Le duel entre bitcoin et les institutions financières

Le duel entre bitcoin et les institutions financières

par Matteo Meloni-Nardone* – École de Guerre Économique – publié le 1er mars 2024

*étudiant de la 27ème promotion Stratégie et Intelligence Économique (SIE) École de Guerre Économique –

Lors de la bataille des Thermopyles, en 480 avant JC, une poignée de courageux guerriers spartiates résistèrent héroïquement à l’immense armée perse menée par Xerxès. Celle-ci comptait des milliers de soldats. Les Spartiates, bien que largement surpassés en nombre, firent preuve d’une détermination inébranlable. Ils se servirent de leurs lances et boucliers comme armes, opposant une résistance farouche à l’envahisseur. Rien ne les fit plier, ni la puissance numérique des Perses, ni les difficultés du terrain. Leur loyauté envers leur cité-État et leur formation militaire rigoureuse les incitèrent à se battre jusqu’au dernier homme afin de défendre la liberté de la Grèce. Cette résistance a permis aux Grecs de s’organiser et finalement de vaincre l’ennemi perse, contribuant ainsi à écrire l’une des pages les plus mémorables de l’histoire de la Grèce antique. L’émergence des cryptomonnaies, force décentralisée face aux systèmes financiers traditionnels rappelle les Spartiates luttant pour leur liberté. Les partisans de ces monnaies sont esseulés et assaillis de toutes parts par des ennemis puissants tels que les gouvernements et autres institutions.

La blockchain : fondement de la décentralisation dans les cryptomonnaies…

Une cryptomonnaie est essentiellement un actif numérique échangé en ligne, dépourvu de support physique comme les espèces. Ce qui les distingue est leur indépendance vis-à-vis des autorités traditionnelles, grâce à l’utilisation de protocoles cryptographiques accessibles à tous et de technologies telles que la blockchain. Pour mieux comprendre le concept de blockchain, imaginons ; un groupe d’amis qui part en voyage consignent leurs dépenses dans un carnet partagé. Chaque fois qu’un ami règle une dépense au nom du groupe, il note la transaction dans le carnet. Lorsqu’une page du carnet est pleine, les amis se réunissent pour valider et signer les transactions présentent sur la page. Si l’un d’entre eux souhaite modifier une page précédente, il doit refaire les signatures de tous les amis, ce qui est immédiatement détecté puisque tout est enregistré. Chaque page du carnet correspond en réalité à un bloc de la blockchain, contenant en moyenne environ 2000 transactions. [1].

L’idéologie derrière le bitcoin est donc la décentralisation où l’absence de tiers de confiance. Cela signifie que la cryptomonnaie n’a pas de contrôle central, contrairement aux devises traditionnelles géré par les états et les banques centrales. Au lieu de cela, elle s’appuient sur des réseaux peer-to-peer utilisant la blockchain. Chaque participant du réseau contribue à la vérification des transactions, éliminant le besoin d’une tierce partie. Cela garantit la transparence, la sécurité et l’indépendance des cryptomonnaies comme bitcoin.

…et de la perte de puissance des États ?

La décentralisation du pouvoir monétaire en faveur des citoyens entraîne une perte significative de souveraineté pour les États. Les cryptomonnaies échappent à la régulation des banques centrales et des gouvernements, limitant ainsi leur influence sur la masse monétaire, les taux d’intérêt, et les politiques monétaires qui ont pour but de stimuler ou stabiliser l’économie. D’autre part, la réglementation des cryptomonnaies présente des défis, car elles ne dépendent pas d’une entité unique, mais plutôt de l’ensemble des utilisateurs. Les cryptomonnaies permettent des transactions transfrontalières rapides et économiques, ce qui affaiblit le contrôle des États sur les mouvements de capitaux, réduisant leur influence sur la surveillance et la régulation des transactions financières. Historiquement, les États gèrent la monnaie par le biais des banques centrales, avec des missions telles que la stabilité des prix et préserver la valeur de l’euro pour la Banque centrale européenne [2], ou encore, le contrôle de l’inflation, la stabilité financière et la maximisation de l’emploi pour la Réserve fédérale américaine (FED) [3].

A la lumière de ces missions, il est clair que les banques centrales n’ont aucun intérêt à encourager l’adoption des monnaies décentralisées par et pour les citoyens. En effet cela remet en question leur autorité sur la politique monétaire et affaiblit leur capacité à maintenir la stabilité.

