L’audace de servir ou la découverte des civils de l’ESM4 de Coëtquidan

L’audace de servir ou la découverte des civils de l’ESM4 de Coëtquidan

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Par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 21 avril 2021

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/

Saint-Cyr forme aussi des officiers cadres civils, rappelle mon camarade et confrère à Ouest-France Eric de Grandmaison. Il vient de terminer un ouvrage rédigé par le capitaine Guillaume Malkani, qui signe le premier livre sur le 4e bataillon de Saint-Cyr Coëtquidan, dit l’ESM4. C’est ce bataillon, qui va changer de nom et percevoir une nouvelle tenue (la ministre sera au rendez-vous), qui forme depuis des décennies à Coëtquidan (Morbihan), dans la lande bretonne, les officiers de réserve.

Voici le compte-rendu de lecture qu’Eric de Grandmaison m’a proposé de publier:

Guillaume Malkani.jpgQui sont ces cadres civils qui ont choisi de servir la Nation sous l’uniforme sans forcément être militaires de carrière ? L’armée professionnelle emploie toujours dans ses rangs de nombreux officiers à temps partiel ou sous contrats courts ou longs. Le capitaine Guillaume Malkani (photo ci-contre), lui-même officier sous contrat, titulaire d’un Master 2 en Sciences Humaines, a choisi de mettre sous les feux de la rampe cet aspect méconnu de l’armée française : il vient de signer le premier livre sur le 4e bataillon de Saint-Cyr Coëtquidan, dit l’ESM4. Il forme depuis des décennies à Coëtquidan (Morbihan), dans la lande bretonne, les officiers de réserve.
« C’est une école à part entière au sein de Coëtquidan, qui dispense ainsi une formation d’officier à une population arrivant directement du monde civil, » explique le capitaine Mathieu, diplômé d’études politiques, qui a rejoint l’arme des transmissions.
Le livre est préfacé par le général de division Patrick Collet, commandant les écoles de Saint-Cyr Coetquidan.

Plus noble que le capitalisme

Extérieurement, rien ne les distingue de leurs camarades d’active, dont ils portent strictement le même uniforme. Sur leur galon, « la crevette », chevron indiquant qu’ils sont élèves officiers de réserve. Dans le civil, ils sont cadres, souvent titulaires de diplômes de l’enseignement supérieur et de grandes écoles. Ces hommes et femmes, choisissent de servir pendant leurs congés ou dans une carrière à durée déterminée, au côté de leurs camarades d’active.
« J’adorais mon boulot, explique Benoît, capitaine parachutiste, ancien cadre dans l’aéronautique. Mais souhaitais voir autre chose, m’investir autrement, servir à quelque chose qui me paraissait plus noble que le capitalisme pur et dur. » Jeune officier, Louis, issue de Polytechnique, explique que « c’est la période où l’on se découvre soi-même. ». Et le capitaine Antoine, docteur es-lettres et civilisation, y voit une occasion de « quitter ces voies pavées de certitudes pour s’engager sur des routes sinueuses semées d’embûches. En chemin, on rencontrera le froid, la faim, la peur, le dépassement, le doute aussi… »

« Pas de différence »

Certains resteront tout au long de leur vie civile dans la réserve opérationnelle. Qualifiés de « militaires à temps partiel » ou en CDD sous l’uniforme, ils sont tout autant engagés sur tous les théâtres d’opération, souvent à l’intérieur du territoire mais aussi en missions extérieures, de Vigipirate à Sentinelle puis des Balkans à Barkhane en passant par l’Afghanistan. « La volonté de servir est la même pour tous et pour tout type d’officier, il n’y a pas de différence, » explique Yoan, diplômé d’école de commerce, capitaine dans l’arme blindée cavalerie.
Dans tous ses centres opérationnels, l’armée mêle ses cadres d’active avec des officiers de réserve qui jonglent entre armée et vie civile où ils sont assureurs, banquiers, enseignants, commerciaux ou archéologues…. « Accepter de mettre entre parenthèses sa vie privée, ses loisirs et une partie de sa carrière professionnelle pour suivre un idéal », c’est ainsi que le lieutenant Ugo, directeur des affaires juridiques dans le civil, résume son engagement. Cette réserve opérationnelle est une tradition de l’armée française depuis le XIXe siècle.
L’armée professionnelle tient à conserver ainsi un lien avec la Nation et entretient un vivier de cadres apportant une ouverture de la société civile au monde militaire. « Une étape marquante » Le 4e bataillon forme un amalgame de futurs meneurs d’hommes et de managers. Manifestement un « plus » dans le CV de cadres civils qui apprennent ici le sens de l’effort, l’esprit d’équipe, la résilience et les valeurs de la nation. Elle les conduit vers une expérience de vie qu’ils ne trouveront jamais à l’identique dans la vie civile.
Le lieutenant-colonel Pierre, aujourd’hui diplômé de l’enseignement supérieur militaire, considère « mon passage à Coëtquidan comme une étape marquante de mon parcours professionnel. »
Ces jeunes officiers de réserve volontaires sont les héritiers des dizaines de milliers d’officiers appelés qui ont servi sous l’uniforme pendant le temps de la conscription. Et la suppression, en 1997, du service militaire par le président de la République, Jacques Chirac, lui-même officier de réserve, n’a pas sonné le glas de cette filière spécifique.
Le livre du capitaine Malkani compile en une quarantaine de témoignages des retours d’expériences de cette population d’officiers-citoyens, pour qui le service du pays passe par les rangs de l’armée, tous rassemblés autour d’une devise fédératrice : l’audace de servir. Des prémices de la Grande Guerre au Chemin des Dames, jusqu’à la campagne de France en 1940, puis des rizières indochinoises jusqu’au djebel algérien, ces officiers de réserve forment une longue lignée de cadres civils sous l’uniforme. Pour les plus illustres, l’on y retrouve Maurice Genvoix, Guillaume Appolinaire, Alain Fournier ou Jean Lartéguy. 

L’Audace de servir. Des officiers appelés de la Grande Guerre aux officiers sous contrat d’aujourd’hui,  Guillaume Malkani – 294 pages. Éditeur : Books on Demand, 14,99 € ou 7,99 € (e-book)

Quand les petits affrontent les gros-Non State Warfare de Stephen Biddle

Quand les petits affrontent les gros-Non State Warfare de Stephen Biddle

 

La Voie de l’épée – Publié par Michel Goya

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


En 2010, avec Military Power, l’historien américain Stephen Biddle avait apporté une contribution majeure à l’étude de l’art opérationnel et de la tactique. Il y développait l’idée que la révolution militaire qui avait débuté au milieu du XIXe siècle en Europe avait produit un « système moderne » qui se caractérisait par la capacité à manœuvrer et obtenir des résultats tactiques malgré un environnement particulièrement létal. En 1815 à Waterloo un fantassin devait en moyenne faire face à deux projectiles avant de parvenir au contact physique avec l’ennemi ; en 1915, ce nombre était passé à 200. Et encore ne s’agissait-il là que de projectiles d’infanterie, auxquels il fallait ajouter désormais tous les projectiles venant de la 3e dimension et frappant sur une vaste zone. Ce qui était visible devenait très vulnérable mais dans le même temps il n’était pas possible de vaincre sans attaquer et donc d’être visible.

Relever ce défi a nécessité un effort considérable d’organisation. Il a fallu des méthodes et des moyens nouveaux pour pouvoir évoluer sous le feu et neutraliser l’ennemi tout en se déplaçant : engins blindés, mitrailleuses légères et portables, barrages d’artillerie, groupes de combat, etc. Il a fallu surtout les coordonner. Il s’en est suivi une masse considérable d’informations à gérer en temps contraint : plans, ordres d’opération et de conduite, comptes rendus, mesures de coordination, ciblage, etc. C’est finalement cette capacité à gérer cette quantité nouvelle d’informations explicites ou tacites (compétences) du haut en base de la hiérarchie, qui caractérise le « système moderne ». Il y a ceux qui le maitrisent et qui peuvent conduire des manœuvres complexes, et ceux qui, y compris avec les mêmes moyens matériels, n’y parviennent pas ou moins bien et qui sont écrasés forcément par les premiers lorsqu’ils bougent. Les résultats des combats modernes ne sont ainsi pas proportionnels au rapport de forces sur les points de contact, qui ne dépasse que très rarement deux contre un, ni même à la sophistication des équipements, mais bien à la différence entre la qualité des systèmes de commandement opérationnels et tactiques. Une idée qui est explorée ici par exemple.

Dans Military Power, Stephen Biddle ne s’intéressait cependant qu’à l’affrontement entre armées conventionnelles étatiques. Dans Nonstate Warfare: The Military Methods of Guerillas, Warlords, and Militias, il s’efforce de déterminer cette fois comment les organisations non-étatiques armées combattent, et parfois parviennent, à vaincre les États. Ce n’est évidemment pas nouveau, les conflits en Afghanistan et en Irak en particulier ont (re)stimulé toute une « littérature de contre-insurrection » et il apparaît donc difficile d’apporter quelque chose d’un peu inédit.

