Guerre en Ukraine: Macron affirme que l’envoi de troupes occidentales ne peut «être exclu», mais veut maintenir une «ambiguïté stratégique»

Guerre en Ukraine: Macron affirme que l’envoi de troupes occidentales ne peut «être exclu», mais veut maintenir une «ambiguïté stratégique»


À l’issue de la conférence internationale de soutien réunissant 21 chefs d’État à l’Élysée, Emmanuel Macron a exprimé lundi soir sa «détermination» à soutenir l’Ukraine face à la Russie.

À la suite d’une conférence internationale de soutien à l’Ukraine réunissant 21 chefs d’État ce lundi à Paris, Emmanuel Macron a réaffirmé l’engagement de Paris en faveur de l’Ukraine. «La défaite de la Russie est indispensable à la sécurité et à la stabilité en Europe», a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse.

De fait, l’envoi de troupes occidentales au sol en Ukraine ne doit pas «être exclu» à l’avenir, a affirmé Emmanuel Macron, estimant néanmoins qu’il n’y avait «pas de consensus» à ce stade pour cette hypothèse. «Il n’y a pas de consensus aujourd’hui pour envoyer de manière officielle, assumée et endossée des troupes au sol. Mais en dynamique, rien ne doit être exclu. Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre», a expliqué le chef de l’État.

«Ambiguïté stratégique»

Le chef de l’État n’a pas souhaité en dire plus sur la position de la France sur cette question, évoquant une «ambiguïté stratégique que j’assume». Mais «je n’ai absolument pas dit que la France n’y était pas favorable», a-t-il prévenu. «Je ne lèverai pas l’ambiguïté des débats de ce soir en donnant des noms. Je dis que ça a été évoqué parmi les options», a-t-il ajouté.

Cette option n’avait jusque-là jamais été mentionnée par la France. Interrogé à la sortie de la réunion à l’Élysée, le premier ministre néerlandais Mark Rutte a lui assuré que cette question de l’envoi de troupes au sol n’avait pas été à l’ordre du jour. «Beaucoup de gens qui disent Jamais, jamais aujourd’hui étaient les mêmes qui disaient “Jamais des tanks, jamais des avions, jamais des missiles à longue portée il y a deux ans”», a néanmoins poursuivi Emmanuel Macron. «Ayons l’humilité de constater qu’on a souvent eu six à douze mois de retard. C’était l’objectif de la discussion de ce soir: tout est possible si c’est utile pour atteindre notre objectif».

Le président français a néanmoins rappelé que les alliés de l’Ukraine n’étaient «pas en guerre avec le peuple russe», mais qu’ils ne voulaient «simplement pas les laisser gagner en Ukraine».

L’envoi de troupes occidentales en Ukraine «n’est pas du tout d’actualité pour l’instant», a tenu à préciser le premier ministre suédois Ulf Kristersson au lendemain de la déclaration d’Emmanuel Macron. «Il n’y a pas de demande» côté ukrainien pour des troupes au sol, a-t-il fait valoir. Donc «la question n’est pas d’actualité», a-t-il insisté, sans toutefois exclure cette possibilité à l’avenir.

Cinq catégories d’action

Le chef de l’État français a aussi annoncé que les alliés de l’Ukraine allaient créer une coalition pour livrer des missiles de moyenne et longue portée à l’Ukraine. Il a été décidé de «créer une coalition pour les frappes dans la profondeur et donc les missiles et bombes de moyenne et longue portée», a-t-il déclaré.

Plus tôt dans la journée, le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait déploré n’avoir «malheureusement» reçu que 30% du «million d’obus que l’Union européenne» a «promis» à l’Ukraine. «Ensemble nous devons faire en sorte que Poutine ne puisse pas détruire ce que nous avons réalisé et ne puisse pas étendre son agression à d’autres pays », avait également déclaré le président ukrainien.

Emmanuel Macron a listé cinq «catégories d’actions» faisant consensus : le cyber-défensif; la coproduction d’armements, de capacités militaires et de munitions en Ukraine ; la défense de pays menacés directement par l’offensive en Ukraine, comme la Moldavie ; la «capacité de soutenir l’Ukraine à sa frontière avec la Biélorussie avec des forces non militaires» et les opérations de déminage.

Soutenir l’effort de guerre

Plusieurs pays européens soutiennent l’initiative tchèque pour que l’UE achète des munitions hors d’Europe pour davantage soutenir l’effort de guerre ukrainien, ont déclaré des participants à une réunion sur l’Ukraine lundi à Paris. «L’initiative tchèque jouit d’un grand soutien de la part de plusieurs pays», a déclaré le premier ministre tchèque Petr Fiala à la sortie de cette réunion qui a rassemblé au palais présidentiel de l’Élysée plus de 25 pays alliés de Kiev.

«C’est un message très fort envoyé à la Russie», a déclaré le dirigeant, assurant que quinze pays étaient prêts à rejoindre cette initiative qui vise à répondre à la pénurie de munitions, notamment d’obus d’artillerie, pour l’Ukraine. Le premier ministre néerlandais Mark Rutte a affirmé que son pays contribuerait au plan tchèque à hauteur de «plus de 100 millions d’euros» et que «d’autres pays allaient suivre» cette voie. «Sur les munitions, il y a cette très bonne initiative tchèque qui consiste à acheter des munitions et des obus à travers le monde pour l’Ukraine», a expliqué Mark Rutte.

«Une folie totale»

Réagissant à l’annonce d’Emmanuel Macron, le leader de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon a estimé dans la nuit de lundi à mardi que «la guerre contre la Russie serait une folie», jugeant «irresponsables» les propos du chef de l’État sur l’envoi de troupes en Ukraine. «L’envoi de troupes en Ukraine ferait de nous des belligérants (…) Cette escalade verbale belliqueuse d’une puissance nucléaire contre une autre puissance nucléaire majeure est déjà un acte irresponsable», s’est insurgé l’ex-candidat à l’élection présidentielle sur X. «Il est plus que temps de négocier la paix en Ukraine avec des clauses de sécurité mutuelle!» a-t-il ajouté. Le coordinateur national de LFI Manuel Bompard a lui aussi vivement critiqué les annonces du chef de l’État, estimant qu’«envisager l’envoi de troupes françaises pour combattre contre la Russie est une folie totale».

La CIA a financé douze bases ukrainiennes à proximité de la frontière russe, révèle le New York Times

La CIA a financé douze bases ukrainiennes à proximité de la frontière russe, révèle le New York Times


William Burns, à la tête de la CIA depuis 2021.

William Burns, à la tête de la CIA depuis 2021. ANNA MONEYMAKER / AFP

 

Le quotidien américain publie un long article très documenté sur le rôle de l’agence d’espionnage américaine en Ukraine depuis 2014.

Depuis dix ans, la Russie mène une guerre en Ukraine. Ses «petits hommes verts» ont d’abord conquis la Crimée, puis financé, armé et entraîné les séparatistes du Donbass. C’est dans la foulée de cette ingérence russe que la CIA – la «Central intelligence agency» américain – a commencé de financer des bases militaires ukrainiennes de renseignement, révèle le New York Times dans une enquête extrêmement fouillée. Ces bases seraient au total au nombre de douze, établies le long de la frontière russe et seraient toujours en activité malgré les bombardements russes.

Le 24 février 2014, quatre jours après l’invasion de la Crimée, Valentyn Nalyvaichenko nommé à la tête du SBU, le renseignement ukrainien, contacte les chefs d’antennes de la CIA et du MI6, l’espionnage britannique. «C’est ainsi que tout a commencé», explique-t-il à nos confrères américains. Les Américains posent des conditions : les Ukrainiens seront aidés et financés, mais ne doivent pas donner des informations qui conduiraient à des morts. Mais le SBU va s’avérer extrêmement efficace. En 2015, le général Valeriy Kondratiuk, alors chef du renseignement militaire ukrainien, le GUR, apporte au chef-adjoint de la CIA une pile de document contenant des informations détaillées sur la conception des sous-marins nucléaires russes.

En 2016, les Ukrainiens lancent une campagne d’assassinats ciblés, malgré les réticences américaines. Ces derniers râlent, mais devant l’efficacité du renseignement ukrainien poursuivent leur soutien. Cette même année, le chef du GUR, Valeriy Kondratiuk, reçoit l’aide américaine pour moderniser ses «antennes», ses capacités d’écoute en échange d’un partage d’informations. La CIA a lancé un programme pour former des agents ukrainiens appelé «opération Goldenfish». Les officiers ainsi entraînés sont déployés dans les bases militaires le long de la frontière russe.

Une collaboration fructueuse

Ce partenariat entre les deux pays comportent un seul défaut : les États-Unis sont formels, ils n’encourageront pas les Ukrainiens à mener des opérations clandestines en Russie. Après avoir essuyé un refus pour une opération sur le territoire russe à Rostov, le général Kondratiuk envoie en Crimée occupée l’unité 2245, une force commando déguisée avec des uniformes russes et entraînée par la CIA. Ils sont repérés, le fiasco est total. «C’est notre guerre et nous devons nous battre», répond le général Kondratiuk après les récriminations de Washington.

Sous la présidence de Donald Trump, et malgré son ambition de renouer avec Vladimir Poutine, les agents ukrainiens passent de 80 à 800 dans les bases financées par la CIA. En 2020, au cours d’une réunion à la Haye, la CIA, le MI6 et les renseignements néerlandais et ukrainiens scellent une entente pour mettre en commun leurs renseignements sur la Russie. Les services britanniques et américains annoncent dès novembre 2021 que la Russie va envahir l’Ukraine. Les dirigeants politiques des deux pays le diront, d’ailleurs, publiquement. Cependant, le gouvernement de Kiev semble ne pas y croire.

Après l’invasion à grande échelle du 24 février 2022, Washington autorise ses agences d’espionnage à aider l’Ukraine dans ses opérations commandos et secrètes. Les localisations de bases militaires russes ou encore des listes de noms sont échangées. La CIA et le GUR ont, preuve de la force des échanges de renseignements, construit deux nouvelles bases.

Le Grand Sud mondial : une réalité pragmatique et mouvante


Billet du lundi du 26 février rédigé par Pierre de Lauzun, membre du Conseil d’Adminisatration et membre fondateur de Geopragma.


Y a-t-il émergence d’un ‘Grand Sud’ s’opposant au monde occidental ? Certains faits paraissent aller dans ce sens comme l’élargissement des BRICS. Mais aussi les prises de positions sur la guerre en Ukraine, en particulier le refus de la quasi-totalité des pays non-occidentaux de mettre en place des sanctions contre la Russie, malgré les fortes pressions occidentales, ce qui a comme on sait vidé ces sanctions d’une bonne part de leur efficacité. 

Pourtant le terme de Grand Sud reste trompeur, car ce qui caractérise l’époque dans les zones concernées est le pragmatisme et l’opportunisme, pas les grandes alliances stratégiques ou idéologiques.

Les organisations : BRICS et OCS

Regardons d’abord les organisations significatives à visée mondiale et non occidentales, au moins les plus notables.

Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) incluent désormais l’Arabie Saoudite, l’Egypte, les Emirats, l’Ethiopie et l’Iran ; l’Argentine a failli entrer mais s’est récusée depuis sa dernière présidentielle. L’ouverture s’est donc faite surtout au Moyen Orient. Les BRICS datent de 2009 et ont tenu 15 sommets annuels. À ce jour il semble que 23 autres pays de taille variable aient demandé à les rejoindre. Ce sont des économies à forte croissance ; leur PIB cumulés dépassent clairement ceux du G7. Mais la Chine est dans une position dissymétrique, pesant économiquement plus que tous les autres ensemble.

Les BRICS ont lancé en 2015 leur « Nouvelle banque de développement », dont le siège est à Shanghai. Elle peut accorder jusqu’à 350 milliards de prêts, en principe non assortis de conditions contraignantes. On voit la volonté claire d’alternative aux deux institutions de Bretton Woods, FMI et Banque mondiale, dont les pays concernés font partie mais qui sont nettement sous contrôle occidental. Ils en demandent d’ailleurs la réforme. 

Les BRICS constituent un assemblage assez hétérogène, réuni surtout par la volonté de créer ou trouver des alternatives au monde ‘occidental’, notamment dans le champ économique et financier, mais sans nécessairement le récuser. La présence simultanée de pays rivaux comme l’Arabie Saoudite et l’Iran (malgré le rapprochement récent sous égide chinoise), et plus encore de l’Inde à côté de la Chine, montre les limites de la signification politique de ce groupement, au-delà du domaine économique et financier. La dimension opportuniste est importante, comme le montre à nouveau l’exemple de l’Inde, qui mène par ailleurs des relations suivies avec les États-Unis, y compris stratégiques.

Une autre organisation plus restreinte est l’Organisation de coopération de Shanghai (2001), groupant aussi Chine, Russie, Inde et Iran, mais aussi divers pays d’Asie centrale et le Pakistan. Plus ramassée géographiquement, son orientation sécuritaire est plus affirmée : lutte contre le terrorisme et les séparatismes, paix en Asie centrale, etc. En outre c’est un cadre pour l’expression de la relation étroite entre Chine et Russie. Par contraste avec les positions occidentales (démocratie et droits de l’homme, libre-échange) on y met l’accent sur les souverainetés nationales, l’indépendance, la non-ingérence dans les affaires intérieures, l’égalité entre les États membres etc. Mais il n’y a pas d’organisation structurée. 

Au total, il y a d’évidence, et malgré ses limites, un pôle alternatif Russie-Chine, fortement renforcé depuis la guerre d’Ukraine et le pivotement spectaculaire des relations économiques de la Russie ; et il joue un rôle appréciable dans la structuration d’alternatives au monde occidental. Mais le point essentiel pour la plupart des autres pays paraît être la recherche d’alternatives à des relations économiques dissymétriques et à des institutions internationales perçues comme trop occidentales, d’esprit et de direction – bien plus que la constitution d’une forme ou d’une autre d’alliance globale, de fait actuellement inexistante. 

Rappel stratégique

Les éléments récents sur le plan stratégique confirment cette analyse. La guerre d’Ukraine a bien sûr considérablement durci les relations de la Russie et des Occidentaux, notamment du fait des sanctions ; mais sans effet d’entraînement sur d’autres pays. Les pays supposés du Sud global restent tout à fait à l’extérieur et y voient une affaire locale qui les concerne peu, sauf par les effets induits négatifs (notamment la hausse des prix). Economiquement ils coopèrent allègrement avec la Russie – et évidemment aussi avec les Occidentaux. De plus, le gel et la menace de confiscation des actifs (ceux de la banque de Russie comme ceux des oligarques) ont eu un effet dévastateur : pour les dirigeants du monde entier, l’argent n’est plus en sécurité en Occident. 

A l’autre extrémité du continent, le durcissement de la tension entre la Chine et un certain nombre de ses voisins se poursuit, notamment sur le plan maritime, ce qui les rapproche des Etats-Unis ; mais là aussi, il n’y a pas de répercussion ailleurs, ou au-delà de cette question. 

Enfin une certaine reprise du contrôle américain n’est manifeste qu’en Europe : ailleurs, leur influence potentielle (au-delà des zones vassalisées) reste liée à des circonstances locales, comme le prouve l’attitude de l’Inde. 

En Afrique, la poussée russe est frappante, notamment récemment dans le Sahel ; elle s’ajoute à la pénétration chinoise pour élargir la gamme des alternatives disponibles pour les pouvoirs locaux, élargissement qui s’étend d’ailleurs sporadiquement aux États-Unis ou à d’autres. Mais on ne voit pas en quoi cela nourrirait un front d’ensemble anti-occidental un tant soit peu manifeste. Par ailleurs, la friction venimeuse entre la plaque européenne et la plaque africaine, du fait des migrations, ne paraît pas non plus structurante au niveau global. 

Mutatis mutandis, il en est de même pour l’Amérique latine.

En un mot, il ne faut pas confondre le durcissement de l’île du monde dans son cœur russo-chinois, et ses tensions aux deux extrémités, avec plusieurs phénomènes dans le reste du monde, qui se confirment mais restent de nature très différente : 

– la recherche assez générale d’opportunités plus diversifiées (économiques ou militaires) ; 

la volonté des pays dit du Sud d’accroître leur poids (ou plutôt celui des plus puissants d’entre eux) dans les institutions et les mécanismes internationaux ; 

– et enfin la lassitude générale devant les prêches idéologiques occidentaux, ressentis en outre largement comme hypocrites, voire contestables (l’idéologie LGBT ne passe pas en Afrique par exemple). 

En cela, on ne retrouve pas des schémas connus du passé, comme la guerre froide et sa bipolarité franche, dont le Tiers-Monde d’alors cherchait à s’échapper. Encore moins les problématiques européennes de l’époque des Puissances, avec leurs jeux d’alliances complexes et mouvants. Quant à l’élection possible de D. Trump, elle ne remettrait pas en cause ces constatations, sauf éventuellement en Europe, mais cela ne passionnera pas nécessairement le supposé Sud global.

 Tout cela ne rend pas la situation nouvelle étrange ou déroutante, sauf pour des idéologues attardés. Sa fluidité résulte du fait que, comme je l’ai noté dans mon Guide de survie dans un monde instable, hétérogène et non régulé, la course au développement et à l’affirmation de ceux des pays émergents qui peuvent réussir renvoie sans doute les grandes restructurations ou manœuvres stratégiques à un horizon plus lointain (20-30 ans ?). D’ici là, pragmatisme et opportunisme dominent. C’est ce que  j’ai appelé l’œil du cyclone. Mais cela comporte cependant, dans l’intervalle, et comme je l’indiquais alors, la possibilité – désormais confirmée en Ukraine – de guerres classiques ici ou là, et plus généralement, de disruptions locales. 

Dans une tel contexte, il apparaît particulièrement peu indiqué de s’enfermer dans une vision monolithique (les démocraties contre le reste), il serait souhaitable, au contraire d’adopter le pragmatisme dominant, tout en restant lucide sur les menaces de déflagration locale toujours possibles. Ce qui rend d’autant plus urgente la restauration d’une capacité de défense autrement plus musclée, dont, dans le cas de la France à l’immense domaine maritime  (situé dans ce fameux ‘Sud’ en plein mouvement), une capacité navale. 

Guerre du droit entre Etats-Unis et Europe

Guerre du droit entre Etats-Unis et Europe

par Achille Christodoulou (*) – Esprit Surcouf – publié le 16 février 2024
Etudiant


L’EXTRA-TERRITORIALITÉ DU DROIT, ENJEU DE PUISSANCE ET GUERRE SECRÈTE ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET L’EUROPE

Les États-Unis n’ont jamais accepté que l’Europe existe réellement en témoignant d’une distanciation stratégique face à leur puissance économique. Aussi, le droit apparaît-il comme un vecteur central dans un rapport de force dont les conclusions sont toujours incertaines.

Dans un climat de complexification constante des relations internationales où de nombreux enjeux s’avèrent désormais globaux au sein d’une arène où les acteurs se sont démultipliés, il est nécessaire d’apporter une analyse rigoureuse et précises des différents mécanismes d’influences. Ainsi il s’agit de mieux comprendre comment fonctionne ce jeu international qui s’avère d’une complexité accrue.
L’extraterritorialité du droit est alors devenue une arme redoutable. Ici nous allons parler de la façon dont les États-Unis, grands adeptes de cette pratique, ont étendu leur puissance au détriment de l’Union Européenne qui tend doucement à s’adapter à cette pratique.