Façonner les discours pour manipuler l’opinion publique

La guerre de l’information par le contenu prend alors une importance cruciale dans la bataille entre le Bitcoin, figure de proue des monnaies décentralisées, et les banques centrales. D’une part, sur le plan géopolitique, il s’agit de la façon dont les acteurs influencent les discours sur la monnaie décentralisée par le biais de messages soigneusement élaborés. D’autre part, sur le plan économique, les informations concernent les avantages et les surtout inconvénients du Bitcoin par rapport aux monnaies traditionnelles. Finalement, sur le plan social et culturel, il s’agit de façonner les croyances et les perceptions du public quant à l’avenir des monnaies numériques. Cette guerre de l’information exige des individus éclairés et capable de créer des messages convaincants, cohérents, et adaptés à la logique de chaque population cible.

Du coté économique les banques centrales et leurs représentant ne prennent pas Bitcoin et les autres cryptomonnaies au sérieux rappelant sans cesse la mort prochaine de celui-ci. Sur le blog de la BCE on nous explique pourquoi fin 2022 nous nous approchions du « dernier combat du Bitcoin »[4]. Les banques centrales par essence mène des politiques importantes qui ont des impacts concrets sur le quotidien des citoyens, mettre en avant comme elles le font « l’insignifiance » économique du bitcoin relève de l’ignorance au mieux ou de manipulation de l’information au pire.  En effet, ce marché représente pour l’économie pas moins de 1 000 milliards de dollars ou encore 15 000 offres d’emplois par mois [5]. Cette conduite fait partie d’une stratégie visant à préserver la situation actuelle et à freiner une adoption plus étendue des cryptomonnaies en capitalisant sur la méconnaissance des citoyens, en minimisant les avantages économiques potentiels des cryptomonnaies tout en mettant l’accent sur les risques et les incertitudes. Cette vision de Bitcoin et des cryptomonnaies comme des actifs spéculatifs et inconsistant pouvant tout de même déstabiliser l’économie est également illustré par le manque de clarté du président de la SEC (équivalent de l’AMF américain) Gary Gensler.

Les arguments moralistes

Dans cette guerre, l’argument de la pollution environnementale associée au Bitcoin s’avère être un atout stratégique de grande valeur. Son efficacité est renforcée par l’actualité centré sur les préoccupations liées au changement climatique et à l’impératif de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le Bitcoin est en effet, souvent critiqué pour son empreinte carbone significative, comparée à celle d’un pays entier. Les chiffres indiquent que l’empreinte carbone du Bitcoin est équivalente à celle du Venezuela, soit 75,94 millions de tonnes de CO2 rejetées dans l’atmosphère, ou à la consommation électrique de la Suède [6]. L’utilisation de l’argument écologique a un impact multiforme sur la perception du public. Tout d’abord, il éveille des préoccupations environnementales, principalement parmi les individus sensibles à ces enjeux, notamment les jeunes générations, dans le but de dissuader l’adoption du Bitcoin en mettant en exergue ses prétendus impacts. De surcroît, la pollution attribuée au Bitcoin, les banques centrales peuvent justifier des réglementations plus strictes, limitant l’usage de celui-ci. Elles cherchent ainsi à maintenir le contrôle sur le système financier traditionnel. Cette approche rappelle l’effet du mouvement “Flygskam” (honte de prendre l’avion), qui a induit des changements de comportement notables chez certains indicidus[7]. L’idée que le Bitcoin puisse être stigmatisé en raison de son empreinte carbone pourrait donc inciter les utilisateurs à reconsidérer son utilisation. Pourtant, d’après l’agence internationale de l’énergie la totalité de l’électricité consommé dans le monde en 2021 est   24 700 TWh[8]. En reprenant les données fournit par le site digieconomist, bitcoin utiliserait l’équivalent de 136,55 TWh. Cela correspond à seulement 0,552% de l’électricité produite dans le monde. Bitcoin est donc loin de privé certaines populations d’électricité.

Dans le contexte actuel de la guerre informationnelle entre le Bitcoin et les banques centrales, la focalisation sur l’accusation de blanchiment d’argent et de transactions illicites est devenue une stratégie de première importance [9]. Cette tactique, qui consiste à lier le Bitcoin à des activités criminelles, revêt une signification géopolitique majeure. Les récentes implications des cryptomonnaies dans le financement d’organisations comme le Hamas ont soulevé des préoccupations concernant leur rôle dans le monde criminel. Dans cette bataille de l’information, les banques centrales tirent parti de ces inquiétudes contemporaines pour influencer les perceptions et les convictions du public, consolidant ainsi leur position. Malgré ce discours liant le Bitcoin à des activités illicites, il est important de noter qu’en 2021, les échanges illicites ne représentaient que 0,24% en 2022 de l’ensemble des transactions dans l’écosystème, selon une étude de Chainalysis [10]. Il convient également de souligner que la transparence du réseau blockchain permet d’identifier aisément les adresses associées à des réseaux criminels, offrant ainsi la possibilité de ne pas effectuer de transactions avec de telles entités. Cela contraste avec le secteur financier traditionnel, caractérisé par son opacité et l’absence de mécanismes équivalents pour détecter et prévenir les activités illicites comme l’explique Faustine Fleuret présidente de l’ADAN lors d’une interview [11].

