Rapport social unique du ministère des Armées: les chiffres pour 2022

Rapport social unique du ministère des Armées: les chiffres pour 2022

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 28 juillet 2023

https://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2023/07/27/rapport-social-unique-24024.html


Élaboré par la Direction des ressources humaines du ministère des Armées, le Rapport social unique propose une approche statistique, révélant l’essentiel des chiffres RH pour le personnel militaire et civil.

En 2022:
– le ministère des Armées comptait 266 052 femmes et hommes, dont les trois-quarts sont des militaires.
– 17 % de femmes militaires: les armées Françaises comptent parmi les plus féminisées au monde. Au sein du personnel civil, les femmes représentent 39 % des agents et, tous statuts confondus, 39 % des cadres dirigeants.
– 28500 recrutements en 2022
– 68 % des militaires servaient sous contrat et 32 % sont de carrière. Les civils comptent 61 % de titulaires, 20 % de non titulaires et 19 % d’ouvriers de l’État
– les dépenses de personnel s’élevaient à 21,542 milliards d’euros, dont 16,442 milliards pour le personnel militaire et 5,100 milliards pour le personnel civil
– 37 182 volontaires ayant souscrit un engagement à servir dans la réserve (ESR) et 61 181 anciens militaires d’active au titre de la réserve de disponibilité. Enfin, la réserve citoyenne de défense et de sécurité compte 6 093 personnes
– 118 667 militaires ont bénéficié d’une formation pour un nombre total de 5 879 938 journées. 56 180 civils ont suivi une formation pour un nombre total de 172 009 journées
– 2 215 apprentis étaient en formation. 165 apprentis ont intégré le ministère des Armées à l’issue de leur apprentissage.

Le panorama de la politique RH du ministère des Armées pour 2022 est à consulter ici.

« Allons médecins de la patrie… Ce que la médecine civile doit à la médecine militaire » d’Elisabeth Segard : nos vies – leur combat

« Allons médecins de la patrie… Ce que la médecine civile doit à la médecine militaire » d’Elisabeth Segard : nos vies – leur combat

Le livre « Allons médecins de la patrie… Ce que la médecine civile doit à la médecine militaire » d’Elisabeth Segard est publié aux éditions du Rocher.

« Allons médecins de la patrie… Ce que la médecine civile doit à la médecine militaire » d’Elisabeth Segard : nos vies – leur combat

 

avec Bertrand Devevey pour Culture-Tops – atlantico.fr – publié le 8 juillet 2023

https://atlantico.fr/article/decryptage/allons-medecins-de-la-patrie-ce-que-la-medecine-civile-doit-a-la-medecine-militaire-d-elisabeth-segard-nos-vies-leur-combat


« Allons médecins de la patrie… Ce que la médecine civile doit à la médecine militaire » 

De Elisabeth Segard

Edition du Rocher

 

THÈME

Les blessures aux combats, sans doute parce qu’elles impliquaient simultanément de nombreuses victimes, ont conduit les belligérants à se préoccuper de leurs blessés – qu’il s’agisse de préoccupations purement humanistes ou qu’il s’agisse prosaïquement de les remettre au combat… au plus vite ! 

C’est sans doute à Ambroise Paré, qui n’était pas militaire mais médecin au service des princes, que l’on doit les premiers principes de la médecine réparatrice de guerre, appliquée à la chirurgie des membres, aux premières tentatives de maîtrise des hémorragies, et des sutures en tous genres. 

Elisabeth Segard, journaliste de son état, a parcouru les archives militaires, des institutions médicales de l’armée, et rencontré de nombreux médecins généraux et chefs de service pour composer cet essai qui raconte l’essaimage de la médecine traumatologique de guerre vers les applications civiles, de plus en plus nombreuses au cours de ces dernières décennies.

Sur le champ de bataille, d’abord, sauver ! C’est recoudre, amputer, lutter contre les infections, contre le temps du rapatriement à l’arrière. Il est question de chirurgie bien sûr, d’anesthésies, d’asepsie, de brancardage, d’ambulances, de postes de soins avancés. Mais il s’agit aussi, dans les pays conquis, de lutter contre les maladies infectieuses, d’inventer les vaccins, de leur trouver des formes galéniques adaptées aux territoires, aux températures, à la conservation dans des conditions « extrêmes ». Il s’agit encore d’inventer des médicaments ou des dispositifs médicaux, des formes d’interventions innovantes – l’hélicoptère et l’ambulance pour le secours des blessés, qui deviendront des outils courants de la sécurité civile, recherches pour lutter contre les nouveaux périls, chimiques, bactériologiques, radioactifs, ou encore les carences en tous genres comme en connaissaient les équipages de bateaux. 

Bref, toutes ces inventions des services de santé des armées, sous contraintes du terrain d’affrontement, de confinements, d’expéditions en milieux hostiles pour préserver des vies, leur essaimage dans la médecine hospitalière et de ville sont l’objet de cet essai.

POINTS FORTS

Le point fort de cet essai est tout simple : nous expliquer comment la science militaire et son corollaire de combats, ont très « généreusement » contribué à la médecine moderne. L’ouvrage est didactique et thématique, qui part des traumas les plus évidents – ceux suscités par les armes blanches et à feu, vers des développements plus complexes – les enseignements de la guerre de 14-18, dont l’extraordinaire audace de la chirurgie réparatrice de la face et de l’orthodontie (au profit des « gueules cassées »), la résistance aux gaz toxiques, la prise en compte des traumatismes psychologiques, la résolution des problèmes spécifiques de santé publique liés aux territoires, la mise en œuvre des premiers cahiers des charges agro alimentaires, sans oublier le rôle des pharmaciens (dont le fameux Parmentier), des médecins embarqués à bord des navires, des technologies modernes, notamment appliquées à la médecine d’urgence – expérimentée – on s’en doute- sur les terrains de combats. 

Cet ouvrage est enrichi d’un petit cahier d’illustrations en couleur, d’une présentation du service de santé des armées dans son organisation actuelle, des sources documentaires, et de remerciements, qu’il est toujours intéressant de parcourir afin de mesurer la profondeur du travail d’enquête.

QUELQUES RÉSERVES

Il va être question dans ces pages de quelques termes techniques, pharmacologiques et médicaux – mais ils sont peu nombreux à être d’un niveau expert. Il est aussi question de tous ces précurseurs, inventeurs, chercheurs, médecins, pharmaciens qui se sont illustrés au front, à l’arrière et dans les labos. Pas sûr qu’on puisse tous les retenir. Mais il est aussi intéressant de voir que quelques grands noms de la médecine sont pour tout ou partie de leur carrière, des militaires de formation.

Et une (probable) délicieuse petite coquille en page 184, qui écrit qu’un médecin est soupçonné d’avoir assaisonné à la digitaline son ancienne maîtresse. Il est donc -probable que le terme exact soit « assassiné », voire empoisonné !!

ENCORE UN MOT…

Le saviez-vous ? Notre santé doit beaucoup à la médecine militaire. Allons médecins de la patrie est un titre clin d’œil fort bien vu car les découvertes et pratiques validées souvent sous la contrainte des combats, ont eu un véritable retentissement pour l’ensemble de la population, française, mais aussi mondiale. Cela est moins connu du grand public que l’essaimage des technologies de défense dans les équipements et infrastructures civiles, la lecture de cet essai explique clairement que la médecine militaire a véritablement ensemencé la médecine civile et accéléré, bien souvent, le passage de techniques réservées aux combattants vers l’ensemble de la population. Toute la médecine d’urgence, qui nous est familière, en est un parfait exemple. Cet essai, qui flirte naturellement avec les grands faits d’arme de l’histoire de France et de ses « colonies », vous fera découvrir au fil de ses pages, à l’image de la création de l’Hôtel des Invalides à Paris ordonné par Louis XIV, que la médecine militaire française est à l’origine de nombreuses « premières mondiales ». « Votre vie, notre combat », adaptée à l’exergue de cette chronique, est la devise du Service de Santé des Armées.

UNE PHRASE

[A propos de Valérie André, médecin militaire, pilote d’avion devenue pilote d’hélicoptère, première femme à devenir Officier Général et femme la plus décorée de France]

« Quand deux pilotes effectuent une démonstration de leur hélicoptère au-dessus de la cathédrale de Saigon, Valérie André est fascinée : des appareils qui décollent à la verticale ! Qui peuvent se poser dans un mouchoir de poche ! Ces deux appareils viennent d’être acquis par le Service de santé des armées et sont destinés aux évacuations sanitaires. La jeune médecin explique à son supérieur, le général Robert, qu’elle doit absolument apprendre à piloter pour évacuer les blessés perdus dans des zones inaccessibles en voiture ou en avion ». P 162

« La médecine d’urgence préhospitalière se concrétise à la fin des années 1960, au sein de la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris ; jusque- là, c’étaient les équipes de police-secours qui amenaient les blessés à l’hôpital. La brigade des sapeurs-pompiers de Marseille ayant la particularité d’être des corps de militaires, leurs médecins-chefs sont passés par différents régiments et ont exercé sur le champ de bataille. Ils en tireront l’expérience qui mènera à la naissance de la médecine d’urgence et de la médecine de catastrophe. » P 164

L’AUTEUR

Elisabeth Segard est journaliste pour le quotidien La Nouvelle République du Centre, et romancière. Son roman Si fragiles et si forts a été lauréat du prix Srias Centre Val de Loire 2021. Elle a écrit plusieurs romans, qui ont notamment pour cadre le centre de la France (Mouy sur Loire – qui n’existe pas vraiment !), sa région de prédilection.

Un ours et un renard sont dans un livre

Un ours et un renard sont dans un livre

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 31 mai 2023

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Après quelque temps préoccupé par d’autres affaires me voici de retour sur La voie de l’épée.  Avant de revenir très vite sur la situation guerrière quelque part dans le monde, et plus particulièrement en Ukraine, commençons par un peu d’auto-promotion.

L’ours et le renard est née d’une idée de Jean Lopez, qui après le succès de La conduite de la guerre écrit avec Benoist Bihan, m’a proposé en septembre dernier d’utiliser la formule du dialogue pour parler du conflit ukrainien. Comment refuser ? J’étais un fan du « Rendez-vous avec X » de France Inter et je trouvais que cette manière de procéder était finalement à la fois la plus didactique qui soit et la plus agréable à lire alors que l’on parle de choses somme toutes complexes. Après avoir songé à compiler les articles de ce blog consacré à la guerre en Ukraine, à la manière d’Olivier Kempf et de ses chroniques hebdomadaires, c’était sans doute aussi la seule manière possible d’écrire un essai un peu complet sur un sujet aussi vaste en aussi peu de temps.  

