Le drone DT46 devrait bientôt atterrir dans les régiments d’artillerie de l’armée de Terre. Pour l’instant en phase d’évaluation, cette solution conçue par Delair vient répondre à un besoin immédiat des forces. Elle symbolise aussi une volonté d’accélérer sur la captation et le déploiement de l’innovation au profit des forces.
Un nouveau « chasseur » pour les artilleurs
L’oeil affûté l’aura sans doute remarqué : un drone DT46 de Delair trônait cette semaine sur le stand du ministère des Armées au salon Eurosatory. Cette présence n’est en rien due au hasard, car cette solution dévoilée il y a deux ans est sur le point de rejoindre l’éventail de systèmes en service dans les régiments de l’armée de Terre. Deux systèmes à deux vecteurs, deux stations sol et une antenne ont été livrés à la Section technique de l’armée de Terre (STAT) afin qu’elle puisse vérifier la pertinence, les concepts d’emploi et autres « grandes idées ». « Nous sommes fiers de proposer un drone développé sur fonds propres pour les évaluations de l’armée de Terre et pour d’autres clients étrangers. Quelque part, c’est la meilleure des récompenses », commente le droniste toulousain.
La phase d’évaluation tactique (EVTA) est désormais achevée, remise d’un rapport concluant à la clef. À partir de la rentrée, la STAT orientera son effort vers la vérification des performances. Il s’agira alors de pousser le drone dans ses retranchements tout en identifiant des problématiques plus terre à terre mais essentielles de maintenance et de logistique. L’enjeu sera de livrer les conclusions finales dès cet automne, jalon préliminaire à d’éventuelles livraisons au profit des forces à compter de 2025.
La question des acquisitions n’est pas du ressort de la STAT, mais « le but est bien de transformer l’essai et de passer à l’échelle », explique le lieutenant-colonel Renault, chef de groupe drones au sein de la STAT. De fait, le DT46 se révèle être « un drone très prometteur », complète l’un de ses collègues. Repéré peu de temps après son apparition, le DT46 a pour particularité de pouvoir décoller et atterrir soit verticalement, soit de manière classique au moyen d’une rampe. Il est en effet doté de deux bras à deux rotors verticaux que l’opérateur peut monter ou démonter à loisir et qui permettront ce passage au mode « VTOL ». Son allonge atteint les 80 à 100 km, son autonomie les 5 à 6 heures en version voilure fixe tout en étant ramenée à environ 3h30 en cas de décollage et d’atterrissage vertical. Il embarque une boule optronique produite par un fournisseur français déjà mobilisé pour des démonstrations fructueuses conduites en Ukraine. Là-bas et ailleurs, « les retours opérationnels sont positifs », pointe Delair.
Autre point fort, le DT46 est certifié STANAG 4609, ce standard otanien qui combine le flux vidéo et les métadonnées issues des paramètres des capteurs embarqués et des résultats d’algorithmes. Un standard qui permettra de connecter le drone à une bulle aéroterrestre de plus en plus chargée en garantissant sa compatibilité avec le système de conduite des feux ATLAS et le système d’information du combat SCORPION (SICS). Il bénéficie, enfin, de la nouvelle station sol DRAKO (Drone Remote Access Command & Control for Operations) dévoilée à l’occasion d’Eurosatory et fournie à la STAT. Agnostique, son logiciel permet d’opérer en parallèle une dizaine de drones et de munitions téléopérées de différents types et constructeurs. Pratique pour anticiper l’intégration d’autres références dans une trame décidément loin d’être figée.
Crédits image : Delair
Compléter sans s’interdire d’accélérer
Situé un cran au dessus du SMDR dans le portfolio de l’armée de Terre, le DT46 armera en priorité les batteries d’acquisition et de surveillance (BAS) des régiments d’artillerie. Complément plutôt que remplaçant, il leur offrira une meilleure allonge, une meilleure autonomie et des capteurs plus récents. Surtout, sa capacité VTOL apporte de la souplesse d’emploi au chef tactique, qui peut maintenant s’affranchir du terrain pour aller chasser ses cibles plus longtemps et plus loin dans la profondeur. Chaque BAS serait à terme dotée de SMDR et de DT46. À l’artilleur de choisir en fonction de la nature du terrain et de sa mission.
L’acquisition envisagée passera par le vecteur contractuel récemment mis en place par la Direction de la maintenance aéronautique (DMAé). Novateur, ce contrat-cadre notifié à Thales, Delair, EOS Technologie et Survey Copter permet aux forces et à d’autres acteurs étatiques d’acquérir des drones de contact certifiés et disponibles sur étagère. Il a déjà servi pour acheter les deux systèmes confiés à la STAT.
Souverain et « déjà bien déverminé », le DT46 est surtout disponible immédiatement. Rapide sans pour autant relever de l’urgence opération, la démarche engagée par l’armée de Terre préfigure un changement de posture défendu ce mercredi au salon Eurosatory par son chef d’état-major, le général Pierre Schill. Accéléré par le conflit russo-ukrainien, le cycle d’évolution du drone s’est contracté au point de se compter en semaines ou en mois et non plus en années. Face à « un monde du bouillonnement de l’innovation », il s’agit de trouver un nouvel équilibre entre les programmes structurants et de long terme et l’innovation rapide et agile. « Demain, dans deux ans ou trois ans, comment capter les équipements de demain ? », questionnait le CEMAT. L’une des réponses tient sans doute dans l’exemple du DT46, symbolique de cette logique de déploiement en lots successifs mentionnée par le général Schill.
De fait, les rythmes de développement et les délais de livraison ne plus en adéquation avec un monde toujours plus instable et le spectre d’un engagement majeur. Il faut donc « se réaligner » pour disposer du bon équipement au bon moment. Le secteur des drones se renouvelant tous les deux ans, sa vitesse n’est plus en adéquation avec des programmes qui duraient jusqu’alors de cinq à six ans. Entre l’expression de besoin et la prise en main, le système est déjà obsolète. « Nous allons donc très vite. Nous sommes totalement dans le changement de phase que souhaite l’armée de Terre avec sa volonté d’innovation », note le lieutenant-colonel Renault.
Et la réflexion ne s’arrête pas au seul volet matériel. Pour gagner davantage en réactivité et en souplesse et garantir la continuité de la réflexion du besoin jusqu’à la transmission dans les forces, la STAT a choisi d’intégrer des artilleurs dans l’équipe de marque chargée de l’évaluation du DT46. Bénéficier dès maintenant de la formation industrielle et de l’expérience d’autopilotage, c’est en effet constituer ce socle de connaissances avec lequel ils repartiront en régiment pour être plus rapidement opérationnels.
«Le CEMAT ne veut pas que l’on s’interdise des choses », résume le lieutenant-colonel Renault. Message reçu cinq sur cinq. « On se rend compte qu’il nous faut autre chose. Cet autre chose, c’est le DT46. Demain, ce sera peut-être encore un autre système ». Une fois l’essai transformé, la STAT retournera à son travail de veille technologique, un avant-goût au lancement potentiel d’un nouveau cycle de captation pour des besoins encore non identifiés. Avec, qui sait, un nouvel ajout dans une trame appelée à se densifier avec l’arrivée du système de drone tactique léger (SDTL), autre effort pour lequel le document unique de besoin est maintenant « en courte finale ».
L’armée de Terre poursuit sa transformation, des commandements « Alpha » jusqu’aux régiments. Une section appui mortier de 120 mm vient ainsi d’être créée au sein de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère (13e DBLE), marquant le retour de cette capacité dans les régiments d’infanterie.
Après la formation des formateurs, place à celle des nouvelles sections appui mortier de 120 mm de l’infanterie. La 13e DBLE a ainsi formé la sienne entre fin avril et mi-mai. Une transformation qui place la Phalange magnifique « à la pointe de la réorganisation de l’armée de Terre de combat », a-t-elle annoncé sur les réseaux sociaux.
Dispensée par les bigors de la 4ème batterie du 3ème régiment d’artillerie de marine (3e RAMa), l’instruction s’est achevée le 10 mai par une série de tirs. La création de cette SAM120 marque « une étape importante vers le reversement de cette capacité d’appui-feu dans l’infanterie, conformément au plan du CEMAT », indiquait la Légion étrangère.
Cette bascule se complète d’un volet matériel concrétisé au travers du programme SCORPION. Les mortiers reversés dans l’infanterie seront bientôt remplacés par des Griffon MEPAC, version spécifique du blindé 6×6 équipée d’un mortier embarqué de 120 mm et dont 54 exemplaires ont été commandés au printemps 2022.