Stephen Biddle y parvient cependant en effaçant les catégories habituelles de guérilla (ou guerre irrégulière ou guerre asymétrique), associée aux organisations armées non-étatiques, et de guerre conventionnelle (ou classique), associée aux États, ainsi que le fourre-tout « hybride » censé réunir tout ce qui ne colle pas à ces deux archétypes. À la place, reprenant l’idée que le combat moderne est un duel de chasseurs où on arbitre toujours entre traque et dissimulation, il établit un continuum entre idéaux-types : l’approche Fabienne (du consul et dictateur romain Fabius Maximus qui a affronté Hannibal sans batailles) toute de prudence et d’évitement et l’approche napoléonienne de l’autre, son opposée très agressive et amatrice de concentrations de forces et de batailles si possible décisives. Ces approches ne sont pas spécifiquement associées à des types d’acteurs, mais sont adoptées selon des dosages différents par tous, étatiques ou non.

De fait, parce que le rapport de forces est généralement en faveur des États, de l’ordre de 4 contre 1 en moyenne en volume global, mais aussi en termes de puissance de feu, les organisations armées adoptent le plus souvent face à eux une stratégie très « fabienne » mettant l’accent sur la protection par dissimulation, enterrement, mixité avec les civils, mobilité, etc. au détriment de capacités offensives limitées au harcèlement et à de petites et brèves attaques. Mais parfois certaines organisations non-étatiques organisent des opérations plus ouvertes, larges et complexes, défensives ou non. Pour Biddle, fidèle à ses théories, ces modes opératoires qualifiés de « médians » ne sont réalisables que si l’organisation est suffisamment structurée pour pouvoir capitaliser les nombreuses compétences nécessaires à cette montée en gamme. Il y a, pour simplifier, les organisations qui disposent d’une infrastructure administrative solide, faite de normes communes et de procédures de suivi et contrôle et les autres où les choses se passent de manière plus interpersonnelle, opaque, désordonnée et souvent plus corrompue. On notera qu’il ne s’agit pas là de phénomènes propres à toutes les organisations, étatiques ou non. C’est bien par exemple la faiblesse de leur infrastructure qui freine certaines armées de pays du Sahel dans leur évolution face à des organisations armées locales à l’armature finalement plus solide.

Pour monter en puissance, il faut aussi bien sûr pouvoir accéder à des ressources. On peut être très organisé, mais si on ne dispose pas de recrues régulières, d’armes ou de financement, cela ne mène pas très loin. Or, un des apports du livre de Biddle est de montrer comment la mondialisation a apporté de ressources aux organisations armées alors que bien souvent elle en privait les États. Dans ses tableaux statistiques, cela se traduit par un saut de gamme moyen des organisations armées entre 1980 et 1995 rendue possible par cette conjonction. Depuis, la montée en gamme moyenne des organisations armées s’est ralentie, mais n’a jamais cessé.

La montée en gamme demande aussi un effort. Stephen Biddle insiste sur l’importance des enjeux, existentiels ou non, comme moteur de cet effort. Il cite notamment le cas de l’Alliance nationale somalienne (SNA) du général Aïdid qui change de comportement en 1993 lorsqu’elle est désignée comme ennemi à détruire par les États-Unis, et retombe dans ses divisions antérieures une fois obtenu le départ des Américains. Cela rejoint l’idée d’eustress des organisations (voir ici), avec cette précision cependant qu’au-delà un certain niveau de pression, la stimulation devient paralysie de l’infrastructure.

Pour autant, monter en gamme vers le « napoléonien » n’est pas forcément une bonne idée et peut-être refusé sciemment. Le mouvement Viêt-Cong était très structuré et motivé, mais il s’est pourtant longtemps abstenu de mener des opérations importantes face aux Américains car les moyens dont il pouvait disposer ne pouvaient l’empêcher d’être écrasé par la puissance de feu ennemie. Lorsqu’il s’y est résolu, lors de l’offensive du Têt en 1968, il a été très sévèrement battu et même brisé. Il a obtenu certes une victoire psychologique auprès de l’opinion publique américaine, mais ce n’était pas le but premier recherché. De la même façon, le mouvement serbe SVK dans les Krajina de Croatie aurait sans doute résisté plus longtemps face à l’armée croate en 1995 s’il avait adopté une posture plus fabienne. Peut-être en aurait-il été incapable, et c’est là un autre aspect, décrit par Clayton Christensen ou Philippe Silberzahn, qui n’est pas abordé par Stephen Biddle. Ce n’est pas parce qu’on a les moyens, la structure et même une menace de mort que l’on évolue. On peut aussi, à l’instar de la société Kodak, voir venir la mort, avoir les moyens de l’éviter et ne rien faire, parce que l’effort demandé est trop grand car il demande de trop changer. Dans une forme d’inertie consciente, une entreprise ou une force armée, peut voir venir le désastre et rester paralysée.

Un autre problème qui n’est pas abordé est celui de l’asymétrie des enjeux. La motivation des soldats professionnels français engagés au Sahel est réelle, celle de la nation qui les a envoyés au loin l’est beaucoup moins. Si l’État islamique dans la Grand Sahara mène une guerre absolue, la France mène contre lui une guerre limitée. L’EIGS risque son existence dans ce combat, pas la France. Forcément, l’incitation à faire prendre des risques, mais aussi à innover n’est pas la même. Les moyens du « petit » seront probablement mieux et plus utilisés que ceux du « grand » (Andrew J.R. Mack, « Why Big Nations Lose Small Wars », World Politics, janvier 1975).

La motivation nationale peut même être tellement faible et la sensibilité aux pertes tellement forte que cela peut conduire aussi le plus fort sur le papier à adopter aussi une stratégie fabienne. C’est typiquement ce que fait la France avec l’opération Barkhane au Sahel. La guérilla française, faite de raids et de frappes aériennes, s’oppose à la guérilla djihadiste à son égard. Notons qu’il s’agit aussi d’une approche par défaut, les forces armées françaises n’ayant finalement plus les moyens d’occuper le terrain en permanence.

Stephen Biddle a voulu remplacer les catégories par un continuum mais dans les faits, il a établi une nouvelle catégorisation, les approches fabienne, napoléonienne mais aussi désormais « médiane » entre les deux ressemblent quand même beaucoup à la trilogie guérilla-hybride-conventionnel, avec un médian-hybride qui ressemble aussi beaucoup à un « système moderne » appliqué au conflit entre États contre organisations armées. Il en conclut finalement que dans la grande majorité des cas, l’entité étatique ou non qui maitrise le mieux ce champ médian l’emporte sur l’autre. C’est ce qu’expliquait déjà David Johnson dans Hard Fighting, Israel In Lebanon And Gaza (RAND Corporation, 2011) en décrivant, avant Stephen Biddle, la confrontation d’une armée israélienne qui avait perdu en partie la maitrise du Système moderne et du Hezbollah qui au contraire se l’était approprié. Il en concluait comme Biddle aujourd’hui, mais aussi Ivan Arreguin-Toft dans son analyse de 202 conflits asymétriques depuis 1800 (How the Weak Win Wars: A Theory of Asymmetric Conflict, Cambridge University Press, 2005), la nécessité pour une armée faisant face à une organisation armée moderne d’aller vers une forme médiane combinant puissance de feu, mais aussi capacité de conquête et d’occupation permanente de l’espace.

En résumé, les thèses de Stephen Biddle ne sont pas aussi nouvelles qu’il l’affirme, mais cette approche opérationnelle et tactique est particulièrement intéressante. Elle confirme qu’effectivement, selon le mot d’ordre en honneur dans les armées il faut bien se préparer à des combats de « haute-intensité », ce qu’il faut traduire par retrouver des savoir-faire perdus de gestion d’opérations complexes de grande ampleur. Il est cependant probable que ces combats continueront à avoir lieu surtout contre des organisations armées qui persisteront à être les acteurs dominants de la conflictualité moderne. À cet égard, on peut se demander, comme le fait Stephen Biddle avec l’armée américaine, si les forces armées occidentales des armées 1980, et même avec les équipements d’époque, n’étaient pas mieux adaptées à ce défi que les forces actuelles, de haute technologie mais de faible capacité de présence.

Entretien – Enjeux géopolitiques et stratégiques des bases militaires avancées, avec Morgan Paglia

Entretien – Enjeux géopolitiques et stratégiques des bases militaires avancées, avec Morgan Paglia

Par Morgan Paglia* – Mars attaque – Publié le 21 juillet 2020
*Chercheur au Centre des Etudes de Sécurité de l’IFRI, Morgan Paglia a publié récemment une étude sur les bases militaires avancées (après, notamment, deux études co-écrites sur les proxys de l’Iran au Moyen-Orient, et l’avenir de la stratégie française de présence et de souveraineté). Il a bien voulu répondre à quelques une de nos questions à ce sujet (co-publiées sur le blog Ultima Ratio). Nous le remercions. 

