Données culturelles et stratégies militaires : autour de la notion de l’imamat dans l’Iran contemporain

Données culturelles et stratégies militaires : autour de la notion de l’imamat dans l’Iran contemporain

Par Fatima Moussaoui – Diploweb – publié le 10 février 2024    

https://www.diploweb.com/Donnees-culturelles-et-strategies-militaires-autour-de-la-notion-de-l-imamat-dans-l-Iran.html 


Fatima Moussaoui, Docteur en Sécurité Internationale de l’Instituto Universitario General Gutiérrez Mellado à Madrid, et enseignante à Sciences Po Paris. Ses recherches portent sur la projection de puissance militaire et d’influence de l’Iran au Proche et Moyen-Orient, la mer Rouge et les pays du golfe Arabo-Persique.

Aujourd’hui, la référence au religieux est le plus souvent ignorée dans la pensée militaire et stratégique occidentale. Afin de combler ce déficit, cet article innovant a pour objectif d’analyser en Iran le rôle spirituel et temporel de l’imamat comme outil de mobilisation, de recrutement et de fidélisation des jeunes et moins jeunes pour adhérer à un idéal idéologique, dans le cadre de la stratégie militaire déployée par le Corps des Gardiens de la Révolution au service de la République islamique d’Iran.

En effet, depuis 1979, le concept d’imamat en tant que dogme religieux et doctrine politique constitue le fondement de la stratégie militaire de l’Iran. Porté par le Corps des Gardiens de la Révolution qui œuvre à sa diffusion régionale aussi bien au Liban, qu’en Iraq, au Yémen ou en Syrie, ce concept fait en réalité l’objet d’appropriations locales différenciées et contrastées.

 

De l’imamat à Wilayet e- Faqih

L’IMAMAT, est une conception qui repose sur le choix d’un guide religieux proche de Dieu afin de guider la communauté musulmane ; où il se base sur l’articulation entre l’autorité spirituelle et une autorité politique. Vraisemblablement cette conception est proche de la vision du courant sunnite qui revendique le Calife comme celui qui règne dans un émirat et est également le guide de la communauté musulmane sur terre. Les Chiites comme les Sunnites justifient cette conception de l’imamat par le hadith [1] du prophète Mohamed : « Je laisse deux choses en vous, si vous les considérez, vous ne serez pas induits en erreur – le Livre de Dieu, le Très-Haut et ma famille. [2] » Ce hadith atteste que le Prophète laisse à son Ummah [3] le Coran et sa famille pour les éclairer et les aider à trouver le chemin de l’Islam. La doctrine de l’imamat au sens général est complexe à définir en quelques lignes et mérite un travail plus approfondi. Nous retiendrons pour notre intervention le plus important et plus spécifiquement l’imamat dans la version de Wilayat e-faqih. [4]

La Wilayat e-faqih reste un acte révolutionnaire dans la pensée chiite moderne initiée par l’Ayatollah Khomeiny comme le signale Constance Arminjon dans son livre : « la doctrine de la Wilayat e-fagih bien loin de perpétuer une tradition menacée par la sécularisation, constitue une révolution. [5] » Selon la vision de l’Ayatollah Khomeiny, il est primordial de mettre en place un gouvernement régi par les préceptes de l’Islam, sous une autorité de wilaya et faqih, c’est-à-dire de juriste investi par Dieu assurant la continuité des fonctions du prophète. Une des nouveautés dans la conception de cette doctrine par l’Ayatollah Khomeiny est la fonction de l’imam hissé au rang supérieur, équivalent à celui des prophètes par son « infaillibilité ». Il faut souligner qu’elle reste un point de discorde important entre les penseurs chiites. Ce travail de relecture de l’Islam, version chiite, semble révolutionnaire dans la pensée chiite, et va servir à renforcer la position du clergé c’est-à-dire l’imam non seulement comme guide spirituel de la Ummah musulmane mais également comme leader politique. Par conséquent, la religion devient un élément moteur et indispensable à la constitution de cette République islamique dans l’Iran contemporain.

Afshon Ostovar donne à ce chef du système Wilayat e-faqih, la qualité de leader qui fonctionne à la fois comme une autorité politique et un guide spirituel. Il est le symbole de la révolution, de la primauté de l’islam chiite et du divin [6]. Ici le mot « divin » mérite une réflexion puisque ce leader du Wilayat e-faqih doit être choisi par Dieu pour représenter ses affaires sur terre. Sa suprématie est liée à son statut d’érudit, voire de descendant de la famille du prophète mais également au fait qu’il est tenu pour « infaillible ». Son statut de leader religieux et politique est donc semblable au statut d’un prophète. Il est important d’ajouter que la démarche de l’Ayatollah Khomeiny repose sur la notion de l’Ijtihad à, savoir l’effort intellectuel et la volonté personnelle de relecture des préceptes coraniques et la mise en place d’une jurisprudence islamique à la lumière des temps modernes.