Doté d’une portée de 13 km, le Griffon MEPAC sera livré à raison de huit pièces par régiment d’artillerie, de quoi équiper une batterie de tir au complet. Si le 3e RAMa aura été en tête sur la prise en main du Griffon véhicule d’observation d’artillerie (VOA), les huit premiers MEPAC seront quant à eux livrés prochainement au 11e régiment d’artillerie de marine (11e RAMa).
Selon les informations en sources ouvertes, plus de 3 500 chars de combat russes et ukrainiens ont été perdus de part et d’autres, depuis le début du conflit en Ukraine, soit plus qu’il n’y en avait engagés au début du conflit.
De telles pertes ont des conséquences importantes, notamment sur le déroulement des combats et la stagnation de la ligne d’engagement. Elles ont même amené les deux camps à s’éloigner des doctrines classiques d’utilisation du char de combat, héritées de la Seconde Guerre mondiale, qui faisaient de ces derniers, les piliers de la rupture et de la décision.
On peut, dans ce contexte, s’interroger sur l’avenir du char lourd, dans un environnement saturé de drones, de mines, et de missiles, le privant de ses capacités de manœuvre, et donc, d’une grande partie de son intérêt au combat. Ce serait, pourtant, des conclusions certainement bien trop hâtives…
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Des pertes terrifiantes pour les unités de chars russes et ukrainiens
Si l’on en croit le site Oryx, les armées russes auraient perdu, en Ukraine, autour de 2 900 chars de combat, depuis le début du conflit en Ukraine, parmi lesquels presque 2 000 sont identifiés détruits, 500 capturés, et le reste étant abandonnés ou endommagés.
Les armées russes auraient perdu autour de 3000 chars de combat depuis le debut du conflit. Ces chiffres doivent cependant être pris avec certaines réserves.
À l’entame de l’offensive russe, en février 2022, les analystes estimaient que Moscou avait massé autour de 1 200 à 1 400 chars aux frontières de l’Ukraine, alors que l’ensemble de la flotte de chars en service, au sein des armées russes, était évalué de 3 200 à 3 400 blindés.
Côté ukrainien, la situation n’est guère meilleure. Sur les 1 300 chars en service parmi les unités d’active ukrainienne en février 2022, 800 auraient été perdus, dont 550 identifiés comme détruits, 130 capturés et le reste, abandonnés ou endommagés.
La précision de ces chiffres doit, évidemment, être prise avec certaines réserves. D’une part, il ne s’agit, ici, que des blindés ayant été photographiés, puis diffusés en sources ouvertes. Si l’exercice pouvait se révéler efficace, lorsque les lignes bougeaient rapidement, au début du conflit, c’est beaucoup moins le cas, aujourd’hui, alors que les lignes sont relativement figées, même si les drones apportent certaines informations dans ce domaine.
D’autre part, la méthode d’analyse appliquée par le site Oryx, et les moyens dont dispose cette petite équipe bénévole, se prête davantage à l’analyse d’un conflit limité, avec des pertes de quelques dizaines, peut-être quelques centaines de blindés, plutôt que pour un conflit de cette ampleur. Enfin, on ignore le nombre de chars et de blindés identifiés, détruits, abandonnés ou endommagés, qui ont été récupérés par les forces, pour être transportés vers des centres de remise en état.
En dépit de ces réserves, il ne fait aucun doute que les flottes de chars, russes comme ukrainiennes, ont connu des taux d’attrition tout à fait considérables. L’analyse des attritions identifiées ces derniers mois, montre d’ailleurs, que les armées russes n’alignent presque plus les modèles qu’elles avaient initialement déployé autour de l’Ukraine, laissant supposer qu’effectivement, l’essentiel de cette flotte a été éradiquée.
Les chars occidentaux aussi vulnérables que les modèles soviétiques ou russes dans le conflit Ukrainien
Si les chars de conception russe ou soviétique, comme les T-72, T-80 et T-90 russes, ou les T-64 ukrainiens, ont payé le prix fort dans ces combats, ils n’ont pas été les seuls à enregistrer des taux d’attrition catastrophiques.
La plupart des Leopard 2A6 et M2 Bradley ukrainiens perdus lors de cet engagement du début de la contre-offensive d’été ukrainienne de 2023, auraient été récupérés et remis en état par les Ukrainiens.
Ainsi, sur les 130+ Leopard 2, toute version confondue, livrés à l’Ukraine à ce jour, le site oryx a identifié 37 blindés perdus, dont 16 détruits, et 21 endommagés, capturés ou abandonnés, alors que ces chars n’ont été livrés que progressivement, à partir de février 2023.
Le premier M1A1 Abrams américain, lui, est arrivé en Ukraine à la fin du mois de septembre 2023. Sur les 31 exemplaires livrés au 26 avril 2024, quatre sont identifiés perdus, dont deux détruits, et deux endommagés et abandonnés.
Quant aux 14 Challenger 2 livrés à Kyiv par la Grande-Bretagne, un seul aurait été perdu. Si l’excellent blindage de ce char peut expliquer cette attrition plus faible, sa cause doit probablement être recherchée davantage dans une utilisation moindre, de ce modèle particulièrement lourd, et qui s’embourbe facilement, par les forces ukrainiennes.
En d’autres termes, même s’ils se sont montrés sensiblement plus performants et résistants, en particulier pour ce qui concerne la protection des équipages, que les modèles russes et soviétiques majoritairement mis en œuvre dans ce conflit, les chars occidentaux, transférés à l’Ukraine, n’ont pas dérogé à l’importante attrition constatée.
D’ailleurs, une fois rapportés à la durée de leur présence, et au nombre d’exemplaires livrés aux armées ukrainiennes, ces chars présentent des taux d’attrition assez proches de ceux constatés pour les modèles les plus évolués des armées russes, comme le T-90M, le T-72B3M ou le T-80BV.
La fin des paradigmes hérités de la Seconde Guerre mondiale, pour le char de combat
On comprend, face à ces pertes, que les ukrainiens, et dans une moindre mesure, les russes, moins « sensibles » aux pertes humaines et matériels, aient fait évoluer leurs doctrines de mise en œuvre des chars lourds.
Les chars occidentaux engagés en Ukraine auraient montré des eprformances globalement supérieures à celles des chars sovéitiques et russes, sans toutefois que la différence en terme de survivabilité, soit particulièrement importante.
Alors que le front s’est stabilisé depuis un an et demi, autour de la ligne Sourovikine, ces blindés sont, désormais, majoritairement employés sous la forme de canon d’assaut, pour ajouter une composante tir tendu à l’artillerie, en soutien de l’infanterie, qui mène ou repousse les assauts.
De fait, la doctrine d’emploi du char héritée de la Seconde Guerre mondiale, fondée sur la rupture des lignes, l’exploitation des percées, mais également sur la défense dynamique, a cédé le pas à une mise en œuvre plus parcimonieuse et isolée, au profit de l’infanterie.
D’ailleurs, tout semble indiquer que la plupart des destructions de chars documentées, résulte de l’utilisation de mines, de tirs indirects d’artillerie, et surtout de missiles et roquettes antichars, ainsi que de munitions rôdeuses et drones. Les destructions par tir direct venant d’un autre char, en revanche, apparaissent minoritaires. L’époque où le char était le pire ennemi du char, parait bien révolue.
Le contexte opérationnel ukrainien ne doit pas être généralisé en matière d’engagement de haute intensité
Ce Retour d’Expérience, au sujet du plus important conflit de haute intensité depuis la guerre de Corée, pourrait amener à conclure que le char de combat est appelé à disparaitre, trop exposé qu’il est sur le champ de bataille, et n’apportant pas, avec son canon principal, une puissance de feu décisive.
Ce serait probablement une erreur, que ne font pas, d’ailleurs, les états-majors, à en juger par l’augmentation massive des commandes de chars lourds ces dernières années, en Europe, comme ailleurs. En effet, le contexte ukrainien n’est sans doute pas représentatif de ce que pourront être, à l’avenir, les engagements de haute intensité.
la multiplication des drones en Ukraine, a conduit à de nombreuses destruction de chars par des tirs indirects d’artillerie, ou par des frappes de drones de type Munition Rodeuse.
En premier lieu, l’essentiel des armées russes et ukrainiennes, est composée de militaires mobilisés, n’ayant pas l’entrainement, par exemple, des militaires américains, britanniques ou français, et ce, dans de nombreux domaines.
