Les trois services de renseignement allemands, qui étaient auditionnés, ont tous mis en garde contre le danger croissant de la menace russe qui se déplace «d’est en ouest».
La Russie sera «probablement» en mesure d’attaquer l’Alliance nord-atlantique à partir de la fin de l’actuelle décennie, ont averti ce lundi les services secrets allemands en mettant en garde contre le «niveau inédit» des actes d’ingérence actuels de Moscou. «En termes humains et matériels, les forces armées russes seront probablement en mesure de mener une attaque contre l’Otan dès la fin de cette décennie», a estimé le patron des services d’espionnage et contre-espionnage allemands (BND), Bruno Kahl, lors d’une audition publique à la chambre des députés. Selon lui, «un conflit militaire direct avec l’Otan devient une option pour la Russie».
Les trois services de renseignement allemands, qui étaient auditionnés, ont tous mis en garde contre le danger croissant, selon eux, représenté par les activités des services secrets russes dans le pays. La présidente du service de contre-espionnage militaire, Martina Rosenberg, a fait état d’une «augmentation significative des actes d’espionnage et de sabotage» visant l’armée allemande. «L’espionnage et le sabotage russes augmentent en Allemagne, tant quantitativement que qualitativement», a abondé le chef du Renseignement intérieur, Thomas Haldenwang.
«un véritable ouragan»
Le chef du Renseignement intérieur a accusé Moscou d’être derrière le cas d’un colis qui a pris feu dans un centre du transporteur DHL à Leipzig (est) en juillet. Si le colis «avait explosé à bord pendant le vol, il y aurait eu un crash», a-t-il dit, mentionnant aussi des campagnes de désinformation et des cas d’utilisation de drones espions. De «tempête», la menace russe est «devenue un véritable ouragan» qui se déplace «d’est en ouest», a-t-il ajouté dans une métaphore avec les Etats baltiques et la Pologne, où les actions russes «sont beaucoup plus brutales qu’elles ne le sont actuellement ici».
«Moscou se prépare à une escalade de plus en matière d’actions hybrides et secrètes», a estimé Bruno Kahl. Avec des actes d’ingérences qui ont atteint un «niveau inédit», le Kremlin veut «tester les lignes rouges del’Occident», a estimé le directeur des services secrets. Le gouvernement allemand a annoncé mercredi en parallèle des mesures visant à renforcer les contrôles de sécurité, notamment sur les réseaux sociaux, face aux risques accrus d’espionnage dans les ministères et de sabotage d’infrastructures critiques.
L’affaire Nord Stream (2/2) : un sabotage qui a replacé l’Initiative des Trois Mers au centre du jeu
EXCLUSIF : Photographie jamais publiée de plongeurs d’une force spéciale européenne (Sabotage, rens..).
Ils sont équipés avec le système recycleur à circuit fermé (CC), on peut voir ici au premier plan le système de dos.
Photo Jean-Paul Louis Ney.
L’affaire Nord Stream (2/2) : un sabotage qui a replacé l’Initiative des Trois Mers au centre du jeu
Par Maxime Chaix – Le Diplomate – publié le 8 octobre 2024
L’Initiative des Trois Mers : un substitut à Nord Stream impulsé par Washington
Dans la première partie de cette analyse, nous avons exposé un faisceau d’indices solides qui tendent à indiquer non pas une responsabilité russe ou ukrainienne dans la destruction de trois des quatre gazoducs Nord Stream, mais une possible opération clandestine états-uno-norvégienne. À travers cette seconde et dernière partie, nous expliquerons pourquoi cet acte de sabotage industriel sans précédent favorisera de manière durable et décisive 1) les exportations de gaz naturel de la Norvège vers l’Europe via le Baltic Pipe, un gazoduc construit par le Danemark et la Pologne, et inauguré le lendemain des attaques contre Nord Stream, et 2) les importations de gaz naturel liquéfié des États-Unis par les pays d’Europe centrale et orientale via l’architecture de l’Initiative des Trois Mers (ITM), un projet soutenu par Washington et élaboré par l’Atlantic Council à partir de 2014, lancé par la Pologne et la Croatie l’année suivante, et grâce auquel le Baltic Pipe livre du gaz norvégien via le territoire polonais depuis début octobre 2022. Alors que l’influent député polonais Radosław Sikorski avait tweeté « Merci, les USA » au lendemain du sabotage de Nord Stream – c’est-à-dire le jour de l’inauguration du Baltic Pipe –, il est crucial de s’intéresser de plus près à la Pologne, et plus largement à l’Europe centrale et orientale dont elle est un acteur majeur, en particulier dans le cadre de l’ITM et de la redirection des flux gaziers que ce projet transnational concrétise au détriment du gaz russe et de la relation russo-allemande.
Ayant depuis longtemps la réputation d’être un néoconservateur, Sikorski n’a pas été sanctionné pour avoir sous-entendu sur Twitter que l’administration Biden était à l’origine de l’attaque contre Nord Stream. En effet, il est redevenu Ministre des Affaires étrangères de la Pologne en décembre 2023. Ce puissant politicien, dont les liens intimes avec Washington sont bien connus, n’était pas le seul décideur occidental à exprimer sa grande satisfaction après le sabotage de Nord Stream. Quatre jours après cet événement, le notoirement belliciste Secrétaire d’État Antony Blinken qualifia publiquement cette destruction de «formidable opportunité de supprimer une fois pour toutes la dépendance [européenne] à l’énergie russe et d’ainsi ôter à Vladimir Poutine l’arme de l’énergie utilisée pour faire avancer ses desseins impérialistes. Cela est très important et cela offre une formidable opportunité stratégique pour les années à venir. » Admise ouvertement et à plusieurs reprises, cette ambition états-unienne se concrétise grâce à l’Initiative des Trois Mers, un projet transnational lancé et soutenu par les États-Unis, dont l’objectif principal est de mettre fin à la dépendance de l’Union européenne au gaz russe en réorientant les flux énergétiques du nord de l’Europe – spécifiquement le gaz norvégien via le Baltic Pipe – vers le centre et le sud du continent, et même au-delà.
Élaboré et promu par l’Atlantic Council depuis 2014, lancé par la Pologne et la Croatie en 2015, et impliquant actuellement treize pays d’Europe centrale, orientale et méridionale, le projet ITM a récemment ajouté la Grèce et la mer Égée comme quatrième zone maritime dans cette architecture transnationale en développement. En 2017, cette politique a été décrite par son principal concepteur et ancien haut gradé du Pentagone comme « “un projet visant à unifier la région d’Europe entre la Baltique, l’Adriatique, (…) la mer Noire [, et désormais la mer Égée] grâce à des infrastructures énergétiques (…) [qui] devraient être une priorité stratégique pour l’administration [Trump]”, selon le général des Marines à la retraite James L. Jones, président du Brent Scowcroft Center on International Security de l’Atlantic Council, lors du sommet de l’organisation à Istanbul le 28 avril [2017]. “C’est un projet véritablement transatlantique qui a d’énormes ramifications géopolitiques, géostratégiques et géoéconomiques”, a affirmé Jones, qui a été Conseiller à la Sécurité nationale sous l’administration Obama. Par conséquent, il a soutenu que “nous devons cultiver l’intérêt de la nouvelle administration états-unienne [pour ces enjeux]. En renforçant la région des Trois Mers, et par extension le reste de l’Europe, cette initiative renforcera l’ensemble de la communauté transatlantique”, a-t-il ajouté. »
Comme l’a souligné le général Jones lors de ce sommet, « l’Initiative des Trois Mers vise à unir les douze [, et désormais treize] pays de l’Union européenne en Europe orientale et centrale en créant une infrastructure Nord-Sud dans les secteurs des télécommunications, de l’énergie et des transports. Bien que cette initiative ne soit pas directement punitive envers la Russie, selon Jones, elle est conçue pour atténuer l’influence du Kremlin dans le secteur énergétique européen, que Moscou a exercée au détriment des États membres de l’UE. » L’objectif de capter l’attention de l’administration Trump sur ce projet a été atteint, puisque le Président lui-même a assisté au sommet de Varsovie dédié à l’Initiative des Trois Mers en juillet 2017. À cette occasion, Trump a vertement critiqué l’Allemagne pour le développement de Nord Stream 2, ce qui a conduit à un intérêt croissant de Berlin pour le projet ITM. En conséquence, au cours du mois de juillet 2021, l’Allemagne a exprimé sa volonté de l’intégrer dans les « politiques et instruments d’investissement de l’Union européenne ».
L’année précédente, le Secrétaire d’État de Trump, Mike Pompeo, avait annoncé que le gouvernement des États-Unis « envisage[ait] de fournir jusqu’à 1 milliard de dollars de financement aux pays d’Europe centrale et orientale participant à l’Initiative des Trois Mers. Notre objectif [était] assez simple : (…) dynamiser les investissements du secteur privé dans le domaine de l’énergie pour protéger la liberté et la démocratie à travers le monde. » Lancée en février 2020, cette promesse d’aide financière états-unienne ne s’est jamais concrétisée, sachant que Trump a perdu les élections au début du mois de novembre de cette même année. Cependant, d’importants investissements ne sont plus nécessaires pour les exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) états-unien vers le continent européen car, comme l’ont expliqué en mars dernier les chercheurs Paweł Czyżak et Nolan Theisen, « la capacité mondiale d’infrastructure pour le GNL semble croître bien plus que la demande de gaz réelle, en particulier sur le continent européen – le plus grand marché pour les exportations états-uniennes de GNL. Les données d’Europe centrale et orientale montrent que, dès 2025, la capacité d’importation de GNL dans les pays de l’Initiative des Trois Mers dépassera les importations historiques de gaz russe par gazoduc. Cela signifie que la consommation de GNL dans la région devra non seulement remplacer le gaz russe, mais également croître au-delà de ce niveau. » En résumé, la politique des Trois Mers lancée sous l’administration Obama et soutenue par le cabinet Trump a gagné une plus grande pertinence stratégique pour les décideurs de Washington après l’invasion russe de l’Ukraine, mais sans nécessiter d’importants investissements de la part des États-Unis.
Le 20 juin 2022, trois jours après la fin de l’exercice BALTOPS 22 commandé par l’OTAN – et qui pourrait avoir servi de couverture pour piéger les gazoducs Nord Stream –, le Secrétaire d’État Antony Blinken déclara que « la guerre d’agression du gouvernement russe contre l’Ukraine a rendu le développement de l’Initiative des Trois Mers encore plus urgent – pour tous ses membres et partenaires, et pour chacun des domaines d’intervention de ce plan : l’énergie, le transport et les communications numériques. Même avant [l’invasion russe de l’Ukraine lancée le] 24 février [2022], la concrétisation d’une plus grande sécurité énergétique nécessitait la diversification des sources, des routes d’approvisionnement et des types d’énergie. L’embargo de l’Union européenne sur le pétrole russe et son plan visant à réduire considérablement les importations de gaz naturel russe ont rendu ce travail indispensable. Une plus grande indépendance énergétique rendra les États membres moins vulnérables à la coercition du Kremlin. Et cela privera le gouvernement russe de ressources massives qu’il a utilisées pour financer son attaque contre l’indépendance de l’Ukraine et d’autres pays ces dernières années. » Le mois précédent, il avait été annoncé que le « gazoduc Pologne-Lituanie, c’est-à-dire l’interconnexion transfrontalière reliant les systèmes polonais et lituanien de transmission de gaz, venait d’être mis en service. Il [permettra] également de transporter du gaz vers la Lettonie et l’Estonie. Cette infrastructure gazière stratégique et essentielle est une étape importante pour l’Initiative des Trois Mers et pour l’Union européenne », un projet décrit par les autorités polonaises comme « la réaction la plus forte et la plus adaptée face aux actions de la Russie. »
Tel que détaillé sur le site officiel de l’Initiative des Trois Mers en mai 2024, la Pologne cherche également à parachever la « diversification des sources d’approvisionnement en gaz et l’intégration des infrastructures gazières dans la région des Trois Mers avec la mise en œuvre du projet Baltic Pipe et des interconnexions transfrontalières [entre la] République de Pologne [et la] République slovaque (…) [, ainsi qu’entre la Pologne et] l’Ukraine ». En d’autres termes, le Baltic Pipe inauguré le lendemain du sabotage de Nord Stream joue désormais un rôle clé dans cette stratégie visant à réduire la dépendance européenne au gaz russe, « surtout compte tenu de l’opposition farouche de la Pologne aux gazoducs [Nord Stream] », comme l’ont observé FAIR.org. Dans le même temps, la Croatie, la Hongrie, la Lituanie et la Slovénie étendent également leurs infrastructures gazières, tandis que la Croatie, la Lituanie et la Lettonie développent des terminaux de GNL qui favoriseraient les exportations de gaz naturel liquéfié états-unien de plus en plus massives vers le continent européen.
Grâce au sabotage de Nord Stream, l’Initiative des Trois Mers affaiblira l’Allemagne au profit de la Pologne
Jusqu’à récemment, le développement de l’Initiative des Trois Mers a rencontré plusieurs obstacles. Parmi eux, il est important de noter que Berlin s’y est longtemps opposée, principalement en raison de ses craintes que ce projet 1) ait un impact négatif sur l’économie allemande, 2) augmente de manière disproportionnée l’influence des États-Unis et leurs exportations de gaz en Europe centrale et orientale, et 3) affaiblisse la pertinence de l’architecture Nord Stream. Comme l’a expliqué le chercheur Martin Dahl en décembre 2019, « la mise en œuvre de projets d’infrastructures sur l’axe Nord-Sud à l’est de la frontière allemande, qui renforcerait la capacité des ports baltes non allemands et déplacerait une partie du transport routier vers l’Europe centrale et orientale, augmenterait la concurrence et pourrait réduire les bénéfices des entreprises allemandes. Également dans le domaine de l’énergie, les plans de l’Initiative des Trois Mers entrent en conflit avec les intérêts allemands dans les gazoducs Nord Stream. »Depuis que la majeure partie de cette infrastructure est devenue « un tas de métal au fond de la [mer Baltique] », pour reprendre les termes provocateurs de la Sous-secrétaire d’État Victoria Nuland en janvier 2022, l’obstacle Nord Stream a été éliminé. À l’avenir, il serait certainement préjudiciable pour l’Allemagne de ne pas accroître son implication dans l’Initiative des Trois Mers – ne serait-ce que pour gagner de l’influence dans son développement, notamment dans les domaines du transport, des infrastructures portuaires et, depuis la destruction de trois des quatre gazoducs de Nord Stream, de la sécurité énergétique.