Nous avons donc commencé aussitôt un jeu de questions-réponses quasi quotidien pour accoucher d’une histoire, car les historiens, comme leur nom l’indique, sont d’abord des gens qui racontent des histoires. Et en bons historiens, nous avons commencé par le début et finit par la fin selon le bon conseil que l’on trouve dans Alice au pays des merveilles. Bien entendu, comme l’écriture du manuscrit a commencé en septembre, il a fallu faire un premier bond dans le temps pour expliquer les racines politiques longues du conflit jusqu’à la guerre de 2014-2015, que l’on peut considérer aussi comme la première phase de la guerre russo-ukrainienne. Cela a été alors l’occasion d’entrer en peu dans la machinerie militaire tactique (la manière de mener les combats) et opérationnelle (la manière de combiner une série de combats pour approcher de l’objectif stratégique). Il a fallu décrire ensuite les évolutions militaires entre 2015 et 2022, jusqu’à la position et la forme des « pièces au départ du coup » en février 2022. Je mesurais une nouvelle fois à cette occasion qu’à condition d’avoir un peu plus travaillé cette période au préalable, il aurait été possible de moins se tromper sur les débuts du conflit.  

L’Histoire immédiate ne commence en fait qu’à la page 125 et au passage « Histoire immédiate » n’est pas un oxymore. Il s’est bien agi à ce moment-là d’analyser des faits récents avec suffisamment de sources et d’informations disponibles (le militaire parlera plutôt de « renseignements ») pour faire une analyse approfondie en cours d’action. Il aurait été impossible pour un historien de faire un tel travail il y a quelques dizaines d’années par manque justement d’informations disponibles. Maintenant c’est possible et il faut comprendre « Histoire immédiate » comme Histoire comme pouvant se faire avec des sources immédiatement disponibles. Comme avec Le Logrus du cycle des Princes d’Ambre chacun peut faire venir à soi de l’information en masse pour simplement se renseigner sur quelque chose, sélectionner ce qui corrobore nos opinions pour les militants et enfin faire un travail scientifique pour ceux qui ont le temps, l’envie et la méthode, 

Pour ma part, j’ai commencé à faire de l’analyse de conflits – de la guerre du feu à la guerre en Ukraine – en 2004 en étant doctorant en Histoire et après été breveté de l’École de guerre, car au passage le militaire n’est pas seulement un spécialiste du combat comme j’ai pu le lire, mais aussi un spécialiste des opérations, et doit être capable aussi de réflexion stratégique, même s’il n’en a pas le monopole évidemment. Ce n’est pas une certitude d’infaillibilité, mais simplement une assurance pour que – si possible – les prévisions tombent juste à 70 %. Les vatniks (ceux qui gobent la propagande du Kremlin depuis l’Union soviétique) s’acharneront évidemment comme des piranhas sur les 30 % restants. Si l’un d’entre eux fait l’effort de lire L’ours et le renard, ce qui est peu probable, il pourra collecter des éléments (quitte à les déformer un peu ou simplement les décontextualiser) susceptibles de nourrir les autres.

Avoir pris le temps d’analyser les choses par écrit régulièrement sur ce blog m’a permis de répondre aux questions et aux commentaires de Jean à temps. Cela m’a permis aussi de m’auto-analyser rétrospectivement, un exercice toujours salutaire, et de voir si je m’approchais de la norme de 70 %. Quand ce n’était pas le cas, je me suis efforcé de rester dans l’esprit du moment pour comprendre il y avait eu erreur. A cet égard, l’intérêt d’un blog réside aussi dans les commentaires et que s’il ne m’est pas possible de les lire tous et encore moins d’y répondre, constitue quand même une source inestimable d’informations brutes ou simplement de ressentis, ce qui constitue aussi des informations. Il appartiendra aux historiens du futur, peut-être Jean et moi d’ailleurs, de compléter et de corriger cette histoire immédiate grâce à l’accès à d’autres sources, ou simplement en allant sur le terrain des combats.

Entre temps, la forme de cette guerre scandée en périodes assez différenciées de quelques semaines à quelques mois a permis de chapitrer assez facilement le livre : blitzkrieg, première offensive du Donbass, contre-offensive ukrainienne, seconde offensive du Donbass. La seule (petite) difficulté comme souvent aura été de concilier la description d’opérations séquentielles au sol et celle des opérations pointillistes et quasi permanentes dans les espaces dits « communs ». On a résolu le problème comme d’habitude en insérant un chapitre spécifique entre deux chapitres d’opérations terrestres.

Si le point de départ était à peu près clair, il a fallu déterminer ensuite où s’arrête ce qui suffit selon un vieux précepte bouddhiste. Cette fin nous l’avons finalement fixé au 6 avril 2023, avec évidemment le risque d’un décalage avec les évènements au moment de la publication le 25 mai. Le hasard des guerres a fait que finalement le livre ne se trouve pas dépassé dès sa sortie. Si le livre rencontre un public, et il semble que ce soit le cas, il y aura forcément un numéro deux. Nous sommes donc preneurs de remarques et corrections qui permettront de faire mieux la prochaine fois.

Dernier point : en voyant le titre proposé, je me suis immédiatement demandé qui était l’ours et qui était le renard entre Jean Lopez et moi. J’endosse volontiers le rôle de l’ours.

Livre : « Cao Bang 1950 », d’Ivan Cadeau

Livre : « Cao Bang 1950 », d’Ivan Cadeau


Episode dramatique de la Guerre d’Indochine, qui s’est déroulé en octobre 1950, la « bataille de la RC4 », c’est-à-dire les combats liés à l’évacuation de Cao Bang, a donné lieu à toute une littérature allant des témoignages des combattants, notamment ceux des commandants des deux colonnes, les colonels Charton et Lepage, leurs supérieurs, les généraux Alessandri ou Carpentier ayant préféré ne pas s’exprimer, aux récits détaillés des combats, rejoignant alors souvent le genre de la geste héroïque. Il manquait une approche historique globale de cet évènement, encore partiellement méconnu, rédigée par un véritable historien militaire. C’est chose faite. Le lieutenant-colonel Yvan Cadeau, historien averti et reconnu comme « le » spécialiste de la Guerre d’Indochine, comble brillamment cette lacune, par cet ouvrage, remarquable synthèse de l’évènement, qui le replace dans le contexte général de la Guerre d’Indochine, tout en ne se limitant pas, comme tous les autres ouvrages l’ont fait, au seul point de vue français, car il est allé voir « de l’autre côté de la colline », dans la limite des sources vietminh disponibles, bien sûr. Bref, un vrai livre d’histoire qui, sans nul doute, fera référence.

A ce titre, le lecteur pourra comprendre toute le genèse de cette affaire, comment et sous quelles influences les décisions ont été prises, quels étaient les chefs concernés, tant du côté français que vietminh, quelles étaient les intentions réelles de Giap, pourquoi la décision d’évacuation, prônée depuis le rapport d’inspection du général Revers l’été 1949 a mis plus d’un an à être décidée et exécutée. In fine, tout naturellement, la question des responsabilités encourues par les différents niveaux de commandement se pose. Yvan Cadeau ne juge pas, l’historien n’étant ni hagiographe ni procureur. Il met en parallèle les différents responsables civils et militaires, le commandant en chef étant subordonné au haut-commissaire, il rappelle le poids écrasant représenté par la mise en œuvre de la « solution Bao Daï » dans la prise de décision politique, il n’occulte pas les conflits de personnes, Pignon – Blaizot, Revers – et le même Blaizot, ou Carpentier – Alessandri. Ce faisant, par la rigueur de son exposé, Cadeau fait œuvre de justice, les jugements aussi accablants qu’infâmants portés par Lucien Bodard – autoproclamé chroniqueur exclusif de la Guerre d’Indochine – sur certains acteurs de ce drame, notamment le colonel Constans, commandant la zone frontière, sont dénoncés dans ce qu’ils ont d’excessifs.

Bref, un ouvrage complet et novateur, tant par ses sources que par ses développements et désormais, personne ne pourra plus évoquer cet épisode sans se référer à cet ouvrage d’Ivan Cadeau. Le lecteur ne trouvera donc pas dans cet ouvrage dont ce n’est pas l’objectif, un récit détaillé des combats décentralisés qu’ont menés dans des conditions dantesques, goumiers, tirailleurs, légionnaires, parachutistes ou partisans. Pour ce faire, le lecteur devra se reporter à l’ouvrage du général Longeret, purement factuel, mais qui décortique parfaitement l’écheveau particulièrement entremêlé de ces combats.

Quelques coups de phare sur cet excellent ouvrage.

Dans son introductions, Yvan Cadeau expose la différence de traitement que l’historiographie a réservée à l’épisode de Dien Bien Phu et à celui-ci, ce qui a contribué à faire un peu tomber dans l’oubli les combats de la RC4. L’auteur fait un très intéressant parallèle entre cette différence de traitement historiographique avec celui réservé par le pays et les institutions aux combattants de ces deux engagements. Les combattants de la RC4 ont été purement et simplement oubliés, ce qui ressort parfaitement de la différence de traitement en termes de récompenses (citations notamment). En outre, ayant passé près le quatre ans en captivité, et quelle captivité ! le cursus de leur carrière s’en est ressenti. Aucun grand nom de l’armée française qui s’est révélé par la suite n’avait pris part aux combats de la RC4 (Jeanpierre mis à part, mais son destin s’est arrêté en Algérie) ; on ne peut pas en dire autant de Dien Bien Phu, pour ne citer que Bigeard ou du lieutenant Schmitt, futur CEMA qui a combattu comme artilleur volontaire « premier saut » dans la dernière semaine du camp retranché.

Dans sa rétrospective, l’auteur revient à fort jute titre sur l’opération « Lea », conduite à l’automne 1947 et qui a vu la réimplantation militaire française en haute région, et notamment à Cao Bang. Cadeau montre combien les effectifs engagés étaient insuffisants autant pour atteindre les objectifs de cette opération que pour contrôler la zone nouvellement conquise. Et la métropole n’y pouvait mais. Confronté à de graves problèmes de maintien de l’ordre (les grèves insurrectionnelles fomentées par le PCF) le Gouvernement avais requis le CEMAT qui avait dû vider les garnisons d’Allemagne et faire prendre en charge de façon temporaire, une grande partie de la zone d’occupation française par les Alliés. Qui plus est, il était simultanément confronté à une grave révolte malgache qui consommait les disponibilités de l’Afrique du Nord. Il n’existait aucun disponible en métropole, puisque le service militaire n’avait été rétabli qu’en 1946 après sept ans d’interruption. Dès 1947, il apparait de façon flagrante que la conduite de la guerre d’Indochine dépassait les capacités militaires françaises.