L’une des conséquences de ce manque de formation, ne pouvant être compensé par l’aguerrissement incomparable de ces troupes, s’observe dans l’incapacité des deux armées à mettre en œuvre des doctrines articulées autour des unités interarmes, susceptibles d’apporter la plus-value requise pour débloquer une situation figée.
À ce titre, les deux armées qui s’opposent, sont encore fortement influencées par les doctrines soviétiques, ce qui rend le conflit peu représentatif d’un engagement, par exemple, qui opposerait des membres de l’OTAN, appliquant une doctrine occidentale, à la Russie.
Enfin, et surtout, ce conflit se caractérise par la quasi-absence de l’aviation tactique sur la ligne de front, et par l’utilisation massive de drones, sans que ni l’une, ni l’autre des armées, dispose de systèmes de commandement et d’information numérisés permettant, justement, la mise en œuvre de capacités interarmes.
Là encore, on peut anticiper que l’un comme l’autre de ces aspects, seraient très différents, s’il s’agissait de forces occidentales, qui font de l’aviation tactique la composante clé de la puissance de feu opérationnelle, et de la communication et du partage d’information, le pilier des systèmes en cours de déploiement, comme SCORPION en France.
Une nouvelle génération de chars, plus spécialisés, différemment protégés, est à l’étude
L’ensemble de ces aspects peuvent suffire à transformer le rôle du char de combat, pour en faire, à nouveau, un moyen de rupture destiné à détruire et déborder les lignes adverses, à exploiter les brèches créées pour pénétrer la profondeur de l’ennemi, et ainsi, de refaire du char de combat, le pilier de la guerre de mouvement.
Le programme MGCS ne portera pas sur un unique remplaçant des Leopard 2 et Leclerc, mais sur une gamme de vehicules spécialisés destinés à porter l’action blindé lourde dans les decennies à venir. Notez le char porte-missiles à droite.
L’arrivée des systèmes de protection actifs et passifs pour redonner de la survivabiltié aux chars
Toutefois, l’arrivée de nouvelles technologies, destinées précisément à accroitre la survivabilité des chars au combat, va très certainement rétablir ceux-ci, dans leur fonction première. D’abord, les systèmes de protection passifs, comme les détecteurs de visée laser, les brouilleurs électromagnétiques, les leurres infrarouges, et les fumigènes d’obfuscation, qui équipent déjà les chars les plus modernes en occident, ont le potentiel de diminuer sensiblement la vulnérabilité de ces blindés, en particulier face aux missiles antichars.
Les systèmes hard kill, comme le désormais célèbre Trophy israélien, permettront, quant à eux, d’étendre cette capacité de protection contre les roquettes antichars, tout en renforçant la défense antimissile. Les systèmes les plus modernes, comme l’ADS de Rheinmetall, permettront également de protéger les chars contre des menaces plongeantes, comme certains missiles antichars, ainsi que contre les munitions rôdeuses.
En diminuant sensiblement la vulnérabilité des chars à ces menaces, ces systèmes devraient aider à en accroitre la survivabilité, suffisamment pour leur redonner le rôle qui était le leur, pour empêcher, précisément, qu’un conflit ne s’enlise, comme c’est le cas en Ukraine.
Il n’est donc pas surprenant que la conception des chars à venir étudie ces constats, qu’ils soient de génération intermédiaire, comme le K2, le M1E3 ou le Leopard 2A8, et surtout celle des chars de la génération à venir, dont le programme MGCS est aujourd’hui le principal représentant.
Plus légers, plus mobiles et avec un armement spécialisé, les chars nouvelle génération retrouveront leur prédominance dur le champ de bataille.
Ainsi, tous ces chars seront équipés de ces systèmes de protection actifs et passifs. Ils seront, de plus, plus légers que les chars actuels, visant pour la plupart une masse au combat autour de 50 tonnes, pour préserver leur mobilité, même en terrain difficile. Cette évolution est, d’ailleurs, rendue possible par l’arrivée de ces mêmes Active Protection Systems, Soft ou Hard-kill.
Le démonstrateur AbramsX préfigure probablement ce que sera le futur M1E3 américain, un char plus léger, plus numérisé, et faisant reposé sa protection en grande partie sur ses APS.
Paradoxalement, l’arrivée de ces APS, tendra, enfin, à remettre l’armement principal du char, son canon lourd, au cœur du système. En effet, si les APS s’avèrent efficaces contre les roquettes et missiles, ils le sont beaucoup moins contre un obus flèche filant à 1 700 m/s.
Pour autant, on observe dans le programme MGCS, qu’un char spécialisé, mettant en œuvre non plus un canon lourd, mais une batterie de missiles, est également à l’étude. En effet, au-delà des capacités antichars du canon, le char doit aussi se doter, pour être efficace, de capacités de feu à plus longue portée, y compris en tir indirect, pour lequel le missile à l’avantage sur l’obus.
Conclusion
On le voit, il est probablement très prématuré, comme c’est pourtant souvent le cas, d’annoncer la fin du char de combat, sur la base des pertes enregistrées par les armées ukrainiennes et russes, depuis février 2022. Même les changements de doctrines appliqués par ces deux armées, consécutifs des pertes enregistrées, sont davantage liés à des éléments spécifiques à ce conflit, qu’à une évolution profonde de la guerre de haute intensité.
Toutefois, tous les enseignements, venant d’Ukraine, ne doivent pas être ignorés, sur la seule base des spécificités de ce conflit. On voit, ainsi, que les industriels, en particulier en Europe et aux États-Unis, s’en inspirent pour conserver le potentiel opérationnel du char, et ainsi, éviter qu’un conflit ne s’enlise, comme c’est le cas, en Ukraine.
Avec l’APS StrikeShield et TOPS, le KF-51 Panther de Rheinmentall est certainement, aujourd’hui, le modèle de char le mieux protégé du moment, ainsi que le mieux armée, même s’il n’existe que sous la forme de démonstrateur.
À ce titre, on peut se demander s’il ne serait pas pertinent, justement, d’équiper tout ou partie des nouveaux chars lourds occidentaux qui seront transférés à l’Ukraine dans les mois à venir, de certaines de ces évolutions, comme les systèmes hard kill et soft kill, susceptibles de leur redonner cette survivabiltié indispensable à la manœuvre, pour en valider le potentiel ?
Si cela impose des délais et des couts initiaux supplémentaires, pour les en équiper, cette initiative pourrait s’avérer bien plus économique et efficace, à terme, que le transfert de chars classiques, connaissant leurs vulnérabilités.
À l’instar des Caesar français, qui consomment, semble-t-il, dix fois moins d’obus que les systèmes soviétiques, et qui ont une survivabilité considérablement plus élevée, un tel calcul peut s’avérer déterminant, dans une guerre qui se veut, aujourd’hui, structurée autour de l’attrition comparée, des matériels comme des hommes.
Article du 25 avril en version intégrale jusqu’au 1 juin 2024
En décembre, le colonel Yan Iatsychen, le commandant de la 56e brigade d’infanterie motorisée de l’armée ukrainienne, avait formulé quelques critiques sur le CAESAr [Camion équipé d’un système d’artillerie] dans les pages du quotidien « Le Monde ».
Il « tire très vite et avec une précision d’orfèvre. Mais je l’utilise très peu parce qu’il est très vulnérable et mal adapté aux réalités de la guerre », avait en effet affirmé cet officier. « Si je le sors en terrain découvert pour tirer, il devient la cible de tirs de contrebatterie au bout de trois à quatre minutes. Tandis qu’avec [l’obusier tracté américain] M777, je peux tirer 300 obus par jour en moyenne. Avec le Caesar, si j’en tire cinq, c’est bien. Le M777 est facile à dissimuler, et je peux installer une carcasse métallique autour pour le protéger du [drone kamikaze russe] Lancet », avait-il ajouté.
Pour rappel, selon l’armée de Terre, un CAESAr n’a besoin que d’une minute pour tirer six obus sur une cible située à 40 km de distance, la mise en batterie et la sortie en batterie se faisant en seulement deux minutes. D’où l’étonnement suscité par les propos du colonel Iatsychen, lequel était sans doute peu familier avec la doctrine d’emploi de l’obusier automoteur français.
Mais celui-ci ne s’en était pas tenu là. Le CAESAr « aime trop la propreté. Ses opérateurs sont comme des chirurgiens, toujours avec des gants et des couvre-chaussures, contraints de dormir dedans pour ne pas la salir», avait-il ajouté.