1/ Quelle « prise en tenaille », géopolitique et technologique, menacerait aujourd’hui les bases avancées à l’étranger ? Quelle est d’ailleurs la menace principale ? 
Géopolitiquement et stratégiquement, il me semble prématuré de parler de « prise en tenaille » car chaque base a une position spécifique et doit donc faire l’objet d’une analyse particulière en fonction du théâtre d’opération et des menaces éventuelles. En revanche, il est certain que l’équation stratégique dans laquelle s’inséraient les bases avancées depuis la fin de la Guerre froide est en train de changer et, avec elle, le rapport coût/bénéfice de l’accès stratégique qu’elles permettent d’obtenir.

Géopolitiquement, la période actuelle est marquée par l’émergence de nouvelles puissances non seulement désireuses d’acquérir des points d’appui (Chine, Russie, Turquie notamment) mais aussi d’établir des zones d’influence. Et cette dynamique a déjà un impact sur l’accès stratégique. En 2016-2017, la compétition Chine-Etats-Unis a failli avoir raison de l’installation du système anti-missile THAAD en Corée du Sud et ce n’est qu’au prix de lourdes pertes économiques que Séoul a pu installer ce système que Pékin jugeait contraire à ses intérêts. Il est possible qu’il devienne plus difficile d’accéder à des zones d’intérêts pour la France étant donné cette compétition et les outils non militaires que certains sont prêts à mettre en œuvre pour infléchir les décisions des pays hôtes. 

Au plan opérationnel, l’émergence de nouvelles puissances étatiques et non-étatiques dotées de moyens accrus capables de menacer les forces pré-positionnées est également une tendance notable. Des pays comme la Chine, la Russie, ou l’Iran ont développé des arsenaux de missiles balistiques ou des missiles de croisières à la portée et à la précision accrues. La publicité faite par l’Armée Populaire de Libération sur le missile DF-26 – réputé capable de frapper Guam – ou les frappes iraniennes sur les bases américaines intervenues début janvier 2020 suscitent naturellement des questions quant à la protection des bases dans la région. Et on peut multiplier les exemples d’Etats se dotant de nouvelles capacités de frappes longue portée plus précises et donc plus dangereuses pour les bases avancées. 

A cette tendance s’ajoute les conséquences de ce qu’il est convenu d’appeler « la diffusion de la puissance » à des groupes non-étatiques. A court terme, c’est certainement cette dynamique qui impactera le plus la protection les bases en opération parce qu’elle permet le renforcement des capacités de harcèlement des groupes armés par tir indirect. En Afghanistan et en Irak les tirs quotidiens au mortier ou à la roquette sur les FOB (forward operating bases) n’ont pas entraîné de pertes significatives mais ont confronté les armées à un dilemme que certains ont nommé la « Fobite » c’est-à-dire la tentation de dédier davantage de moyens humains et matériels à la protection de la force et des bases qu’à la mission elle-même. Que se passerait-il si, demain, des groupes armés disposaient des savoir-faire et de moyens plus importants pour menacer les approches des bases aériennes et saturer les systèmes de défense active des bases (SATCP – missiles sol-air de très courte portée, roquettes, drones) ? C’est une question qui se pose avec une acuité grandissante au Moyen-Orient où, dans la période récente, on a pu observer une montée en gamme des armements déployés au Yémen par les Houthis, les milices irakiennes ou le Hezbollah libanais. Dans des contextes de guerre par procuration, l’appui extérieur d’un Etat permet à ces groupes de se doter d’armements certes de qualité moyenne- roquettes guidées, des mortiers improvisés ou des drones notamment – mais en nombre tels qu’ils posent un risque non négligeable de saturation des moyens de défense active responsables de la protection des bases. A ces deux dynamiques, il convient d’ajouter la menace plus traditionnelle de l’intrusion d’un commando à des fins de sabotage. C’est une problématique qui était particulièrement prégnante pendant la guerre du Vietnam. Elle l’est moins aujourd’hui. On observe que les armées occidentales ont développé des solutions efficaces en termes de protection de la force pour parer à cette menace. 

Vue aérienne – Base aérienne 188 (Djibouti)

2/ Vous indiquez qu’une manœuvre globale est nécessaire pour garantir la pérennité de ces bases. Quel rôle pour les armées alors que la pérennité tient avant tout à une volonté politique ? 
L’implantation et le maintien d’une base avancée n’est qu’un maillon d’un partenariat stratégique plus large entre deux Etats et qui, par conséquent, échappe au contrôle exclusif des militaires. L’implantation d’une base est d’abord le reflet d’une volonté politique. Elle est justifiée par la défense des intérêts nationaux. Cela nous amène à nous demander où se situent justement les intérêts français dans la période actuelle. Plusieurs zones font aujourd’hui l’objet d’une attention politique-stratégique importante : la région Indo-Pacifique, l’Arctique notamment. Il reste à déterminer quelle présence militaire développer dans ces régions sans fragiliser le dispositif actuel de forces de présence. C’est tout le problème… 

3/ Quelles mesures d’adaptation technique sont aujourd’hui les plus sensibles vu l’environnement opérationnel entourant ces bases ? 
Les systèmes d’alerte comme les radars de contre-batterie, les systèmes d’interception multicouches offrent des solutions qui sont, certes, plus coûteuse que les moyens offensifs utilisés par des adversaires dissymétriques ou asymétriques mais sont aujourd’hui très efficaces. En novembre 2012, le système Iron Dome israélien a, par exemple, été capable d’intercepter 85% des 421 roquettes tirées depuis Gaza. Néanmoins, face à des adversaires étatiques potentiels, il parait plus sage de développer un mélange de systèmes de défense active comme les SAM mais aussi passive qui impliquent le durcissement des installations, d’enterrer des stocks de carburant ou de munitions, par exemple. 

4/ Vous concluez que, aujourd’hui, les alternatives sont soit trop coûteuses soit non suffisantes. Peut-on imaginer demain une inversion de cette conclusion ? 
Pour expliquer pourquoi l’étude tire cette conclusion rappelons d’abord quelques solutions envisagées pour remplacer ou compléter les bases permanentes. Les concepts développés de nos jours sont essentiellement d’origine américaine et pour cause. Détenant un réseau de plus de 600 bases avancées il leur est vital de penser la protection et de détenir des solutions de déploiement alternatives pouvant compléter les bases permanentes dans le cas d’une opération de grande ampleur ou les remplacer en cas de neutralisation de leurs installations. On trouve notamment trois concepts intéressants. 
D’abord, grâce au ravitaillement en vol, il existe une solution de projection depuis la métropole que l’on a vue à l’œuvre lors de l’opération Hamilton en avril 2018 contre les installations chimiques syriennes. Pour des opérations coup de poing ou d’ »entrée en premier« , cette solution est possible et viable mais difficile à maintenir dans la durée. Dans le segment aérien également, l’US Air Force imagine des scénarios de « mobile basing » où l’on pourrait transformer un aéroport civil en une base aérienne militaire, et donc multiplier les solutions redondantes de projection de puissance. Dans le domaine naval, le « sea basing » envisage des scénarios de projection de « bases » semi-permanentes dans les approches maritimes d’un théâtre d’opération sur le mode du débarquement de juin 1944. Si certains navires correspondent déjà à la définition des bases flottantes (porte-avions, navires amphibies), ce concept pourrait impliquer de développer des ports artificiels et des navires ateliers pour appuyer la permanence à la mer d’une force navale. 
Prises ensemble ces solutions peuvent dans certains scénarios d’intervention palier à l’absence de bases terrestres. Il faut également préciser qu’elles correspondent à des opérations qui seraient circonscrites dans la durée. Evidemment, on peut difficilement envisager ce type de déploiement dans des régions enclavées ou pour des opérations de longue durée qui constituent la norme. Enfin, un dernier argument en faveur des bases permanentes c’est la capacité de génération de sorties et de stockage de munition et de vivres qui est sans commune mesure à avec celle permise par le « sea basing« . C’est pourquoi il faut plutôt voir ces solutions comme complémentaires des bases terrestres que comme un véritable substitut. En revanche, des reconfigurations (concentration, mutualisation de bases, repositionnement) sont possibles.

Médias et armées : respect mutuel ou incompréhension définitive ?

Médias et armées : respect mutuel ou incompréhension définitive ?

 


Par le GCA (2S) Henri Poncet – CDEC – Dossier G2S n° 25 – P

https://www.penseemiliterre.fr/medias-et-armees-respect-mutuel-ou-incomprehension-definitive-_114309_3000457.html


Pierre SERVENT, dans son livre La trahison des médias1, nous invitait à une immersion dans les eaux délétères de ce monde qui, à la fois, fascine le chef militaire, mais aussi l’inquiète. Certains, comme le général BIGEARD, ont su habilement l’utiliser. D’autres l’ont soigneusement évité. D’autres enfin en ont souffert, lorsqu’ils n’y ont pas laissé leur carrière.

Le sujet « médias et armées » peut s’aborder par les prismes classiques de la communication opérationnelle, des opérations d’information ou des stratégies de manipulation. Mais il peut être aussi étudié sur le plan de la relation humaine qui régit les rapports entre ces deux mondes.