Depuis la seconde moitié du XXème siècle, et l’apparition du droit international ayant comme ambition de régir un ordre mondial, est apparu parallèlement l’utilisation de plus en plus courante de l’extraterritorialité du droit. Il s’agit de l’une des réponses ayant pour objectif de faire régner une justice globale négociée à condition qu’elle soit en concordance avec le droit international, qui est basé sur la charte des nations unies. Il s’agit du principe selon lequel un état applique sa justice et son droit sur un territoire étranger lorsqu’il estime qu’il en a la légitimité. Selon, monsieur Cohen-Tanugi, avocat et essayiste français, l’extraterritorialité du droit entre l’Europe et les États-Unis conduit à une harmonisation du droit international. Les trois domaines principaux de l’extraterritorialité à savoir le droit de la concurrence, l’anti-corruption et les sanctions, convergent entre ces états. Cependant il faut noter qu’il existe un danger lorsqu’elle est pratiquée avec des pays qui ne sont pas des états de droit. Ce danger est important du fait du caractère arbitraire de la réplique qui peut être engendrée, par exemple la détention de deux ressortissants canadiens lors de l’affaire Huawei entre les US et la Chine, nous n’allons cependant pas traiter ce sujet dans cette analyse.

Enjeux d’influences, les Etats-Unis experts en la matière.

La riposte européenne, une nécessité pour conserver sa souveraineté?

C’est en ce sens que l’Union Européenne a commencé à s’atteler à contrer les attaques de l’oncle Sam. Elle a ainsi mis en place une stratégie adaptée à de tels enjeux qui se fonde sur des mécanismes d’intelligences économiques. Ces derniers consistent à collecter, analyser et valoriser l’information économique et stratégique afin de protéger les intérêts des entreprises concernées et ainsi l’Europe. Cela se matérialise par la mise en place d’outils législatifs de protection et d’attaque. Dans cette mesure a été

 mis en place l’INSTEX, qui est un mécanisme financier mis en place par l’Europe en 2019 pour faciliter le commerce avec l’Iran malgré les sanctions américaines rétablies à la suite du retrait des États-Unis de l’accord nucléaire de 2015. En matière d’intelligence économique, ce mécanisme joue un rôle crucial dans la défense des intérêts européens face à l’extraterritorialité du droit américain. Il vient ainsi pallier ce problème en établissant un système de paiement sécurisé, qui contourne le système financier américain pour les transactions commerciales entre l’Europe et l’Iran. En agissant ainsi, l’Europe protège ses entreprises des sanctions américaines, garantissant ainsi leur compétitivité et leur accès au marché iranien, tout en préservant la souveraineté de son système juridique. Dans ce sens, a aussi été mis en place en France le Service de l’Information Stratégique et de la Sécurité Économique (SISSE) qui a pour but de protéger les actifs stratégiques de l’économie française face aux menaces étrangères en détectant, caractérisant et en traitant les menaces étrangères.

De façon plus pragmatique l’Union Européenne a mis en place d’autres outils législatifs plus offensifs qui vont au-delà des questions de territoire. Ainsi Le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) joue un rôle crucial dans la défense des intérêts de l’Europe. Adopté en mai 2018, le RGPD établit un cadre réglementaire solide pour la protection des données personnelles des citoyens européens. Cette réglementation renforce la confiance des consommateurs européens dans les services numériques et les entreprises qui traitent leurs données. C’est ainsi que le RGPD renforce donc la souveraineté européenne en matière de protection des données et offre une protection contre l’ingérence étrangère dans les affaires européennes. En imposant des normes strictes de protection des données, l’Europe se positionne comme un acteur mondial influant en matière d’intelligence économique, car elle protège ses citoyens, ses entreprises et ses informations stratégiques des tentatives d’accès non autorisées de la part d’acteurs étrangers. Ce règlement permet de contrer l’activité extraterritoriale des États-Unis permis par le Cloud Act qui leur donne le droit d’accéder à des données détenues par des entreprises américaines, et ce peu importe où elles sont stockées dans le monde. 

Dans la continuité de cette stratégie d’autres outils législatifs ont été mis en place à l’instar de la directive concernant une finance plus durable dans le cadre de la Corporate Social Responsability Directive (CSRD), qui s’appliquera à partir de 2024 aux premières entreprises atteignant un certain seuil pour leurs rapports 2025. Dés lors, leurs sera imposées des obligations de déclaration de performance extra-financière fondée sur l’impact environnemental, social et sur les droits de l’Homme des sociétés concernées, et ainsi permettra d’étendre les valeurs européennes à l’internationale.

Il s’agit ainsi pour l’Union européenne d’établir une approche stratégique d’intelligence du droit qui passe par une extraterritorialité en accord avec les droits des autres puissances. Dès lors il sera possible de répondre tout en dépassant la notion de territoire et assurer sa souveraineté. Pour cela il est nécessaire de devoir assurer une bonne entente entre les institutions européennes afin d’accéder à une effectivité sans tomber dans le piège d’une lourdeur administrative. En effet cette dernière est à l’origine de nombreux des maux de l’Union et empêche l’aboutissement de ses projets législatifs ambitieux. C’est dans cette mesure que l’Europe pourra garantir sa souveraineté sur son territoire et pour ses habitants qui résident à l’étranger.


Achille Christodoulou, fort d’un Master en Relations Internationales de l’ILERI, a préalablement obtenu une licence en Sciences Sociales Économiques et Politiques à l’Institut Catholique de Paris. Son parcours académique, de la diplomatie aux sciences sociales, reflète sa polyvalence et sa capacité à appréhender des enjeux diversifiés.

Guerre en Ukraine : An III, quelles perspectives ?

Guerre en Ukraine : An III, quelles perspectives ?

TASS/Sipa USA/51339066/BF/2402181956

 

par Eugène Berg – Revue Conflits – publié le 20 février 2024

https://www.revueconflits.com/guerre-en-ukraine-an-iii-quelles-perspectives/


Deux ans après le déclenchement de la guerre et alors que la ville d’Avdiivka vient de tomber, quelles peuvent être les perspectives de la guerre en Ukraine ? Analyse d’Eugène Berg. 

La guerre en Ukraine entre dans sa troisième année. Un laps de temps représentant les trois quarts de l’engagement américain dans la Seconde Guerre mondiale. D’ores et déjà le chiffre des victimes des deux bords qui approche les 600 000 dépasse d’une bonne moitié celui des pertes militaires cumulées, américaines et françaises, durant ce conflit qui a décimé 2,5 % de la population globale. Le rappel de ces chiffres ne visant qu’à montrer l’ampleur de cette guerre de haute intensité qui se déroule à deux heures et quart d’avion de Paris, et qui, hélas, n’est pas près de s’arrêter tant la volonté d’aller jusqu’au bout reste forte des deux côtés.

2023, l’année des espoirs déçus

L’année écoulée s’est caractérisée par l’échec de la contre-offensive ukrainienne, lancée le 4 juin et l’on s’interroge au sein de la société ukrainienne sur le point de savoir qui en est responsable. En janvier un tiers des Ukrainiens estimaient que le pays avait pris la mauvaise direction. Le front s’étirant sur 1200 km, apparaît gelé ce qui n’a pas empêché la Russie de gagner encore près de 300 km2, et ce en dépit d’indéniables avancées ukrainiennes (destruction de 25 % de la marine russe de la mer Noire, établissement d’une tête de pont sur la rive gauche du Dniepr, frappes sur les installations pétrolières russes, et les dépôts de munitions).

Dès novembre 2022, lorsque le chef d’état-major américain Mark A. Milley avait évoqué les pourparlers ( « les guerres ne se terminaient pas toujours sur les champs de bataille ») après l’optimisme des surprenantes victoires ukrainiennes à Kharkiv et Kherson, le mot « impasse » était déjà largement utilisé pour décrire l’état de la guerre . L’effort massif de réarmement et de formation de l’Ukraine par les partenaires de l’OTAN avait été conçu pour la préparer pour l’offensive d’été. Le but de celle-ci, trop souvent reportée, ce qui créa le dissensus Zelensky- Zaloujny, était d’opérer une percée dans le sud vers Melitopol afin de couper en deux le dispositif russe, mettre la Crimée en danger et ainsi forcer la Russie à revenir sur la table des négociations à des conditions favorables à l’Ukraine. Cette croyance d’une victoire rapide ne s’est pas concrétisée. Sur le terrain, l’état de la guerre est actuellement à peu près le même que celui-ci d’après la libération de Kherson le 11 novembre 2022. Les deux bords ont subi des pertes massives en 2023. Militaires, experts, observateurs jugent que ni un côté ni l’autre ne peut changer la situation sur le champ de bataille. Tel fut l’amer constat du populaire général Valeri Zaloujny, dans son interview du 3 novembre à The Economist.

Après avoir longtemps réfléchi, Volodymyr Zelensky a décidé de se séparer de son chef d’état-major qu’il avait nommé en juillet 2021 pour les mêmes raisons qu’il invoque aujourd’hui pour expliquer son remplacement -donner une nouvelle impulsion aux forces armées ukrainiennes durement éprouvées par la guerre. Il convenait de lui faire enfiler le chapeau dans l’échec de la contre -offensive comme il était reproché à l’emblématique général de se mêler publiquement de la question du recrutement des 500 000 soldats supplémentaires. S’ajoute à ceci une troisième raison, à savoir les brochures de Zaloujny portant sur l’art militaire, le pilotage des opérations, autant d’écrits qui, en filigrane, comportaient une critique sous-jacente de l’intervention des politiques dans la conduite de la guerre, un aspect bien connu depuis le fameux mot de Clémenceau. Nul doute que Volodymyr Zelensky demandera à Oleksandr Syrsky d’être discret dans l’énoncé de ses pensées stratégiques et de ne pas les étaler sur la place publique. Son successeur à la tête de l’armée de terre, Oleksandr Pavliouk, a été durant un an premier vice-ministre de la Défense. Un examen réaliste et lucide s’impose, ce qui sera la tâche du nouveau chef d’état-major ukrainien, réputé dur avec ses troupes, trait que certains supposent qu’il a acquis lors de son passage à l’École de commandement de Moscou en 1982. Le fait qu’il soit né dans la région de Vladimir et que ses parents et son frère Oleg y résident toujours démontre combien cette guerre est régulièrement considérée fratricide du côté russe, un aspect historico- culturel souvent ignoré en Occident. Son cas n’est d’ailleurs pas unique, bien des commandants des forces ukrainiennes sont nés ou ont été formés en URSS comme Sergueï Haev, commandant des forces interarmées, Mikhaïl Zabrodski, adjoint au chef d’état-major, Sergueï Gueïneko, chef des gardes-frontières ou encore Vladimir Artiouk, patron de la région de Soumy dans le Nord – Est de l’Ukraine. D’où l’exigence pour l’Ukraine et la Russie de se séparer pour de bon, car moins on percevra ce conflit comme un conflit entre deux peuples frères, plus il sera facile de panser les plaies comme le dit justement la politologue russe la plus connue Ekaterina Schulman, aujourd’hui en exil, dans son interview dans Politique internationale.Cet examen est d’autant plus urgent et nécessaire que l’on sait bien que l’Ukraine et ses partisans, réunis dans le groupe de Ramstein et les diverses coalitions pour l’Ukraine sont confrontés à de graves décisions en 2024 … en attendant le retour possible de Donald Trump à la Maison-Blanche qui vient de déclarer que l’aide américaine ne doit être constituée que de prêts et non de dons, une tendance qui risque de gagner du terrain.

Les lourdes incertitudes actuelles

Alors que Volodymyr Zelensky quittait où après Berlin, il avait signé un accord de défense à long terme, on apprenait dans la nuit du 16 février la chute d’Avdiivka située à dix kilomètres au nord de Donetsk. Il s’agit de la première victoire d’importance stratégique pour la Russie depuis le printemps-été 2022, lorsque Marioupol, le corridor terrestre vers la Crimée et la majeure partie des régions de Louhansk et de Kherson ont été capturés. La prise de Bakhmut ne fut pas une victoire stratégique, car elle n’a pas ouvert d’espace pour d’autres avancées et n’a pas résolu de problèmes stratégiques. La prise d’Avdiivka, en revanche, résout au moins un problème stratégique : elle éloigne le front de Donetsk. Ainsi, après avoir lancé l’assaut sur Avdiivka en octobre 2023, les Russes ont pris la ville en quatre mois, soit beaucoup plus rapidement qu’à Bakhmout et avec moins de pertes. C’est un signe inquiétant pour l’AFU, car en utilisant la même méthode et les mêmes avantages, les Russes seront en mesure de percer les défenses de l’AFU dans d’autres endroits également. Les militaires ukrainiens parlent déjà de cette menace. La suite des événements militaires dépend de la capacité des forces armées ukrainiennes à tenir la nouvelle ligne de défense, sur laquelle Syrskyy a annoncé son retrait. Si elles y parviennent, la perte d’Avdiivka n’entraînera pas de changements fondamentaux sur l’ensemble de la ligne de front et, encore moins, un tournant dans la guerre. Mais si les Russes peuvent développer l’offensive plus loin – à l’ouest de la région de Donetsk vers Pokrovsk (avec la perspective d’un coup porté à Pavlograd), cela créera une menace pour l’ensemble du groupe de l’AFU sur le front sud. À cet égard, cette direction est plus prometteuse pour la Russie qu’une offensive de Bakhmut à Chasov Yar, où elle se heurterait à la grande agglomération urbaine de Slavyansk-Kramatorsk-Druzhkivka-Konstantinovka. Il est toutefois possible que les Russes lancent maintenant une offensive dans la troisième direction, encore plus importante sur le plan stratégique, à savoir Zaporozhye et le Dniepr, dont les préparatifs sont déjà annoncés par les militaires ukrainiens.

La perte d’Avdiivka revêt également une grande importance au plan médiatique.  Elle s’est produite à la veille du deuxième anniversaire de l’invasion, un mois avant les élections présidentielles russes, sur fond de problèmes d’attribution de l’aide américaine, et immédiatement après la démission du commandant en chef Zaluzhny et son remplacement par Syrskyy, qui a été accueilli de manière ambiguë par l’opinion publique. La chute d’Avdeevka risque de rendre toutes ces questions encore plus problématiques pour les dirigeants militaires et politiques ukrainiens.

Ce revers poussera encore davantage l’Ukraine à adopter une stratégie « défense active » afin de donner à son armée le temps nécessaire pour se reconstituer, se rééquiper, se recycler et se préparer à reprendre les opérations offensives à grande échelle en 2025 pour délivrer les territoires occupés par les Russes. C’est ici qu’intervient la controversée loi de mobilisation actuellement en phase de finalisation à la Rada visant à abaisser l’âge de la conscription de 27 à 25 ans, et surtout d’appeler 500 000 soldats de plus sous les drapeaux. Il ne s’agit pas seulement d’un problème de réservoir d’hommes, lequel se retreint de plus en plus, mais aussi une question de financement. Le coût de la formation, de l’entretien, de l’équipement d’une telle masse de combattants est évalué à 8,5 milliards de dollars, ce à quoi s’ajoutent 10,5 milliards pour l’acquisition des armes les plus modernes à mettre à leur disposition. Un total de 19 milliards de dollars représentant 22,5 % du budget national et 41 % de celui de la défense.

La vraie question est de savoir si cette phase défensive et de consolidation des troupes, comme l’arrivée massive de nouvelles armes, et matériels occidentaux seront de nature à renverser la balance des forces. Après un an de défense active, sans préjuger de l’état des opinions publiques chez les uns et les autres, il faudrait que l’Ukraine reprenne ses opérations offensives à grande échelle en 2025 dans le but de libérer la totalité des territoires occupés qui, rappelons-le, constituent quelque 17,5 % de son territoire soit près de 103 000 km2, une superficie double de celle de la Slovaquie, pour obliger Poutine à négocier la fin de la guerre. La Russie, contrairement aux divers soutiens de l’Ukraine, est entrée en économie de guerre en augmentant de 70 % son budget de la défense, qui atteint 7,5 % de son PIB. Elle a pu recruter, pour le moment, en dépit de l’exil d’un million des siens, la mobilisation ou l’enrôlement d’un autre demi-million de soldats, 400 000 travailleurs de plus dans son industrie de défense forte désormais de 3,5 millions d’employés travaillant par roulement de 12 heures  toute l’année 24 heures sur 24. Même si l’UE parvenait à livrer le million, voire le million et demi d’obus à l’Ukraine comme s’y est engagé le commissaire européen à l’Industrie, Thierry Breton, ces montants resteraient encore bien inférieurs à la production russe de près de 2,5 millions par an, et aux envois nord-coréens d’au moins un million. Rheinmetall prévoit de construire dans tous ses sites européens 700 000 obus en 2025 contre 400 000 à 500 000 aujourd’hui alors que sa fabrication n’était que de 70 000 avant la guerre en Ukraine.

Voilà pourquoi les appels à une aide plus massive, plus rapide et mieux calibrée en faveur de l’Ukraine se multiplient, comme vient de le plaider Olaf Scholz à Washington les 8 et 9 février. En 2025 les dépenses militaires allemandes devraient atteindre 2,1% du PIB soit 72 milliards d’euros et l’Allemagne envisage de rétablir le service militaire.  Cet effort exceptionnel sera- t-il poursuivit et fera -t -il des émules ?

Après sa performance désastreuse durant la première phase de la guerre, l’armée russe, comme en 1940-1941, a adapté et intégré de nouvelles technologies et contre-mesures pour priver l’Ukraine d’un champ de bataille majeur. Il est probable qu’elle procédera, afin de préparer le probable » assaut final » du printemps à une autre, mobilisation après la réélection de Poutine en mars. Il n’est de force que d’hommes, disait Jean Bodin, le fondateur de la science politique. Un avantage démographique de trois contre un sur l’Ukraine, auquel s’ajoutent bien des combattants extérieurs, africains, syriens, centre – asiatiques ; etc.

L’Ukraine dépendant plus que jamais de ses alliés et partenaires qui, outre leur aide militaire, humanitaire et l’accueil de ses 7 à 8 millions de réfugiés, lui octroient une aide budgétaire de 1,5 milliard d’euros par mois. Si l’UE a eu du mal, à finaliser son programme d’aide de 50 milliards d’euros sur cinq ans, la demande de budget supplémentaire de 61 milliards de dollars américains est devenue l’otage de la campagne électorale américaine qui bat son plein. Mais même si ce paquet était approuvé – il est certain qu’un autre plan d’aide à l’Ukraine devrait être requis pour le prochain exercice financier 2025, avec tous les aléas prévisibles au Proche-Orient ou en mer de Chine. Force est d’admettre que les Occidentaux sont captifs de la théorie des « coûts irrécupérables ( sunk – cost fallacy), connue en économie. C’est une tendance à s’obstiner dans une action dont les coûts dépassent les bénéfices, mais dans laquelle on a déjà investi des sommes importantes. Tout dépend évidemment de l’évaluation de la sécurité et de la liberté, toutes informations difficiles à quantifier et variables. Mais on est déjà passé du « autant que cela durera » au « aussi longtemps que l’on pourra ».

Les chances de succès de l’Ukraine dépendent donc de nombreux paramètres : opérations offensives à grande échelle, accroissement de l’aide occidentale, l’état des opinions publiques et last but not least, de la résilience de la société ukrainienne de plus en plus meurtrie avec ses 50 000 invalides, épuisée, détruite, mais dont la vaillance force le respect et suscite l’admiration.

Vers une autre approche de la part de l’Ukraine et de ses partenaires.

Les ambitions de Vladimir Poutine demeurent inchangées, Il l’a proclamé une nouvelle fois dans son long entretien avec Tucker Carlsson, destiné tant à sa propre campagne qu’à celle de Donald Trump qu’il ne peut qu’appeler de ses vœux les plus chers : c’est la reddition pure et simple de l’Ukraine. Du côté ukrainien, la récente stratégie exige, pour temps présent, la poursuite de la construction d’installations défensives, de défenses aériennes et de contre-mesures pour préserver troupes et ukrainiens, villes, villages et zones critiques, Infrastructure, reconstitution et reconversion, unités de protection active ; et acquérir des capacités de frappe de précision à longue portée, en attendant l’arrivée en nombre suffisant des F – 16 et des missiles de type Taurus ou équivalent. D’ores et déjà s’impose la nécessité de nouvelles technologies, et d’un changement continu de moyens et de méthodes de la guerre. La logistique représente un des grands défis des forces ukrainiennes qui doivent gérer un parc de matériel si hétérogène. Elles comptent beaucoup sur l’emploi de drones plus sophistiqués, dotés de l’Intelligence artificielle dont la construction de 1 à 1,5 million d’unités est prévue., et pour lesquels une nouvelle unité au sein de l’armée a été constituée, baptisée « Unmanned Systems Forces ».