En outre, il avait aussi expliqué qu’il ne pouvait pas « cacher le CAESAr » pour ne pas « dégrader sa liaison satellite, sans laquelle il devient impossible de guider le tir ». Selon lui, « il faudrait soit pouvoir guide le tir en mode manuel, soit que l’antenne satellite soit détachable ». Là encore, cette critique était étonnante étant donné que les paramètres de tir sont fournis par une centrale inertielle…
Cela étant, l’officier fut désavoué par sa hiérarchie quelques jours plus tard, le ministère ukrainien de la Défense ayant publié un communiqué pour louer la « grande efficacité » et la « grande précision au combat » du CAESAr. Mieux : il fit savoir que des travaux allaient être menés pour améliorer sa conduite de tir grâce à l’intelligence artificielle, afin de réduire de 30 % l’utilisation d’obus de 155 mm.
Quoi qu’il en soit, les critiques formulées par le colonel Iatsychen jetèrent un trouble que le ministre français des Armées a eu l’occasion de dissiper en répondant à une question écrite que la députée Caroline Colombier [RN] lui a adressé après la diffusion du reportage du Monde.
« Le ministère de la Défense ukrainien a exprimé à plusieurs reprises sa pleine satisfaction vis-à-vis du système d’artillerie CAESAr utilisé dans le cadre du conflit qui oppose l’Ukraine à la Russie. Compte tenu de ces retours d’expérience du front, l’Ukraine a fait l’acquisition, fin 2023, de 6 canons CAESAr supplémentaires et a exprimé un nouveau besoin important de plusieurs CAESAr », a-t-il rappelé, avant de contester une par une les allégations du colonel Iatsychen.
« Grâce à sa mobilité, le CAESAr est moins vulnérable aux tirs d’artillerie adverses que les canons fixes. Équipé d’une centrale inertielle pour la navigation et le pointage du canon, le CAESAr n’a pas besoin de liaison satellitaire permanente pour tirer ses munitions », a fait valoir le ministère des Armées.
Et de souligner que, par ailleurs, le CAESAr « a également démontré un bon niveau de rusticité, comparé notamment aux systèmes d’artillerie chenillés automatisés fournis par d’autres pays occidentaux à l’Ukraine », comme le PzH2000 allemand et le M109 américain.
Cependant, et comme l’a reconnu le ministère des Armées, la limite des CAESAr livrés à l’armée ukrainienne se situe au niveau de leur Maintien en condition opérationnelle [MCO], compte tenu de leur sollicitation sur le ligne de front.
« L’intense utilisation de ce système par les forces armées ukrainiennes exige une maintenance particulièrement performante et amène le ministère de la Défense ukrainien à commander régulièrement les outillages, rechanges et services nécessaires à son entretien auprès de Nexter [ou KNDS France] », a-t-il admis. C’est pour cette raison que des composants du CAESAr seront produits sur le sol ukrainien afin de rendre le MCO plus rapide.
Une cinquantaine de projets de R&D collaboratifs ont été sélectionnés ce jeudi pour un financement du Fonds européen de la défense (FEDef). L’un d’entre eux, coordonné par le pilier munitionnaire de KNDS France, permettra de progresser sur les munitions d’artillerie de demain.
Comme son nom l’indique, « Future Indirect fiRes European Solution 2 » (FIRES 2) s’inscrit dans la continuité d’un effort lancé en 2021 via le programme européen de développement industriel dans le domaine de la défense (EDIDP), précurseur du FEDef. Des travaux précurseurs soutenus à hauteur de 3,5 M€ et déjà pilotés par celui qui s’appelait encore Nexter Munitions.
Trois ans plus tard, la plupart des acteurs de FIRES rempilent et montent d’un cran dans l’ambition et les moyens. Près de 27 M€ seront cette fois alloués par l’Europe, enveloppe portée à 32 M€ avec les contributions nationales. De quoi dépasser le stade initial des études et de la conception pour, durant trois ans, élargir l’effort à des activités de prototypage et d’essais.
L’équipe, notamment étoffée de Thales LAS France et de BAE Systems Bofors, aura pour principal objectif de « développer une future famille de munitions dotées d’une portée et d’une précision plus élevée à l’horizon 2030 », pointe la Commission européenne.
Centré sur l’appui-feu indirect, FIRES 2 vise à étendre la portée d’un obus de 155 mm jusqu’à 60 km et celle d’une roquette jusqu’à 150 km tout en conservant une erreur circulaire probable décamétrique. Un degré de performance que KNDS France cherche déjà à atteindre avec son obus de précision KATANA, en développement depuis 2018.
À l’instar des 53 autres promesses de financement annoncées aujourd’hui, FIRES 2 « renforcera l’indépendance et la compétitivité de l’UE face aux marchés concurrents en créant des alternatives internes rentables basées sur les points communs et l’interopérabilité entre les technologies existantes et futures », commente la Commission européenne.
« Nous avons assisté à la fin de l’efficacité de l’artillerie tractée ». C’est en ces termes que le Général James Rainey, chef du Commandement des contrats à terme de l’armée américaine, s’est exprimé lors du symposium Global Force de l’Association of the US Army.
Selon le général américain, en dépit de l’abandon récemment annoncé du super-canon du programme Extended Range Cannon Artillery (ERCA), l’US Army se prépare à des transformations majeures en matière d’artillerie, mais se détourne désormais de l’artillerie tractée, jugée, non sans raison objective, trop vulnérable.
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La guerre en Ukraine a remis l’artillerie au centre du combat aéroterrestre
Comme ce fut le cas des chars et de l’infanterie mécanisée, l’artillerie a été négligée par de nombreuses armées, en particulier en occident, ces 30 dernières années. Ainsi, la majorité des armées de l’OTAN, y compris l’US Army, utilisent encore, aujourd’hui, des systèmes d’artillerie conçus durant la guerre froide, comme le M109 américain, l’AS 90 britannique, ou les 2S3 et 2S19 soviétiques en Europe de l’Est.
L’US Army doit répondre à l’entrée en service de nouveaux systèmes d’artillerie, comme le PCl-181 chinois, ou le 2S35 Koalitsiya-SV, aux performances supérieures à celles de son M109.
Engagées sur des théâtres dissymétriques, face à des adversaires ne disposant que de peu d’artillerie et d’aucune aviation, ces armées ont évolué d’un appui feu procuré par l’artillerie, vers celui apporté par l’aviation ou les hélicoptères de combat. Même sur des théâtres relativement intenses, comme en Irak ou en Syrie, la suprématie aérienne occidentale, tout comme russe en Syrie, n’a jamais été remise en question.
La guerre en Ukraine a profondément bouleversé ces paradigmes. Bien que disposant d’une force aérienne très inférieure en nombre, Kyiv est, en effet, parvenu à contenir, pendant plus de deux ans, la puissance aérienne russe et son millier d’avions de combat et d’attaque, à l’aide d’un réseau de défense aérienne dense et efficace.
Il en fut de même, d’ailleurs, concernant les forces aériennes ukrainiennes par la DCA russe. Les deux forces aériennes ont été contraintes, par ces défenses antiaériennes, d’opérer à distance de la ligne d’engagement, qu’il s’agisse des avions de combat ou des hélicoptères d’attaque, rendant beaucoup plus difficile le support aérien rapproché.
Cette fonction revint pleinement à l’artillerie, comme le veut, d’ailleurs, la doctrine soviétique. Elle devint, très vite, le pivot du rapport de force dans la guerre en Ukraine, avec comme mètre étalon, le nombre de tubes disponibles, ainsi que les stocks d’obus de 152 et de 155 mm.
L’artillerie tractée trop vulnérable face à la contrebatterie et aux drones
Si l’artillerie a retrouvé son rôle décisif sur le champ de bataille en Ukraine, elle a également payé un lourd tribut à son utilisation intensive depuis deux ans. Ainsi, selon le site Oryx, 350 systèmes d’artillerie tractés, 700 systèmes automoteurs et plus de 360 lance-roquettes multiples russes auraient été détruits, endommagés ou abandonnés depuis février 2022, soit la moitié de l’inventaire théorique des armées de Moscou, en début de conflit.
Plus économique, l’artillerie tractée est également beaucoup plus vulnérable. En Ukraine, presque la moitié des 186 M777 livrés par les Etats-Unis ont déjà été détruits ou endommagés.
L’Ukraine, pour sa part, aurait perdu, selon le même site et avec la même méthodologie, 190 systèmes tractés, 310 systèmes autotractés et une soixantaine de lance-roquettes multiples.