Ensuite, l’auteur expose avec maestria combien les atermoiements entre Pignon, haut-commissaire, et Blaizot, commandant en chef, ont ruiné la campagne de la saison sèche de 1948, qui n’a jamais débuté, ce qui a permis au Vietminh de continuer à se ravitailler en riz en provenance du Delta. Pignon voulait faire effort dans la pacification du Sud, pour asseoir le pouvoir de Bao Daï, alors que Blaizot voulait poursuivre l’assainissement militaire du Tonkin pendant qu’il en était encore temps. Le haut-commissaire imposa son option.

Puis, ce fut l’inspection du général Revers, chef d’état-major de l’armée de terre qui préconisa l’évacuation de la zone frontière jusqu’à Lang Son exclu. D’emblée, Blaizot s’y opposa, mais il dut rapidement démissionner, la mésentente au sommet entre le responsable civil et le chef militaire devenant trop visible. Son successeur, Carpentier, acquis à l’évacuation, se trouva en butte aux arguments de son adjoint, Alessandri, pour la différer : il fallait recueillir les débris de l’armée nationaliste chinoise, vaincue par l’armée populaire de Mao. C’est ainsi qu’une année de tergiversations fut perdue. Conséquence d’une réorganisation du commandement, Alessandri perdit ses fonctions d’adjoint « Terre » au commandant en chef, le poste ayant disparu, pour aller prendre le commandement du Tonkin. Il s’y montra un adversaire acharné de l’évacuation, voulant porter son effort sur l’assainissement du Delta, qui ne le fut réellement jamais. C’est dans ce contexte que le poste clé de Dong Khé tomba en mai 1950, mais sa réoccupation quasi immédiate grâce à la surprise d’une opération aéroportée fit souffler sur le commandement un vent d’optimisme, qui ne correspondait en rien à la réalité de la situation.

S’appuyant sur des sources vietminh, certes officielles, Cadeau expose brillamment la montée en puissance du corps de bataille vietminh, grâce à l’aide chinoise, dont le sanctuaire jouxtait maintenant la frontière du Tonkin. Pour la campagne de 1950, dite Hong Phong II, les « conseillers » chinois voulaient engager le corps de bataille, en masquant Cao Bang, et en portant l’effort sur Dong Khé et That Khé, ce qui revenait à couper la RC4. La chute prématurée de Dong Khé, fin mai, semble correspondre à une initiative locale. Conduite avec des effectifs trop faibles par rapport aux normes d’engagement chinoises, ceci expliquerait la relative facilité avec laquelle le poste a été repris. Cette « victoire » a engendré un fallacieux sentiment d’euphorie au sein du commandement français du Tonkin, confortant notamment le général Alessandri dans son opposition formelle au repli de Cao Bang. Yvan Cadeau démontre aisément qu’au contraire, la période de la fin du printemps 1950 a constitué pour le commandement français la dernière fenêtre d’opportunité pour une évacuation en sûreté de toute la Haute Région jusqu’à Lang Son (exclu) en repliant successivement chaque poste sur le suivant, ce qui renforçait d’autant la masse de manœuvre qui se repliait.

Ensuite, l’auteur démonte comment, sûr de sa victoire, Giap, en planifiant sa manœuvre centrée sur Dong Khé et That Khé, tendait un piège mortel à toute colonne de secours qui s’aventurerait sur la RC 4. Le rapport de forces des forces engagées se chiffrait à trente bataillons vietminh contre sept français. A cet égard, Yvan Cadeau livre au lecteur une étude saisissante pour évaluer à leur juste mesure les effectifs des deux colonnes Charton et Lepage. La chute, cette fois-ci définitive de Dong Khé aurait dû ouvrir les yeux au commandement français, qui, sourd aux renseignements fournis par les écoutes, n’a pas voulu évaluer à sa juste mesure la menace ennemie. A cet égard, les sources vietnamiennes utilisées par l’auteur montrent que les communications internes de la colonne Lepage étaient écoutées, si bien que Giap a pu lire à livre ouvert dans la manœuvre de ce dernier, notamment lorsqu’il a décidé de scinder sa colonne en deux à l’issue de l’échec de la reprise de Dong Khé, et de s’engager avec deux bataillons (un tabor et le BM/8e RTM) en direction de la vallée de Quang Liet en fixant le point de contact entre les deux colonnes au point coté 477.

La synthèse des combats conduits par les deux colonnes avant leur jonction est très bien rendue, ce qui permet de suivre l’action, bien mieux que le détail des combats fragmentaires n’aurait pu le faire. En outre, l’adjonction dans le texte de cartes simples et claires aide encore la compréhension de l’évolution de la situation. Cette synthèse se poursuit, après le « recueil inversé » du recueillant (Lepage) par le recueilli (Charton) par leur très difficile exfiltration jusqu’à That Khé, la mise en place d’un groupement de deux compagnies de That Khé en vue de recueillir ce qui pouvait l’être, avant de se poursuivre par l’évacuation hâtive de That Khé et la véritable Anabase de ces unités exténuées en direction de Lang Son.

Quant à l’évacuation de cette place majeure, qui a très souvent motivé des jugements sévères à l’égard du colonel Constans, Yvan Cadeau montre d’abord que c’est le général Alessandri, fraichement débarqué de permissions passées, en métropole, qui, sans avoir vécu l’antériorité des évènements se serait affolé et aurait précipité l’ordre d’évacuation. Ensuite il souligne combien l’accumulation d’échecs successifs crée souvent une « spirale de l’échec »de nature à entraver le discernement des caractères les mieux trempés. Aussi, sagement il ne juge pas.

Bref, un excellent ouvrage qui mérite d’être lu et médité. Source de réflexions, cet ouvrage montre combien l’engagement militaire français en Indochine se situait au-dessus des capacités réelles du Pays et de son Armée. C’est la raison, avec d’autres, pour laquelle Leclerc avait déjà refusé l’offre qui lui était faite en janvier 1947 de retourner sur le théâtre indochinois en cumulant les deux fonctions de haut-commissaire et de commandant en chef. Juin a également décliné la même proposition, à l’issue de cet échec. De Lattre a accepté la charge. Il a relevé la situation et le moral du corps expéditionnaire. Disparu moins d’un an plus tard, personne n’est en mesure de dire si ce sursaut pouvait s’inscrire dans la durée. Quant à Bao Daï, Hô Chi Minh n’avait-il pas raison quand il le traitait de « fantoche » ? La facture a été présentée, et soldée, à Genève.

Colonel (ER) Claude FRANC

Colonel (ER) Claude FRANC

Saint-cyrien de la promotion maréchal de Turenne (1973-1975) et breveté de la 102e promotion de l’École Supérieure de Guerre, le colonel Franc a publié une dizaine d’ouvrages depuis 2012 portant sur les analyses stratégiques des conflits modernes, ainsi que nombre d’articles dans différents médias. Il est référent « Histoire » du Cercle Maréchal Foch (l’ancien « G2S », association des officiers généraux en 2e section de l’armée de Terre) et membre du comité de rédaction de la Revue Défense Nationale (RDN). Il a rejoint la rédaction de THEATRUM BELLI en février 2023. Il est âgé de 70 ans.

Ukraine, regards sur la guerre

Ukraine, regards sur la guerre

par Bruno Modica – Revue Conflits – Publié le 6 mars 2023

https://www.revueconflits.com/ukraine-regards-sur-la-guerre/


Un ouvrage de témoignages de personnes parties combattre en Ukraine. Dix regards pour entrer dans l’intimité des soldats et prendre la mesure d’un conflit qui déchire l’Europe. 

Lasha Othkmezuri, Combattre pour l’Ukraine : Dix soldats racontent , 2023, Éditions Passé composés. 

Cet ouvrage réunit dix témoignages de femmes et d’hommes qui se sont engagés dans cette guerre commencée il y a maintenant un an. L’auteur qui connaît bien l’histoire militaire de l’Union soviétique, avec sa publication de « grandeur et misère de l’armée rouge », d’une biographie du maréchal Joukov, et de Barbarossa, qui raconte l’offensive allemande commencée le 22 juin 1941, propose en introduction une sorte de réflexion sur les conditions qui ont permis cette entrée en guerre. L’auteur connaît bien l’histoire de l’Union soviétique et les ressorts qui ont pu conduire Vladimir Poutine à s’engager dans cette aventure meurtrière.

La bascule serait intervenue après 2001, alors que pendant la même période la Russie envisageait de rejoindre l’alliance atlantique, ce qui plus de 20 ans plus tard, peut surprendre. En réalité Poutine développait en même temps cette attitude de coopération tout en reprenant la thèse de l’encerclement de la Russie par les Occidentaux. Pour les tsars, comme pour Staline ou encore Brejnev, la Russie doit être considérée comme le cœur de l’empire, qu’il soit tsariste ou soviétique. Au passage l’auteur rappelle que ce sont pourtant les Ukrainiens qui ont payé le tribut le plus élevé à l’occupation allemande en évoquant d’ailleurs des chiffres de victimes qui donnent le vertige. 3 256 000 civils ukrainiens ont été tués pendant la seconde guerre mondiale contre 1 800 000 Russes.

Le choc du 24 février 2022 a fait oublier les méthodes de Poutine qui instrumentalise les minorités russophones dans les différents pays voisins de la Russie. On se souvient des épisodes de 2008 à propos de la Géorgie avec le soutien à des territoires séparatistes d’Abkhazie et Ossétie du Sud.

Quelques mois après avoir fait assaut de bonne volonté à l’égard de l’alliance atlantique, Poutine a commencé à développer une série d’actions de pressions contre l’Ukraine. On retrouve déjà un conflit hydraulique à propos du barrage construit dans le détroit de Kertch, une tentative d’assassinat contre le futur président ukrainien Viktor Iouchtchenko, le chantage au gaz répété à plusieurs reprises en 2006 et 2009, et enfin, déjà en février, mais c’était en 2014, la Russie commence l’annexion de la Crimée, tandis que « les petits hommes verts », intervenaient dans le Donbass en soutien des groupes séparatistes.

On passera directement à la conclusion qui dresse une sorte de bilan paradoxal d’une guerre qui est toujours en cours. L’auteur réfléchit sur les éléments déclencheurs, sans pour autant rappeler l’aveuglement d’un certain nombre de commentateurs hexagonaux qui quelques jours avant le début du conflit expliquaient doctement que Vladimir Poutine n’avait aucun intérêt à s’engager dans une guerre directe.