Mais il lui faudra bien se préparer à une interminable guerre longue et coûteuse au moment où maints pays européens proclament qu’il convient de s’apprêter de leur côté à un possible affrontement avec la Russie, ce qui supposera de procéder à des choix cornéliens en matière de conception, de fabrication et de répartition de tout le spectre des armes les plus sophistiquées. Déjà les difficultés de recrutement au sein de l’armée de l’air française ont eu un impact sur la formation des pilotes ukrainiens, un phénomène qui se multipliera. Lors de sa récente visite à Kiev, Rishi Sunak a annoncé un nouvel accord de sécurité entre le Royaume-Uni et l’Ukraine. Emmanuel Macron a reporté son voyage prévu à Kiev à la mi-février au cours duquel il devait également en signer un et se rendre à Odessa pour y lancer un fonds d’assistance à la reconstruction civile de 200 millions d’euros. L’OTAN qui n’a toujours pas ouvert sa porte à l’Ukraine célébrera son soixante-quinzième anniversaire lors de son sommet, en juillet à Washington. Sera – t-elle désireuse et capable de changer fondamentalement la donne diplomatique et la situation sur le terrain ? À ce stade rien n’est moins sûr.

La situation sur le terrain semble   renforcer les positions des forces ukrainiennes et occidentales qui préconisent une fin rapide de la guerre le long de la ligne de front actuelle (le « scénario coréen ») en faisant valoir que « plus nous nous battons longtemps, plus nous perdons de personnes et de territoires, et plus les conditions pour mettre fin à la guerre seront mauvaises ». Les autorités ukrainiennes et les principaux pays occidentaux sont actuellement opposés à cette option, et il est peu probable que la seule perte d’Avdiivka les fasse changer d’avis. Mais si la situation sur le front continuait à se détériorer pour l’AFU, le concept à Kiev et à l’Ouest pourrait changer. Dans ce cas, la question de savoir si Poutine acceptera de mettre fin à la guerre, et si oui, à quelles conditions, restera ouverte, quelque soit l’issue des élections présidentielles américaines.

La béquille du Temps fait plus de besogne que la massue de fer d’Hercule

Aussi convient -il de s’interroger, tout en prodiguant une aide précieuse à l’Ukraine, sur la nécessité d’esquisser un plan de sortie de guerre avant qu’il ne soit trop tard ou qu’elle n’ait produit que de nouvelles dévastations massives sans résultats décisifs. Aucun des adversaires, aucun des camps en présence n’est disposé à perdre la face ou faire le premier pas. Mais tous deux ressortiront durement éprouvés par la guerre. Si l’on met le plus souvent l’accent sur les immenses destructions qu’a subies l’Ukraine, il convient de garder à l’esprit que la Russie sortira meurtrie par la guerre. Outre sa démographie affaiblie, et son économie quoique l’on dise impactée c’est son orientation de plus en plus affirmée vers l’Asie qui laissera des traces durables. En tournant le dos à l’Europe vers laquelle l’avait orientée Pierre le Grand, elle renonce à ses racines culturelles et se rapproche de plus en plus de régimes dictatoriaux, Iran, Chine, qui vient   d’annoncer son  «  soutien » à la Russie et Corée du Nord en formant avec eux un « Nouvel empire mongol » anti Occidental dont le dessein est de prendre le contrôle de l’Eurasie en en expulsant présence américaine et influence européenne.

L’auteur de ces lignes avait écrit un article en décembre 2021 ( paru dans Conflits le 8 mars 2022) avant que ne débute le cycle de négociation des 11 – 13 janvier 2022 visant à stopper la boule de feu de la guerre. Il s’agissait en vue d’éviter le recours aux armes, tout en poursuivant les contacts nécessaires d’abord afin de geler le statut de la Crimée, comme de mettre sous cloche la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN tout en octroyant une réelle autonomie au Donbass. Des décisions bien difficiles à prendre par Kiev, allant à l’encontre de tous ces objectifs. En échange, l’Ukraine bénéficierait d’un processus qui accélérerait son entrée dans l’UE -lui permettant de doubler son PIB en quinze ans, et serait dotée d’un solide protocole de sécurité garantie par les signataires du mémorandum de Budapest, plus quelques autres comme la France, l’Allemagne, ou la Pologne). Il s’agissait en somme d’enrober le problème ukrainien dans une discussion plus vaste portant sur l’architecture de la sécurité européenne qui n’a pas été effectivement entamée faute de temps et de volonté. Ces intentions bien généreuses ont éclaté avec les premiers boulets de la guerre. Les circonstances ont changé, mais il paraît légitime, avec le recul du temps et l’examen des réalités, de se demander s’il ne conviendrait pas de reprendre la tâche. En dehors du statut de l’Ukraine, une série de graves questions devront être également réglées, du jugement des criminels de guerre au paiement de réparations et du retrait de la Russie des territoires occupés. Une ébauche de compromis qui avait déjà été esquissé lors des pourparlers d’Istanbul de mars 2022, espoir qui a été vite douché par la découverte des massacres perpétrés à Boutcha et à Irpin, Zelensky ayant perdu toute confiance à l’égard de Poutine, ainsi que semble – t-il du fait de la pression de Boris Johnson pour que l’Ukraine poursuive la guerre à tout prix, un épisode entouré de flou. À défaut d’accord et faute d’une décision radicale sur le champ de bataille, nous nous retrouverions devant la perspective d’un conflit gelé à la coréenne, susceptible de persister des décennies, au point d’hypothéquer toute éventualité d’instaurer un système de sécurité européenne équilibré et durable.

Lorsque les hommes de guerre déposent leur glaive, parole est conférée aux diplomates. À eux, s’ils apparaissent légitimes, de saisir le moment le plus opportun pour intervenir, de se montrer habiles, d’exploiter le « secret, qui évite la bataille d’ego, les affrontements directs sur la place publique et qui, par sa souplesse, en se donnant parfois le temps, permet de tester bien de solutions originales. Aux diplomates d’être patients et déterminés, car « la béquille du Temps fait plus de besogne que la massue de fer d’Hercule » écrivait Baltasar Gracian dans L’Homme de cour, conseil de prudence toujours utile a l’heure des tweets ? C’est peut-être qu’ici que le général Zaloujny, qui en s’affichant cordialement avec le président et son successeur s’est conduit en homme d’État, s’il se mettait en réserve de la République, pourrait peut-être jouer un rôle historique en procédant à des révisions déchirantes que lui seul pourrait imposer à son peuple. On a déjà vu maintes fois le guerrier se muer en négociateur et même en chef d’État, de de Gaulle à Eisenhower. Car la diplomatie reste un art des comportements humains – de ceux qui doivent être savamment calculés. Les États exécutent des figures, poursuivent des desseins, envisagent des constructions qui s’enchaînent les unes aux autres et dont la fréquence produit un certain équilibre. Un ordre est créé. Certes il est condamné à n’être qu’éphémère. À nous de le rendre plus viable et durable.


Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.

Combien de livraisons françaises à l’Ukraine? Des centaines, plusieurs milliers, plusieurs millions

Combien de livraisons françaises à l’Ukraine? Des centaines, plusieurs milliers, plusieurs millions

par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 16 février 2024

https://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Depuis le début de la guerre, la France apporte son soutien à l’Ukraine en fournissant des capacités complètes (matériels avec munitions, formation, maintenance des équipements, etc.) qui sont adaptées aux demandes et aux besoins des Ukrainiens. “Ces livraisons respectent toujours les trois mêmes critères : livrer ce dont l’Ukraine a besoin, sans fragiliser nos propres armées, et en maitrisant l’escalade”, précise l’Elysée.

Voici un tableau des principales livraisons, sans détails pour certaines dont les quantités vont d’une centaine à plusieurs millions:

livraisons FR.jpg

À ces principaux équipements s’ajoutent de nombreux équipements individuels, des systèmes optiques, de communication ou encore des moyens nautiques et sanitaires. 

A noter que dans le cadre de l’Ukraine Defence Contact Group (UDCG), la France est engagée au sein de plusieurs coalitions capacitaires visant à fournir à l’Ukraine les moyens militaires lui permettant de se défendre.

Elle a notamment pris, avec les États-Unis, la tête de la coalition capacitaire “artillerie”. À ce titre, en janvier 2024, la France a annoncé la livraison prochaine de six nouveaux CAESAR achetés par les Ukrainiens, l’achat de douze nouveaux CAESAR (pour un montant de 50 millions d’euros) et la capacité d’en produire 60 supplémentaires. Cet engagement s’accompagne d’une livraison de 3 000 obus de 155mm par mois en 2024. Par ailleurs, la France livrera plusieurs centaines de bombes A2SM, ainsi qu’une quarantaine de missiles SCALP supplémentaires, augmentant les capacités de frappes dans la profondeur de l’Ukraine.

De surcroît, la France assure la vice-présidence de la coalition “défense sol-air” menée par l’Allemagne et se place comme nation contributrice au sein des coalitions “Force aérienne”, “sécurité maritime”, “déminage” et “Technologies de l’information” (IT).

Le jeu des entités opportunistes illégales

Le jeu des entités opportunistes illégales

par Patrice Gourdin – Diploweb – publié le 16 février 2024   

https://www.diploweb.com/32-Le-jeu-des-entites-opportunistes-illegales.html


Docteur en histoire, professeur agrégé de l’Université, Patrice Gourdin enseigne à l’École de l’Air. Il intervient également à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence. Membre du Conseil scientifique du Centre géopolitique.

 

Quel rôle les (des) acteurs non-étatiques illégaux jouent-ils dans la crise ou le conflit ? Quels outils pour les étudier ? Quelles informations rassembler ? Comment en faire une analyse géopolitique ? Extrait gratuit du célèbre “Manuel de géopolitique” signé par Patrice Gourdin, éd. Diploweb. Disponible au format papier sur Amazon.
Avec en pied de page un bonus vidéo. J-F Gayraud “Terrorisme et crime organisé. Les hybrides : nouvelle perception stratégique”.

Alors que la téléphonie mobile et Internet facilitent les communications pour tous, y compris les criminels, l’accélération et l’amplification de la mondialisation rendent les frontières plus poreuses. Cela fragilise l’ensemble des États, même les plus puissants. Quant aux plus faibles, ou à ceux qui n’existent plus que sur le papier, ils offrent de multiples facilités aux groupes se livrant à des activités illégales. Volontairement ou involontairement, un État peut ne plus exercer ses fonctions dans une (des) région(s) et celle(s)-ci se retrouve(nt) marginalisée(s). Les équipements, tout comme les services publics – notamment scolaires, sociaux et sanitaires –, manquent, les habitants ne paient plus d’impôts et ne respectent plus les lois en vigueur. La corruption et l’économie informelle dominent. Les individus rejettent l’autorité de l’État, conservent ou réactivent leurs modes traditionnels de régulation, voire en établissent de nouveaux. Les armes circulent plus ou moins librement. Les groupes armés, les organisations terroristes et/ou les réseaux criminels disputent à l’État le monopole de l’usage de la force. Les frontières ne sont pas surveillées, ce qui permet les déplacements incontrôlés de personnes ainsi que les échanges illicites et le blanchiment de capitaux. Des États, voisins ou non, s’ingèrent dans ces “zones grises“ ou les utilisent. Tout conflit accentue ces caractéristiques et certains parlent même de “trous noirs géopolitiques [1]“ pour désigner les cas les plus extrêmes : république moldave de Transnistrie ; jungle des montagnes de Bolivie, de Colombie ou du Pérou ; “Triangle d’or“ aux confins de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande) ; “zone des trois frontières“ en Amazonie (Brésil, Argentine, Paraguay), par exemple.

Telles ces maladies graves qualifiées d’“opportunistes“, les organisations non-étatiques illégales (mafias, groupes terroristes [2], guérillas) guettent la diminution ou la disparition des défenses immunitaires des États. Elles saisissent toute occasion offerte par l’affaiblissement ou l’effondrement de la sécurité assurée par les États. Elles les exploitent au profit de leurs activités criminelles : transit pour tous les trafics (êtres humains, armes, drogues, ivoire, espèces animales en danger, notamment), productions illicites (drogues, contrefaçons) et camps d’entraînement terroristes. Lorsque la situation ne leur paraît pas assez favorable, elles tentent de la modifier et agissent de manière à réduire à l’impuissance l’État plus ou moins existant et à s’assurer toute latitude sans attirer par trop l’attention de la communauté internationale.

Patrice Gourdin, “Manuel de géopolitique”, éd. Diploweb, via Amazon.
D’un clic sur sa couverture, vous pourrez vous procurer ce livre broché à des conditions très avantageuses. Patrice Gourdin, “Manuel de géopolitique”, éd. Diploweb, via Amazon. Une référence à ne pas manquer.

La grande liberté d’action de ces groupes suscite un choc frontal entre la démocratie (lorsqu’il y en a une) des États et l’anarchie (entendue comme un mélange impuni de violence et de cruauté gratuite) des organisations criminelles [3]. La liberté recule au profit de l’arbitraire, indispensable pour le développement des activités de ces groupes, que l’on retrouve, lorsqu’ils parviennent à maturité, à l’intersection du crime, de la guerre et de la politique. Par exemple, comparés à « une lèpre qui ronge la société mexicaine [4] », les cartels mexicains de la drogue « sont devenus la menace principale parce qu’ils essaient de s’emparer du pouvoir d’État [5] » et ils « représentent le plus grave défi que le Mexique, pays à la démocratie encore fragile, ait eu à affronter [6] ». Un officier américain, docteur en sociologie et membre d’une unité antiterroriste, constatait que « les organisations criminelles sont les ennemis contemporains de la démocratie » et il poursuivait : « pour créer un environnement favorable à leurs intérêts criminels, ils pratiquent des atrocités afin de susciter la peur, de promouvoir la corruption et de saper la démocratie en provoquant la perte de confiance dans le gouvernement [7] ». Déterminé à lutter contre les trafiquants, le président Calderón, élu fin 2006, n’a pas hésité à déployer l’armée. « En réaction, les cartels ont multiplié les attentats, décapitations, mutilations ou vidéos d’“exécutions“, afin de donner l’impression que le pays devient ingouvernable [8] ». Parallèlement, « les cartels ont réussi à imposer “leurs“ candidats à la tête de plusieurs municipalités du Michoacan et du Tamaulipas [9] ». Grâce à leurs moyens financiers énormes, ils infiltrent les conseils municipaux et les gouvernements régionaux en finançant les campagnes électorales et en usant de la corruption. Le Michoacan revêt une importance symbolique particulière en tant qu’État d’origine du président Calderón [10]. Le Mexique figure au sixième rang mondial des États gangrenés par les groupes criminels, après l’Afghanistan, l’Iraq, le Pakistan, le Nigeria et la Guinée-Bissau. Leur emprise s’étend à l’ensemble de l’Amérique centrale et contribue largement au triste record mondial que détient cette dernière : celui du pourcentage d’homicides. En conséquence les 34 pays de l’OEA cherchent à coordonner la lutte qu’ils mènent contre eux [11]. Certains observateurs imaginent déjà un “État failli“ à la frontière méridionale des États-Unis [12] et des militaires américains commencent à intégrer cette hypothèse dans leurs réflexions stratégiques [13].

La corruption mine les organes de sécurité des États – lorsqu’ils existent encore –, à l’image de l’armée et de la police du Bengale occidental (Union indienne) qui laissent s’épanouir toutes sortes de trafics avec le Bangladesh car elles perçoivent leur dîme [14]. Le “cartel du Golfe“ (du Mexique) coopère, entre autres, avec un groupe armé appelé “Los Zetas“ (Les Z). Il s’agit de déserteurs d’une ancienne unité des forces spéciales de l’armée mexicaine dont les membres se sont tournés vers le trafic de drogue [15]. Le Mexique ou la Colombie, hauts lieux du narcotrafic à destination des États-Unis et de l’Europe, sont fréquemment secoués par des scandales mettant en cause de hauts responsables de la lutte antidrogue “achetés” par les cartels. Ainsi, tout récemment furent arrêtés des officiers supérieurs de l’armée colombienne qui vendaient au cartel de Valle del Norte la position des unités de l’US Navy chargées de la lutte antidrogue dans la mer des Caraïbes. Durant les quinze mois qu’il passa à la tête du ministère colombien de la défense, M. Santos révoqua 150 officiers suspects de corruption, de liens avec les trafiquants ou de complicité avec les groupes paramilitaires, soit une moyenne de 10 par mois [16]. Le responsable de l’Agence antidrogue du ministère de la Justice du Mexique fut arrêté en novembre 2008 pour avoir vendu aux trafiquants de drogue des informations sur les enquêtes et les opérations de police en cours ou prévues [17]. Le directeur du bureau d’Interpol en exercice, ainsi que son prédécesseur, le rejoignirent en prison pour les mêmes raisons [18].
La situation actuelle en Colombie résume le mal mortel que la criminalité organisée représente pour une démocratie inachevée. Alors que le pays vit dans la violence endémique depuis des décennies (guerres civiles, guérillas, narcotrafic), ses institutions démocratiques se corrodent avant même d’avoir mûri. Le président sortant, Alvaro Uribe, manœuvra pour contourner l’interdiction d’exercer un troisième mandat consécutif. En vain. Le président de la Cour constitutionnelle dénonça de « graves violations des principes de base d’un système démocratique [19] ». Le service de renseignement de la présidence espionne les opposants politiques, des journalistes, des magistrats et les militants des droits de l’homme. L’armée viole les droits de l’homme tandis que les groupes paramilitaires d’extrême droite, officiellement dissous, poursuivent leurs exactions. Le crime organisé corrompt une partie de l’appareil d’État et de la classe politique. Bref,
« Derrière la façade officielle du progrès et de la prospérité, se déroule un combat acharné – encore plus sauvage que celui que se livrent l’État et les guérillas, aussi rude soit ce dernier.
Cette lutte acharnée oppose ceux qui tirent profit du statu quo et ceux qui veulent le modifier ; ceux qui ordonnent les massacres et ceux qui demandent justice pour les crimes passés ; ceux qui bénéficient du crime organisé et du trafic de drogue et ceux qui tentent de démanteler les puissants réseaux criminels ; ceux qui infiltrent et corrompent les institutions démocratiques et ceux qui tentent de les faire fonctionner ; ceux qui écoutent les conversations téléphoniques et ceux dont les lignes sont espionnées [20] ».

Phénomène antérieur aux années 1990, le crime organisé s’adapte aux évolutions du monde et son internationalisation croissante accompagne l’essor de la mondialisation. Dans la mesure où nul État n’échappe totalement à l’emprise des mafias, ces dernières occupent une place considérable parmi les atteintes d’origine non-étatique à la sécurité. Au printemps 2008, devant le Centre d’études stratégiques et internationales de Washington, l’Attorney General (i.e. le ministre de la Justice) des États-Unis, Michael B. Mukasey, soulignait l’accroissement de la menace représentée par les organisations criminelles internationales. Il s’inquiétait de l’apparition d’une « nouvelle espèce de truands qui infiltrait les entreprises stratégiques, fournissait un soutien logistique aux terroristes et devenait capable de “causer des dommages aux infrastructures économiques“ [21] ». Ils étendent leurs activités à tous les secteurs économiques (matières premières, bâtiment et travaux publics, commerce, finances, Bourse, par exemple) et s’insinuent jusque dans la vie quotidienne : cigarettes, pétrole, contrefaçons de vêtements ou de médicaments, entre autres. La menace revêt une telle ampleur que le ministre a réactivé un groupe de coordination créé sous la présidence Johnson (1963-1968) pour identifier et combattre les organisations criminelles internationales les plus immédiatement dangereuses. La crise financière de l’automne 2008 suscita une crainte nouvelle : que les groupes criminels en profitent pour s’enraciner davantage encore dans l’économie légale en rachetant massivement les actions dévalorisées [22]. Les besoins de liquidités accrus par la crise financière qui sévit à partir de l’automne 2008 offrent d’excellentes occasions de blanchir l’argent sale. L’appauvrissement d’une partie de la population accroît la demande de produits contrefaits ainsi que l’émigration clandestine [23].