Si ces chiffres semblent montrer une plus grande attrition des canons automoteurs, ils masquent, en réalité, la grande vulnérabilité de l’artillerie tractée, bien moins nombreuse sur le champ de bataille, et subissant des taux de pertes beaucoup plus élevés que l’artillerie mobile.
Ainsi, les armées ukrainiennes auraient perdu 82 des 186 canons tractés M777 de facture américaine, livrés entre mai 2022 et l’été 2023, soit un taux d’attrition de presque 42 %. Le canon porté sur camion Caesar français, livré à 49 exemplaires sur la même calendrier, n’a enregistré que 8 pertes, soit un taux d’attrition de 16 %, plus de deux fois et demi inférieur à celui du canon américain, et sensiblement égal à celui du Pzh 2000 allemand.
Le canon de 52 calibres du Caesar explique, en partie, cette plus grande résilience, le Pzh 2000 allemand et l’archer suédois enregistrant, eux aussi, une attrition moindre et comparable au canon français. Sa grande mobilité participe tout autant à celle-ci.
Le CAESAR représente davantage une évolution de l’artillerie tractée, dont il reprend la souplesse et les faibles couts, tout en gommant ses faiblesses, qu’une alternative à l’artillerie automotrice blindée.
Ainsi, il ne faut que deux minutes au Caesar pour se mettre en batterie, tirer six obus, et quitter le poste de tir, un délai trop court pour l’artillerie de contrebatterie russe. Il faut, à l’inverse, près de cinq minutes au M777 pour faire de même, avec un équipage très entrainé, laissant le temps aux radars de contrebatterie, voire aux drones russes, de localiser l’origine du tir, et de l’engager.
Même le tir sous casemate, ou à partir d’emplacements préparés et protégés, ne suffisent plus à compenser le manque de mobilité de l’artillerie tractée, alors que les munitions rôdeuses et les obus guidés peuvent, désormais, frapper des cibles avec une précision de quelques mètres, voire moins.
Mobilité, allonge et précision : les trois clés de l’efficacité de l’artillerie moderne
L’allonge permet non seulement de frapper des cibles dans la profondeur du dispositif adverse, mais elle permet de le faire tout en restant hors de portée des systèmes d’artillerie adverses, censément moins évolués. Ainsi, les systèmes européens Caesar, Pzh2000 et Archer, et leur canon de 52 calibres, peuvent atteindre des cibles à 40 km avec des obus classiques, contre 25 km pour le M109, le 2S19 Mstas-s, ou le M777.
Les M109 envoyés en Ukraine par les Etats-Unis et ses alliés, ont eux aussi, soufferts de taux d’attrition élevés, sans atteindre ceux du M777 cependant.
La précision assure d’obtenir un résultat identique, avec un nombre d’obus plus réduit. Outre une consommation plus réduite du nombre d’obus, que l’on sait stratégique, ces systèmes peuvent évacuer plus rapidement la zone de tir, pour éviter le tir de contrebatterie. Enfin, un nombre plus réduit de systèmes d’artillerie, suffit à atteindre un résultat similaire, produisant, de fait, un effet multiplicateur de forces.
La mobilité, enfin, offre une grande souplesse opérationnelle aux artilleurs, tout en réduisant le temps d’exposition des systèmes face au risque de contrebatterie. À ce titre, une majorité des Caesar détruits ou endommagés en Ukraine, l’ont été, non par des tirs d’artillerie, mais par des munitions rôdeuses Lancet. Là encore, la mobilité agit comme un multiplicateur de forces, en permettant à une pièce, d’opérer efficacement sur un périmètre plus élargi.
Reste que si l’artillerie tractée est beaucoup plus vulnérable que l’artillerie automotrice, elle subsistait dans les inventaires des armées, en raison de certaines qualités propres, comme sa capacité à être aisément projetée, y compris par avion, et surtout, du fait de son prix, bien plus accessible.
En effet, le M777 coute 4 fois moins cher que le M109 Paladin, et presque 6 fois moins cher qu’un Pzh 2000. Lorsque la masse est un enjeu décisif, comme en Ukraine, cet aspect économique ne peut pas être ignoré.
Le canon porté, successeur désigné de l’artillerie tractée
C’est pour répondre à cette double contradiction, que le français GIAT Industrie, devenu depuis Nexter, puis KNDS-France, a conçu leCAmion Équipé d’un Système d’ARtillerie, le CAESAR, qui aujourd’hui montre toute son efficacité aux mains des artilleurs ukrainiens.
La mobilité du canon porté, s’étend à sa capacité de projection, y compris par aéronef. Ainsi, un M109 pèse dix tonnes de plus qu’un Caesar, un PZH 2000, 20 tonnes.
Celui-ci devait permettre de remplacer le canon tracté TR-F1 de l’Armée de terre, conservant sa souplesse d’emploi et ses couts réduits, tout en gommant ses faiblesses, avec une mobilité largement accrue, une plus grande allonge grâce à son tube de 52 calibres, et une précision exceptionnelle, grâce à un nouveau calculateur balistique inertiel recalé par GPS.
Le succès commercial et opérationnel du CAESAR, y compris en Ukraine, démontre que les ingénieurs français sont parvenus à relever ce défi, y compris dans le domaine des couts, un CAESAR coutant de 4 à 5 m€, un peu plus qu’un M777, et toujours 4 fois moins cher qu’un M109 et cinq fois plus économique qu’un PZH 2000.
Le concept du canon porté a, depuis, été repris par de nombreux industriels, en suède avec L’Archer, en Allemagne avec le RCH-155, en Israël avec l’Atmos, en Chine avec le PCL-181, et même en Russie, avec le 2S43 Malva. Les États-Unis ont, pour leur part, développer le Brutus, une référence directe au Caesar français, sans pour autant en avoir les qualités.
Quel avenir pour l’Artillerie de l’US Army ?
À l’occasion de ce symposium, le général Riley a donné les axes poursuivis par l’US Army en matière de modernisation de son artillerie, après l’arrêt du programme de super-canon ERCA.
Le M109-52 de BAE systems, equipé du canon L52 de Rheinmetall, est certainement l’hypothèse privilégiée, aujourd’hui, pour faire évoluer son M109.
Comme on pouvait s’y attendre, la piste privilégiée, aujourd’hui, repose sur le développement de nouvelles munitions de précision à propulsion additionnée, permettant d’accroitre la portée et la précision de chaque tir, avec le remplacement du tube de 39 calibres du M109, par un tube de 52 calibres.
Les industriels sont déjà prêts à répondre à cette demande. Ainsi, BAe, associé à Rheinmetall, propose une version du M109A7, baptisée M109-52, équipé du canon L52 de Rheinmetall qui équipe déjà le Pzh2000.
Apparemment, celui-ci s’est montré particulièrement résistant en Ukraine, supportant plus du triple du nombre de tirs prévus, sans altération de la portée, de la précision ou de la sécurité. La Corée du Sud, mais aussi Israël et Krauss-Maffei Wegmann, seraient également dans les rangs, pour proposer des solutions sur étagère, à l’US Army.
Toutefois, dans le même temps, le général Riley a laissé entendre que l’US Army pourrait aussi se tourner vers une solution plus légère et mobile que son M109, destinée à évoluer aux côtés des Stryker 8×8 au sein des brigades d’infanterie, ou des unités d’assaut.
Ce cahier des charges pourrait correspondre à l’ATMOS israélien, mais aussi, et surtout, au CAESAR français, qui a fait de la mobilité son ADN, en tant qu’alternative, non aux canons automoteurs, mais à l’artillerie tractée. À suivre donc…
Article du 28 mars en version intégrale jusqu’au 5 mai 2024
Une bonne stratégie se doit d’accorder au mieux des objectifs et des capacités. Comme ces dernières sont plus difficiles à modifier que les premiers, la stratégie s’aligne souvent d’abord sur ce que l’on peut réellement faire face à son ennemi puis on envisage comment modifier éventuellement les moyens. Essayer d’estimer les intentions de la Russie impose donc d’abord de s’intéresser à ce qu’est capable de faire son armée actuellement.