L’auteur fait preuve de plus de lucidité lorsqu’il examine les raisons qui ont pu conduire Poutine à donner le feu vert à cette « opération militaire spéciale ». Peut-être que le retrait humiliant des États-Unis d’Afghanistan en juillet et août 2021 a pu faire croire que les États-Unis en avaient fini avec l’interventionnisme que l’on qualifiait, il fut un temps, de « Wilsonien ». Répéter, comme a pu le faire Joe Biden le 15 février 2022, que « aucun soldat américain ne serait envoyé en Ukraine » a pu être interprété comme un feu vert. On se souvient d’une déclaration de ce type en 1950, lorsque le secrétaire d’État de l’époque avait déclaré que la ligne de défense des États-Unis en Asie du Sud-Est passait au nord des Philippines. En juin 1950, c’était la Corée du Sud qui était envahie avec l’accord de Staline. On se souvient également du feu vert donné à Nord stream deux par Joe Biden en juillet 2021. Cela pouvait signifier que les États-Unis acceptaient de voir l’Europe, et tout particulièrement l’Allemagne, dépendante du gaz russe. Pourtant, très rapidement, les services de renseignements, en analysant l’opération ZAPAD, les grandes manœuvres de l’armée russe, ont compris que le stationnement de ces troupes constituait un signal particulièrement clair.

Quel que soit le soutien que l’on peut apporter à l’Ukraine face à une agression caractérisée, il convient de rester lucide. L’histoire de l’Ukraine depuis 1991, c’est aussi l’histoire d’un pays « post-soviétique » dans lequel les oligarques sont tout aussi corrompus que leurs homologues russes. L’histoire de l’Ukraine c’est aussi celle de la formation d’une nation que l’agression russe a contribué à faire naître. Les contradictions sont évidemment multiples, et il faut lire les témoignages de ces 10 combattants avec les précautions de l’historien. Chacun d’entre eux, et cela ne minimise en aucun cas leur courage et leur engagement, est porteur de cette histoire d’une nation qui n’a pas pu, sauf pendant quelque courte période, entre 1917 et 1921, constituer son état. Au XIXe siècle, en Europe centrale et orientale, jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, les nations soumises aux empires étaient parvenues à créer leur état. Il aura fallu une guerre mondiale pour cela.

Chapitre 1. « La langue russe est une menace pour l’unité de l’Ukraine. »

Le premier récit est celui de Stanislas Asseyev, qui a failli s’engager dans la Légion étrangère en 2012. De retour en Ukraine, ce jeune homme commence à dénoncer l’action des républiques séparatistes et il a d’ailleurs été incarcéré dans l’une d’entre elles. Il s’est engagé dans la défense territoriale pour la défense de Kiev au début de l’invasion. Son attitude relève peut-être d’un amour déçu. Comme beaucoup d’Ukrainiens, il a pu considérer que le monde russe était une référence en termes de culture. Depuis 2014 il a forcément changé d’avis et considère que la langue russe représente une menace pour la sécurité du pays.

Chapitre 2. « Il m’arrive de commander des hommes en première ligne. »

Maria Chashka est née en 1975. Elle s’est engagée dans l’armée ukrainienne après l’annexion de la Crimée en 2015. Deux de ses enfants sont également sous les armes. Officier en 2016, elle représente l’une des 57 000 femmes qui sont engagées dans l’armée ukrainienne dans des unités combattantes. Elle est toujours en première ligne, et son témoignage est précieux, car il évoque sans détour toutes les questions que la présence des femmes dans les unités combattantes peut poser. Cela va de l’autorité sur les hommes à des problèmes d’hygiène intime. Il faut toutefois noter que bien avant l’avènement de l’Union soviétique, des femmes servaient dans l’armée impériale, y compris dans des unités combattantes. 

Chapitre 3. « Le régiment Azov est devenu le symbole de la résistance de notre peuple. »

Rouslan, alias David, s’est engagé dans l’armée ukrainienne en 2015. L’annexion de la Crimée a été le choc et il a combattu dans le Donbass jusqu’en 2017 dans une unité de transmission. Après sa démobilisation il cherche à rejoindre le régiment Azov et il participe aux combats contre les séparatistes du Donbass jusqu’en 2020. Dès le début de l’invasion, alors qu’il avait été démobilisé, il rejoint le régiment Azov et cherche à rejoindre Azovstal alors que la ville de Marioupol est déjà menacée par les forces russes. Blessé pendant les combats, il est fait prisonnier, souffre de la faim, avant d’être libéré dans le cadre d’un échange de prisonniers le 29 juin 2022. La réputation sulfureuse du régiment Azov n’est absolument pas abordée dans ce témoignage. Bien au contraire les soldats qui servent sont considérés comme « l’élite de l’élite ».

Chapitre 4. « La peur de la mort te hante à tout moment et transforme tout en toi. »

Ihor Martinkovskyy dirigeait avant la guerre une entreprise de travaux publics. Très rapidement, surtout après l’invasion, il met les ressources de l’entreprise à la disposition de son pays en fournissant des moyens de transport. Il contribue à l’acheminement de matériel jusque sur la ligne de front, en construisant des tranchées, avant de se retrouver directement engagé dans les combats. Avec son témoignage le lecteur découvre la vie quotidienne sur le front, entre les pilonnages d’artillerie, les offensi

ves de chars qu’il faut stopper, la panique qui peut toucher n’importe qui, même des soldats expérimentés, pendant les tirs d’artillerie. Théoriquement démobilisé, Igor continue toujours à travailler pour l’armée, mais sans véritable contrat d’engagement. Techniquement il est civil, mais dans la pratique il continue à développer une chaîne logistique pour l’armée nationale.

Chapitre 5. « Cette guerre est celle de la lumière contre les ténèbres. »

Maksym Lutsyk est un jeune homme né en 2002. Russophone, il s’engage en politique en ayant d’ailleurs un lourd préjugé contre Zelensky. Aujourd’hui il note sa capacité à mobiliser son pays et sans le dire à ses parents il s’est engagé pour combattre en première ligne. Ce jeune homme, en raison de ses compétences numériques, est devenu éclaireur aérien et utilise des drones d’observation. Combattant de premières lignes, il semble pouvoir conserver son humanité lorsqu’il raconte avoir apporté une aide médicale à un prisonnier russe. 

Cette description du combat d’artillerie, la précision qu’il donne sur les matériels employés, essentiellement les obusiers américains, allemands et polonais, montre comment les Russes ont réussi la performance, bien involontairement, de former une armée ukrainienne qui est l’émanation de son peuple. 

Chapitre 6. « C’était comme un message envoyé du Ciel et qui me disait : Gundars, le temps est venu pour toi de te battre. »

Gundars Kalve à 52 ans, un âge limite dans d’autres armées. Originaire de Lettonie, enrôlé dans l’armée soviétique en 1989 pendant deux ans, il affirme avoir désobéi aux ordres de ses chefs et finit par déserter le 21 août 1991, au moment de la tentative de putsch contre Gorbatchev. Pendant cinq ans il reste en Lettonie comme engagé volontaire dans la garde nationale de la république balte. Aujourd’hui, après avoir longtemps milité pour retirer de son pays natal, les traces de l’occupation soviétique, il a cherché à soutenir la souveraineté de l’Ukraine. Dès le 25 février, il cherche à s’engager dans ce que l’on peut qualifier de « brigades internationales », participe après son engagement à la bataille d’Irpin dans un peloton de reconnaissance. Il raconte aussi les désertions qui ont diminué les effectifs de son unité combattante. Celle-ci est d’ailleurs composée d’Ukrainiens et de Géorgiens. Aujourd’hui, il est toujours engagé, malgré son âge, dans un bataillon de reconnaissance.

Chapitre 7. « Il n’y a rien en moi de russe. » 

Yuriy Tay est né en 1992 en Ouzbékistan. Après un passage par l’école militaire Souvorov dans laquelle il subit le bizutage impitoyable caractéristique de l’armée russe, il obtient un diplôme de droit avant de rejoindre l’Ukraine en 2012. Particulièrement pessimiste sur les possibilités de changement en Russie, il se considère comme un nationaliste ukrainien. Au début de la guerre pourtant, il était titulaire d’un passeport russe. Particulièrement précis sur les affrontements à Boutcha, il est toujours dans l’attente d’une reconnaissance de sa situation. Il espère pouvoir rejoindre la légion internationale pour disposer d’un statut plus officiel de combattant.

Chapitre 8. « Cela fait trente ans que je combats l’impérialisme russe. »

Vano Nadiradzé est âgé de 52 ans et il est d’origine géorgienne. Ancien de services de renseignements de son pays, il décide de rejoindre l’Ukraine en 2014. Son témoignage est d’autant plus intéressant qu’il est un vétéran de la guerre du Donbass qui commence dans la région de Donetsk dès 2014. Le bataillon était composé de volontaires dans une armée ukrainienne qui était à cette époque largement sous-équipée et sous encadrées. Son témoignage raconte l’ambiguïté dans les pratiques de certains oligarques, aussi bien russes qu’ukrainiens dont certains fournissaient des armes aux séparatistes du Donbass comme au bataillon de volontaires pro-ukrainiens. Vano affirme avoir participé aux tous les combats dans la région de Donetsk contre les séparatistes. Plusieurs fois décoré il obtient la nationalité ukrainienne par Zelensky. Au moment de l’entrée en guerre en 2022, il était la tête de 380 hommes dans le secteur de Kiev. Son récit de ces combats est extrêmement précis, notamment sur l’utilisation par l’armée russe d’uniformes ukrainiens. Dans son témoignage il dresse un bilan comparatif des armes occidentales qui sont utilisées par les forces ukrainiennes. On apprend d’ailleurs que les artilleurs n’utilisent pas le terme de César pour désigner le canon autoporté français, mais celui de Susanna, « qui correspond mieux à l’élégance française ! ». Participant à des combats depuis 2014, c’est-à-dire depuis neuf ans, il espère, tout en étant pessimiste, voir la fin de la guerre.

Chapitre 9. « Boutcha, c’est la revanche des intouchables Russes. »

Ilya Bogdanov est âgé de 35 ans, natif de Vladivostok, il rentre, à la sortie du lycée, à l’institut des gardes-frontières du FSB. Présent au Daghestan de 2010 à 2013, il interprète la politique de la Russie dans le Caucase comme un moyen d’entretenir la tension pour maintenir la pression russe dans cette zone.

Dès 2014, il s’engage comme volontaire pour le Donbass, malgré sa nationalité russe, et décide de s’installer en Ukraine la fin de cette première période de guerre. Lorsque commence l’invasion russe en 2022, il est engagé dans les combats de Boutcha où il est blessé. Son témoignage est celui d’un russe originaire de la ville de l’Extrême-Orient, Primorié et il montre que les soldats russes envoyés au front compensent par une violence extrême les humiliations qu’ils subissent depuis toujours. Comme d’autres témoins russophones, il fait systématiquement usage de la langue ukrainienne. Ancien du FSB, donc considéré comme un traître, il affirme avoir été l’objet de deux tentatives d’assassinat téléguidé par Moscou.