L’Union européenne est gangrenée depuis des décennies par le phénomène mafieux, visible de manière particulièrement spectaculaire en Italie, même si ce pays n’a pas le monopole en la matière.

Dans son rapport annuel pour 2007, la Direction nationale antimafia « a mis en évidence les liaisons dangereuses qu’entretiennent des hommes politiques italiens et les chefs de clans mafieux en période électorale, en particulier dans le sud du pays ». Fait révélateur, le code pénal italien comporte un « article 416 punissant “la distribution d’argent en échange de la promesse de votes électoraux provenant d’une association mafieuse“ [24] ».Toutes les études montrent l’emprise des mafias sur l’économie du pays : « si certains entrepreneurs évoluent indiscutablement dans un rapport de sujétion, d’autres n’hésitent plus aujourd’hui à s’associer spontanément avec elles pour développer leurs activités, car [elles] garantissent l’accès à des marchés et neutralisent la concurrence [25] ».

La Camorra napolitaine se comporte comme une véritable entreprise et étend ses multiples filières bien au-delà du sud de l’Italie :
« Durant les dernières décennies, sous le règne de la Camorra, la Campanie, région qui englobe Naples et ses alentours, est devenue le centre d’un réseau criminel international intégrant le trafic de drogue, les décharges illégales de déchets, la fraude aux travaux publics, le blanchiment d’argent par des entreprises semi-légales comme les supermarchés ou les jeux dans les arrières-salles de bar [26] ».

Lors du procès du clan des Casalesi, le montant de leurs activités fut estimé à 30 milliards d’euros et leur emprise économique se révéla avoir des ramifications de la Russie à l’Amérique du Nord [27]. La description de la Campanie abandonnée par l’État italien à la Camorra et résignée à son sort [28] commence à frapper les esprits : la publication, en 2006, du livre Gomorra, puis le succès de son adaptation cinématographique par Matteo Garrone [29] (en 2008) et la menace d’exécution qui pèse sur la tête de l’auteur, Roberto Saviano [30], provoquèrent un choc dans la péninsule et au-delà. Dans une enquête publiée à l’automne 2008, un journaliste accusait l’État d’avoir livré la Campanie à la Camorra en la laissant devenir la région hébergeant la plus grande proportion de pauvres d’Europe [31]. Un autre, à la suite de Roberto Saviano, exposait le rôle déstabilisateur joué, à l’échelle planétaire, par les ventes d’armes (notamment des fusils d’assaut Kalachnikov) de la Camorra [32].

En Sicile, l’emprise de Cosa Nostra revêt une telle ampleur que l’archevêque de Palerme décida, en 2008, d’enseigner le phénomène et ses mécanismes aux séminaristes de son diocèse. L’un de ses collaborateurs expliqua : « il est important qu’il existe dans notre territoire une réflexion de l’Église sur ce qui structure à ce point la vie politique et les mentalités de la population [33] ». Cela s’inscrit dans un mouvement général en Italie : la justice, la police, des journalistes, des paysans [34], des chefs d’entreprises, des commerçants et des citoyens [35] tentent de susciter une prise de conscience et luttent contre l’emprise des criminels sur la société. Alors que, sous l’impulsion du pape Jean-Paul II, l’Église italienne avait entamé un travail de réflexion et une action pastorale contre le crime organisé dans les années 1990, cette dynamique s’est essoufflée et les autorités ecclésiastiques relancent le processus. Cela paraît d’autant plus important que les chefs mafieux étalent depuis toujours une foi ostentatoire et que leur « symbolique » criminelle s’inspire très largement des « châtiments spectaculaires » de l’Inquisition, « qui fut en Sicile un État dans l’État [36] ». Une redoutable confusion peut effectivement en résulter auprès de la population.

L’Union européenne subit également l’assaut des mafias des anciens pays communistes, en particulier celles qui sévissent en Roumanie, en Bulgarie [37], en Albanie, au Kosovo, en Serbie, au Monténégro et en Croatie [38]. Plusieurs préoccupations s’imposent aux responsables européens : en premier lieu, empêcher ou du moins limiter la connexion entre ces différentes mafias, d’une part, et l’alliance entre ces groupes criminels et les mafias extérieures, comme celles de Russie, d’autre part. Un autre défi consiste à interdire aux chefs de ces organisations d’acquérir une respectabilité voire une immunité, notamment en devenant parlementaires ou en noyautant les appareils d’État [39].

L’Afrique devient le nouveau champ de manœuvre de certains narcotrafiquants. Pour des raisons essentiellement politiques et morales, le trafic de drogue connaît une croissance foudroyante : du fait de « la porosité des frontières [40] » et de « la perte des repères et de certaines valeurs [41] » dans une partie de la jeunesse. L’on redoute même une corruption de la vie politique par l’argent de la drogue. Un journaliste sénégalais trace un tableau encore plus inquiétant :
« Après les navigateurs-explorateurs-commerçants d’il y a plusieurs siècles, les missionnaires, les colons tout court, les multinationales, voilà la pègre internationale qui découvre l’éden africain et veut y prospérer. Les pays occidentaux sont de mieux en mieux organisés et de plus en plus outillés pour faire face aux prédateurs, voire les éradiquer à défaut de pouvoir les contrôler. Les pays de l’Est qui ont récemment retrouvé le monde “libre“ se sont bien vite retrouvés saturés de délinquance. Ils cherchent désormais à y mettre le holà. Seul le Sud est encore une terre à prendre. Vierge d’institutions démocratiques et stables, avec ses richesses naturelles à même le sol, son soleil toute l’année, ses plages à perte de vue, ses sites paradisiaques, ses populations vivant en majorité en dessous du seuil de pauvreté, sa corruption, son blanchiment d’argent, ses régimes politiques affairistes, l’Afrique est assurément une aubaine pour la pègre internationale [42] ».

« L’ancienne Côte de l’Or se transforme en Côte de la Cocaïne » lit-on dans le rapport de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) pour l’année 2008 [43]. La Guinée-Bissau passe pour l’exemple type du “narco-État“. En novembre 2008, le chef de l’armée, le général Tagme Na Waié, et le président Vieira s’opposèrent au sujet du trafic de drogue. Ils firent chacun l’objet de plusieurs tentatives d’assassinat et le général finit par périr dans l’explosion d’une bombe télécommandée dans la nuit du 1er au 2 mars 2009, un mode opératoire plus mafieux qu’africain estimèrent avec inquiétude les spécialistes. Ses partisans le “vengèrent“ en assassinant le président Vieira [44]. Pays relativement proche de l’Amérique latine, ni sa côte ni ses îles ne font l’objet d’une surveillance efficace et ses habitants, citoyens d’une ancienne colonie portugaise, entrent dans l’Union européenne (où la cocaïne se vend deux fois plus cher qu’aux États-Unis) sans visa. En outre, son système judiciaire et ses institutions politiques sont corrompus. Enfin, il s’agit de l’un des États les plus pauvres du monde : le prix de 6 grammes de cocaïne revendus en Europe y équivaut au salaire annuel moyen. Ces chiffres suffisent à expliquer le basculement d’une partie de la population dans le trafic, contrôlé par les cartels colombiens [45]. La toxicomanie, avec son cortège de drames individuels a fait son apparition. Le narcotrafic affecte, à des degrés variables, tous les États de la région et on l’observe également en Afrique orientale (Kenya et Ouganda, notamment) [46].

Les États, tout comme la communauté internationale dans son ensemble, se trouvent donc confrontés à une menace considérable et protéiforme. Bien que
« profondément préoccupé[s] par les incidences néfastes, sur les plans économique et social, des activités criminelles organisées, et convaincu[s] qu’il [fallait] d’urgence renforcer la coopération pour prévenir et combattre plus efficacement ces activités aux niveaux national, régional et international,
[et] notant avec une profonde préoccupation les liens croissants entre la criminalité transnationale organisée et les crimes terroristes [47] »,
ils ne se dotèrent qu’en 2000 d’un instrument juridique efficace : la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée, dite Convention de Palerme, qui permet une définition juridique commune des crimes et délits ainsi qu’une lutte coordonnée. En 2003,
« convaincus du fait que l’acquisition illicite de richesses personnelles peut être particulièrement préjudiciable aux institutions démocratiques, aux économies nationales et à l’état de droit [48] »,
ils complétèrent le dispositif par une Convention des Nations Unies contre la corruption, dite Convention de Mérida. Ce texte offre une définition juridique, définit des mesures préventives et répressives, établit une coopération internationale et érige la restitution d’avoirs illégaux en règle universelle. La mise en œuvre effective de cet arsenal dépend, en dernier ressort, de la volonté politique des États. Cela semble la voie la plus efficace si l’on en croit certains spécialistes car
« tous les pays employant une stratégie […] fondée avant tout sur la persécution physique des criminels ont vu augmenter le phénomène de la corruption. Aucun pays n’a pu réduire les opérations du crime organisé sans s’attaquer aussi à son patrimoine [49] ».

Depuis que l’homme navigue sur les mers et les océans, il court le risque d’être attaqué par des pirates. L’action impitoyable des flottes des grandes puissances les éradiqua à la fin du XVIIIe siècle. Il subsista une criminalité maritime endémique, mais, jusqu’à la fin de la Guerre froide, il s’agissait d’un épiphénomène. Depuis le début des années 2000, elle redevient une préoccupation de sécurité importante. Plusieurs affaires spectaculaires mirent, en 2008, sur le devant de la scène la résurgence de la piraterie, notamment au large des côtes de la Somalie. Les pirates s’en prirent d’abord aux bateaux transportant l’aide alimentaire destinée aux populations locales et le Conseil de sécurité de l’ONU, réaffirma, le 15 mai 2008 [50], sa détermination à protéger les convois maritimes du Programme alimentaire mondial. Par surcroît, il s’agit d’une zone névralgique de l’économie mondiale, par laquelle transitent plusieurs dizaines de milliers de navires par an, parmi lesquels les pétroliers venus s’approvisionner dans le golfe Arabo-Persique. Rien d’étonnant donc si le Conseil de sécurité de l’ONU adopta, le 2 juin 2008, la résolution 1816 [51] autorisant les navires de guerre à opérer dans les eaux territoriales somaliennes. Depuis, les résolutions 1831 [52] (19 août 2008), 1846 [53] (2 décembre 2008), 1851 [54] (16 décembre 2008), 1897 [55] (30 novembre 2009) confirmèrent et renforcèrent les précédentes, tandis qu’un Groupe de coordination contre la piraterie maritime était constitué en janvier 2009. Toutefois, les pirates attaquent jusqu’à plusieurs centaines de kilomètres des côtes (les plus audacieux, au large des Seychelles), ce qui représente un espace trop vaste (3 025 kilomètres de côtes, deux à quatre millions de kilomètres carrés d’océan) pour garantir une sécurité totale. En outre, le phénomène sévit dans une zone bien plus large, qui s’étend de la Corne de l’Afrique au détroit de Malacca. Les revenus générés par cette “activité“ s’élèvent à des millions de dollars [56]. S’ils bénéficient à des groupes criminels classiques ainsi qu’à des milices, et, indirectement semble-t-il, à des islamistes radicaux, ils assurent avant tout la subsistance de populations pauvres. À l’origine, les pirates somaliens apparurent parmi les pêcheurs ruinés par la pêche industrielle pratiquée sans retenue et les déversements sauvages de déchets toxiques, faute d’un État pour faire respecter les droits somaliens [57]. Il se trouve également parmi eux des paysans frappés par la sécheresse [58]. Leur action s’apparentait, au départ, à une stratégie de survie. Mais elle transforma rapidement ces hommes en criminels de mieux en mieux organisés et équipés. Un véritable système (certains parlent d’une “entreprise“) existe désormais : des responsables politiques et des hauts fonctionnaires corrompus assurent la protection des pirates ; du Kenya au Yémen, des employés des ports – mal payés – leur vendent toutes les informations dont ils ont besoin sur les mouvements de navires et leurs cargaisons ; les jeunes sans emploi fournissent les hommes de main ; les bandits de toute la contrée viennent proposer leurs services ; les pêcheurs apportent leurs bateaux et leur connaissance de la côte ; des hommes d’affaire étrangers financent les armes et les moyens de transmission, puis servent d’intermédiaires pour les négociations et la perception des rançons ; les islamistes y trouvent une occasion de nuire aux intérêts occidentaux. Les pirates font l’objet d’une réelle admiration et nombre d’habitants, notamment les enfants, rêvent d’imiter ces hommes qui tiennent le haut du pavé, possèdent de lucratives entreprises, conduisent de grosses voitures, habitent de luxueuses maisons, donnent des fêtes somptueuses, prennent plusieurs épouses, entretiennent des prostituées et consomment de l’alcool et du khat [59]. Une Somalienne racontait :
« Je n’ai pas reconnu mon village, quand j’y suis retourné. Il y avait de nouvelles constructions partout, des voitures modernes, des villas luxueuses. Tout a changé, l’argent a modifié les comportements des gens, leur mode de vie. Les pirates sont devenus des héros pour cette population pauvre et analphabète [60] ».

Plusieurs pays, parmi lesquels les États-Unis, la Russie, la Chine et la France, assurent une présence navale dans cette immense zone, l’OTAN y mène des opérations depuis octobre 2008 et l’Union européenne mit en place, à partir du 15 décembre 2008, l’opération “Atalanta“ [61], mais cela semble insuffisant, faute du retour d’un État digne de ce nom en Somalie. Hormis la considérable nuisance économique qu’elle engendre (estimée à environ 500 millions de dollars en 2008 [62]), cette situation pourrait s’avérer grosse d’un immense danger : les pirates, pour éviter d’être éliminés par les groupes armés islamistes radicaux (comme le fit l’Union des tribunaux islamiques quant elle prit le contrôle du pays, en 2006) risquent de s’aligner sur ceux-ci et de rallier Al Qaeda. Déjà, des pirates se réclamant du groupe Al Shabaab (“Les Jeunes combattants“), bras armé de l’Union des tribunaux islamiques, dont ils se séparèrent en 2007, la jugeant trop “politicienne“ et plus assez radicale, lui reversent une partie de leurs “gains“ et dénoncent les navires occidentaux comme ceux des “infidèles“ et des “occupants“ [63]. Mais le précédent des taliban, soutenus par Washington lors de leur arrivée au pouvoir en 1996, dans l’espoir de contrer l’Iran en Asie centrale et d’en évacuer les hydrocarbures sans passer par la Russie, inspire à certains une toute autre stratégie, réaliste (du moins en apparence) plutôt que morale, celle-là : favoriser l’avènement d’un gouvernement stable rétablissant un État fort en Somalie, celui des islamistes [64]. Le retournement des taliban contre Washington et ses conséquences devraient pourtant donner à réfléchir à ces apprentis sorciers : Al Qaeda bénéficia de l’hospitalité et du soutien qui lui permirent de préparer les attentats du 11 septembre 2001.

L’emprise des guérillas pèse également sur certains États. Elles connurent une expansion considérable durant la Guerre froide, dans le cadre de la décolonisation et/ou de l’affrontement indirect entre les États-Unis et l’URSS. Elles permirent (ou contribuèrent à) l’accession à l’indépendance (Indochine, Algérie, par exemple) ou le renversement de régimes en place (Cuba, Nicaragua, notamment). Mais depuis la fin de la Guerre froide, il devient de plus en plus difficile de les distinguer de la criminalité purement crapuleuse. En Amérique latine, par exemple, elles coopèrent ou rivalisent avec cette dernière et tendent à s’y fondre : l’argument politique ne constitue plus guère qu’une vague distinction originelle. Les guérilleros semblent fatigués des “grandes causes“ et, s’ils ne font pas leur “adieu aux armes“, se muent en truands.

Le cas le plus médiatisé est celui des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Créées en 1964, elles se réclamaient alors du parti communiste prosoviétique. Depuis les années 1990, il n’en est plus rien et, en 2008, un universitaire colombien expliquait ainsi leur affaiblissement :
« les FARC sont plongées dans une très grave crise de discipline. La principale cause en est l’argent du trafic de drogue. Ce qui était au départ un moyen de financement est devenu un cancer. Le goût de l’argent facile a corrompu, aussi, la guérilla [65] ».

Néanmoins, avec environ 7 000 combattants et un revenu annuel – tiré de la drogue – compris entre 400 et 700 millions de dollars, « les FARC ne sont pas finies [66] ».

Lors de l’offensive des forces du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) du général Laurent Nkunda, à l’automne 2008, le tiers de la “zone utile“ du Nord-Kivu tomba entre leurs mains. Pendant quelques semaines, les rebelles substituèrent leur “administration“ à celle de l’État congolais [67]. Il s’agissait de pillage et non de bonne gouvernance.

Étonnant mélange de modernité et d’obscurantisme que ces taliban afghans qui veulent revenir plusieurs siècles en arrière tout en s’appuyant sur des processus et/ou des technologies complexes. Parmi les derniers exemples en date figure la régulation de la production de pavot en 2008. L’Afghanistan a produit “trop“ d’opium ces dernières années et les prix ont chuté d’environ 20 %, ce qui amputa les ressources financières de la guérilla. Pour lutter contre cette surproduction d’un genre très particulier et soutenir les “cours“, les taliban imposèrent une réduction des surfaces cultivées et stockèrent une partie des excédents. Les experts déplorent que la communauté internationale ait sous-estimé le poids du pavot dans la montée en puissance de la guérilla [68].

Les combattants maoïstes du Népal ne semblent pas encore engagés aussi avant dans la criminalisation. Fin 1996, une dissidence radicale se détacha du parti communiste local et prit les armes sous le nom de parti communiste du Népal-maoïste (PCN-M). Les combats durèrent 10 ans et firent environ 13 000 morts. Le 21 novembre 2006, ils déposèrent les armes et se joignirent à la coalition qui contestait la monarchie absolue instaurée en février 2005. Ils arrachèrent à leurs alliés la promesse que la république serait instaurée, siégèrent au parlement provisoire et entrèrent au gouvernement intérimaire en avril 2007. Le 10 avril 2008, à la surprise générale, ils arrivèrent en tête des élections pour l’assemblée constituante. Certes,
« impressionnés par la puissance de leur organisation, les électeurs les [avaient] préférés aux partis traditionnels de gauche, jugés inefficaces et corrompus. Ils [avaient] voté pour la force et le pouvoir [69] ».

Mais certains faisaient également état de violences diverses [70]. Il n’empêche, après l’abolition de la monarchie votée le 28 mai, le chef des maoïstes, Pachandra, fut élu chef du gouvernement le 15 août. Il démissionna le 4 mai 2009 après un bras de fer avec l’armée régulière. Officiellement, il entendait imposer l’autorité du pouvoir civil à l’institution militaire, mais la réalité demeure obscure. Peut-être s’éclaire-t-elle par les propos tenus dans un discours qu’avait prononcé Pachandra en janvier 2008 dans un camp de combattants :
« Nous diminuerons les effectifs de l’armée à 50 000 hommes. Si [ensuite] nous faisons entrer 10 000 de nos combattants, l’ensemble de l’armée sera sous notre influence. Nous avons les concepts, la politique, la vision. Eux, ils n’ont que les bottes. Les hommes conscients avaleront les porteurs de bottes [71] ».
La guérilla s’était-elle vraiment convertie à la démocratie ?

Connu depuis l’Antiquité, le terrorisme se développa de manière considérable à partir de la fin du XIXe siècle. Mode d’action illégal cherchant à imposer une volonté à un adversaire et/ou à briser sa résistance, il a pesé ou pèse sur l’évolution de plusieurs États. Le perfectionnement constant des explosifs depuis l’invention de la dynamite par Alfred Nobel (1867), ainsi que l’apparition et le développement des moyens de communication de masse (à partir des années 1890), permirent d’obtenir un effet psychologique considérable avec des moyens militaires limités. Il ne s’agit donc pas d’une idéologie, mais d’un mode d’affrontement, ce qui explique son caractère protéiforme et impose une étude au cas par cas. Avant la Première Guerre mondiale, une partie des anarchistes russes, ouest-européens et américains y recoururent – sans succès – pour tenter de renverser le système politique en place. Ce qu’essayèrent à leur tour, durant les années 1970-1980, des organisations se réclamant de l’ultra-gauche, comme les Brigades rouges en Italie (1969-1981), la Fraction armée rouge en République fédérale d’Allemagne (1970-1977) ou Action directe en France (1979-1987). Des indépendantistes l’utilisèrent (Macédoine, Irlande, Algérie, par exemple) ou l’utilisent encore (Basques, Corses, Palestiniens, Kurdes, Tamouls, Cachemiris, entre autres), tantôt comme substitut, tantôt comme complément de la guérilla. Dernier avatar en date, le terrorisme islamiste fit son apparition durant les années 1990 et tente de déstabiliser l’ensemble des États de l’aire musulmane, tout en s’attaquant à des pays non-musulmans présentés comme “ennemis“ de l’islam (États-Unis, Europe occidentale, notamment). La multiplicité des organisations et la méconnaissance des relations qu’elles entretiennent défient l’expertise. Toutefois, une nébuleuse se détache : Al Qaeda. Tantôt actrice, tantôt commanditaire, tantôt caution, elle apparaît dans de nombreuses actions terroristes islamistes.

Toute zone de combats impliquant des populations musulmanes, de la Bosnie-Herzégovine au sud des Philippines, en passant par le Caucase, l’Irak, l’Afghanistan ou le Cachemire, entre autres, vit ou voit intervenir des combattants islamistes radicaux, affirmant mener une “guerre sainte“ pour défendre leur religion. L’intervention de l’Éthiopie et des États-Unis en Somalie offrit à Al Qaeda l’occasion d’élargir le champ de son combat. Depuis fin 2006, “la Base“ encourage les combattants somaliens qui, quant à eux, utilisent des techniques insurrectionnelles importées d’Irak [72]. La minorité musulmane (4 des 37 millions d’habitants) du Kenya voisin, essentiellement présente dans le nord et sur la côte, est fortement travaillée par les islamistes. Pauvre, essentiellement rurale, la région demeure oubliée du pouvoir central, ce qui favorise la propagande des radicaux. En 1998, un Comorien, membre important d’Al Qaeda, Fazul Abdullah Mohammed, organisa un attentat contre l’ambassade des États-Unis à Nairobi. Pour ce faire, il s’appuya sur les Swahili de la région côtière et les Somalis de la frontière septentrionale. Ils participèrent également à l’attentat contre le Paradise Hotel et à la tentative d’attentat contre un avion israélien à Mombasa, en 2002 [73]. Déjà faible et démunie face à l’offensive des narcotrafiquants, l’Afrique de l’Ouest se trouve également visée par les islamistes radicaux [74].

En dépit de la présence de plus de 100 000 soldats occidentaux et de la reconstitution d’une armée “nationale“, l’Afghanistan demeure en perdition et offre un condensé de toutes les nuisances non-étatiques. L’autorité du président Ahmid Karzaï ne s’exerce guère que sur une partie de Kaboul. Le reste du pays est contrôlé par les taliban, les chefs de clans, les mafias de la drogue, Al Qaeda, dans un désordre qui fait l’affaire de tous ceux qu’un État de droit mettrait en difficulté. Observons que ce dernier n’exista jamais dans ce pays. En 2008, les paysans afghans cultivèrent 7 700 tonnes d’opium qui rapportèrent plus de 5 milliards de dollars (soit plus de la moitié du produit national brut), dont 500 millions seraient utilisés à financer les combats contre la coalition occidentale [75]. La corruption gangrène les autorités officielles (le frère du président, Ahmed Wali Karzaï [76], des ministres, des centaines de fonctionnaires, des milliers de policiers et de militaires, des gouverneurs, des chefs de districts) tandis que l’ensemble du pays vit de trafics plus ou moins importants : pourquoi ceux qui contrôlent et tirent profit de tout cela y mettraient-ils fin [77] ? La riposte existe peut-être : elle consisterait à favoriser, avec la participation d’associations d’assistance humanitaire, des activités économiques licites rémunératrices ainsi qu’un accès plus large aux aides et services de l’État [78]. Mais, outre assurer la sécurité à la population, il faudrait mobiliser des compétences, de l’habileté et du tact au service d’une réelle volonté politique…

Groupes terroristes et mouvements de guérillas occupent le devant de l’actualité depuis la fin de la Guerre froide et la disproportion des moyens dont ils disposent face aux États a redonné vie au concept de “guerre asymétrique“. Toutefois, il faut éviter de considérer ces entités seulement en elles-mêmes : elles jouissent parfois, par des voies fort sinueuses, du soutien d’États qui les instrumentalisent. Il s’agit donc, dans certains cas, de la classique “guerre indirecte“ ou “guerre par procuration“, dont la Guerre froide offrit tant d’exemples.

Les attaques terroristes contre la capitale économique de l’Inde, Mombai, fin novembre 2008, provoquèrent un regain de tension entre l’Union indienne et le Pakistan. Certes, Islamabad qualifia d’“acteur non-étatique“ le groupe djihadiste responsable de l’opération, le Lashkar-e-Taiba, bien que celui-ci réside au Pakistan. Toutefois, « les Indiens, mais aussi les Américains [étaient] sceptiques. Car ces “acteurs non-étatiques“ ont longtemps été couvés et soutenus en sous-main par les services secrets de l’armée pakistanaise [79] ». En effet, ces derniers manipulent de longue date des groupes de guérilla et des organisations terroristes au profit des intérêts de leur pays. Ils utilisent depuis des lustres des groupes armés au Cachemire et en zone pashtoune

En 2008, compte tenu de leurs liens historiques avec le mouvement naxaliste – ainsi nommé car il lança sa première insurrection, en 1967, dans la localité de Naxalbari, au Bengale Occidental –, qui opère dans 16 des 28 États de l’Union, les autorités indiennes s’inquiétèrent du soutien que pourraient éventuellement lui apporter les nouveaux dirigeants du Népal [80]. Son orientation maoïste alimente également, depuis le début, le soupçon de collusion avec le rival chinois.

Outre la déstabilisation de leur pays, les FARC empiètent sur le territoire des États voisins.
Dans les montagnes et la jungle qui se trouvent à la frontière vénézuélienne, par exemple, elles s’installent désormais de manière permanente. Il semble que le président Hugo Chavez tolère l’installation d’un sanctuaire parce qu’il s’agit d’adversaires de ses ennemis américains et colombiens. Il en résulte une très grande insécurité pour les habitants : depuis plusieurs années, les FARC pratiquent impunément racket et enlèvements [81]. Bien plus, en l’absence de système judiciaire, ils règlent eux-mêmes les litiges familiaux, les querelles de propriété ou les contentieux entre entreprises. Donc, non seulement l’État vénézuélien tolère la présence de groupes armés étrangers sur son territoire, mais encore, il n’assure ni la justice ni la sécurité à ses propres citoyens. Également et peut-être surtout, cela paraît lié au trafic de drogue, dans lequel seraient impliqués des officiels vénézuéliens. Le pays verrait transiter sur son territoire un tiers de la cocaïne colombienne exportée vers les États-Unis et l’Europe. Ce trafic profiterait à la guérilla tout autant qu’aux paramilitaires qui la combattaient, et même aux terroristes du Hezbollah [82]. Autre territoire soumis à l’influence pernicieuse des FARC, la frontière avec l’Équateur, État déchiré par une crise politique endémique, affaibli par une très forte corruption et incapable de sécuriser sa frontière amazonienne [83]. L’aviation colombienne attaqua, le 1er mars 2008, un camp des rebelles et tua l’un des dirigeants principaux de la guérilla, Raul Reyes, ce qui déclencha une grave crise entre les deux pays ainsi qu’entre Bogota et le Venezuela. Selon les services de renseignement colombiens, les documents saisis sur les rebelles attesteraient d’une collusion entre les FARC, l’Équateur et le Venezuela pour contrer le principal allié des États-Unis dans la région [84]. Interpol confirma l’authenticité des documents produits par la Colombie [85]. Dans la mesure où se déroule une “mini-guerre froide [86]“ entre les trois pays, les assertions comme les démentis demeurent en partie sujets à caution, mais la manipulation des et par les FARC demeure une certitude.

Les quelques exemples ci-dessus montrent le grand nombre et l’infinie variété des acteurs non-étatiques illégaux. Leur incidence sur les situations de crise ou de conflits ne semble jamais nulle, mais le caractère trouble de leurs activités et les multiples manipulations auxquelles elles se livrent et/ou se prêtent compliquent leur étude et l’évaluation de leur impact réel. Et ce d’autant plus qu’une part notable de leurs nuisances figurent dans la rubrique « faits divers ».

Copyright 2018-Gourdin/Diploweb.com


PROBLÉMATIQUE LIÉE AUX ENTITÉS OPPORTUNISTES ILLÉGALES

Quel rôle les (des) acteurs non-étatiques illégaux jouent-ils dans la crise ou le conflit ?

CHAMPS DE RECHERCHE

Outils pour étudier les acteurs non-étatiques intervenant sur le territoire où se déroule la crise ou le conflit :

  • les ouvrages consacrés à la géographie, à l’économie, à l’histoire, aux relations internationales, au droit et à la politique.

Les informations recueillies servent à repérer quel(s) acteur(s) extérieurs non-étatique(s) illégaux prennent part aux événements. Le plus souvent un ou plusieurs des éléments suivants :

  • les États défaillants,
  • les “zones grises“,
  • les mafias,
  • les pirates,
  • les guérillas,
  • les groupes terroristes,
  • les connexions et les frictions entre ces divers acteurs,
  • les concentrations de tout ou partie des nuisances,
  • les instrumentalisations.

La liste n’est pas exhaustive, mais elle recense les facteurs qui apparaissent le plus fréquemment.

Une information est pertinente lorsqu’elle contribue à éclairer la crise ou le conflit que l’on étudie.

Copyright 2018-Gourdin/Diploweb.com

Navalny : un empoisonnement dans la guerre de l’information

Navalny : un empoisonnement dans la guerre de l’information

par Jean-Robert Raviot – Revue Conflits – publié le 16 février 2024

La chancelière Merkel annonçait que des examens approfondis effectués par un laboratoire de l’armée allemande sur Alexeï Navalny, hospitalisé à Berlin depuis la fin août, avaient permis de détecter les traces d’un agent neurotoxique « de type Novitchok ». Cette révélation rapproche l’affaire Navalny de l’affaire Skripal (2018), une affaire qui avait, si j’ose dire, empoisonné, en plein Russiagate, les relations russo-britanniques … Cette nouvelle affaire Navalny, en pleine relance des sanctions américaines contre le gazoduc Nordstream-2, va-t-elle empoisonner les relations russo-allemandes ? Voire, reconfigurer l’échiquier de la politique extérieure de l’UE dans la direction souhaitée par la Pologne, la Suède ou les États baltes (et naturellement par Washington), à savoir la ligne dure vis-à-vis de Moscou ? Voire, relancer un épisode, et même pourquoi pas une nouvelle saison, de la « nouvelle guerre froide » Russie-Occident ?

Une fois insérée dans les narratifs de l’infowar que se livrent les parties adverses depuis des années – le tout prospérant sur les dépouilles toujours fumantes de la guerre froide « historique », Est-Ouest – l’affaire Navalny échappe à Navalny, elle se détache de son socle russe pour devenir une affaire avant tout info-médiatique ; elle échappe à tous ses vrais protagonistes pour devenir un nouvel épisode narratif de la « grande histoire ». En d’autres termes, l’affaire se « géopolitise ». « Novitchok » : c’est comme une formule magique déjà dotée d’un effet performatif ! Il faut dire que le choix de transférer Navalny en Allemagne avait déjà bien « géopolitisé » l’affaire…

Enjeux de la guerre d’information

La « géopolitisation » des enjeux de politique intérieure dans le contexte de la guerre de l’information, en particulier dans le contexte de la « nouvelle guerre froide », est un vrai sujet, et même tout un champ d’études, un sujet d’enquêtes qui doit faire l’objet de scrupuleuses recherches de terrain. À qui profite-t-elle ? Certainement pas à l’information du public, qui se voit toujours cantonné à de fausses polémiques ou à de faux débats, sous-tendus par des réflexes toujours binaires. La « géopolitisation » des enjeux de politique intérieure dans le contexte de la « nouvelle guerre froide » – et même en général – est un sérieux obstacle à la compréhension du monde… À « Poutine tyran ! », on rétorque : « russophobie ! ». À « absence de démocratie », on réplique : « Occident décadent ». À « régime liberticide ! », on entonne : « dictature du Nouvel Ordre Mondial ! ». Et inversement. Ainsi, la boucle est bouclée, la machine bien rodée, la roue tourne, circulez !

Si Navalny est devenu « le nom de » beaucoup de choses – « principal opposant à Poutine », « agent d’influence de l’Occident », et même « agent double du FSB » ! –  il faut revenir à ce qui le définit vraiment. Navalny est un avocat moscovite qui, profitant du développement de l’internet 2.0 dans les années 2000, est devenu un lanceur d’alerte qui a développé son réseau d’informateurs dans plusieurs institutions officielles, au niveau fédéral comme dans certaines régions. Depuis presque deux décennies, il mène des enquêtes sur la corruption des fonctionnaires et des hauts responsables russes. Sa méthode favorite consiste à documenter et à révéler l’enrichissement spectaculaire et colossal – en tous les cas disproportionné, eu égard à leurs revenus déclarés – de certains hauts personnages de l’État, avec à l’appui des photos de documents officiels et, surtout, de propriétés dont le luxe tapageur n’a rien à envier aux biens immobiliers des oligarques à travers la planète. La plus grande réussite de la « Fondation de lutte contre la corruption » qu’il a fondée et qu’il dirige est sans doute d’avoir dévoilé, en 2017, la très grande fortune de l’ancien président et Premier ministre Medvedev dans une enquête retentissante[1].

Des révélations qui provoquent l’hostilité du pouvoir

Naturellement, ce type de révélations lui vaut l’hostilité du pouvoir, qui multiplie, depuis 2017, les entraves judiciaires à ses activités. Naturellement, ses activités attisent l’inimitié – euphémisme – de hauts fonctionnaires et responsables visés par ses enquêtes et qui « arment » des officines pour bloquer son activité – nouvel euphémisme. Nul doute qu’une telle officine est à la manœuvre dans ce dernier épisode d’empoisonnement. Or, les officines de ce type pullulent, en raison de la configuration très post-soviétique du secteur de la sécurité en Russie, caractérisée par l’imbrication des « services » (et de ses réseaux d’anciens) et des innombrables entreprises de sécurité privée, cette « toile d’araignée » s’étant constituée pendant les privatisations des années 1990[2]. Comme le dit le philosophe Boris Mejouïev, il ne faut pas oublier qu’en Russie, les kshatriyas[3] sont aussi des businessmen… et que leurs officines, plus ou moins bien contrôlées, n’ont pas tant pour but de défendre la souveraineté de la Russie (objectif patriotique toujours invoqué, conforme au « politiquement correct » du poutinisme) que de protéger les intérêts privés des grands barons, et accessoirement d’obliger le plus grand nombre de hauts responsables possibles, fût-ce en les soumettant à des kompromaty dans d’interminables et inextricables batailles…

Si Navalny a joué un rôle politique en Russie, ce n’est pas tant comme « opposant », ou comme « candidat libéral » à la mairie de Moscou – il faut ici rappeler au passage qu’il avait alors bénéficié du soutien de députés du parti Russie unie pour pouvoir se présenter… – mais comme grain de sable susceptible de gripper la machine et, surtout, révélateur de la nature du pouvoir en Russie. Avec quelques autres, il a fait en sorte que le poutinisme soit désormais, et pour toujours, inséparable des conditions de sa production, pour parler le langage marxiste, c’est-à-dire qu’il n’y a plus personne aujourd’hui, en Russie, qui ne soutienne Poutine – et ses soutiens sont encore nombreux aujourd’hui – en ignorant que le régime Poutine, c’est aussi le règne d’une oligarchie d’État (à laquelle s’adjoint une oligarchie « privée » protégée par l’État), une oligarchie qui bénéficie d’une grande impunité et qui couvre certaines pratiques de corruption, à tous les niveaux de l’échelle. Il faut donc bien comprendre que c’est malgré cela (et en dépit de cela) que l’on soutient Poutine, et certainement pas en l’ignorant… Voilà qui permet, il me semble, de mieux comprendre la nature très particulière du « contrat social poutinien ».

Navalny est le révélateur du régime russe

Ainsi donc, Navalny n’est pas un xième opposant, à classer parmi « les dissidents », ou encore parmi les autres lanceurs d’alerte – beaucoup de journalistes – qui, jugés dangereux, ont été, pour certains, éliminés par une officine ou une autre. La force de Navalny n’est pas d’être un opposant parmi d’autres, un « libéral » ou un « nationaliste », ou toute autre étiquette politique – car il n’est pas un homme politique – mais d’être le révélateur d’un aspect essentiel de la nature du régime politique russe. Et un révélateur, en quelque sorte, indélébile. Et cet aspect essentiel, ce n’est pas « la tyrannie de Poutine », « l’absence de démocratie » ou bien encore « l’absence de libertés » – autant de traits éminemment discutables, et donc susceptibles d’être l’objet de polémiques par définition interminables, du régime – mais bien son caractère oligarchique, caractérisé à la fois par une centralisation et par une imbrication étroite et inextricable des réseaux du pouvoir politique, administratif, économique et médiatique, une oligarchie que Poutine préside sans la diriger, ni la contrôler d’ailleurs tout à fait, et que sa personne politique, jusqu’ici assez inusable, permet de légitimer aux yeux de l’opinion publique. C’est pourquoi cette architecture, fragile, ne peut se passer de lui. C’est pourquoi, à moins de se trouver un successeur – ce qui relève de l’exploit, pour ne pas dire de la science-fiction ! – il lui faudra boire le calice jusqu’à la lie… c’est-à-dire, après les réformes constitutionnelles votées au printemps, jusqu’à 2036, jusqu’à ses… 84 ans !…

Navalny démontre la nature oligarchique du pouvoir : celui de Poutine et le nôtre

Et c’est là, précisément, que le bât blesse. Dépeindre Navalny en dissident dénature le sens de son action et occulte son vrai « message politique », s’il en est un : il est de notre devoir de prendre conscience de la nature oligarchique du pouvoir qui nous dirige. Et ce message, précisément, est aujourd’hui un message universel. Ce n’est pas un message des « démocraties » contre les « régimes autoritaires », du « monde libre » contre les « dictatures ». C’est un message qui concerne tout autant les démocraties installées que tous les autres types de régimes… Dans tous les pays du monde, la structure oligarchique du pouvoir détruit les classes moyennes, là où elles existaient ; elle produit à un rythme accéléré des inégalités sociales grandissantes, provoquant une « re-féodalisation » du monde, pour reprendre les termes du géographe américain Joel Kotkin[4]. Le caractère oligarchique du pouvoir, c’est l’enjeu majeur de notre temps. Alors l’imbrication des pouvoirs publics et privés, la concentration des pouvoirs politique, économique et médiatique, le « double jeu » des hauts fonctionnaires d’État – un pied dans le public un pied dans le privé… Rings a bell ?… Non ? C’est une spécificité russe ?… C’est que vous n’avez lu ni Laurent Mauduit[5], ni Vincent Jauvert[6]… La France, me direz-vous, c’est plus feutré, plus « civilisé », plus huilé par des siècles de traditions et d’usages formels, c’est moins brutal, moins mortel aussi. Certes… Mais à tout bien considérer, objectivement, il y a quand même beaucoup trop de points communs pour ne pas les voir… ou plutôt pour les occulter en faisant à tout prix de « la Russie de Poutine » un « Autre » dont l’essence même nous obligerait à lui mener un combat pour défendre « nos valeurs ».