Des chiffres et des êtres
Malgré les lourdes pertes de la guerre, 315 000 tués et blessés selon un document récent de la Defense Intelligence Agency américaine, les forces armées russes sont passées dans leur globalité d’un peu moins d’un million d’hommes fin 2021 à 1,35 million aujourd’hui, en espérant atteindre 1,5 million en 2026. Cet accroissement est le résultat d’une légère augmentation du volume de la conscription, de l’appel aux réservistes fin 2022 et surtout d’une grande campagne de recrutement de volontaires contractuels. En décembre 2023, Vladimir Poutine et son ministre Choïgou annonçaient que 490 000 soldats avaient ainsi été recrutés sous contrat durant l’année. C’est un chiffre colossal, c’est en proportion comme si on avait recruté 195 000 nouveaux soldats en France alors qu’on peine à en avoir 26 000, et donc douteux. Il faut donc sans aucun doute le traduire par « contrats » plutôt que « recrutements », et inclure ainsi les renouvellements, parfois imposés, pour les soldats déjà en ligne. Pour autant, en jouant sur le patriotisme et surtout des incitations financières inédites dans l’histoire – une solde représentant trois fois le salaire moyen plus des bonus et des indemnités personnelles ou familiales en cas de blessures – ainsi que le recrutement de prisonniers ou de travailleurs étrangers en échange de passeports russes, les engagements ont effectivement été très importants en volume.
Si on ajoute les recrutements des différentes milices provinciales et corporatistes ou le renforcement des services de sécurité, on s’approche cependant du 1 % de la population d’une population qui correspond, empiriquement, au maximum que l’on peut recruter sur volontariat pour porter les armes et risquer sa vie. Au-delà il faut en passer par la conscription. Or, cet impôt du temps et éventuellement du sang est généralement très impopulaire s’il ne repose pas sur de bonnes raisons et s’il n’est pas partagé par tous. Quand la patrie n’est pas réellement menacée dans son existence, qu’il existe de très nombreuses échappatoires au service et que l’on est soucieux de sa popularité, on évite donc d’y recourir. Le souvenir de l’engagement malheureux des appelés soviétiques en Afghanistan dans les années 1980 ou celui vingt ans plus tôt des Américains au Vietnam, n’est à ce sujet pas très incitatif.
La Russie avait l’ambition de professionnaliser complètement son armée à partir des réformes du ministre Serdioukov en 2008-2012, mais la contradiction entre l’ampleur des effectifs jugés indispensables – qui correspondraient en proportion à 450 000 pour la France – le nombre réduit de volontaires à l’engagement et encore plus de réservistes opérationnels qui pourraient les compléter a imposé de maintenir une part de conscription. Ce système mixte, professionnels et conscrits, a été maintenu depuis le début de la guerre en Ukraine et il y a ainsi environ 290 000 soldats appelés au sein dans l’armée russe. Toujours par souci de ne pas passer de l’impôt du temps à l’encore plus impopulaire impôt du sang, ces conscrits n’ont pas été engagés en Ukraine sauf très discrètement et ponctuellement. C’est un des paradoxes de cette guerre à la manière russe où on déclare la patrie, et donc désormais aussi les territoires occupés, agressée par toutes les forces de l’univers mais où on n’ose pas pour autant engager tous les hommes chargés de la défendre. C’est donc un actif énorme qui absorbe également de nombreuses ressources militaires pour son encadrement, son équipement et sa vie courante mais qui n’est pas utilisé directement dans la guerre. Cette armée d’appelés sert au moins à tenir l’arrière et remplir toutes les autres missions que la guerre, tout en servant de base de recrutement de volontaires et d’ultime réserve.
Au bilan, les forces armées russes utilisent environ la moitié de leur potentiel humain dans la guerre en Ukraine et un tiers dans les 12 armées du Groupe de forces en Ukraine (GFU). C’est suffisant pour obtenir une supériorité numérique sur le front mais insuffisant pour que celle-ci soit décisive.
Si on peut estimer à 1 % de la population la proportion maximale de volontaires susceptibles s’engager dans une population d’un pays européen moderne de moyenne d’âge de 40 ans, on peut également estimer à 5 % le nombre maximum d’hommes (à 80-90 %) et de femmes réellement mobilisables sous les drapeaux. C’est sensiblement le cas actuellement en Israël, sans que l’on imagine que cela puisse durer longtemps, alors que l’Ukraine est à environ 2,5 % et la Russie à 0,9 %. Pour espérer disposer de la masse suffisante pour l’emporter à coup sûr, la Russie est sans doute obligée de mobiliser un peu plus ses réservistes mais tout en ménageant la susceptibilité de la population. De fait, après le renouvellement par acclamations du mandat de Vladimir Poutine, l’introduction du mot « guerre » dans le paysage et même l’instrumentalisation de l’attentat djihadiste du 22 mars à Moscou tout le monde attend un nouvel appel de plusieurs centaines de milliers d’hommes sous les drapeaux.
Une nouvelle armée russe
Au début de l’année 2023, le GFU et les deux corps d’armée de Donetsk et Louhansk représentaient environ 360 000 hommes après le renfort des réservistes mobilisés à partir de septembre 2022. C’est alors encore un ensemble très hétérogène formé dans l’urgence après la crise de l’automne 2022. Il s’est ensuite consolidé progressivement avec la formation d’une structure spécifique de corps de formation et d’entraînement dans des camps très en arrière du front. Malgré les pertes persistantes, le volume des forces s’est ensuite accru progressivement, avec 410 000 hommes à l’été 2023 et 470 000 au début de 2024.
La quantité autorise l’augmentation de qualité. Ce volume accru et la moindre pression offensive ukrainienne permettent en effet d’effectuer plus de rotations entre la ligne de front et la structure arrière de régénération-formation. Les régiments et brigades peuvent être retirés du front avant d’être sous le seuil de pertes qui impliquerait aussi une implosion des compétences collectives. Les nouvelles recrues peuvent également être accueillies et assimilées en arrière dans les camps et non directement sous le feu, ce qui est souvent psychologiquement désastreux.
Cette réorganisation été l’occasion d’une reprise en main politique du GFU surtout après la rébellion de Wagner en juin. Wagner a été dissoute et ses soldats « nationalisés », tandis qu’on n’entend plus parler de généraux mécontents. Le risque à ce niveau est celui d’avoir remplacé des mécontents ou ses suspects par des fidèles, un critère qui n’est pas forcément associé à celui de la compétence. Pour le reste, l’armée de terre russe poursuit son retour progressif à l’organisation de l’armée soviétique sur le seul modèle simple armées-divisions-régiments plutôt que le fatras actuel de structures. Le facteur limitant est sans doute celui de l’encadrement supérieur. L’armée russe manque cruellement d’officiers compétents pour constituer les états-majors nécessaires à sa bonne organisation.
Si l’armée russe tend à revenir à ses structures classiques de grandes unités, les échelons les plus bas ont été radicalement transformés pour s’adapter à la guerre de position. Les groupements tactiques de manœuvre mobile (connus sous l’acronyme anglais BTG) associant un bataillon de combat (à dominante blindée ou infanterie motorisée) avec un bataillon d’artillerie et d’appui n’existent plus. L’emploi complexe de ces groupements a été simplifié en dissociant les deux éléments, manœuvre et appuis, dont les bataillons sont désormais regroupés dans des entités spécifiques et coordonnés à l’échelon supérieur. Avec le passage de la guerre de mouvement à la guerre de position, il y a maintenant deux ans, et la réduction du nombre de véhicules de combat, les bataillons de manœuvre sont en fait devenus des bataillons de « mêlée », presque au sens rugbystique du terme où on privilégie le choc sur le mouvement. Oubliant les grandes percées blindées-mécanisées et les assauts aériens ou amphibies, l’armée de terre russe est désormais une « armée de tranchées » largement « infanterisée » avec une proportion de chair humaine par rapport au tonnage d’acier beaucoup plus importante qu’au début de la guerre.
En coordination avec l’appui indispensable de l’artillerie russe, qui a perdu beaucoup de pièces et manque d’obus, mais a augmenté en compétences et diversifié son action, l’infanterie russe mène un rétro-combat avec des unités qui évoluent à pied au contact de l’ennemi en emportant avec elle le maximum de puissance de feu portable – mortiers légers, mitrailleuses, lance-grenades, drones – sur une distance limitée et dans le cadre d’un plan rigide. La valeur tactique de ces bataillons, très variable, est presqu’entièrement dépendante de la quantité de ses cadres subalternes, de sergent à capitaine, qui ont réussi à survivre et ont appris de la guerre. Les meilleurs bataillons sont qualifiés d’« assaut » alors que les plus mauvais se consacrent à la défense du front.