Chapitre 10. « Si nous voulions la paix chez nous, il nous fallait gagner la guerre en Ukraine. »

Alexandre Chekulaev est né en Géorgie en 1961. Il a aujourd’hui 62 ans. Ancien militaire, il a fait la guerre en Abkhazie au sein des forces spéciales géorgiennes. Il est engagé dans la légion internationale. Dans cette unité la discipline est extrêmement stricte. Il se montre extrêmement critique à propos des volontaires étrangers, particulièrement américains, qui servent dans cette légion. Son témoignage est particulièrement précieux, car il montre l’importance des téléphones portables dans ce conflit. D’après Alexandre la moindre connexion déclenche des tirs d’artillerie sur les positions occupées.

Il ne faut pas chercher dans ces récits de guerre une grande qualité rédactionnelle. Les témoignages sont présentés de façon brute et certaines descriptions, notamment les conséquences des tirs d’artillerie, sont particulièrement difficiles à lire. L’intérêt de cet ouvrage, au-delà de la mise en perspective par l’auteur, est de montrer le vrai visage de la guerre de haute intensité, avec le taux d’attrition qui en découle. Les trajectoires individuelles de ces combattants, surtout lorsqu’ils ne sont pas ukrainiens, sont particulièrement significatives. La plupart d’entre eux sont des hommes ayant largement dépassé la quarantaine, voire la cinquantaine. Leur vision de la guerre ne se limite pas à la défense du territoire ukrainien qui est devenu leur nouvelle patrie, mais bien à la défense de l’Europe tout entière. Pour ces volontaires étrangers, leur vision critique du commandement ukrainien n’est pas dénuée d’intérêt. Ils montrent tous comment, dans les premières semaines de l’invasion russe, l’armée ukrainienne était largement désorganisée. Pourtant, parce que tous ces volontaires, de la garde territoriale, des unités régulières, de la légion internationale, se battaient et se battent encore pour des valeurs, ils ont permis à l’Ukraine de résister. L’aide internationale qui a fini par arriver, la qualité du renseignement fourni par les agences occidentales, permet aux forces ukrainiennes de résister. Mais rien de cela ne serait possible s’il n’y avait pas aussi la capacité de résistance d’une population qui fait aujourd’hui nation.

Conduire la guerre – Entretiens sur l’art opératif, un livre de Benoist Bihan et Jean Lopez

Conduire la guerre – Entretiens sur l’art opératif, un livre de Benoist Bihan et Jean Lopez

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 2 mars 2023

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Conduire la guerre – Entretiens sur l’art opératif est un livre important et stimulant, ce qui dans mon esprit revient un peu au même. Son objet est l’art opératif, ce concept qui agite un peu les esprits du métier depuis au moins trente ans. Sa méthode est l’échange épistolaire, un procédé qui rend très vivant et interactif un discours qui risquerait sinon d’être plutôt austère. Quand, en plus, les deux protagonistes de l’échange sont Benoist Bihan, qui est un des stratégistes français qui m’a appris le plus de choses, et Jean Lopez, qu’on ne présente plus, c’est évidemment encore plus intéressant.

Le livre est ainsi une suite de 356 questions regroupées en sept chapitres, depuis la définition du cadre d’étude jusqu’à une conclusion sur le cas français contemporain, en passant par l’expression sur trois chapitres de la pensée et de l’influence d’Alexandre Sviétchine, le général russe devenu le « professeur » de la jeune armée rouge, et auteur en 1927 de Strategiia, la bible de l’art opératif.

Je reviens sur quelques points essentiels.

La tactique est définie comme discipline qui permet d’user le plus efficacement possible de la violence armée pour vaincre un adversaire dans un combat. Sa caractéristique première selon Benoist Bihan est son caractère apolitique et purement technique. Je suis d’accord même si la politique s’insinue parfois jusqu’aux échelons les plus bas, notamment par les règles d’engagement. Le chef au combat pense d’abord à vaincre son adversaire dans le duel des armes ici et maintenant sans réfléchir forcément au contexte politico-stratégique dans lequel il évolue.

La stratégie de son côté est décrite, en bon clausewitzien, comme la manière d’utiliser la violence armée pour atteindre l’objectif militaire de la guerre qui lui-même sert l’objectif politique du Souverain. Il s’agit donc selon Benoist Bihan d’un domaine exclusivement réservé à l’action militaire. Les autres activités comme la mobilisation économique, le champ informationnel, la diplomatie, etc. qui concourent à l’effort de guerre relèveraient alors plutôt de la programmation selon la définition d’Edgar Morin, c’est-à-dire de l’organisation de moyens afin d’atteindre un but, mais sans faire face à une dialectique violente. Cette restriction peut se discuter mais admettons-là.

On voit venir la suite : l’art opératif est ce qui relie les deux. Benoist Bihan parle d’un harnachement de cheval. Je parle pour ma part simplement d’un lien qui permet d’« employer les combats favorablement à la guerre » selon l’expression de Clausewitz répétée à plusieurs reprises dans le livre. En clair, c’est un guide qui maintient toutes les actions sur la même direction ou route, ce que Sviétchine baptise « ligne stratégique ». Cette route peut être courte, mais elle est souvent longue et de toute façon toujours entravée par l’action antagoniste de l’ennemi. Il faudra donc le plus souvent procéder à des étapes ou des bonds, ce que l’on appelle des « opérations ». L’opération elle-même est définie par Sviétchine comme un conglomérat d’actions ininterrompues de nature variée – dont des combats – qui permet de progresser, si possible significativement, le long de cette ligne stratégique. Formé longuement à la notion d’« effet majeur » j’ajouterais peut-être « dans un cadre espace-temps donné ». Dans son livre sur le même sujet, On operations, l’officier et historien américain Brett Friedman parle de son côté de l’« art d’agencer des ressources militaires afin d’atteindre les objectifs stratégiques au cours d’une campagne ». Campagne est alors synonyme d’opération. Cela me va aussi.

Une petite remarque à ce stade. Benoist Bihan critique à raison l’emploi du « terme « opération » à tort et à travers. Dans le haut du spectre, on utilise ainsi parfois le terme « opération » pour ne pas dire « guerre », parce que le mot fait peur, parce que c’est normalement le Parlement qui déclare la guerre, parce que déclarer la guerre à une autre entité – forcément politique, sinon ce n’est pas de la guerre mais de la police – c’est lui donner un statut d’équivalence et cela est parfois difficile à admettre lorsqu’il s’agit d’une organisation non-étatique, etc. Dans le bas du spectre, vers la tactique, on a aussi un peu de mal à distinguer dans la forme l’« opération » des « combats » à différentes échelles, qui sont aussi à la manière de poupées russes des conglomérats d’actions face à un ennemi et planifiés sensiblement de la même façon.

On invoquera alors la notion, assez subjective, d’« intensité » stratégique de l’action, mesurée en distance que l’on espère parcourir sur la fameuse ligne et on voit bien que cette importance peut-être très variable en fonction du rapport de forces matériel mais aussi psychologique. Face à adversaire très faible, une seule action peut ainsi avoir une importance considérable, comme le bombardement de Zanzibar par la flotte britannique le 27 août 1896 qui obtient en 38 minutes la destruction de la flotte ennemie et la capitulation du sultan. Face à un adversaire puissant et/ou dur, il faudra multiplier les coups, mais aussi les parades à ses coups. Sera donc baptisée « campagne » ou « opération », plus moderne, ce qui fait vraiment mal à l’adversaire ou qui inversement empêche d’avoir très mal soi-même dans un combat de boxe qui n’a pas de limites de temps et se termine forcément par un KO (destruction ou capitulation) ou abandon d’un des acteurs (négociation). Il y a une part de subjectivité dans tout cela, et c’est peut-être pour cela que l’on parle d’« art ». Retenons néanmoins ces deux critères : forte intensité et bien sûr bonne direction, car il ne sert à rien de donner de grands coups s’ils ne vont pas dans le bon sens.

C’est là qu’intervient la thèse forte de Benoist Bihan : avant Sviétchine et ce que l’on baptisera l’école soviétique, on n’a pas forcément conscience de tout ça puisque ce n’est pas théorisé, ce qui aboutit à de nombreuses crises entre les stratégies et des tactiques mal accordées. À la limite, lorsqu’il y a accord c’est par hasard et notamment celui qui amène au pouvoir quelqu’un qui se trouve simultanément Souverain avisé-Stratège génial, bon chef de bataille et disposant d’un outil militaire très performant par rapport à ceux de l’adversaire.    

Cette thèse me gêne un peu par sa radicalité. L’apport personnel principal de ce livre est plutôt de m’avoir comprendre que si on fait la guerre, et on rappellera toujours que ce sont les nations qui font les guerres et pas les armées, on pratique aussi forcément l’art opératif. On le fait bien ou mal, sinon cela signifierait que les forces armées sont employées au hasard. L’expédition athénienne en Sicile (415 à 413 av. J.-C.) est un désastre absolu mais elle présente toutes les caractéristiques d’une opération. La manière dont les Athéniens pensent par ce biais employer leurs moyens militaires favorablement à la guerre qui les oppose à la ligue du Péloponnèse est par ailleurs clairement exposée par Thucydide. La campagne française de Normandie en 1449-1450 durant la guerre dite de Cent ans est un autre exemple d’opération et même de « belle » opération, puisqu’il s’il y a art il y a aussi jugement esthétique. Grâce à la supériorité tactique de leurs forces, les Français gagnent tous les combats et ceux-ci font grandement et rapidement avancer le roi Charles VII vers la victoire finale.

Un autre point particulier qui me tient évidemment à cœur : les trois offensives alliées de l’été et automne 1918 en France me paraissent non pas comme la simple application mécanique de la force brute comme c’est présenté dans le livre mais au contraire comme de parfaits exemples de « belles » opérations. On n’y cherche pas de grandes batailles mais la distribution de combats le long du front jusqu’à obtenir un effet stratégique. L’offensive d’ensemble du 27 septembre 1918 qui permet de s’emparer en une semaine de toutes les lignes de défense allemande est alors la plus grande opération jamais menée dans l’histoire. Les Alliés progressent de cette façon beaucoup plus vite sur leur ligne stratégique que les Allemands, tant vantés, dans l’autre sens de mars à juillet et ce jusqu’à placer ces derniers devant le dilemme de la capitulation de fait ou de l’effondrement. La « bataille conduite » comme son nom l’indique n’est en réalité qu’une doctrine tactique, une manière d’organiser des combats locaux au sein d’une opération.

En résumé, je crois que les penseurs soviétiques comme Sviétchine n’ont pas découvert l’art opératif, ils n’ont même pas été les premiers à réfléchir dessus – c’est une question qui préoccupe les esprits militaires depuis au moins le milieu du XIXe siècle – mais ils ont inventé le terme et l’ont théorisé le mieux, ce qui est évidemment un apport considérable.

