Pourquoi les pays de l’Ouest multiplient les déclarations martiales face à la Russie

Pourquoi les pays de l’Ouest multiplient les déclarations martiales face à la Russie

Mais quelle mouche belliqueuse a piqué les dirigeants politiques et militaires européens ? Ils multiplient depuis quelques jours les déclarations martiales, quitte à passer pour des va-t’en guerre de mauvais augure. Et s’ils étaient juste lucides ?

Des soldats britanniques du 1er régiment logistique en manœuvre en août 2023 sur le camp de Norio, près de Tbilisi (Géorgie) avec des hélicoptères Blackhawk du 12e régiment de cavalerie américain.
Des soldats britanniques du 1er régiment logistique en manœuvre en août 2023 sur le camp de Norio, près de Tbilisi (Géorgie) avec des hélicoptères Blackhawk du 12e régiment de cavalerie américain. | BRITISH ARMY

L’heure est à la mobilisation en l’Europe de l’Ouest. Certes, il ne s’agit pas d’un massif appel sous les drapeaux mais plutôt d’une remobilisation citoyenne et morale. Les déclarations récentes qui témoignent de cette volonté de réarmement populaire ne manquent pas. Leur ressort ? La peur d’une attaque russe contre le camp otanien si l’Ukraine s’incline.

« Les tanks sont littéralement à notre porte »

Le ministre britannique de la Défense, Grant Shapps, a ainsi dénoncé, le 15 janvier dans un discours à Lancaster House, haut lieu de la diplomatie britannique, la  furie de Poutine . Mais il a surtout mis en garde :  Nous avons fait un tour sur nous-mêmes, passant d’un monde d’après-guerre à un monde d’avant-guerre. L’ère de l’idéalisme a été remplacée par une période de réalisme obstiné. Aujourd’hui, nos adversaires reconstruisent des murs. Les vieux ennemis se réveillent. De nouveaux adversaires émergent. Les zones de bataille se recomposent ». Et de conclure : « Les tanks sont littéralement à notre porte, sur le seuil ukrainien ».

Le général Patrick Sanders, le chef de l’armée de Terre britannique, a aussi averti :  Nous ne sommes pas immunisés. Comme la génération pré-guerre, nous devons nous préparer  à l’éventualité d’un conflit et c’est  le travail de toute la nation . Et d’affirmer que  l’Ukraine démontre brutalement que les armées régulières commencent les guerres et que les armées citoyennes les terminent .

Son camarade néerlandais, l’amiral Rob Bauer, président du Comité militaire de l’OTAN, a aussi lancé une mise en garde :  Je ne dis pas que ça tournera au vinaigre dès demain mais il faut comprendre que la paix n’est pas acquise pour de bon. Et c’est pour ça que les forces de l’Otan se préparent à un conflit avec la Russie .

Même son de cymbales en Allemagne où Boris Pistorius, le ministre de la Défense, tire aussi des fusées rouges.  Nous entendons des menaces du Kremlin presque tous les jours, récemment dirigées contre nos amis baltes. Nous devons donc tenir compte du fait que Vladimir Poutine pourrait même attaquer un jour un pays de l’Otan […]. Nous devons réapprendre à vivre avec le danger .

La Suède vigilante

Lors de la conférence annuelle sur la défense, les 7 et 8 janvier, plusieurs membres du gouvernement, dont le Premier ministre conservateur Ulf Kristersson, ont déclaré que le risque d’un conflit armé n’était pas à exclure. « Il pourrait y avoir une guerre en Suède », a ainsi affirmé le ministre de la Défense civile Carl-Oskar Bohlin, alors que le commandant en chef des forces armées, Micael Byden, déclarait que  la guerre de la Russie contre l’Ukraine est une étape, non un objectif final, avec comme objectif d’établir une sphère d’influence et de détruire l’ordre mondial fondé sur les règles .