Au total, la forme des combats n’a pas beaucoup évolué depuis le début de la guerre de positions en avril 2022, mais, pour parler en termes économiques, la composante Travail en augmentation l’emporte désormais sur le Capital matériel et technique en baisse car les destructions et l’usure l’emportent sur la production. Le troisième facteur de production, l’Innovation, est en hausse jouant plus sur les évolutions humaines (nouvelles compétences, méthodes ou structures) que matérielles, hormis sur les petits objets comme les drones, mais au bilan le combinaison TCI produit un rendement plutôt décroissant. Il faut aux Russes de 2024 dépenser plus de sang et de temps qu’à l’été 2022 pour conquérir chaque kilomètre carré. Les opérations offensives russes peuvent être toujours aussi nombreuses qu’à leur maximum à l’été 2022 mais de bien moindre ampleur.
La fonte de l’acier
Outre la mobilisation partielle humaine de septembre 2022, c’est la mobilisation industrielle qui a sans doute sauvé le GFU et lui a permis de croiser à nouveau en sa faveur les « courbes d’intensité stratégique » par ailleurs déclinantes des deux côtés par la fonte du Capital. Cette fonte du Capital a d’abord été une fonte de l’acier. Près de 3 200 chars de bataille et 4 100 véhicules blindés d’infanterie ont été perdus sur un parc initial de, respectivement, 3 400 et 7 700. Les forces aériennes russes ont également perdu plus d’une centaine d’avions divers, sans compter les endommagés, et 135 hélicoptères, tandis que 36 000 tonnes de la flotte de la mer Noire sont au fond de l’eau.
Pour compenser ces pertes matérielles et payer ses soldats, la Russie fait un effort financier important représentant 6 à 7 % du PIB et 30 % du budget fédéral, la Russie peut ainsi dépenser entre 10 et 13 milliards d’euros pour son armée, dont une grande partie pour son industrie de défense ou les importations. À titre de comparaison, la France dépense 3,6 milliards d’euros par mois pour ses forces armées, dont deux pour les achats d’équipements, par ailleurs nettement plus chers. Pour autant, cet effort peut à peine être considéré comme un effort de guerre. Pendant les années 1980, les États-Unis en « paix chaude » faisait le même effort de défense en % de PIB et l’Union soviétique bien plus. L’Ukraine, qui est effectivement en économie de guerre, y consacre le quart de son PIB.
Outre sa capacité de coercition sociale qui impose une mobilisation plus intensive de son industriel que dans les pays occidentaux, le véritable atout de la Russie est d’avoir conservé en stock les équipements pléthoriques de l’armée rouge. Aussi l’effort industriel principal russe consiste-t-il surtout à réinjecter dans les forces des matériels anciens régénérés et rétrofités. L’industrie russe peut ainsi « produire » 1 500 chars de bataille et 3 000 véhicules d’infanterie par an, mais ceux-ci sont à plus de 80 % des engins anciens rénovés. Cela permet de limiter la réduction de masse, mais au détriment d’une qualité moyenne qui se dégrade forcément avec l’utilisation de matériels anciens et par ailleurs déjà usés. Les stocks ne sont pas non plus éternels, mais on peut considérer que la Russie peut encore jouer de cet atout jusqu’en 2026. À ce moment-là, il faudra avoir effectué une transition vers la production en série des matériels neufs.
Les matériels majeurs neufs ne sont pas non plus nouveaux, impossibles à inventer en aussi peu de temps du moins, sauf pour des « petits » matériels comme les drones, qui connaissent une grande extension. On se contente donc largement de produire à l’identique les équipements sophistiqués, malgré les sanctions économiques. L’industrie russe continue à fabriquer par exemple un à deux missiles Iskander 9M725 par semaine à peine entravée par l’embargo, visiblement peu contrôlé, sur l’importation de composants. Les choses sont simplement un peu plus compliquées et un peu plus chères.
La limitation principale concerne les munitions et particulièrement les obus d’artillerie, alors que la Russie a atteint en décembre 2022 le seuil minimal pour organiser de grandes opérations offensives. L’armée russe avait alors consommé onze millions d’obus, en particulier lors de l’offensive du Donbass d’avril à août 2022. Pour répondre aux besoins de 2023, la Russie a puisé dans son stock de vieux obus, souvent en mauvais état et surtout produit 250 000 obus et roquettes par mois, dont une petite moitié d’obus de 152 mm. Elle a également fait appel à ses alliés, la Biélorussie, l’Iran, la Syrie (pour des douilles) et surtout la Corée du Nord, qui aurait fourni entre 2 et 3 millions d’obus. La Russie espère produire plus de 5 millions en 2024, dont 4 millions de 152 mm et continuer à bénéficier de l’aide étrangère. Aller au-delà supposerait d’importants investissements dans la construction de nouvelles usines et l’extraction de matières premières. Autrement dit, si rien ne change radicalement les Russes bénéficieront sur l’année en cours et sans doute encore la suivante d’une production importante, quoiqu’insuffisante, mais l’année 2026 risque d’être problématique.
Que faire avec cet instrument ?
Il y a les conquêtes et il y les coups. L’armée russe peut mener ces deux types d’opérations, mais à petite échelle à chaque fois, empêchée par la défense ukrainienne et l’insuffisance de ses moyens. Sa principale est cependant que l’armée ukrainienne est encore plus empêchée qu’elle et qu’il en sera très probablement ainsi pendant au moins toute l’année 2024. Cette légère supériorité sur la longue durée laisse l’espoir d’obtenir la reddition de l’Ukraine et incite donc à poursuivre la guerre jusqu’à cet « état final recherché » tournant autour de l’abandon par l’Ukraine des territoires conquis par les Russes étendus sans doute reste du Donbass, Kharkiv et Odessa, ainsi que de la neutralisation militaire de Kiev et sa sujétion politique. Tant que cet espoir persistera, la guerre durera.
Avec les moyens disponibles actuellement et à venir, la stratégie militaire russe se traduit par une phase de pression constante et globale sur le front et l’arrière ukrainien, à base d’attaques limitées mais nombreuses dans tous les champs. L’objectif premier n’est pas forcément du conquérir du terrain, mais d’épuiser les réserves ukrainiennes d’hommes et de moyens, en particulier les munitions d’artillerie et de défense aérienne. Cette pression offensive constante peut permettre de créer des trous dans la défense qui autoriseront à leur tour des opérations de plus grande ampleur, sans doute dans le ciel d’abord avec la possibilité d’engager plus en avant les forces aériennes, puis au sol d’abord dans le Donbass et éventuellement ailleurs si les moyens le permettent.
Dans cette stratégie d’endurance où la Russie mène un effort relatif humain et économique trois fois inférieur à l’Ukraine, l’année 2025 est sans doute considérée comme décisive. Dans cette théorie russe de la victoire, l’Ukraine à bout et insuffisamment soutenue par ses Alliés ne pourrait alors que constater alors son impuissance et accepter sa défaite. Comme d’habitude cette vision russe est une projection ceteris paribus, or il est probable que les choses ne resteront pas égales par ailleurs.
Ajoutons que si cette stratégie réussissait, Vladimir Poutine serait auréolé d’une grande victoire et disposerait en 2026 d’un outil militaire plus volumineux qu’au début de 2022 mais également très différent, plus apte à la guerre de positions qu’à l’invasion éclair. Pour autant, après un temps de régénération et de réorganisation soutenue par une infrastructure industrielle renforcée, cet outil militaire pourrait redevenir redoutable pour ses voisins et la tentation de l’utiliser toujours intacte, sinon renforcée.
Sources
Dr Jack Watling and Nick Reynolds, Russian Military Objectives and Capacity in Ukraine Through 2024, Royal United Services Institute, 13 February 2024.
Ben Barry, What Russia’s momentum in Ukraine means for the war in 2024, International Institute for Strategic Studies, 13th March 2024.
Pavel Luzin, The Russian Army in 2024, Riddle.info, 04 January 2024.
Mason Clark and Karolina Hird, Russian regular ground forces order of battle, Institute for the Study of War, October 2023.
Joseph Henrotin, « La guerre d’attrition et ses effets », Défense et sécurité internationale n°170, Mars-avril 2024.
Douglas Barrie, Giorgio Di Mizio, Moscow’s Aerospace Forces: No air of superiority, International Institute for Strategic Studies, 7th February 2024.
Une munition d’artillerie de 155 mm se compose généralement d’un obus, d’une fusée, d’un dispositif de mise à feu [ou étoupille] et d’au moins une charge modulaire [ou propulsive], leur nombre pouvant aller jusqu’à six en fonction de la distance à atteindre.