Entre ces deux personnages, l’un, le chef militaire, qui décide et agit, l’autre, le journaliste, qui observe et commente, se noue cette relation complexe qui pose la question essentielle de la responsabilité. 

Et, pourtant, dans l’approche de ces deux métiers, celui des armes et celui de l’information, on pourrait trouver bien des points communs qui devraient rapprocher ceux qui les exercent dans un respect mutuel. 

En premier lieu, on ne choisit pas ces métiers par hasard, mais par vocation, souvent, au départ, par référence à certaines images d’Épinal qu’il faut malheureusement accepter de brûler au fil du vécu pour arriver à la plénitude de l’exercice du métier. Cette expérience du vécu confronte à la réalité de la nature humaine dans tout ce qu’elle peut avoir de noble, mais aussi dans ses aspects les plus sombres. Le correspondant de guerre, le journaliste qui couvre les conflits, puisque ce sont eux que le chef militaire est amené à rencontrer, rassemble bien souvent sur le plan humain les mêmes qualités que le soldat sur le terrain : rusticité, prise de risque, détermination, lucidité dans les analyses, mise à distance des évènements, rencontre avec la mort. Chaque année, plusieurs d’entre eux se retrouvent pris en otage ou payent de leur vie leur engagement et leur conscience professionnelle. Il est alors normal que se nouent dans ces situations des relations privilégiées que l’on voudrait de confiance.

En second lieu, on peut penser que les approches éthiques des deux métiers devraient contribuer aussi à rapprocher les deux mondes. La charte d’éthique professionnelle des journalistes (mars 2011) a un petit air de code du soldat ou de règlement des droits et devoirs du militaire, si ce n’est qu’elle traite de l’exercice du métier de journaliste dans sa seule dimension d’information et non de communication, ambiguïté que le chef militaire a souvent du mal à appréhender. Pour en rester à l’éthique, l’un, comme l’autre, sont en permanence à la recherche d’une cohabitation entre l’éthique de conviction, teintée d’un certain dogmatisme qui privilégie avant tout les certitudes morales, et l’éthique de responsabilité qui choisit le bien agir en fonction des situations ou « éthique des vérités singulières » pour reprendre l’expression du philosophe Alain BADIOU.

Ce pluralisme de l’éthique devrait également favoriser la compréhension mutuelle entre les deux mondes.

Malheureusement après ces quelques lignes, qui pourraient donner lieu à l’élaboration d’un petit précis de respect mutuel, surgissent, plus nombreuses, les incompréhensions irréductibles dues trop souvent au « logiciel rigoureux » du militaire face au monde agité et incontrôlable des médias, finalement à la part de responsabilité que l’un attribue à l’autre sur la grande scène de l’évènement.

Avant toute autre considération, le chef militaire ne doit jamais perdre de vue qu’un média, quel qu’il soit, est avant tout une entreprise qui doit générer du profit par la diffusion d’images, de son ou de papier. Diffusion, audimat sont le quotidien des patrons de presse pour survivre, surtout dans un pays où leur situation financière est fragile. L’excès de réaction médiatique à un évènement est donc souvent la règle, orchestrée essentiellement par les chaînes d’information continue qui, pour remplir l’antenne, doivent s’auto alimenter autour d’un évènement, en faisant appel à des experts souvent autoproclamés ou à des témoignages dits spontanés, le tout légitimé par des images qui passent en boucle. Sans oublier Internet et les réseaux sociaux qui abondent alors en affirmations, vérités toutes faites, « fake news » et jugements péremptoires. Ce sont ces vecteurs qui donnent le tempo.

Tout cela ne peut qu’irriter le chef en situation de responsabilité mis sur le devant de la scène et souvent tenu de s’exprimer à travers des éléments de langage qui lui sont dictés ou de laisser sa hiérarchie communiquer à sa place. Mais il doit comprendre et admettre cet impératif économique qui dicte la vie d’un média.

Plus difficile à accepter par l’un et par l’autre est la relation au temps. Le temps médiatique n’est pas le temps opérationnel. L’un compte en heures et au mieux en jours, l’autre s’inscrit dans la durée, en semaines, voire en mois ou années. Le travail d’un journaliste est éphémère, un évènement chassant l’autre. Il peut certes provoquer des suites à un évènement, le faire vivre pendant un temps, avant de passer à autre chose pour ne pas lasser sa rédaction et son public. Parfois, il peut provoquer des dégâts collatéraux, mais il laissera à d’autres le soin d’en gérer les conséquences.

En effet, un élément important pour nos sociétés modernes est l’exigence de résultats rapides et l’incapacité à s’inscrire dans le long terme en raison de la pression des opinions publiques. Cette course contre le temps, tout chef le sait, impose initiative et prise de risque. Notre société est pressée, impatiente dans un monde rétréci où le développement des moyens de communication et d’information transforme un souci en problème qui doit être immédiatement résolu. En opération, il faut pouvoir échanger du temps, dont on ne dispose pas, contre du risque, que l’on ne veut pas prendre. Mais l’ univers occidental ordonné, informatisé, minuté, bureaucratisé, ne supporte pas très longtemps des situations qui s’éternisent et qui ne semblent pas parfaitement maîtrisées. Alors, le militaire et, au-dessus de lui, le politique sont tentés par le contrôle de l’information et du journaliste.

Lors de la deuxième guerre du Golfe, l’armée américaine a inséré dans les unités la majorité des journalistes « embedded » en contrepartie d’être aux premières loges. Le résultat a été pour le moins frustrant, car il s’est avéré une mise sous tutelle. Lors de la guerre du Liban en 2006, l’aura de Tsahal a été sérieusement écornée par les images ou reportages faits par les « embedded » montrant le peu de motivation des soldats et certaines faiblesses. Par réaction, en 2008, les Israéliens ont interdit Gaza à la presse internationale tout au long de l’opération, les seules images disponibles étant fournies par… Al Jazeera, unique chaîne présente dans la bande. Plus récemment, au Mali, la presse s’est plainte de ne disposer que d’images fournies par le ministère des Armées. Cette application du « Command and Control » dans les trois cas a été rendu possible en raison des particularités des théâtres, mais on peut comprendre la frustration des journalistes qui ont besoin d’une mise en scène pour étayer leurs propos (images) ou leurs écrits (photos), comme l’illustre le slogan du magazine hebdomadaire Paris Match : « Le poids des mots, le choc des photos ! ».

C’est finalement une relation sans illusion et décomplexée que le chef militaire doit établir avec le journaliste.

Dans la majorité des situations, le chef militaire devrait accepter de renoncer à se porter garant de la sécurité des correspondants de presse et penser qu’il pourra contrôler leur discours sur le terrain. Un bon journaliste n’acceptera pas d’être « inséré ». Il courra partout, cherchera, investiguera. Il questionnera le chef militaire auquel on a enseigné l’art de la communication médiatique, mais qui se fera violence pour expliquer combien son action est planifiée, légitime et inscrite dans un processus raisonné alors que, souvent, il pourrait la résumer de manière plus triviale.

Dans l’exercice de son métier, le journaliste va croiser des hommes qu’il ne connaît pas, dont il ignore tout, mais qu’il va mettre au cœur de l’actualité, qu’il va rendre « célèbres » pour quelques heures, quelques jours, avant de les laisser retomber dans l’anonymat. Il est dans son rôle. Il écoute, il observe, il relate l’évènement tout en affirmant qu’il y est étranger. Ce qui, convenons en, est inexact, car, en étant témoin de l’évènement, il y participe. Ainsi, un reporter-photographe devient, même contre son gré, un acteur, voire un incitateur par sa seule présence, parce que son appareil photographique est une arme de communication, la photo prise pouvant jouer le rôle du battement d’ailes du papillon.

Comment concilier alors ces deux mondes, si ce n’est en allant voir ce qui se tient à l’intérieur des costumes ou des uniformes, sans a priori, pour mieux comprendre l’autre et ses modes de fonctionnement. Au bilan, le rapport à établir entre les deux parties s’apparente à une négociation permanente au cœur de laquelle se trouve ce fameux facteur temps dont la différence d’appréciation est souvent à la base du conflit de fonctionnement entre les deux mondes.

Au chef militaire de ne pas loger tous les journalistes à la même enseigne, au journaliste de comprendre que les impératifs opérationnels sont souvent incompatibles avec le sensationnel ou l’immédiat. Au second, de cesser d’utiliser à tout bout de champ l’expression désuète et injustifiée « la grande muette », au premier de se rappeler que la pratique excessive de la langue de bois et la récitation d’éléments de langage caricaturaux peuvent finir par irriter. Alors, on peut espérer que, dans un souci de compréhension mutuelle, l’un et l’autre sauront s’apprécier et se côtoyer, car chacun a besoin de l’autre.

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 [1] Pierre SERVENT. La trahison des médias, François Bourin Éditeur, 2007.

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Pourquoi et comment soutenir l’armée française – Lettre ASAF – Février/2020

« Pourquoi et comment soutenir l’armée française ?» Lettre ASAF – Février/2020

 

« Pourquoi et comment soutenir l’armée française ?» LETTRE ASAF - 02/20

Pour l’ASAF, soutenir l’armée, c’est exercer son action au profit des armées avec le seul souci de l’intérêt national d’autant plus qu’une grande majorité des Français n’a plus clairement conscience, depuis la disparition du service militaire obligatoire, il y a plus de 20 ans, de l’impérieuse nécessité de le faire.

 

Les armées véhiculent depuis plusieurs années, chez nos concitoyens, une image très positive.

Celle-ci repose sur la confiance que les citoyens portent à l’institution militaire, sans d‘ailleurs bien connaître les exigences du métier de soldat. Mais ils doivent savoir que cette armée est à l’image de la Nation, dont elle est l’émanation. Si cette dernière se divise ou que des communautés se rejettent ou s’affrontent, elle ne pourra jamais vaincre. Il importe donc qu’un État fort et juste garantisse la cohésion de la Nation, s’appuie sur la confiance des Français et veille à ce que les Armées disposent des capacités suffisantes.  
                                        .
Pour être forte, une armée doit être composée de soldats motivés, bien sélectionnés, équipés et entraînés. Elle doit également être engagée dans des opérations dont le but sert les intérêts supérieurs français car on n’engage pas la vie de jeunes Français pour une cause de second ordre. Pour recruter ces soldats de qualité, il est impératif de disposer d’un vivier de jeunes en nombre suffisant, en bonne santé et avec de bonnes aptitudes. Or aujourd’hui, alors que nous peinons déjà à recruter des jeunes dans des classes d’âge encore nombreuses, notre pays ne renouvelle plus ses générations. La démographie devrait être la priorité absolue d’un pays. Si cette situation est préoccupante pour l’avenir du régime des retraites, il en va tout autant pour celui de la Défense.                                                                       .

Mais le plus important demeure le moral qui donne aux soldats l’ardeur de vaincre. Avoir une mission claire et savoir que c’est toute la France, sans exception, qui s’engage avec son armée constituent des préalables incontournables. Aucune ambiguïté ne doit donc exister sur les buts de guerre, tant pour les soldats que pour tous les autres Français qui doivent être parfaitement conscients des efforts financiers à consentir et des représailles éventuelles que cet engagement peut entraîner à « l’arrière », au sein de la population.

Pourtant cette armée, malgré ses lacunes et insuffisances actuelles, cultive des qualités, notamment l’esprit de corps ou la cohésion, qui doivent infuser dans la Nation.

À cet égard, il est urgent de s’opposer à tout ce qui divise inutilement les Français comme cette décision, insultante pour nombre d’entre eux, qui consiste à autoriser l’empaquetage de l’Arc de Triomphe, haut lieu de mémoire et de recueillement de la Nation. La célébration du 100e anniversaire de l’adoption en 1920, à l’unanimité du Sénat et de l’Assemblée nationale, de la loi célébrant annuellement « la fête de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme », permettrait en revanche de rassembler tous les Français, puisque cette héroïne a été célébrée aussi bien par Aragon que par Brasillach et revendiquée tant par la Gauche que par la Droite.

Il est également urgent de mettre fin à ces stupides crises de repentance relatives à la colonisation française. Elles sont autant le fait d’idéologues que d’ignorants. De même que prononcer le nom « d’Algérie » avant 1830 est un non-sens, parler de la colonisation comme « un crime contre l’humanité » occulte tous les éléments de civilisation qu’elle a apportés. Soyons bien persuadés que l’empaquetage d’un monument aussi emblématique de notre Histoire la plus douloureuse et glorieuse ainsi que la repentance maladive, dont font preuve certains de nos dirigeants, s’inscrivent dans une logique visant à déstabiliser et fragiliser la population. Elle contribue ainsi à affaiblir l’armée sans même devoir l’affronter. Il y a donc là un « désarmement à distance » très dangereux.                                          .
Il est enfin plus que jamais indispensable que les comportements et les actes de ceux qui aspirent aux hautes responsabilités soient cohérents avec leurs déclarations et professions de foi, faute de quoi les Français perdront toute confiance en une classe politique dont la légitimité et la crédibilité sont aujourd’hui de plus en plus contestées.


C’est dans cet esprit que l’ASAF s’est engagée depuis une dizaine d’années dans un double combat :

celui d’exiger que la France consacre à son armée, ultima ratio en cas de crise aiguë et de conflit, les ressources nécessaires pour lui permettre de remplir sa mission. Il faut donc expliquer aux Français les menaces et les efforts à consentir mais aussi amener l’exécutif et les parlementaires qui votent le budget à « sanctuariser » celui de cet instrument central de notre souveraineté plutôt que de privilégier le financement de projets électoralement plus rentables à court terme ;

– celui de contribuer à rassembler les Français en dénonçant le processus de déconstruction de notre Nation, en développant l’appropriation par le plus grand nombre de Français des valeurs qui font aujourd’hui la force de nos armées – esprit de sacrifice, courage, détermination – mais aussi en plaçant le bien commun au-dessus des intérêts particuliers, en exprimant notre fierté d’appartenir à un pays au passé glorieux et au potentiel extraordinaire, et enfin en recherchant dans tous les domaines l’excellence, d’autant que la France y est condamnée pour être fidèle à sa vocation.

Compte tenu du nombre croissant de ses sympathisants, l’ASAF peut et doit rapidement compter plus de 10 000 adhérents-militants. Ne restons pas isolés, atomisés et impuissants. Il y a urgence. Devenons une force capable de défendre nos intérêts stratégiques, d’exiger des moyens suffisants pour disposer de capacités cohérentes tant avec notre ambition que contre les menaces auxquelles nous sommes exposés, et enfin de préparer de futurs responsables, enthousiastes et désintéressés, animés du seul souci de servir une communauté nationale forte, sereine, rayonnante et influente.                              .                                      

La RÉDACTION de L’ASAF
www.asafrance.fr

Ceux de 14 entrent au Panthéon avec Maurice Genevoix

Ceux de 14 entrent au Panthéon avec Maurice Genevoix

 

 

Par Philippe Chapleau – Lignes de défense – Publié le 26/07/2019

http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/

L’écrivain Maurice Genevoix (voir sa biographie et sa bibliographie ici) reposera bientôt sous la coupole du Panthéon. Un décret pris par le président Macron, en date du 24 juillet et paru au JO de ce 26 juillet, autorise en effet le transfert des cendres de l’auteur, mobilisé lors de la Première Guerre mondiale. 

Emmanuel Macron avait annoncé le prochain transfert en 2018, lors des commémorations de l’armistice: « Au moment où les voix des Poilus se sont éteintes pour toujours il est incompréhensible que “Ceux de 14” ne figurent pas au Panthéon. Ils en franchiront tous le seuil avec leur porte-voix que fut Maurice Genevoix », avait-il déclaré lors de son discours à Éparges.

Parmi les écrivains qui ont combattu (de Cendrars à Apollinaire en passant par ceux qui sont morts sur le front comme Charles Péguy ou Alain Fournier), Maurice Genevoix incarne, à la fois par son parcours militaire et par le récit qu’il a fait des combats dans les 5 livres de « Ceux de 14 » « toute cette armée qui était un peuple, ce grand peuple qui devint une armée victorieuse », selon les mots du président de la République en 2018.

Suite à la déclaration du président Macron et pour couper court à toute polémique sur le choix de Maurice Genevoix, l’Elysée avait précisé qu’il s’agissait en quelque sorte de  deux panthéonisations simultanées, celle de l’écrivain et celle, « à titre collectif », de « Ceux de 14 », « incarnant la nation combattante, composée des civils appelés sous le drapeau et des militaires de carrière engagés dans les combats, mais aussi des femmes qui les ont accompagnés sur le front ».

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Mobilisé en 1914 comme sous-lieutenant au 106e RI, Maurice Genevoix  fut très grièvement blessé le 25 avril 1915, trois balles le frappant. Démobilisé en novembre 1918, il devait tirer de l’épreuve terrible que fut la guerre des tranchées la matière des cinq volumes de Ceux de 14 : Sous Verdun (1916), Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue (1921), Les Éparges (1923).

« Le secrétaire de l’École normale avait demandé à ses étudiants partant au front de tenir un journal », précisait à Ouest-France, en 2018, Jean-Louis Gonin, président de l’ACAD-Maurice Genevoix, association qui œuvre pour la mémoire du romancier à Saint-Denis-de-l’Hôtel, village du Loiret où il possédait une maison. « C’était dur d’écrire alors que vous deviez vous protéger du froid, des combats, mais Maurice Genevoix avait une mémoire extraordinaire. Il est rentré à Châteauneuf-sur-Loire, dans le Loiret, où il a passé son enfance, et a mis ses notes en forme pendant sa convalescence. » 

Ceux de 14 est né de la réunion des cinq livres portant cette expérience de la guerre. Le premier, Sous Verdun, qui raconte les combats des Eparges, est paru en 1916. Une parution censurée, la description des horreurs de la guerre ayant été jugée trop réaliste. « Le livre est paru avec des pages blanches, celles qui avaient été censurées », précisait Jean-Louis Gonin. « Maurice Genevoix s’était amusé à les réécrire de sa main! J’ai pu en voir un exemplaire. »

L’écrivain n’oubliera jamais toutes les horreurs qu’il a vécues et ses camarades fauchés dans leur jeunesse. « Il était porteur de la mémoire de ses compagnons d’armes », expliquait Jean-Louis Gonin. « Il a été président du Mémorial de Verdun, s’est fait leur ambassadeur. » Il sera bientôt l’incarnation intemporel de cette tragiquement célèbre « génération du feu ».

Retour sous le feu-Brève histoire d’un livre

Retour sous le feu-Brève histoire d’un livre

Par Michel Goya – La Voie de l’épée – Publié le 25/07/2019 7/25/2019

https://lavoiedelepee.blogspot.com/

Sous le feu-La mort comme hypothèse de travail est réédité dans quelques jours, occasion pour moi d’en faire la promotion en revenant sur le long processus de sa création.

Le point de départ est effectivement très ancien. Il date presque de mon entrée en service au début des années 1980. Je me suis engagé à 21 ans comme élève sous-officier à l’École d’infanterie à Montpellier en 1983. J’y ai appris à la dure mon métier de chef de groupe de combat. J’y ai appris aussi à m’étonner devant des choses incongrues. Un de mes instructeurs, l’excellent adjudant Gomez, que je comparais à Zim dans Starship Troopers donnait ses ordres de combat au groupe à terre à la manière d’un chef de char parlant à la radio. C’était rapide et très efficace, mais en complet décalage avec la méthode règlementaire et ses douze cadres d’ordre, ces check-lists à apprendre par cœur et à appliquer aux circonstances. Le fait qu’une grande organisation comme l’infanterie française (c’était l’époque des « 1 000 sections ») persiste à appliquer une méthode alors qu’il était manifestement possible de faire mieux tout de suite ne cessait de m’interroger.

Message de service : alors qu’on n’a que le mot innovation à la bouche, sous-entendant de belles machines sortant des coûteux laboratoires de nos industriels, l’application de cette méthode permettrait de faire un bond d’efficacité à nos centaines de groupes de combat sans dépenser un euro. Je l’ai longuement et profondément testé, il n’y aucun doute là-dessus. Fin de message.

Je continuais à m’étonner en observant les derniers feux des BATIVAP, ces « batteries de tests individuels de la valeur physique » où on mesurait chaque année le niveau physique du personnel en le faisant sauter en hauteur ou lancer des poids. Le regard perplexe de sous-officiers, par ailleurs de vraies athlètes du combat, devant une barre de saut en hauteur m’a aussi beaucoup interpellé. Comment pouvait-on mesurer le niveau physique de soldats en leur faisant passer des épreuves aussi techniques et aussi éloignées de ce qu’ils faisaient réellement. C’était absurde, mais cette absurdité était quand même née dans un cerveau et s’était imposée pendant de longues années.

Je me disais que dans cette armée de Terre qui, à l’exception des quelques régiments professionnels, ne combattait plus depuis la fin de la guerre d’Algérie, il y avait eu une légère dérive et même un appauvrissement. La base de l’entrainement physique était la marche et le footing en short, le tir ne s’effectuait pratiquement qu’au posé à 200 mètres sur cible fixe ou parfois « au juger » et toujours sur ordre. Non que cela soit inutile, mais c’était peut-être un peu limité et il me semblait qu’on ne combattait pas forcément en short en petite foulée constante, ni que le tir s’effectua tranquillement face à de grandes cibles immobiles. Je soupçonnais aussi que l’organisation des groupes et sections tenait au moins autant de ce qu’on pouvait rentrer dans les véhicules façon sardines ou des économies à faire qu’à l’optimisation du combat débarqué, mon univers. Je soupçonnais fort aussi que ceux qui faisaient les règlements sur les groupes de combat n’en avaient jamais commandé directement eux-mêmes.

Je me disais donc qu’il serait peut-être intéressant de revenir à la base, à la manière cartésienne ou bouddhiste selon les sensibilités (et ce qui me concerne plutôt la seconde) et de répondre à cette simple question : « quel est le job et quelle est la meilleure manière de l’exercer » ? une démarche qui a été historiquement à l’origine de nombreuses innovations. J’ai donc décortiqué, écouté, expérimenté et beaucoup lu. Le manuel du sous-officier d’infanterie de 1949 était une mine d’or plein de bruit et de fureur, là où les manuels de mes débuts mettaient des castors en casquette pour représenter les soldats. L’anatomie de la bataille de Keegan fut une révélation, De l’incompétence militaire de Norman Dixon un amusement. Dans un champ parallèle, La recherche de l’excellence et Le chaos management de Peters et Waterman me passionnaient.

Plus tard, alors que j’étais devenu officier, il y eut Études sur le combat d’Ardant du Picq, le premier à avoir posé la question du comportement au combat en termes scientifiques avant de mourir lui-même au cœur de son sujet d’étude. Beaucoup d’autres ont accompagné ma carrière, avec une mention spéciale pour le très contesté mais très passionnant SLA Marshall et pour toute une série de travaux d’officiers français de l’entre-deux-guerres que je garde précieusement. Combien de distance peut-on parcourir dans le temps qui sépare la décision de vous tirer dessus, le tir lui-même et l’arrivée de la balle sur vous ? Vous ne savez pas ? Moi oui.

Je passais ainsi deux ans de ma vie en formation de chef de groupe et de chef de section (je passe sur mes deux ans à Coëtquidan où je n’ai pas appris grand-chose), et douze à porter mettre en application cet enseignement, du commandement du groupe à celui de la compagnie, le tout dans quatre régiments différents et les opérations des années 1990. Je profitais ensuite de mon passage à l’Enseignement militaire supérieur scientifique et technique (EMSST) pour commencer à effectuer la synthèse de mes observations et réflexions, en abordant le combat comme un monde à part qui apparaît puis disparaît par bulles à l’intérieur desquelles se passent des choses étranges.

En 2003, je publiais Le fracas des âmes. La peur au combat et ses conséquences tactiques dans la revue Les Champs de Mars. C’était un de mes tout premiers écrits et j’en étais très fier, d’autant plus que l’article était commenté dans Le Point. Dans le même temps, j’étais engagé dans une thèse d’histoire sur l’évolution de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale. J’y trouvais évidemment une masse considérable de témoignages, le monde n’ayant jamais connu alors autant de vétérans instruits. J’y trouvais la confirmation de mon intuition sur la répartition inégale des rôles (je ne connaissais pas alors les travaux de Weiss qui l’ont établi statistiquement) dans les ambiances sous grande pression psychologique et aussi l’idée qu’il était difficile de décrire par des mots froids les ambiances brulantes du combat. Il fallait donc faire aussi sentir les choses et les témoignages de ces combattants-écrivains de Jünger à Genevoix en passant par Tézenas du Montcel (mais certainement pas Barbusse) m’y aidaient beaucoup. Je décidais même de m’inspirer de leur style d’écriture.

Je décidais aussi de recueillir des témoignages français actuels afin bien sûr de continuer à nourrir mes réflexions, mais aussi de mettre en avant des individus ordinaires ayant fait des choses extraordinaires pour la France sans que celle-ci n’en ait la moindre idée. Je profitais de mon passage à l’École de guerre pour interroger en détail mon camarade Bruno Héluin, dont je me disais que l’action sur le pont de Verbanja le 27 mai 1995 ferait une belle scène d’introduction à la James Bond, ainsi que le général de Saqui de Sannes sur la journée de 17 juin 1993 à Mogadiscio, les deux combats les plus violents des années 1990.

Muté au Centre de doctrine d’emploi des forces (CDEF), je m’efforçais de collecter d’autres témoignages, comme celui de sous-officier avec un groupe dans un poste à Gohitafla en Côte d’Ivoire, mais je n’y parvenais pas. J’ignore encore aujourd’hui pourquoi il est aussi difficile de recueillir des témoignages personnels de soldats français au combat. Je faisais néanmoins avec ce que j’avais et profitais de la liberté de publier qui existait alors au CDEF pour proposer un premier document baptisé Sous le feu. Quand je dis qu’il existait une liberté de publier, il faut relativiser. Ce qui avait surtout freiné la publication, c’était que Sous le feu ne comportait que des témoignages de marsouins et de légionnaires, un stock de témoignages à l’époque forcément plus riche et surtout plus accessible pour moi. Je publiais néanmoins ce document, toujours disponible ici, et en restait là pour quelques années, conservant toujours en tête l’idée d’en faire un livre grand public.

Je décidais de m’y mettre huit ans plus tard, en 2013, lorsque j’ai reçu un mail d’un officier du génie ayant quitté le service et m’expliquant comment ce petit fascicule l’avait aidé dans sa mission en Afghanistan. Très touché, je découvrais que je pouvais faire œuvre utile, et me remettais à la tâche. Je développais donc Sous le feu qui devenait aussi La mort comme hypothèse de travail. J’ai une collection de titres possibles et celui-ci est une paraphrase de L’amour comme hypothèse de travail un roman de Scott Hutchins dont j’ignore par ailleurs tout.