Le sabotage de Nord Stream a rempli un objectif stratégique majeur de Washington : empêcher tout rapprochement germano-russe
Le 30 avril 2024, le Secrétaire d’État Antony Blinken a déclaré lors du Forum économique mondial à Riyad que « l’Europe s’est éloignée de sa dépendance à l’énergie russe de manière extraordinaire, et ce en l’espace de seulement deux ans », sans mentionner le fait pourtant crucial que le sabotage des gazoducs Nord Stream, l’Initiative des Trois Mers et le Baltic Pipe ont été des facteurs clés dans la réalisation de ce vieil objectif stratégique de Washington. Dix ans plus tôt, c’est-à-dire en 2014, l’ancienne Secrétaire d’État Condoleezza Rice avait en effet affirmé que « les Européens devront remplacer leur dépendance au gaz russe par du gaz états-unien, notamment du GNL, ce qui supposerait l’élimination des gazoducs Nord Stream. Pour Condoleezza Rice, le plus important était de mettre fin à la collaboration russo-européenne et d’éliminer leur “union gazière et industrielle” – en d’autres termes, de couper la Russie de l’Europe. » Confirmant cette ambition majeure de Washington, George Friedman – le fondateur de la « CIA privée » Stratfor –, expliqua l’année suivante que, «pour les Américains, la peur la plus centrale est (…) la combinaison de la technologie et du capital allemands avec les ressources naturelles et la main-d’œuvre russes – la seule combinaison qui, depuis des siècles, terrifie les États-Unis. Alors quelles sont les conséquences de tout cela ? Eh bien, les États-Unis ont déjà montré leurs cartes : c’est la ligne des pays allant de la Baltique à la mer Noire », comme le confirme le développement continu de l’Initiative des Trois Mers dans cette région et le redéploiement provocateur de l’OTAN dans cette même zone, une stratégie résumée en 2015 par Friedman comme l’imposition d’un « cordon sanitaire » antirusse.
Comme l’a observé en mars 2023 le journaliste polonais Agaton Koziński, « la politique d’endiguement des pulsions agressives du Kremlin porte ses fruits. Depuis que les pays de l’Europe centrale et orientale ont assumé la charge principale de ces mesures [de soutien massif à l’Ukraine contre la Russie], l’équilibre des pouvoirs en Europe a commencé à changer. Ce n’est pas seulement le Chancelier Scholz qui l’a remarqué. “La visite du Président Biden en Pologne au mois de février 2023 est perçue comme une correction face à la domination écrasante des États membres occidentaux dans la politique de l’UE”, a écrit le professeur John Keiger, historien à l’Université de Cambridge, dans l’hebdomadaire The Spectator. “L’époque où un Président français comme Jacques Chirac pouvait dire aux États d’Europe de l’Est qu’ils feraient bien de se taire est révolue”, a-t-il ajouté. On entend la même rengaine ailleurs. “Une chose est claire : un important pivot vers le flanc est de l’OTAN est en cours”, a écrit Roger Boyes, rédacteur international du quotidien britannique The Times. “On a vraiment l’impression que, sur le continent européen, le centre de gravité s’est déplacé vers l’Est”, a commenté le général Ben Hodges, ancien commandant de l’armée états-unienne en Europe. »
Dans le discours susmentionné, George Friedman souligna le fait qu’au début de l’année 2015, ce même « général Ben Hodges, alors commandant de l’U.S. Army en Europe, a visité l’Ukraine. Il a annoncé que des instructeurs états-uniens allaient officiellement arriver, et non plus officieusement. Il a même accroché des médailles à des combattants ukrainiens ce qui, selon le protocole militaire, ne peut normalement pas être fait à des étrangers, mais [le général Hodges] l’a fait, montrant que [les forces militaires ukrainiennes] étaient “son” armée. Il est ensuite parti et, dans les pays baltes, il a annoncé que les États-Unis allaient pré-positionner des blindés, de l’artillerie et d’autres équipements dans les pays baltes, en Pologne, en Roumanie et en Bulgarie, ce qui est un point très intéressant. Donc (…) hier, les États-Unis ont annoncé qu’ils enverraient des armes, bien sûr, ce soir ils le nieront, mais les armes seront envoyées. Dans tout cela, les États-Unis ont agi en dehors du cadre de l’OTAN parce que l’OTAN doit obtenir un vote unanime à cent pour cent. »
Il ajouta un point crucial, soulignant que de nombreux stratèges occidentaux et lui-même étaient parfaitement conscients que la politique agressive des États-Unis en Ukraine et au sein de l’Europe centrale et orientale – c’est-à-dire de la mer Baltique à la mer Noire –, était perçue par la Russie comme une menace existentielle. En effet, il résuma son propos en expliquant que « la question qui se pos[ait] pour les Russes [en 2015] était la suivante : garderont-ils une zone tampon qui soit au moins neutre, ou l’Occident pénétrera-t-il tellement loin en Ukraine qu’il se trouvera à 100 kilomètres de Stalingrad et à 500 kilomètres de Moscou ? Pour la Russie, le statut de l’Ukraine est une menace existentielle, et les Russes ne peuvent pas lâcher sur ce point. Pour les États-Unis, si la Russie garde l’Ukraine, où s’arrêtera-t-elle ? Il n’est donc pas surprenant que le général Hodges, qui a été désigné pour essuyer les critiques engendrées par [cette stratégie], parle de pré-positionner des troupes en Roumanie, en Bulgarie, en Pologne et dans les pays baltes. C’est l’Intermarium, de la mer Noire à la mer Baltique, dont rêvait [l’ancien Premier Ministre polonais Józef] Piłsudski. C’est la solution pour les États-Unis », dont la mise en œuvre sur le plan énergétique a été grandement facilitée par l’Initiative des Trois Mers – un projet qui, selon les propos du général Hodges en avril 2020, « accentuerait l’indépendance énergétique de l’Europe centrale et orientale (…) [dans un contexte de] concurrence entre grandes puissances dans le domaine économique ». Comme nous l’avons documenté dans la première partie de cette analyse, le sabotage de l’infrastructure Nord Stream fut un facteur clé dans l’implémentation de cette stratégie disruptive ouvertement soutenue par les États-Unis. Cependant, la « zone d’exclusion intellectuelle » qui entoure cette attaque a garanti jusqu’à présent le fait que cet événement reste irrésolu, malgré de solides indices suggérant une possible responsabilité centrale de Washington dans cet acte de guerre non seulement contre la Russie, mais également contre l’Allemagne et les autres pays européens qui ont co-développé cette infrastructure.
Maxime Chaix
Journaliste indépendant, essayiste et traducteur, Maxime Chaix est spécialisé dans l’étude approfondie des opérations clandestines occidentales, de la politique étrangère des États-Unis et de l’instrumentalisation étatique du terrorisme islamiste. Entre 2009 et 2015, il a traduit trois ouvrages de l’universitaire, essayiste et ancien diplomate canadien Peter Dale Scott. En 2019, il a publié son premier essai, intitulé La guerre de l’ombre en Syrie, aux Éditions Erick Bonnier. Déplorant le soutien irréfléchi de la majorité des médias français pour le militarisme de Washington et de ses principaux alliés, dont l’État français, Maxime Chaix pratique un journalisme à l’anglo-saxonne, résolument critique envers les excès militaires occidentaux et le conformisme universitaire, politique et médiatique qui les légitime.
Face à la menace russe, l’armée de terre française muscle sa logistique
L’armée de terre va participer à plusieurs exercices d’envergure sur le flanc est de l’Europe. La France veut montrer à ses alliés ses capacités de projection.
Rentrée studieuse pour l’armée de terre française. Son chef d’état-major (Cemat), le général Pierre Schill, a dressé, vendredi 4 octobre à Lille, les grandes lignes du programme qui attend les quelque 130 000 soldats français dans les mois et les années à venir. Le lieu n’a pas été choisi au hasard. C’est dans la ville du Nord que se trouve le Commandement Terre Europe (CTE) et le Commandement de la Force et des opérations terrestres (CFOT). Deux états-majors qui regardent désormais en grande partie vers l’est de l’Europe.
Un engagement important de nos forces est devenu une hypothèse crédible, a prévenu le général Schill, avec une « menace russe présente pour les années à venir à l’est de notre continent ». L’armée française doit être prête à la fois à intervenir « ce soir » tout en préparant les engagements du futur. La LPM de 2024-2030 et ses 413 milliards d’euros pour les armées, permet d’envoyer un premier message de volonté aux alliés et pays compétiteurs de la France.
Une brigade déployée en dix jours
Expérience du combat, force morale présente, polyvalence… Le Cemat a listé les différents points forts de l’armée de terre, qui doit maintenant gagner en réactivité et passer à une autre échelle d’engagement et de projection de force. Dans le cadre de l’exercice Dacian Spring, c’est une brigade interarmes (7 000 à 8 000 soldats) « bonne de guerre », c’est-à-dire tout de suite apte au combat et capable de tenir dans la durée, qui sera déployée en 10 jours sur le sol roumain en avril 2025.
Cela représente un effort logistique conséquent, avec 1 500 conteneurs qui, mis bout à bout, forme un convoi ferroviaire long de neuf kilomètres. « Un jour de combat, c’est une consommation de 80 conteneurs, dont 20 rien que pour les munitions », détaille le Général Guillot, adjoint au CTE.
En 2022, sept jours seulement après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la France avait déployé le Sparhead Battalion de la force de réaction rapidede l’Otan en Roumanie, composée de 500 Français et 300 Belges. Une vingtaine de rotations d’Antonov 124, plus gros avion du monde, trois de KC130 et trois d’A330 MRTT avaient été nécessaires. Depuis, 2 500 militaires de la mission Aigle sont relevés tous les quatre mois, et 500 véhicules par an. Une année de logistique représente 36 vols pour transporter le personnel, 10 vols, 35 trains et 25 convois routiers pour le fret.
L’importance du fret ferroviaire
Un transport multimodal qui, malgré la menace russe, connaît encore quelques ratés. À l’image de contrôles douaniers tatillons de la part d’un pays voisin de la France, obligeant, pour une histoire de tampon mal placée, à faire descendre un char Leclerc de son wagon porte-char. L’Union européenne a investi 1,7 milliard d’euros dans la création d’un « Schengen militaire », pour permettre le déplacement rapide de troupes d’ouest en est sans les tracasseries administratives de chaque pays traversé.
En Roumanie, c’était un pont trop fragile qui imposait il y a peu encore les convois blindés français à faire un détour de plusieurs heures avant d’atteindre leur base. Signe de l’importance d’un bon réseau ferroviaire, la Finlande, arrivée dans l’Otan en 2023, songe à remplacer l’écartement russe de 1 520 mm d’une de ses voies de chemin de fer pour passer à un écartement standard de 1 453 mm.
Pikne, Diodore, Hedgehog, le cahier d’exercices chargé de l’armée française
Au-delà de l’échéance de Dacian Spring, d’autres exercices vont ponctuer le calendrier déjà chargé de l’armée française, afin de travailler l’interopérabilité avec ses alliés. Le nord de la mer Baltique sera, en décembre 2024, le théâtre de l’exercice Pikne mené au côté des forces britanniques et estoniennes. Des tirs interarmes, commandés depuis des PC en France, seront effectués sur terre, mais également depuis des frégates et des avions en appui air-sol.
Mars 2025, l’exercice Diodore devra démonter les capacités du Commandement des actions dans la profondeur et du renseignement (Capr). Créé en 2024, il vise à mener des actions dans la profondeur de l’ennemi au niveau corps d’armée ou division entre 30 et 500 km. En avril, l’exercice Hedgehog en Estonie enverra un autre bataillon français dans le cadre de la mission lynx. Enfin, en juin, Warfighter, entraînera la 1ʳᵉ division française au côté d’un corps d’armée américain. Mis bout à bout, ces exercices envoient des signaux stratégiques à la Russie, visant à la dissuader d’aller plus en avant contre l’est de l’Europe. Pour « gagner la guerre avant la guerre », l’armée française espère pouvoir déployer une division (environ 25 000 soldats) en 30 jours en Europe de l’Est dès 2027.
Une décennie après sa création, la coalition internationale formée pour combattre Daech en Irak et en Syrie touche à sa fin. Rien n’est pour l’instant arrêté mais la décision pourrait rebattre quelques cartes pour l’opération Chammal, volet français d’une opération multinationale lancée il y a 10 ans.
L’État islamique « est vaincu, mais n’est pas éliminéet demeure une menace pour la région et au-delà » déclarait le Pentagone le 27 septembre dans un communiqué annonçant la fin de l’opération Inherent Resolve (OIR). Il appartient désormais à chacun des quelque 30 pays de la coalition de poursuivre son soutien aux forces irakiennes et de maintenir la pression sur Daech en s’appuyant sur les partenariats de sécurité bilatéraux, à l’instar du traité stratégique signé en janvier 2023 par Paris et Bagdad.
