marché des moteurs de recherche. Mais imagine-t-on un seul instant les États-Unis se lancer dans un démantèlement des géants numériques alors qu’ils sont engagés dans une guerre technologique intense qui est l’un des fronts majeurs de la guerre pour l’hégémonie mondiale qui les oppose à la Chine ? Ce serait un suicide.

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