Européaniser la force de frappe française ?

Européaniser la force de frappe française ?

par Alain Rodier – CF2R – publié le 25 février 2024

https://cf2r.org/actualite/europeaniser-la-force-de-frappe-francaise/


Le débat sur la défense de l’espace européen atteint en ce moment ses sommets. Cela est bien sûr la conséquence de l’invasion de l’Ukraine par la Russie mais également des déclarations alarmistes de certains responsables politiques européens.

Il est vrai que le risque d’une intervention directe de la Russie en Europe n’est pas à exclure, mais plus dans le cadre de ce qui se passait lors de la splendeur du Pacte de Varsovie. Moscou n’a plus d’idéologie (le marxisme-léninisme) à exporter pour créer le monde des « petits matins qui chantent », seulement à défendre ses propres intérêts.

L’annexion – illégale au regard du droit international, il faut le rappeler – de la Crimée n’est pas due à ses plages très appréciées des touristes moscovites mais à Sébastopol, l’importante base navale qui donnait à Moscou une possibilité d’accès aux « mers chaudes », vieux fantasme russe – comme celui de l’« encerclement ».

Deux régions posent actuellement problème à Moscou : Kaliningrad qui est enclavée dans entre le Pologne et la Lituanie et la Transnistrie, dont la majorité de la population est russophone, qui jouxte la Moldavie – et qui lui appartient, toujours selon le Droit international.

Les États baltes et la Pologne crient en permanence au loup car leur Histoire leur fait craindre le pire. On ne peut que les comprendre. Les positions suédoise et finlandaise sont moins évidentes.

Dans cette ambiance délétère, des voix s’élèvent pour demander à ce que la force de frappe française bénéficie, d’une manière ou d’une autre, aux pays amis européens, affirmant que cela participerait à la dissuasion déjà représentée par la couverture américaine dans le cadre de l’OTAN. Cela amène à quelques retours aux « fondamentaux. »

Certes, les États-Unis sont en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour la protéger contre une agression lancée par Moscou. Mais qui peut imaginer un seul instant qu’un locataire de la Maison Blanche déciderait de déclencher un feu nucléaire en Europe – même limité – au risque de subir en retour des frappes sur le territoire américain ? Même du temps de la Guerre froide, aucun responsable politique européen sérieux n’y croyait vraiment.

Sauf en cas de déclenchement de l’apocalypse, jamais Washington n’aurait autorisé les avions européens de l’OTAN à larguer des bombes atomiques (le code de déclenchement – comme pour les armes britanniques – est au Pentagone.) Il est probable que ce sera toujours le cas à l’avenir. Les bombes américaines B-61 sont faites pour ne pas être employées.

C’est d’ailleurs ce qui a poussé la France à se doter de l’arme atomique, bien avant l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle en 1958, même si c’est ce dernier qui a donné l’impulsion décisive. Cela compliquait les calculs des stratèges de l’Armée rouge. Ils n’avaient plus à faire à un seul centre de décision (Washington, car Londres était aux ordres) mais à deux, avec Paris.

Aujourd’hui et comme hier, la force de dissuasion hexagonale est là pour défendre les intérêts des citoyens français. Pour rappel, ces derniers sont un peu les otages de ce chantage (on ne leur dit pas tout) : « nous sommes prêts à disparaître mais le coût sera trop élevé pour un agresseur éventuel (Moscou). »

Cette stratégie était d’ailleurs fortement contestée en France où le slogan « plutôt rouge que mort » avait un certain écho dans la classe intellectuelle que l’on découvre de plus en plus infiltrée par le KGB. Il est d’ailleurs étrange que durant des décennies aucun espion de haut vol n’a été détecté par les services de contre-espionnage français, alors qu’aujourd’hui, des journalistes d’investigation parviennent à le faire…

La question des « intérêts fondamentaux » de la France est toujours restée volontairement floue de manière à ce que l’adversaire potentiel n’ait pas de « ligne rouge » jusqu’où il puisse aller. Pour l’anecdote, Paris pensait déjà dans les années 1960 à la menace chinoise…

Enfin, il ne faut pas être dupe. Même si un système de dissuasion était mis en place, il serait comme celui de l’OTAN : à « double clef. » C’est-à-dire qu’aucune frappe ne serait autorisée sans l’aval de l’Élysée, histoire que Vilnius – ou une autre capitale se sentant menacée – ne nous entraine vers l’irréparable.

Aspect moins important mais à creuser : quelles armes pourraient être dédiées à la défense européenne et quels vecteurs les emporteraient ? Il conviendrait de revoir totalement le dispositif français qui est déjà accusé de coûter très cher…

Les responsables politiques évitent de mettre en avant cette question fondamentale où la vie et la mort de l’ensemble des Français est sur la table. Certains imaginent que la défense des intérêts fondamentaux de la Patrie démarre aux frontières de la Russie. En résumé, les Français sont-ils prêts à se sacrifier pour les Européens ?

 

Paroles et musique asynchrone par Michel Goya

Paroles et musique asynchrone

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 28 février 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Ainsi donc à l’issue d’une conférence de soutien à l’Ukraine le président de la République a dit « qu’il n’y avait pas pour l’instant de consensus parmi les participants, mais qu’« en dynamique » (?) on ne pouvait pas exclure à l’avenir l’envoi de soldats en Ukraine, pour préciser ensuite qu’il s’agissait éventuellement de missions d’appui arrière, pour la formation ou le déminage.

En soi, il n’y a là rien de choquant. Le rôle des décideurs est d’examiner toutes les contingences possibles d’une situation. Il n’est surtout pas question face à un adversaire qui nous a déclaré une confrontation depuis des années et qui ne croît qu’aux rapports de forces d’expliquer que l’on s’interdit absolument d’utiliser les instruments de force dont on dispose. On avait suffisamment reproché à Emmanuel Macron » d’avoir dit que l’emploi de l’arme nucléaire français ne pouvait en aucun cas être justifié dans le cas d’un conflit ou d’une crise en Europe orientale pour lui reprocher maintenant d’expliquer qu’on ne pouvait pas exclure l’emploi de forces conventionnelles. C’est le principe de l’ « ambigüité stratégique ». On ne commence pas un dialogue de force en disant ce qu’on ne fera jamais. Quand Joe Biden s’empresse de déclarer au début de la guerre en Ukraine en février 2022 qu’il n’y aura jamais de soldats américains en Ukraine, Vladimir Poutine perçoit immédiatement le surcroît de liberté de manœuvre que cela lui procure.

Oui, mais si les discours de ce genre visent d’abord un public prioritaire, sans doute l’Ukraine dans le cas de la sortie d’Emmanuel Macron où peut-être la Russie, ils en touchent aussi nécessairement d’autres et les effets peuvent être au bout du compte parfaitement contradictoires. Quand Joe Biden parle en février 2022, il ne veut pas rassurer Poutine, mais son opinion publique. Mais un peu plus tard dans la guerre, il menacera aussi la Russie de rétorsions militaires, donc la guerre, si celle-ci utilisait l’arme nucléaire et il mobilisera son opinion sur ce sujet. Quand Donald Trump, possible président des États-Unis en 2025 déclare que rien ne justifierait de sacrifier des vies ou de l’argent en Europe et qu’il envisage de quitter l’OTAN, il rassure peut-être son électorat mais effraie les Européens dépendants du protectorat américain. Les discours de crises tournent finalement toujours autour de trois idées : menacer, rassurer et mobiliser et toujours plusieurs publics, l’ennemi – en temps de guerre – ou l’adversaire – en temps de confrontation – mais aussi en même temps les alliés et son opinion publique. C’est donc un art subtil qui demande des dosages fins.

Or, notre président parle beaucoup mais n’est pas forcément le plus subtil. Si cette fameuse phrase est en soi parfaitement logique face à l’adversaire et doit satisfaire les Ukrainiens, elle a placé aussi les alliés dans l’embarras et au bout du compte brouillé le message de cette conférence importante. On aurait dû retenir la volonté ferme des Européens à endosser fermement la confrontation avec la Russie et l’aide à l’Ukraine sur la longue durée dans les deux cas et ce sans forcément l’aide américaine. On ne retient finalement que cette petite phrase, qui pousse les autres alliés à se positionner à leur tour et pour le coup en excluant tout engagement même modeste et sans risque, d’hommes en uniformes en Ukraine, autant de cartes jetées dans le pot pour rien. Au bout du compte, Poutine doit se trouver plutôt rassuré par cet empressement au non-agir. On notera au passage avec malice la réaction du Premier ministre grec outré d’une telle perspective mais oubliant que la Grèce avait bien apprécié que la France déploie des navires et des avions de combat pour la soutenir dans sa confrontation avec la Turquie en 2020. Bref, en termes de stratégie déclaratoire le bilan collectif est plutôt maigre. Alors qu’il engageait finalement aussi ses alliés sur un sujet important, il aurait sans doute été opportun pour le président d’avoir leur aval avant d’évoquer ce sujet. On maintient aussi l’ « ambigüité stratégique » en ne disant rien du tout.

Et puis il y a l’opinion publique nationale, où tous les Don Quichotte ont, sur ordre ou par conviction, évidemment enfourché leurs chevaux pour briser des lances sur des moulins à vent. Il n’a jamais été question évidement d’entrer en guerre avec la Russie mais on fait comme si. Ça peut toujours servir pour au moins se montrer et en tout cas continuer à saper le soutien à l’Ukraine « au nom de la paix » lorsqu’on ne veut pas avouer que c’est « au nom de Moscou ».

Il fut un temps où c’était l’extrême gauche qui soutenait Moscou, il faut y ajouter maintenant une bonne proportion de l’extrême-droite, étrange retournement de l’histoire. Entre les deux et selon le principe du levier décrit par le très russophile Vladimir Volkoff dans Le montage, on trouve aussi les « agents » apparemment neutres ou même hostiles à Moscou mais l’aidant discrètement à partir de points d’influence. Plusieurs ouvrages et articles viennent de révéler quelques noms du passé. Il faudra sans doute attendre quelques années et la fin de la peur des procès pour dénoncer ceux d’aujourd’hui. Bref, beaucoup de monde qui par anti-macronisme, anti-américanisme, anticapitalisme ou autres « anti » viennent toujours à la rescousse d’un camp qui doit être forcément être bien puisqu’il est hostile à ce que l’on croit être mal.