Au passage, le chapitre sur les débats au sein de l’armée rouge entre Sviétchine et Toukhatchevski est tout à fait passionnant. Je découvre la grande peur fantasmée en URSS à la fin des années 1920 d’une invasion occidentale depuis l’Europe orientale. Sviétchine prône une stratégie défensive initiale faute de moyens suivie d’une stratégie offensive une fois que les « courbes d’intensité stratégique » seront en faveur des Soviétiques (c’est la vision française de 1939) alors que Toukhatchevski prône au contraire une grande offensive brusquée plongeant le plus loin possible chez l’ennemi afin d’en obtenir l’anéantissement (c’est la vision française de 1914). La victoire de Toukhatchevski dans ce débat amènera par la suite à associer art opératif à la soviétique avec les grandes opérations dans la profondeur.

Les trois derniers chapitres poursuivent l’exploration de l’art opératif dans les milieux aériens et maritimes, je passe rapidement mais c’est très intéressant. Puis on évoque, les évolutions sinon de l’art opératif du moins de son appréhension après ce somment qu’aurait constitué les grandes opérations soviétiques de 1943 à 1945. Ce sont des opérations remarquablement organisées j’en conviens mais je ne peux m’empêcher de me demander comment elles se seraient déroulées sans une écrasante supériorité de moyens. On y évoque le problème posé par l’apparition de l’arme nucléaire, un peu comme si les deux boxeurs se trouvaient d’un seul coup munis de pistolets, ce qui évidemment fausse un peu des choses que l’on croyaient désormais établies.

On y évoque surtout, l’échec, selon Benoist Bihan, des pays occidentaux à s’« éveiller à l’art opératif », la faute en partie à la perturbation atomique mais aussi à la domination des conceptions américaines sur le sujet et notamment la création d’un « niveau opératif » qui serait un intermédiaire entre la stratégie et la tactique. Ce niveau (que Friedman attribue plutôt aux Soviétiques) apparaît surtout comme une manière de préserver le militaire de l’intrusion politique. De la même façon que les pères fondateurs des États-Unis se méfiaient tellement de l’armée, « instrument de la tyrannie », qu’elle n’était pas prévue initialement en temps de paix, les militaires américains n’ont pas envie d’être bridés par les contraintes politiques. L’avantage de cet écran est de pouvoir réfléchir professionnellement hors de la surveillance politicienne, mais son grand risque est de laisser les militaires faire « leur guerre » en se donnant des buts stratégiques qui s’écartent du but politique, le seul qui compte. On dérive ainsi souvent à une conception policière de l’emploi de la force, par principe apolitique mais aussi permanente (il n’y a pas traité de paix contre les criminels) et absolue (l’élimination de cet adversaire qui n’est pas considéré comme un ennemi politique équivalent). On ajoutera que dans la conception américaine, suivie intégralement par le biais des procédures OTAN, ce niveau opératif se confond aussi allègrement avec niveau interarmées, ce qui évidemment n’a rien à voir avec de l’art opératif. En même temps, si ce niveau opératif est une illusion, il y a quand même la nécessité d’un commandement opérationnel. Le général Schwarzkopf qui dirige les opérations Desert Shield et Desert Storm en 1990-1991 cités comme de rares exemples de bon art opératif américain représente bien un échelon de commandement avec une autonomie de décision. Faut-il le considérer comme un « délégué stratégique » ? Les choses ne sont pas claires à ce sujet.

On termine par le cas français moderne. Après tout la France de la Ve République est, après les États-Unis, la championne du monde en nombre d’opérations. Le problème est que ces opérations paraissent largement stériles en effets stratégiques. Le problème premier selon Benoist Bihan et je le rejoins pleinement là-dessus est que les opérations militaires sont fondamentalement des opérations de puissance, c’est-à-dire qu’à la fin de la guerre on doit se trouver avec une place de la France renforcée dans le monde. En l’absence de réelle politique de puissance, et « être présent » dans une coalition ou « montrer que l’on fait quelque chose » ne sont pas des objectifs de puissance, on ne risque pas de progresser dans ce sens, surtout si en plus de ne pas avoir d’objectifs clairs on ne se donne pas les moyens de les atteindre.

En résumé, il n’y a pas selon moi ceux qui pratiquent l’art opératif et ceux qui ne le pratiquent pas, mais ceux qui le pratiquent bien et ceux qui le pratiquent mal. La bonne nouvelle est qu’on peut apprendre à le pratiquer mieux et Conduire la guerre y contribue. C’est donc une lecture indispensable pour ceux qui s’intéressent à l’art de la guerre, et pas seulement ceux qui en ont fait leur profession. J’ajouterai même que c’est une lecture intéressante pour toute grande organisation, par principe concernée par le lien réciproque entre les directives du sommet et l’action de la base.  

Essai sur la non-bataille – Retour sur un livre culte

Essai sur la non-bataille – Retour sur un livre culte

par Michel Goya – La voie de l’épée – publié le 6 décembre 2022

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Essai sur la non-bataille est un des rares essais militaires que l’on peut qualifier de « culte », la faute à un titre mystérieux et aux conséquences négatives que cette œuvre à eu sur la carrière de son auteur, le commandant Guy Brossolet, et qui l’ont rendu immédiatement populaire dans les rangs. J’ai lu l’Essai sur la non bataille en 1985, dix ans après sa parution. J’étais alors sergent, chef de groupe de combat d’infanterie mécanisée, et le combat de commandos qu’il prônait pour affronter les divisions blindées-mécanisées soviétiques me plaisait plus que celui pour lequel je m’entrainais tous les jours.

Le relire 37 ans plus tard représente un étonnant retour dans l’ambiance des années 1970. J’avais oublié combien l’atome était alors présent dans les esprits. Au moment où Brossolet écrit son livre, entre 1972 et 1974 lors de son passage à l’École de guerre, la nouvelle armée française semble sortie de la phase fluide de sa reconstitution commencée après la décolonisation et la décision de disposer d’une force de frappe nucléaire autonome. Au centre, on trouve les forces nucléaires dites stratégiques, comme s’il pouvait en être autrement, et dont les composantes bombardiers-SNLE-missiles se mettent progressivement en place.

Leur protection ainsi que de celle de tous les points stratégiques du pays en cas de guerre absorbe aussi une partie des forces conventionnelles et de celles la défense opérationnelle du territoire (DOT) nouvellement créée pour faire face à des intrusions ennemies. Comme il faut également défendre les intérêts de la France dans le monde, on forme aussi une force spécifique d’intervention à base d’unités professionnelles.

Guy Brossolet évoque dans son livre la menace des crises, ce que l’on appelle maintenant improprement « guerre hybride » en faisant croire que c’est nouveau, et les guerres limitées, ce que l’on n’appelle pas encore à son époque « opérations extérieures ». Il considère que les forces d’intervention et la DOT suffiront à les traiter aidées éventuellement de groupements aéromobiles, qui présentent l’avantage d’être suffisamment mobiles pour contribuer à toutes les missions. La confrontation contre l’Iran dans les années 1980 et la guerre contre l’Irak en 1990 montreront que ce n’est pas le cas mais c’est une autre question.

Ce qui préoccupe alors vraiment les esprits est d’abord la perspective d’une attaque soviétique par missiles thermonucléaires intercontinentaux, une situation d’à peine une quinzaine d’années et évidemment parfaitement inédite dans notre histoire. La possession d’une capacité de seconde frappe thermonucléaire (être capable quoiqu’il arrive de ravager la puissance nucléaire qui nous aurait agressé de cette façon) semble nous préserver par dissuasion d’une telle menace. La seconde grande menace, l’invasion de l’Europe occidentale par les forces conventionnelles du Pacte de Varsovie, est finalement plus problématique.

Pour certains, comme le général Poirier je crois, la possession de l’arme nucléaire nous protège en soi de toute invasion. Peut-être mais si cette invasion est le fait d’une puissance nucléaire comme l’Union soviétique, les choses sont plus compliquées. Que faire si une armée soviétique traverse l’Allemagne et pénètre en France ? Faut-il lancer les missiles du Redoutable sur l’URSS au risque d’une riposte de même nature et la destruction du pays ou faut-il laisser les Soviétiques avancer et peut-être même occuper la nation ? En clair, pour reprendre un slogan de l’époque vaut-il mieux être rouge ou mort ? Valéry Giscard d’Estaing avoua dans ses mémoires qu’il aurait préféré une France occupée, sans aucun doute occupée puis libérée, à une France détruite par le feu nucléaire. Les autres présidents de la République ont maintenu l’ambiguïté derrière des discours réguliers mais flous de détermination absolue.

C’est pour repousser d’être confrontée à ce dilemme trop tôt et justifier plus facilement l’emploi du nucléaire en ayant caractérisée une menace réellement vitale et déjà meurtrière pour la France que l’on choisit de placer un étage conventionnel avant le seuil de l’apocalypse. En fait, on prend ce qui existe déjà et on baptise cela 1ère armée française et Force aérienne tactique (FATAC) associées dans un « corps de bataille ». Le problème est que ce corps de bataille ainsi que celui des autres alliés de l’OTAN (car la France fait toujours partie de l’OTAN) est très inférieur, du moins le croit-on, aux forces conventionnelles du Pacte de Varsovie, et même des seuls Soviétiques. Personne n’imagine alors à l’Ouest pouvoir vaincre les Soviétiques sur le champ de bataille conventionnel. Les Américains sortent difficilement de la guerre du Vietnam avec une armée très affaiblie et les Européens ne font pas d’effort suffisant. Notons au passage cette phrase de Brossolet : « L’utopie consiste peut-être aussi à croire qu’on peut édifier un système efficace de défense avec seulement 3% du PNB » et constatons simplement que si les États-Unis, qui se sont rapidement repris au tournant des années 1980 pèsent autant dans le monde occidental parfois lourdement, c’est bien parce qu’ils sont presque constamment et jusqu’à nos jours au-delà de ces 3 %. Comment espérer être complètement autonome dans une alliance quand même en regroupant vraiment, ce qui n’est pas le cas, on pèse moins que le membre principal ?

Revenons à la non-bataille. Pas de victoire possible donc, croit-on, sur le champ de bataille face aux Soviétiques. Quelle mission donner alors au corps de bataille ? Le Livre blanc de 1972 (en fait deux livres) explique qu’il devra « contraindre l’ennemi par la vigueur de notre résistance, à recourir à une attaque dont l’intensité justifierait à ses propres yeux, à ceux des Français et à ceux du monde le recours à la riposte nucléaire ». Il s’agit de combattre pour tester les intentions réelles de l’adversaire et gagner du temps avant le dilemme terrible.