Approuvé par l’ensemble des partenaires, ce plan de transition sera conduit en deux phases. Déjà engagé, le retrait des forces coalisées de certaines bases irakiennes s’achèvera le 1er septembre 2025. Les opérations militaires menées en Syrie seront quant à elles clôturées le 1er septembre 2026, délai nécessaire pour prévenir toute résurgence du groupe terroriste.
Chammal mobilise actuellement 600 militaires français. Environ 300 d’entre eux relèvent de l’armée de Terre et sont actifs sur le territoire irakien. La moitié contribue à l’appréciation sécuritaire régionale par des actions d’appui et de conseil. Une centaine d’autres constituent la Task Force Lamassu, cette unité chargée de former cinq bataillons du désert au sein de l’armée irakienne. Enfin, une trentaine de militaires de l’armée de Terre sont insérés en état-major dans le cadre de la NATO Mission Iraq (NMI), autre mission de conseil et de formation établie en 2018 à la demande du pouvoir irakien.
Et pour la suite ? « Les discussions sont en cours, rien n’est totalement arrêté », expliquait-on vendredi dernier du côté de l’armée de Terre. Exit néanmoins le confort fourni par le « parapluie OIR » et ses infrastructures, son soutien quotidien et sa protection, notamment anti-aérienne et anti-drones. Une fois OIR clôturée, il faudra revoir la posture et « répartir toutes ces tâches entre les différents détachements qui resteraient », indiquait le commandant des opérations et de la force terrestre, le général de corps d’armée Bernard Toujouse.
Si OIR disparaît progressivement, la présence française se maintiendra au moins jusqu’à l’horizon 2026. En matière de planification, ce qui a été fixé en bilatéral dans le domaine terrestre se poursuivra comme prévu. L’année 2025 verra d’ailleurs les militaires français prendre le commandement de la mission NMI, « investissement complémentaire de la France et de l’armée de Terre en particulier » à la clef. Quant à la TF Lamassu, deux bataillons du désert sont déjà à pied d’œuvre. La formation d’un troisième est en cours depuis mi-juillet. Les deux derniers suivront d’ici au printemps 2025.
Leclerc Évolution de KNDS présenté au salon Eurosatory (Photo F. Dosreis)
À l’occasion du dernier salon Eurosatory, deux équipements français ont suscité une attention toute particulière : le Caesar MkII et le Leclerc Évolution, tous deux présentés par KNDS France, anciennement Nexter.
En effet, ces deux systèmes de combat terrestres synthétisent, en quelque sorte, tout le potentiel que l’ingénierie française peut apporter en matière de combat terrestre, en étant à la fois mobiles, performants et innovants, tout en ne cédant pas à l’hypertechnologisme qui touche parfois ce secteur, et ainsi proposer des prix très attractifs, en tout cas pour le Caesar MkII, puisque le prix du Leclerc Évolution n’a pas été évoqué.
Pourtant, le destin de ces deux équipements, pourrait être très différent. En effet, là où l’Armée de terre a d’ores-et-déjà commandé 109 Caesar MK2 pour former l’ossature de son artillerie mobile dans les années à venir, le Leclerc Évolution, lui, n’a pas semblé susciter l’intérêt de l’état-major, pas davantage de la DGA et du ministère des Armées, liés par des contraintes budgétaires et des programmes à mener à leur terme.
Dès lors, si le Caesar MkII a déjà entamé sa carrière internationale, en Belgique et en Lituanie, le nouveau char de KNDS France, semble, aujourd’hui, destiné à venir enrichir les longues listes des équipements de grandes valeurs, promis à une carrière internationale exceptionnelle, mais fauchés avant même d’avoir commencé dans leur élan, par des considérations contestables.
En effet, comme nous le verrons, Le Leclerc Évolution n’a pas seulement le potentiel de redonner à l’Armée de terre la puissance de feu et de manœuvre lors d’engagements symétriques féroces, ainsi que la masse lui permettant de soutenir dans la durée un tel engagement.
Il a également, face à lui, un marché international, adressable par la France, plus que considérable avec 8936 chars à remplacer dans le monde, qui n’attend qu’un coup de pouce, disons plutôt de l’avant-bras, du ministère des Armées, pour être efficacement démarché.
Sommaire
Avec 200 Leclerc modernisés, l’Armée de terre ne peut que partiellement remplir ses engagements vis-à-vis de l’OTAN
Dans un précédent article, nous avons montré que le format de la chasse française, visant à doter l’Armée de l’Air de 185 avions de combat, et l’Aéronaval de 40 appareils, était très en deçà des besoins, en particulier pour ce qui concerne les engagements pris par la France vis-à-vis de l’OTAN.
L’Armée de terre ne disposera plus que de 200 Leclrec, dont 160 modernisés, à l’issue de la LPm 2024-2030.
Le même Livre Blanc de 2013, à l’origine du format de l’aviation combat, avait également décidé de ramener le parc de chars de combat de l’Armée de terre à 200 exemplaires, entre autres choses. Or, ce format suffit à peine à armer efficacement deux brigades « lourdes », celles-là mêmes qui sont au cœur d’un engagement potentiel en Europe centrale.
Le fait est, Paris s’est également engagé, vis-à-vis de l’OTAN, à déployer à la demande de l’Alliance, une division forte de deux brigades et 12 à 15 000 hommes, formant une division, et les capacités de commandement pour diriger le corps d’armées du théâtre sud-European, autour de la Roumanie et de la Bulgarie.
Avec six brigades organiques, moyennant quelques délais, cet objectif semblait alors réaliste aux planificateurs français. Toutefois, dans cet organigramme, seules deux brigades étaient qualifiées de lourdes, alors que deux brigades, dites moyennes, s’apparentaient à des Brigades d’infanterie motorisée. Les deux dernières, dites légères, étaient composées d’unités d’infanterie de Marine, de la Légion, des troupes aéroportées et de montagne.
Depuis, la guerre en Ukraine a montré qu’il était très hasardeux, pour ne pas dire suicidaire, d’engager des troupes d’infanterie motorisée, voire des troupes légères, sans disposer de l’appui de blindés lourds et de l’artillerie, et donc de chars de combat. En outre, l’attrition constatée est telle, que l’absence de réserves, y compris à l’échelon divisionnaire, peut s’avérer rapidement catastrophique.
Un T90M russe en Ukraine. En dépit de pertes importantes, les chars ont montré qu’ils étaient toujours indispensables aux manoeuvres offensives et défensives modernes.
Or, avec seulement 200 chars Leclerc, même modernisés, l’Armée de terre ne dispose ni de cette capacité à déployer en permanence les deux régiments de chars nécessaires pour appuyer et accompagner les forces d’infanterie de ses deux brigades, ni des réserves indispensables pour absorber l’attrition et l’usure rapide des matériels.
Pour répondre à ce besoin, la création d’au moins deux régiments de chars supplémentaires, un par brigade moyenne, s’avèrerait nécessaire, ainsi que la création d’un tampon opérationnel équivalent à un régiment, soit un total de 160 à 190 chars supplémentaires, mais aussi 2500 à 3000 hommes supplémentaires à recruter au sein de la Force Opérationnelle Terrestres.
Dans un tel modèle, il est aisément envisageable de transférer les nouveaux chars aux régiments cuirassiers actuels, et de doter les deux régiments formés de gardes nationaux, et encadrés par des militaires d’active, ainsi que le régiment de réserve, des Leclerc MLU, pour assurer la rotation des moyens déployés, et une résilience au contact minimale.
Cependant, l’investissement nécessaire à une telle transformation, mobiliserait autour de 4 Md€ d’équipements et infrastructures, et 200 m€ supplémentaires par an, soit plus de la moitié des crédits accordés par la LPM 2024-2030 au programme SCORPION. On comprend, dès lors, les réticences de l’Armée de Terre à ce sujet, sachant qu’elle ne dispose d’aucune marge budgétaire, et pas davantage de marges de manœuvre programmatique, tant l’ensemble de son parc est aujourd’hui sous tension.
Le Leclerc Évolution, la solution inespérée de KNDS pour compléter l’inventaire lourd de l’Armée de terre
Reste que le besoin de chars lourds supplémentaires pour l’Armée de terre est là, et bien là, et que l’adversaire potentiel n’aura que faire des explications budgétaires françaises, le cas échéant. C’est dans ce contexte qu’est apparu, à l’occasion du salon Eurosatory 2024, le Leclerc Évolution.
Le Leopard 2A-RC 3.0 représente la composante allemande de l’offre de chars de génération intermédiaire de KNDS. Contrairement au Leclerc Évolution, ce char sera très certainement commandé par la Bundeswehr, lançant ainsi sa carrière internationale.
Présenté par KNDS France, aux côtés du Leopard 2A-RC3.0 de KNDS Deutschland, le Leclerc Évolution a été une véritable surprise, pour l’immense majorité des spécialistes de ce domaine. Non pas dans sa configuration, puisqu’il reprend, dans ses grandes lignes, celle du démonstrateur EMBT présentés quelques mois auparavant en Égypte, mais dans son positionnement commercial.
En effet, pour KNDS, le Leclerc Évolution, est un char de génération intermédiaire, comme le Leopard 2A-RC3.0, le KF51 de Rheinmetall, ou le futur M1E3 américain, destiné à assurer l’intérim entre les Leopard 2A6/7/8 et Leclerc MLU actuels, et le futur, et hypothétique, programme MGCS franco-allemand, prévu pour 2040, voire 2045.
À l’instar du char allemand, le nouveau Leclerc fait la synthèse entre tout ce qui fonctionne bien et même très bien sur le Leclerc MLU, comme son train roulant, sa propulsion, son système de chargement automatique, et sa visée dynamique, améliore ce qui doit l’être, comme sa vetronique, son système de combat et de communication, et son armement, et ajoute des capacités supplémentaires faisant la plus-value du modèle, comme un système APS hard kill, un tourelleau automatique à fort débattement, et un quatrième membre d’équipage, en charge des systèmes comme les drones, les missiles et le système de défense.
Par ailleurs, le char présenté à Eurosatory par KNDS, ne doit pas être considéré comme un modèle de pré-série, ni même un prototype, puisqu’il peut intégrer de nombreuses évolutions, avant d’arriver à ce stade, selon les besoins des éventuels clients.
Leclerc Evolved au salon Eurosatory 2024 – Remarquez la filiation avec la tourelle EMBT de 2022. (Photo F. Dosreis)
De fait, le Leclerc Évolution a été salué, apprécié, et parfois encensé, par l’ensemble des spécialistes, tous se heurtant toutefois à la frustration, déjà sensible, du refus de l’Armée de terre de s’en équiper. Or, sans commande française, la carrière internationale du Leclerc Évolution sera immanquablement compromise, comme ce fut le cas précédemment avec le Super Mirage 4000 de Dassault, ou avec le Krab d’Arquus, tous deux pourtant promis à un brillant avenir.
Un risque budgétaire très limité, avec un marché international potentiellement accessible de 8936 chars de combat à remplacer
En effet, le Leclerc Évolution pourrait arriver, s’il est lancé rapidement, et donc commandé par la France, sur un marché international qui n’aura jamais été tant en demande de ce type de modèle, depuis les années 70 et 80.
Et pour cause, un grand nombre d’armées, sur tous les continents, mettent encore en œuvre de vastes flottes de chars datant de cette période, comme les T-72 soviétiques, les Leopard 1 allemands, ou encore les M60 et M48 américains.
Si ces blindés pouvaient encore s’avérer efficaces, en constituant de la masse, jusqu’il y a peu, leur vulnérabilité aux systèmes antichars modernes et aux drones, ainsi que l’écart de performances avec les nouveaux chars qui arrivent à présent, va obliger un grand nombre d’armées à les remplacer.
De ce marché, la France et le Leclerc Évolution ne pourront évidemment en adresser qu’une partie. D’abord, pour optimiser, au sein du groupe KNDS, les chances de succès, alors que le Leopard 2A8/X semble s’imposer comme le choix de prédilection d’une grande partie des armées en Europe.
En commandant 18 exemplaires peu après son annonce, la Bundeswehr a lancé la carrière internationale du leopard 2A8, alors que le KF51 de Rhienmetall, qui n’avait pas eu cette chance, a du patienter 3 ans, et un concours de circonstance en Italie, pour pouvoir trouver un premier débouché.
Ensuite, pour des questions de sphère d’influence. Inutile, pour Paris et KNDS, de tenter de s’imposer au Vietnam, proche de Moscou, ou en Algérie, à mi-chemin entre la Russie et la Chine, ou en Malaisie, qui se rapproche, chaque jour davantage, de la Turquie.
Enfin, pour des questions de cohérences. Pas question, pour la France, de vendre des équipements militaires à la Turquie, tout en ayant signé un accord de défense avec la Grèce. Elle laisse cela aux États-Unis, et aux Britanniques, pour qui le sujet ne semble pas poser de problème. De même, il serait hors de question de vendre des équipements au Pakistan, face à l’Inde.
Pour autant, sur le marché restant, le nombre de chars de seconde génération et troisième génération, devant être prochainement remplacés, atteint le chiffre astronomique de 8936 blindés.
Grèce, Croatie, Belgique : un marché européen potentiel de 1147 chars non fléché vers le Leopard 2
Si l’Europe est la chasse gardée de KNDS Deutschland, et de la famille Leopard 2, la France, et le Leclerc Evo, auraient pourtant trois cartes à jouer, vis-à-vis de pays particulièrement proches, aux besoins spécifiques.
L’Armée Croate aligne 75 M84 modernisés datant de l’époque yougoslave.
Ainsi, la Croatie a montré, ces dernières années, une appétence toute particulière pour les équipements militaires français, en se portant acquéreuse de 12 Rafale d’occasion, de missiles Mistral 3, et plus récemment, du canon Caesar. Or, le pays aligne encore aujourd’hui, 75 chars lourds M84 yougoslaves modernisés, dérivé du T-72, qu’il sera nécessaire de remplacer dans les années à venir.