Il est évidemment normal d’avoir peur de la guerre. Cela n’excuse pas de dire n’importe quoi du côté de l’opposition, ni de parler vrai à la nation du côté de l’exécutif. On se souvient de Nicolas Sarkozy engageant vraiment la France en guerre en Afghanistan en décidant en 2008 de déployer des forces dans les provinces de Kapisa-Surobi en Afghanistan. Le message était vis-à-vis des États-Unis et des alliés de l’OTAN, mais il avait un peu oublié d’en parler aux Français, ce qui n’a pas manqué de poser quelques problèmes par la suite. Inversement, François Mitterrand, pourtant sans doute le président le plus désastreux dans l’emploi des forces armées depuis la fin de la guerre d’Algérie, avait pris soin d’expliquer pourquoi il fallait faire la guerre à l’Irak en 1991 après l’invasion du Koweït. Il avait même associé le Parlement et les partis dans cette décision. Personne n’avait forcément envie de mourir pour Koweït-City et pourtant l’opinion publique l’avait admis. De la même façon, on avait encore moins de raison de mourir pour Bamako en 2013 que pour Dantzig en 1936, et pourtant François Hollande n’a pas hésité à y engager nos soldats, en expliquant le pourquoi de la chose et y associant les représentants de la nation. Il n’est actuellement absolument pas question de guerre avec la Russie, même s’il faut forcément s’y préparer ne serait-ce que pour augmenter les chances qu’elle ne survienne pas, mais de confrontation. Pour autant, dès qu’il s’agit de franchissements de marches, même petites et très éloignées, vers le seuil de la guerre ouverte cela mérite peut-être aussi de s’appuyer sur un soutien clair de la nation et de la majorité de ses représentants. De la même façon qu’il était peut-être bon de se concerter avec ses alliés, il était peut-être bon aussi de ne pas surprendre sa propre opinion, même très favorable au soutien à l’Ukraine, avec une « sortie » au bout du compte isolée et qui a finalement tapé à côté.

Car si on n’a pas hésité à faire la guerre dans les cinquante dernières années et accepté des milliers de morts et blessés parmi nos soldats, on hésite beaucoup à se rapprocher du seuil de la guerre ouverte avec une puissance nucléaire, Cette prudence est d’ailleurs la ligne de tous les gouvernements, français ou autres, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est cette même prudence qui nous oblige à être forts. Quand on se trouve « à proximité presque immédiate d’un bloc totalitaire ambitieux de dominer et brandissant un terrible armement » (de Gaulle, Strasbourg, 23 novembre 1961) on se doit de disposer d’un terrible armement équivalent, « capable de tuer 80 millions de Russes » selon ses termes (ça c’est pour ceux qui croient que de Gaulle voulait une équidistance entre les États-Unis et l’URSS, voire même une alliance avec cette dernière). Il a voulu aussi une force conventionnelle puissante, car la dissuasion, et c’est bien de cela dont il s’agit, ne se conçoit pas seulement avec des armes nucléaires. De fait, depuis l’équilibre des terreurs, les puissances nucléaires évitent à tout prix de franchir le seuil de guerre ouverte entre elles, de peur d’arriver très vite à celui, forcément désastreux pour tous, de la guerre nucléaire.

Oui, mais comme on se trouve quand même en opposition, il faut bien trouver des solutions pour imposer sa volonté à l’autre sans franchir ce fameux seuil et c’est là qu’intervient tout l’art de la confrontation qui est un art encore plus subtil que celui des discours de crise. Dans les faits, les stratégies de confrontations entre puissances nucléaires ressemblent à des parties de poker où on veut faire se coucher l’autre mais sans avoir à montrer ses cartes. On dose donc savamment les actions non avouées, les fameuses « hybrides », et les escalades de force tout en évitant le pire. Les forces armées, nucléaires ou conventionnelles, ont un rôle à jouer dans cet affrontement normalement non violent et ce rôle est évidemment d’autant plus efficaces qu’elles sont puissantes. Avec près de 80 ans d’expérience de confrontation en ambiance nucléaire, on connaît à peu près toutes les possibilités : démonstrations de forces, aide matérielle – dont on découvre en Ukraine qu’elle pouvait être graduelle tant la peur des réactions russes étaient grandes – puis envoi de conseillers comme les milliers de conseillers soviétiques au Nord-Vietnam, en Angola ou en Égypte, engagement de soldats fantômes ou masqués, sociétés privées, et même des déploiements éclair, les fameux de « piétons imprudents ».

Un bon exemple est celui de la guerre d’usure de 1969-1970 entre Israël et l’Égypte. Après une série d’affrontements sur le canal de Suez, les Américains fournissent des chasseurs-bombardiers F4 Phantom qui sont utilisés par les Israéliens pour lancer une campagne aérienne dans la profondeur de l’Égypte. L’URSS, qui fournit déjà la quasi-totalité du matériel égyptien et a déjà de nombreux conseillers sur place – personne ne parle alors de cobelligérance – déploie par surprise une division de défense aérienne complète sur le Nil. Les Israéliens renoncent à leur campagne aérienne. Les Soviétiques font faire alors un saut à la division en direction du canal de Suez. Cela aboutit finalement à un court affrontement soviéto-israélien puis, effrayés par ce franchissement de seuil, tout le monde se calme et on négocie. Américains, Britanniques et Français ont fait des actions de ce genre avec plus ou moins de succès. La double opération française Manta-Epervier à partir de 1983 au Tchad est ainsi un parfait exemple réussi de « piéton imprudent ».

On notera au passage que des franchissements de seuil peuvent survenir dans ce jeu subtil, y compris entre puissances nucléaires, ce qui est le cas en 1970 entre Israël et l’Union soviétique, mais aussi quelques mois plus tôt entre la Chine et l’URSS, on peut même parler de quasi-guerre à ce sujet, ou plus près de nous entre Russes et Américains en Syrie et Indiens et Chinois dans l’Himalaya. A chaque fois, on n’a jamais été plus loin, toujours par peur de l’emballement.

Pour conclure, oui on peut effectivement déployer des troupes en Ukraine « officielles et assumées », ce qui induit qu’il y a des forces « non officielles », y envoyer des conseillers, des techniciens, des privés, etc. on peut même dans l’absolu faire un « piéton imprudent ». Je précise qu’exposer toutes ces options, notamment sur une chaîne de télévision, ne signifie en rien qu’on les endosse. Je crois pour ma part qu’un tel engagement n’est pas nécessaire, où pour le dire autrement que le rapport risque-efficacité n’est « pour l’instant » (ne jamais rien exclure) pas bon, et qu’il faut surtout poursuivre la politique actuelle avec plus de vigueur, ce qui était, je le rappelle, le seul message que l’on aurait dû retenir de la conférence de Paris de soutien à l’Ukraine. On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens paraît il, mais parfois aussi quand on veut y retourner.

Sommes-nous prêts pour la guerre ? Un livre de Jean-Dominique Merchet

Sommes-nous prêts pour la guerre ? Un livre de Jean-Dominique Merchet

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 23 février 2024

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Jean-Dominique Merchet vient de publier Sommes-nous prêts pour la guerre ? chez Robert Laffont. C’est un livre important qui traite de choses essentielles pour le présent et l’avenir de notre nation.

On ne le dira jamais assez, ce sont les nations qui font les guerres et non pas les armées. Il faut donc interroger les citoyens français dans leur ensemble sur leur capacité à faire la guerre s’il le faut et pas seulement les forces armées. Le titre du livre n’est d’ailleurs pas L’armée française est-elle prête pour la guerre ? mais Sommes-nous prêts pour la guerre ? Il nous interroge donc tous à travers neuf chapitres qui sont autant de sous-questions à cette interrogation primordiale. Les chapitres sont introduits à chaque fois par une d’une citation de Michel Audiard, qui témoigne une fois de plus que l’on peut être à la fois sérieux et drôle.

Faut-il se préparer à une guerre comme en Ukraine ? Cette première question est la clé de toute la première partie consacrée à l’outil de défense français, comme si ce conflit en constituait un crash test. En clair, cela revient à demander s’il faut se préparer à un conflit conventionnel de haute-intensité et de grande ampleur, autrement dit très violent et avec des centaines d’hommes tués ou blessés chaque jour. La réponse est évidemment oui, par principe. La logique voudrait que l’on se prépare prioritairement aux évènements à forte espérance mathématique (probabilité d’occurrence x ampleur des conséquences). Autrement-dit, il faut à la fois se préparer aux évènements courants et à l’extraordinaire terrible.

Il y a ainsi les évènements très probables et même en cours auxquels il faut forcément faire face, les plus graves en priorité bien sûr mais aussi les plus anodins tout simplement parce qu’ils sont là, qu’on les voit et qu’il faut bien les traiter, plus ou moins bien. Il y a aussi les menaces à faible probabilité mais forte gravité, auxquelles il faut se préparer. La guerre nucléaire en est une et on s’y prépare correctement, c’est l’objet du chapitre 2, mais la guerre conventionnelle « à l’ukrainienne » est une autre et là c’est une autre affaire. Jean-Dominique Merchet rappelle ainsi que probabilité faible n’égale pas probabilité nulle et que sur la longue durée les évènements improbables finissent toujours par arriver, parfois même dès le premier lancé de dés. L’esprit humain est cependant ainsi fait qu’il néglige ces faibles probabilités et se condamne donc à être surpris. Si quelqu’un avait dit à des soldats de ma génération qu’ils combattraient non pas en Allemagne mais en Arabie-Saoudite face à l’Irak, puis dans une Yougoslavie éclatée ou en Afghanistan, sans parler de passages en Somalie, Cambodge et autre, on l’aurait traité de fou et pourtant…

Dans les faits, la capacité de forces armées françaises à mener cette « grande guerre » se résume à son contrat de déploiement. L’auteur souligne combien celui-ci est faible, même à l’horizon 2030 de la nouvelle loi de programmation militaire (LPM). Jusqu’à peu dans les différents documents stratégiques on indiquait un contrat chiffré : 60 000 hommes déployables dans un conflit majeur dans le « projet 2015 » des années 1990, puis 30 000 en 2008 et enfin 15 000 en 2013. Par pudeur sans doute, on n’a pas indiqué de chiffres dans la nouvelle LPM mais des unités à déployer – pour les forces terrestres, un état-major de corps d’armée, un état-major de divisions, deux brigades interarmes, une brigade aérocombat, et un groupe de forces spéciales – qui sont en fait les mêmes que lors des plans précédents. On peut donc imaginer que l’on n’envisage pas jusqu’à 2030 de pouvoir déployer beaucoup plus qu’avant, non que les hommes manquent mais qu’on est simplement bien en peine de les équiper complètement en nombre et de les soutenir plus sur une longue durée. Le chat est donc maigre. Il est peut-être compétent, agile, équipé des armes les plus sophistiqué, mais il est maigre, voire très maigre. On serait balayé par l’armée ukrainienne si on devait l’affronter dans un wargame, alors que le budget de défense de cette armée ukrainienne représentait 10 % de celui de la France il y a trois ans. L’Ukraine consacre maintenant à peu 22 % de son PIB à son effort de guerre mais cela représente un peu plus de 40 milliards d’euros, soit l’équivalent de notre budget de défense.