L’inégalité des discours

Dans cette lutte d’influence inégale entre le Bitcoin et les banques centrales, il est crucial de reconnaître la disparité manifeste qui prévaut. D’une part, les banques centrales, disposant d’énormes ressources, exercent une influence considérable sur les marchés financiers mondiaux, et bénéficient d’une longue expérience en matière de communication stratégique. D’autre part, le Bitcoin, en tant qu’acteur décentralisé et relativement récent (seulement 15 ans), fait face à un défi de taille, en cherchant à établir sa légitimité et à gagner la confiance des utilisateurs. Cette inégalité est renforcée par l’exploitation habile d’arguments multiples. Les accusations de pollution environnementale, de blanchiment d’argent, et de transactions illicites sont utilisées pour influencer le public de manière disproportionnée. De plus, la nature même du Bitcoin, qui diffère considérablement des monnaies traditionnelles, contribue à renforcer cette méfiance du public non averti. Les banques centrales ont adopté une stratégie subtile, mais puissante, dans leur bataille d’influence. Cette stratégie s’apparente à un encerclement cognitif de la population, visant à façonner de nouvelles perceptions et de nouvelles croyances du public de manière à les dissuader de s’associer au Bitcoin. Pour ce faire, elles ont recours à une rhétorique et à un langage soigneusement élaborés, qui évoquent des notions indésirables, voire inquiétantes.

La guerre économique pour ou contre l’adoption du Bitcoin est loin d’être terminée. Il y a encore un aspect de cette bataille qui demeure encore largement méconnu. Au-delà de la lutte entre le Bitcoin et les banques centrales, il y a un mouvement silencieux vers l’utilisation en masse des monnaies numériques de banque centrale (MNBC). Un exemple révélateur se trouve en Chine, où le Yuan numérique a été introduit. Une caractéristique intrigante de cette monnaie numérique est sa potentiel date de péremption sur décision du gouvernement : les détenteurs doivent l’utiliser avant une date précise, faute de quoi ils risquent de perdre leur argent [12]. Étant donné que plus de 85 % [13] des banques centrales travaillent sur le développement de monnaies numériques, il est naturel de se poser des questions sur le niveau de contrôle que ces institutions exerceront sur cette nouvelle forme monétaire. Finalement, il est évident que la bataille en cours entre les partisans des cryptomonnaies, en particulier le Bitcoin, et les banques centrales est loin d’être achevée. Pour renverser la tendance en leur faveur, les partisans des cryptomonnaies doivent adopter une posture offensive et élaborer une stratégie claire. Cela implique de comprendre et de contrer les tactiques employées par les banques centrales pour influencer les croyances du public. Ils doivent également mettre en avant les avantages des cryptomonnaies de manière convaincante et cohérente.  Tant que cette stratégie n’est pas mise en œuvre, l’issue de cette guerre restera incertaine. À l’époque, la résistance farouche des 300 Spartiates a finalement abouti à l’organisation des Grecs et à la victoire sur les Perses. En sera-t-il de même pour les partisans des cryptomonnaies ?


Bibliographie

[1]      Cryptoast, Bitcoin et autres cryptomonnaies: Bien comprendre avant d’investir. 2022.

[2]      BCE, « La mission de la BCE ». Consulté le: 5 octobre 2023. [

[3]      FED, « Overview of the federal Reserve System », Consulté le: 5 octobre 2023. 

[4]      U. Bindseil et J. Schaaf, « Bitcoin’s last stand », 2022.

[5]      Benoit Kulesza, « Emploi crypto et WEB 3 : pourquoi 2023 est l’année de tous les enjeux », Journal du coin, 2023.

[6]      « Bitcoin Energy Consumption Index ». 

[7]      « Honte de prendre l’avion ». Consulté le: 6 novembre 2023. 

[8]      « World Energy Outlook 2022 ». 

[9]      Sébastien Seibt, « Le bitcoin est-il devenu la nouvelle poule aux œufs d’or du Hamas ? », France24, 2023.

[10]    Chainalysis, « The 2023 Crypto Crime Report », 2023.

[11]    Pauline Armandet, « On ne peut pas tout imposer en même temps” : Faustine Fleuret (ADAN) réclame une réglementation “progressive” », bfmtv, 2022, Consulté le: 20 octobre 2023. [En ligne]. Disponible sur:

[12]    Hubert de Vauplane, « Contrôler et conquérir : qu’est-ce que le Yuan numérique ? », Le Grand Continent, 2023.

[13]    Bank for international Settlements, « BIS Innovation Hub work on central bank digital currency (CBDC) », 2023.

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