Ce corps de bataille est alors aussi doté alors d’un arsenal d’armes nucléaires tactiques (ANT), conçu, toujours selon le Livre blanc, comme devant être employé « contre un adversaire qui ne pourrait plus être contenu autrement » et donner la possibilité de « signifier à cet adversaire que si sa pression militaire se confirmerait le recours à l’arme nucléaire stratégique serait inéluctable ». La 1ère Armée française dispose donc de missiles Pluton et la FATAC (puis l’Aéronavale) de bombes lisses, tous deux portant l’AN-52, une arme atomique de 25 kt de puissance (classe Hiroshima) et qui seront utilisés sur le champ de bataille dès lors que le Gouvernement le décidera. On s’en défend à l’époque et même peut-être toujours actuellement, mais tout cet étagement de signification – résistance conventionnelle, bataille atomique, frappes stratégiques, ressemble quand même très fort à la doctrine de riposte graduée américaine que l’on fustigeait lors de sa mise en place au début des années 1960 (en fait on lui reprochait surtout d’être américaine).

C’est le mélange des genres de la bataille atomique que critique d’abord Brossolet dans son livre, non pas qu’une étape de « signification » ne soit pas utile pour avertir l’ennemi que l’on est vraiment déterminé à aller jusqu’au bout, mais que transformer un champ de bataille conventionnel en champ de bataille atomique n’est pas la meilleure façon de le faire.

En premier lieu, l’usage des ANT n’a pas grand intérêt tactique. Il n’est pas du tout évident qu’au cœur de la bataille aérienne au-dessus de l’Allemagne et avec la densité des défenses soviétiques que les avions de la FATAC puissent trouver et frapper des cibles militaires justifiables d’une arme atomique. Ce n’est guère mieux pour les missiles Pluton de l’armée de Terre, certes invulnérables, mais d’une faible portée – 120 km – et d’une faible précision puisqu’un sur deux tombe à moins de 300 m de la cible. Les contraintes d’emploi sont alors telles : grande distance de sécurité pour nos forces, évitement des villes allemandes, cibles soviétiques mobiles, que le rendement tactique d’une telle artillerie serait finalement assez faible sur le terrain, au mieux un total de 15 bataillons soviétiques pour une centaine d’Hiroshima que l’on aura lancé sur un pays ami.

On suppose bien sûr que les Soviétiques n’ont pas utilisé d’armes nucléaire tactique jusque-là, auquel cas la décision d’emploi (politique) de nos propres ANT auraient été quasi automatique. Avant même le choix de lancer une seule arme thermonucléaire, l’Europe occidentale serait déjà criblée de centaines d’explosions atomiques. Mais en décidant d’employer nous-mêmes notre centaine d’ANT en premier, nous initions aussi cette bascule apocalyptique. On fait mieux pour clarifier la situation et donner des délais au gouvernement avant de décider de l’emploi de l’arme stratégique. En fait, on commence à comprendre partout que cette distinction tactique-stratégique n’a pas de sens, mais l’armée de Terre s’accroche à ses ANT. Sans elles, elle serait la seule à ne pas disposer de l’arme nucléaire, source de prestige et surtout prétexte à sanctuariser son budget.

C’est apparemment pour cette critique que l’armée de Terre en a beaucoup voulu à Brossolet et lui a fait payer. C’est pourtant sans doute le passage où il voit les choses le plus justement. Il préconise de ne plus parler d’armes nucléaire tactique mais d’« échelon de signification », on parlera en fait de « pré-strategique » et il fait remarquer qu’il n’est pas nécessaire de lancer une pluie de projectiles atomiques pour signifier que l’on est passé à un autre échelon : « si on demande à l’Atome d’être dissuasif ; c’est la première kilotonne qui compte. Le reste est, dans la plupart des cas, redondance ». Horreur pour les « Terriens », Brossolet estimera que l’emploi du Mirage IV est mieux adapté pour donner cet ultime avertissement que celui des missiles sol-sol à courte portée. Comme il faut quand même faire avec les Pluton qui ont déjà été construits, on décidera de les employer pour cet avertissement mais étrangement en les utilisant tous d’un coup sur des cibles militaires mobiles, soit une trentaine d’Hiroshima sur l’Allemagne pour au bout du compte détruire quatre bataillons soviétiques (général Copel dans Vaincre la guerre).

Avec le retrait des ANT, dont la construction est un parfait exemple du modèle de la corbeille à papier de James March (problèmes-solutions-décisions se rencontrent souvent par hasard et en décalage dans les grandes organisations), on reviendra à des choses plus claires. On décidera par ailleurs de ne pas remplacer le Pluton par le missile Hades, plus moderne et de plus grande portée. L’avenir et même l’actualité ukrainienne montrera qu’il était peut-être utile de disposer d’une force de bombardement sol-sol conventionnelle de presque 500 km de portée, mais ce n’était visiblement acceptable que dans le cadre d’emploi du nucléaire.

Mais, et c’est là où son livre a le plus marqué les esprits, Brossolet s’attaque aussi non pas à la fonction première du corps de bataille, tester l’ennemi par une action vigoureuse, mais à sa forme. Dans ses pages les moins rigoureuses sans doute, Brossolet considère l’obsolescence d’une 1ère armée française organisée et équipée comme celle du général de Lattre, trente ans plus tôt et qui constitue surtout selon lui un héritage des conceptions du général de Gaulle dans les années 1930.

Il considère cet instrument pré-atomique trop lourd d’emploi avec ses nombreux échelons de commandement (régiments-brigades-divisions-corps d’armée-armée), son empreinte sur le terrain et son énorme logistique. Brossolet préconise de se limiter à l’échelon de la brigade interarmes sous le commandement de l’armée. Cela sera le cas à la fin des années 1990. On notera juste qu’entre temps, on avait restructuré les forces armées en divisions légères et que ces unités étaient peut-être le meilleur compromis entre puissance et mobilité sur le théâtre d’opérations européen, mais ce n’est plus le sujet.

Brossolet fait ensuite grand cas de l’évolution des armements de l’époque et notamment du missile antichar, qu’il soit employé au sol ou depuis les hélicoptères. L’arrêt de l’offensive blindée nord-vietnamienne de 1972 par les hélicoptères antichars américains avait alors beaucoup marqué les esprits. Le missile guidé semble l’instrument miracle qui triomphe du char et rend inutile l’artillerie. L’auteur va clairement un peu vite en besogne oubliant qu’on trouve presque toujours des parades aux armes nouvelles, parades qui passent souvent par l’adaptation des armes anciennes. Après les déconvenues des premiers jours de la guerre du Kippour en 1973 face aux armes antichars égyptiennes, les unités israéliennes qui envahissent le Liban en 1983 sont des phalanges interarmes où l’artillerie mobile a le premier rôle.

Passons, pour aborder la partie la plus originale de l’Essai sur la non-bataille, qui est justement la « non-bataille ».

Rappelons le postulat : le corps de bataille n’est pas là pour gagner la bataille, il n’en a pas les moyens. Il est là pour tester l’ennemi et montrer sa propre détermination. Pour réussir cette mission et au lieu de la manœuvre de grandes divisions blindées, Brossolet propose plutôt la mise en place d’un grand maillage de 60 000 km2 occupés par divers modules. Sur la plus grande partie, on trouverait des « modules de présence », 2 500 au total, fait à la manière des patrouilles SAS de la Seconde Guerre mondiale d’une quinzaine d’hommes en véhicules légers tout terrain et armés de missiles Milan, mortiers, mines et divers armement léger. La mission de ces modules, agissant chacun sur environ 20 km2, serait de renseigner sur l’action ennemie puis de détruire au moins trois véhicules avant de se replier à l’arrière. Entre les zones de ces modules de présence, on conserverait des couloirs de manœuvre pour les coups d’arrêt et les embuscades de régiments de chars autonomes, les modules lourds, et les formations d’hélicoptère, modules légers. Brossolet aime beaucoup les hélicoptères et imagine une flotte de 600 appareils dont 200 pour renseigner et 400 pour détruire. Le tout serait évidemment coordonnées par divers échelons de commandement de surface.

Guy Brossolet considère alors que cette organisation de « non-bataille » (en réalité ce serait une bataille quand même) permettrait de neutraliser quatre divisions blindées-mécanisées soviétiques et de réaliser ainsi la mission de manière plus rentable que les cinq divisions blindées dont dispose alors la France. L’auteur, qui exprime à presque toutes les pages le souci louable du meilleur coût-efficacité, considère que les sommes économisées pourraient servir à renforcer les forces d’intervention, notamment aéromobiles.

Le modèle décrit par Brossolet est alors dans l’air dans plusieurs pays européens. On parle notamment de techno-milice en Suède ou de techno-guérilla en Autriche. Il n’aura jamais été testé en Europe en situation réelle face aux forces soviétiques, et même pas sur le terrain ou en wargame en France, ne serait-ce d’ailleurs parce qu’on n’y faisait pas de wargame. On aurait sans doute eu trop peur de montrer que c’était efficace, comme l’avait été le système de défense finlandais face à l’armée soviétique dans l’hiver 1939-1940 ou comme le sera celui du Hezbollah face à Israël en 2006.

On est typiquement dans le cas d’une innovation non pas radicale, où on fait la même chose en beaucoup mieux, mais de rupture, où son adoption implique des changements tellement profonds dans la pratique (CEMS, culture- équipements-méthodes-structures) des organisations que beaucoup y renoncent. Sans même évoquer ceux qui redoutaient qu’un système de défense trop efficace puisse constituer une force de dissuasion conventionnelle pouvant remettre en cause l’existence de leur force nucléaire, beaucoup trop n’avaient pas envie d’abandonner ce qu’il avait connu toute leur carrière pour rejoindre cet inconnu. Par ailleurs, cet inconnu était par trop contre-intuitif, le léger et le mobile devant l’emporter sur le lourd et le blindé. Il n’était pas certain non plus que beaucoup d’officiers supérieurs ou généraux acceptent de décentraliser une partie de leur pouvoir de commandement au profit de cadres subalternes qu’il se serait agi simplement de coordonner.

Brossolet aurait gagné à proposer son système de maillage en plus du système existant inchangé et non à sa place et en utilisant des troupes spécifiques pour le mettre en œuvre, par exemple les bataillons de chasseurs à pied, qui pouvaient trouver là une filiation historique. Une fois en place et à force d’exercices, de démonstrations et de littérature, l’innovation aurait alors peut-être pu se développer. Une innovation est une greffe qui demande un peu de soin pour être accepté par un corps militaire par principe conservateur, car toute erreur – et les nouveautés sont une grande source d’erreurs – peut y peut avoir des conséquences très graves.

Le « système Brossolet » a finalement trouvé sa consécration en Ukraine dans la bataille de Kiev en février-mars 2022 alors qu’il y a été mis en œuvre de manière improvisée par des brigades territoriales ukrainiennes qui venaient juste d’être formées et des brigades de manœuvre qui ont appris sur le tas à combattre en petits groupes en association avec, et là c’est différent, aussi une guérilla de l’artillerie. On ne peut qu’imaginer ce qui se serait passé si tout cela avait solidement organisé depuis des années et sur toute la frontière.

« Ils ouvrent la voie », avec les sapeurs légionnaires du 1er REG

« Ils ouvrent la voie« , avec les sapeurs légionnaires du 1er REG

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 10 novembre 2022

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


A plusieurs reprises, ces dernières semaines, j’ai eu l’occasion d’écrire sur le déminage, en particulier en Ukraine. Ils ouvrent la voie, sapeurs légionnaires du 1er REG, un livre (160 pages, 21€) de Victor Ferreira qui vient de sortir chez Mareuil éditions, tombe à pic. 

950 légionnaires du 1er régiment étranger de génie (1er REG) sont stationné à Laudun (Gard).  Le 1er REG est est le régiment de génie combat de la 6e brigade légère blindée. Il a été créé le 1er juillet 1984.

Ce livre permet de saisir chaque instant de la vie de ces légionnaires du 1er REG, au régiment comme sur le terrain : le réveil, la montée des couleurs, le sport, la consultation à l’infirmerie, le repas, l’entraînement, etc.

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Les photographies ont été réalisées sur une même période de quelques mois par le photographe Victor Ferreira mais aussi par les légionnaires sur le terrain. Les différentes missions ou situations dont les photos témoignent se déroulent donc quasi simultanément, que ce soit au quartier, en exercice ou en opération.

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Victor Ferreira s’est engagé dans la Légion étrangère en 1984, qu’il a quittée en 2007 en tant qu’adjudant-chef. Aujourd’hui reporter-photographe, Victor est le co-auteur de Légionnaire et Démineur parus chez Mareuil Éditions.

L’ACORAM (officiers de réserve de la marine) a primé quatre livres

L’ACORAM (officiers de réserve de la marine) a primé quatre livres

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 17 octobre 2022

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Le comité du “Prix Marine Bravo Zulu”, prix littéraire de l’ACORAM, vient de rendre public son palmarès 2022  :
– Prix « Livre » : Le mystère de l’île aux cochons de Michel Izard paru chez Paulsen
– Prix « Beau Livre » : Voyage en mers françaises d’Olivier Poivre d’Arvor, Place des Victoires
– Prix « Bande dessinée » : La république du crâne de Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat, Dargaud
– Mention spéciale « Livre » : Toulon au fil des textes de Marc Bayle, Capit Muscas.

Pour en savoir plus sur ces quatre ouvrages, c’est ici.

Ce prix sera remis le jeudi 24 novembre prochain à 18h, dans les locaux de L’Union Nationale des Industries de la Manutention dans les ports français (UNIM).

Quel bilan tirer de l’engagement militaire de la France en Afghanistan ?

Quel bilan tirer de l’engagement militaire de la France en Afghanistan ?


Des soldats de l'armée française déployés en Afghanistan.
Des soldats de l’armée française déployés en Afghanistan. ©THIBAULD MALTERRE / AFP

Bonnes feuilles

Michel Goya publie « Le temps des guépards : la guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours » aux éditions Tallandier. Depuis 1961, la France a mené 19 guerres sur 3 continents ainsi que 13 grandes opérations militaires de police internationale. Elle est actuellement la seule nation européenne à combattre, au Sahel et au Proche-Orient. Elle est la seule à avoir des soldats en permanence dans les rues de ses grandes villes depuis 26 ans. Les soldats français sont les plus engagés au monde.

Comme toutes les opérations coalisées depuis la fin de la guerre froide, l’objectif stratégique de la France en Afghanistan était d’abord d’« en être » tout en sachant qu’on ne serait qu’un acteur modeste et que l’on serait ballottés par les errances de la politique américaine, l’« actionnaire principal » et véritable directeur de la coalition. Jusqu’à présent, cela se terminait plutôt bien.

Cette fois, les choses ne se sont pas passées comme prévu, ce qui a rapidement obligé la France à faire un choix  : participer superficiellement, se retirer ou s’engager complètement au combat. Après avoir pratiqué sous Jacques Chirac la première option et avoir été tenté par la seconde, Nicolas Sarkozy a finalement choisi la troisième en 2008 en décidant de l’engagement dans une province, la Kapisa, que l’on savait tenue en partie par des organisations hostiles. C’était un choix courageux, mais qui souffrait de plusieurs faiblesses. Tout d’abord, c’étaient bien toujours les Alliés qui étaient le public visé, à tel point que l’on a oublié de préciser au peuple français que l’on était en train d’entrer véritablement en guerre. Peut-être avait-on oublié aussi ce que cela signifiait concrètement ou sous-estimé les efforts et les peines que cela engendrerait. Le soutien de l’opinion à cet engagement qui n’avait pas été expliqué était donc fragile. Il pouvait s’effriter assez facilement et, dans un système où cet engagement était plus que jamais lié au président de la République, entamer aussi le crédit de celui-ci. L’opinion publique française est donc rapidement devenue le public prioritaire.

En somme, l’ennemi a été la dernière préoccupation de cette guerre, ce qui ne contribue pas vraiment à la gagner. Si les armées ont déployé des trésors d’énergie et d’inventivité pour bien préparer les unités qui partaient en Afghanistan, c’est au niveau politique que les choses ont péché. Outre que l’on continue à s’engager alors que l’on ne s’est dégagés de rien par ailleurs – une insulte récurrente aux principes de Foch d’économie des forces et de concentration des efforts –, l’entrée en guerre en Kapisa-Surobi est peut-être la première de notre histoire récente à s’effectuer alors que l’on mène simultanément une réforme interne qui taille dans les effectifs, perturbe l’organisation des forces et réduit les moyens.

Surtout, en ayant l’œil sur les sondages d’opinion plutôt que sur les bilans militaires, l’échelon politique s’est immiscé comme rarement sous la Ve République dans la conduite des opérations, et ce jusqu’à l’absurde. Les états-majors ont dépensé une grande énergie à respecter à l’individu près la barre des 4 000  soldats sur l’ensemble du théâtre imposée par le président de la République. Quand « déployer X  soldats » est l’objectif premier, il est forcément plus difficile d’en atteindre d’autres. Plus grave, nos ennemis ont rapidement compris qu’il suffisait de tuer nos soldats, si possible plusieurs à la fois, ou de capturer des journalistes, pour obtenir une rétractation de l’action engagée à son encontre, jusqu’à la paralysie, puis un retrait plus rapide que prévu.

Au bilan, on a fait la guerre avec beaucoup de contraintes et peu de moyens. En concentrant les efforts – achats en urgence opérationnelle, structure d’entraînement et de formation, etc. – au détriment souvent du reste des forces, on est parvenus à déployer et soutenir en permanence deux GTIA et un petit groupe aéromobile. Preuve de la fonte des armées, cela représentait quand même environ 10 % de nos unités de combat, pour essayer de sécuriser une zone qui représentait seulement 2 % de la population afghane.

Dans l’absolu face à des groupes armés qui représentaient au maximum un millier de combattants légers, cela aurait pu suffire, d’autant que l’on agissait avec des forces de sécurité afghanes supérieures en volume aux nôtres. Cela aurait suffi effectivement et même largement s’il s’était agi de combattre des bandes identifiables tenant des positions. On aurait alors pu profiter de l’excellent niveau tactique des GTIA et de la combinaison « choc et feux » pour disloquer l’ennemi, ce que l’on avait au Tchad avec les opérations Limousin et Tacaud et ce que l’on fera au Mali un peu plus tard avec l’opération Serval. Mais l’ennemi était imbriqué dans la population, qui était aussi largement « sa » population, et il maîtrisait parfaitement les principes de la furtivité dans ce milieu dense.

Face à ce défi, on a beaucoup tâtonné et expérimenté, en oscillant toujours entre la recherche de la conciliation de la population et celle de la destruction des forces rebelles, deux approches pas forcément compatibles et dont on s’est aperçus surtout qu’elles étaient toutes deux assez vaines. S’attacher la population en lui fournissant de l’aide n’excluait pas pour autant que celle-ci reste fidèle aussi, par crainte, adhésion ou loyauté, à ceux des siens qui portaient les armes contre nous. Cela n’empêchait pas non plus cette même population d’accepter tout ce qu’on lui offrait tout en détestant la présence d’étrangers. Quant à combattre, cela pouvait réussir à condition d’exercer une pression suffisante pour empêcher l’ennemi de développer son capital de compétences et de renouveler ses effectifs combattants ou son armement. Cela supposait un engagement et une prise beaucoup plus forts et donc aussi des pertes, incompatibles avec la faible résilience politique. Dans tous les cas, cette pression ne pouvait durer indéfiniment. Dans les campagnes de contre-insurrection, tenir le terrain sur la longue durée ne peut être le fait que de forces locales, efficaces et légitimes, adossées à une administration et à un État présentant les mêmes qualités. C’est possible, mais c’est difficile à réaliser et souvent très long. Tout ce que pouvaient faire les Français était alors de contenir l’ennemi, de lui disputer le terrain au moindre coût en attendant une relève sur laquelle on avait finalement peu de prise, puisque ce n’était pas nous qui soldions de la main à la main les soldats et policiers locaux, contrôlions leur recrutement et leur comportement, et les conduisions sur le terrain.

Finalement, on s’est repliés en déclarant que les troupes afghanes et un petit contingent américain pouvaient reprendre effectivement le combat à leur compte, alors même que l’emprise de l’ennemi était exactement la même en 2012 qu’en 2008.

La guerre a continué en 2015 avec l’opération Soutien résolu à laquelle la France a choisi cette fois de ne pas s’associer. Soutien résolu est, avec une très large prédominance américaine, une opération internationale de type assistance technique, soutien logistique et financier et d’appui, avec des raids de forces spéciales et des frappes aériennes, à l’État afghan et son armée. Elle ressemble alors largement à ce qui se fait au même moment en Irak contre l’État islamique.

L’engagement humain est limité – une dizaine de milliers de soldats de la Coalition  –, mais l’engagement financier se chiffre en milliards de dollars, l’État afghan étant incapable de payer les 350 000 hommes des forces de sécurité. Mais cela se passe moins bien qu’en Irak, les Taliban et leurs alliés, soutenus principalement par le Pakistan, étant nettement plus forts et plus implantés que l’État islamique, alors qu’inversement l’État afghan est encore plus faible et corrompu que celui de Bagdad.

Au bout du compte, comme toujours dans ce type d’opération, Soutien résolu a consisté à soutenir, à coups de plusieurs dizaines de milliards de dollars par an, les murs en bois d’un village Potemkine jusqu’à ce que les États-Unis décident de ne plus le faire. En s’accordant avec le Pakistan et les Taliban à Doha en février 2020, et en acceptant de retirer leurs forces, les Américains ont condamné le village à s’effondrer.

Extrait du livre de Michel Goya, « Le temps des guépards : la guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours », publié aux éditions Tallandier.