Le problème fondamental est que la France ne se donne pas les moyens de ses ambitions, comme le font par exemple les États-Unis. Quand on veut à la fois être une puissance « dotée » (nucléaire), défendre ses territoires et ses intérêts hors d’Europe, assurer ses accords de défense, être leader en Europe ou simplement « peser sur les affaires du monde » parce que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations-Unies, on doit au moins faire un effort de défense de 3% du PIB. A moins de réduire nos ambitions, il n’y a pas d’autre solution. Avant les attentats terroristes de 2015 on se dirigeait allègrement vers le 1% du PIB, c’est-à-dire la quasi destruction de notre outil militaire. Depuis, on remonte lentement la pente mais on est encore loin du compte. Notons au passage que les Etats-Unis sont à 3,5 % et que cela ne gêne pas, au contraire, l’activité économique.

En attendant, il faut forcément faire des choix, ce que Jean-Dominique Merchet résume d’un slogan efficace : Tahiti ou Varsovie. Et c’est là qu’interviennent les réflexes corporatistes. Les marins et les aviateurs français ne parlent pas beaucoup de cette guerre en Ukraine où les bâtiments de surface se font couler et où la défense aérienne depuis le sol contraint beaucoup l’emploi des avions de combat. Leurs regards se tourne plutôt et légitimement vers le grand large, « Tahiti » donc, en utilisant notamment le concept fourre-tout de l’Indopacifique. La guerre en Ukraine est une guerre de « terriens ». On aurait donc pu imaginer que l’armée de Terre y puise des arguments pour défendre ses conceptions. Cela n’a pas été le cas et cela reste pour moi un mystère. Jean-Dominique Merchet explique aussi cette réticence par la Russophilie supposée du corps des officiers français, la réticence à agir dans un cadre OTAN et le fait que finalement les spécialités qui pourraient jouer le plus la « carte Ukraine », comme l’artillerie, sol-air et sol-sol, ou encore le génie, sont mal représentées au sein des instances de direction. Admettons. Le fait est que la nostalgie de l’alliance (brève) avec la Russie l’emporte sur celle, pourtant plus longue et plus traditionnelle, avec la Pologne.

Pas de corps d’armée français en Europe centrale ou orientale, comme il y avait un corps d’armée en République fédérale allemande durant la guerre froide, mais peut-être des armes nucléaires. C’est la question qui fait le buzz. Le deuxième chapitre du livre est en effet consacré au nucléaire, pour constater d’abord combien la création de cette force désormais complète avec une solide capacité de seconde frappe (on peut toujours frapper n’importe quel pays même après une attaque nucléaire) a été une prouesse technique avec, c’est moi qui le rappelle, des retombées industrielles qui ont rendu l’affaire économiquement rentable pour la France. La nouveauté est qu’après une période de repli du nucléaire, dans les arsenaux comme dans les esprits, celui-ci revient en force avec la guerre en Ukraine. Cette guerre est en effet une grande publicité pour l’armement nucléaire : la Russie est « dotée » et on n’ose pas aller trop loin contre elle, l’Ukraine n’est plus dotée et elle est envahie. Le message est clair. Le buzz, c’est la proposition de l’auteur de partager le nucléaire français, autrement dit de proposer un système « double clés » (en fait, il n’y a pas vraiment de clés) à nos alliés européens, à la manière des Américains. On proposerait des missiles air-sol moyenne portée aux Européens qui pourraient les utiliser avec, bien sûr, notre autorisation. J’avoue mon scepticisme. Outre les problèmes matériels que cela poserait (il faudrait construire de nouvelles têtes nucléaires sans doute de moindre puissance et il faudrait que les Alliés achètent des Rafale) et outre le fait que cela contredit le principe gaullien de la souveraineté nucléaire, je crains surtout qu’il n’y ait aucune demande européenne dans ce sens. Quitte à accepter un protectorat nucléaire les pays européens préfèrent celui des États-Unis à celui de la France. On en reparlera peut-être si par extraordinaire, les États-Unis désertaient définitivement l’Europe. Troisième point : l’asséchement de la pensée militaire en matière nucléaire, où on est passée de la phase fluide des réflexions libres des années 1960 à une phase dogmatique où il est même interdit dans nos forces armées d’utiliser le terme « dissuasion » sans qu’il soit adossé à « nucléaire ». On a un peu oublié que justement les réflexions des années 1960 avaient abouti à l’idée que la dissuasion était globale et qu’elle impliquait une composante conventionnelle puissante, et notamment terrestre, afin de retarder autant que possible la nécessité d’employer l’arme nucléaire en premier (il n’y a évidemment aucun problème à le faire en second, en riposte). Or, on l’a vu, notre composante conventionnelle est faible. Alors certes nos intérêts ne sont pas forcément menacés, mais nos intérêts stratégiques le sont, notamment en Europe et pour reprendre l’expression du général de Gaulle, l’épée de la France est bien courte.

Le troisième chapitre est consacré à la production industrielle. C’est celui où j’ai le plus appris. C’est une description rapide mais précise de notre complexe militaro-industriel, au sens de structure de conception et de fabrication de nos équipements militaire depuis la décision politique jusqu’à la chaine de production en passant par les choix des décideurs militaires et industriels. Peut-être devrait-on d’ailleurs parler plutôt de complexe militaro-artisanal quand on voir la manière dont sont construits ces équipements rares et couteux. Il y a en fait deux problèmes à résoudre : sortir du conservatisme technologique – et l’exemple du ratage français en matière de drones est édifiant – et produire en masse. Cela mériterait un ouvrage en soi tant l’affaire est à la fois complexe et importante.

Après avoir décrit l’outil de défense français, avec ses forces et surtout ses limites, Jean-Dominique Merchet décrit dans les chapitres le contexte et les conditions de son emploi. Il y a d’abord ce constat évident depuis trente ans mais pourtant pas encore complètement intégré que la France est désormais une île stratégique, préservée au moins dans l’immédiat et pour l’Hexagone de toute tentative de conquête territoriale. Cela signifie en premier lieu que les conflits « subis » se déroulent d’abord dans les espaces dits « communs » et vides, qui les seules voies de passage (cyber, espace, communications, ciel, mer, etc.) pour attaquer le territoire national. La première priorité décrite dans le chapitre 4 est donc de mettre en place une « défense opérationnelle du territoire » adapté au siècle. C’est déjà évidemment en partie le cas, mais que de trous encore.

Si l’on est une île et qu’on ne risque pas d’invasion, les guerres « choisies » sont donc au loin (chapitres 5 et 7). On connait le scepticisme de l’auteur sur les opérations extérieures françaises. Difficile de lui donner tort (cf Le temps de guépard). Outre l’oubli, assez fréquent, de toutes les opérations extérieures menées par la France avant 1990, on peut peut-être lui reprocher de sous-estimer le poids de la décision politique par rapport aux orientations militaires dans cette faible efficience. On peut s’interroger aussi sur le poids réel de l’histoire – le désastre de 1940 et la guerre d’Algérie en particulier – dans les décisions du moment. Les organes de décision collective sont finalement comme les individus qui ne gardent en mémoire vive que deux expériences passées : la plus intense et la plus récente. Alors oui, les désastres du passé peuvent influer mais il s’agit bien souvent de faire comme la dernière fois si ça a marché ou de faire l’inverse si cela n’a pas été le cas. J’étais stupéfait lorsqu’on m’a demandé un jour si l’engagement au Rwanda en 1990-1992 n’était pas une revanche sur la guerre d’Algérie, alors qu’on reproduisait simplement ce que l’on venait de faire au Tchad.

On revient dont à cette idée que ce sont les nations qui font les guerres, pas les armées. Les chapitres 6 et 8 s’interrogent sur la résilience de la nation française et sur la nécessité de renouer avec le service militaire. Dans les deux cas, je suis totalement en accord avec la description et les conclusions de l’auteur. Sans trop spoiler, oui je suis persuadé de la résilience du peuple français, et je pense aussi qu’il faut plus l’impliquer dans notre défense et imiter le modèle américain.

La guerre se fait aussi – presque toujours – entre deux camps et normalement l’outil militaire doit être adapté aux ennemis potentiels. Le dernier chapitre est ainsi un panorama de nos adversaires et alliés actuels et possibles. Aucune surprise et aucun désaccord sur le nom des suspects. Il faut surtout bien distinguer, ce n’est pas forcément si évident pour ceux qui n’ont pas connu la guerre froide, ce qui se passe sous et au-dessus du seuil de la guerre ouverte. La norme est désormais le conflit (pas la guerre) dit « hybride » contre d’autres puissances, et l’exception est le franchissement de ce seuil. Pour autant nous devons préparer ce franchissement, ce qui également un des meilleurs moyens de l’emporter dans ce qui se passe au-dessous. Si on avait pris en compte la nécessité de pouvoir remonter en puissance très vite en cas de surprise stratégique (réserves, stocks, planification, adaptation de l’industrie, etc.), la France serait à la fois en meilleure posture actuellement dans notre confrontation avec la Russie et notre capacité à dissuader tout adversaire à franchir le seuil serait renforcé. Cela nous aurait couté moins cher que de tout faire dans l’urgence. Ce n’est pas faute de l’avoir dit.

En conclusion, l’auteur répond donc à sa propre question initiale, ce n’est pas si fréquent. On se doute de la réponse, et je suis entièrement en accord avec elle. Bref, lisez Sommes-nous prêts pour la guerre ? et discutez-en. Encore une fois, il s’agit de sujets qui doivent par principe intéresser tous les citoyens.

Jean-Dominique Merchet, Sommes-nous prêts pour la guerre ? Robert Laffont, 2024, 18 euros.

Le couple franco-allemand : une liaison qui s’étiole à relancer

Le couple franco-allemand : une liaison qui s’étiole à relancer


Les changements politiques dans les deux pays ont vu progressivement s’éloigner la France et l’Allemagne, qui donnent l’impression de ne plus partager la même vision du monde. Ne rayons pas de nos mémoires le traité de l’Élysée de janvier 1963 qui a amorcé un destin commun entre nos deux Nations. Fin connaisseur des relations franco-allemandes grâce à sa double expérience acquise dans les sphères militaire et industrielle, le GCA (2S) Arnaud Sainte-Claire Deville propose de nous saisir de l’opportunité de l’élan donné par cette loi de programmation militaire pour relancer les relations entre les deux armées de terre.

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Dans un contexte marqué par une détérioration générale de la relation franco-allemande, le domaine spécifique de la coopération de défense n’échappe pas à cette tendance. Pour autant la nouvelle LPM votée de ce côté du Rhin et, en regard, les efforts budgétaires conséquents annoncés par l’Allemagne constituent une opportunité pour redynamiser cette coopération de façon pragmatique et constructive, en particulier dans le domaine terrestre. Après avoir tenté de donner quelques clefs de compréhension au fossé qui semble se creuser entre les deux nations, cet article se propose d’esquisser dans trois domaines clefs que sont la formation, l’engagement opérationnel et le capacitaire, quelques pistes concrètes d’actions à mener à partir d’un existant, souvent omis, voire décrié, pourtant bien présent.

Alors que l’on observe le retour de la guerre de haute intensité susceptible d’être conduite en particulier sur le théâtre européen, il est essentiel de souligner la différence de culture stratégique de nos deux armées de terre.

Alors que nous continuons à privilégier un modèle médian, que nous estimons adapté à relever les différents défis des engagements de l’armée de terre, aussi bien dans le cadre de la solidarité stratégique, que de la prévention-influence comme de la protection-résilience, l’armée de terre allemande, même si elle a acquis au cours des trois dernières décennies une réelle capacité à intervenir loin de ses frontières, se recentre sur son cœur de métier historique , à savoir sa contribution à la défense de l’espace territorial de l’Alliance.

De façon plus ou moins consciente, le haut état-major allemand, s’il a un vrai respect pour la compétence de l’armée de terre française à conduire des opérations extérieures de contre-insurrection, se montre dubitatif quant à sa capacité à conduire des opérations d’envergure en contexte de haute intensité. La défaite de 40 continue de peser lourdement dans cette appréciation négative. Dans le subconscient de la culture militaire terrestre allemande, l’armée de terre française reste celle qui a été défaite en quelques semaines au cours de ce sombre printemps 1940. De plus notre modèle médian privilégiant des véhicules blindés à roues aptes à la projection mais moins mobiles tactiquement que des véhicules chenillés (privilégiés de l’autre côté du Rhin,) n’est pas de nature à modifier cette appréciation. Alors que nous revoyons à la baisse le rythme de modernisation de nos LECLERC, les Allemands accélèrent sur le plan qualitatif (annonce du Léopard 2 A8) comme sur le plan quantitatif (création de deux nouveaux bataillons de chars pour passer de 200 à 300 chars en ligne).

Il n’est donc pas étonnant dans ce contexte, pour reprendre l’analyse de plusieurs spécialistes, que la France n’apparaisse plus aujourd’hui pour la communauté de défense en Allemagne que comme un partenaire dont l’importance est en recul, cela étant tout particulièrement vrai dans le domaine terrestre. 

Certes comme une petite musique, régulièrement reprise de-ci de-là pourrait le laisser croire, nous pourrions, prenant en compte ces fortes divergences, délaisser cette relation. Or l’Allemagne reste incontournable, si nous voulons avancer dans la construction d’une Europe de la Défense, capable de protéger ses citoyens et de relever les défis sécuritaires qui concernent le territoire européen comme les enjeux liés à l’immigration en général et panafricaine en particulier. Seul un couple franco-allemand solide aussi sur les aspects défense pourra sensibiliser, via notre partenaire allemand, les Européens du Nord et de l’Est à ces défis ! 

La coopération de défense dans le domaine terrestre peut, en s’appuyant sur l’existant, apporter une contribution pragmatique, tout en se gardant de toute envolée lyrique.

L’exploitation du dispositif de formation initiale des officiers français (respectivement allemands) en est un premier exemple. En effet, alors que les officiers allemands ayant suivi ce cursus quittent ou viennent de quitter la Führungsakademie comme tout jeune breveté, leurs alter ego français commencent à intégrer l’enseignement militaire supérieur du 2e degré. Bien au-dessus de l’interopérabilité des matériels ou des procédures, celle des esprits peut permettre une meilleure compréhension de l’autre et dissiper les préjugés et idées reçues qui pervertissent notre relation bilatérale. Ce vivier restreint d’officiers brevetés possédant par leur cursus antérieur une véritable double culture doit faire l’objet d’une gestion fine de la part des DRH française comme allemande, en leur garantissant un parcours professionnel qualifiant dans leur propre armée tout en identifiant des périodes privilégiées les amenant à servir dans des états-majors opérationnels ou centraux de l’autre armée. L’objectif est bien d’employer le plus intelligemment possible ces officiers, en particulier en n’en faisant pas seulement des « spécialistes du franco-allemand », mais surtout des généralistes « comprenant le partenaire allemand ». 

La deuxième opportunité est offerte par la BFA. Souvent injustement critiquée et vilipendée (en particulier par ceux qui n’y ont jamais servi !), cette unité dispose dès le temps de paix d’un état-major permanent, outil remarquable pour améliorer la connaissance réciproque de la culture militaire de l’autre, puissant gage d’efficacité dans le cas d’un engagement opérationnel. La BFA, désignée en avril 2004 pour assurer dans le cadre de l’ISAF (sous commandement de l’Eurocorps) le mandat de juillet 2004 à janvier 2005 de la Kabul Multinational Brigade (KMNB), sut ainsi parfaitement relever le défi opérationnel. Articulée autour de deux bataillons appartenant organiquement à la brigade et un troisième multinational, la brigade s’appuya sur un état-major à 80 % franco-allemand, dont la moitié servait déjà au sein de l’état-major temps de paix de la brigade. La bonne intégration des 40 autres pourcents (Français et Allemands « de l’intérieur ») fut facilitée par ces pratiquants au quotidien du franco-allemand. Face au mauvais procès de la non-interopérabilité de la BFA, j’opposerai la certification réussie (prononcée en binational) de l’état-major lors d’un Aurige numérique en 2017, pilotée par une équipe binationale dont le chef était un officier général britannique, adjoint opérationnel de notre 1re Division. 

Dans le cadre de la solidarité stratégique avec nos alliés, il serait intéressant en s’appuyant sur ce vécu de prévoir en planification des scénarios d’engagement d’une brigade franco-allemande autour de ce noyau dur de la BFA, garant ab initio d’un niveau correct d’interopérabilité. La participation régulière (mais sans être systématique) d’éléments franco-allemands de la BFA à des missions de renforcement du flanc Est de l’OTAN serait de nature à conforter sa crédibilité opérationnelle. Des possibilités comme « Lynx » en Estonie et « Aigle » en Roumanie sous la responsabilité française ou en Lituanie sous la responsabilité allemande méritent d’être exploitées.

Le domaine capacitaire, pour peu que l’on adopte une approche réaliste et pragmatique, offre aussi des opportunités pour redynamiser une coopération qui au-delà des grandes déclarations politiques (certes nécessaires, mais toujours insuffisantes !), est pour le moins atone. Sans remettre en question notre choix d’une armée de forces médianes, réactive, agile et soutenable, qui fait le choix de la cohérence plus que de la masse, il existe en matière capacitaire des convergences possibles avec une armée de terre allemande viscéralement très attachée à sa culture blindée-chenillée.

Il ne s’agit pas ici d’évoquer le MGCS[1], qui se situe dans un cadre espace-temps dépassant ces quelques réflexions. Son arrivée dans les parcs, au mieux en 2050, pose cependant le problème de la rénovation de nos propres Leclerc qui, compte tenu du tuilage avec l’arrivée de ces nouveaux matériels, seront encore en service dans une bonne partie de la deuxième moitié de ce siècle. La rénovation en cours du char Leclerc se limite en fait à une « scorpionisation » avec quelques timides améliorations dans le domaine de la protection. Alors que le Leopard 2 est en passe d’aborder son 8e incrément d’amélioration depuis 1980 avec une version A8 en préparation, alors que KNDS[2] a présenté au dernier salon Eurosatory l’intégration possible d’équipements de nouvelle génération[3] (protection, LAD[4]…), alors que les Émirats arabes unis réfléchissent également sur l’amélioration de leurs propres XL, les conditions semblent réunies pour concevoir et développer en franco-allemand, en s’appuyant sur un acteur industriel binational comme KNDS, des solutions pour améliorer et garantir la pérennisation du Leclerc à un juste niveau de performances.

Le retour au premier plan de l’importance de l’artillerie à travers le conflit ukrainien offre également des possibilités communes de développement tant dans le domaine des lanceurs que celui des munitions.

Enfin les domaines de la mobilité et de la contre-mobilité qui reviennent eux aussi au centre des discussions, peuvent également offrir d’autres opportunités de développement en commun.    

Le projet capacitaire TITAN qui vise à reporter sur les forces lourdes l’effort fait sur les forces médianes avec SCORPION pourrait intégrer ces domaines de coopération.

La coopération avec nos partenaires allemands reste dans le domaine terrestre comme dans bien d’autres un exercice difficile, mais pas impossible. Il serait à mon sens dangereux de céder par facilité et conformisme intellectuel à la tentation de tout arrêter.

Alors que l’Allemagne va porter son effort budgétaire de défense à 75 Md € annuel dès 2024 (à comparer avec nos 47 Md €), il serait inconséquent de ne pas chercher à entretenir et à développer les liens avec cet incontournable partenaire géostratégique en Europe, comme dans les approches de ce continent. Des opportunités existent à partir d’un existant bien réel et pour lequel des investissements ont été consentis depuis de nombreuses années. Nos deux armées ont une opportunité pour écrire en commun une feuille de route pragmatique et concrète dans les trois domaines clefs de la formation, de l’engagement opérationnel et des équipements.


NOTES :

  1. Programme d’armement MGCS – Wiklipedia.
  2. Krauss Maffei Nexter Defense System.
  3. Ces équipements étaient intégrés sur la plate-forme de démonstration de l’E-MBT développé par KNDS.
  4. Lutte Anti-Drones.

CERCLE MARÉCHAL FOCH

CERCLE MARÉCHAL FOCH

Le G2S change de nom pour prendre celui de Cercle Maréchal Foch, tout en demeurant une association d’anciens officiers généraux fidèles à notre volonté de contribuer de manière aussi objective et équilibrée que possible à la réflexion nationale sur les enjeux de sécurité et de défense. En effet, plutôt qu’un acronyme pas toujours compréhensible par un large public, nous souhaitons inscrire nos réflexions sous le parrainage de ce glorieux chef militaire, artisan de la victoire de 1918 et penseur militaire à l’origine des armées modernes. Nous proposons de mettre en commun notre expérience et notre expertise des problématiques de Défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, afin de vous faire partager notre vision des perspectives d’évolution souhaitables. (Nous contacter : Cercle Maréchal Foch – 1, place Joffre – BP 23 – 75700 Paris SP 07).

Trump ne garantit pas la sécurité de l’Otan, l’article 5 en péril

Trump ne garantit pas la sécurité de l’Otan, l’article 5 en péril

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 11 février 2024

https://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Lors d’un meeting samedi en Caroline du Sud, Donald Trump a réitéré une menace déjà lancée en 2020: il se dit prêt à laisser les Européens seuls en cas d’attaque russe. Lors du meeting, Trump a rapporté une conversation avec un des chefs d’Etat de l’Otan, sans le nommer. “Un des présidents d’un gros pays s’est levé et a dit: et bien, monsieur, si on ne paie pas et qu’on est attaqué par la Russie, est-ce que vous nous protégerez ?”, a raconté le milliardaire avant de révéler sa réponse: “Non, je ne vous protègerais pas. En fait je les (NDLR: les Russes) encouragerais à vous faire ce qu’ils veulent. Vous devez payer vos dettes”.

Que reproche-t-il aux Européens de l’Otan: de ne pas contribuer suffisamment au budget de l’Alliance en n’augmentant pas sensiblement la part de leur PIB consacré à la défense. Et de trop compter sur l’Oncle Sam pour les protéger face à Poutine.

La vidéo de Trump en Caroline du Sud est à voir ici.

Un précédent
Selon Thierry Breton, Trump aurait, dès 2020, prévenu Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne : “Vous devez comprendre que si l’Europe est attaquée, nous ne viendrons jamais pour vous aider et vous soutenir ” Et d’ajouter : “De toute façon, l’Otan est morte, et nous allons partir, nous allons quitter l’Otan !”.

L’article 5 en péril
Paroles en l’air ? En 2018 le président Trump avait déjà réclamé que les Européens paient (cher) pour le « parapluie » militaire US. Plus récemment, le sanguin républicain a promis une chasse aux sorcières et des règlements de compte s’il est élu en novembre prochain. Il serait donc bien capable de renier l’engagement auquel est tenu Washington par l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord et de lâcher les alliés européens des États-Unis.

C’est ce que préconise l’un des think tanks pro-Trump, le Project 2025. Son programme de 887 pages ne fait qu’une seule référence à l’Otan : « Transformer l’Otan pour que les alliés des États-Unis déploient la plus grande partie des forces conventionnelles face à la Russie et pour que les États-Unis n’interviennent que dans le cadre de la dissuasion nucléaire ».

Après les Britanniques, ce sont les Allemands qui voient une guerre à horizon “5 ans”.

Après les Britanniques, ce sont les Allemands qui voient une guerre à horizon “5 ans”.

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 11 février 2024

https://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Dans un entretien paru dans l’édition dominicale du journal conservateur Die Welt, le Generalinspekteur der Bundeswehr (équivalent du CEMA français) juge nécessaire que l’armée allemande soit “apte à la guerre” dans cinq ans. Son avertissement fait écho à celui lancé par les parlementaires britanniques dans un rapport publié il y a tout juste une semaine. Voir mon post: Ready for War? Les élus britanniques tirent une salve de fusées rouges.

Sur la base des différentes analyses et quand je vois la menace potentielle que représente la Russie, cela signifie pour nous cinq à huit années de préparation“, a déclaré le général allemand Carsten Breuer. “Cela ne veut pas dire qu’il y aura alors une guerre. Mais elle est possible. Parce que je suis militaire, je dis: dans cinq ans, nous devons être aptes à la guerre“, a-t-il martelé.

Pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide, “nous nous trouvons confrontés à la possibilité d’une guerre imposée de l’extérieur”, a-t-il encore averti. L’aptitude à la guerre signifie “beaucoup plus” que la capacité de défense, a poursuivi le CEMA allemand.

Outre la disponibilité personnelle et matérielle, il s’agit également du changement de mentalité nécessaire auquel nous devons nous soumettre“. Il faut un “changement de mentalité, aussi bien dans la société que, et surtout, dans la Bundeswehr“.

Au final, il s’agit “de placer le risque d’une attaque pour un adversaire à un niveau si élevé qu’il décide de ne pas la lancer”, a-t-il encore détaillé, ajoutant: “c’est cela la dissuasion”.

Une inévitable guerre contre la Russie?
Toujours dans la presse allemande de ce dimanche, c’est le secrétaire général de l’Otan qui s’est exprimé: “L’OTAN ne cherche pas la guerre avec la Russie, mais nous devons nous préparer à une confrontation qui pourrait durer des décennies“, a-t-il prévenu dans le journal dominical allemand Welt am Sonntag

Vendredi, le vice-Premier ministre polonais, Wladyslaw Kosiniak-Kamysz, a réagi après les déclarations du président russe Vladimir Poutine, qui a écarté l’idée d’envahir la Pologne ou la Lettonie lors d’un entretien avec l’animateur américain Tucker Carlson. Pour le ministre polonais, les déclarations du président russe “n’ont aucune crédibilité” et ne vont pas “endormir la vigilance” de Varsovie.

Mais quelle mouche belliqueuse a donc piqué les dirigeants politiques et militaires européens ? Ils multiplient depuis quelques jours les mises en garde et les déclarations martiales, quitte à passer pour des va-t’en guerre de mauvais augure.

Et si les élus européens étaient juste lucides ? Et si la volonté expansionniste russe était bien réelle? C’est la certitude des chefs militaires occidentaux. D’où les appels qui se multiplient de la Scandinavie au Royaume-Uni, en passant par l’Allemagne, à la vigilance et au réarmement.

Guerre russo-ukrainienne : Situation actuelle et prospective

Guerre russo-ukrainienne

Situation actuelle et prospective

par Anatole Lhermite (*) – Esprit Surcouf – publié le 26 janvier 2024
Étudiant en master Conflictualités et Médiations
Université catholique de l’Ouest

https://espritsurcouf.fr/defense_guerre-russo-ukrainienne-situation-actuelle-et-prospective_par_anatole-lhermite/



Exceptionnellement, nous vous proposons deux articles du même auteur qui, dans le premier, dresse un bilan des opérations russes menées au cours de la période octobre 2022 -décembre 2023. Dans le second, l’auteur porte son regard sur ce que l’on peut attendre en 2024 quant à l’évolution de la situation en Ukraine.

 

Les opérations russes en Ukraine :

Bilan la période oct-déc. 2023

Le 1er novembre 2023, dans une interview publiée dans The Economist le général Valeri Zaloujny, commandant en chef des forces armées d’Ukraine, déclare que l’offensive estivale débuté le 4 juin 2022 dans le saillant est un échec et que le front est désormais dans une impasse.

Dans cet article, il admet sa responsabilité dans l’échec de l’opération, son armée n’ayant atteint aucun des objectifs stratégiques de la campagne. Il s’agissait alors de prendre Tokmak, Melitopol et Berdiansk. L’armée ukrainienne a tout de même mené une percée de 10-12 km

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La stratégie employée par l’Ukraine et ses alliés occidentaux a donc échoué. À l’inverse, la stratégie défensive employée par le Kremlin, depuis la retraite de Kharkov, a été un succès opérationnel. Ses forces ont complètement stoppé son adversaire et en le forçant à plonger dans une longue guerre d’attrition.

 Ces cartes réalisées par le think-tank étatsuniens Institute of Studies of War, montrent l’étendue de l’échec militaire de l’Ukraine, du 4 juin 2023 au 15 décembre 2023
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 Les retraites tactiques de Kharkov et Kherson

Après la retraite de Kharkov en septembre-octobre 2022, puis de Kherson en novembre 2022, les forces armées russes se sont retrouvé en difficulté pour de multiples raisons. L’absence d’un commandement interservices unifié du théâtre d’opérations a conduit à un étirement de la ligne de front et à une dispersion des forces disponibles. À cela, il faut ajouter l’absence de forces complémentaires, amoindries par les lourdes pertes subies et le départ de ceux dont les contrats de mobilisation pour six mois arrivaient à leur terme.

Dès lors, les Russes étaient en position de grande faiblesse. Il a alors été nécessaire, dans l’urgence, d’appeler sous les drapeaux 300 000 réservistes pour stabiliser le front et stopper l’offensive ukrainienne. L’état-major russe a remis en question sa stratégie et établi un nouveau  plan de campagne pour la poursuite des opérations.

Le 8 octobre 2022, le général Surovikine est nommé par le président Poutine commandant en chef de l’opération militaire spéciale. Les objectifs fixés consistent à reprendre l’initiative stratégique, d’empêcher l’effondrement de la ligne qui existait à l’époque et de perturber la contre-offensive des forces armées ukrainiennes pour les mois suivants.

Le quartier général de Surovikine prédit une offensive en direction de Zaporozhye. La prédiction était simple à identifier. Zelensky et son gouvernement ont publiquement déclaré dans la presse internationale qu’ils comptaient réaliser une percée au Sud pour atteindre la Mer d’Azov et la Crimée, l’effet final recherché étant de briser en deux le dispositif militaire russe. Tout en libérant un maximum de territoire à l’occupant. Ceci est la grande erreur stratégique de l’Ukraine. On n’annonce jamais son plan à l’ennemi, pire devant la communauté internationale. Permettant ainsi à l’adversaire de se préparer au mieux de ses capacités.

La bataille de Bakhmout : le hachoir à viande

Pour empêcher les forces armées ukrainiennes de percer sur le flanc sud en octobre 2022, il fallait les impliquer dans une contre-bataille, soit créer un point de fixation dans la ligne de front (plus de 1 000 km) loin de la zone la plus critique pour la Russie.

Dès lors l’objectif était de détruire les capacités militaires de l’adversaire par attrition dans une zone précise et exiguë permettant la concentration des feux ; capacité à l’avantage considérable dont dispose la Fédération de Russie.

L’artillerie russe déstabilise alors l’adversaire pour l’empêcher d’attaquer dans la zone où il ne devait absolument pas passer : la plaine de Zaporozhye. L’armée russe compense ainsi le fait que ses effectifs sont alors très étirés, et les éléments prépositionné dans le secteur de Zaporozhye sont insuffisants pour contenir en règle une percée ukrainienne. Le moral n’est pas non plus au beau fixe, suite à la défaite de Kharkov. Enfin, les réservistes russes n’étaient pas aptes aux combats durant cette période. A l’inverse, l’armée ukrainienne était en surnombre et motivée. Par conséquent, l’idée du hachoir à viande de Bakhmout est née.

Le général Surovikine a ordonné une opération offensive sur le complexe urbain Bakhmout-Soledar en utilisant la société militaire privée Wagner, force supplétive officieuse de l’Etat russe depuis 2014, dirigée par le sulfureux Evgueni Prigogine, jusqu’à ce qu’il meurt tragiquement avec son entourage et notamment son second, co-fondateur, Dimitri Outkine dans un malheureux accident d’avion, le 23 août 2023. Exactement 2 mois après sa marche de la justice.