La Composante terrestre belge, elle, n’a plus de chars de combat depuis 2014, date du retrait du dernier Leopard 1 des forces armées du pays. Rien n’indique, à ce jour, que Bruxelles envisagerait de faire marche arrière dans ce domaine. Toutefois, au travers du programme CaMo, les autorités belges ont montré leur détermination à accroitre l’interopérabilité avec l’Armée de terre française.
De fait, si celle-ci venait à acquérir trois régiments de Leclerc Évolution, comme évoqué plus haut, il y a fort à parier que Bruxelles embarquerait également dans ce programme, pour une soixantaine de blindés, soit un régiment, respectant ainsi le ratio actuel de format entre la Composante terrestre, et la Force Opérationnelle Terrestre française. Le pays devant sensiblement accroitre ses crédits de défense dans les années à venir, pour atteindre les 2% PIB réclamés par l’OTAN, le budget nécessaire ne serait certainement pas un obstacle.
Le plus grand potentiel, pour le Leclerc Evo, en Europe, serait, cependant, la Grèce. D’une part, Athènes et Paris ont considérablement accru leur coopération défense ces dernières années, avec l’achat de 24 avions Rafale et de 3 frégates FDI, ainsi que des négociations ouvertes autour du VBCI et des corvettes Gowind 2500. En outre, les deux pays ont signé un accord de défense avec clause d’assistance mutuelle en 2021.
la Grèce aligne encore 520 Leopard 1, principalement des A5, pour former ses blindées devant contenir une éventuelle poussée mécanisée turque en Thrace orientale.
D’autre part, Athènes va devoir remplacer pas moins de 520 Leopard 1 et 492 M60 et M48, pour continuer à tenir en respect la Turquie, en particulier en Thrace orientale et à Chypre. Le terrain sur ces théâtres, est bien plus adapté pour un char de combat plus léger, comme le Leclerc Évolution, face au Leopard 2 ou à l’Abrams Américain.
En Afrique, l’Égypte et le Maroc devront remplacer 2510 chars de combat dans les années à venir
Chose rare, ce n’est pas le Moyen-Orient qui représente l’un des deux marchés les plus prometteurs pour le nouveau char français, mais l’Afrique. En effet, deux pays africains, l’Égypte et le Maroc, disposent aujourd’hui d’une très vaste flotte de chars de seconde génération, qu’il faudra remplacer prochainement.
L’Égypte est, comme la Grèce, l’Inde ou les Émirats Arabes Unis, un partenaire de longues dates de l’industrie de défense française. Ce fut notamment le Caire qui, le premier, commanda des Mirage 2000 sur la scène internationale, et le premier à commander des Rafale en 2015, ouvrant la voie aux fructueuses carrières internationales de ces deux avions de combat, exportés tous deux, aujourd’hui, à près de 300 exemplaires.
En matière de chars, cependant, l’Égypte s’était massivement tournée vers des modèles américains, M48, M60 puis M1, après les accords de camps David, et la rupture avec l’Union soviétique. Ces dernières années, Le Caire semblait à nouveau se rapprocher de Moscou, avec la commande de Su-35s et de T-90S. Toutefois, l’une et l’autre de ces commandes ont tourné court, probablement en lien avec l’intervention des États-Unis et de la législation CAATSA.
Les armées égyptiennes alignent encore plus d’un milleir de chars M60 et M48, alors que le potentiel opérationnel de ces blindés, dans un contexte moderne, est désormais très limité.
Aujourd’hui, le Caire se trouve donc en situation difficile, ne pouvant se tourner vers la Russie, et ne voulant pas spécialement se tourner vers les États-Unis, ni vers l’Allemagne, pour moderniser les quelque 1150 M60 et M48, ainsi que les 500 T-55 encore en service. La Corée du Sud avec le K2, comme la Chine avec le VT4, tentent de séduire les autorités égyptiennes.
Cependant, un modèle français, adapté à ses propres besoins, serait incontestablement considéré avec bienveillance par les autorités du pays, raison pour laquelle, en janvier dernier, KNDS avait présenté l’EMBT, et non le Leopard 2A8, lors du salon de l’armement qui se tenait dans la capitale Égyptienne.
La situation du Maroc est sensiblement différente. Rabat entretient, en effet, d’excellentes relations avec Washington, mais aussi avec Pékin et Séoul, et ne manque pas d’options pour remplacer les 210 T-72 et 650 M60 et M48 actuellement en service.
Cependant, le changement de posture récent de la France, concernant le Sahara Occidental, appellera certainement des actions de réciprocité, qui pourraient porter sur la commande de Rafale pour remplacer les Mirage F1 marocains, ou, éventuellement, de chars Leclerc Évolution, si celui-ci était effectivement proposé sur le marché, tout en étant en service au sein des armées françaises.
Arabie Saoudite, EAU, Jordanie… : un potentiel de 1495 chars au Moyen-Orient
Si le marché moyen-oriental ne représente pas le plus haut potentiel mondial, pour le Leclerc Evo, il est tout sauf négligeable, cependant. En effet, pas moins de cinq pays vont devoir moderniser tout ou partie de leur flotte de chars de combat dans les années à venir, et le char français, y aurait toutes ses chances.
Les Leclerc emirati se sont très bien comportés au combat au Yemen, surtout lorsque l’on compare ses résultats et ses pertes, aux engagements des M1A1 et M60 saoudiens sur ce même théâtre.
Les Émirats arabes unis sont, aujourd’hui, détenteurs de la plus importante commande d’armement passée par un pays étranger à l’industrie de défense française, avec la commande de 80 Rafale et divers équipements, pour 14 Md€, en 2022. Abu Dhabi avait aussi été le seul client export du char Leclerc, en son temps.
C’est précisément pour remplacer ces 354 chars Leclerc, que les EAU pourraient souhaiter se tourner vers le Leclerc Evo, ce d’autant qu’ils ont, semble-t-il, été très satisfaits du comportement du blindé français au combat, au Yemen, et que le Leclerc Evo partagera un nombre significatif de composants avec le Leclerc EAU, permettant de capitaliser sur les infrastructures de maintenance et de mise en œuvre déjà déployée.
L’Arabie Saoudite, pour sa part, a longtemps été le plus important client de la BITD française, en particulier dans les domaines terrestre et naval. Ces dernières années, les tensions entre Paris et Ryad ont lourdement altéré cette dynamique, qui semble toutefois à nouveau évoluer dans le bon sens, depuis quelques mois, avec des négociations autour du Rafale et du Sous-marin Scorpene, spécifiquement.
Comme le Caire, Riyad a des relations distendues avec les États-Unis, comme avec l’Allemagne, et pourrait fort bien se tourner vers la Corée du Sud, ou la Chine, pour remplacer ses quelque 370 M60 et 130 AMX30 encore en services.
L’Arabie Saoudite aligne encore 370 M60 et 130 Amx30 aujourd’hui.
Toutefois, l’amélioration des relations franco-saoudiennes, et les performances du Leclerc Évolution, sensiblement supérieures à celles du K2 et du VT4, pourraient bien donner un avantage certain à KNDS France dans cette compétition, surtout si l’industrie saoudienne était intégrée au programme.
Bien que disposant de moyens limités, la Jordanie aligne une force armée conséquente. Son parc de chars lourds intègre, notamment, 190 Challenger 1 britanniques, 80 Leclerc EAU acquis d’occasion auprès d’Abu Dhabi, et 182 M60 américains. Tous devront être remplacés à plus ou moins courte échéance, et le nouveau char de KNDS France pourrait bien faire figure de favori dans ce pays, le cas échéant.
Enfin, Oman et Bahreïn alignent respectivement 79 et 100 M60/M48, devant tous être remplacés à court ou moyen termes, d’autant plus rapidement que le Moyen-Orient risque l’embrasement, et que le statu quo imposé par la présence américaine permanente, pourrait bien s’affaiblir au fur et à mesure que le Pentagone devra concentrer ses moyens dans le Pacifique.
Géorgie et Arménie : 200 chars à remplacer auprès des alliés du Caucase
Le Caucase n’est ni un marché traditionnel pour la France, ni un marché particulièrement volumineux. Pour autant, la Géorgie comme l’Arménie, deux pays proches de l’Europe, et de la France, ne disposent aujourd’hui, chacun, que d’une centaine de chars T-72 ou dérivés, pour assurer leur défense contre la Russie, ou contre l’Azerbaïdjan et la Turquie, respectivement.
Les T72 arméniens ont subi de très lourdes pertes lors de la seconde guerre du Haut-Karabagh, à l’automne 2020.
Dans ce contexte, l’arrivée du Leclerc Évolution, en lieu et place des modèles soviétiques, pourrait sensiblement transformer la dynamique, si pas le rapport de force, et tendre à stabiliser les menaces. Et puis, si on peut indisposer Bakou, n’est-ce pas ?
En Asie, l’Inde et la Thaïlande représente un marché potentiel de 2693 chars de combat
L’Asie est, aujourd’hui, le continent le plus prometteur pour les exportations du Leclerc Évolution. Et ce, en raison de la volonté de New Delhi, de remplacer ses quelque 2410 chars T-72 d’origine soviétique.
L’Inde est régulièrement le plus important client de l’industrie de défense française. Ces dernières années, le pays a ainsi commandé 6 sous-marins de la classe Scorpene, et 36 avions Rafale. Deux contrats supplémentaires doivent être signés, par ailleurs, cette année, pour 26 Rafale et trois sous-marins Scorpene supplémentaires, pour la Marine indienne.
Concernant le remplacement des T-72, la masse du Leclerc, sensiblement inférieure à celle du Léo 2 ou du M1 Abrams, constitue un sérieux avantage pour le char français, tout comme ses performances et capacités opérationnelles supérieures face au T-90S russe et au K-2 sud-coréen.
L’Inde veut remplacer ses quelque 2400 T72, formant la colonne vertébrale de son corps blindé
Tout dépendra, dans ce dossier, du prix demandé par KNDS pour le Leclerc Évolution, et des options de construction locale et de transferts de technologies proposées, New Delhi exigeant, d’ici deux ans, à ce que 75 % de la valeur ajoutée d’un contrat d’armement majeur, soit produite dans le pays.
Bien que très inférieur en volume aux besoins indiens, le remplacement des 283 M60 thaïlandais, représenterait aussi, un marché adressable pour KNDS, même si Bangkok s’est déjà tourné, à ce sujet, vers le VT4 chinois, pour entamer la modernisation de son parc de chars de combat.
Argentine, Chili et Brésil : un besoin à venir de remplacer 891 chars
Par sa géographie spécifique, et sa géopolitique singulière, l’Amérique du Sud n’est pas le marché le plus prometteur pour un nouveau char de combat. Elle représenta pourtant un vase d’expansion confortable et bienvenue pour le Leopard 1 de Krauss-Maffei Wegmann, devenu KNDS Deutschland, lorsque le marché européen vint à se tarir.
Ainsi, l’Argentine (230), le Chili (140), l’Équateur (220) et le Brésil (590), alignent un parc de chars Leopard 1, souvent supérieur à celui de Leclerc de l’Armée de terre française. Le Pérou, lui, a conservé les 280 chars T-55 d’origine soviétique, toujours en service.
Leopard 1 argentin.
Au total, donc, ce sont pas moins de 891 chars qui devront être remplacés par un modèle plus récent en Amérique du Sud, sans toutefois que le rapport 1 pour 1 soit respecté, comme d’ailleurs dans l’ensemble des pays évoqués dans cet article.
On remarque, à ce titre, que ces pays sud-américains sont souvent dans la ligne de mire de Naval Group et de son Scorpene Evolved pour remplacer les Type 209 et 206 allemands, dans celle de Dassault Aviation pour placer le Rafale, ainsi que de KNDS, pour le Caesar. Il y a donc une convergence d’intérêts, pour la BITD française, en Amérique du Sud, chaque composante majeure ayant un produit phare pour séduire, avec une synergie globale qui reste cependant à élaborer.
Quelles devront être les qualités du Leclerc Évolution international pour s’imposer dans ces compétitions
Reste que, dans l’immense majorité des cas évoqués, ici, le besoin identifié repose sur le remplacement de chars moyens, comme le T-72, le Leopard 1 ou le M48/60, des blindés souvent plus légers, beaucoup plus rustiques, et considérablement moins onéreux que ne le sont les chars de génération intérimaire.
De fait, au-delà des aspects de performances, de puissance de feu et de technologie, deux facteurs clés devront guider les ingénieurs de KNDS, dans la conception finale du Leclerc Évolution, pour le mettre dans les meilleures conditions pour s’imposer sur ce marché colossal, de presque 9000 machines à remplacer, adressable par l’industriel français.
Le K2 Blacl Panther est aujourd’hui le plsu sérieux concurrent du Leclerc Evolution sur la scène internationale. Ne pas se positionner face à se modèle reviendrait à abandonner un marché de plusieurs milleirs de chars lourds à la Corée du Sud, et marquerait, sans le moindre doute, la fin du char français, avec la disparition de son potentiel d’exportation et de son marché.
Le premier, est la masse au combat du blindé. Que ce soit dans les déserts africains ou moyen-orientaux, les montagnes des Andes, du Caucase ou de l’Himalaya, ou dans les forêts denses du Brésil, de Thaïlande ou d’Équateur, la masse constituera un critère déterminant de la mobilité, donc du potentiel opérationnel du blindé. Si une masse supérieure à 55 tonnes est certainement à proscrire dans une majorité de cas, une masse autour de 50 tonnes constituerait, en revanche, un atout de taille sur ces marchés.