La sacralité du statut de leader religieux de l’Ayatollah Khomeiny rend ce personnage charismatique et lui attribue un sens inné de la stratégie à la fois politique, religieuse et militaire qu’il possédait par ailleurs. Ses positions, son parcours, attestent [7] de cette figure emblématique devenue aujourd’hui un symbole et un exemple à suivre pour des milliers de jeunes Iraniens dans les rangs du Corps des Gardiens de la Révolution et parmi les partisans de la Révolution islamique. Un mausolée abritant le corps de l’Ayatollah Khomeiny placé au rang supérieur d’imam « infaillible » se trouve à Téhéran près du cimetière Behesht-e Zahra. Son tombeau est devenu un lieu saint où les pèlerins chiites viennent se recueillir. Comme le veut la tradition chiite, l’adoration des imams sous forme de recueillement et d’accès à ceux qui ont été les plus proches de Dieu permet ainsi de bénéficier de leurs honneurs et de leurs bénédictions. La sacralité dans la pensée spirituelle est très enracinée dans la tradition et la culture sociale iraniennes, spécialement dans les classes populaires et pauvres [8].

Cette pensée chiite s’articule sur deux niveaux de réflexion : la question de la spiritualité et celle de la rationalité. Tout le paradoxe de la vision khomeyniste réside dans cette dualité : d’un côté, la sacralisation du statut de l’imam chiite et, de l’autre, de la rationalité de l’ijtihad dans une relecture moderne du Coran. Cette dualité entre rationalité et sacralité en référence à la spiritualité marque d’un trait rouge le début d’une nouvelle pensée politique au service d’une République islamique d’Iran et de ses futures institutions ainsi qu’à sa garde rapprochée devenue le Corps des Gardiens de la Révolution islamique.

Dans le cadre de l’application de l’imamat sur le plan social, politique et également militaire, l’Ayatollah Khomeiny s’est entouré d’un groupe de fidèles volontaires, nommé le Corps des Gardiens de la Révolution islamique, pour protéger les valeurs de la République islamique.

 
Iran, Téhéran, 11 février 2020 : « Le Gardien vit », anniversaire de la Révolution islamique
Crédit : Fatima MoussaouiMoussaoui/Diploweb.com

La pensée stratégique du corps des Gardiens de la Révolution

La pensée stratégique du Corps des Gardiens de la Révolution est inspirée de l’imamat. Cette pensée stratégique imamite porte en elle une dualité : une dimension spirituelle et une autre temporelle.

1. La dimension spirituelle repose sur la question du retour de l’Imam Mehdi et de la préparation à ce retour. Nous sommes en face d’un désir de militariser la pensée sociétale par une préparation de la masse partisane à devenir soldats de l’armée du Mehdi. Chaque membre de la société civile chiite aurait le devoir de s’y prêter. Ce sont des futurs soldats au sens propre et figuré. Dans l’idéal de la société chiite, chaque civil, qu’il soit enseignant, médecin ou autre, est un soldat en devenir. Chacun à un rôle à jouer pour combattre le mal et instaurer la justice divine sur terre. « La philosophie de l’attente se résume dans le dynamisme d’actions de préparation pour le retour de l’Imam Mehdi, et à son retour chacun connaît inconsciemment son rôle. [9] » Il s’agit d’une forme de préparation à une autre vie détachée de la réalité d’aujourd’hui. La force de ce raisonnement réside dans le fondement de la pensée de l’histoire de la famille du prophète. Cette adoration, différente de la figure du martyr présente dans la dualité spirituelle/temporelle, est plus développée et sacralisée, non seulement dans la pensée chiite contemporaine mais également dans la vision de l’imamat et des engagements du Corps des Gardiens de la Révolution. Tous ces éléments participent au dynamisme de la préparation à l’arrivée du douzième imam. Il s’agit surtout d’une rhétorique proprement philosophique de ce que la vie doit à la mort.

2. La dimension temporelle est attachée à l’instant présent et à la réalité de tous les jours dans la poursuite d’un projet commun de ces jeunes adorateurs du culte de la famille du prophète et de ce que l’imamat leur a enseigné. Le projet commun est de porter la vérité, transmettre la parole de l’Islam et instaurer la justice sur cette terre [10]. Cette réflexion est plus proche de la réalité concrète que de la philosophie de l’attente du douzième Imam le Mehdi.

Les soldats du Corps des Gardiens de la Révolution dans cette quête temporelle sont dotés d’un inconscient missionnaire, moteur dans toute démarche qu’elle soit militaro-guerrière dans une perspective de défense ou, au-delà d’une démarche de force, vers la transmission du savoir religieux et politique, le business ou la culture islamique. Cet inconscient missionnaire est réveillé par le dogme qui est le cœur de l’enseignement de la culture du Corps des Gardiens de la Révolution, puisque ces derniers sont les garants d’un ordre établi suite à la Révolution islamique de 1979. Il faut ajouter que la Révolution islamique peut perdre son objectif si elle n’est pas partagée. Puisque Dieu l’a recommandé, le devoir de cet inconscient missionnaire est inné, dès qu’un membre du Corps des Gardiens de la Révolution ou un partisan adhère à cette idéologie, il se voit engager pour une mission sur terre où il aura un rôle à jouer.