Et si Navalny n’était pas ce grand héraut de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme fantasmé par toutes les gazettes occidentales ? Je ne le vois pas accepter de devenir un Khodorkovski, encore moins un Kasparov, éternels opposants en exil, dont la voix ne porte plus guère que dans certaines salles de rédaction… Si Navalny n’était, au fond, qu’un homme ordinaire – ce qui n’est pas la moindre des qualités – devenu précisément ès-qualité ingérable pour quiconque en Russie ? Si une officine moscovite a voulu sa mort, elle aura raté son coup, mais elle aura tout de même réussi à provoquer son exil. Un exil qui empoisonnera, un temps, les relations internationales, mais un exil qui va aussi durablement écarter Navalny de son terrain d’action. Or, on ne peut pas combattre la corruption de l’extérieur. Encore moins quand on est enrôlé dans une guerre de l’information qui vous défigure.


Notes

[1] Voir le film On vam ne Dimon [Ce n’est pas votre « petit Dimitri »] : https://www.youtube.com/watch?v=qrwlk7_GF9g

[2] Voir Vadim Volkov, « Who is strong when the state is weak : violent entrepreneurship in Post-Communist Russia », https://web.stanford.edu/group/Russia20/volumepdf/Volkov.pdf

[3] Mot sanskrit désignant, en Inde, la « classe » noble dans le système des castes, les kshatriyas occupent la seconde place dans la hiérarchie (après les brahmanes) et détiennent en principe le monopole du pouvoir politique et militaire. L’auteur emploie ici ce terme de manière ironique pour désigner les hauts responsables issus des structures de force en Russie, qui se présentent volontiers comme les vrais et seuls garants de la sécurité et de la pérennité de l’Etat, de son indépendance et de sa souveraineté.

[4] Joel Kotkin, The Coming of Neo-Feudalism: A Warning to the Global Middle Class, 2020.

[5] Laurent Mauduit, La Caste. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir, La Découverte, 2018. Voir aussi, du même auteur, Main basse sur l’information, Don Quichotte, 2016 et Prédations. Histoire des privatisations des biens publics, La Découverte, 2020.

[6] Vincent Jauvert, Les Intouchables d’État. Bienvenue en Macronie, Robert Laffont, 2018. Voir aussi Les Voraces. Les élites et l’argent sous Macron, Robert Laffont, 2020.

Les défis des ports européens face aux réseaux de trafiquants

Les défis des ports européens face aux réseaux de trafiquants

 

par Marie-Emilie Compes (SIE27 de l’EGE) – École de Guerre économique – publié le 15 février 2024

https://www.ege.fr/infoguerre/les-defis-des-ports-europeens-face-aux-reseaux-de-trafiquants


Les ports européens, véritables pivots de la logistique reliant l’Europe au reste du globe, symbolisent l’ouverture commerciale du continent. Cependant, derrière le tumulte du commerce international se cache une réalité inquiétante : ces ports sont devenus des cibles privilégiées pour les réseaux criminels, qui exploitent astucieusement les vulnérabilités de leurs systèmes de sécurité.

Chaque année, ces ports brassent un volume colossal de marchandises, dépassant les 90 millions de conteneurs. Le port de Rotterdam, leader incontesté, a traité 13,4 millions de TEU (Twenty-foot Equivalent Unit) en 2020, suivi par Anvers (12,0 millions de TEU) et Hambourg (8,8 millions de TEU). Malgré ce flux massif, seuls entre 2 à 10 % des conteneurs sont soumis à des inspections. Cette faible proportion, conjuguée au rythme effréné du trafic quotidien, rend extrêmement ardue la détection des marchandises illicites dissimulées dans ces conteneurs[i].

Si cette ouverture des ports européens est une aubaine pour le commerce mondial, elle est également une opportunité pour la criminalité organisée. Elle est une force, mais elle représente également une vulnérabilité bien assimilée par les trafiquants qu’ils exploitent à leur avantage. Cette criminalité a pris une ampleur considérable dans les ports européens et devient un véritable fléau pour les autorités qui tentent de lutter tant bien que mal.

Nous pouvons, par ailleurs noter quelques chiffres intéressants pour appuyer ces propos :

. En janvier 2022, à Anvers 2,4 tonnes de cocaïne ont été intercepté par les autorités Belges sur un porte-conteneurs. De même en 2022 à Marseille, Les autorités français ont saisie 1,7 tonnes de cocaïne dans des conteneurs de déménagement. Tandis qu’au Havre, ce sont près de 10 tonnes de cocaïne qui ont été saisies l’année dernière[ii].

. S’il est indéniable que le trafic de drogue reste la principale activité illégale dans ces ports, il n’est pas le seul : nous pouvons également mentionner les contrefaçons, la contrebande et d’autres activités illicites. Par exemple, à Marseille c’est 25 tonnes de tabac de contrebande et 500.000 articles de contrefaçon qui ont été trouvé[iii].

. Les ports européens représentent une opportunité inestimable pour ces criminels, grâce à la facilité de circulation entre les différents pays membres de l’espace Schengen. La libre circulation des biens et des personnes au sein de l’Union européenne offre aux criminels un terrain fertile pour leurs opérations, mettant ainsi en lumière l’ampleur du défi auquel les autorités européennes sont confrontées dans leur lutte contre ces activités illégales. De plus, la demande de tous types de marchandises illégales (drogue, contrefaçon, contrebande…) étant très forte en Europe, cela accroît l’attrait pour les criminels d’opérer dans cette région.

Vulnérabilités

La taille des ports et le volume de marchandises qui circulent en permanence sont des facteurs de vulnérabilité ainsi que leur ouverture et leur accessibilité 7j/7, 24h/24.  Une autre vulnérabilité que nous pouvons souligner concerne la cohabitation dans les ports entre le secteur privé et le secteur public. Nous pouvons aussi souligner la vulnérabilité que représente cette cohabitation, car même s’ils partagent le même espace portuaire, il y a peu de communication entre ces deux secteurs. Cela favorise la corruption et peut également permettre le passage involontaire de marchandises illégales[iv].

Les groupes criminels saisissent ces opportunités pour infiltrer les services de contrôle et de sécurité, tout en utilisant la corruption sur les agents du terrain. Ces derniers, leur fournissent des informations capitales pour faire passer leurs marchandises. Cette corruption s’étend à divers secteurs portuaires, impliquant des travailleurs jusqu’aux opérateurs de grues, facilitant ainsi l’infiltration des réseaux criminels à différents niveaux de la chaîne logistique.

L’automatisation croissante dans les ports visant à améliorer l’efficacité représente une énorme vulnérabilité pour nos ports européens. Les réseaux criminels sont, sans surprise, des professionnels du piratage informatique. Avec le développement de ces systèmes de sécurité informatique, les criminels n’auront plus besoin de recourir à la corruption ou à l’intimidation pour accéder à certaines données. Un réseau d’hackers compétents leur suffit pour pénétrer l’intérieur d’un port. La cybersécurité s’avère par conséquent facilement contournable pour ces criminels. À titre d’exemple, dans son dernier rapport, Europol décrit les méthodes récentes employées par les réseaux criminels. Celles-ci consistent à repérer les codes de référence des conteneurs légaux afin de les utiliser pour leurs propres conteneurs illégaux[v].

De plus, les réseaux du crime organisé ont élargi leurs méthodes d’opération en incluant désormais l’intimidation comme moyen pour atteindre leurs objectifs. Cette stratégie émergeante est de plus en plus visible pour le grand public, révélant un visage encore plus sinistre de la criminalité. Le recours à la violence s’est intensifié, affectant particulièrement les zones environnantes des ports et entraînant des conséquences tragiques pour les populations qui vivent aux alentours : agressions, menaces, et même des pertes de vies humaines. Nous pouvons, par exemple, observer des actes de violence à l’encontre des chauffeurs de camions, transportant involontairement des conteneurs contenant des marchandises illicites, ainsi que des attaques visant le personnel travaillant dans les entreprises d’importation[vi]. Également les cas tragiques d’enfants décédés dans diverses villes d’Europe à cause de règlements de comptes liés au trafic de drogue sont à déplorer. Nous pouvons également évoquer entre autres les menaces d’enlèvement dont a été victime le ministre de la Justice belge, Vincent Van Quickenborne[vii].

Solution et réponses des autorités

Europol propose plusieurs solutions pour contrer les vulnérabilités exploitées par les trafiquants. Il suggère notamment de limiter l’accès aux données logistiques, d’améliorer la traçabilité de l’accès aux bases de données contenant des informations sensibles grâce à la mise en place de systèmes d’alerte pour détecter les éventuelles irrégularités et de renforcer la cybersécurité[viii].

Une solution pour lutter contre la corruption et le trafic de marchandises qui passent à travers les mailles du filet réside dans l’échange d’informations, la sensibilisation et la coopération entre les agents publics et privés qui se côtoient quotidiennement dans les zones portuaires. Cette approche serait efficace contre le trafic illégal[ix].

Un autre point soulevé par Europol concerne la coopération entre les États membres de l’UE, avec une meilleure communication des informations stratégiques et des découvertes en matière de trafic illégal. Une simple lutte à l’échelle nationale n’est plus suffisante. Il est crucial de renforcer les liens entre les États pour agir contre la criminalité. Cela permettrait d’agir plus rapidement et de combler d’éventuelles failles[x].

Concrètement, il faudrait renforcer la coopération à l’échelle du port (agents publics et privés) et entre les États, mais il faudrait également renforcer les collaborations internationales entre les différents ports mondiaux. Par exemple, entre les ports d’Amérique latine, principaux producteurs de drogue tels que le cannabis et la cocaïne, avec les ports du nord de l’Europe tels qu’Anvers, Rotterdam et Le Havre, qui sont parmi les plus impactés par le trafic illégal.

Europol souligne également la nécessité de sensibiliser les agents des différents ports pour limiter au maximum cette tendance à la corruption. D’autres propositions plus indirectes concernent l’identification et le démantèlement des réseaux criminels, ainsi que la lutte contre les trafics en ligne, présents sur les réseaux sociaux, Internet, voire dans certains cas sur le darknet[xi].

Un meilleur contrôle est également demandé pour limiter les trafics. Pour renforcer les contrôles, plusieurs mesures sont suggérées : augmenter le nombre de contrôles ; idéalement, effectuer un contrôle total des marchandises à l’arrivée, même si cela semble être un objectif difficile à atteindre ; identifier les différentes méthodes utilisées par les réseaux pour pouvoir les anticiper ou cibler les contrôles de manière plus efficace[xii].

Rapport de force 

D’un côté, nous avons les criminels qui contournent les lois et profitent de l’économie et du marché, tandis que de l’autre, les autorités cherchent des solutions pour contrer les techniques utilisées par ces réseaux. Les criminels ont souvent une longueur d’avance sur les autorités, ce qui indique un déséquilibre dans leur rapport de force.

Les derniers chiffres révélant les quantités astronomiques de marchandises illégales saisies montrent également que les autorités réagissent et qu’elles identifient de plus en plus les failles de ces réseaux. Ces dernières années, les autorités européennes ont intensifié leurs actions pour contrer ces réseaux. Bien que l’opinion publique puissent trouver alarmant de découvrir des tonnes de marchandises illégales dans les ports depuis plusieurs années, cela démontre que les autorités parviennent à trouver des solutions pour intercepter ces trafics. C’est à la fois alarmant de découvrir de telles quantités et de constater que les trafiquants ont trouvé des astuces pour transporter autant de marchandises illégales à travers le monde. Néanmoins, ces efforts ne sont pas suffisants, et cela peut être préoccupant. Si de telles quantités ont été découvertes, nous pourrions nous interroger sur la quantité réelle en circulation.

La préoccupation majeure doit se focaliser en priorité, c’est que ce sont les marchandises qui sont le plus souvent découvertes, et non les réseaux criminels. Bien que la découverte des marchandises saisis soit un succès pour les autorités européennes, cela ne représente que le début du processus pour éradiquer le problème. Il est crucial que les autorités se concentrent également sur le démantèlement de ces groupes, qui trouveront toujours des moyens de contourner les lois et d’utiliser les processus légaux à des fins illégales.

Le mélange entre légal et illégal constitue le cœur du problème. Les professionnels travaillant dans ces ports peuvent avoir une activité légale complétée par des activités illégales, ce qui s’avère très attrayant[xiii]. Cela pose un problème majeur pour l’économie et les autorités. La corruption découle du renforcement des contrôles, les réseaux criminels exploitent le facteur de vulnérabilité humaine pour contourner ces contrôles.

Le facteur humain dans les ports peut être à la fois une force et une faiblesse. Étant la principale cible des réseaux criminels, des moyens assez efficaces sont mis en place pour les corrompre. Cependant, l’élément humain peut également constituer une force. La sensibilisation est primordiale pour que les individus ne se laissent pas corrompre, car ils deviennent ainsi une barrière efficace pour stopper les trafiquants. L’enjeu réside dans le fait de garantir que le personnel devienne une force et non une faiblesse pour les ports. Cela pourrait inverser le rapport de force entre les ports et les réseaux criminels.

La solution pourrait se trouver dans la diversification des mesures mises en place, car une simple sensibilisation risque de ne pas être suffisante compte tenu des gains alléchants proposés par les réseaux criminels. Il faudrait trouver des incitations encore plus attractives. Il n’est pas nécessaire d’opter systématiquement pour une augmentation de salaire comme solution. D’autres alternatives peuvent être explorées pour offrir des incitations plus attractives que les gains obtenus par la corruption, comme promouvoir un fort sentiment patriotique ou se concentrer sur le tri des informations sensibles et confidentielles.

Malheureusement, cela nécessitera le déploiement de moyens importants pour permettre une lutte efficace, même si cela peut sembler quelque peu utopique. Les avancées technologiques et l’automatisation qui seront déployées dans les ports européens pourraient ne pas nécessairement être à l’avantage des autorités. Cela ne supprimera pas la corruption (et donc les vulnérabilités du facteur humain), mais déplacera le problème vers d’autres formes de criminalité. Les cyberattaques et les infiltrations technologiques seront de plus en plus présentes et pourrait poser un réel problème pour les ports. Ces formes de criminalité ne sont pas nouvelles pour ces derniers. Cela ne leur demandera pas beaucoup d’efforts pour recruter davantage de hackers ayant des compétences élevées en cyberattaque. Cela mettra en évidence une fois de plus la force de ces réseaux criminels.

Une fusion entre le facteur humain et le système informatique permettrait-elle de freiner les trafics illégaux. En conservant un aspect significatif du facteur humain, sensibilisé et combiné à un système informatique difficilement intrusif, nous pourrions potentiellement renforcer la sécurité dans les ports. Mais renforcer les contrôles entraînera en parallèle le renforcement des activités criminelles, telles que la corruption. Il faut admettre que les trafiquants font preuve d’une grande créativité pour contourner les contrôles mis en place.

Si la voie maritime parvient à être totalement contrôlée et que le trafic maritime illégale se voit supprimé, cela ne résoudra en aucun cas le problème du trafic de marchandises illégales et illicites. Une fois de plus, cela ne fera que déplacer le problème, car les réseaux trouveront d’autres moyens pour faire passer les marchandises, tels que l’intensification de l’utilisation des voies terrestres ou aériennes.

Du point de vue économique, leurs activités rapportent énormément et créent un marché parallèle immense, ce qui constitue un réel problème pour l’économie légale. D’une part, c’est de l’argent qui n’entrera pas ou entrera peu dans l’économie légale et les caisses des États. De plus, les conséquences de cette criminalité entraînent des dépenses astronomiques pour contrer, surveiller et embaucher au sein des autorités. À titre d’exemple, les Pays-Bas ont alloué 500 millions d’euros pour lutter contre la criminalité organisée, tandis qu’en Belgique, un montant de 2,7 milliards d’euros a été dédié au renforcement du contrôle des conteneurs en provenance d’Amérique latine.

Par ailleurs, le chiffre d’affaires européen du marché illégal des drogues était estimé à 30 milliards d’euros en 2017.  Ces dépenses incluent également la prise en charge des victimes des violences pour citer un exemple ce qui suppose un budget supplémentaire considérable.  Ces mesures financières témoignent de l’importance capitale que les autorités accordent à la lutte contre ces activités illicites, tout en reconnaissant l’impact financier que cela engendre[xiv].

Selon Europol, une meilleure coopération entre les États membres de l’Union européenne dotés de ports pourrait s’avérer très pertinente dans la lutte contre la criminalité[xv]. Cependant, cela risque d’être considéré comme un danger pour chaque État. Sans céder à la paranoïa, l’échange de certaines informations, notamment stratégiques et confidentielles, pourrait compromettre leurs souverainetés nationales. Si tel était le cas, cela pourrait effectivement dissuader les États de partager ces informations, ce qui serait préjudiciable à la coopération européenne.

Le démantèlement des réseaux peut être une piste à envisager pour tenter de résoudre le problème, mais ces réseaux s’avèrent profondément enracinés et très soucieux de leur anonymat, ce qui complique considérablement la traque des réseaux. Comme l’indique Europol, le phénomène prend de plus en plus d’ampleur avec un peu plus de 5000 organisations avec au moins 40 000 criminels impliqués de 180 nationalités différentes. Ces chiffres sont la preuve des défis auxquels font face les autorités[xvi].

Il est indéniable que le rapport de force semble malheureusement déséquilibré, malgré les efforts constants des autorités pour contrer les techniques des criminels. La domination persistante des réseaux de trafiquants criminels est prévisible, compte tenu de leur capacité d’adaptation aux politiques mises en place par les autorités. Ce déséquilibre est accentué par leur habileté à utiliser des moyens légaux pour mener à bien des actions illégales. Ce constat souligne la nécessité impérieuse d’une coopération étroite entre les forces de l’ordre, les autorités ainsi que les différents états membres de l’Union Européenne afin de trouver des réponses efficaces aux défis individuels et globaux auxquels font face les ports européens. Ce jeu de forces est loin d’être terminé, mais nous espérons qu’il évoluera en faveur des autorités à l’avenir.


Sources

Notes

[i] Europol. (2023). Criminal Networks in EU Ports: Risks and Challenges for Law Enforcement: Focus on the Misappropriation of Container Reference Codes in the Ports of Antwerp, Hamburg, and Rotterdam.

[ii] Neumann, L. (2023). Trafic de drogue dans les ports européens : Un rapport dévoile l’ampleur du phénomène.

[iii] Neumann, L. (2023). Trafic de drogue dans les ports européens : Un rapport dévoile l’ampleur du phénomène.

[iv] Europol. (2023). Criminal Networks in EU Ports: Risks and Challenges for Law Enforcement: Focus on the Misappropriation of Container Reference Codes in the Ports of Antwerp, Hamburg, and Rotterdam.

[v] Europol. (2023). Criminal Networks in EU Ports: Risks and Challenges for Law Enforcement: Focus on the Misappropriation of Container Reference Codes in the Ports of Antwerp, Hamburg, and Rotterdam.

[vi] Europol. (2023). Criminal Networks in EU Ports: Risks and Challenges for Law Enforcement: Focus on the Misappropriation of Container Reference Codes in the Ports of Antwerp, Hamburg, and Rotterdam.

[vii] RTS. (2022). Le ministre de la Justice en Belgique menacé d’enlèvement par des trafiquants.

[viii] Europol. (2023). Criminal Networks in EU Ports: Risks and Challenges for Law Enforcement: Focus on the Misappropriation of Container Reference Codes in the Ports of Antwerp, Hamburg, and Rotterdam.

[ix] European forum for Urban Security. (2022). Lutter contre la criminalité organisée dans les ports européens en renforçant les partenariats public-privé : l’expérience de Rotterdam.

[x] Europol. (2023). Criminal Networks in EU Ports: Risks and Challenges for Law Enforcement: Focus on the Misappropriation of Container Reference Codes in the Ports of Antwerp, Hamburg, and Rotterdam.

[xi] Europol. (2023). Criminal Networks in EU Ports: Risks and Challenges for Law Enforcement: Focus on the Misappropriation of Container Reference Codes in the Ports of Antwerp, Hamburg, and Rotterdam.

[xii] Europol. (2023). Criminal Networks in EU Ports: Risks and Challenges for Law Enforcement: Focus on the Misappropriation of Container Reference Codes in the Ports of Antwerp, Hamburg, and Rotterdam.

[xiii] Roks, R., Bisschop, L., & Staring, R. (2021). Getting a foot in the door. Spaces of cocaine trafficking in the Port of Rotterdam. Trends in Organized Crime24, 171-188.

[xiv] Gandilhon, M. (2023). Le crime organisé dans l’Union européenne : une menace stratégique ?. Politique étrangère, , 163-174.

[xv] Europol. (2023). Criminal Networks in EU Ports: Risks and Challenges for Law Enforcement: Focus on the Misappropriation of Container Reference Codes in the Ports of Antwerp, Hamburg, and Rotterdam.

[xvi] Europol. (2023). Criminal Networks in EU Ports: Risks and Challenges for Law Enforcement: Focus on the Misappropriation of Container Reference Codes in the Ports of Antwerp, Hamburg, and Rotterdam.

Crise de Taïwan : Guerre ou Paix entre la Chine et les Etats-Unis ?


 

Cet article sera divisé en 4 grands chapitres :

– la vision qu’a la Chine de son espace maritime (I) ; 

– ensuite, les relations de la Chine avec ses voisins sur le plan terrestre depuis 1949 (II) ; 

– après les atouts & enjeux de la Mer de Chine Méridionale (III)

– enfin, guerre ou paix pour la mer au 21ème  siècle, c’est-à-dire, la stratégie chinoise vis-à-vis des  États-Unis (IV). 

I – LA VISION QU’A LA CHINE DE SON ESPACE MARITIME 

  1. Renonciation à la mer à partir du 15ème siècle

La Chine est un pays qui dispose d’une vaste façade maritime de plus de 18.000 KM et est un pays de vielle tradition navale : la boussole et le compas comme instruments de navigation sont inventés par les chinois entre le 11 et 12ème siècle. 

Kubilaï Khan, petit-fils de Gengis Khan, au 13ème siècle, conquiert l’Indonésie ;  au 15ème siècle, l’Amiral Zheng He effectue sept voyages de 1405 à 1433 avec une trentaine de navires à 4 et 6 mâts de 60 m de long. Le navire amiral de 55 m de long,  dispose de 9 mâts, alors que les trois caravelles de Christophe Colomb, équipées de trois mâts, ne mesuraient que 25 mètres de long! Il va ainsi jusqu’au Kenya et remonte la Mer Rouge jusqu’au Golfe de Suez. Cependant, malgré une supériorité technologique importante sur le reste du monde, dès la fin du 15ème siècle, menacée au Nord, la Chine renonce à sa marine de haute-mer : l’Empereur ordonne le désarmement de la flotte pour consacrer les ressources du pays à la défense de sa frontière Nord. Plus grave, la Chine perd la mémoire de la construction des navires de haute-mer.

  1. Depuis le 16ème siècle, contacts maritimes avec l’Occident

Malheureusement pour la Chine, ce repli décidé par les empereurs Ming intervient au temps des Grandes Découvertes : les portugais passent le Cap de Bonne Espérance en 1488 et arrivent à Goa en 1498, ce qui va coûter cher aux chinois. En effet, au 16ème siècle, les Portugais s’installent à Macao, en face de Hong-Kong, et s’imposent à l’Empereur de Chine. 

Macao devient le seul port chinois autorisé à commercer avec des étrangers : les Portugais y importent des cotonnades indiennes, des horloges des Flandres, du vin portugais et exporte de l’or, des porcelaines, de la soie et des bois aromatiques. La Grande-Bretagne suit au 19ème siècle et s’installe à Hong-Kong juste en face de Macao.

  1. 19ème siècle : les Guerres de l’Opium

Les Guerres de l’Opium sont des conflits motivés par des raisons commerciales qui opposèrent la Chine de la dynastie Qing, voulant interdire le commerce de l’opium sur son territoire, à plusieurs pays occidentaux, au XIXe siècle.

La première guerre de l’opium se déroula de 1839 à 1842 et opposa la Chine au Royaume-Uni : la Chine exportait vers le Royaume-Uni de la porcelaine, de la soie et du thé, devenu boisson nationale des britanniques, mais n’importait pas grand-chose d’Occident, ce qui générait un déficit commercial important au bénéfice de la Chine. Les britanniques exigent de pouvoir exporter librement de l’opium en Chine, au nom du libre-échange. Devant le refus Chinois, une guerre est déclarée et la Chine est vaincue. 

Par le traité de Nankin (1842), 5 ports : Shanghai, Canton, Ning-Po, Fu Chow et Amoy sont mis à disposition des Occidentaux, et Hong-Kong, symbole de la puissance de l’Empire Britannique et de l’humiliation chinoise. 

Au cours de cette guerre, Warren Delano Jr., marchand américain et grand-père du futur président Franklin Delano Roosevelt (1933 /45), fit fortune dans le commerce de l’opium, désormais légalisé : c’est grâce à cette fortune que son petit-fils put se consacrer à la politique… Ce traité est considéré par les Chinois comme le premier des traités inégaux qui allaient humilier la Chine jusqu’en 1949, date de la victoire de Mao Tsé-Toung. 

La seconde guerre de l’opium se déroula de 1856 à 1860 et vit cette fois l’intervention de la France, des États-Unis et de la Russie aux côtés du Royaume-Uni. Le nom par lequel est désignée cette guerre s’explique dans la mesure où elle peut être considérée comme le prolongement de la première guerre de l’opium.

Au cours de ces deux guerres, la Chine affronte et est vaincue par toutes les grandes puissances européennes : 11 ports supplémentaires sont mis à disposition des Occidentaux, des ambassades occidentales permanentes sont installées à Pékin ; la main d’œuvre chinoise est requise pour émigrer dans l’Empire Britannique, ce qui sera à l’origine d’états multinationaux comme la Malaisie, l’Indonésie et Singapour.

Victor Hugo protesta officiellement contre le pillage du Palais d’Été : il écrivit « Nous Européens, nous sommes les civilisés et pour nous les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre ».

Cette citation de Victor Hugo est enseignée aux élèves dans les écoles de Chine.

4. 20ème siècle : Guerre avec le Japon

L’évangélisation de la Chine par des églises protestantes américaines avait développé une grande sinophilie aux États-Unis et une immigration chinoise avait commencé en Californie.

La guerre commence officiellement en septembre 1931, par l’incident de Mukden, popularisé par Hergé dans son album Le Lotus Bleu, qui consiste en un faux attentat organisé contre une voie ferrée en Mandchourie, sous contrôle japonais. Elle se terminera en 1945 par la défaite du Japon. En décembre 1937, le sac de Nankin par l’armée japonaise se solde par 300 000 victimes civiles ; la notoriété de ces crimes est largement diffusée aux États-Unis par le biais du cinéma, ce qui suscite une hostilité croissante de l’opinion contre le Japon en faveur de la Chine ; des volontaires américains créent alors, sous la direction du général Chennault et l’approbation secrète de Roosevelt, l’escadrille des Tigres Volants qui combat aux côtés des chinois.

À partir de 1941, la totalité de la côte océanique chinoise est occupée par l’armée japonaise, ce qui pose d’énormes problèmes logistiques pour le ravitaillement, qui devra passer par la route de Birmanie, ce qui implique l’accord des britanniques. Le Japon fait alors pression, avec succès, pour obtenir la fermeture de cette route en 1940.

Déterminé alors à rentrer en guerre, le président Roosevelt impose dès l’été 40, un embargo pétrolier et commercial au Japon et y interdit l’exportation d’acier, pour affaiblir la machine de guerre japonaise. La levée de cet embargo impliquait le retrait total de Chine, ce que l’armée japonaise, qui gouvernait en fait le Japon, refuserait toujours et Roosevelt le savait parfaitement.

L’attaque contre Pearl-Harbor, en décembre 1941, est la conclusion logique de cette crise : les États-Unis et le Japon étaient en rivalité depuis le début du 20ème siècle pour la domination du Pacifique ; le centre de cette confrontation était la Chine et le point focal de ce centre était la Mer de Chine Méridionale et l’île de Taïwan.

Par conséquent, il est facile de comprendre pourquoi la Chine considère cette zone géographique comme vitale pour son indépendance.

II – LA CHINE ET SES VOISINS DEPUIS 1949

Historiquement, la Chine se considère comme l’Empire du Milieu et donc le centre le plus important du monde : ainsi, quand Lord McCartney est venu en 1793, à la tête d’une délégation, rencontrer l’Empereur de Chine, le Fils du Ciel, pour établir des relations diplomatiques, les chinois ont bien ri. 

En effet, nul souverain étranger n’était de taille à traiter avec le Fils du Ciel d’égal à égal ! Comme l’a écrit Alain Peyrefitte dans son livre L’Empire Immobile (FAYARD 1989), la civilisation chinoise est «lovée sur elle-même » et méprise tout ce qui n’est pas chinois. En conséquence, la Chine a rarement  été intéressée par la conquête de ses voisins ; elle préférait les voir venir simplement reconnaître sa suzeraineté.

Néanmoins, elle a été amenée à faire la guerre au 20ème siècle, après la prise de pouvoir par Mao en 1949.

1. Guerre de Corée 1950

Arrivé au pouvoir en 1949, Mao est violemment contesté par les  États-Unis et Staline se méfiait de lui. En effet, Mao avait privilégié la mobilisation de l’immense base paysanne chinoise pour sa prise de pouvoir, alors que Staline lui conseillait de se baser sur la classe ouvrière, embryonnaire en Chine à l’époque. De plus, Staline, en excellent géopolitologue, ne voulait pas d’une Chine puissante, deux fois et demie plus peuplée que l’Union Soviétique, sur son flanc Sud-Est. Aussi, Staline soutint-il Tchang-Kaï-Shek jusqu’à ce que sa défaite devienne inévitable. 

Son pouvoir est à peine installé, Mao veut éviter les affrontements extérieurs et ne touche ni à Hong-Kong, ni à Macao. C’est pourquoi, Staline déclenche la Guerre de Corée en juin 1950 sans le prévenir, ce qui provoque l’intervention américaine ; quand l’armée Nord-Coréenne est écrasée par l’opération Inchon menée par MacArthur fin 1950, l’US ARMY arrive à la frontière chinoise. La Chine, se sentant menacée, lance l’Armée Populaire de Libération qui repousse l’US ARMY jusqu’au 38ème  parallèle (1950/53).

2. Guerre avec l’Inde 1962

Ce conflit frontalier date de l’Empire des Indes et du Grand Jeu du 19ème  siècle et concerne deux zones : l’une au nord du Cachemire, dite ligne Johnson, l’autre dite ligne McMahon qui concerne le nord de l’Assam à l’est de l’Inde. La dénomination de ces deux frontières montre que c’est plutôt la Grande-Bretagne qui les a fixées !  

En 1962, Mao sort d’une crise interne grave ; à la suite de la conférence de Lushan, en 1959, il perd la présidence de la république à cause du double échec du Grand Bond en Avant (au moins 30 millions de morts de faim !) et des Cent Fleurs (retour à la liberté d’expression qui provoque une vague de protestations véhémentes contre le PC de la part de la population), mais reste à la tête du PC. 

La rupture avec l’URSS semble consommée depuis 1960 ; l’Inde devient un allié privilégié de l’URSS et Mao y voit une tentative d’encerclement ; se sentant menacée, l’ALP intervient et repousse l’armée indienne hors d’un territoire situé au nord du Cachemire. Cependant, l’isolement géographique de ces deux régions, peu peuplées et difficilement habitables (jusqu’à 6 900 m d’altitude) poussent les deux parties au compromis.

Contrairement à la Guerre de Corée, Mao a pris l’initiative d’occuper militairement la zone contestée sans affrontement armé préalable avec l’Inde.

  1. Quasi-Guerre avec l’URSS 1969

En 1960, au moment de la rupture entre la Chine et l’URSS, Khrouchtchev décida le rappel de tous les experts soviétiques, nucléaires inclus. Conscient que l’URSS voulait maintenir la Chine dans un état de subordination, Mao décida de se lancer dans la course à l’arme nucléaire qui sera acquise en 1964. Il était soutenu dans ce combat par la direction du Parti Communiste et l’opinion publique chinoise qui ne voyait dans la suprématie soviétique qu’une domination européenne de plus, qui durait depuis un siècle et humiliait la Chine.

En 1964, dans une interview à un journal japonais, Mao soutint les revendications du Japon sur les îles Kouriles et réclama, pour la Chine, tous les territoires à l’est du Baïkal jusqu’au Pacifique : le conflit entre partis devenait un conflit entre états.

L’année 1969 représente l’apogée du conflit sino-soviétique. Comme l’a écrit Kissinger dans ses Mémoires, l’URSS a sérieusement envisagé une frappe nucléaire préventive sur les installations nucléaires chinoises en janvier 69, date d’arrivée de Nixon au pouvoir. Toujours très prudents, les soviétiques ont discrètement sondé les États-Unis sur ce projet et ont essuyé un refus ; mais les  États-Unis  ont prévenu les chinois… Or, au sortir de la Révolution Culturelle, Mao est très affaibli mais le Premier Ministre Chou-En Laï réussit à maintenir l’essentiel de l’appareil d’état. Mao en profite pour déclencher l’affrontement sur l’Oussouri (plusieurs centaines de morts).

4. Guerre avec le Vietnam 1979

Après la défaite américaine au Vietnam, en 1975, l’Indochine est en totalité sous contrôle communiste, mais le Cambodge reste dans l’orbite chinoise, ce qui déplaît au Vietnam, désormais réunifié sous régime socialiste, mais qui retrouve «les mêmes tentations géopolitiques des empereurs d’Annam » (Le Monde, décembre 1978).

Prétextant l’abolition de l’abominable régime Khmer Rouge, le Vietnam attaque le Cambodge et détruit son régime pro-chinois (déc.78 / janv.-79), le seul allié de la Chine dans le monde. La Chine  vient de s’ouvrir à l’alliance américaine et au capitalisme, grâce à l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping. Cela implique des changements politiques majeurs. Deng Xiaoping croit voir qu’un ex-vassal peut délibérément contester son pouvoir régional en s’appuyant sur l’URSS : il déclenche alors la guerre de 1979. 

Cette guerre est perdue par la Chine parce que le Vietnam sortait de près de 30 ans de guerre contre les français et les américains et avait une armée efficace.

III – ATOUTS & ENJEUX DE LA MER DE CHINE MÉRIDIONALE 

1. La façade maritime de la Chine depuis 1977

Deng Xiaoping crée des Zones Économiques Spéciales (ZES) qui sont des espaces bénéficiant d’un régime juridique particulier qui les rend plus attractives pour les investisseurs étrangers. 

Ces zones proposant aux entreprises étrangères des conditions préférentielles (pas ou peu de droits de douane pour les équipements importés, liberté des investissements, libre rapatriement des bénéfices, pas d’impôts pendant plusieurs années puis impôts très bas, statut d’extra-territorialité pour les cadres qui viennent travailler). 

En 1979, quatre zones économiques spéciales (ZES) chinoises ont été créées dans les provinces du Guangdong et du Fujian dans le sud de la Chine pour attirer les investisseurs étrangers. Ces ZES ont pris un décollage remarquable surtout celle près de Hong Kong, surnommée « le Miracle de Shenzhen ». Shenzhen occupe une place mythique dans l’histoire de la réforme chinoise moderne. Première zone économique spéciale créée, en vertu de la libéralisation économique en 1980, la ville est passée d’une petite communauté de pêcheurs de 15.000 habitants à une métropole de 10 millions de personnes en seulement 35 ans.

2. Atouts géopolitiques de la Mer de Chine Méridionale

– Superficie de 3,5 millions de km2 (soit à peu près la Méditerranée ou la Mer des Caraïbes) ; 18.000 km de côte chinoise ;

– Près d’un tiers du trafic maritime commercial du monde y passe, dont 90% de celui de la Chine. 

– 7 des 10 premiers ports mondiaux sont chinois ;

– La Corée du Sud, le Japon et Taïwan y font transiter plus de la moitié de leurs ressources énergétiques. 

– 60 000 navires la traversent annuellement. Cela représente approximativement trois fois le trafic du canal de Suez, six fois celui de Panama. 

– En termes de fret, celui-ci équivaut au quart du commerce mondial, à la moitié des volumes commerciaux de la Chine, du Japon, de la Corée du Sud, à 50% des transports mondiaux hydrocarbures, à 85% des pétroliers en provenance du Moyen Orient ; à 80% des approvisionnements chinois en hydrocarbures. 

– La mer de Chine du Sud constitue donc pour Pékin une énorme fenêtre de vulnérabilité.

– La zone pourrait comporter 13% des réserves mondiales de gaz, selon le rapport du ministère de la Défense. Le ministre chinois des ressources géologiques et minières a estimé leur potentiel à 17,7 milliards de tonnes de pétrole lourd (le Koweït en possédant 13 milliards).

3. Conquête de la Mer de Chine Méridionale

3.1 Les revendications des états limitrophes

– La Mer de Chine Méridionale est parsemée d’îlots, découverts uniquement à marée basse, donc inhabitables, les Paracels (revendiqués par la Chine et le Vietnam) et les Spartleys (revendiqués par tous les états riverains de la MCM) ainsi que le récif de Scarborough (revendiqué par la Chine et les Philippines).

– La Chine a occupé progressivement depuis 1973 ces îlots et les a transformés en îles artificielles pour recevoir des garnisons permanentes et en faire de véritables porte-avions immobiles. À partir de ces transformations, la Chine revendique une ZEE de 200 000 marins en prenant ces îlots comme bases, ce qui lui donnerait l’exploitation exclusive de toutes les richesses halieutiques et  minérales (pétrole, gaz et nodules polymétalliques).

– le récif de Scarborough (revendiqué par la Chine et les Philippines) est occupé militairement par la Chine depuis 2012 ; les Philippines ont saisi la Cour Internationale d’Arbitrage de La Haye qui a rendu en 2016 une décision favorable aux Philippines et la Chine a refusé la compétence de cette cour.

3.2 Que dit le Droit International ?

– La Convention de Montego Bay (1982), qui définit le Droit de la Mer, reconnaît une mer territoriale de 12 000 kilomètres, où l’état limitrophe est souverain, une zone contigüe de 24 000 kilomètres, où  l’état limitrophe exerce un pouvoir de police et une Zone Economique Exclusive (ZEE) de 200 000 kilomètres où l’état limitrophe exploite à son profit exclusif les richesses minérales et halieutiques.

– Ladite convention ne reconnaît pas de ZEE à partir d’îlots seulement découverts à marée basse, en conformité avec le Droit International depuis Grotius, juriste hollandais du 17ème siècle. 

– Cependant, la Chine ne reconnaît pas ce droit qu’elle considère comme « occidental » ;

– la France, quand elle était puissance souveraine au Vietnam, avait proposé à Tchang-Kai-Shek un arbitrage international qu’il a refusé, pour les mêmes raisons.

4. Le contentieux avec le Japon en Mer de Chine Orientale

Pour faire bonne mesure, la Chine est en conflit territorial avec le Japon pour les îles Senkaku, situées à l’extrême sud de l’archipel nippon et au nord de Taïwan, toujours émergées mais inhabitées ; là aussi, des richesses gazières et pétrolières sont en jeu, mais c’est surtout pour conforter sa revendication de la Mer De Chine Méridionale et entretenir un ressentiment anti-japonais que la  Chine maintient ce conflit.

5. Nouvelle Route de la Soie

Depuis 2013, la Chine a lancé son initiative de Nouvelle Route de la Soie (NRS), pour créer un bloc eurasiatique qui représenterait les 2/3 du PIB mondial. Cette NRS repose sur deux axes, un axe terrestre et un axe maritime :

– LE PREMIER AXE passe par l’Asie centrale, la Russie et l’Europe ; il faut un mois pour un porte-conteneur pour aller de Shanghai à Rotterdam, il faut 20 jours pour faire le même trajet en train et des coûts bien moindres, depuis le triplement du prix du fret en bateau (2018/21) ; la Chine étudie actuellement des super-TGV pour faire le trajet en deux jours ! Cependant, le volume de fret transporté par un porte-conteneurs reste très supérieur à celui transporté par train.

– LE SECOND AXE repose sur deux points stratégiques : 

– la Mer de Chine Méridionale, comme le montre la carte avec évidence, indispensable, malgré ses faiblesses, dont le détroit de Macassar ;

– le port de Gwadar, au Pakistan, qui est relié à une route, voie de chemin de fer et pipe-line, qui traverse le Pakistan dans un axe nord-sud pour atteindre la Chine Occidentale. Cette route permet d’éviter le Détroit de Macassar et la Mer De Chine Méridionale ;

– le canal de Kra, dans le sud de la Thaïlande, qui joindrait la Mer de Chine Méridionale et le Golfe du Bengale, « serpent de mer » qui date du 18ème siècle et implique de fortes pressions chinoises ; 

– le budget chinois pour les deux axes de la NRS est de 1,3 Trillions de dollars, soit 12 Plans Marshall, en dollars constants.

POUR RÉSUMER : ce n’est pas la peine d’être diplômé de géopolitique pour comprendre pourquoi la Mer De Chine Méridionale constitue une pièce maîtresse dans la stratégie chinoise concernant les  États-Unis  et l’Europe.

IV – GUERRE OU PAIX POUR LA MER AU 21ème  SIÈCLE

1. Vulnérabilité actuelle de la dissuasion nucléaire chinoise

1.1 La marine chinoise entretient deux bases pour les 6 exemplaires de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) dont dispose sa marine

– Ile de Hainan  au sud (Mer de Chine Méridionale) ;

– Qualing, mer de Bahaï, au nord (Mer de Chine Orientale)

La Mer de Chine Méridionale est peu profonde le long des côtes chinoises (≈ 100 / 200 m), idem pour la  Mer de Chine Orientale, ce qui rend les SNLE chinois facilement repérables, donc, très vulnérables. Les SNLE chinois de dernière génération sont de 11 000 tonnes ; d’autre part, ces SNLE sont relativement bruyants et produisent 115 décibels, alors que le bruit de fond de l’océan n’est que de 90 décibels. Enfin, les fosses océaniques de la Mer de Chine Méridionale (3.000 / 4.000 m) ne sont situées qu’au centre de cette mer.

1.2 Les contraintes géographiques imposent la concentration des SNLE chinois à  proximité des côtes chinoises : en effet, pour quitter la Mer de Chine Méridionale, ceux-ci doivent franchir plusieurs détroits : celui des îles Senkaku entre le Japon et Taïwan, celui de Luçon entre Taïwan et les Philippines, celui de Macassar séparant Bornéo et Célèbes, et celui de Malacca, entre la Malaisie et Sumatra. Tous sont sous contrôle de l’US NAVY, qui les ferait immédiatement repérer et donc détruire en cas de guerre. C’est pourquoi, pour l’instant la force nucléaire sous-marine chinoise ne peut menacer que le nord-ouest des  États-Unis, loin de ses centres vitaux.

Enfin, il semble que la géographie sous-marine de cette mer soit incomplète : en septembre 2021, le SNA (sous-marin nucléaire d’attaque) USS Connecticut a heurté une montagne sous-marine  non répertoriée sur une carte, ce qui prouve une grande difficulté de navigation.

D’où la présence permanente de l’US NAVY pour surveiller les SNLE chinois …

  1. Taïwan : objectif N°1 du président Xi : 3 conséquences 

 La conquête de Taïwan, bouclerait la Mer de Chine Méridionale et en chasserait l’US NAVY :

– les SNLE chinois ne seraient plus repérés et pourraient être basés sur la côte est de Taïwan, port de Hualien qui est en eau profonde et accéder aux océans Pacifique et Indien et menacer les  États-Unis  dans leurs centres vitaux du Nord-Est, l’Inde et l’Europe !

– cette conquête permettrait de menacer directement les îles Senkaku qui ferment également la Mer de Chine Orientale au Nord-Est. 

TSMC est le N°1 mondial semi-conducteurs, indispensables à toute industrie du 21ème siècle, notamment pour la défense. Cette entreprise est installée à Taïwan et donnerait un avantage technologique décisif à l’armée chinoise après une invasion réussie. C’est pourquoi Donald Trump a obtenu qu’une partie de la construction des semi-conducteurs soit délocalisée aux  États-Unis.

La conquête de Taïwan, prouverait la supériorité du système politique chinois (mélange de communisme, de moins en moins, et de confucianisme, de plus en plus) sur le système occidental de démocratie, pratiquée à Taïwan, qui constitue une concurrence dangereuse pour le régime chinois ;

3. Risque de conflit armé ?

3.1 Très mauvais exemple de Hong-Kong 

Quand Hong-Kong est redevenue chinoise, en juin 1997, Deng Xiaoping avait promis auparavant à Margaret Thatcher que la Chine respecterait les libertés acquises par la population chinoise de cette ville depuis un siècle, notamment celle de la presse et son système judiciaire, basé sur la Common Law. De plus, avant de partir, les britanniques avaient mis en place une assemblée librement élue. Cet état de fait était appelé par Deng Xiaoping « un pays, deux systèmes ».

Le but pour les chinois était double : le maintien d’un minimum de libertés permettait de préserver l’efficacité de la place financière de Hong-Kong, une des plus importantes d’Asie et de servir d’exemple pour la population de Taïwan. 

Or, la ferme reprise en main du régime politique par Pékin en septembre 2018 a aboli, en fait, le principe « un pays, deux systèmes » en supprimant les libertés acquises pour la presse et le système judiciaire.

Cette abolition du pluralisme ne semble pas, pour l’instant, avoir trop nui à la réputation de la place financière ; par contre, l’exemple donné pour les habitants de Taïwan a été détestable et a particulièrement tendu les relations entre Pékin et Taipei. 

La conséquence logique en est le très important renforcement de l’armée de Taïwan avec un fort soutien de son opinion publique, ce qui compliquerait une invasion chinoise.

3.2 Guerre des mots : Déclarations martiales de J. Biden et de Xi Jinping

Nous assistons actuellement à de très fortes concentrations de moyens militaires  États-Unis  / Chine et à de constantes incursions de l’armée de l’air chinoise à l’extrême limite des eaux territoriales taïwanaises ainsi qu’à des passages fréquents de navires de l’US NAVY dans le détroit de Taïwan. 

La politique du président Xi Jinping peut se résumer par un message au monde entier : « retenez-moi ou je fais un malheur ! ». Certes,  nous pouvons constater que Xi Jinping hausse le ton mais ne commet aucune provocation grave vis-à-vis des  États-Unis.

Quant au président Biden, il répète à l’envie que les États-Unis  protègeront Taïwan en cas « d’attaque injustifiée. » Nous constatons là un savant mélange de fermeté et de flou artistique, qui laisse quand même une marge de manœuvre au gouvernement chinois… à condition de ne pas aller trop loin ! 

3.3 Montée en puissance de la marine chinoise

La Marine chinoise, est devenue la première marine du monde, devant  l’US Navy. Certes, l’US NAVY, même inférieure en nombre, reste la plus puissante, pour l’instant, notamment grâce aux SNA qui ont montré leur redoutable efficacité lors de la Guerre des Malouines (1982). 

Cependant, entre 2014 et 2018, la Marine chinoise a augmenté de la somme des marines Française et  italienne en 4 ans ; en 2022, la Marine chinoise a augmenté de l’ensemble de la Marine Française!

Si ce rythme continue, très rapidement, la Marine chinoise sera la première mondiale, en nombre et efficacité.

3.4 FAIBLESSES DE LA CHINE

En plus des contingences géographiques analysées supra, la faiblesse de la Chine est double :

Le système politique chinois repose sur le Parti Communiste qui trouve sa légitimité par la formidable expansion économique (toujours plus de 5% par an depuis 40 ans) qui a fait sortir de l’extrême pauvreté la moitié de la population, soit 700 millions d’habitants. Mais, cette expansion dépend principalement des exportations de produits industriels par la mer et de la possibilité d’importer librement la quasi-totalité de son pétrole, également par la mer.

Une guerre avec les  États-Unis  pour Taïwan impliquerait un blocus maritime américain  assez facile à  mettre en place, en fermant tous les détroits de la Mer de Chine Méridionale. Les conséquences seraient la faillite de beaucoup d’entreprises chinoises, l’effondrement de l’économie de la Chine et donc la perte de légitimité du pouvoir communiste, avec un risque de guerre civile.

En plus, un paramètre important qui s’impose au régime chinois est la présence permanente de 300.000 étudiants chinois aux  États-Unis, et plus de 10 millions qui sont retournés en Chine après la fin de leurs études. Ces étudiants, futurs et actuels managers des entreprises chinoises ont été envoyés dans les universités américaines pour acquérir les meilleures techniques de gestion et d’innovations mais sont sous influence occidentale (libre confrontation des idées, liberté d’entreprendre et de recherche, autonomie de décision dans les entreprises). Ils constituent désormais une technostructure très efficace pour placer la Chine comme N°1 mondial, devant les  États-Unis  alors que Xi Jinping veut :

–  prouver la supériorité de la Chine sur l’Occident ;

                  –  la désintoxiquer de la pensée occidentale.

La direction du PC chinois peut difficilement mener à bien cette politique sans confrontation avec cette nouvelle élite intellectuelle ; bien évidemment, un conflit armé avec les  États-Unis  pourrait provoquer une rupture définitive avec celle-ci : la mise en place d’une économie de guerre pourrait se révéler impossible dans ces conditions.

POUR RÉSUMER :

Nous constatons la volonté évidente de la Chine de prendre sa revanche après 150 ans d’humiliation occidentale.

Nous sommes en présence du Piège de Thucydide, dans sa définition chimiquement pure, tel que décrit par Graham Allison dans son livre : montée en puissance de la Chine qui conteste les  États-Unis, première puissance déjà en place.

Si nous pouvons comprendre facilement pourquoi la Mer de Chine Méridionale constitue une zone d’affrontement privilégiée entre la Chine et les  États-Unis, nous pouvons également prévoir que le risque de conflit armé est relativement faible.

CONCLUSION

1. Deux notions du temps

1.1 VU DES  ÉTATS-UNIS 

– Quand les  États-Unis  rencontrent un problème, il faut le résoudre, ET VITE ! C’est comme cela qu’ils sont devenus entre 1865 et 1945, soit en 80 ans, la première puissance mondiale, alors qu’ils étaient à peine une puissance régionale.

En effet, en 1861, le Premier ministre Palmerston adressa un ultimatum au président Lincoln pour exiger la libération des deux diplomates envoyés par la Confédération du Sud à Londres et capturés sur un navire britannique (incident du Trent). Lincoln dut céder.

Mais, en 1867, le président Andrew Johnson acheta l’Alaska à la Russie, sans en référer à la Grande-Bretagne, qui l’aurait volontiers acquise pour elle-même. En effet, la Russie et la Grande-Bretagne étaient en compétition en Asie Centrale. Lord Derby, Premier ministre aurait ainsi pu bénéficier d’un moyen de pression sur le tsar Alexandre II.

Après,  les  États-Unis  ont vaincu successivement : 

– l’Espagne, et lui a arraché Cuba, Porto-Rico, le Philippines (1898), ce qui les a transformés en puissance du Pacifique, à quasi parité avec la Grande-Bretagne et la France, et en rivalité naissante avec le Japon ;

– l’Allemagne (1918 / 1945)

– et le Japon (1945), 

– et après, ils feront accepter par la Grande-Bretagne d’être dépassée, avant d’imposer la reconstruction de l’Europe, selon leurs exigences pour permettre la suprématie des entreprises américaines, la décolonisation et leur hégémonie partout ailleurs, sauf le bloc communiste.

Dès les années 50, Charles Wilson, ancien PDG de la General Motors et Secrétaire à la Défense du président Eisenhower (1953/61) se permit cette déclaration célèbre : « ce qui est bon pour la General Motors est bon pour les  États-Unis et ce qui est bon pour les  États-Unis est bon pour le monde ».

Compte tenu de cette montée en puissance, à une vitesse quasi météorique, les  États-Unis  ont la volonté de contrer la nouvelle hégémonie chinoise en Mer de Chine Méridionale, ET VITE ! 

Pour cela, avec les autres puissances anglo-saxonnes, les  États-Unis  montent l’alliance ANKUS qui écarte la France, pour faire rentrer définitivement l’Australie dans leur giron, avec l’accord de la Grande-Bretagne, qui croit ainsi jouer dans la cour des Grands. Les  États-Unis  veulent donc monter cette alliance, ET VITE ! 

1.2 VU DE LA CHINE

– La Chine est une civilisation trimillénaire, « cet état, plus vieux que l’Histoire… » (Charles de Gaulle en 1964, quand il reconnut la Chine Populaire) qui se considère comme le plus civilisé des pays au monde, entouré par des barbares ; Confucius disait, à propos de la Chine : « connais ta place dans le monde », en la mettant en premier, dans une hiérarchie très stricte, où elle place tous les autres après elle, ce qui est la source de l’Harmonie Suprême, vers laquelle toute vie doit se diriger ; aussi, aux yeux des chinois, les  États-Unis  troublent cette Harmonie Suprême par leur présence en Mer de Chine Méridionale ; 

– or, les  États-Unis  n’existaient pas quand la Chine était la première puissance mondiale en terme de PIB (milieu du 18ème siècle) ;

– un proverbe très souvent entendu en Orient nous dit : « les Occidentaux ont l’heure, nous avons le temps… »

– Le journaliste Raymond Cartier a écrit que la domination britannique en Asie était considérée comme « aussi normale que la mousson » au 19ème siècle et au 20ème siècle jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale. Or, selon Lee Kuan Yew, Premier Ministre de Singapour (1959/90), la chute de Singapour en février 1942, a constitué l’élément déterminant de la fin de l’hégémonie occidentale en Asie, quand 36.000 petits hommes jaunes, japonais, comme les appelaient avec mépris les britanniques, dirigés par le général Yamashita, ont pris Singapour, et ses 85.000 soldats, un des piliers de l’Empire Britannique.

– La crise financière de 2008 a renforcé la Chine dans ce sentiment avec la faillite de Lehmann Brothers, un des piliers du système financier américain ;

– la Chine tente alors d’imposer son hégémonie par intimidation, vis-à-vis du Vietnam en Mer de Chine Méridionale ou du Japon, en Mer de Chine Orientale, ou par séduction, vis- à-vis des Philippines, en leur proposant une alliance de substitution à celle des  États-Unis, mais dans une soumission hiérarchique. 

– Enfin, comme je l’ai dit en introduction, depuis 1949, la Chine n’a déclenché de guerres que parce qu’elle se sentait affaiblie et qu’un voisin voulait profiter de cet affaiblissement ; or, depuis 2014, son PIB est quasiment à parité avec celui des  États-Unis ;

– la stratégie chinoise est basée sur celle définie par Sun Zu, dans son livre l’Art de la Guerre, écrit au temps des Royaumes Combattants du 6ème  siècle av. JC. La victoire s’obtient par l’affaiblissement de la volonté de l’ennemi, sans avoir à combattre autrement que par des gestes et des mots.

– EN BREF : la Chine mise sur la lassitude  États-Unis.

2. Quelle conséquence si les  États-Unis  s’en vont ?

– Les  États-Unis  maintiennent une structure hégémonique sur tout le Pacifique depuis les Batailles de Midway, en 1942 et du Golfe de Leyte, en 1944 ; la principale conséquence d’un retrait américain serait la course à une hégémonie de substitution entre la Chine et les Etats voisins ;

– La Chine, Singapour, l’Indonésie, et le Japon seront en compétition pour cette hégémonie ; dans ce but, on peut envisager une alliance entre la Chine et Singapour, très proches culturellement et suffisamment éloignés géographiquement, pour ne pas être rivaux.

– Le Japon est au seuil du nucléaire militaire depuis le milieu des années 60 et peut mettre en place une force nucléaire opérationnelle en moins de 2 ans, ce qui terrorise par avance toute la région à cause des souvenirs de la Seconde Guerre Mondiale…

– Le budget et la balance commerciale des  États-Unis  est en déficit depuis la Guerre du Viêt-Nam, mais le dollar reste LA PRINCIPALE DEVISE du monde, à cause de la puissance militaire des  États-Unis depuis 1945. Cette puissance militaire leur permet de drainer la majeure partie de l’épargne mondiale, exactement comme l’hégémonie militaire et navale de la Grande-Bretagne et celle de la Livre Sterling allaient de pair avant 1914. 

–      Le retrait des  États-Unis  de la Mer de Chine Méridionale marquerait probablement la fin de l’hégémonie du dollar et des  États-Unis, donc la FIN DE LEUR HÉGÉMONIE TOUT COURT. En effet, les  États-Unis  ne pourraient plus financer leur puissance militaire colossale avec « la planche à billets », ce qu’ils font depuis la guerre du Vietnam.

Les  États-Unis  deviendraient alors un « super-Canada », sans plus !

3. Lassitude Américaine ?

– La Chine considère la présence des  États-Unis  en Mer de Chine Méridionale aussi incongrue qu’une présence chinoise dans le Golfe du Mexique ;

– La Chine ne croit pas au déplacement du centre de gravité de la puissance américaine du Proche-Orient et de l’Atlantique vers le Pacifique, malgré les efforts du président Obama pour le prouver. 

– D’une part, parce que le conflit du Proche-Orient, chaudron en perpétuelle ébullition, n’est pas prêt d’être résolu ; les liens culturels, militaires et économiques entre les  États-Unis  et Israël demeurent très forts et Israël restent le seul état de cette région à ne pas être un volcan géopolitique ;

– d’autre part, la nouvelle Guerre Froide avec la Russie, qui maintient une tension forte en Europe, finira par refixer ce centre de gravité comme avant, c’est-à-dire en Europe et en Méditerranée ; le conflit ukrainien aggrave cette tendance ; dans ce but, la Chine déploie beaucoup d’efforts pour garder la Russie dans son orbite géopolitique… Comme au temps de Kubilaï Khan, au 12ème siècle…

 Et le temps est une arme que les chinois manient parfaitement…

POUR RÉSUMER : ce n’est pas la peine d’être prophète pour penser qu’un départ des  États-Unis  serait plus générateur de conflits armés que la situation actuelle.