L’autre critère, et ce n’est certainement le plus simple à adapter, sera le prix. En effet, si le Leclerc était compétitif face au Leopard 2A4 ou au M1A1, en son temps, le Leclerc Évolution devra, lui, se confronter au K2 sud-coréen, au T-90S russe et au VT4 chinois, des chars qui évoluent entre 6 m$ (T90S) et 12 m$ (K2). Il faudra donc, d’une manière ou d’une autre, parvenir à se montrer compétitif face à ces modèles, surtout que les chars à remplacer, sont souvent des modèles anciens, achetés à bas couts il y a plusieurs dizaines d’années.
Conclusion
On le voit, même si KNDS a encore des efforts à faire, pour adapter son char aux attentes du marché, le Leclerc Évolution constitue une réponse très bien adaptée, à un très grand nombre de besoins qui vont bientôt émerger, dans le cadre de la modernisation des forces armées mondiales.
Ce marché adressable constitue, à lui seul, un argument stratégique, ou plutôt 8936 arguments stratégiques, pour amener le ministère des Armées, à soutenir KNDS pour attaquer ce marché dans les meilleures conditions possibles.
Et quel meilleur appui, qu’une commande de 180 à 200 chars de ce type, pour l’Armée de terre, sachant qu’il suffira d’exporter 300 chars, pour entièrement neutraliser le surcout sur le budget de l’État, de cette démarche, non planifiée par la LPM ? D’autant qu’elle permettra à l’Armée de terre de recomposer ses forces, pour répondre beaucoup plus efficacement aux besoins de l’OTAN en Europe de l’Est.
Article du 8 aout en version intégrale jusqu’au 29 septembre 2024
Contrairement au Véhicule blindé multi-rôles [VBMR] Griffon, l’Engin blindé de reconnaissance et de combat [EBRC] Jaguar et le VBMR Serval n’ont pas eu l’occcasion de connaître les rigueurs du climat sahélien pour leur premier engagement opérationnel étant donné que l’un et l’autre n’ont commencé à être livré à l’armée de Terre qu’au moment où la France s’apprêtait à mettre un terme à sa présence dans la bande sahélo-saharienne [BSS].
En revanche, en mai, le 1er Régiment Étranger de Cavalerie [REC] a déployé plusieurs de ses Jaguar en Estonie, dans le cadre de la mission Lynx. Il s’agissait du premier engagement de ce blindé issu du programme SCORPION sur un théâtre extérieur [et non première participation à une opération extérieure étant donné que les missions menées au titre de l’Otan en Europe de l’Est relèvent de la préparation opérationnelle].
En janvier, le colonel Patrick Ponzoni, alors à la tête du détachement français présent en Estonie, avait confié à ERR, c’est-à-dire la radio-télévision publique estonienne, que le Serval serait engagé dans la mission Lynx à partir du mois d’août.
Finalement, c’est à avec quelques jours de retard que les premiers Serval sont arrivés en Estonie.
« Premier déploiement opérationnel en Estonie pour le véhicule blindé multi-rôles Serval. L’armée de Terre engage ses matériels les plus modernes au service de la solidarité stratégique avec ses alliés », a affirme le général Pierre Schill, son chef d’état-major, via le réseau social X.
Les quatre premiers Serval avaient été livrés au Centre d’appui de préparation au combat interarmes – 51e régiment d’infanterie [CAPCIA-51e RI] de Mourmelon [Marne]. Un an plus tard, le 3e Régiment de Parachutistes d’Infanterie de Marine [RPIMa] devint la première unité opérationnelle de l’armée de Terre à en être dotée.
Pour rappel, devant équiper en priorité la force de réaction rapide de l’échelon national d’urgence, le Serval est un blindé 4×4 de 15 à 17 tonnes, produit par KNDS France [ex-Nexter] et Texelis. Partageant les mêmes équipements que les deux autres véhicules du programme SCORPION [vétronique et système d’information et de commandement, notamment], il est équipé d’un tourelleau téléopéré armé d’une mitrailleuse de 12,7 mm et de détecteurs de menaces. En plus de ses deux membres d’équipage, il peut transporter huit soldats équipés du système FELIN [Fantassin à équipements et liaisons intégrés].
Au-delà de ses capacités en matière de combat collaboratif, le Seval se distingue du Véhicule de l’avant blindé [VAB] qu’il remplace par « ses qualités de mobilités tactique et stratégique », d’après la Section technique de l’armée de Terre [STAT].
L’Ukraine a commis une erreur fatale en se fiant complètement à l’OTAN, croyant que cette alliance militaire représentait une puissance invincible. Cette erreur a certes permis à ses dirigeants de s’enrichir et a favorisé une corruption généralisée à tous les niveaux du pays. Cependant, ce choix a eu des conséquences dévastatrices sur le plan collectif et national, entraînant une crise économique, sociale et démographique d’ampleur catastrophique.
Les destructions matérielles et les pertes humaines causées par le conflit sont évidentes, mais ce qui est moins visible, c’est l’impact négatif de la subordination militaire à une stratégie qui, non seulement était inadéquate pour l’Ukraine, mais dont les événements ont montré qu’elle était dangereusement erronée. L’OTAN a imposé à Kiev un modèle opérationnel et tactique basé sur sa propre doctrine militaire, c’est-à-dire construit sur des piliers conceptuels qui ne reflètent plus la réalité.
Le premier de ces piliers est la conviction que la supériorité technologique absolue garantit une domination incontestée sur le champ de bataille. Le deuxième pilier est que la capacité d’infliger des pertes décisives dans la phase initiale du conflit est un facteur de succès. Le troisième repose sur l’idée que la victoire peut être obtenue rapidement. Ces présupposés fonctionnent dans un conflit asymétrique, caractérisé par une disparité écrasante entre les forces en présence. Mais ils se sont révélés dépassés dans le cadre du conflit ukrainien.
La doctrine stratégique des États-Unis, qui repose sur ces trois piliers, a pour but d’empêcher l’émergence d’une puissance équivalente. Cependant, elle s’est souvent révélée erronée inopérante lors des opérations américaines. Le seul cas où l’on peut parler de succès complet est l’intervention en Serbie en 1999, qui a abouti à la séparation du Kosovo de la Serbie – et à la création d’un État subordonné – et a l’implantation de l’une des plus grandes bases de l’OTAN, Camp Steel, au cœur des Balkans.
Dans d’autres conflits, cependant, cette doctrine n’a pas produit les résultats escomptés. En Afghanistan, après vingt ans de guerre, on a assisté à un retrait désastreux de Washington. En Irak, la rapide défaite du régime de Saddam Hussein a livré le pays à l’influence de l’Iran, un ennemi acharné des États-Unis. En Libye, l’assassinat de Kadhafi a divisé le pays en deux, avec une partie contrôlée par l’Occident plongée dans le chaos et l’autre alignée sur la Russie.
En Ukraine, le conflit qui a débuté le 24 février 2022 est de nature symétrique, contrastant avec le modèle asymétrique sur lequel repose toute la doctrine et le concept d’opération de l’OTAN, jusqu’aux aspects logistiques et industriels. Bien que la Russie ait un avantage clair en termes de rapport de forces sur l’Ukraine, l’énorme soutien fourni par les 36 pays membres de l’OTAN a rééquilibré la situation.
L’objectif des États-Unis n’a jamais été de vaincre la Russie sur le terrain, mais plutôt de l’affaiblir politiquement et militairement. Cependant, lorsque l’armée ukrainienne s’est révélée incapable d’accomplir la tâche qui lui était assignée, l’OTAN a accru son implication jusqu’à prendre le contrôle stratégique et opérationnel de la guerre. L’un des principaux problèmes qui est alors apparu a été la difficulté d’imposer les normes de l’OTAN aux forces ukrainiennes, car elles sont difficilement compatibles avec le modèle opérationnel soviétique sur lequel reposait l’armée de Kiev. Alors que les équipements d’époque soviétique étaient détruits et remplacés par des matériels occidentaux, et que le commandement américain devenait de plus en plus omniprésent, cette contradiction est devenue flagrante. Le modèle de l’OTAN a une cohérence interne, une structure organisationnelle des unités et des équipements spécifiques, et un modèle opérationnel particulier. Appliquer ce modèle à un État non préparé au milieu d’une guerre de haute intensité s’est avéré presque impossible.
La livraison de matériels occidentaux a engendré des problèmes de formation du personnel, qui a été instruit de manière précipitée et inadéquate, ce qui a entrainé de graves difficultés logistiques comme pour l’entretien et la réparation des équipements, ce à quoi l’armée ukrainienne n’était pas préparée. De plus, la grande variété de systèmes d’armes fournis par les pays occidentaux a encore compliqué la situation. Bien que formellement standardisés selon les normes OTAN, ces systèmes avaient chacun de nombreuses spécificités, créant des problèmes de gestion. Par exemple, certaines pièces d’artillerie d’un certain calibre n’étaient pas capables d’utiliser toutes les munitions de ce même calibre, provoquant des difficultés d’approvisionnement. Cela a rendu la logistique encore plus complexe.
La planification opérationnelle et l’action tactique ont été également négativement influencées par l’adoption des modèles de l’OTAN, pour lesquels le personnel ukrainien n’était pas suffisamment préparé. La plupart des soldats ukrainiens ont reçu une formation sommaire en Europe, et si l’on considère que l’armée de Kiev compte aujourd’hui environ 600 000 à 700 000 hommes en première ligne, on comprend que seule une petite fraction a été formée selon les protocoles de l’OTAN, un chiffre totalement insuffisant. De plus, la formation dispensée était principalement axée sur l’utilisation de systèmes d’armes spécifiques, sans fournir la formation tactique et opérationnelle nécessaire à leur emploi au niveau des unités. Cela a provoqué un désalignement entre la planification des commandements de l’OTAN et les capacités réelles de l’armée ukrainienne.
Un exemple frappant de ce désalignement est l’échec de l’offensive ukrainienne dans le sud-est, où l’armée, équipée de véhicules Bradley et de chars Leopard, a été poussée à lancer une attaque alors qu’il était évident que les conditions pour réussir n’étaient pas réunies. Les forces russes avaient établi une ligne défensive redoutable, connue sous le nom de « ligne Surovikin », et l’armée ukrainienne ne disposait ni du soutien aérien ni de l’artillerie nécessaires pour conduire une telle offensive avec succès. Le résultat a été un échec total, avec des pertes importantes.
Un autre exemple récent de cette contradiction s’est produit dans la région de Koursk où les forces ukrainiennes ont pénétré en territoire russe en utilisant de petites unités de saboteurs : la valeur stratégique de l’opération s’est avérée insignifiante. Bien que l’attaque ait temporairement réussi, les dommages infligés aux forces russes ont été minimes, tandis que les pertes ukrainiennes ont été très élevées – environ 6 000 morts et blessés en quelques jours. L’attaque n’a pas détourné l’attention des forces russes du Donbass, qui reste le centre de gravité du conflit. Sur ce front, les défenses ukrainiennes ont été progressivement érodées et il ne reste maintenant que quelques bastions défensifs au-delà desquels il n’y a plus d’obstacles naturels ni de défenses fortifiées jusqu’au Dniepr. Le centre logistique stratégique de Pokrovsk se trouve maintenant à quelques kilomètres des unités russes et, plus au nord, la ligne fortifiée Sloviansk-Kramatorsk pourrait être la prochaine à tomber.
Le conflit dans le Donbass est décisif pour l’issue de la guerre et les forces russes, grâce à leur supériorité en artillerie et en aviation accélèrent leur progression. L’attaque ukrainienne à Koursk, loin du point décisif de la bataille, n’a fait qu’allonger la ligne de front vers le nord, sans apporter aucun avantage stratégique significatif. Lorsque l’on analyse cette situation, il est clair que la doctrine stratégique de l’OTAN a eu des effets négatifs pour l’Ukraine, tant sur le plan politique que militaire.
Une défaite de Kiev représenterait non seulement un échec politique pour l’Alliance atlantique, mais remettrait également en question son efficacité militaire. Si l’OTAN ne parvient pas à réfléchir sérieusement à ces erreurs, son pouvoir dissuasif pourrait subir un coup fatal, ouvrant la voie à une série de conflits ingérables à l’avenir.
En réussissant une percée dans la région de Koursk en août dernier, Kiev a obtenu en demi-succès qui pourrait être sans lendemain, faute notamment de chars de combats pour poursuivre la manœuvre. En l’espace d’une année, les forces armées ukrainiennes, ont perdu un grand nombre de leurs chars modernes fournis par les occidentaux.
Des militaires ukrainiens utilisent un char sur une route près de la frontière avec la Russie, dans la région de Sumy en Ukraine, le 14 août 2024.AFP – ROMAN PILIPEY
L’armée ukrainienne a perdu près de la moitié de ses 31 chars Abrams fournis après beaucoup de réticence par les américains. Sur les 21 chars allemands Leopard 2A6 qu’elle a reçu, relève le site Oryx qui documente les pertes du conflit, 12 ont été détruits ou endommagés et 21 léopard dans la version 2A4 ont été mis hors de combat. Le char, c’est du consommable, rappelle le spécialiste français de l’arme blindée, Marc Chassillan : «Dans tout conflit de haute intensité, vous avez des attritions qui paraissent totalement anormales mais qui en fait relèvent de la normalité. On a quand même quelques références pour ça. Je parle par exemple de la guerre du Kippour, 3000 chars détruits en 3 semaines. On peut parler de la guerre Iran-Irak. Donc aujourd’hui, ce qui nous paraît énorme relève en fait de la normalité pour ce type de conflit. La guerre de haute intensité, c’est une immense chaudière qu’il faut alimenter en matériel, en munition, en rechange, en carburant, de manière quotidienne et de manière continue. C’est un énorme glouton qui absorbe absolument tout ».