La pensée stratégique du Corps des Gardiens de la Révolution repose en grande partie sur l’approche politico-religieuse assez pragmatique des imamites. L’histoire perse et le sentiment de fierté nationale en donnent également des clés de lecture supplémentaires. Pour les auteurs du livre « Mullah, Guards and Bonyads », les élites de la République islamique voient l’Iran comme naturellement « doté » du rôle de leader régional, voire du monde musulman, l’Iran se considérant historiquement comme l’une des plus anciennes puissances régionales [11]. La pensée stratégique des Gardiens s’articule autour de deux dimensions spirituelle et temporelle.

Cependant, la compréhension imamite de la République islamique est religieuse et politique, les « secrets de l’imamat » [12], apportent également un enseignement guerrier. Ainsi, sa valeur stratégique et militaire ne doit pas être négligée dans toute réflexion géostratégique et tactique. Dans nos entretiens, nos interlocuteurs ont souligné que les guerriers de la Révolution islamique étaient prêts à mourir dans leur mission, pour transmettre la pensée imamite [13]. Ce sentiment est souvent négligé en Occident quand est analysé le concept de Wilayet e-Fagih, qui pour le régime vise à transmettre une certaine justice divine au-delà des frontières iraniennes. L’imamat a dépassé ses rôles politico-économique, théologique et social. Il porte en son sein une dimension purement stratégique et militaire, en référence aux guerriers, morts à Karbala et au sacrifice de l’imam Hussein. En effet, la valeur du sacrifice pour la « cause juste » est un catalyseur encore incompris, voire ignoré en Europe et aux Etats-Unis. La référence au religieux est ignorée aujourd’hui dans la pensée militaire et stratégique occidentale. L’attente de l’imam caché, l’imam Mehdi [14], autre « secret de l’imamat » porté par l’ayatollah Khomeiny est complétement négligée, alors que son influence est centrale dans l’Iran contemporain.

Pour Dabashi, l’Ayatollah Khomeiny a cherché, tout au long de sa carrière révolutionnaire, au travers de sa vision stratégique et politique, à choisir un ennemi extérieur plus puissant de façon à intimider ses adversaires intérieurs moins puissants [15]. Ce choix politique de l’Ayatollah Khomeiny a été poursuivi par le Corps des Gardiens de la Révolution. Ces derniers attestent par leurs actions et positionnements que la guerre n’est pas seulement une question de survie, elle est aussi une résistance, du moins de son noyau chiite, enracinée dans une mémoire culturelle de la résistance au pouvoir illégitime qui s’étend sur des siècles au-delà de la révolution iranienne de 1979 [16].

Cette volonté de résistance a été théorisée par les travaux d’intellectuels iraniens des années 1960 et 1970 comme Jalal Al-e Ahmed et Ali Shariati [17]. Ces derniers se sont montrés critiques des auteurs orientalistes et ont suggéré aux Iraniens de créer leur modernité à partir de leur propre héritage islamique. Ali Shariati, faisant figure d’idéologue de la Révolution islamique, francophone et bon orateur a réalisé des travaux sur la philosophie du chiisme, posant les jalons d’une idéologie révolutionnaire islamique. Cette conception shariatiste a séduit la jeunesse iranienne et les gauchistes religieux de son époque. En même temps qu’il s’intéressait à la philosophie de l’islam chiite, Shariati s’est intéressé au marxisme, à l’anticolonialisme du tiers-monde de Franz Fanon et à l’existentialisme français, pour créer une nouvelle ligne de pensée islamique prônant la résistance anti-impérialiste, anticapitaliste et anticléricale. [18]La pensée de Shariati ré-invente la lutte de classes de Marx en la mixant à des données islamiques chiites : les termes d’opprimés sont remplacés par mostaz’afin et les oppresseurs par mostakbarin. Il remet en question dans ses travaux d’érudit, la position des clergés institutionnalisés, inactifs devant le Chah. Shariati a transformé l’interprétation traditionnelle du mythe chiite de la bataille de Karbala, en la faisant évoluer d’une position de persévérance quiétiste pour une justice de l’au-delà à un modèle révolutionnaire de résistance ici et maintenant. L’Imam Hussein est transformé en révolutionnaire du tiers-monde par excellence [19]. « (…) Plutôt que de tenir l’Iran en otage entre la tradition et la modernité, le vrai chiisme pour Shariati était une force d’authentification et de mobilisation pour la résistance contre l’oppression des superpuissances sur le tiers-monde. [20] » Cette pensée shariatiste est utilisée par les imamites et pour poursuivre le projet de Wilayat-e Fagih de l’Ayatollah Khomeiny.

 
Iran. