Au CRR-Fr, les évolutions et défis d’un commandement désormais centré sur les opérations de grande ampleur

Au CRR-Fr, les évolutions et défis d’un commandement désormais centré sur les opérations de grande ampleur

– Forces opérations Blog – publié le

Le contexte sécuritaire se transforme, l’Alliance atlantique s’adapte en conséquence et avec elle des structures de commandement comme le Corps de réaction rapide – France (CRR-Fr). Depuis le 1er janvier et sa nouvelle prise d’alerte OTAN, cet état-major français basé à Lille est apte à conduire jusqu’à cinq divisions françaises et alliées lors d’une opération terrestre d’envergure. Une certification inédite pour la France et qui s’accompagne de plusieurs défis communs à tout poste de commandement. Explications avec son commandant depuis 2022, le général de corps d’armée Emmanuel Gaulin. 

FOB : Vous avez conduit l’exercice Loyal Leda en début d’année. Quels en étaient le scénario et les enjeux, et que représentait-t-il de particulier pour le CRR-Fr ?

GCA Gaulin : Loyal Leda est un exercice au terme duquel le CRR-Fr a été certifié en temps que corps de combat ou « Warfighting Corps » [WFC]. Ceci est l’aboutissement d’un processus d’environ une année durant lequel nous sommes certifiés sur l’ensemble de nos procédures et sur des compétences de planification et d’exécution. Nous avons par exemple été en Pologne en décembre dernier, au Joint Force Training Center. Loyal Leda s’est tenu entre l’est de la France et la Pologne et a rassemblé des unités alliées espagnoles, italiennes, américaines, britanniques, allemandes, etc. Bref, une bonne partie des nations de l’OTAN. 

Ensemble, nous avons exécuté un scénario défensif crédible consécutif à l’attaque d’une puissance étrangère dans un compartiment déterminé de l’Alliance. Je commandais une centaine de millier de combattants en très grande majorité générés par la simulation. Loyal Leda étant un CPX, un « command post exercise », seuls les postes de commandement étaient effectivement présents sur le terrain. Trois PC de division ont été placés sous le commandement du WFC, chacun relevant d’une division italienne, espagnole ou française. Je disposais également d’éléments organiques de corps d’armée. Ce n’est qu’un exemple du dispositif que je serais susceptible de mener au combat. 

En tant que WFC, nous avons affronté trois corps d’armée – un ennemi bien plus fort que moi – en coordination avec d’autres corps et en s’appuyant sur une chaîne de commandement remontant jusqu’au Land Command de l’OTAN, l’état-major « Terre » installé en Turquie. Cela me permet de démontrer aux décideurs de l’OTAN que la France, via le CRR-Fr, est capable à la fois d’endosser la charge de nation-cadre pour une opération de grande envergure et de haute intensité et de conduire des opérations dites « multi domain », donc multi-milieux et multi-champs [M2MC]. Surtout, elle est en mesure d’intégrer les forces alliées qui viendraient à agir avec nous.

Le corps de combat est l’un des rôles pour lesquels le CRR-Fr est certifié. Nous l’avons été en 2014 pour ce que l’on appelle un rôle de « NATO Response Force » [NRF] correspondant à un volume de forces plus restreint et à des actions de plus faible intensité. En 2017-2018, nous avons été certifiés « Joint Task Force », c’est à dire un volume de forces d’un cran encore inférieur mais pour conduire des opérations très interarmées, des « Small Joint Operations » [SJO]. Le CRR-Fr était à nouveau certifié NRF en 2022 afin de conduire la composante terrestre d’une opération de taille moyenne. 

Suite à ce qu’il s’est passé en février 2022 et aux nouvelles menaces qui apparaissent, nous avons basculé sur des volumes de forces beaucoup plus conséquents et avec une capacité d’action étendue et reposant sur toutes les composantes, y compris le cyber, la guerre électromagnétique et informationnelle. Tous les espaces de confrontation sont désormais pris en compte pour des opérations où je serais appelé à commander jusqu’à cinq divisions, soit à peu près 120 000 hommes. 

FOB : Décrocher cette certification WFC, c’est une première pour un état-major français ? 

GCA Gaulin : Pour la France, oui en quelque sorte. C’est en tout cas la première fois dans l’histoire récente que le CRR-Fr est validé à cet échelon. La logique de WFC a été reprise par l’OTAN il y a seulement trois ou quatre ans. Dorénavant, une partie de la dizaine de corps otaniens sera certifiée WFC afin de démontrer nos capacités à être efficaces dans des opérations « lourdes » de haute intensité. 

Ce jalon du WFC devait à l’origine être franchi en 2025. Pour des raisons de programmation, il nous a été demandé d’y parvenir dès 2024. Une proposition émise en 2021, donc avant l’agression russe sur l’Ukraine, et à laquelle nous avons répondu positivement, notre mission centrale restant d’être toujours prêts à nous adapter au mieux à la situation. Cette accélération n’aura pas posé de souci particulier. Il nous aura juste fallu travailler plus dur. 

Crédits image : CRR-Fr/SCH Amaury

FOB : Pour revenir à Loyal Leda, cet exercice aura-t-il permis de mobiliser des doctrines, des organisation, des moyens nouveaux pour répondre aux objectifs fixés de rapidité, de résilience, de maintien de l’avantage opérationnel ? 

GCA Gaulin : Effectivement, non seulement mon état-major de corps d’armée dirigeait des divisions mais il faut aussi tenir compte de la transformation en cours de l’armée de Terre. Des commandements d’appui ont été créés pour les action dans la profondeur et le renseignement, pour la logistique, pour les communications et pour les actions spéciales Terre. Ces nouveaux commandements ont été intégrés dans notre action de façon à réaliser et à coordonner tous les effets dont j’ai besoin pour aller façonner l’ennemi le plus loin possible. Cette logique d’intégration est d’ailleurs interarmées, car j’ai eu sous mes ordres plusieurs dizaines de personnels de l’armée de l’Air et de l’Espace. 

L’OTAN est en train d’évoluer, et avec elle ses chaînes de commandement. Ma force appartient à une chaîne de commandement allant du SHAPE jusqu’aux unités de contact, des échelons que Loyal Leda aura aussi permis de tester et d’optimiser. À ce titre, la chaîne C2 [commandement et contrôle] constitue la force de nos dispositifs puisque la qualité d’une opération est principalement basée sur la capacité des chefs à disposer d’évaluations de situation similaires et d’une gestion des risques partagée. Un exercice comme Loyal Leda me permet de démontrer que je m’intègre bien dans une structure à laquelle je n’appartiens pas mais que je suis appelé à rejoindre en cas de besoin. 

FOB : Vous mentionnez l’évolution du modèle de force et de la chaîne de commandement de l’OTAN. Cela implique-t-il des processus nouveaux, des configurations de PC adaptés pour le CRR-Fr et qui auraient pu être expérimentés à l’occasion de Loyal Leda ? 

GCA Gaulin : Sans être un laboratoire à proprement parler, Loyal Leda a permis d’utiliser, d’optimiser, de tester. Vous avez par exemple l’intégration de tous les effets, manifestée par la création de cellules dédiées, les « Joint Air-Ground Integration Cells ». Ces structures nouvelles me permettent, dès le renseignement reçu, d’aller frapper directement la cible en misant sur la spontanéité et la fulgurance rendue possible par la contraction du délai entre le capteur et l’effecteur. Cela marche très bien, les résultats sont très positifs. 

Nous tirons également les leçons des conflits actuels pour monter nos PC. On pense directement à l’Ukraine, mais on regarde aussi avec beaucoup d’intérêt ce qui se passe en Palestine. Nous avons réorganisé nos états-majors de façon à ce qu’ils soient beaucoup plus résilients et mieux protégés. Il y a différents aspects, dont celui de la protection. Evidemment, nous ne plaçons pas nos PC n’importe où. Il y a quelques années, nos PC étaient sous tentes, dans la nature. Aujourd’hui, ils sont organisés différemment et dotés de protections bien plus lourdes et plus efficaces face aux armements. Ensuite, vous avez besoin de redondance. Certaines capacités sont doublées à l’intérieur du PC pour tenir dans la durée, mais il faut surtout privilégier la distribution, une logique dans laquelle vous multipliez les « bulles » PC. Tout cela demande de travailler régulièrement en commun à partir de localisations variées. 

FOB : L’évolution rapide du contexte sécuritaire a-t-elle conduit à faire évoluer le scénario de l’exercice depuis l’édition précédente, en décembre 2022 ? Tenez-vous compte davantage de nouvelles menaces, à l’instar du cyber ? 

GCA Gaulin : Effectivement, nous accélérons dans les champs où il faut accélérer. Tout le monde a basculé sur le triptyque « compétition-contestation-affrontement », qui a pris la suite du schéma « paix-crise-guerre ». Tout le monde a compris que les temps de paix n’existaient pas vraiment et qu’il fallait intégrer l’ensemble des capacités dès le temps de la compétition. C’est là où l’on rentre dans le M2MC, autrement dit l’intégration des actions maritimes, terrestres, aériennes, spatiales – je travaille beaucoup avec le Commandement de l’Espace – mais aussi les autres domaines comme le cyber, pour lequel je dispose d’un centre particulier me permettant de réaliser des actions en liaison avec le COM CYBER. Cette cellule préexistait mais prend beaucoup plus d’ampleur. À mon niveau, les activités sont en majorité défensives mais nous pouvons conduire des actions offensives, toujours en liaison avec le COM CYBER. Et la logique s’étend aux champs informationnel et électromagnétique, des domaines dans lesquels nous disposons de capacités assez performantes et qui nous permettent de mener des actions tant défensives qu’offensives. C’est la convergence et la cohérence des effets générés dans tous ces domaines et à tous les échelons qui me permettent d’atteindre ce que nous, militaires français, appelons l’effet majeur. 

Crédits image : CRR-Fr/CCH Anthony

FOB : Quelques semaines après la fin de l’exercice, quelles sont vos conclusions, RETEX et enseignements pour l’avenir ?

GCA Gaulin : Le premier RETEX selon moi, c’est la pérennité des principes généraux de la guerre. Nous avons toujours besoin de liberté d’action, de concentration des efforts et d’économie des moyens. Mon deuxième RETEX, c’est l’importance de la chaîne C2. Sa force et sa robustesse doivent permettre cette complémentarité entre les effets à différents niveaux et de parvenir à des évaluations de situation similaires pour garantir la compréhension commune de la prise de risques et du tempo des opérations. La survivabilité de cette chaîne et des PC est à ce titre primordiale. Nous n’irons pas très loin si nous ne sommes pas capables de nous protéger des coups de l’adversaire, quel qu’il soit.

Derrière le cyber, les drones sont un autre facteur de changement. Les drones ne sont pas complètement nouveaux, mais leur impact est fort sur les opérations et dans la volonté du chef de cacher ses intentions à l’adversaire. L’atteinte de cet objectif demande de réfléchir autrement face à la permanence des capteurs. Et l’enjeu s’étend bien entendu au champ électromagnétique pour réduire au maximum le rayonnement des PC. Le tout ramène à la logique de redondance, absolument nécessaire. Tout cela, nous l’avons testé durant Loyal Leda en mobilisant quelques nouveautés existantes dans le commerce qui, bien que parfois issues du monde civil, permettent d’atteindre un degré de protection tout à fait satisfaisant.

L’une des lignes centrale de mon RETEX, c’est également l’adaptabilité. Il faudra non seulement s’adapter aux technologies nouvelles, mais aussi à la menace. Nous le voyons dans les conflits en cours. Certaines capacités essentielles vont rapidement disparaître car elles seront contrées. L’exemple est démonstratif pour des types de liaisons extrêmement performantes qui ont été contrées et ont nécessité de revoir le modèle. Une fois que l’ennemi a compris, il faut trouver autre chose. L’interopérabilité, enfin, n’est pas neuve mais devient clef face à un adversaire à parité. 

FOB : Le contexte est encore plus volatile qu’en 2022 lors de votre dernière prise d’alerte. Ce nouveau mandat en tient-il compte, notamment de par le volume de forces qu’il peut générer ? 

GCA Gaulin : Une précision importante : la force n’est pas encore générée et ne le sera qu’au moment où les ordres seront donnés pour remplir une mission déterminée. Je me suis entraîné avec trois divisions. Selon la mission donnée, je peux repartir avec ces trois divisions ou avec d’autres. À mon niveau, cette prise d’alerte demande de maintenir au niveau requis un état-major entraîné et certifié. Il s’agit également de poursuivre toutes les études et actions nécessaires pour maintenir l’interopérabilité. 

Je dois par ailleurs entretenir la connaissance des plans de l’OTAN, régulièrement révisés conjointement avec mon état-major, ainsi que la connaissance de la situation dans les zones où nous serions appelés à intervenir. Ce sont surtout les zones frontalières de l’Alliance, mais nous suivons aussi les conflits en cours ailleurs pour prendre en compte tous les RETEX et comprendre les modes d’action des adversaires potentiels et des forces armées agissant d’une manière comparable à la nôtre. L’objectif reste d’en tirer des enseignements. Hier matin, par exemple, nous avons étudié certaines phases d’opération très à l’Est pour mieux comprendre leur réalisation et leur usage des moyens mobilisés. 

Crédits image : EMA

FOB : L’invasion de l’Ukraine par la Russie voit se succéder les opérations offensives infructueuses dans chaque camp. Que vous inspirent les échecs d’armées dont le volume est relativement similaire de la force que vous seriez appelés à commander ? 

GCA Gaulin : Si nous regardons la genèse du conflit, l’un des points d’étonnement relève de la très grande fragmentation de la chaîne C2 russe. Du moins, elle l’était car les Russes apprennent, ont optimisé leur outil, changé leur mission et progressé en matière de commandement.  

Le principal problème au final est celui du rapport de forces. Étirées sur les centaines de kilomètres de front, les forces disponibles ne sont plus suffisantes pour percer une ligne. C’est exactement ce qui nous est arrivé en 14-18. Pour percer, il vous faut une concentration de forces que ce pays n’est pas capable de générer aujourd’hui. Les deux camps sont arrivés dans une sorte d’équilibre. Et même si du grignotage continue en certains endroits, les Russes sont dans l’incapacité de mener une opération décisive. L’enjeu, des deux côtés, est donc celui de la mobilisation des moyens. 

FOB : Êtes-vous directement concernés par la réorganisation de l’OTAN ? L’adhésion de la Finlande et de la Suède a-t-elle des conséquences pour le CRR-Fr ?

GCA Gaulin : Je suis effectivement directement concerné. Une évolution de la chaîne de commandement a été réalisée et celle-ci continue d’être optimisée. Les plans sont revus de façon régulière. Ce qu’on appelle le « NATO Force Model », le modèle de forces de l’OTAN, est lui aussi adapté. Tout cela, j’y participe en tant qu’acteur car commandant d’une structure mise à disposition de l’OTAN par la France. 

Cette évolution n’est pas quelque chose de neuf. Malgré les critiques régulières, l’OTAN est un outil qui s’adapte. La situation lui donne une pertinence extrêmement forte. Je suis d’ailleurs convaincu que nous lui devons une grande partie de notre sécurité. L’une des conséquences pour le WFC, c’est un recentrage sur des opérations de grande ampleur et la mise au second plan des formats SJO et NRF. 

Si nous conservons la certification sur ces rôles de moindre ampleur, je pense que nous allons privilégier pour plusieurs années cette casquette de corps d’armée de combat. Nous serons dès lors davantage préparés pour tenir ce degré d’engagement. Il y aura également des restructurations internes parmi les PC et dans notre façon de travailler, le tout pour un rôle orienté très majoritairement vers la haute intensité. Le CRR-Fr ne changera pas fondamentalement, mais je continuerai de disposer de renforcements particuliers. À compter de cet été, j’intègrerai aussi de façon permanente du personnel de l’armée de l’Air et de l’Espace. C’est une autre manifestation de cette volonté de mieux agréger les effets des autres armées pour « casser » l’adversaire au plus loin et au plus fort.

La question de l’adhésion de la Suède et de la Finlande se joue pour l’instant au niveau de l’OTAN et non du corps d’armée. Tous deux sont plutôt orientés vers leurs zones. Il n’y a pas encore de contacts directs avec le CRR-Fr mais nous participons à des réunions communes. Il y a peu, le CRR-Fr organisait les sessions Vauban, un séminaire annuel lors duquel nous avons discuté du commandement des opérations futures et pour lequel j’ai fait intervenir des officiers suédois et finlandais. Leurs connaissances et leurs savoir-faire m’intéressent. 

FOB : Le CRR-Fr se projette désormais jusqu’en 2030. Quel est le principal défi identifié ? 

GCA Gaulin : Selon moi, le principal défi est celui de la structuration des PC en termes de protection, de résilience et d’adaptation aux technologies nouvelles. Le cyber, le champ électromagnétique doivent être davantage intégrés. Nous travaillons aussi à amener l’intelligence artificielle dans certains domaines, dont celui du renseignement. Nous cherchons à être plus efficaces pour avoir la bonne information au bon moment, la bonne réaction au bon moment. Derrière l’adaptabilité, l’un des autres enjeux restera celui de l’intégration des forces alliées et des nouveaux domaines technologiques. Le tout, sans s’éparpiller. 

Cette chaîne C2, nous allons entre autres l’entraîner lors de l’exercice Warfighter 2025 organisé aux États-Unis. Notre rôle consistera à appuyer la 1ère division de Besançon, engagée pour l’occasion au sein d’un corps d’armée américain. Nous avons travaillé ensemble durant un an, permettant à cette division d’atteindre un niveau de préparation très satisfaisant. Ils iront peut-être encore plus loin avec le corps américain. Le CRR-Fr reste quant à lui d’alerte tout en continuant à participer à l’entraînement des divisions françaises, notamment lors des exercices majeurs « De Lattre » d’une 1ère division centrée sur l’Europe et « Monsabert » d’une 3ème division orientée vers le reste du Monde. À ces occasions, le CRR-Fr reviendra dans un rôle de SJO et non de WFC, ce qui démontrera à nouveau sa capacité à évoluer d’un échelon à l’autre et à intervenir dans tous les cadres et scénarios de mission potentiels.

France. Quels enjeux de défense et de sécurité aux élections européennes 2024 ?

France. Quels enjeux de défense et de sécurité aux élections européennes 2024 ?

Par Gaspard Bailloux – Diploweb – publié le  6 juin 2024  

https://www.diploweb.com/France-Quels-enjeux-de-defense-et-de-securite-aux-elections-europeennes-2024.html


L’auteur s’exprime en son nom propre. Ancien élève de classe préparatoire littéraire du lycée Lakanal, Gaspard Bailloux est diplômé d’une licence d’histoire de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et d’un Master 1 de science politique de l’Université Paris-Saclay. Passionné par la géopolitique et l’histoire, il réalise actuellement une année de césure où il a pu acquérir une expérience en ambassade et à l’Institut de Recherche stratégique de l’École militaire en tant que stagiaire.

Bien que le Parlement européen n’ait qu’un droit de regard dans l’élaboration ou la mise en œuvre de la politique de défense et de sécurité commune (PSDC), les députés européens et les groupes politiques abordent régulièrement des questions de défense et de sécurité. La relance de la guerre en Ukraine a joué depuis 2022 un rôle d’accélérateur dans la mise à l’ordre du jour de ces sujets. Lors de la campagne électorale pour les élections européennes de juin 2024, les candidats français ont débattu de ces enjeux de souveraineté sur lesquels se cristallisent des visions divergentes de l’Union européenne (UE), mais les débats font aussi apparaître des convergences sur la défense et la sécurité. Lesquelles ?

Les élections européennes du 8 et 9 juin 2024 peuvent fortement influencer l’action de l’UE pour les années à venir dans le domaine de la sécurité et de la défense. La future composition du Parlement européen (PE) jouera un rôle clef dans l’architecture de la prochaine Commission avec le principe du Spitzenkandidat. Chaque parti politique européen désigne une tête de liste  ; celle du parti qui remporte le plus de voix aux élections devient le candidat soumis par le Conseil de l’UE au vote du Parlement européen pour l’élection de la présidence de la Commission.

La défense et la sécurité dans la campagne électorale 2024

La santé (41%), la guerre (38%), le pouvoir d’achat (24%) et l’environnement (24%) constituent les principales préoccupations des citoyens européens, d’après les résultats du sondage réalisé par BVA Xsight [1] pour un consortium de médias européens dans les 27 pays membres. 72% des Européens sont favorables à une politique commune en matière de défense. Dans le contexte français de la campagne électorale, les sujets de sécurité et de défense occupent également une place importante. Les discours des candidats reposent sur une opposition structurante entre ceux qui considèrent la défense quasi uniquement comme un domaine relevant de la souveraineté nationale (RN, R ! , PC) [2] et ceux qui défendent une politique européenne en la matière (EELV, RE, PS, LR) [3]. La défense européenne est l’un des sujets qui divise le plus tant dans son principe que dans les modalités de sa mise en œuvre.

Le renforcement de la défense européenne après l’invasion de l’Ukraine

Après l’échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954, la question de la défense européenne est restée un défi à traiter. À partir de Maastricht (1993), l’UE s’est dotée d’une politique étrangère et de sécurité commune (PESC), puis d’une politique de sécurité et de défense commune (PSDC) avec Lisbonne (2009). Après la relance de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, l’UE a renforcé la défense européenne. La boussole stratégique, dont la version finale a été adoptée par le Conseil européen le 22 mars 2022, est venue définir les grandes orientations de la sécurité et de la défense européenne jusqu’en 2030. Cette volonté s’est concrétisée dans le soutien financier et militaire à l’Ukraine avec la Facilité européenne pour la paix, le lancement d’une mission d’assistance militaire de l’UE (EUNAM), ou encore l’acquisition conjointe de matériels militaires destinés à l’Ukraine.

Le rôle limité du Parlement dans le domaine de la défense et de la sécurité

Le Parlement européen (PE), dépourvu d’un pouvoir d’initiative, dispose d’une influence limitée en matière de défense et de sécurité. Il n’a pas de rôle direct dans l’élaboration et la mise en œuvre de la PSDC, mais dispose d’un pouvoir indirect grâce à sa compétence budgétaire. La sous-commission “sécurité et défense” (SEDE) dépend administrativement et politiquement de la commission des affaires étrangères (AFET) et son activité se limite principalement à la promulgation de résolutions. La SEDE fait également face à des conflits de compétences entre les différentes commissions parlementaires, les sujets liés à l’industrie de la défense relevant systématiquement de la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie (ITRE).

Certains partis politiques français (RE, PS, EELV, LFI) proposent d’étendre les pouvoirs du PE en lui conférant un droit d’initiative législative (actuellement, compétence exclusive de la Commission) qui pourrait également s’étendre aux sujets de la PSDC et de la PESC. EELV souhaite que le PE obtienne un pouvoir de supervision sur la PSDC. À l’inverse, la compétence de la SEDE n’est pas évoquée dans le débat français. Pourtant, par le biais de la présidente de la SEDE, Mme Nathalie Loiseau, le groupe RE œuvre pour la faire évoluer en une commission de plein exercice qui s’attribuerait les sujets de l’industrie de la défense.

Les enjeux de la stratégie industrielle européenne de défense

La stratégie industrielle européenne de défense, domaine dans lequel l’UE dispose d’une compétence d’appui, rassemble les partis français sur la nécessité de combler le déficit capacitaire européen, mais divise sur l’échelon (national ou européen) à privilégier pour y remédier. Le besoin de produire des armes dans les pays de l’UE, qui a fait l’objet d’un consensus européen après l’invasion de l’Ukraine, est un autre point de convergence. Dans ce cadre, grâce à ses compétences budgétaires, le PE peut jouer un rôle non négligeable sous la forme de subventions et d’investissements. LR propose de tripler le budget du Fonds Européen de Défense de 8 à 25 milliards (sur la période 2021-2027) tandis que RE et le PS proposent d’investir 100 milliards d’euros durant la prochaine mandature. Cette stratégie industrielle passe par un protectionnisme assumé sur le secteur des industries de la défense et une préférence européenne dans l’achat commun de matériels. Cette politique marque un profond changement de logique par rapport à celle, fondée sur le libéralisme et la libre concurrence, qui a guidé la construction économique européenne.

L’influence des élections sur l’architecture et la stratégie de l’UE

L’élection de la présidente de la Commission et la validation des Commissaires européens par le PE seront des facteurs qui élèveront ou, au contraire, réduiront le niveau d’ambition de la stratégie de l’UE. La montée des partis eurosceptiques et populistes en Europe fait peser le risque d’un ralentissement de l’intégration sur ces sujets, voire d’un virage stratégique complet avec la possibilité d’un changement de coalition [4]. Le parti populaire européen (PPE) pourrait constituer une majorité alternative sur certains sujets avec le groupe des conservateurs et réformistes européens (ECR) de Mme Giorgia Meloni, présidente du Conseil des ministres d’Italie.

Le conseil de l’UE et la Commission européenne au cœur des débats

En dehors du PE, le Conseil de l’UE et la Commission européenne font aussi l’objet de débats dans la campagne électorale sur l’étendue de leur rôle en matière de défense et de sécurité.

Concernant le fonctionnement du Conseil de l’UE, le passage à la majorité qualifiée [5] sur les questions de politique étrangère et de sécurité est mis en avant par RE, EELV et le PS afin de rendre l’UE plus démocratique et d’éviter les blocages récurrents. En revanche, cette fin du « droit de véto » est vue comme une ligne rouge pour LR, le RN, R ! et le PC, tandis que LFI souhaite y mettre un terme uniquement pour « les sanctions ciblées contre les personnes responsables de violations des droits humains » (voir programme LFI).

Concernant la Commission européenne, la volonté de sa présidente, Mme Ursula von der Leyen (en cas de reconduction de son mandat) de défendre la création d’un poste de Commissaire Européen à la Défense, divise entre ceux qui veulent éviter tout élargissement des prérogatives de la Commission (R ! , RN, LR, LFI, PC), et ceux qui considèrent qu’elle permettrait de mener plus efficacement la stratégie européenne (EELV, PS). Cette décision dépendra des équilibres de l’architecture de la prochaine Commission et pourrait peser en faveur de l’évolution de la SEDE.

L’influence des positions vis-à-vis de l’OTAN sur les positions vis-à-vis de la défense européenne

Les positions des partis sur la question de la défense européenne sont étroitement associées à leurs positions sur l’OTAN. Pour certains (PC, LFI, RN, R !), l’Alliance est d’abord perçue comme dominée par les États-Unis, lesquels ne partagent pas les intérêts de la France ou de l’UE. Cette posture se manifeste par exemple par le souhait de sortir du commandement intégré (proposition du Parti Communiste) ou de rejeter les références à la coopération avec l’OTAN dans le cadre de l’UE (proposition de LFI). À contrario, la boussole stratégique rappelle l’importance de l’OTAN, qui est le principal instrument de coopération et de défense territoriale de l’Europe (grâce aux procédures communes qui assurent l’interopérabilité des forces des États membres), et la nécessité de bâtir une défense européenne complémentaire de l’Alliance. Ce rappel souligne le décalage entre le débat français et la position de certains alliés européens comme l’Allemagne ou les pays de l’Est qui conçoivent leur sécurité d’abord par le prisme otanien. Face à cet état de fait européen et dans le contexte d’un pivot américain vers l’Asie, le PS et EELV proposent de continuer à s’investir dans l’Alliance pour, à terme, transférer ces missions de défense territoriale collective à l’UE une fois les capacités européennes suffisamment développées. LR et RE défendent l’idée d’un pilier européen de l’Otan, c’est-à-dire, un investissement suffisant des Européens pour assurer leur sécurité avec l’appui des États-Unis et bâtir la défense européenne à partir de ce cadre déjà établi et fonctionnel. Cela passe notamment par des efforts budgétaires dans le but d’atteindre l’objectif de 2 % minimal du PIB consacré par an aux dépenses de défense convenu en 2014 par les chefs d’État et de gouvernement des pays de l’OTAN.

Vers une « armée européenne » ?

Quant à la création d’une « armée européenne », une ligne rouge d’atteinte à la souveraineté nationale pour LFI, PC, RN, R !, seule EELV, qui revendique s’inscrire dans une approche fédéraliste de l’UE, soutient sa création. Le PS et RE soutiennent la mise en place d’une « capacité de déploiement rapide de l’UE, qui […] permettra de déployer rapidement jusqu’à 5000 militaires » [6] pour des missions de maintien de la paix, telle que prévue par la boussole stratégique. Les LR défendent dans leur programme, quant à eux, la création d’une « force mobile permanente de protection civile ».

Derrière ce débat récurrent, se posent de nombreuses problématiques institutionnelles et opérationnelles. Après son intégration dans la boussole stratégique en 2022, ce projet se concrétisera-t-il enfin lors de la prochaine mandature ?

Copyright 6 juin 2024-Bailloux/Diploweb


[1] Étude BVA x ARTE : Concerns and global perception of the EU citizens, 2024.

[2] Rassemblement National, Reconquête, Parti Communiste.

[3] Europe Écologie Les Verts, Renaissance, Parti Socialiste, Les Républicains.

[4] Brack, N. et Marié, A. « Une poussée à droite aux élections conduirait-elle à un changement de la coalition centrale au Parlement européen ? », Policy Paper n. 300, Institut Jacques Delors, avril 2024

[5] C’est-à-dire si 55% des États membres, soit 15 sur 27, votent pour, et si la proposition est soutenue par des États membres représentant au moins 65% de la population totale de l’UE (procédure en vigueur depuis le 1ᵉʳ novembre 2014).

[6] Une boussole stratégique en matière de sécurité et de défense, Conseil de l’Union européenne, 2022.

Que vaut la dissuasion française face à la menace russe en 2024 ?

Que vaut la dissuasion française face à la menace russe en 2024 ?


Cela n’aura guère trainé. Après l’évocation, par le président français Emmanuel Macron, de la possibilité d’envoyer des troupes européennes en Ukraine, les réactions, souvent peu favorables, se sont multipliées, en Europe, aux États-Unis, mais aussi au sein de la classe politique française. Les seconds couteaux de la communication russe, pour leur part, tentèrent de tourner en dérision la menace.

Ce n’est pas le cas de Vladimir Poutine. Loin de considérer l’hypothèse, ou la France, comme quantité négligeable, celui-ci a vigoureusement brandi la menace nucléaire, contre la France, et surtout l’ensemble de l’Europe, si jamais les européens venaient s’immiscer sur « le territoire russe », sans que l’on sache, vraiment, si l’Ukraine faisait, ou pas, parti de sa conception de ce qu’est le territoire russe, d’ailleurs.

De toute évidence, le président russe est prêt à user de l’ensemble de son arsenal, y compris nucléaire, pour convaincre les occidentaux de se ternir à distance de ce qu’il considère comme la sphère d’influence de Moscou, une notion par ailleurs fort dynamique dans les propos du chef d’État russe depuis 20 ans.

Dans ce contexte, et alors que le soutien et la protection américaine sont frappés d’incertitudes après les déclarations de Donald Trump, la dissuasion française apparait comme le rempart ultime contre les ambitions de Vladimir Poutine en Europe. La question est : est-elle capable de le faire ?

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Des menaces de plus en plus appuyées de la part du kremlin contre la France et l’Europe

Les menaces proférées contre l’Europe par Vladimir Poutine ce 29 février, alors qu’il s’exprimait face aux parlementaires russes, constituent, certes, une réponse particulièrement musclée aux hypothèses évoquées par le président Macron en début de semaine. Pour autant, elles sont loin de représenter une rupture dans la position récente russe, et encore moins une surprise.

Iskander systeme Forces de Dissuasion | Alliances militaires | Armes nucléaires

La menace nucléaire russe agitée depuis 2014 et la prise de la Crimée

Déjà, lors de l’intervention des armées russes en Crimée, en 2014, pour se saisir, par surprise, de la péninsule ukrainienne, Vladimir Poutine avait élevé le niveau d’alerte de ses forces nucléaires, et déployé des batteries de missiles Iskander-M, pour prévenir toute interférence de l’Occident.

Il fit exactement de même en février 2022, lorsqu’il ordonna l’offensive contre l’Ukraine, et le début de la désormais célèbre « opération militaire spéciale », ou специальной военной операции en russe (CBO), en annonçant, là encore, la mise en alerte renforcée des forces stratégiques aériennes et des forces des fusées.

Une réponse ferme de la dissuasion occidentale en février et mars 2022

L’efficacité de cette mesure fut toutefois moindre que lors de la prise de la Crimée, lorsque européens comme américains demeurèrent figés, se demandant qui pouvaient bien être « ces petits hommes verts », qui avaient fait main basse sur ce territoire ukrainien, à partir des bases et des navires de débarquement russes.

En 2022, sous l’impulsion des États-Unis, de la Grande-Bretagne, et surtout des pays d’Europe de l’Est, comme la Pologne et les Pays baltes, l’aide militaire occidentale s’est organisée en soutien à l’Ukraine, avec le transfert d’équipements de plus en plus performants, d’abord des missiles antichars et antiaériens d’infanterie (février 2022), puis des blindés de l’époque soviétique (mars 2022), suivis par les premiers blindés et systèmes d’artillerie occidentaux (avril-mai 2022).

Dans le même temps, les trois nations dotées occidentales, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, répondirent à la mise en alerte des forces nucléaires russes, par le renforcement de leurs propres moyens de dissuasion, dans un bras de fer que le monde n’avait plus connu depuis 1985 et la fin de la crise des euromissiles.

Dissuasion française SNLE classe le Triomphant
Les quatre SNLE français de la classe Triomphant, permettent de maintenir, en permanence, en temps de paix, un sous-marin armé de 16 missiles M51, en patrouille, et de deux, ou trois, SNLE à la mer, en temps de crise, comme en mars 2022.

Ainsi, en mars 2022, quatre semaines après le début du conflit, la France annonçait qu’elle disposait de trois sous-marins nucléaires lanceurs d’engin à la mer, dans une réponse tout à fait unique et exceptionnelle depuis la fin de la guerre de froide.

Des menaces qui ont porté leurs fruits pour contenir la livraison d’armes à l’Ukraine

En dépit de la fermeté de la réponse stratégique occidentale, la menace russe porta ses fruits. Il fallut, ainsi, plus d’une année pour que les occidentaux acceptent de livrer à l’Ukraine des blindés lourds modernes, comme des véhicules de combat d’infanterie (Bradley, Marder, CV90), ou des chars de combat (Leopard 2, Abrams, Challenger 2).

Un an et demi furent nécessaires pour qu’ils livrent des munitions à longue portée (Storm Shadow et Scalp-Er..), et plus de deux ans, pour que les premiers avions de combat F-16, n’arrivent en Ukraine (ce qui n’est pas encore le cas). C’est certainement la raison qui a convaincu Moscou de persévérer en ce sens.

Ainsi, en mars 2023, le chef de l’US Strategic Command, l’Amiral Charles Richard, estimait qu’il fallait s’attendre, dans les mois et années à venir, à ce que Moscou, comme Pékin, multiplient les tentatives de chantage nucléaire, en particulier contre les pays non dotés, bien plus sensibles à ce type de menace.

Leopard 2 Ukraine
Le chantage à la dissuasion russe permit de convaincre les occidentaux de reporter de plus d’un an la liraison de chars de combat modernes à l’Ukraine.

Le fait est, celle-ci a été très brandie par la Russie, de manière très régulière, et peu convaincante, par les séides du Kremlin, comme Medvedev, Peskov ou Lavrov, et de manière moins fréquente, mais beaucoup plus appuyée, par Vladimir Poutine et Nikolai Patrushev, dont la parole a beaucoup plus de poids.

La puissance des forces nucléaires russes est stupéfiante

Il faut dire que la puissance des forces de dissuasion nucléaire russes est pour le moins impressionnante, faisant aisément jeu égal avec celle des États-Unis, un pays pourtant 12 fois plus riche, et trois fois plus peuplé.

5 977 têtes nucléaires dont 4 477 sont opérationnelles

Elle s’appuie sur 5 977 têtes nucléaires en inventaire (2022), dont 4 477 seraient opérationnelles. Parmi elles, 2 567 arment les systèmes stratégiques russes, alors que 1 910 têtes nucléaires sont employées à bord de systèmes dits non stratégiques, auxquels appartiennent les missiles balistiques à courte portée Iskander-M ou le missile aéroporté Kinzhal.

50+ Tu-95MS et une vingtaine de bombardiers supersoniques Tu-160M

À l’instar des États-Unis et de la Chine, les forces stratégiques russes s’appuient sur une triade de vecteurs, navals, aériens et terrestres. Dans le domaine aérien, Moscou dispose d’un peu moins d’une centaine de bombardiers stratégiques à très long rayon d’action, dont une cinquantaine de Tu-95MS modernisés lors de la précédente décennie, ainsi qu’une vingtaine de Tu-160M supersoniques.

Tu-160M
Les forces aériennes stratégiques russes alignent aujourd’hui une vingtaine de bombardier Tu-160 M, et prevoient de disposer d’une cinquantaine d’unité di’ci à la fin de le decennie.

Ces appareils mettent en œuvre des missiles de croisière, comme le Kh-102 ou le Kh-65, transportant une unique charge nucléaire de faible à moyenne intensité. D’autres appareils, comme le bombardier à long rayon d’action Tu-22M3M, ou le Su-34, peuvent, eux aussi, transporter des missiles ou des bombes armés d’une tête nucléaire, alors qu’une dizaine de Mig-31K a été transformée pour transporter le missile balistique aéroporté Kinzhal, pouvant être armé d’une charge nucléaire.

11 sous-marins nucléaires SSBN armés de missiles balistiques stratégiques

Dans le domaine naval, la Marine russe dispose d’une flotte de 11 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, ou SSBN selon l’acronyme anglais, en l’occurrence, 4 Boreï-A, 3 Boreï et 4 Delta-IV. Ces derniers seront remplacés, d’ici à 2031, par 5 nouveaux Boreï-A, pour atteindre une flotte de 12 SSBN modernes au début de la prochaine décennie, identique à celle de l’US Navy.

Chaque Boreï-A transporte 16 missiles balistiques intercontinentaux à changement de milieux SLBM R30 Bulava d’une portée supérieure à 8 000 km, eux-mêmes armés de 6 véhicules indépendants de rentrée atmosphérique MIRV, armés chacun d’une tête nucléaire de 100 à 150 kt.

Outre la flotte de SSBN, la Marine russe met également en œuvre le sous-marin Belgorod, conçu pour déployer la torpille nucléaire Poseidon, alors que ses sous-marins nucléaires lance-missiles SSGN Anteï et Iassen, peuvent mettre en œuvre des missiles de croisière Kalibr, ou des missiles antinavires hypersoniques Tzirkon, pouvant, eux aussi, accueillir une tête nucléaire (bien que rien ne l’indique à ce jour). C’est aussi le cas des nouvelles frégates russes Admiral Gorshkov qui mettent en œuvre ces mêmes missiles avec leurs systèmes VLS UKSK.

700 missiles balistiques intercontinentaux ICBM mobiles et en silo

Les forces des fusées russes, enfin, alignent près de 700 missiles balistiques intercontinentaux, mobiles ou en silo, de type Topol, Topol-M, Iars et, semble-t-il, depuis cette année, Sarmat. Chaque missile a une portée de plus de 10 000 km, et peut transporter de 6 à 10 MIRV semblables à ceux mis en œuvre par le RS-30 Bulava.

RS-28 SArmat
le missile ICBM SARMAT est annoncé desormais comme en service par Moscou, même si l’essentiel de la composante terrestre de la triade nucléaire russe, repose encore sur des missiles Topol datant de l’époque soviétique.

À ces missiles stratégiques s’ajoutent les missiles Iskander-M, dont le nombre en service est incertain, car largement employés en Ukraine. Ce missile à trajectoire semi-balistique, d’une portée de 500 km, peut emporter une tête nucléaire de faible à moyenne intensité.

La dissuasion française et la stricte suffisance

En comparaison, les moyens dont dispose la dissuasion française, peuvent apparaitre bien faibles. En effet, celle-ci a été conçue sur le principe de la stricte suffisance, c’est-à-dire qu’elle doit suffire à dissuader n’importe quel adversaire de franchir ce seuil face à la France, faute de quoi, les bénéfices qu’il entend en retirer, seront très inférieurs aux destructions engendrées par les frappes nucléaires françaises.

290 à 350 têtes nucléaires, dont 50 pour les missiles ASMPA

N’ayant jamais été soumise aux mêmes contraintes de vérifications que la Russie et les États-Unis, engagés, jusqu’il y a peu, par plusieurs accords de limitation des armes nucléaires, la France a toujours maintenu un certain flou, concernant le nombre de têtes nucléaires détenues.

Les évaluations, dans ce domaine, se situent, le plus souvent, entre 290 et 360 têtes nucléaires, dont une cinquantaine employée par les missiles supersoniques aéroportés ASMPA-rénovés, et de 250 à 300 têtes TNO pour les missiles balistiques à changement de milieux, qui arment les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins.

Deux escadrons de bombardement stratégique équipés de Rafale B et de missiles ASMPA rénovés

Contrairement à la Russie, la France n’a que deux composantes pour sa dissuasion, une composante sous-marine et une composante aérienne. Cette dernière se compose de deux escadrons de chasse stratégiques, le 1/4 Gascogne et le 3/4 La Fayette, armés de Rafale B, appartenant à la 4ᵉ escadre de chasse stationnée sur la base aérienne BA 113 de Saint-Dizier.

Rafale B et missile ASMPA rénové
Les forces aériennes stratégiques, notamment la 4ème escadre de chasse de l’Armée de l’Air et de l’Esapce, et la flotille 12F de la Marine Nationale, disposent d’une cinquantaine de missile de croiisère supersonique nucléaires ASMPA rénovés.

Ces escadrons de chasse sont épaulés par les avions de ravitaillement en vol de la 31ᵉ escadre basée à Istres, en particulier les escadrons 1/31 Bretagne, 2/31 Estérel et 4/31 Sologne, équipés d’A330 MRTT Phoenix.

À ces forces mises en œuvre par l’Armée de l’Air et de l’Espace, s’ajoute la flottille 12 F de la Marine nationale, basée à Landivisiau, montée sur Rafale M, et capable de mettre en œuvre, elle aussi, le missile ASMPA rénové, à partir du porte-avions nucléaire Charles de Gaulle.

4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins classe Le Triomphant

La composante sous-marine porte l’essentielle de la puissance de feu de la dissuasion française. Celle-ci s’appuie sur 4 SNLE de la classe Le Triomphant, entrés en service entre 1997 et 2010, et qui seront remplacés, à partir du milieu de la prochaine décennie, par les sous-marins nucléaires de 3ᵉ génération.

3 sous-marins, le Triomphant, le Téméraire et le Terrible, mettent aujourd’hui en œuvre 16 missiles SLBM M51.2, d’une portée estimée autour de 10 000 km, pouvant emporter de 6 à 10 têtes nucléaires TNO de 100 kt, ayant des caractéristiques évoluées de ciblage et de résistance aux contre-mesures. Le quatrième SNLE, le Vigilant, est actuellement en IPER de modernisation, pour recevoir ces mêmes nouveaux missiles, et rejoindra le service en 2025.

Le format à 4 SNLE permet de maintenir, en temps de paix, un navire à la mer, alors qu’un second sous-marin tient une alerte à 24 heures. Le troisième bâtiment est à l’entrainement, mais doit pouvoir être déployé sous 30 jours (comme ce fut le cas en mars 2022). Le quatrième est en entretien.

SNLE3G
La conception du SNLE3G, qui remplacera les SNLE de la classe le Triomphant, a été confié à Naval Group. Avec la concetpion d’un porte-avions nucléaire, celle d’un SNLE est souvent presentée comme l’entreprise technologique et indsutrielle la plus complexe du moment.

Cette doctrine permet de disposer, en temps de crise, de deux, voire trois sous-marins dilués, c’est-à-dire ayant suivi une procédure de plongée, protégée par des sous-marins, des frégates et des avions de patrouille maritime, pour garantir qu’il n’a pas été détecté, pour conférer à la France une capacité de seconde frappe suffisante, pour détruire entièrement n’importe quel agresseur, le cas échéant, même après des frappes nucléaires préventives contre elle.

Une équation stratégique bien plus équilibrée qu’il n’y parait

Du point de vue de la comparaison stricte des moyens, la Russie disposerait d’une dissuasion plusieurs fois supérieure à celle de la France, ceci expliquant, parfois, le sentiment de faiblesse stratégique de Paris face à Moscou.

Toutefois, si ce type de comparaison, peut avoir du sens lorsqu’il s’agit de forces armées conventionnelles, pour lesquelles la masse constitue un enjeu critique de performance et de résilience comparées, elle n’est guère pertinente, lorsqu’il s’agit de comparer des forces de discussion.

Il est vrai que Moscou dispose d’une puissance de feu suffisante pour détruire plusieurs fois la planète, et à fortiori, la France. La France, quant à elle, est en mesure de détruire, de manière certaine, toutes les villes de 100 000 habitants et plus de Russie, ainsi que l’ensemble des infrastructures économiques et industrielles significatives du pays, avec seulement un seul de ses SNLE en patrouille.

Atlantique 2 Patmar
la dillution d’un SNLE en départ de patrouille, représente une étape d’une importance cruciale pour garantir l’efficacité de la dissuasion. Ces sous-marins sont à ce point discrets lorsqu’ils patrouillent, que le bruit rayonné, de l’ordre de 30 dB, est inférieur au bruit de font des océans.

On entre, ici, dans le concept de destruction mutuelle assurée, qui a été au cœur du dialogue stratégique lors de la guerre froide. De fait, disposer d’une telle puissance de feu, pour la Russie, n’a aucune incidence sur la réalité finale du rapport de force stratégique entre Paris et Moscou, qui se neutralisent mutuellement dans ce domaine.

Contrairement à la Grande-Bretagne, la France dispose, par ailleurs, d’une capacité de riposte intermédiaire, avec sa composante aérienne, adaptée pour répondre, au besoin, à la tentative d’utiliser une arme nucléaire de faible intensité par Moscou, par exemple, pour obtenir un cadre de déconfliction, comme le prévoit d’ailleurs la doctrine russe.

La dissuasion française peut-elle protéger toute l’Europe ?

Par transitivité, si la dissuasion française est capable de contenir la menace stratégique russe contre la France, elle l’est, aussi, pour contenir cette même menace, pour tout ou partie de l’ensemble de l’Europe.

En effet, c’est par sa capacité à infliger des dégâts inévitables et insoutenables, à l’adversaire, que la dissuasion fonctionne, quel que soit le périmètre qu’elle est censée protéger. Notons qu’à ce jour, la France ne s’est nullement engagée en ce sens de manière officielle, et laisse planer, comme il est d’usage, un important flou stratégique autour de ces sujets.

Toutefois, l’efficacité de la dissuasion, repose sur la certitude qu’aurait la Russie, quant à une réponse nucléaire de la France, si elle venait à frapper, ou à attaquer, un territoire donné.

Emmanuel macron
Si l’annonce faite par E.Macron, concernant l’envoi potentiel de troupes européennes en Ukraine, n’a obtenu que peu de soutien e, Europe, elle a vertement fait réagir Vladimir Poutine, qui a immédiatement brandi la menace nucléaire. Le président français aurait-il visé juste ?

Si Moscou a, aujourd’hui, la certitude que tel sera le cas, s’il s’en prenait à la France directement, il faudra, cependant, faire preuve de beaucoup plus de fermetés dans le discours, et d’unité à l’échelle européenne, pour qu’il en soit de même à l’échelle de l’Union européenne, ou de l’Europe en général.

Conclusion

On le voit, en dépit de ce que peuvent laisser penser, la comparaison stricte des moyens dont disposent les dissuasions russes et françaises, l’équation stratégique entre Paris et Moscou, est beaucoup plus équilibrée qu’il n’y parait.

Cet équilibre est tel, que la France pourrait, au besoin, protéger de son parapluie nucléaire, tout ou partie de l’Europe, d’autant que dans une telle hypothèse, elle pourrait certainement s’appuyer sur la dissuasion britannique, et ses 4 SSBN de la classe Vanguard (si tant est qu’elle parvienne à lancer ses missiles, mais c’est un autre sujet).

De fait, en dépit des menaces de Vladimir Poutine de ce 29 février, la France, et les français, n’ont pas de raison de trembler aujourd’hui, la situation étant strictement la même qu’elle l’était hier, il y a une semaine ou dix ans.

Vladimir Poutine
La France est aujourd’hui le seul pays de l’Union Européenne capable de s’opposer aux menaces nucléaires russes, si le parapluie nucléaire américaine venait à être affaibli. Nul doute que Vladimir Poutine multipliera les menaces de ce type dans les mois à venir, pour tenter de créer la discorde et la défiance entre européens.

Reste, désormais, à convaincre le Kremlin de la détermination de Paris à défendre l’Europe, au même titre que son propre territoire, mais aussi de convaincre les européens eux-mêmes, d’une telle nécessité face à l’évolution du contexte international.

Car, pour être efficace, la dissuasion doit se draper, tout à la fois, dans un flou stratégique indispensable, et s’appuyer sur un socle de certitudes ne souffrant d’aucune dissension. Dans le chaos politique européen actuel, construire cette unité représente un défi considérable.

Article du 29 février en version intégrale jusqu’au 12 Mai.

Carte. 1/3 Tectonique de la plaque géopolitique européenne. Ouverture du projet communautaire à de nouveaux Etats après la dislocation du Bloc de l’Est (1991-2023)

Carte. 1/3 Tectonique de la plaque géopolitique européenne. Ouverture du projet communautaire à de nouveaux Etats après la dislocation du Bloc de l’Est (1991-2023)

Par AB PICTORIS, Pierre Verluise – Diploweb – publié le 9 mai 2024

https://www.diploweb.com/Carte-1-3-Tectonique-de-la-plaque-geopolitique-europeenne.html


Conception de la carte : Blanche Lambert et Pierre Verluise.
Réalisation de la carte : AB Pictoris. AB Pictoris est une jeune entreprise française fondée par Blanche Lambert, cartographe indépendante. Passionnée de cartographie et de géopolitique, elle a obtenu un Master en Géopolitique (parcours cyber, IFG, Paris VIII) et en Géostratégie (Sciences Po Aix) après une licence de Géographie et Aménagement du Territoire (Paris I).
Commentaire de la carte : Pierre Verluise, Docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb.com, enseignant dans plusieurs Master 2. Auteur, co-auteur ou directeur d’une trentaine d’ouvrages. Producteur de trois Masterclass sur Udemy : “Les fondamentaux de la puissance” ; “Pourquoi les données numériques sont-elles géopolitiques ?” par Kévin Limonier ; “C’était quoi l’URSS ?” par Jean-Robert Raviot.

L’Europe géographique post-Guerre froide voit sa tectonique géopolitique profondément renouvelée sous la pression de forces qui étendent ou réduisent les regroupements – plaques – politiques. Preuves d’attractivité plus que d’un « complot », l’OTAN et l’UE marquent des points, s’étendent. Ce qui n’empêche pas des contradictions et tensions, aussi bien internes qu’externes. Il n’y a aucune raison de s’en étonner puisque le rapport de forces est au cœur même de l’action politique.
Carte grand format en pied de page. Deux formats disponibles : JPG et PDF haute qualité d’impression.

A TRAVERS la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et la Communauté économique européenne (CEE), la construction de l’Europe communautaire engagée dans les années 1950 se fait dans le contexte de la Guerre froide (1947-1991). Bien sûr, la tension Est-Ouest génère des dépenses, mais paradoxalement la Guerre froide est aussi un stimuli qui produit des effets politiques, comme le dépassement d’une partie des rancœurs franco-allemandes, du moins avec la RFA. Autrement dit, la peur de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) pousse quelques pays ouest-européens à dépasser leurs divergences pour mettre en place des convergences institutionnelles. [1]

Carte 1/3 Tectonique de la plaque géopolitique européenne. Ouverture du projet communautaire à de nouveaux Etats après la dislocation du Bloc de l’Est
Conception : B. Lambert et P. Verluise. Réalisation B. Lambert AB Pictoris. Voir la carte au format PDF haute qualité d’impression
Lambert-Verluise/Diploweb.com

La CEE puis l’Union européenne doivent être attractives pour avoir déjà connu sept élargissements et une seule sortie – pacifique – avec le Brexit (2016-2020). L’Europe communautaire s’étend vers le Sud et vers l’Est, jusqu’à intégrer trois anciennes Républiques soviétiques – Baltes – en 2004. Après celui de 1995, les élargissements de l’UE se font souvent dans la foulée de ceux de l’OTAN qui donne le rythme et prend en charge la dimension défense. D’anciens membres du Pacte de Varsovie (1955 – 1991) deviennent membres de l’OTAN dès 1999. A partir de 2004, en partie sous l’inspiration des nouveaux États membres, l’UE met en place une Politique européenne de voisinage (PEV). En deux décennies, la PEV connait plusieurs redéfinitions. Il s’agit de tenter de construire des relations aussi coopératives que possible avec les pays des marges extérieures, avec des résultats inégaux sous la pression des évènements internes et externes. Ainsi, le conflit israélo-palestinien et les printemps arabes (2011) pénalisent le développement de la dimension méditerranéenne.

L’Europe géographique post-Guerre froide voit donc sa tectonique géopolitique profondément renouvelée sous la pression de forces qui étendent ou réduisent les regroupements – plaques – politiques. Preuves d’attractivité plus que d’un « complot », l’OTAN et l’UE marquent des points, s’étendent. Ce qui n’empêche pas des contradictions et tensions, aussi bien internes qu’externes. Il n’y a aucune raison de s’en étonner puisque le rapport de forces est au cœur même de l’action politique.

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Copyright pour le texte Mai 2024-Verluise/Diploweb.com
Copyright pour la carte Avril 2024-Lambert-Verluise/Diploweb.com

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Carte 1/3 Tectonique de la plaque géopolitique européenne. Ouverture du projet communautaire à de nouveaux Etats après la dislocation du Bloc de l’Est
Conception : B. Lambert et P. Verluise. Réalisation B. Lambert AB Pictoris. Voir la carte au format PDF haute qualité d’impressionDocument ajouté le 9 mai 2024
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L’Europe géographique post-Guerre froide voit sa tectonique géopolitique profondément renouvelée sous la pression de forces qui étendent ou réduisent les regroupements – plaques – politiques. Organisation et explication à partir d’une carte commentée.

La France, la bombe, l’Europe et autres plaisanteries

La France, la bombe, l’Europe et autres plaisanteries

OPINION – Menacée de destruction par des adversaires étatiques potentiels, l’Europe doit également tenir compte d’un désengagement possible de part des Américain. Les Européens doivent donc sans délai repenser leur défense collective dans le cadre de l’OTAN, estime le groupe Mars. Et la France doit élargir ses intérêt vitaux aux frontières de l’Alliance atlantique. Par le groupe de réflexions Mars.

« Un nouveau continuum de prévention conventionnelle et de dissuasion nucléaire doit être rapidement mis en place dans le cadre de l'OTAN, fondé sur les capacités, la géographie et les avantages comparatifs de chaque État membre » (Le groupe Mars)
« Un nouveau continuum de prévention conventionnelle et de dissuasion nucléaire doit être rapidement mis en place dans le cadre de l’OTAN, fondé sur les capacités, la géographie et les avantages comparatifs de chaque État membre » (Le groupe Mars) (Crédits : DR)


Les idées présentées au cours d’une campagne électorale n’ont plus vocation à être mises en œuvre. Cela participe du folklore politique. A notre époque, ce n’est que de la communication, soit pour se démarquer de l’adversaire, soit pour le mettre en difficulté. Une fois que l’on a compris cela, il n’y a pas lieu de s’offusquer de ces propos, qui faisaient autrefois tout le charme des banquets républicains et de leur chaleur communicative. De nos jours, faute de chaleur, ce sont des idées que l’on essaie de communiquer, mais c’est tout aussi éphémère.

Aujourd’hui, la dissuasion nucléaire est à la mode, elle n’échappe donc pas au processus de démonétisation de la parole publique. Récemment encore, on faisait la guerre à n’importe quoi, et on voulait réarmer tout et son contraire. Aujourd’hui, on se pique d’ambiguïté stratégique, car ça fait chic et entendu : chut ! on évoque la fin du monde à demi-mot…

De l’utopie à la dystopie

Tout cela n’est évidemment qu’une sinistre plaisanterie. Si l’on se croyait vraiment en guerre, on mettrait en œuvre une vraie économie de guerre au lieu d’en jouer la comédie. Comment partager l’inquiétude feinte des batteurs d’estrade qui n’ont que le mot de guerre à la bouche, quand la priorité de l’exécutif (on n’ose plus dire de la majorité) est de se battre contre le déficit budgétaire ? Comment croire à l’économie de guerre quand on annule dix milliards de crédits par décret, alors qu’il faudrait décréter la mobilisation de l’industrie à grands coups de crédits publics ? Comment se fier au discernement de dirigeants qui, au lieu de faire face aux responsabilités nationales pour lesquelles ils ont été élus, pratiquent la fuite en avant vers un état final recherché dans l’idéal fédéral européen, utopie du XIXe siècle devenue dystopie du XXIe ?

Consternée par tant d’incohérence, qui confine à l’irresponsable si le risque de guerre est réel, l’opinion publique se réfugie, comme toujours, dans une abstention massive et un vote de colère tout aussi massif. Au résultat, moins d’un électeur sondé sur douze dit vouloir soutenir la liste unique des partis présents au gouvernement. On ne peut ni s’en réjouir, ni s’y résoudre.

Une guerre de civilisation

Alors, que proposer d’un peu plus sérieux et responsable ? Fidèle à sa ligne, qui s’apparente de plus en plus à une étroite ligne de crête entre le précipice fédéraliste et le ravin nationaliste, le groupe Mars propose de poursuivre la réflexion lancée lors d’une précédente chronique (1) sur le partage nucléaire en Europe face à une menace russe dont nul ne conteste plus la réalité et la gravité. Contrairement à beaucoup de commentateurs, nous ne savons pas quelles sont les intentions du Kremlin lorsque sa soi-disant « opération spéciale » en Ukraine prendra fin. Emportée par l’hubris de la victoire ou l’amertume de la défaite, le régime russe cherchera-t-il d’autres victimes à sacrifier pour garantir sa pérennité ? A vrai dire, personne ne le sait, et sans doute pas même le principal intéressé derrière les murs rouges du Kremlin.

Ce qui est sûr en revanche, c’est que le monde a changé. La domination occidentale n’est plus seulement contestée, elle est prise pour cible en vue de l’anéantissement des valeurs qui la sous-tendent. Si guerre il y a, c’est, au-delà même du conflit idéologique qui caractérisait la guerre froide, une guerre de civilisation. On peut considérer, à l’instar du cirque politico-médiatique, qu’il y a d’un côté les gentils, de l’autre les méchants, ou bien le camp du bien et celui du mal. On peut aussi, plus rationnellement, réaliser que les valeurs occidentales ne sont plus guère considérées comme universelles que dans l’aire de civilisation représenté, schématiquement, par l’OCDE.

Vingt ans d’aventurisme occidental en Irak et en Libye, d’hypocrisie politique au Kosovo et de « deux poids, deux mesures » au Proche-Orient, de déroutes militaro-politiques en Afghanistan et au Sahel, sans oublier des avancées sociétales pour le moins incomprises ailleurs, ont largement concouru à décrédibiliser la « bonne nouvelle » démocratique que l’armée américaine a vainement tenté d’imposer par la force. L’heure de la vengeance a sonné. Que nous le voulions ou non, les valeurs occidentales sont désormais prises pour cible non seulement par la nébuleuse terroriste, mais aussi désormais par de nombreux États dans le monde, qui regroupent une part, sinon majoritaire, du moins significativement plus peuplée que l’aire de la civilisation occidentale, même élargie à l’OCDE.

Que nous le voulions ou non, il faut admettre qu’une partie de la population mondiale, peut-être majoritaire, nous déteste et rejette ce que nous représentons. Ce n’est certes pas vraiment nouveau. La nouveauté, c’est que ces peuples devenus hostiles voient dans la Russie aujourd’hui, la Chine demain, voire l’Iran nucléaire après-demain, un champion désormais capable de défier et de défaire cet Occident honni, et pourquoi pas de le détruire.

« C’est qui l’Union européenne »

Face à une menace d’une telle gravité, la question n’est plus de savoir si le droit international a été respecté en Crimée et dans le Donbass. Bien-sûr que la Russie se comporte en État voyou. La nouveauté, c’est que le monde non occidental n’en a cure. Et pire : il applaudit et en redemande. Alors, combien de temps va-t-on se cacher la tête dans le sable et faire assaut de plaisanteries alors que la menace est mortelle ? Mortelle, non pour l’UE, tout le monde s’en f… C’est bien triste pour la technocratie bruxelloise, mais on s’en remettra. Mais mortelle pour les valeurs sur lesquelles la civilisation occidentale s’est bâtie depuis, disons, deux ou trois cents ans.

La vraie question n’est donc pas de savoir si Poutine coupera demain le corridor de Suwalski. Elle est de savoir si la civilisation occidentale mérite d’être défendue par les armes, ou pas. La réponse de l’exécutif français est claire : la priorité d’aujourd’hui est de lutter contre le déficit, et celle de demain de transférer à Bruxelles de nouvelles compétences régaliennes.

Comment donc défendre notre civilisation si le protecteur américain est trop affairé en Asie pour protéger l’Europe ? « Europe puissance » et « souveraineté européenne » ne sont que des slogans creux qui ne recouvrent que des oxymores. Car l’Europe est déjà une puissance commerciale, point final. Cela suffit à ceux qui en profitent, Allemands et Néerlandais en tête. Pourquoi gaspiller son énergie dans un coûteux projet stratégique ?

Quant à la souveraineté européenne, elle n’existe plus depuis 1648. En affirmant une souveraineté revendiquée depuis 350 ans contre l’Empire, le royaume de France, allié à la Suède protestante, fait alors de son exception la nouvelle règle du « droit des gens ». Franchement, qui a envie de reconstituer un épigone des trois Reich, ces ectoplasmes de sinistre mémoire chers aux idéologues nazis qui voyaient dans les traités de Westphalie la cause du malheur allemand ?

La solution n’est donc pas pour la France, État doté de la dissuasion nucléaire, de transférer à l’UE ses codes atomiques. D’ailleurs, c’est qui, l’UE ? Le président de la Commission, celui du Conseil européen ou le chef du gouvernement qui préside l’UE et change chaque semestre ? Ou bien les trois ensemble ? Mais non, vous n’avez rien compris, l’UE, c’est le futur président de l’Europe fédérale, élu au suffrage universel et chef des armées européenne. LOL

Renforcer les capacités de la dissuasion nucléaire

La crédibilité de la dissuasion procède d’intangibles certitudes politiques, techniques et opérationnelles, et d’une seule ambiguïté. N’y a-t-il donc rien à partager de la part de la France que le général de Gaulle nous a laissé en héritage ? Si, bien-sûr : le périmètre de nos intérêts vitaux. C’est bien le seul point pour lequel l’ambiguïté est souhaitable. Pour le reste, rien ne doit être ambigu : la performance des armes et des vecteurs, l’entrainement des équipages et de la chaîne de commandement, la robustesse des réseaux de transmission, la clarté de la doctrine d’emploi, et par-dessus tout, la crédibilité de la volonté du chef des armées de faire usage de la dissuasion. Alors, évidemment, à force de passer pour un aimable plaisantin, cela n’aide pas.

Mais que signifierait élargir aux frontières de l’Europe le périmètre de nos intérêts vitaux ? C’est très exactement ce que dit l’Écriture : quand elle proclame « élargis l’espace de ta tente », elle ajoute aussitôt « Allonge tes cordages, Et affermis tes pieux ». Cette image immémoriale empruntée à la sagesse de nomades orientaux sédentarisés de la fin de l’âge du bronze nous parle encore aujourd’hui, même si, sous nos latitudes, il est davantage question de parapluie. Elle est pourtant beaucoup plus juste et porteuse de sens. On n’ouvre en effet un parapluie que quand il pleut, alors que la tente peut être plantée pour longtemps, surtout après en avoir élargi l’espace.

Telle est la sagesse à laquelle la France devrait se référer plutôt que d’envisager de transférer ses responsabilités et ses capacités à une entité sans consistance ni mémoire. Cela suppose, avant d’inviter de nouveaux hôtes à jouir de la protection de notre « tente », d’en « allonger les cordages » et « raffermir les pieux », autrement dit de renforcer les capacités de la dissuasion nucléaire française. Alors, quand cela aura été fait, les hôtes viendront d’eux-mêmes solliciter l’hospitalité. Surtout si le puissant chef « oncle Sam » de la tribu voisine a subitement levé le camp pour planter ailleurs sa vaste tente. Ce faisant, les invités auront à cœur d’apporter des présents, chacun à la mesure de ses moyens. Ce sera leur contribution à la défense commune. Mais la tente de la France restera la tente de la France.

Repenser la défense de l’Europe

Et vous savez quoi ? Pas besoin de réinventer l’eau tiède, cela existe déjà, c’est l’OTAN. Tiède, car l’alliance atlantique n’est aujourd’hui qu’une alliance militaire dotée de capacités de planification et reposant sur la confiance réciproque entre ses nations (notamment pour la mise en œuvre de l’article V, dont la rédaction permet toutes les interprétations), et non un réel système de défense commune.

Dans la perspective du désengagement américain, il est temps de repenser la défense de l’Europe dans ce cadre. Concrètement. Sans se laisser abuser par les idées creuses. « L’autonomie stratégique » doit devenir une réalité, et non plus un slogan. Elle ne se fera pas de zéro : faire table rase de 75 ans d’alliance atlantique est une utopie. C’est au contraire dans ce cadre qu’il convient de construire un système de défense apte à protéger l’Europe et ses valeurs, à partir des capacités militaires existantes, des spécificités politiques et géographiques, et des moyens financiers et humains de chaque pays membre.

La France fournira à cette alliance renouvelée la doctrine et la capacité de frappe atomique en second, c’est-à-dire la garantie de destructions intolérables pour tout éventuel agresseur. Mais puisque la dissuasion est un continuum, et non un pari binaire, elle a besoin de « l’épaulement stratégique » que ses propres forces conventionnelles et surtout celles de ses alliés lui fourniront, sur le modèle de la guerre froide, avec un corps de bataille blindé-mécanisé constitué de divisions interarmes pré-affectées, équipées et entraînées à faire face à une agression sous le seuil nucléaire ou préalable à la mise en œuvre de la dissuasion.

Maastricht a désarmé l’Europe

A vrai dire, cette évolution est assez simple à mettre en œuvre, ce n’est qu’une question de moyens. Cela suppose évidemment de secouer le joug de Maastricht et du pacte de stabilité qui a désarmé l’Europe depuis trente ans. On devrait pouvoir garder le marché unique et la monnaie commune sans s’empêcher d’investir dans la défense. C’est donc aussi une question de volonté politique, consistant à placer les priorités face aux vraies menaces.

La difficulté serait cependant de l’ordre de la doctrine et du concept d’emploi. Que faire des capacités nucléaires tactiques dont disposent une demi-douzaine de pays membres de l’OTAN selon le principe de la double clé ? Même si le général de Gaulle ne croyait pas que les Américains pourraient « sacrifier Boston pour les beaux yeux des Hambourgeoises » (2), il est impossible à ce jour de préjuger des intentions américaines à ce sujet. Assumeront-ils le risque majeur, pour leur propre sécurité, de laisser leurs bombes atomiques tactiques B61-12 en Europe tout en se désengageant, sachant qu’ils n’ont pas besoin de cette arme par ailleurs puisqu’elle est spécifique à l’OTAN et ne participe pas à la dissuasion américaine ?

Si c’est le cas, il risque d’y avoir un hiatus entre les plans nucléaires de l’OTAN, qui prévoient la possibilité d’une utilisation tactique de l’arme atomique sur le champ de bataille (y compris en premier), et la doctrine française, beaucoup plus réaliste et crédible, qui refuse la perspective d’une bataille atomique et n’envisage d’utiliser ses missiles « tactiques » qu’en tant qu’ultime avertissement, avant d’engager des frappes massives sur les centres vitaux de l’agresseur. Poser la question, c’est déjà y répondre. Mais c’est encore inaudible pour les six pays européens concernés.

Résumons-nous :

  • Les nations et les valeurs européennes sont désormais menacées de destruction, de manière directe et assumée de la part d’adversaires étatiques potentiels qui exploiteront systématiquement leurs moindres faiblesses.
  • Face à la perspective d’un désengagement américain, les Européens doivent sans délai repenser leur défense collective dans le cadre de l’OTAN.
  • Dans ce nouveau contexte stratégique, la France ne peut faire cavalier seul, ni se décharger de ses responsabilités historiques et géographiques ; ses intérêts vitaux seront nécessairement élargis à la dimension des frontières de l’OTAN ; la France n’a pour autant pas les moyens de remplacer seule l’engagement américain.
  • Un nouveau continuum de prévention conventionnelle et de dissuasion nucléaire doit être rapidement mis en place dans le cadre de l’OTAN, fondé sur les capacités, la géographie et les avantages comparatifs de chaque État membre ; l’épaulement stratégique de la dissuasion nucléaire française sera essentiellement fournie par les alliés, les forces conventionnelles françaises étant plutôt orientées vers la défense de nos intérêts vitaux hors périmètre de compétence de l’OTAN, notamment dans la vaste zone indopacifique.
  • Le mélange des concepts (américains) recouvrant systèmes défensifs, forces déployées préventivement et dissuasion nucléaire augmente le risque de franchissement du seuil nucléaire par confusion stratégique et remise en cause de la certitude de destructions majeures ; une alliance atlantique renouvelée placée sous la « tente » nucléaire franco-britannique devra en revenir à un concept d’emploi simple, lisible et efficace comme l’est la doctrine nucléaire française.
  • La relation spéciale franco-britannique sera renforcée dans cette nouvelle perspective, compte tenu de la capacité nucléaire servie par la Royal Navy ; cela fait d’ailleurs presque trente ans que les deux puissances européennes reconnaissent l’existence d’intérêts vitaux communs.
  • Tout cela demande de faire des choix politiques lourds de conséquences dans l’attribution des moyens budgétaires, et en tout premier lieu, de ne plus subir la contrainte imposée par les règles budgétaires de l’UE ; l’UE doit rester à sa place, qui est celle de concourir à la prospérité des Européens, sans porter atteinte à leur sécurité.

Tels sont les enjeux que l’on aimerait voir débattre dans la campagne électorale en cours, censée s’intéresser à l’avenir de l’Europe. Nous en sommes loin. Très loin. Et c’est préoccupant.

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(1) https://www.latribune.fr/opinions/l-economie-de-guerre-une-comedie-francaise-994854.html

(2) Cf. l’une de nos précédentes chroniques publiée en 2020 : https://www.latribune.fr/opinions/en-renforcant-sa-puissance-militaire-la-france-reequilibre-la-construction-europeenne-10-10-849392.html

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 * Le groupe Mars, constitué d’une trentaine de personnalités françaises issues d’horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l’industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.

Comment la guerre d’Ukraine change l’Europe ? S. Kahn

Comment la guerre d’Ukraine change l’Europe ? S. Kahn

Par Arthur Robin, Marie-Caroline Reynier, Pierre Verluise, Sylvain Kahn -Diploweb – publié le 4 mai 2024  

https://www.diploweb.com/Video-Comment-la-guerre-d-Ukraine-change-l-Europe-S-Kahn.html


Sylvain Kahn, professeur agrégé d’histoire à Sciences Po, docteur en géographie, chercheur au Centre d’histoire de Sciences Po. Auteur de « L’Europe face à l’Ukraine », PUF, 2024.
Synthèse de la conférence par Marie-Caroline Reynier, diplômée d’un M2 de Sciences Po. Co-organisation de la conférence Pierre Verluise, fondateur du Diploweb et l’ADEA MRIAE de l’Université Paris I, CINUP et Centre géopolitique. Images et son : Arthur Robin. Montage : Arthur Robin et Pierre Verluise.

Alors que la guerre d’Ukraine a débuté le 24 février 2022, quelle est la situation sur le front 2 ans après ? Quelles sont les transformations induites par la guerre d’Ukraine en Europe ? En quoi cette guerre a-t-elle un impact sur la société européenne ainsi que sur la construction européenne ? Est-ce que la guerre d’Ukraine a un impact sur les opinions publiques européennes ? Le Pr Sylvain Kahn répond. La vidéo est accompagnée d’une synthèse rédigée par Marie-Caroline Reynier, validée par S. Kahn.

Cette vidéo peut être diffusée en amphi pour nourrir un cours et un débat. Voir sur youtube/Diploweb

Synthèse de la conférence complète par Marie-Caroline Reynier pour Diploweb, validée par S. Kahn

Alors que la guerre d’Ukraine a débuté le 24 février 2022, quelle est la situation sur le front 2 ans après ?

Sylvain Kahn [1] rappelle la chronologie de l’opération militaire lancée par l’État russe en février 2022, dont l’objectif était d’envahir et de contrôler la totalité de l’Ukraine. Cette offensive est rapidement stoppée, à la grande surprise des observateurs puisque l’armée ukrainienne est, sur le papier, bien moins importante que celle de l’État russe. Durant l’automne 2022, l’armée russe est repoussée au-delà de la rive droite du Dniepr. La Russie occupe mi-mars 2024 une partie (17 à 20 %) du territoire ukrainien, dans l’Est.

S. Kahn constate que la guerre d’Ukraine est partie pour durer longtemps, et fait l’analogie, en termes de durée et de forme de front, avec la Première Guerre mondiale (1914-1918). Plus précisément, il compare la situation de mars 2024 avec la ligne de front en 1916, figée mais caractérisée par des combats quotidiens, durs et très meurtriers. En effet, le front en Ukraine n’est actuellement pas gelé mais bien figé. Le fait que cette guerre puisse durer longtemps incite les Ukrainiens à demander davantage de matériel à leurs alliés européens. Si les Européens et les Américains ont puisé dans leurs stocks, l’Ukraine n’est mi-mars 2024 pas suffisamment approvisionnée pour riposter comme elle le souhaite. Les Ukrainiens s’adaptent donc pour fabriquer une zone de défense et éviter une contre-offensive russe au printemps 2024. Enfin, en raison des dissensions américaines concernant le soutien à l’Ukraine, S. Kahn souligne que la capacité ukrainienne à changer le cours de la guerre repose de plus en plus sur les épaules des Européens. Pour que les pays membre de l’UE atteignent leur objectif, fixé en Conseil européen, à savoir que l’Ukraine recouvre l’entièreté de son intégrité territoriale, ceux-ci doivent faire plus pour aider l’Ukraine.

S. Kahn fait également le point sur le lourd bilan humain causé par cette guerre. Du côté ukrainien (dont la population est de 38 millions d’habitants), si le gouvernement avance officiellement le chiffre de 31 000 morts, la fourchette se situerait plutôt entre 50 000 et 80 000 morts, et 100 000 retirés (personnes blessées). Ce bilan est d’autant plus coûteux pour l’Ukraine que l’armée russe a pour tactique de bombarder systématiquement les villes (ce faisant, les populations civiles) et les infrastructures critiques que les Ukrainiens reconstruisent quasiment au jour le jour. Du côté russe (dont la population atteint 144 millions d’habitants), le nombre de morts au combat serait 2 fois plus élevé que chez les Ukrainiens. En effet, le gouvernement russe ne cherche pas à économiser ses troupes, au contraire. La Russie envoie ainsi des prisonniers au front, verse des soldes élevées pour attirer les citoyens de la Fédération de Russie, en particulier des territoires périphériques défavorisés, et offre d’importants dédommagements afin d’éviter les mouvements de contestation des familles.

Sylvain Kahn
Sylvain Kahn, professeur agrégé d’histoire à Sciences Po, docteur en géographie, chercheur au Centre d’histoire de Sciences Po. Auteur de « L’Europe face à l’Ukraine », PUF, 2024.

Quelles sont les transformations induites par la guerre d’Ukraine en Europe ? En quoi cette guerre a-t-elle un impact sur la société européenne ainsi que sur la construction européenne ?

S. Kahn note que l’expression « la guerre est de retour en Europe » est beaucoup usitée. Cependant, aucun pays européen (au sens des 30 pays membres de l’Union européenne et de l’Espace économique européen) ne fait la guerre. Même si la question de l’envoi de troupes au sol a été soulevée par le président français E. Macron le 26 février 2024 lors de la Conférence de soutien à l’Ukraine, aucun pays membre de l’UE n’envoie actuellement de contingent en Ukraine (hors forces spéciales, par définition peu nombreuses et clandestines). S. Kahn mentionne également l’utilisation de l’expression « économie de guerre », employée lorsque le politique décide d’orienter l’appareil productif vers l’industrie militaire de manière coercitive, sans que cela ne se matérialise pour l’instant. Pour autant, comme l’illustrent de nombreuses enquêtes d’opinion, dont les Eurobaromètres, les Européens peuvent avoir le sentiment d’être menacé actuellement.

En outre, cette guerre permet aux Européens de réaliser qu’ils disposent d’une boîte à outils, l’UE et ses politiques publiques, construite depuis 3 générations. En effet, S. Kahn souligne la longévité de la construction européenne, depuis la Déclaration Schuman (1950), le Traité de Paris (1951) instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et le Traité de Rome (1957).

Durant ce qu’il désigne comme la « crise des 15 ans » (2005 à 2020), le sentiment dominant était que l’Union européenne faisait partie du problème et des nombreuses difficultés à résoudre. Depuis 2020, au vu de sa réponse – collective – au Brexit, puis de celles données aux chocs externes du COVID et de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’impression dominante est que l’UE fait partie de la solution.

La guerre d’Ukraine concerne tout particulièrement l’UE puisque l’UE partage 2257 km de frontières communes avec la Russie – dont l’exclave de Kaliningrad – et 1300 km de frontière avec l’Ukraine qui est un pays associé à l’UE depuis 2017.

Enfin, la guerre d’Ukraine a un impact décisif sur la construction européenne en ce que les États européens ont décidé d’agir de façon géopolitique depuis février 2022 : ils décident d’élargir à nouveau l’UE pour lutter contre la Russie ; et ils se posent avec acuité la question de leur défense collective dans le cadre de l’UE. Comme le soulignent les enquêtes Eurobaromètre, les citoyens européens s’expriment nettement en faveur de la mise en place d’une politique européenne de défense. Néanmoins, en dépit de cette demande citoyenne pour une défense européenne, la classe politique ne se presse pas d’y répondre de façon effective. Or, cette demande devient urgente. S. Kahn met donc en avant l’opportunité que représentent les élections européennes de juin 2024 pour que les gouvernements et les citoyens se saisissent du thème de débat suivant : qu’est-ce que serait une politique européenne de défense ? Ce sujet est paradoxal puisque la construction européenne se caractérise par l’absence de guerre entre les pays qui en sont membres.

En ce sens, S. Kahn reprend à son compte l’interrogation formulée par Jean-Louis Bourlanges, président de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale : est-ce que les Européens sont en paix parce qu’ils ont fait l’UE ou est-ce qu’ils ont fait l’UE car ils sont en paix ? Il avance l’hypothèse suivante : lorsqu’un pays demande à entrer dans l’UE, il sait que faire la guerre à ses voisins n’est plus une option. Les Européens ont ainsi rompu avec leur histoire pluriséculaire, à savoir « qu’en Europe, l’État a fait la guerre et la guerre a fait l’État » (Charles Taylor).

Le prix Nobel de la paix attribué à l’UE en 2012 est venu souligner que les Européens ne se font plus la guerre entre eux depuis 60 ans (près de 75 ans maintenant). Néanmoins, un changement prégnant est à l’œuvre : alors que les Européens se sont construits autour de l’idée qu’ils ont mieux à faire que la guerre entre eux, ils se demandent désormais comment ils peuvent ensemble se préparer à se défendre et à faire la guerre à un État extérieur à eux susceptible de les agresser d’une façon ou d’une autre.

Est-ce que la guerre d’Ukraine a un impact sur les opinions publiques européennes ?

Les enquêtes Eurobaromètre, notamment, montrent un clair soutien de l’opinion publique européenne aux mesures prises par l’Union européenne en réponse à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Si les Européens s’expriment majoritairement en faveur de la politique européenne pour l’Ukraine, cette majorité peut être écrasante (Portugal, Pays-Bas, Estonie) ou nette ; elle peut-être plus mesurée dans certains pays seulement (Grèce, Slovaquie, Bulgarie).

Plus précisément, ces enquêtes mesurent le soutien aux différentes manières dont l’UE soutient l’Ukraine, à savoir l’aide humanitaire aux populations touchées par la guerre, le soutien financier et budgétaire, le soutien militaire, les sanctions économiques contre la Russie. Sur ces quatre items, le soutien humanitaire recueille la plus grande approbation ; le soutien financier fait l’unanimité, avec des nuances sensibles selon les pays ; le soutien militaire, majoritaire, est le soutien qui est le plus nuancé. Ainsi, le Portugal, l’Irlande, la Suède, les Pays-Bas, la Pologne, la Finlande, l’Estonie sont les pays où l’opinion publique exprime la plus nette approbation concernant le soutien militaire. Si certains de ces pays (Suède, Finlande, Estonie, Pologne) ont pour point commun d’avoir été directement confronté à l’impérialisme russe puis soviétique, d’autres (Portugal, Pays-Bas, Irlande) partagent avec eux le trait caractéristique d’avoir été en proie à l’impérialisme d’un pays voisin au cours de leur histoire.

Enfin, S. Kahn note que, mi-mars 2024, le débat concernant la politique européenne de défense n’est pas présent dans la campagne des élections européennes. Sans doute car ce sujet est consensuel. Les sujets structurants sont plutôt le Pacte vert et la politique migratoire européenne. Il explique cette absence de débat en matière de défense par le net soutien à la politique menée par l’UE en appui à l’Ukraine. Mais, S. Kahn souligne que ce débat serait opportun, afin de déterminer concrètement la nature de cette politique ainsi que les choix industriels et budgétaires.

Copyright Mai 2024-Reynier/Diploweb.com

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La politique européenne de défense, un chantier toujours en cours

La politique européenne de défense, un chantier toujours en cours

La politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de l’Union européenne, active depuis 2007, est l’aboutissement d’un processus bien plus ancien. Indissociable de l’OTAN, elle est aujourd’hui confrontée au défi d’une industrie de défense européenne.

Visuel de représentatif de la politique européenne de défense

 

IHEDN – publié le 22 avril 2024

https://ihedn.fr/2024/04/22/la-politique-europeenne-de-defense-un-chantier-toujours-en-cours/


Cette semaine, l’IHEDN accueille à Paris un module du 19e Cours de haut niveau de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC), organisé par le Collège européen de sécurité et de défense. C’est l’occasion de se pencher sur la PSDC, un outil important mais méconnu du grand public, qui s’inscrit dans une volonté ancienne de constitution d’une défense européenne.

1948, 1949 : ces deux années sont fondatrices pour la défense européenne telle qu’elle existe aujourd’hui. Le 17 avril 1948, la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la France signent le traité de Bruxelles, fondant l’Union occidentale (UO) qui vise à instaurer une coopération militaire, économique, sociale et culturelle entre ces États. S’y ajoute une clause de défense mutuelle. Moins d’un an après, le 4 avril 1949, c’est la naissance de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). Trois quarts de siècle plus tard, la PSDC de l’Union européenne, lointaine descendante de l’UO, est toujours étroitement liée à l’OTAN.

Ces deux entités sont nées dans un contexte tendu : fin de la Seconde Guerre mondiale, début de la guerre froide, bientôt la guerre de Corée… Après l’échec du projet de création d’une armée européenne sous commandement de l’OTAN dans le cadre de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954, l’Alliance atlantique apparaît comme la solution préférée des États membres de l’UE pour leur défense commune. Ce qui ne les a pas empêchés de se doter d’outils communs.

UNE STRATÉGIE CAPACITAIRE, OPÉRATIONNELLE ET INDUSTRIELLE

En effet, la chute du bloc soviétique au début des années 1990 a conduit l’UE à renforcer largement sa capacité de défense. En 1992, le traité de Maastricht instaure l’Union européenne et la base sur trois « piliers », dont la politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Dans ce cadre, le traité de Nice en 2001 lance la politique européenne de sécurité et de défense (PESD), à laquelle succède la PSDC après le traité de Lisbonne, signé en 2007.

Placée sous l’autorité du Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, actuellement l’Espagnol Josep Borrell, la PSDC constitue une avancée conséquente dans la construction d’une Europe de la défense. À compter de 2016, elle est encore consolidée quand le Conseil européen valide la stratégie globale de l’Union. Trois axes sont identifiés pour l’approfondir :

  • Capacitaire : un examen annuel coordonné en matière de défense est instauré : en examinant les plans de défenses des États membres, il vise à mieux les coordonner. Surtout, la coopération structurée permanente (CSP) permet désormais aux membres qui le souhaitent de développer des projets en commun ;
  • Opérationnel : création d’une capacité militaire d’opération et de conduite puis, pour les membres qui le souhaitent, d’une initiative européenne d’intervention ; les groupements tactiques de l’UE, créés en 2007, peuvent en être l’instrument ;
  • Industriel et financier : adoption du plan d’action européen de la défense, visant à renforcer la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE).

24 OPÉRATIONS EN COURS ACTUELLEMENT

Depuis 2021, l’UE travaille aussi à la mise en place d’une boussole stratégique. La PSDC est aujourd’hui dotée d’un comité militaire (UEMC), d’un état-major (EMUE), et de plusieurs entités comme l’Agence européenne de défense (AED), le Fonds européen de la défense (rattaché à la Commission), un institut d’études et de sécurité (ISS), une agence de renseignement (le Centre de situation et du renseignement de l’Union européenne) et même d’une agence de satellites (le Centre satellitaire de l’Union européenne). À l’heure actuelle, pas moins de 24 opérations sont menées dans le cadre de la PSDC, dont 10 strictement militaires et une civilo-militaire, en Ukraine, Bosnie-Herzégovine, en Libye, en mer Rouge, en Somalie, au Mozambique…

Reste que parmi les 27 membres de l’UE (tous impliqués dans la PSDC depuis que le Danemark l’a rejointe en 2022), 23 sont aussi membres de l’OTAN. Or, « dans un contexte de guerre en Europe, guerre d’agression russe menée « sous voûte nucléaire », l’intuition de la vaste majorité des États membres est de s’engager davantage au sein de l’OTAN », constate Johanna Möhring, chercheuse associée au Centre Thucydide de l’université Paris II-Panthéon Assas et au Center for Advanced Security, Strategic and Integration Studies (CASSIS) de l’université de Bonn (Allemagne). Ils entendent donc « renforcer ses capacités militaires, en dépit des fragilités potentielles de la garantie de sécurité, nucléaire et conventionnelle, des États-Unis au cœur de l’Alliance ».

Cette tendance se traduit aussi du côté de la BITDE, selon la chercheuse : « Malgré de nouvelles initiatives et des outils d’incitation financière encourageant l’achat d’armement et l’investissement dans le domaine de la défense européenne, on constate une baisse des achats conjoints entre Européens, et une hausse spectaculaire d’acquisitions d’armements extra-européens, notamment américains, dans les dernières années. »

JOHANNA MÖHRING : « L’ENJEU CENTRAL ACTUEL EST L’INDUSTRIE DE DÉFENSE »

Alors que certains spécialistes prédisent qu’une élection de Donald Trump en novembre pousserait les membres de l’UE à renforcer la PSDC, Johanna Möhring n’est pas de cet avis : « Une présidence Trump 2 augmentera encore les efforts européens d’investissement au sein de l’OTAN. »

Pour elle, le dossier le plus crucial reste la dimension industrielle : « L’enjeu central actuel est la question de l’industrie de défense, qui conditionnera notre capacité à agir de façon autonome à l’avenir. Beaucoup dépend donc d’une dynamique se saisissant des outils UE existants et futurs et d’un soutien des capitales-clés pour une politique industrielle de défense européenne, ce qui est loin d’être une certitude. »

En attendant, relève la chercheuse, « la dissuasion et la défense conventionnelle » de l’UE sont « exclusivement pensées dans le cadre de l’OTAN ».

Affrontement commercial Chine – États-Unis : la guerre des OS aura bien lieu

Billet du lundi 29 avril 2024 rédigé par Christopher Coonen* – Geopragma –

https://geopragma.fr/affrontement-commercial-chine-etats-unis-la-guerre-des-os-aura-bien-lieu/


*membre du Conseil d’administration de Geopragma

Depuis quelques temps, le déploiement de la 5G à l’échelle mondiale a renforcé la confrontation commerciale entre la Chine et les États-Unis par le biais de la société Huawei et d’autres prestataires, au sujet notamment du contrôle des données et des systèmes applicatifs ou OS. Ce conflit s’envenime plus encore, reflétant la déclinaison numérique de la rivalité géopolitique tous azimuts entre ces deux empires.

Pour rappel, Huawei est un leader mondial de construction de réseaux de communication et l’un des tous premiers fournisseurs de la dernière génération de technologie de téléphonie mobile 5G en cours de déploiement à l’échelle planétaire. Grâce au débit phénoménal de la 5G et à sa puissance logarithmique par rapport aux capacités du standard actuel 4G, le plus répandu actuellement, nous assistons à une très forte accélération de la quantité de données générées, échangées et analysées au niveau mondial.

Dans ce chapitre de ladite guerre commerciale, les enjeux de l’accès aux données et de leur traitement sont donc colossaux.

D’une part, certains gouvernements sont inquiets de voir une puissance étrangère capter des données sensibles. Non seulement dans le cadre de l’utilisation de smartphones, mais aussi dans le contexte d’une myriade d’usages concernant les villes et engins connectés, qu’ils soient d’application civile ou militaire : les voitures autonomes, la domotique, mais aussi le ciblage de missiles seront de plus en plus dépendants de la 5G. Une opportunité certes, mais aussi une vulnérabilité si ces données et/ou leurs usages venaient à être captés et détournés par des parties adverses et tierces, soit directement sur les smartphones ou objets connectés, soit via des « portes » installées au sein des réseaux terrestres et sous-marins.

Les États-Unis ont mis une pression maximale sur leurs propres opérateurs télécom Verizon et AT&T et sur ceux d’autres pays, afin qu’ils interdisent à Huawei leurs appels d’offre pour équiper leurs réseaux avec la technologie 5G, leur préférant les prestataires occidentaux tels que Cisco, Nokia, Alcatel ou encore Ericsson.  L’Australie, l’Allemagne, le Japon, la Nouvelle-Zélande, la Pologne, la République Tchèque, et le Royaume-Uni ont ainsi banni Huawei et son concurrent chinois ZTE de leurs appels d’offre … Jusqu’à faire chanter les Polonais en brandissant la menace d’annuler la construction d’une base de l’OTAN chiffrée à $2 milliards. En revanche, la Corée du sud, la Russie, la Thaïlande et la France testent la technologie Huawei et/ ou l’installent avec des caveats : la France par exemple, interdira à Huawei de géo localiser ses utilisateurs français. D’autres pays comme l’Italie et les Pays-Bas explorent toujours la possibilité d’utiliser Huawei ou ZTE versus d’autres fournisseurs occidentaux.

D’autre part, l’autre enjeu de tout premier ordre dans le déploiement de la 5G est celui de l’intelligence artificielle. Une façon de l’illustrer est d’imaginer les méta et micro données comme le « pétrole » nourrissant cette forme d’intelligence et le « machine learning » et les algorithmes comme « l’électricité » pour obtenir le résultat final qui permet de connecter toutes sortes d’objets chez les particuliers, au sein des villes, dans les applications militaires et de proposer des services qui vont préempter les souhaits des personnes ou des institutions avant même qu’elles n’en fassent la demande.

Puisque la puissance de la 5G augmentera de manière significative la quantité de données générées et échangées, ce pipeline sera un facilitateur et un conduit stratégique pour abreuver les algorithmes de ce « pétrole ». La quantité des données est donc absolument primordiale pour offrir un niveau inégalé dans la qualité de cette intelligence artificielle. Et la Chine, avec sa démographie cinq fois supérieure à celle des États-Unis, a d’emblée un avantage concurrentiel dans la quantité de données pouvant être captées et traitées. Plus encore si elle a accès aux données des populations d’autres nations via les applications des smartphones …

C’est donc sans surprise que la détérioration de la relation sino-américaine s’est creusée et qu’une escalade des tensions se manifeste de plus en plus explicitement :  Google, Facebook et d’autres géants américains du Net ont annoncé qu’ils interdisaient à Huawei et aux autres acteurs chinois l’accès à leur Operating System/OS comme Androïd et à leurs applications.

Outre l’interdiction d’accès aux données, ce sont des décisions lourdes de conséquences et de risques in fine d’ordre stratégique car elles vont pousser l’entreprise chinoise (et peut-être aussi les Russes qui sait ?), à développer leur propre OS. Huawei a d’ailleurs réactivé son OS « Hongmeng » en sommeil depuis 2012.

Cette rétorsion américaine va donc engendrer une réaction en chaine à l’issue ultime encore imprévisible. Dans l’immédiat, c’est la complexité de gestion et les risques de confusion pour les consommateurs mais aussi les opérateurs téléphoniques et tout l’écosystème des développeurs d’applications qui vont exploser. En effet, au lieu de développer deux versions d’une même application et d’obtenir les certifications nécessaires de la part d’Apple et d’Android/Google, les développeurs devront désormais le faire à trois voire quatre reprises. Les coûts de maintenance et de mises à jour des applications vont exploser.

Malgré tout, cette action s’inscrit logiquement dans cette « ruée vers les données » car du point de vue des États-Unis, toute démarche qui limite l’accès des données afférentes aux milliards de comptes des applications est bonne à prendre.  « Malgré eux », les acteurs chinois vont s’affranchir de la domination américaine et exercer une nouvelle forme de souveraineté technologique et économique en développant leurs propres OS.

Il est probable que Huawei équipera de nombreux pays avec sa technologie 5G ; c’est logique par rapport à son expertise et à son poids dans le secteur et au rôle de premier plan de la Chine dans l’économie mondiale. Après tout, les États-Unis n’ont-ils pas équipé depuis les années 1920 la plupart des pays avec des ordinateurs personnels, des réseaux informatiques, des serveurs et des smartphones ? Nous sommes-nous posé les mêmes questions avec autant de discernement depuis lors sur l’accès aux données par leurs sociétés et le gouvernement américain ? Il est certain que les activités de la NSA et l’adoption des lois US « Cloud Act I et II » ont permis aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et à l’Oncle Sam d’accéder aux données de milliards d’inter- et mobi-nautes.

L’appréciation de cette rivalité sino-américaine est sans doute le fruit de l’hypocrisie d’un empire jaloux envers la montée en puissance d’un autre, et nous ne pouvons que déplorer à nouveau l’absence de l’Europe comme acteur incontournable de ces développements technologiques et économiques majeurs. La guerre des OS aura bien lieu, et le « Vieux » continent sera en plein tir croisé

Défense européenne : Emmanuel Macron sous le feu des critiques après ses propos sur l’arme nucléaire

Défense européenne : Emmanuel Macron sous le feu des critiques après ses propos sur l’arme nucléaire

Les propos d’Emmanuel Macron ont largement fait réagir, à droite comme à gauche.
Les propos d’Emmanuel Macron ont largement fait réagir, à droite comme à gauche. AFP POOL – LUDOVIC MARIN / POOL
Midi -Libre avec AFP – Publié le

Vendredi, au cours d’un entretien avec douze jeunes réunis par les journaux du groupe Ebra, le chef de l’Etat a estimé qu’il fallait rouvrir le débat d’une défense européenne qui profiterait de l’arme de dissuasion nucléaire française. Une petite phrase qui a fait réagir nombre de ses opposants.

“Mettons tout sur la table”. En proposant d’inclure les armes nucléaires dans le débat sur une Europe de la défense en construction, le président français Emmanuel Macron a déclenché une pluie de critiques parmi les oppositions qui lui ont reproché de “brader” la souveraineté nationale.

Dans le sillage de son discours sur l’Europe de La Sorbonne, le chef de l’État rencontrait vendredi à Strasbourg une douzaine de jeunes, un entretien organisé par les journaux régionaux du groupe Ebra (Est-Bourgogne-Rhône-Alpes) qui l’ont publié samedi soir.

Quand nos intérêts vitaux sont menacés…

La France est-elle donc prête à européaniser sa capacité de dissuasion nucléaire ?”, lui demande un de ses interlocuteurs, Linus. Emmanuel Macron reprend l’argumentaire développé jeudi dans son discours, celui en faveur d’une défense européenne “crédible”. Il évoque ensuite le déploiement de boucliers antimissiles – “mais il faut être sûr qu’ils bloquent tous les missiles”-, les armes à longue portée, puis l’arme nucléaire.

La doctrine française est qu’on peut l’utiliser quand nos intérêts vitaux sont menacés. J’ai déjà dit qu’il y a une dimension européenne dans ces intérêts vitaux”, a-t-il poursuivi. “Je suis pour ouvrir ce débat qui doit donc inclure la défense antimissile, les tirs d’armes de longue portée, l’arme nucléaire pour ceux qui l’ont ou qui disposent sur leur sol de l’arme nucléaire américaine. Mettons tout sur la table et regardons ce qui nous protège véritablement de manière crédible”, a-t-il encore déclaré.

Un chef de l’État ne devrait pas dire ça”

François-Xavier Bellamy, tête de liste Les Républicains (LR) aux élections européennes du 9 juin a dénoncé une déclaration d’unegravité exceptionnelle parce que là nous touchons au nerf même de la souveraineté française“. “Un chef de l’État français ne devrait pas dire ça”, s’est-il emporté au “Grand Rendez-Vous Europe1/CNews/Les Echos”.

Depuis le Brexit et la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, la France est le seul de ses États membres à disposer de la dissuasion nucléaire. Le dialogue sur les questions de sécurité se poursuit cependant avec Londres, notamment au sein de la Communauté politique européenne (CPE), un forum nouvellement créé à l’initiative du président français.

Dans son intervention à la Sorbonne, M. Macron avait déjà abordé cette question de l’arme nucléaire française. “La dissuasion nucléaire est en effet au cœur de la stratégie de défense française. Elle est donc par essence un élément incontournable de la défense du continent européen”, avait-il dit, reprenant des aspects d’un discours-clé sur la dissuasion prononcé en février 2020.

Divergences

Comme la droite, La France insoumise (LFI) a estimé dimanche, dans un communiqué de son groupe parlementaire, que M. Macron vient de porter un nouveau coup à la crédibilité de la dissuasion nucléaire française. “La doctrine nucléaire française, c’est que nous ne croyons pas au parapluie. On ne va pas déclencher un feu nucléaire pour un autre pays”, a déclaré la cheffe du groupe Mathilde Panot sur RTL/Le Figaro/M6.

Le président du MoDem François Bayrou, allié d’Emmanuel Macron, a répondu que les intérêts vitaux de la France et de l’Europe pouvaient parfois se confondre. Imaginez une menace mortelle contre l’Allemagne. Vous croyez que nous serions à l’abri ? Vous croyez que nos intérêts vitaux ne seraient pas engagés par une menace de cet ordre ?”, s’est-il interrogé sur LCI.

À l’extrême droite, l’eurodéputé RN Thierry Mariani a affirmé sur X que “Macron est en train de devenir un danger national”. Après l’arme nucléaire, suivra le siège permanent de la France au conseil de sécurité de l’ONU qui sera lui aussi bradé à l’Union Européenne, s’est-il insurgé.

Aux antipodes, la tête de liste des Écologistes aux européennes Marie Toussaint, favorable à un “saut fédéral européen“, a considéré sur France 3 que cela signifiait le “partage de cette force qu’est l’arme française, donc le nucléaire aussi”.

Un débat relancé par la guerre en Ukraine

La construction d’une Europe de la défense est depuis très longtemps un objectif de la France, mais elle s’est souvent heurtée aux réticences de ses partenaires qui jugeaient plus sûr le parapluie de l’Otan. L’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, et le possible retour à la Maison-Blanche de Donald Trump ont cependant relancé la pertinence du débat sur une autonomie européenne en matière de défense

NÎMES Les meilleures images du 40e anniversaire de la 6e BLB

NÎMES Les meilleures images du 40e anniversaire de la 6e BLB

6e blb nimes arenes
La 6e Brigade légère blindée a investi les arènes– Photo Yannick Pons


par Yannick Pons et Anthony Maurin – Objectif Gard – publié le 21 avril 2024

https://www.objectifgard.com/actualites/nimes-les-meilleures-images-du-40e-anniversaire-de-la-6e-blb-126726.php

Ce samedi, la “6” célébrait ses quarante ans en se déployant au son des cuivres dans les rues de Nîmes. La journée a terminé en apothéose dans les arènes par une prise d’armes, un concert et une opération militaire, devant 3 000 personnes.

Ce samedi 20 avril, la 6e Brigade légère blindée (BLB) célébrait ses quarante ans en se déployant dans les rues de Nîmes autour d’un colloque, de stands militaires et de déambulations musicales au son des fanfares militaires.

Les Nîmois ont une affection particulière pur la 6e BLB • Photo Anthony Maurin

Une journée qui s’est conclue en apothéose dans les arènes de Nîmes devant 3 000 personnes, des personnalités et une dizaines de généraux.

État-major nîmois

La 6e Brigade légère blindée (BLB) est une unité importante de l’armée de Terre qui comprend 7 régiments basés dans le sud de la France et dont l’État-major est basé à Nîmes. Deux troupes de marine, le 1er régiment de spahis et quatre régiments de Légion. 7 000 hommes et femmes sous les ordres du général Seiler.

On recrute devant les arènes • Photo Anthony Maurin

Créée à Nîmes en 1984, la 6e Division légère blindée, faisait partie de la mise en place d’une force d’action rapide en parallèle avec les bataillons parachutistes.

La 6e BLB sort les muscles • Photo Anthony Maurin

Une unité fulgurante, qui devait préparer des interventions amphibies notamment en Afrique. Dans la filiation de la cavalerie et puis des divisions blindées, elle est désormais une brigade légère blindée. Sur roues comme jaguars et griffons, ou sur l’eau avec les vedettes.

Des stands ornaient l’esplanade • Photo Anthony Maurin

Déploiement dans la ville

Le samedi matin, un colloque sur l’histoire de la « 6 » réunissait 200 personnes au carré d’art. Dans la journée, des stands militaires jonchaient l’esplanade. L’armée recrute ! Les déambulations musicales dans les rues de la ville se sont faites au son des fanfares militaires.

La 6e BLB, unité fulgurante et rapide montée sur roues • Photo Anthony Maurin

La journée s’est conclue par une prise d’armes, des décorations et une allocution du général Schill, chef d’État-major de l’armée de Terre.

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Les personnalités nîmoises Laurent Burgoa, Jérôme Bonet, Yoann Gillet, Jean-Paul Fournier, entourent le général Schill. • Photo Yannick Pons

Guerre moderne

« Les brigades blindées sont une allégorie de l’armée française. Elles peuvent aller partout. Une nouvelle ère s’ouvre et ce sera celle des blindés mais aussi de l’esprit manœuvrier. Les combats militaires à Gaza ou en Ukraine sont violents et ajoutent la technologie de l’information, la robotisation et les drones à la guerre classique », a lancé le général Schill.

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Les Musiques de la “6” ont résonné dans les arènes • Photo Yannick Pons

Après la projection d’un film sur l’histoire de la « 6 » un concert a été donné par les Musiques et les fanfares de la brigade, au son des cuivres, du fifre et du chapeau chinois.

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Les soldats sont arrivés par le haut des arènes • Photo Yannick Pons

La journée s’est terminée en apothéose avec la simulation d’une opération militaire. Une action commando a été effectuée en direct au sein des arènes bimillénaires.

par Yannick Pons et Anthony Maurin