Le combat des ressources
Et c’est bien le problème qui se pose à l’armée ukrainienne comment remplacer ces chars alors que son offensive surprise dans la région de Koursk lancée cet été ne progresse plus faute de ressources et subit même depuis quelques jours une contre-attaque, « C’est un peu comme au poker Kiev a fait tapis. » Marc Chassillan, « Il a tout misé sur cette offensive pour espérer renverser la situation d’un point de vue politique et stratégique. D’un point de vue strictement tactique, l’opération a réussi puisque les Ukrainiens sont rentrés sur le territoire russe, mais ce qu’ils pensaient obtenir, c’est-à-dire en fait un déplacement des unités russes du Donbass, vers ce front ne s’est pas opéré, maintenant on le sait après ces quelques semaines d’offensive. Donc là d’un point de vue opératif, c’est raté. Après, d’un point de vue stratégique, est-ce que ça a déstabilisé la Russie, Moscou, son gouvernement, son régime ? Évidemment que non. Aujourd’hui, toute la question est de savoir à quel moment finalement les Ukrainiens se retireront de cette région. Et c’est là qu’on retrouve les basiques de la guerre qui sont qu’une guerre, c’est deux combats, c’est le combat des ressources et le combat du moral ».
Et le combat des ressources, c’est aussi pour l’Ukraine faire un choix aujourd’hui entre des missiles ou des chars…
Des missiles à longue portée que Kiev réclame en nombre et surtout avec l’autorisation des Occidentaux de pouvoir les utiliser dans la profondeur du territoire adverse, pour attaquer les bases aériennes, d’où partent les bombes planantes russes et autres missiles fournis par l’Iran. L’heure n’est pas au combat de chars note Marc Chassillan : « Les chars ne sont rien s’ils ne sont pas environnés par les véhicules tactiques qui doivent les accompagner. Donc livrer des chars sans livrer des engins du génie pour déminer, ça ne sert à rien, sans livrer des véhicules de combat d’infanterie pour les escorter, ça ne sert à rien. Et donc le char lui-même aujourd’hui, il est une des composantes, mais il n’est pas la totalité. Il faudrait entre 500 et 700 chars modernes à l’armée ukrainienne pour obtenir quelque chose. Mais si ces chars ne sont pas capables de percer les champs de mines russes, ils ne vont pas servir à grand-chose ».
Pour Kiev, l’urgence est de contrer les bombardements massifs, desserrer l’étau russe, le temps des chars reviendra à la condition expresse de renouer avec une guerre de mouvement.
Depuis la fin de la guerre froide, la flotte de chasse de l’Armée de l’air et de l’Espace, a été divisé par trois, passant de plus de 600 Mirage F1, Mirage 2000 et Jaguar, à moins de 200 Rafale et Mirage 2000D et -5F. La flotte de l’Aéronautique navale a, elle aussi, subi une sévère cure d’amaigrissement, passant de 80 Super-Étendard, F-8 Crusader et Étendard IVP, a seulement 40 Rafale M.
Cette réduction de format a souvent été critiquée, par les spécialistes du sujet, ainsi que par certains parlementaires, et même, plus récemment et de manière plus feutrée, par les états-majors eux-mêmes. Ainsi, l’Armée de l’Air et de l’Espace estime, publiquement, qu’il lui faudrait « au moins », 225 avions de combat, pour répondre à son contrat opérationnel.
Toutefois, le format optimal de la chasse française semble, aujourd’hui, davantage une question de négociations politiques et budgétaires, que le résultat d’un raisonnement objectif, face aux besoins auxquels l’Armée de l’Air et l’Aéronavale doivent être en mesure de répondre.
Dans cet article, nous tenterons de mener ce raisonnement, et de déterminer quel serait ce format, nécessaire et suffisant, pour permettre à la chasse française, de remplir pleinement et efficacement ses missions présentes et à venir. Comme nous le verrons, le format actuel apparait très sous-estimé.
Sommaire
Le format de la flotte de chasse française aujourd’hui, son origine et son contrat opérationnel
Ce format, justement, quel est-il, et d’où vient-il ? Aujourd’hui, le LPM 2024-2030 vise à amener la flotte de chasse française à 225 avions de combat, avec 185 chasseurs pour l’Armée de l’Air et de l’Espace, et 40 pour l’Aéronautique navale.
Il manque 95 avions de chasse à l’Armée de l’Air et de l’Espace, et 12 à l’Aéronautique Navale française.
Ce format a été fixé par la Revue Stratégique 2022, elle-même reprenant ce format de la Revue Stratégique 2018, qui servit de support à la création de la LPM 2029-2025 précédente. Là encore, ce n’est pas la Revue Stratégique 2018 qui fixa ce format, puisqu’elle avait pour consigne de reprendre l’ensemble des formats des forces, définis par le Livre Blanc de 2013.
C’est, en effet, ce Livre Blanc qui établit, pour la première fois, ce format à 225 avions de combat, avec la répartition 185/40 entre l’AAE et la Marine nationale. Pour arriver à ce résultat, les concepteurs de ce Livre Blanc, qui avaient pour ligne directrice de réduire autant que possible le format des forces armées françaises, fixèrent un contrat opérationnel relativement simple aux deux forces aériennes.
Pour l’AAE, il fallait être en mesure de garantir la projection de 15 avions de combat, y compris sur des bases distantes, comme ce fut le cas au Niger et en Jordanie, pour soutenir les forces françaises et alliées, déployées dans le Sahel ou en Irak et en Syrie. En outre, l’AEE devait assurer la disponibilité de la composante aérienne de la dissuasion française, avec deux escadrons équipés de Rafale. La Marine nationale, elle, devait permettre d’armer de 18 chasseurs le porte-avions Charles de Gaulle, pour deux déploiements de deux mois par an.
Cette réduction des formats permettait, par ailleurs, de réduire sensiblement les besoins de formation et d’entrainement des équipages, ainsi que les stocks de munitions, d’autant que la principale menace conventionnelle alors envisagée, concernait des conflits dissymétriques, en Afrique ou au Moyen-Orient, avec une menace très réduite sur les appareils eux-mêmes, et une pression opérationnelle relativement réduite pour les forces déployées.
La pression opérationnelle sur la chasse française depuis 2014, sensiblement supérieure à celle estimée par le Livre Blanc 2013
Bien évidemment, cette pression opérationnelle, depuis 2013, n’a absolument pas respecté la planification du Livre Blanc. L’Armée de l’Air et de l’Espace a ainsi dû, à plusieurs reprises, déployer vingt à trente appareils de combat en missions extérieures, y compris en Europe. Le porte-avions, quant à lui, a souvent largement dépassé les quatre mois de mer par an prévus, avec un record de 8 mois à la mer pour l’année 2019, avant son IPER.
Il manque 95 avions de chasse à l’Armée de l’Air et de l’Espace, et 12 à l’Aéronautique Navale française
Si les armées françaises ont largement allégé leur dispositif en Afrique ces dernières années, le dispositif au Levant, lui, reste inchangé, alors que l’évolution des tensions, et des guerres, en Europe et dans le Pacifique, ont amené à de nouveaux déploiements particulièrement gourmands en potentiel de vol des appareils comme des équipages.
À ce sujet, justement, il est apparu que les appareils déployés, tendaient à consommer beaucoup plus rapidement leur potentiel de vol, par rapport aux appareils employés en France pour les missions d’entraînement et de Police du Ciel, d’un facteur allant de 2 à 3.
Comme tous les avions, civils ou militaires, les avions de chasse doivent respecter une procédure de maintenance très stricte, ponctuée de grandes visites, au bout d’un certain nombre d’heures de vol, durant lesquelles les appareils sont presque entièrement démontés et rassemblés, pour en garantir le bon fonctionnement à venir.
De fait, ces grandes visites rendent indisponibles chaque appareil pour plusieurs mois, et sont d’autant plus rapprochées, que les appareils volent beaucoup, en particulier en déploiement extérieur, et lors des missions opérationnelles.
40 avions de chasse promis par la France à l’OTAN, en cas de tensions ou de conflit
Si la pression opérationnelle a considérablement évolué ces dernières années, la guerre en Ukraine, et les fortes tensions entre l’OTAN et la Russie, ont amené à réviser le paramètre clé, au cœur de la construction même du format nécessaire et suffisante, de la flotte de chasse française.
Il manque 95 avions de chasse à l’Armée de l’Air et de l’Espace, et 12 à l’Aéronautique Navale française
En effet, la France s’est engagée, depuis son retour dans le Commandement intégré de l’OTAN, à fournir à l’Alliance, en cas de conflit, 40 avions de chasse prêts au combat. Cet engagement n’est pas nouveau, mais les évolutions géopolitiques récentes, en ont fait évoluer le statut.
Celui-ci est passé d’un engagement important, mais très peu probable, à un engagement tout aussi important, mais dont la probabilité nécessite, désormais, de l’intégrer dans la planification opérationnelle française, comme valeur de référence au cœur de ce format, en lieu et place de la projection de 15 appareils du Livre Blanc 2013, et des Revues stratégiques de 2018 et 2022.
En d’autres termes, là où l’Armée de l’Air devait garantir la disponibilité de deux escadrons stratégiques, soit vingt avions de combat, et de 15 avions de combat en projection, avec un potentiel de vol, c’est-à-dire le nombre d’heures de vol restant jusqu’à la prochaine grande visite, suffisant pour soutenir l’activité, elle doit dorénavant faire de même pour deux escadrons stratégiques, et 40 avions de combat tactiques, passant donc de 35 à 60 avions de chasse prêts au combat à tout instant.
Il manque 95 avions de chasse à l’Armée de l’Air et de l’Espace
De fait, la disponibilité d’une flotte de 60 chasseurs, disposants de plus de 50 % de leur potentiel de vol, à tout instant, cela entraine une flotte de deux fois plus d’appareils, soit 120 chasseurs, ayant un potentiel de vol de 50 % ou moins, sachant que les appareils déployés et/ou en situation opérationnelle, consomment leur potentiel de vol, deux fois plus vite, qu’en France, pour les missions d’entrainement et de Police du Ciel.
Il manque 95 avions de chasse à l’Armée de l’Air et de l’Espace, et 12 à l’Aéronautique Navale française.
En outre, pour garantir la disponibilité permanente de 60 avions de combat à potentiel de vol suffisant, il est aussi nécessaire d’avoir, en permanence, 60 appareils en maintenance, notamment en grande visite, pour assurer le flux et la rotation des appareils.
Au total, donc, il est nécessaire que la flotte de chasse de l’Armée de l’Air et de l’Espace, atteignent les 240 appareils. Remarquez qu’en appliquant ce même raisonnement aux 35 appareils du Livre Blanc, on arrive à 180 avions de combat, très proche des 185 visés aujourd’hui.
Toutefois, deux facteurs doivent désormais être pris en compte, pour garantir l’efficacité et la disponibilité optimale de la flotte de chasse française. Le premier est le prélèvement sur la flotte de chasse lié à la modernisation des appareils. En moyenne, un avion de combat passe par une phase de modernisation majeure tous les huit ans, alors que chaque modernisation l’immobilise pendant six mois.
Il est donc nécessaire d’ajouter, aux 240 avions de combat précédent, une flotte équivalente à un seizième de son format, pour absorber ce prélèvement, soit 15 avions, pour un total de 255 chasseurs.
Il manque 95 avions de chasse à l’Armée de l’Air et de l’Espace, et 12 à l’Aéronautique Navale française
Enfin, le risque de guerre ne pouvant être ignoré, il convient de donner, aux forces aériennes, une capacité d’absorption minimale de l’attrition, par accident ou au combat, d’autant que les appareils sont susceptibles de voler dans des conditions plus difficiles, les exposant notamment au risque aviaire de manière bien plus significative.
Dans la mesure où il s’agit, là, de la seule valeur « subjective » de cette démonstration, nous prendrons un coefficient de réserve le plus réduit possible, eu égard au risque, ainsi qu’aux délais de remplacement des appareils, soit 10 %, amenant le format nécessaire et suffisant de la flotte de chasse de l’Armée de l’Air et de l’Espace à 280,5 appareils, que nous arrondirons à 280.
Dès lors, il manque bien, de manière objective, 280-185 = 95 avions de combat à la flotte de chasse de l’Armée de l’Air, pour satisfaire à ses engagements vis-à-vis de l’OTAN, tout en assurant le reste de son contrat opérationnel.
Notons au passage que dans cette hypothèse, le déploiement des avions de combat en Afrique et au Moyen-Orient, n’est pas intégré, de manière simultanée, ce qui suppose qu’en cas de déploiement pour l’OTAN, l’AAE devra retirer l’ensemble de ses moyens de tous ces théâtres.
Par extension, il manque aussi 12 Rafale M à l’aéronautique navale française
Il serait tentant d’employer le même raisonnement pour conclure que le format de la flotte de chasse embarquée française devrait être amenée à 89 avions de chasse.Toutefois, avec un unique porte-avions, la Marine nationale ne peut pas garantir la permanence du dispositif aéronaval français, ce qui suppose de reprendre le raisonnement.
. 1Il manque 95 avions de chasse à l’Armée de l’Air et de l’Espace, et 12 à l’Aéronautique Navale française
Ainsi, en admettant que la Marine nationale doive garantir le déploiement de 18 Rafale M à bord du Charles de Gaulle, pour des missions de deux mois, avec une période de régénération de deux mois, la surconsommation du potentiel de vol en mission opérationnelle, est compensée, dans le format, par le retrait de la zone de mission de deux mois du porte-avions.