Pour augmenter rapidement ses effectifs dans la mission conférée par Surovikine et l’état-major russe, Prigojine avait recruté massivement dans les centres pénitenciers russes, avec l’accord du président Poutine. Cela lui permis, in fine, de constituer une véritable armée de 50000 combattants, non membres officiels de l’armée russe. Pratique pour réduire les pertes officielles de l’armée, préserver les effectifs officiels pour 2023 et ne pas assumer tout échec de l’opération Bakhmout.

L’opération estivale d’Azov (juin – octobre 2023)

Bakhmout était, depuis son commencement, un piège préparé par l’état-major russe et tendu au président Zelensky et son armée qui s’y est largement engouffrée. Les Ukrainiens avaient la possibilité d’abandonner la ville en la sacrifiant mais en préservant leurs forces militaires pour lancer rapidement une offensive militaire d’envergure dans la région de Zaporozhye durant l’hiver 2022. Or, le choix du quartier général ukrainien avec à sa tête le président Zelensky a été la défense à n’importe quel prix de la cité, forçant la création d’une 3e armée et reportant l’offensive du sud de 9 mois. L’armée ukrainienne a en effet défendu la ville jusqu’à l’épuisement et la destruction d’un nombre important d’armes, de véhicules et surtout les pertes massives soldats ukrainiens et autres volontaires étrangers

Le temps gagné à Bakhmout a permis à l’armée russe de former et armer les 300 000 réservistes de septembre, les engagées volontaires russes et étrangers en complément. Elle a pu aussi solliciter massivement le complexe militaro-industriel de la Russie et obtenir des munitions pour ses chars. Mais surtout construire le plus grand système défensif d’Europe depuis la bataille de Koursk (juillet-août 1943). Des millions de mines antichars/antipersonnel sur 30 km de profondeur ont ainsi été posées, outre la création de 3 lignes principales de tranchés, de fosses antichars et de dents de dragons jusqu’à Tokmak (25 km de la ligne de front) etc.

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Le prix de Bakhmut a été terrible, l’ensemble de la seconde armée ukrainienne levée, équipée et entrainée de mars à juillet 2022 n’est plus en état de combattre. Une 3e armée est levée à partir de janvier 2023, composée des célèbres brigades OTAN. On note, par exemple la 47e brigade mécanisée, formation de combattants volontaires et officiers issus des pays de l’OTAN, équipés des meilleurs armes et véhicules de l’Occident (Bradley, Stryker, Leopard II). Aujourd’hui décimée, la brigade aurait ététransférée à Avdiivka, ville fortifiée encerclée à 75 % par les Russes.

Un an plus tard seulement, nous constatons le résultat de la stratégie russe. L’offensive estivale des forces armées ukrainiennes a été stoppée nette. Elle constitue un échec cuisant pouvant être comparé à l’offensive Nivelle de 1917 au Chemin des Dames. Les Ukrainiens ont avancé en moyenne de 90 m par jours en 5 mois, soit l’équivalent à la bataille de la Somme en 1916, connue pour être un échec opérationnel sanglant.

Reporter l’offensive d’Azov au 4 juin 2023 a assuré, dans tous les cas, la victoire militaire de la Russie. Pour l’Ukraine, la seule chance réelle de percer le dispositif russe était la période de novembre à décembre 2022, l’armée russe n’étant pas ou peu disposée à les stopper dans la direction d’Azov. Désormais, depuis le 12 octobre, les Russes recommencent la même stratégie employée pour 2023-2024, utilisant la cité d’Avdiivka comme un nouveau Bakhmout, un nouveau hachoir à viande. L’objectif est de fixer les réserves épuisées de 2023 dans un « sac à feu », les affaiblissant progressivement.

Déstabilisé, le gouvernement de Zelensky est obligé de créer une 4ème armée composée d’une nouvelle vague de conscrits.

La nécessité tactique d’abandonner la ville aux Russes pour préserver le potentiel militaire a été rejeté par le quartier général ukrainien. Ce dernier craint que les alliés occidentaux abandonnent l’Ukraine après une nouvelle défaite. Zelensky et le pouvoir politico-militaire appréhendent la perte des fonds et des armements nécessaires à la poursuite de la guerre totale contre la fédération de Russie. Ils craignent enfin que le peuple d’Ukraine perde espoir et demande la paix, quitte à renverser par la force le gouvernement actuel si nécessaire. Dès lors, il est crucial de prolonger l’espoir d’une victoire le plus longtemps possible.

Néanmoins, pour la Russie, il n’est plus question de gagner du temps, mais de vaincre l’Ukraine dans une guerre longue d’attrition sur de nombreuses années. Soit en fragilisant suffisamment l’ensemble de la ligne de front pour la voir disparaître, vaincre l’Ukraine et imposer un traité de paix favorable à la Russie. Soit déstabiliser suffisamment le pouvoir central pour qu’une révolution ou un coup d’État ait lieu en Ukraine, provoquant un effondrement du pays. Dans ces deux cas de figue, la Russie est gagnante.

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Sources :

 

Quel avenir pour l’Ukraine en 2024 ?

Après l’échec de l’offensive d’été des forces armées ukrainiennes, le rude hiver est-européen s’est abattu sur le champ de bataille. Un front recouvert de neige sur plus de 2000 km. Décembre 2023 vient de s’achever, duquel l’année à venir s’annonce difficile pour une Ukraine exsangue. La Fédération de Russie semble témoigner d’une redynamisation de ses forces, met en avant une nouvelle politique d’expansion militaire, se dit prête à une guerre d’attrition de longue durée.

Une Ukraine exsangue ?

L’Ukraine est en guerre totale. Toutes les richesses encore disponibles pour l’Etat sont concentrées à sur l’effort de guerre. Selon le projet de loi voté jeudi 9 novembre par la Rada, environ la moitié des dépenses budgétaires en Ukraine sera consacrée en 2024 à la défense et à la sécurité. Près de deux ans après l’invasion russe, les dépenses de défense de Kiev devraient atteindre en 2024,  43,9 milliards d’euros, soit 22,1% du PIB, selon le ministère des Finances. Ce chiffre est ainsi supérieur aux budgets destinés à l’éducation, la santé et aux prestations sociales réunis. Cela contribue, par voie de conséquence, à un appauvrissement généralisé des civils ukrainiens. Néanmoins, ces recettes sont incapables de financer une guerre totale contre la Russie. L’Ukraine ne survit dans ce conflit que par dons, subventions mais surtout au prix d’un endettement considérable auprès des Occidentaux, l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis d’Amérique (EU) confondus.

L’Ukraine a ainsi précisé avoir besoin, cette année de 41 milliards de dollars (soit l’équivalent de 38 milliards d’euros) de financement extérieur pour faire fonctionner seulement son économie et ses services publics. Sans financement, ce sera une dévaluation massive de la hryvnia et l’augmentation massive des taxes et impôts. Augmentant dès lors le risque d’insurrection, voire une révolution en 2024 contre Zelensky et son gouvernement.

Malheureusement, les perspectives des soutiens occidentaux pour l’Ukraine étaient déjà en nette diminution en 2023. On observe une fatigue généralisée des Etats occidentaux quant au soutien à apporter à l’Ukraine, alors que les difficultés économiques et sociales s’accentuent. Les données récoltées par the Kiel Institute for the World Economy (IFW) confirme ainsi que la dynamique du soutien à l’Ukraine s’est ralentie. La réticence des pays occidentaux va probablement s’accentuer cette année.

L’Ukraine s’appuie désormais de plus en plus sur un noyau de donateurs tels que les États-Unis, l’Allemagne et les pays nordiques et d’Europe de l’Est. La période entre août et octobre 2023 a été marquée par une forte baisse du montant de l’aide nouvellement engagée, la valeur des nouveaux programmes s’élevant à seulement 2,11 milliards d’euros, soit une baisse de 87 % par rapport à la même période de 2022 et le montant le plus bas depuis janvier 2022. Le nouveau programme d’aide américain proposé de 60 milliards de dollars a été reporté à 2024, le Congrès l’ayant rejeté et l’approbation de 50 milliards d’euros de l’UE pour l’Ukraine est lui aussi rejeté par le refus de Victor Orban, Premier ministre de Hongrie le 15 décembre 2023.

Sur le plan militaire, l’état-major ukrainien n’a pas de vision à long terme de la guerre. Persuadé de la victoire de l’offensive lancée au cours de l’été 2022, il n’a pas envisagé d’autres alternatives pour gagner la guerre. Mariana Bezuglaya, la présidente de la Commission de la défense, de la sécurité et des renseignements militaires, a affirmé que l’État-major ukrainien « n’a absolument aucun plan stratégique pour mener la guerre en 2024 ». Selon cette députée, les chefs de l’armée ukrainienne veulent recruter au moins 20 000 soldats par mois au sein de la population civile mais «ne savent pas en quoi en faire ». Est-ce avéré, ou est-ce une information destinée à décrédibiliser l’armée alors que le pouvoir politique, dont le président Zelensky n’assume pas ses échecs ?

La montée en puissance de la Russie

A l’inverse, la Russie est en position ascendante dans tous les domaines. L’agence nationale des statistiques Rosstat a annoncé que le Produit intérieur brut (PIB) entre juillet et septembre 2023 était en hausse de 5,5%. La croissance russe aura atteint environ +3% en 2023. La banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) table désormais sur une croissance du PIB de 1,5% en 2023, supérieure à la zone euro (0,8% selon la Commission européenne). Néanmoins, on constate que ces derniers mois, l’économie russe s’est progressivement orientée vers l’effort de guerre en augmentant considérablement la production nationale d’armes (chars, blindés, artilleries, avions…) et de munitions (balles, obus, missiles…), nécessaires pour soutenir l’offensive en Ukraine. Boostant par la même occasion la croissance du pays. La guerre industrielle du Kremlin sort le pays de la récession et du chômage. Etant à son plus bas niveau (à 3%), la conséquence est un marché du travail tendu par manque de travailleurs disponibles. Mais les millions de réfugiés ukrainiens résidant en Russie compensent partiellement ce déficit.

Dès lors, la Russie a l’indépendance stratégique pour ravitailler, entretenir et équiper ces armées sur le front, en vue de mener une guerre totale d’attrition. L’Ukraine est dans une position totalement inversée. Le complexe militaro-industriel y est quasi inexistant. Dépendant en totalité des livraisons d’armes de l’Occident ou de pays neutres. Si ces alliés l’abandonnent complètement, en quelques mois ils n’auront plus de quoi se battre, forçant l’Ukraine à la table des négociations. Il n’empêche que l’Etat russe est à marche forcée pour financer la guerre en Ukraine. Les députés de la Douma ont approuvé le 26 octobre le projet de loi du budget 2024-2026. Il est à noter que cette loi prévoit le financement de la guerre jusqu’en 2026. L’Etat Russe a donc une vision à long terme du conflit. A l’inverse, l’Ukraine qui est malheureusement ancrée sur le très court-terme.

Le conflit en Ukraine pèse fortement sur le budget, notamment en raison de l’explosion des commandes des militaires aux usines d’armements, du coût de la logistique et des salaires des centaines de milliers de nouvelles recrues dans l’armée. Selon les propos du président Poutine du 14 décembre dernier, 617 000 militaires russes combattent en Ukraine. L’armée russe dans sa totalité est estimée à 1 500 000 militaires et 250 000 volontaires, dont les effectifs des compagnies militaires privées à l’instar de Wagner. Le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou a précisé que l’armée russe distribuait quotidiennement « 10.000, parfois jusqu’à 15.000 tonnes de matériel (…) des munitions, du carburant », mais aussi de la nourriture, de l’eau et du linge pour les soldats. Les dépenses de guerres sont par conséquent gigantesques.

Selon le ministère des Finances de Russie, les dépenses de Défense vont ainsi augmenter de 68% en 2024 par rapport à 2023 et atteindre environ 106 milliards d’euros. Soit plus du double que l’Ukraine (43,9 milliards d’euros). Au global, la somme allouée à la Défense va représenter environ 30% des dépenses fédérales en 2024 et 6% du PIB, une première dans l’histoire moderne de la Russie. A l’inverse, les dépenses combinées en matière d’éducation, de santé et de protection de l’environnement représenteront à peine un tiers du budget de la Défense. Au total, les dépenses fédérales vont passer à 359 milliards d’euros, un bond spectaculaire de plus de 20% par rapport à 2023.

Il est complexe de prévoir l’évolution opérationnelle sur le champ de bataille en 2024. Mais si la situation s’avère similaire à celle de 2023, le front ne changera pas beaucoup. À l’heure actuelle, nous pouvons parler d’un équilibre des forces entre les deux parties. Le plus plausible est que le déséquilibre commence à se produire en 2024 en faveur de la partie russe. La cause principale étant l’important déséquilibre en moyens humains, matériels et économiques entre les deux pays.

Sans assistance des Occidentaux, il y aura un déséquilibre durable dans les zones d’affrontement. Mais il est difficile d’affirmer que ce déséquilibre sera suffisant pour provoquer un changement radical. La guerre d’attrition va continuer, la Russie misant sur une longue guerre d’usure jusqu’en 2026. La guerre ne prendra probablement pas fin en 2024, sauf si les pressions diplomatiques poussé de ses alliés s’imposent et que l’Ukraine rouvre alors des négociations avec la Russie. Tout peut aussi concourir à accentuer l’instabilité interne de l’Ukraine et conduire à une nouvelle révolution, voire un coup d’Etat, au motif de défaites militaires accumulées, de la crise économique et sociale généralisée. Autant d’hypothèses plausibles qui restent à explorer.

Sources :

(*) Anatole Lhermite : Titulaire d’une licence d’histoire à l’UCO (Université Catholique de l’Ouest), mention histoire du continent européen, et diplômé d’un Master 1 et suit actuellement un Master 2 « Conflictualités et Médiation » qui prépare aux fonctions d’analyste des conflits et de médiateur. La formation spécifique est couplée avec l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, la géopolitique ou la géographie, les sciences sociales, sciences politiques et relations internationales.

Il a étudié en profondeur de nombreux conflits, dont la guerre de Yougoslavie, et a travaillé sur la question du Kosovo.

Il est également titulaire d’un diplôme universitaire en droit public administratif (fonction publique d’Etat déconcentrée).

Il a rédigé un mémoire de master consacré à l’évolution de la petite guerre de la Révolution française aux guerres contemporaines ; l’évolution des stratégies et tactiques des armées étatiques pour combattre et annihiler leurs adversaires qui sont des forces armées insurrectionnelles. À ce titre, il a étudié les crises suivantes : guerre de Calabre (1806-1807), la guerre d’Espagne (1808-1813), la guerre d’Algérie (1954-1962) et la guerre du Vietnam (1965-1975) et la guerre d’Afghanistan (2001-2021).

À terme, il souhaite intégrer le secteur de la Défense ou le Renseignement comme analyste militaire/géopolitique.

 

Pourquoi les pays de l’Ouest multiplient les déclarations martiales face à la Russie

Pourquoi les pays de l’Ouest multiplient les déclarations martiales face à la Russie

Mais quelle mouche belliqueuse a piqué les dirigeants politiques et militaires européens ? Ils multiplient depuis quelques jours les déclarations martiales, quitte à passer pour des va-t’en guerre de mauvais augure. Et s’ils étaient juste lucides ?

Des soldats britanniques du 1er régiment logistique en manœuvre en août 2023 sur le camp de Norio, près de Tbilisi (Géorgie) avec des hélicoptères Blackhawk du 12e régiment de cavalerie américain.
Des soldats britanniques du 1er régiment logistique en manœuvre en août 2023 sur le camp de Norio, près de Tbilisi (Géorgie) avec des hélicoptères Blackhawk du 12e régiment de cavalerie américain. | BRITISH ARMY

L’heure est à la mobilisation en l’Europe de l’Ouest. Certes, il ne s’agit pas d’un massif appel sous les drapeaux mais plutôt d’une remobilisation citoyenne et morale. Les déclarations récentes qui témoignent de cette volonté de réarmement populaire ne manquent pas. Leur ressort ? La peur d’une attaque russe contre le camp otanien si l’Ukraine s’incline.

« Les tanks sont littéralement à notre porte »

Le ministre britannique de la Défense, Grant Shapps, a ainsi dénoncé, le 15 janvier dans un discours à Lancaster House, haut lieu de la diplomatie britannique, la  furie de Poutine . Mais il a surtout mis en garde :  Nous avons fait un tour sur nous-mêmes, passant d’un monde d’après-guerre à un monde d’avant-guerre. L’ère de l’idéalisme a été remplacée par une période de réalisme obstiné. Aujourd’hui, nos adversaires reconstruisent des murs. Les vieux ennemis se réveillent. De nouveaux adversaires émergent. Les zones de bataille se recomposent ». Et de conclure : « Les tanks sont littéralement à notre porte, sur le seuil ukrainien ».

Le général Patrick Sanders, le chef de l’armée de Terre britannique, a aussi averti :  Nous ne sommes pas immunisés. Comme la génération pré-guerre, nous devons nous préparer  à l’éventualité d’un conflit et c’est  le travail de toute la nation . Et d’affirmer que  l’Ukraine démontre brutalement que les armées régulières commencent les guerres et que les armées citoyennes les terminent .

Son camarade néerlandais, l’amiral Rob Bauer, président du Comité militaire de l’OTAN, a aussi lancé une mise en garde :  Je ne dis pas que ça tournera au vinaigre dès demain mais il faut comprendre que la paix n’est pas acquise pour de bon. Et c’est pour ça que les forces de l’Otan se préparent à un conflit avec la Russie .

Même son de cymbales en Allemagne où Boris Pistorius, le ministre de la Défense, tire aussi des fusées rouges.  Nous entendons des menaces du Kremlin presque tous les jours, récemment dirigées contre nos amis baltes. Nous devons donc tenir compte du fait que Vladimir Poutine pourrait même attaquer un jour un pays de l’Otan […]. Nous devons réapprendre à vivre avec le danger .

La Suède vigilante

Lors de la conférence annuelle sur la défense, les 7 et 8 janvier, plusieurs membres du gouvernement, dont le Premier ministre conservateur Ulf Kristersson, ont déclaré que le risque d’un conflit armé n’était pas à exclure. « Il pourrait y avoir une guerre en Suède », a ainsi affirmé le ministre de la Défense civile Carl-Oskar Bohlin, alors que le commandant en chef des forces armées, Micael Byden, déclarait que  la guerre de la Russie contre l’Ukraine est une étape, non un objectif final, avec comme objectif d’établir une sphère d’influence et de détruire l’ordre mondial fondé sur les règles .

Le général Micael Byden devant un blindé suédois C-V90, lors d’une visite en Ukraine, en fin d’année 2023. | SWEDISH ARMED FORCES

Ces annonces alarmistes ont suscité de vifs débats dans le pays, qui n’a pas connu de guerre depuis 210 ans. L’ONG de défense des droits des enfants Bris a indiqué avoir enregistré une hausse sensible du nombre d’appels, sur sa ligne d’urgence, venant d’enfants préoccupés par la perspective d’une guerre. Des chaînes de magasins se sont aussi fait l’écho d’une hausse des achats d’objets tels que des radios d’urgence, des jerricans, des réchauds de camping.

 La situation est grave , a déclaré Magdalena Andersson, cheffe de file des sociaux-démocrates et ancienne Première ministre.  Mais il est également important de préciser que la guerre n’est pas à nos portes .

De l’argent et des hommes

Pourquoi un tel discours à la fois belliciste et alarmiste ? Pour deux raisons sur ce que l’on peut appeler le front intérieur. D’une part, il faut légitimer les hausses budgétaires consenties dans le domaine de la sécurité nationale. La Suède qui consacrait 4 % de son PIB à la Défense en 1963, n’en consacrait plus que 1 % en 2017. Mais pour 2024, ce chiffre est remonté à 2,1 %. Et d’autres efforts sont annoncés. Le Royaume-Uni qui n’en finissait pas de rogner sur le budget de la Défense, l’augmente depuis 2022, année où il a dépensé 49,5 milliards de £, soit 3,6 milliards de plus qu’en 2021. Et entre 2002 et 2025, 16,5 autres milliards supplémentaires ont été budgétés.

Êtes-vous pour un retour du service militaire ?

En mai 2023, le Danemark a annoncé qu’il allait tripler ses dépenses militaires lors des 10 prochaines années pour passer de 6,9 à19,2 milliards de couronnes (2,6 milliards d’euros) en 2033 !

Des soldats danois en Lettonie. Un bataillon de 750 hommes est projeté dans les pays baltes. | DANISH DEFENCE

D’autre part, les armées ouest-européennes doivent recruter. Des soldats professionnels d’abord mais aussi des soldats occasionnels, des réservistes pour ces « armées citoyennes qui finissent les guerres ». Recruter a un coût ; mais il faut aussi former, équiper et régulièrement entraîner ces soldats « saisonniers » irremplaçables si un conflit se prolonge.