En juillet 2020, alors qu’il produisait 1000 obus de 155 mm par mois, le groupe Nexter passa une commande de 70’000 charges modulaires à Eurenco, dans le cadre d’un marché notifié au profit de l’armée de Terre. « Ce contrat permet de soutenir et de renforcer la capacité de production de la filière munitionnaire française au profit des armées, mais également d’améliorer la flexibilité du site d’Eurenco Bergerac », avait-il souligné à l’époque.
Seulement, les besoins en charges modulaires ont significativement augmenté depuis le début de la guerre en Ukraine, d’autant plus que la France s’est engagée à fournir 3000 obus par mois à l’armée ukrainienne. Et cela signifie qu’il faut également davantage de poudre propulsive…
D’où la subvention que la Commission européenne vient d’accorder à Nexter, dans le cadre du plan ASAP [Act in Support of Ammunition Production] qui, doté de 500 millions d’euros, doit permettre de porter la capacité européenne de production de munitions à 2 millions d’obus par an d’ici la fin de l’année 2025.
Ainsi, 41 millions d’euros viennent d’être débloqués pour augmenter la production de poudre explosive. Cette somme se partagera entre Nexter, le norvégien Nammo et le lituanien Valsts Aizsardzibas Korporacija.
« Les travaux initiés par Nexter [ou KNDS France] pour adapter l’outil industriel à une posture d’économie de guerre passent notamment par la réduction des goulets d’étranglement et des dépendances stratégiques. À ce titre, la poudre propulsive est un composant nécessaire à la fabrication des charges modulaires, qui font partie du ‘coup complet’ d’un obus d’artillerie de 155 mm », a commencé par rappeler l’industriel français, via un communiqué diffusé le 19 mars.
«La subvention européenne du plan ASAP permettra ainsi à Nexter, et sa filiale munitionnaire italienne SIMMEL DIFESA, en coopération avec ses partenaires, d’accroitre ses capacités de production de poudre propulsive. Cette capacité vient en complément de celle d’autres acteurs industriels, réduisant de fait les chemins critiques d’approvisionnement », a-t-il ensuite expliqué.
Cette subvention de la Commission européenne permettra ainsi à Nexter de porter la capacité de production annuelle de charges modulaires de 50’000 à 400’000 d’ici trois ans. Elle permettra « d’ancrer le soutien aux forces armées ukrainiennes dans la durée », a commenté l’industriel, avant de rappeler qu’il a « déjà multiplié par deux sa capacité de production de munitions d’artillerie, et par trois celle de CAESAr » [Camion équipé d’un système d’artillerie].
Le Danemark va cofinancer avec la France l’acquisition de canons CAESAR à destination des forces ukrainiennes, une mesure parmi d’autres du dernier train d’aides annoncé la semaine dernière par le pays nordique.
Des canons CAESAR, des mortiers automoteurs de 120 mm et leurs munitions associées. Voilà une partie de ce que le Danemark a décidé de cofinancer au travers d’une 16e vague de dons valorisée à 308 M€.
« Les systèmes d’artillerie et de mortier sont très demandés par l’Ukraine. Avec ce don, nous apportons une contribution substantielle au combat pour la liberté en Ukraine sous la forme de systèmes d’artillerie CAESAR supplémentaires et de munitions correspondantes », déclarait le ministre de la Défense danois Troels Lund Poulsen dans un communiqué officiel.
Le ministre ukrainien de la Défense Rustem Umyerov s’est quant à lui dit « reconnaissant envers le ministre danois de la Défense Troels Lund Poulsen et le peuple danois pour cette ‘importante aide militaire et le renforcement des capacités de défense de l’Ukraine ».
Des dons effectués en collaboration avec la France pour ce qui est des canons, avec l’Estonie et la République tchèque pour les obus d’artillerie de 155 mm. Ni le volume acquis, ni l’objectif de livraison ne sont connus, mais ces pièces relèvent certainement des 78 exemplaires que l’industriel en charge, Nexter, sera en mesure de produire en 2024. La France en a déjà acquis 12, l’Ukraine 6. Reste donc de quoi produire rapidement 60 pièces.
Présents au lancement de la coalition artillerie pilotée par la France et l’Allemagne, le Danemark est l’un des soutiens les plus actifs, avec près de 4,5 Md€ d’aide militaire actée en date du 23 février. Derrière la cession de l’ensemble de ses 19 CAESAR 8×8, Copenhague a d’ores et déjà financé la fourniture d’obus de 152 et 155 mm, de roquettes de 122 mm, de mortiers, de charges modulaires et fusées d’artillerie et d’un tiers d’un lot de 16 canons automoteurs Zuzana-2.
Quels sont les atouts et les points faibles de l’armée française ?
Artillerie, puissance navale, Rafale, renseignement, dissuasion nucléaire, missiles… le dispositif de défense de la France ne manque pas de points forts.
Par Guerric Poncet – Infographie : Hervé Bouilly, Anibal Maiz Caceres – Le Point – publié le
La France ne manque pas d’atouts en matière d’artillerie, de puissance navale ou de dissuasion nucléaire. Revue de détail.
Les atouts de l’armée française
L’artillerie
On la croyait condamnée par la fin de la guerre froide : l’artillerie reste une clé des conflits modernes. Succès à l’exportation, le canon automoteur français Caesar a fait ses preuves au combat sous la bannière tricolore en Afghanistan, au Mali et en Irak, mais aussi au Yémen sous le drapeau émirien, et bien sûr en Ukraine. Il peut tirer un obus toutes les dix secondes sur une cible à 40 kilomètres avec une précision de quelques dizaines de mètres : un exploit pour des munitions non guidées.
La puissance navale
Avec un porte-avions nucléaire et trois porte-hélicoptères amphibies (classe Mistral), la marine française est dotée d’une capacité d’action et de projection unique au sein de l’UE, qui lui permet de positionner des avions, des hélicoptères, des troupes d’intervention ou encore un état-major au plus près d’un théâtre d’opérations. Les frégates et les sous-marins nucléaires d’attaque assurent une présence armée tout en collectant de précieux renseignements.
Le Rafale
Le chasseur français fait tout : intercepteur, bombardier léger, avion-espion, chasseur embarqué sur le porte-avions ou encore bombardier nucléaire… Mondialement reconnu comme un couteau suisse de l’aviation militaire high-tech, le Rafale est un atout majeur pour les armées françaises. Si son exportation a été difficile au début, Dassault profite aujourd’hui de sa nouvelle star autant que du Mirage 2000.
La force de réaction rapide
La puissance d’une armée se définit aussi par sa capacité de projection et sa réactivité. Avec une nouvelle génération d’avions de transport tactique (A400 M) et stratégique (A330 Phénix), la France peut déployer en quelques jours plusieurs milliers d’hommes avec leurs équipements, à l’autre bout du globe. De quoi répondre à des crises ponctuelles, comme la tentative de coup d’État au Mali en 2013, mais pas à l’ouverture d’un front de haute intensité.
Le renseignement
Avec ses propres satellites et ses capteurs de haute technologie embarqués sur des avions et des navires, la France dispose en permanence d’une information souveraine sur la situation internationale. De quoi limiter l’influence des concurrents (et des alliés…) sur les décisions politiques, et renforcer la puissance diplomatique tricolore, avec des leviers de négociation ou via des échanges de données.
La dissuasion nucléaire
Avec sa bombe souveraine, la France dispose d’un outil militaire et politique majeur. Mise en œuvre par les sous-marins et les Rafale, y compris ceux de l’aéronavale, elle est construite sur le modèle de la stricte suffisance. Les 290 têtes nucléaires de modeste puissance garantissent à l’ennemi des dommages inacceptables en cas d’escalade.
Les missiles
Les armées françaises disposent d’une panoplie complète de missiles de très haute technologie. Le dernier-né, le Meteor, est un missile air-air capable d’abattre un avion ennemi à plus de 100 km, soit avant que la plupart des appareils ennemis soient en mesure de riposter. Seul problème, les missiles sont produits en quantités échantillonnaires et les stocks ne tiendraient que quelques semaines en cas d’engagement important §
Les points faibles
Ces dernières décennies, le ministère des Armées a dû faire des sacrifices, faute de budget ou à la suite d’échecs industriels. Certaines capacités, comme les hélicoptères de transport lourd, ou échantillonnaires, comme les drones de combat, sont inexistantes. D’autres matériels sont vétustes, comme les hélicoptères Gazelle et Puma, ou l’avion-radar E3-F (Awacs). Les munitions font cruellement défaut : sans même parler de réserves en cas de conflit, les chars Leclerc n’ont pas assez d’obus pour s’entraîner régulièrement au tir. Autre vulnérabilité, la défense antiaérienne.