Dès lors, là où un appareil déployé à potentiel supérieur à 50 % pour l’AAE, entrainait la présence de deux appareils au potentiel inférieur à 50 % en métropole, il n’y aura qu’un appareil inférieur à 50 % par appareil supérieur à 50 % déployé, dans le cas de la Marine nationale. À cela, s’ajoute aussi, un demi-appareil en maintenance, puisque l’autre moitié du temps, le porte-avions ne sera pas déployé.
De fait, pour garantir le déploiement de 18 chasseurs Rafale M à bord du Charles de Gaulle par rotation du porte-avions en zone opérationnelle de 2 mois, il faut 2×18 + 9 = 45 avions Rafale M dans l’inventaire de la Marine nationale. En ajoutant le prélèvement pour modernisation, soit 1/16ᵉ, puis la gestion de l’attrition de 10 %, cette flotte atteint 52 appareils, soit 12 chasseurs supplémentaires, vis-à-vis de la flotte de 40 appareils actuellement en parc.
Notons que lorsque le PANG entrera en service, ce nombre montera à 70 appareils, pour garantir la présence de 24 appareils de combat, de la même manière, à bord du porte-avions.
En revanche, si la flotte de porte-avions devait passer à deux, pour garantir en permanence une flotte embarquée de 24 chasseurs, une flotte de 112 chasseurs serait nécessaire et suffisante, en appliquant, cette fois, strictement le même raisonnement que pour l’AAE.
15 ans et 20 Md€ pour redonner à la Chasse française, son format optimal
Sur la base de ce raisonnement, il manquerait donc 95 avions de combat pour l’Armée de l’Air, soit trois escadrons de 20 appareils, le reste étant en maintenance et réserve, ainsi que 12 chasseurs et une flottille de neuf appareils, pour l’Aéronautique navale. Or, une telle progression, même étalée sur 15 ans, représenterait un investissement et une transformation des armées considérables, sur cette période.
Il manque 95 avions de chasse à l’Armée de l’Air et de l’Espace, et 12 à l’Aéronautique Navale française
Cela suppose la commande 112 chasseurs supplémentaires, soit 1 Md€ par an pendant quinze ans, pour 7,5 appareils supplémentaires par an, y compris les équipements et munitions nécessaires à leur mise en œuvre. Cela nécessiterait, également, très probablement une nouvelle augmentation des cadences de production de Rafale de Dassault Aviation, pour passer de trois à quatre appareils produits chaque mois, afin de répondre à ce besoin supplémentaire.
Surtout, cela suppose de recruter et de former les effectifs nécessaires pour former ces escadrons et flottille, pour les équipages comme pour assurer la maintenance des appareils, et pour soutenir l’activité de l’ensemble de ces effectifs supplémentaires, le tout représentant de 5 à 6000 militaires supplémentaires.
Il faudra, enfin, positionner ces effectifs et ces appareils, ce qui pourrait nécessiter l’activation d’une nouvelle base aérienne de chasse, et peut-être d’une base aéronavale, ou, tout du moins, de relocaliser une ou deux flottilles, sur une autre base que Landivisiau.
On peut estimer l’investissement initial nécessaire à la mise en place de ces nouvelles infrastructures, l’adaptation des infrastructures existantes, et le recrutement et la formation initiale du personnel supplémentaire nécessaire, autour de 5 Md€, et le surinvestissement annuel nécessaire, entre 1 et 2 Md€.
Conclusion
On le voit, le format actuel de la flotte de chasse française, qu’il s’agisse de l’Armée de l’Air et de l’Espace, comme de l’Aéronautique navale, est très inférieur au format nécessaire pour répondre aux engagements de la France, vis-à-vis de l’OTAN, ou, tout simplement, pour assurer la sécurité aérienne du pays et de ses intérêts, considérant qu’une flotte de 40 avions de chasse opérationnels, et 18 chasseurs à bord du Charles de Gaulle, sont les stricts minimums pour être en mesure de le faire.
Il manque 95 avions de chasse à l’Armée de l’Air et de l’Espace, et 12 à l’Aéronautique Navale française
Le format actuel, visé par la LPM 2024-2030, a été défini en 2013, lors de la rédaction du Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale, avant même la capture de l’Ukraine et l’attaque du Donbass par la Russie, avant le déclenchement de l’opération Serval au Mali, avant la seconde guerre du haut Karabagh, avant les menaces appuyées de Pékin sur Taïwan, et avant la guerre en Ukraine, et l’ensemble de ses conséquences directes et induites, en Europe, au Moyen-Orient et dans le Pacifique.
En dépit de ces nombreux événements qui se sont déroulés ces dix dernières années, jamais ce format n’a été re-évalué, comme c’est aussi le cas du format de la flotte de char de l’Armée de terre, ou de celui des frégates et des sous-marins d’attaque de la Marine nationale.
Certes, amener la flotte de chasse française, au format requis de 332 appareils, nécessiterait des crédits importants, qui seront difficiles à mobiliser (tout en moins en appliquant le modèle actuel), et des effectifs au moins aussi ardus à recruter. Toutefois, il semble évident, dorénavant, que le format hérité de 2013, n’est plus en accord ni avec la menace, ni avec le contrat opérationnel des forces aériennes françaises.
Il est certainement nécessaire, dès lors, de mener une réflexion objective sur l’ensemble des formats des armées françaises, hérités de ce livre blanc sans plus aucun rapport avec la réalité des menaces, pour construire la programmation militaire nationale, et non plus construire la programmation militaire sur des contraintes budgétaires, pour en déduire les menaces pouvant être contenues. Question de méthode, probablement…
Article du 7 aout en version intégrale jusqu’au 21 septembre 2024
Le Diplomate fait le point cette semaine sur la guerre russo-ukrainienne à la suite de l’incursion vers Koursk initiée le 6 août dernier dans un contexte paradoxal d’avancée des forces russes dans le Donbass. Nikola Mirkovic, géopolitologue, spécialiste des Balkans et des relations Russie-Occident, préside l’association Ouest-Est et a écrit de nombreux ouvrages, notamment Le Chaos ukrainien. Il nous livre ici un point de vue iconoclaste aussi factuel que possible, loin de l’émotionnel ou du manichéisme ambiants. Il livre un état des lieux dans son contexte géostratégique global et dans le sillage de l’école réaliste des relations internationales, sachant que l’incursion ukrainienne, si spectaculaire qu’elle soit, n’a pas empêché la Russie de continuer à avancer dans le Donbass. L’interview a été réalisée juste après le bombardement par deux missiles russes Iskander d’une très importante académie militaire ukrainienne située entre Kiev et Kharkiv à Potlava.
Propos recueillis par Angélique Bouchard – Le Diplomate Média – publié le 10 septembre 2024
Le Diplomate : Avez-vous des données et une opinion différente des médias mainstream qui relaient souvent et probablement de bonne foi les informations de l’armée et du pouvoir ukrainiens ? La Russie de Poutine a-t-elle reçu une vraie claque tactique avec l’incursion ukrainienne à Koursk ?
Nikola Mirkovic : Oui j’ai heureusement accès à d’autres sources d’informations que les mainstream occidentaux. Malheureusement, en France, nous craignons tellement d’être traités de pro-russes que nous occultons certains événements qui contrent le narratif dominant. C’est une erreur. Pour analyser cette guerre de manière objective, il faut pousser la réflexion au bout et ne pas craindre d’analyser toutes les sources d’information avant d’émettre un jugement. L’objectif ne doit pas être de soutenir un camp mais de comprendre objectivement ce qui se passe sur le terrain et, en tant que Français, de savoir déceler ce qui est de notre intérêt.
Quelles que soient les sources consultées, il est évident que la Russie s’est en effet pris une claque tactique avec l’invasion ukrainienne. Elle a laissé une partie de sa frontière à la merci d’une armée adverse et de mercenaires étrangers. La claque est double car elle montre qu’il n’y avait pas eu de préparation dans l’oblast (région) de Koursk en amont pour défendre le territoire (pose de dents de dragon, mines, fortifications et surtout coordination de la défense entre les gardes-frontières, la garde nationale, le FSB, l’armée…). Et la deuxième claque vient de la lenteur de la réaction militaire russe. Moscou avait bien vu l’accumulation de troupes sur sa frontière mais a tardé à réagir militairement. Soit la hiérarchie n’a pas cru que Kiev oserait envahir, soit le temps de réaction purement administratif a été affreusement long. Moscou a perdu plusieurs localités et a dû évacuer plus de 200 000 habitants de la région. C’est évidemment une image humiliante pour le Kremlin qui voit Kiev lui prendre plus de territoire en 15 jours qu’elle-même ne lui en a pris depuis le début de l’année. Mais d’un point de vue purement militaire pour Poutine, l’invasion ukrainienne sur son territoire est plutôt une épine dans le pied qu’un dard dans la gorge.
LD : Pouvez-vous nous apporter des précisions sur l’attaque russe contre l’académie militaire ukrainienne à Potlava qui aurait fait des dizaines de morts selon les Occidentaux et Ukrainiens, mais qui aurait en fait « détruit » des centaines d’experts ukrainiens et des instructeurs occidentaux y compris officiers spécialisés en guerre électronique et drones militaires de précision ?
NM : Le 3 septembre dernier les Russes ont tiré deux missiles balistiques Iskander sur le centre de formation militaire ukrainien 179, spécialisé en communication, à Poltava en Ukraine. L’attaque a fait beaucoup de bruit en Ukraine et dans les médias russes. Les médias occidentaux ne sont pas entrés dans le détail de ce qui se passait réellement dans le bâtiment visé et se sont contentés de partager l’information de Kiev qui affirme que 58 personnes ont été tuées et plus de 300 personnes ont été blessés. Selon les médias russes en revanche, il y aurait eu beaucoup plus de morts et, parmi ces derniers, il y aurait même eu des instructeurs étrangers. Selon les médias russes en effet plusieurs instructeurs suédois qui formaient les Ukrainiens sur l’utilisation de l’avion radar ASC 890 (un Saab 340 – sur lequel a été greffé un radar AESA « Erieye » à balayage électronique) auraient fait partie des victimes. Il n’y a pas de confirmation de la part des Suédois, mais ce qui est certain c’est que le ministre suédois de la Défense, Tobias Billström, a donné sa démission deux jours après l’attaque de façon inattendue et sans donner de raisons particulières… Il est difficile évidemment de distinguer le vrai de la propagande dans le brouillard de la guerre. Toutefois, l’attaque a été de toute évidence majeure puisque même Zelensky a été obligé de prendre la parole à son sujet et que les réseaux sociaux ukrainiens ont fait circuler des demandes importantes et urgentes de don du sang (nécessaire pour les blessés). La Suède, qui vient de rejoindre l’OTAN, reste discrète sur le sujet. Le petit clin d’œil historique est que c’est à Poltava que l’armée russe de Pierre 1er a battu le roi Charles XII de Suède en 1709. En tout état de cause l’attaque russe a affaibli le moral des troupes de Zelensky à un moment où l’incursion dans la région de Koursk a été freinée, où les soldats ukrainiens perdent du terrain dans le Donbass à la veille de la bataille stratégique de Pokrovsk et où le député ukrainien Ruslan Gorbenko, membre du parti de Zelensky ‘Serviteurs du peuple’, parle officiellement de 80 000 déserteurs dans l’armée ukrainienne. Un article de CNN du 8 septembre dernier évoque aussi ce problème de désertion massif ainsi que le moral au plus bas des soldats ukrainiens.
LD : Concernant le nouveau front intérieur en Russie face à l’armée ukrainienne, a-t-on des données fiables et recoupables des deux bords qui permettraient d’évaluer la progression de l’armée ukrainienne jusqu’aux alentours de Koursk ?
NM : Dans les guerres modernes, on reçoit beaucoup d’informations. Certaines chaines Telegram recensent toutes les attaques filmées avec les dates et les coordonnées GPS. C’est impressionnant. L’enjeu pour un analyste est de recouper les bonnes informations et de ne pas tomber dans le piège de la propagande qui se pratique évidemment de part et d’autre de la ligne de front. Ce que l’on peut dire aujourd’hui sans prendre de risque est que l’armée ukrainienne est entrée avec environ 10 000 à 15 000 soldats et mercenaires en Russie, l’armée russe n’était pas prête, les soldats ukrainiens ont réussi à progresser plusieurs dizaines de kilomètres à l’intérieur des lignes russes. Plusieurs villages russes et la petite ville de Sudzha (6 000 habitants) ont été prises. Dans la bataille, Kiev a récupéré un atout stratégique qui est la station de comptage de gaz de Sudzha. Malgré cette prise, le gaz russe continue d’affluer vers l’Ukraine à un débit légèrement inférieur qu’avant l’invasion. Pour le reste, la prise concerne essentiellement des zones non stratégiques et l’armée ukrainienne est loin pour l’instant d’avoir d’autres prises de guerre significatives comme la centrale nucléaire de Koursk ou la voie de chemin de fer qui relie Belgorod à Koursk et par laquelle transite du matériel militaire russe. Volodymyr Zelensky dit contrôler un peu plus de 1000 km2 de territoire russe, ce qui est important à l’égard de la guerre, mais reste relativement insignifiant par rapport à la taille de la Russie (17,1 millions de km2). Plus de trois semaines après l’incursion, on peut dire que les Russes sont maintenant organisés et que l’élan ukrainien est ralenti. C’est l’avis même de l’Institut for the Study of War qui est plutôt pro-ukrainien. Les Ukrainiens tentent d’agrandir le territoire conquis en largeur maintenant plutôt qu’en profondeur pour ne pas laisser de flanc dégarni. S’ils veulent conserver ce territoire, ils ont urgemment besoin de creuser des tranchées et de bâtir des lignes de défense. Cette tâche n’est évidemment pas facilitée par les bombardements russes.
LD : Comment expliquez-vous la lenteur des forces russes militaires et du ministère de l’intérieur ainsi que des forces tchétchènes d’appoint de l’ex-SMP Wagner nouvellement appelée Africa Corps ?