La menace venant de l’est ?

La troisième raison qui explique le discours martial des Européens, c’est le risque qu’en cas de défaite ukrainienne, Moscou ne se lance dans de nouvelles aventures impérialistes. La Russie, en plein réarmement malgré la guerre en cours, pourrait menacer les pays baltes, la Pologne, la Roumanie, autant de pays de l’Otan que les États membres de l’Alliance devront défendre en vertu de l’article 5 du Traité. Cet article prévoit le déclenchement d’une opération de défense collective en cas d’agression contre l’un des membres de l’Alliance.

Comme l’a récemment rappelé le général Dannatt, ancien chef d’état-major de l’armée de Terre britannique, il faut éviter de sombrer dans une forme d’abdication qui rappellerait celle du Premier ministre britannique Chamberlain et du Français Daladier, en 1938, face à Hitler.

Sacrifier l’Ukraine, comme d’autres ont sacrifié la Tchécoslovaquie, pourrait s’avérer être un choix funeste.

Il faut aussi se rappeler que Vladimir Poutine ne s’est pas contenté de la Crimée ; il a envahi les oblasts de l’est et du sud de l’Ukraine. Par ailleurs, Moscou et ses supplétifs ont pris position au Sahel et ils multiplient les flirts avec des États africains qui ne se satisfont plus ni des Occidentaux ni des Chinois.

Défenseur déclaré des victimes africaines de l’impérialisme et des minorités russophones d’Europe, Vladimir Poutine mérite d’être considéré pour ce qu’il est : une menace.

Un haut responsable du Pentagone a publiquement appelé le Royaume-Uni à revoir le format de ses armées

Un haut responsable du Pentagone a publiquement appelé le Royaume-Uni à revoir le format de ses armées

https://www.opex360.com/2024/01/27/un-haut-responsable-du-pentagone-a-publiquement-appele-le-royaume-uni-a-revoir-le-format-de-ses-armees/


Vingt ans plus tard, après maintes « réformes », « externalisations » et autres revues stratégiques expliquant comment faire davantage avec toujours moins de moyens, le format des forces britanniques a été réduit d’environ 30%, selon des chiffres communiqués à la Chambre des communes.

Ainsi, l’effectif de la Royal Air Force [RAF] a fondu de 40% [avec « seulement » 31’940 aviateurs] tandis que ceux de la British Army et de la Royal Navy ont diminué respectivement de 31% et de 21%. Pour autant, cela n’empêche visiblement pas le Royaume-Uni de tenir son rang au sein de l’Otan puisqu’il fournit environ 20% des moyens mobilisées pour l’exercice « Steadfast Defender » qui, lancé cette semaine avec la participation de 90’000 militaires, est décrit comme étant le plus vaste jamais organisé depuis ceux de type Reforger, dans les années 1980.

Quoi qu’il en soit, avec un effectif réduit à 141’460 militaires, et sans parler de la « haute intensité », le Royaume-Uni n’est a priori plus en mesure d’avoir un niveau d’engagement semblable à celui qui était le sien en 2003. D’autant plus que ses forces armées ne sont pas encore arrivées au bout de leurs peines au regard de leurs difficultés à recruter et à fidéliser leurs personnels.

Lors d’une récente réunion du comité des Comptes publics de la Chambre des communes, le député [conservateur] Mark Francois a avancé que le « taux de départ des forces armées est de trois pour une recrue ». Et d’ajouter : « C’est le patient qui saigne sur la table d’opération. On ne peut pas continuer ainsi plus longtemps ».

En attendant, cette crise du recrutement et de la fidélisation n’est évidemment pas sans conséquences sur le plan opérationnel. Ainsi, faute de marins, la Royal Navy a dû se résoudre à accélérer le désarmement de deux de ses frégates de type 23 et envisage de mettre sous cocon ses deux navires d’assaut amphibie, ce qui pose la question de l’avenir des Royal Marines.

Cette situation préoccupe… les États-Unis, où, à plusieurs reprises, des responsables militaires se sont interrogés sur l’efficacité des forces britanniques. Comme le fit, en 2015, le général Ray Odierno, alors chef de l’US Army. « Dans le passé, nous avions une division de la British Army travaillant aux côtés d’une division américaine et nous avons maintenant une brigade britannique intégrée à une division américaine », avait-il relevé.

En 2023, il a été rapporté par Sky News qu’un général américain de « haut rang » avait estimé que la British Army n’était « plus une force de combat de haut niveau ». Mais les propos tenus le 25 janvier par Carlos Del Toro, le secrétaire à l’US Navy, devant le Royal United Services Institute [RUSI], sont d’une tout autre nature.

En effet, le responsable américain a critiqué la politique de défense britannique… Ce qui est rare à ce niveau. « La Grande-Bretagne devrait revoir la taille de ses forces armées pour répondre aux menaces posées par la Russie et à la crise au Moyen-Orient », a dit M. Del Toro.

« Franchement, je dirais que, compte tenu des menaces à court terme qui pèsent sur le Royaume-Uni et les États-Unis, les investissements dans la marine britannique sont d’une importance cruciale », a-t-il ajouté. Et de suggérer que Londres doit aussi reconsidérer le format de la British Army.

« Toute décision de dépenser davantage pour les forces armées britanniques relève du gouvernement britannique » mais « aux États-Unis, nous avons continué à investir de manière significative dans notre sécurité nationale », malgré un contexte économique difficile, a aussi fait valoir le secrétaire à l’US Navy.

Pour le Guardian qui a été le premier à rapporter les propos de M. Del Toro, « bien que les dirigeants américains appellent souvent les pays européens à augmenter leurs dépenses de défense, les commentaires pointus sur l’armée britannique sont rares en raison de l’étroite relation militaire » entre la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Pour le chef de la British Army, la société britannique doit se préparer à l’éventualité d’une guerre

Pour le chef de la British Army, la société britannique doit se préparer à l’éventualité d’une guerre

https://www.opex360.com/2024/01/24/pour-le-chef-de-la-british-army-la-societe-britannique-doit-se-preparer-a-leventualite-dune-guerre/


« Si le conflit s’arrête aujourd’hui, quel serait le bilan? L’Ukraine a résisté contre toute attente. La Suède et la Finlande ont rejoint […] l’Otan [du moins, Stockholm est sur le point de le faire, ndlr]. L’armée de terre russe est dans un état critique. Elle ne constitue plus une menace pour l’Otan. La Russie a installé un lien de vassalisation avec la Chine. Elle s’est placée dans une situation de défaite stratégique », a en effet expliqué le CEMA.

Cependant, Grant Shapps, le ministre britannique de la Défense, n’est pas exactement sur la même ligne. « Un autre facteur inquiétant apparaît désormais : nos adversaires sont davantage liés les uns aux autres », a-t-il récemment estimé, dans un discours prononcé le 15 janvier à Lancaster House. « La Russie entretient […] un ‘partenariat sans limites’ avec la Chine » et « compte sur les drones iraniens et les missiles balistiques nord-coréens pour bombarder l’Ukraine », a-t-il ajouté.

En attendant, le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a de nouveau mis en garde contre le risque d’une guerre [ce qu’il fait régulièrement depuis plusieurs semaines…], à l’occasion d’un entretien diffusé par la ZDF, le 21 janvier. Même si une attaque russe ne paraît pas probable « pour l’instant », il a expliqué qu’elle pourrait l’être dans quelques années. « Nos experts s’attendent dans cinq à huit ans à une période au cours de laquelle cela pourrait être possible », a-t-il dit. Aussi, « nous devons être capables de faire la guerre », a-t-il insisté.

En octobre, M. Pistorius avait déjà dit peu ou prou la même chose… « Nous devons nous habituer à nouveau à l’idée qu’il pourrait y avoir une menace de guerre en Europe » et cela « signifie que nous devons nous préparer à la guerre, que nous devons être capables de nous défendre et d’y préparer la Bundeswehr et la société », avait-il en effet déclaré, sur la même antenne. Depuis, la question de rétablir une nouvelle forme de service militaire est évoquée outre-Rhin.

En Suède, il est aussi question de préparer la population civile à une possible guerre. « Mon intention première n’est pas de faire peur, mais plutôt à faire prendre conscience de la situation. Je cherche à ouvrir une porte : une porte qui est souvent bloquée et encombrée par les exigences et les défis de la vie quotidienne. Une porte que de nombreux Suédois ont peut-être gardée fermée toute leur vie. Une porte vers un espace où nous sommes confrontés à une question importante : qui êtes-vous si la guerre éclate? », a en effet déclaré Carl-Oskar Bohlin, le ministre suédois de la Défense civile, le 7 janvier.

Visiblement, cette question « travaille » aussi le général Sir Patrick Sanders, le chef de la British Army. Ainsi, lors d’une conférence organisée à Twickenham [dont le stade pourrait réunir tous les soldats de l’armée britannique], il a estimé que la société d’outre-Manche devait se préparer à l’éventualité d’une guerre.

Il est « essentiel et non seulement désirable » de « prendre les mesures préparatoires en vue de placer nos sociétés sur le pied de guerre si besoin. C’est une action qui doit mobiliser toute la nation », a en effet déclaré le général Sanders. « L’Ukraine illustre le fait que les armées professionnelles commencent les guerres et que les armées de citoyens les gagnent », a-t-il ajouté.

« Nos prédécesseurs n’ont pas compris les implications de ce qu’on appelle la crise de juillet 1914 et se sont retrouvés dans la plus horrible des guerres. Nous ne pouvons pas nous permettre de commettre la même erreur aujourd’hui », a ensuite enchaîné le chef de la British Army.

Pour autant, il n’est pas question pour lui de rétablir la conscription. Cependant, a-t-il continué, « nous avons besoin d’une armée conçue pour se développer rapidement à partir d’un premier échelon et fournir des ressources à un second échelon, puis pour former et équiper l’armée citoyenne qui suivra. Dans les trois prochaines années, on devrait pouvoir parler d’une armée britannique de 120’000 hommes, en intégrant les réservistes. Mais ce ne sera pas encore assez ». En clair, il s’agirait de poser les bases rendant possible une éventuelle « mobilisation nationale »… à un moment où les forces armées britanniques – et la British Army en particulier – connaissent une crise des vocations.

De tels propos font écho à ceux récemment tenus par le président du Comité militaire de l’Otan, l’amiral néerlandais Rob Bauer. « Nous avons besoin que les acteurs publics et privés changent de mentalité pour passer d’une époque où tout était planifiable, prévisible, contrôlable et axé sur l’efficacité à une époque où tout peut arriver à tout moment », a-t-il déclaré, la semaine passée.