Le général Micael Byden devant un blindé suédois C-V90, lors d’une visite en Ukraine, en fin d’année 2023. | SWEDISH ARMED FORCES

Ces annonces alarmistes ont suscité de vifs débats dans le pays, qui n’a pas connu de guerre depuis 210 ans. L’ONG de défense des droits des enfants Bris a indiqué avoir enregistré une hausse sensible du nombre d’appels, sur sa ligne d’urgence, venant d’enfants préoccupés par la perspective d’une guerre. Des chaînes de magasins se sont aussi fait l’écho d’une hausse des achats d’objets tels que des radios d’urgence, des jerricans, des réchauds de camping.

 La situation est grave , a déclaré Magdalena Andersson, cheffe de file des sociaux-démocrates et ancienne Première ministre.  Mais il est également important de préciser que la guerre n’est pas à nos portes .

De l’argent et des hommes

Pourquoi un tel discours à la fois belliciste et alarmiste ? Pour deux raisons sur ce que l’on peut appeler le front intérieur. D’une part, il faut légitimer les hausses budgétaires consenties dans le domaine de la sécurité nationale. La Suède qui consacrait 4 % de son PIB à la Défense en 1963, n’en consacrait plus que 1 % en 2017. Mais pour 2024, ce chiffre est remonté à 2,1 %. Et d’autres efforts sont annoncés. Le Royaume-Uni qui n’en finissait pas de rogner sur le budget de la Défense, l’augmente depuis 2022, année où il a dépensé 49,5 milliards de £, soit 3,6 milliards de plus qu’en 2021. Et entre 2002 et 2025, 16,5 autres milliards supplémentaires ont été budgétés.

Êtes-vous pour un retour du service militaire ?

En mai 2023, le Danemark a annoncé qu’il allait tripler ses dépenses militaires lors des 10 prochaines années pour passer de 6,9 à19,2 milliards de couronnes (2,6 milliards d’euros) en 2033 !

Des soldats danois en Lettonie. Un bataillon de 750 hommes est projeté dans les pays baltes. | DANISH DEFENCE

D’autre part, les armées ouest-européennes doivent recruter. Des soldats professionnels d’abord mais aussi des soldats occasionnels, des réservistes pour ces « armées citoyennes qui finissent les guerres ». Recruter a un coût ; mais il faut aussi former, équiper et régulièrement entraîner ces soldats « saisonniers » irremplaçables si un conflit se prolonge.

La menace venant de l’est ?

La troisième raison qui explique le discours martial des Européens, c’est le risque qu’en cas de défaite ukrainienne, Moscou ne se lance dans de nouvelles aventures impérialistes. La Russie, en plein réarmement malgré la guerre en cours, pourrait menacer les pays baltes, la Pologne, la Roumanie, autant de pays de l’Otan que les États membres de l’Alliance devront défendre en vertu de l’article 5 du Traité. Cet article prévoit le déclenchement d’une opération de défense collective en cas d’agression contre l’un des membres de l’Alliance.

Comme l’a récemment rappelé le général Dannatt, ancien chef d’état-major de l’armée de Terre britannique, il faut éviter de sombrer dans une forme d’abdication qui rappellerait celle du Premier ministre britannique Chamberlain et du Français Daladier, en 1938, face à Hitler.

Sacrifier l’Ukraine, comme d’autres ont sacrifié la Tchécoslovaquie, pourrait s’avérer être un choix funeste.

Il faut aussi se rappeler que Vladimir Poutine ne s’est pas contenté de la Crimée ; il a envahi les oblasts de l’est et du sud de l’Ukraine. Par ailleurs, Moscou et ses supplétifs ont pris position au Sahel et ils multiplient les flirts avec des États africains qui ne se satisfont plus ni des Occidentaux ni des Chinois.

Défenseur déclaré des victimes africaines de l’impérialisme et des minorités russophones d’Europe, Vladimir Poutine mérite d’être considéré pour ce qu’il est : une menace.

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