NM : La situation était, il est vrai, consternante. On a dû mal à imaginer que les Russes n’avaient pas imaginé une offensive ukrainienne au-delà de Soumy. Cette situation est d’autant plus surprenante que Zelensky avait déjà poussé ses mercenaires étrangers en territoire russe à Briansk et Belgorod. Moscou aurait dû se douter que de telles incursions pourraient se produire ailleurs. Face à cette situation inédite, Moscou a décidé de ne quasiment pas dégarnir ses forces sur le front ukrainien et a préféré laisser les conscrits et les forces disponibles dans la région de Koursk les premiers jours le temps de s’organiser. La Russie ne veut absolument pas perdre la main en Ukraine où elle progresse, mais elle n’avait pas de plan B en presse bouton pour réagir dans la région de Koursk. Heureusement pour elle qu’il n’y avait pas plus d’hommes, de matériel et une meilleure logistique dans l’offensive ukrainienne.
LD : Après une première phase de refus de dégarnir le front ukrainien, il semblerait que la Russie ait fait venir sur le front de l’oblast de Koursk et de Belgorod des troupes russes du Donbass et de Kherson ou Zaporidja, qu’en est-il exactement ?
NM : Un des objectifs ukrainiens en ouvrant ce nouveau front était clairement d’obliger les Russes à dégarnir le front ukrainien. Moscou n’est pas tombée dans ce piège car les Russes sont en train de gagner du terrain en Ukraine en ce moment. C’est, entre autres, pour cela que la réaction a tardé. Il fallait trouver des soldats prêts au combat sans pour autant affaiblir l’avance stratégique sur le front ukrainien. D’après les renseignements américains, l’équivalent de quelques brigades de mille hommes aurait été retiré du front ukrainien pour aller défendre la région de Koursk. Cela me semble beaucoup, mais il est certain que les Russes ont dû revoir urgemment leurs allocations de ressources et ont paré au plus pressé sans trop toucher aux forces présentes en Ukraine.
LD : La riposte russe se profilerait selon des informations russo-ukrainiennes et biélorusses, et elle s’annoncerait très forte. Mais comment l’armée russe peut-elle bombarder les troupes ukrainiennes sur son sol sans détruire des maisons et infrastructures russes et tuer des civils russes dans les zones sous contrôle de l’Administration militaire ukrainienne d’invasion ?
NM : La situation créée par Kiev est pour le moins cocasse pour les raisons que vous évoquez. Pour autant, Poutine ne peut pas laisser cette situation durer trop longtemps car son image a été ternie et les habitants russes de la région de Koursk ne sont pas contents. N’oubliez pas qu’en Russie, il y a une partie importante de la population qui pousse pour que l’armée soit beaucoup plus agressive et termine la guerre plus rapidement. Il va être difficile pour l‘armée russe de bombarder des villages russes pour déloger des soldats ukrainiens, mais elle n’hésitera pas à la faire s’il le faut pour regagner le territoire. Dans la région de Koursk, les soldats ukrainiens sont essentiellement dans la nature. Les Russes ont déployé des moyens importants pour évacuer le maximum de citoyens et les replacer ailleurs en Russie. S’il n’y a plus de civils, ils avanceront et bobarderont jusqu’au départ du dernier ukrainien. Il y a même fort à parier que l’avancée russe soit suivie d’une offensive sur la ville ukrainienne de Soumy.
LD : Croyez-vous en l’hypothèse selon laquelle l’armée ukrainienne en ayant envoyé 3000 à 20 000 hommes selon les sources pourrait elle-même se retrouver dans un piège au cas où la Russie aurait en partie laissé faire l’incursion dans le but de prendre en étau par la suite des troupes ukrainiennes ?
NM : Le risque pris par Zelensky à Koursk est immense. Même la presse internationale plutôt pro-atlantiste le reconnaît comme le Washington Post, le New York Times, Der Spiegel ou le Wall Street Journal. Il faut comprendre que l’opération de communication et l’effet de surprise ont été 100% bénéfiques à Zelensky, mais à moyen terme, le Président ukrainien a quand même ouvert un nouveau front en se privant des réserves cruciales dont l’armée ukrainienne a besoin dans les batailles qu’elle est en train de perdre en ce moment à Pokrovsk, Ugledar ou Chasov Yar. On aurait pu croire au début que le Kremlin avait peut-être laissé faire l’armée de Zelensky, mais je pense qu’il faut plutôt écarter cette hypothèse maintenant car on voit bien que l’armée ukrainienne a été ralentie mais qu’elle n’est pas tombée dans un piège pour autant, ce qui aurait été le cas si les Russes les avaient insidieusement laissés entrer. Le vrai piège est celui que Zelensky tend à son armée. Par ce coup d’éclat il espère convaincre l’OTAN de continuer à le soutenir, récupérer des prisonniers russes qu’il échangera contre les siens, récupérer du territoire russe qu’il échangera contre celui qu’il a perdu et in fine damer le pion à Poutine. Une partie de ces objectifs pourraient être réalisés si des négociations avec Moscou sur un traité de paix étaient actuellement en cours, mais ce n’est pas le cas. S’il n’y a pas de suite stratégique d’envergure donnée à cette incursion en territoire russe, le piège se refermera sur Zelensky qui aura affaibli son armée sans pour autant obliger la Russie à négocier. Si la Russie récupère rapidement ses territoires perdus (d’ici quelques mois) et si elle continue de progresser en Ukraine, Volodymyr Zelensky sera plus que jamais en situation de difficulté à Kiev.
LD : D’autres voix estiment que la Russie est tombée dans un piège tendu par l’Ukraine et les pays de l’OTAN qui auraient préparé de longue date l’attaque en laissant croire à Moscou que le camp pro-ukrainien occidental respecterait le principe de sanctuarisation du territoire d’un pays nucléaire ?
NM : Cette attaque ukrainienne n’a pas été préparée à la va-vite. Elle a en effet été ourdie il y a plusieurs mois et il est impossible que des hauts-responsables des pays membres de l’OTAN n’en aient pas eu connaissance malgré leurs déclarations officielles. La Russie semble en effet avoir fait preuve de beaucoup de candeur en pensant qu’elle ne pourrait pas être envahie par une armée adverse du fait de sa puissance nucléaire. L’Otan et l’Ukraine ne cessent de franchir les lignes rouges de Moscou dans l’espoir d’enregistrer des gains tactiques en se disant que la Russie ne répliquera pas avec des ogives nucléaires pour autant. C’est un pari très risqué car à ce jeu Kiev et l’OTAN risquent de se penser impunies et finiront par croiser une ligne rouge russe fatale qui finira par déclencher une riposte très violente qui pourrait être nucléaire. Pour l’instant Kiev attaque des cibles stratégiques russes en Russie et Moscou ne surréagit pas. Avec l’invasion de Koursk, Moscou aurait pu envoyer des ogives nucléaires sur Kiev en invoquant sa propre doctrine militaire mais ne l’a pas fait. Elle aurait aussi pu faire intervenir l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (organisation militaire regroupant l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et la Russie) mais ne l’a pas fait non plus. Ou alors Moscou redoute l’escalade militaire et nucléaire ou alors elle ne se sent pas encore réellement menacée et estime qu’elle peut essuyer ces attaques de Kiev et de l’Otan sans que cela ne mette en péril l’existence même de son Etat. Il est difficile de dire à ce stade ce qui se passe dans la tête des militaires russes mais il est clair qu’ils font preuve d’une réserve certaine alors qu’ils auraient des arguments en interne pour être beaucoup plus agressifs. Mon analyse est qu’ils pensent pouvoir battre l’OTAN en Ukraine mais qu’ils ne veulent pas de confrontation directe avec l’OTAN ailleurs
LD : N’est-ce pas ici un tabou qui a sauté et qui fait courir le risque que les pays nucléarisés ayant pris acte de la désanctuarisassions de leur territoire révisent leur doctrine nucléaire et abaissant le seuil de l’emploi en prévoyant une utilisation du feu atomique de façon plus souple et avec moins de conditions dans le but de rétablir une dissuasion et le principe de non-attaque sur un pays nucléaire ?
NM : Il est évident qu’attaquer un pays nucléaire semblait quelque chose de complètement impensable il y a encore quelques années. Le fait que la Russie, première puissance nucléaire mondiale, soit attaquée sans riposter alors que sa doctrine stratégique le lui permet nous oblige tous à revoir nos doctrines en la matière. En ce qui concerne Moscou je pense que les mots clefs dans sa doctrine sont la mise en place d’une riposte nucléaire « quand l’existence-même de l’Etat est en danger. » Si la Fédération de Russie ne riposte pas encore contre Kiev ou l’OTAN c’est qu’elle estime que ses intérêts vitaux ne sont pas encore menacés. Cela minimise par la même occasion l’importance de la prise de certaines localités dans la région de Koursk. Cela brise en même temps le tabou de l’inattaquabilité d’une puissance nucléaire. Pour autant ce jeu est pernicieux car on ne sait plus où se trouve la limite et subséquemment une fois qu’une limité a été dépassée n’importe quel événement peut justifier une riposte nucléaire.
LD : S’il est avéré, comme le croient les Russes, que les États Unis, la Grande Bretagne et d’autres pays de l’OTAN aient aidé voire encouragé ou suggéré pareille attaque sur un pays nucléaire, le risque de guerre directe conventionnelle ou nucléaire tactique entre les pays de l’Otan et la Russie est-il plus élevé que jadis ?
NM : Ce risque ne cesse de grandir à force de repousser les lignes rouges des uns et des autres. On parle beaucoup de la partie militaire mais les opérations subversives et de déstabilisation sont moins médiatisées et de plus en plus employées de part et d’autre. Sans l’OTAN, Kiev aurait déjà signé un traité de paix avec Moscou. N’oublions pas qu’en mars 2022 Kiev et Moscou étaient en train de négocier. Cela a été confirmé entre autres par Naftali Bennett (ex-Premier ministre israélien), Mevlüt Çavuşoğlu (le ministre des Affaires étrangères turc) et David Arakhamia (membre du parti ukrainien Serviteur du peuple – le même parti que Volodymyr Zelensky). Pendant les négociations Boris Johnson, le Premier ministre britannique, a débarqué à l’improviste à Kiev et menacé Zelensky de lui retirer le soutien atlantiste s’il signait avec Moscou. Les négociations ont ainsi capoté. L’OTAN et la Russie sont clairement en guerre et l’Ukraine sert de ring. L’OTAN essaye de se donner un rôle de conseiller ou de simple revendeur d’armes mais elle est beaucoup plus impliquée que cela. Elle est au courant de toutes les décisions prises par Kiev quand elle ne les prend pas directement à sa place. Le problème pour l’OTAN est que la stratégie multipolaire de Poutine fonctionne, les pays qui appliquent des sanctions contre la Russie ne représentent que 16% de la population mondiale. L’économie russe prospère pendant que les nôtres se grippent. De surcroît Washington se trouve dans la pire situation possible avec des zones de guerre ou de forte tension non seulement en Ukraine mais également au Moyen-Orient et en Asie. Washington perd de plus en plus sa dominance sur l’Amérique du Sud également. Avec un endettement colossal et une situation économique moyenne Washington ne peut pas couvrir toutes ces crises géopolitiques en même temps. Les USA vont devoir faire des choix et l’élection du prochain président américain nous donnera d’ici quelques mois un aperçu des véritables priorités de l’Amérique et donc de l’OTAN. La politique de Harris ou Trump déterminera le niveau d’escalade entre Washington et Moscou.
LD :Concernant les revers subis par les Ukrainiens face aux forces russes dans le Donbass et sur toute la ligne de front russo-ukrainien confirmez-vous que les troupes russes continuent de gagner du territoire ?
NM : Oui, c’est bien pour cela que l’incursion ukrainienne en Russie paraît pour l’instant insensée. Sans prise d’atouts stratégiques supplémentaires, sans ouvertures de nouveaux fronts (en Transnistrie, en Crimée ou au Nord de la Russie par exemple) qui affaibliraient l’armée russe, l’avancée ukrainienne prive essentiellement l’armée de Zelensky de renforts dont elle a besoin sur la ligne de front en Ukraine. De plus cette incursion ukrainienne a un coût élevé pour Kiev qui perd beaucoup de soldats et de matériel. Kiev a étendu la ligne de front alors qu’elle a moins d’hommes, moins de matériel et moins de puissance de feu que la Russie. Kiev est en train de perdre des combats stratégiques à Pokrovsk, Chasov Yar et Toretsk. Pokrovsk est un verrou important de la défense ukrainienne. S’il saute, Moscou avancera ses troupes en profondeur dans le territoire ukrainien en direction du Dniepr. L’armée russe pourra prendre par la même occasion un important carrefour ferroviaire et autoroutier de première importance pour la logistique ukrainienne. Si les Russes gagnent ces batailles ils poursuivront leur avancée et continueront d’affaiblir les lignes de défense de Kiev. Selon The Economist : « L’Ukraine avait de grands espoirs qu’une offensive soudaine dans la région de Koursk soulagerait la pression. Toutefois, l’offensive de la Russie n’a fait qu’accélérer. » L’hebdomadaire britannique souligne que l’armée ukrainienne elle-même reconnaît que ses défaites sur la ligne de front sont liées à l’état de fatigue de ses soldats et le besoin d’en recruter d’autres. Les nouvelles recrues ukrainiennes ne sont pas à la hauteur et beaucoup craignent de se battre selon une enquête de l’Associated Press menée auprès de plusieurs soldats ukrainiens. Malgré la surprise de l’incursion dans la région de Koursk, le bilan global de la situation est, pour l’instant, plutôt défavorable pour Kiev.
Angélique Bouchard
Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia – Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA – Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.