En l’espace de quelques semaines, je développais les chapitres déjà existants et en ouvrais d’autres sur la préparation au combat. J’introduisais d’autres témoignages et m’incluais dans le discours. J’hésitais à parler à la première personne, à la manière américaine, mais je trouvais que cela donnait forcément plus de chair derrière les mots. Bien entendu, alors que j’ai essayé malgré tout de ne pas de mettre en avant (j’ai même supprimé le témoignage personnel que je voulais initialement inclure), c’est quand même cela qui me sera surtout reproché avec l’idée que j’étais fasciné par les surhommes, les super-combattants, ce qui n’est peut-être pas complètement faux pour un orphelin de père et lecteur de Nietzsche.

Je mélangeais le tout, statistiques, références scientifiques, témoignages historiques ou amicaux, soignais un peu mon style, testais les chapitres sur La voie de l’épée et présentais cet ensemble baroque à mon éditeur, Xavier de Bartillat, qui grâce lui soit rendue, accepta tout de suite de le publier. Il sentait sans aucun doute qu’il rentrerait dans ses frais, puisqu’à ce jour il doit approcher les 10 000 ventes.

Depuis, je continue à travailler sur cette question du comportement au combat et chaque fois que j’ouvre Sous le feu, je constate rétrospectivement les manques qu’il peut contenir et les insuffisances qu’il peut avoir. Mais même ainsi il a plutôt intéressé. Je regrette un peu qu’à une voix près l’Association des auditeurs de l’IHEDN ait préféré remettre le prix Vauban 2014 à Alain Finkielkraut (il fallait que ça sorte, désolé) mais les récompenses n’ont pas manqué, les projets de documentaires aussi, hélas pour l’instant non aboutis, et surtout les mots gentils de lecteurs, militaires bien sûr mais aussi civils. J’avais pris soin, outre de rendre le livre accessible aux non-initiés, d’essayer de lui donner un côté management utile à tous. Depuis, j’interviens assez régulièrement pour expliquer comme l’armée parvient à sélectionner, former, conserver des individus capables d’accepter d’aller volontairement dans une zone de mort et de s’y comporter au mieux.

Je ne désespère pas de donner un petit frère à Sous le feu dont je peux déjà dévoiler le titre provisoire : Théorie de l’assaut. En attendant, ce que je considère comme le testament d’une première vie est publié à nouveau et je vous en souhaite une bonne lecture.  

 

Lecture – « L’école de rame – Scènes du folklore onusien au Sud-Liban », entretien avec l’auteur

Lecture – « L’école de rame – Scènes du folklore onusien au Sud-Liban », entretien avec l’auteur


Mars attaque Publié le jeudi 14 mars 2019

Surprenant. Satirique. Grotesque comme il faut. Piquant. Bien marrant et généralement bien vu, au final. Le réel connu de certains ayant rencontré de pareilles situations farfelues lors d’opérations comme casques bleus rejoint très souvent l’absurde qui se déploie chapitre après chapitre, dans le décor d’un Liban aux milles facettes décrit ici avec une grande précision.
Les qualificatifs permettant de décrire l’ouvrage « L’Ecole de rame » ne sont pas ceux qui traditionnellement accompagnement la description d’un ouvrage rédigé par un militaire (ou un ancien militaire dans le cas présent) sur son expérience lors d’une opération extérieure. Ce premier roman du maintien de la paix, un genre littéraire relativement inédit, nous entraîne de péripétie en péripétie au Sud-Liban lors d’un mandat au sein du contingent français de la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban), pour l’opération Daman.

L’auteur, qui rédige sous pseudo, a été pendant 7 années dans l’armée de Terre, et projeté en Guyane, au Liban, au Kosovo, au Mali et au Tchad. De cette expérience, il en tire une description très précise des rapports humains au sein de la communauté militaire, aux travers généralement exacerbés par la promiscuité de longs mois en commun lors des opérations. Des scènes surréalistes, bien que réelles, basées sur le poids de habitudes (à base de « Dépêchez vous d’attendre ! » et tout ce qu’il en suit). Des travers et des grandes servitudes de la condition militaire. Le tout mâtiné d’une bonne dose d’exagération bien caustique. Cela fonctionne.

Pour mieux découvrir l’ouvrage, l’auteur a bien voulu répondre à quelques unes de nos questions. Qu’il en soit remercié.

A noter : L’auteur sera présent tout le week-end lors du Salon du Livre de Paris (Porte de Versailles), sur le site de la maison d’édition (Mediapop, Stand R24). 

1/ Pourquoi s’être plongé dans l’écriture de ce premier roman de maintien de la paix ?J’ai eu l’idée d’écrire ce roman en racontant à mes amis ce que je faisais au Liban. Mes anecdotes avaient l’air de les amuser : les missions parfois absurdes, la vie sur le camp, l’ambiance de travail… J’ajouterai qu’ils ne me croyaient pas quand je leur décrivais le Sud-Liban : les drapeaux du Hezbollah, les portraits de combattants, les répliques de missiles aux carrefours, les panneaux à l’effigie des dirigeants iraniens, les bunkers israéliens le long de la Blue Line… Tout cela leur paraissait irréel, d’autant plus qu’on entend rarement parler du Liban et de cette opération. La plupart des gens ignorent qu’il y a des soldats français là-bas. Je me suis donc mis en tête de raconter cette histoire.


2/ Ce style, encore en devenir, est-il promis à un grand avenir selon vous ?

Contrairement à une idée reçue, les militaires lisent et écrivent beaucoup, surtout en opération. Nombreux sont ceux qui prennent des notes au jour le jour pour raconter à leurs proches ce qu’ils ont vécu. Certains publient même des témoignages. Alors qu’ils auraient des histoires fantastiques à raconter, je trouve leurs témoignages en général très formatés. Ce qui m’étonne aussi, c’est qu’ils manquent d’humour, alors que lorsqu’on les écoute faire le récit de leurs « exploits« , les soldats font preuve d’une verve extraordinaire, qu’ils perdent totalement à l’écrit. Je trouve ça dommage. Les récits d’officiers, quant à eux, sont très pompeux et ne servent bien souvent qu’à exalter les valeurs militaires. Je suis plus attiré par les romans de guerre.
Dans les romans de guerre, il y a toujours de grandes batailles, des bombardements, des embuscades, des morts… Mais les opérations militaires, ce n’est plus ça. Par exemple, les opérations de maintien de la paix (OMP) ont pris une place très importante, dans les années 1990 et 2000. Il y a beaucoup de livres consacrés aux opérations de l’ONU, des documents, des essais, mais curieusement, et à ma connaissance, aucun roman ne les raconte de l’intérieur, avec le point de vue d’un militaire. J’ai donc essayé de trouver la forme adéquate pour parler de cette opération : une sorte d’anti-roman de guerre, qui se jouerait des conventions du genre, et qui prendrait la forme d’un journal de bord.

Néanmoins, je ne pense pas que le « roman du maintien de la paix » soit voué à un grand avenir : il implique de poser un regard critique sur l’institution… Ce qui n’empêche pas d’y être attaché ! Le livre sur lequel je travaille en ce moment n’a rien à voir avec l’armée, mais je ne m’interdis pas d’y revenir un jour.

 

3/ Pourquoi le milieu militaire (et encore plus onusien) peut-il se prêter à cette approche satirique

Le milieu militaire se prête facilement à la satire et à la farce : les grands discours guerriers, les heures passées à attendre, les ordres et les contre-ordres, les marches interminables, les exercices qui ne se déroulent jamais comme il faut, les bourdes des officiers, l’attachement aux traditions… Toutes ces situations recèlent un fort potentiel comique ! J’ajouterai que l’importance accordée à l’autorité et à la hiérarchie fait ressortir plus qu’ailleurs les rapports de domination, les luttes de pouvoir, les petites guerres intestines, les querelles d’ego. Un peu comme le milieu politique ! Et puis, quand on se trouve en opération, on vit dans un milieu cloisonné, les uns sur les autres, coupés de l’extérieur. Ce qui facilite l’observation des petits travers des uns et des autres – à commencer par les siens ! On est comme au théâtre.
Les opérations de l’ONU, quant à elles, ont quelque chose de profondément ambivalent : l’envoi de forces armées pour garantir la paix, sans pouvoir l’imposer… Ce qui donne aux missions qu’effectuent les casques bleus un côté absurde, que j’ai cherché à rendre. Sans parler du contexte politique et social, ni du gouffre culturel qui existe entre les soldats français, les locaux et les autres soldats de l’ONU. Il y avait là matière à faire une satire. La mission de l’ONU au Liban existe depuis plus de quarante ans, et elle est bien partie pour durer encore…

4/ Au final, quelle est la part de faits réels dans ce récit basé sur une observation particulièrement fine des rapports humains ?

Je me méfie toujours lorsque je vois écrit au début d’un film ou sur un livre : « tiré d’une histoire vraie« . Comme si cela la rendait plus intéressante ! Donc au début, j’étais tenté de tout inventer : un nouveau pays, une opération imaginaire… Mais ça ne fonctionnait pas. Alors je suis parti de ce que je connaissais, jusqu’à trouver le bon ton. Le comique naît du décalage qu’il y a entre le discours et la réalité.

La plupart des histoires racontées dans ce livre partent de faits qui se sont réellement produits et que tout militaire connaît : un point de situation, un exercice, une action au profit de la population, une visite d’autorité… Mais leur développement prend un tour inattendu et pour le coup, fictif. Parfois je n’ai eu qu’à exagérer ce qui s’est produit, tellement la réalité pouvait sembler grotesque. Mais à l’arrivée, je pense que 90 % des scènes de ce livre sont totalement inventées. Les personnages et les situations s’inspirent aussi de ce que j’ai pu observer en régiment ou sur d’autres théâtres.
Enfin, je me suis beaucoup documenté sur le Liban pendant la rédaction du livre, pour éviter de faire fausse route. Il était important que le livre conserve un intérêt documentaire. J’espère que les lecteurs qui s’intéressent à l’armée et au Liban découvriront des choses en lisant ce livre, en plus de passer un bon moment.

L’éthique dans le métier des armes – G2S – Mars 2019

L’éthique dans le métier des armes

 

par G2S (Association des généraux en deuxième section) – Mars 2019

https://theatrum-belli.com/lethique-dans-le-metier-des-armes-dossier-23-de-lassociation-g2s/

Pourquoi un dossier sur l’éthique ? Tant de choses ont déjà été dites sur ce sujet. D’ailleurs les principes moraux sur lesquels le militaire doit appuyer son action ne sont-ils pas bien encadrés, admis et reconnus dans nos démocraties ?

Les raisons sont très simples : quand on exerce le métier des armes, une réflexion permanente en matière d’éthique est indispensable. En effet, les conditions, le contexte, l’environnement dans lesquels est conduite l’action guerrière, ainsi que la nature de l’adversaire, parce qu’ils ne cessent d’évoluer, nécessitent que ces questions soient constamment revisitées. C’est une réflexion qui concerne aussi bien ceux qui préparent l’avenir des armées que ceux qui sont amenés à prendre au quotidien les décisions d’emploi. C’est ce à quoi s’attache l’armée de terre, qui enrichit sa réflexion sur l’exercice du métier des armes, au travers d’un livre vert intitulé « L’alliance du sens et de la force » qui vient de paraître.

C’est en outre un sujet sur lequel nous autres, anciens, du fait de notre expérience, avons des choses à dire aux jeunes générations ; ne serait-ce que pour porter témoignage, sans chercher à donner de leçons, mais davantage en livrant le fruit de ce qu’ont pu être nos débats, nos dilemmes, nos états d’âme, avec le recul que procure le temps…

Ce qui est frappant, c’est que cette réflexion semble obéir à un schéma, suivre un cheminement. Les discussions tenues au sein du G2S illustrent ce parcours.

Au début était la guerre…

Le combat, la perspective de la mort, celle que l’on peut être amené à porter ou celle que l’on accepte par avance, sont au centre de toute tentative de raisonner le sens donné à l’action militaire. Ils déterminent l’orientation que les soldats veulent donner à une éthique qui leur soit propre et qui soit adaptée à leur besoin.

Morale et déontologie, force et violence, légitimité et légalité… sont au cœur de leurs enjeux moraux et de leur vocation. On ne peut réfléchir à l’éthique militaire sans commencer par disséquer ce que doit être l’éthique de l’engagement guerrier.

Les armements

Viennent ensuite, immédiatement après des considérations sur l’emploi de la force armée, des interrogations sur les armes elles-mêmes. Sont-elles « propres », licites, dignes… ?

Ces questions revêtent aujourd’hui une acuité toute particulière au moment où les progrès de l’intelligence artificielle ouvrent des perspectives nouvelles en matière de drones, de robots-tueurs, de systèmes d’armes létaux autonomes (SALA) : est-ce toujours à l’homme et non à la « machine » que doit revenir la décision de donner la mort ?

La confrontation croissante à des adversaires de type terroriste, qui ne respectent plus l’éthique du combattant selon nos critères, et peuvent employer des armes sales, pose d’autres formes d’interrogations quant à la nature des équipements et procédés de combat à utiliser pour leur faire face efficacement.

Enfin, il faut noter que l’action du militaire ne se cantonne plus aux théâtres extérieurs. C’est aussi sur le territoire national que le soldat doit agir, sous le regard d’une opinion publique particulièrement attentive. C’est donc aussi aux conditions de cette mission nouvelle qu’il convient de réfléchir pour s’y préparer.

Un modèle social original

Cette éthique militaire, qui trouve pour une large part son origine dans l’engagement opérationnel, détermine plus largement la mise en place d’une éthique organique, du temps de paix, qui modèle l’apprentissage et l’adoption d’un comportement social particulier : éthique du commandement, éthique des relations humaines, corpus de valeurs partagées que l’on cultive en vue de la finalité militaire, statut spécifique… C’est un véritable savoir-être militaire qui s’est institué au fil du temps et qui s’adosse à cette conscience profonde de la singularité d’une éthique militaire.

Tout est conçu au sein des armées comme si le fait d’être des compagnons d’armes potentiels devait orienter une forme de structure sociale spécifique : discipline, justice, esprit de sacrifice, rapport à la prise de décision, franchise parfois abrupte, loyauté… en sont les aspects les plus illustratifs.

Une éthique du combattant a donc fini par fixer le contour d’une éthique du soldat, plus vaste, couvrant l’ensemble des champs de la vie militaire.

Le dossier que vous livre le G2S se propose de parcourir ce cheminement de la réflexion éthique. Il n’a pas vocation à poser des évidences intangibles ou des règles immuables : il passe en revue des questions qui doivent être celles de tous ceux qui exercent le métier des armes (ou s’y destinent).

Bonne lecture !

GCA (2S) Alain Bouquin

Lire et télécharger le dossier : L’éthique dans le métier des armes – G2S – Dossier 23 – Mars 2019

 

 

Un colonel s’attire les foudres de sa hiérarchie après des critiques stratégiques

Un colonel s’attire les foudres de sa hiérarchie après des critiques stratégiques

 

L’auteur tire les leçons de la bataille d’Hajine dans un article. ILLUSTRATION PIXABAY

Midi – Libre – Publié le

L’armée française réfléchit à des mesures disciplinaires contre un colonel qui s’est attiré les foudres de sa hiérarchie en rédigeant un article mettant en cause sans réserve la stratégie de la coalition internationale contre le groupe Etat islamique (EI) en Syrie et en Irak.

« Des sanctions sont à l’étude« , a déclaré samedi à Reuters le colonel Patrik Steiger, porte-parole de l’état-major, sans plus de précisions. Un article publié par le colonel François-Régis Legrier dans le numéro de février de la Revue de défense nationale est à l’origine de la colère de la haute hiérarchie militaire.

Il tire les leçons de la bataille d’Hajine

L’auteur, qui a officié comme commandant fin 2018 et début 2019 au sein de la coalition, y tire les leçons de la bataille d’Hajine, une localité syrienne proche de la frontière avec l’Irak, d’où les djihadistes ont été chassés début janvier, après plus de quatre mois de combats. « Nous n’avons en aucune façon gagné la guerre faute d’une politique réaliste et persévérante et d’une stratégie adéquate. Combien d’Hajin faudra-t-il pour comprendre que nous faisons fausse route ? », écrit-il en conclusion de cet article intitulé « Victoire tactique, défaite stratégique ?« .

Auteur de l’ouvrage « Si tu veux la paix, prépare la guerre »

Le colonel François-Régis Legrier y déplore une victoire remportée « de façon très poussive, à un coût exorbitant et au prix de nombreuses destructions«  alors même que l’EI ne pouvait aligner que 2.000 combattants environ ne disposant pas des moyens technologiques des puissances coalisées. Ce constat doit, selon lui, conduire « décideurs politiques et chefs militaires à un examen critique salutaire » au sujet de la stratégie consistant à déléguer la conduite des opérations au sol aux Forces démocratiques syriennes (FDS). Résultat : l’EI « ne semble pas atteint dans sa volonté de continuer la lutte » et la coalition dirigée par les Etats-Unis a « donné à la population une détestable image de ce que peut être une libération à l’occidentale laissant derrière (elle) les germes d’une résurgence prochaine d’un nouvel adversaire ».

Il commandait il y a peu des artilleurs français en Irak

Auteur de l’ouvrage « Si tu veux la paix, prépare la guerre », François-Régis Legrier commandait encore récemment les artilleurs français de la task force Wagram, basée en Irak. A ce titre, il a rencontré la semaine dernière la ministre de la Défense, Florence Parly, alors en déplacement dans le pays. Dans un communiqué publié ce vendredi 15 février, la revue a fait savoir que l’article avait été retiré de son site internet à la fois parce qu’il portait sur des opérations encore en cours et parce qu’il n’avait pas obtenu l’approbation des autorités militaires, normalement indispensable en pareil cas.

REUTERS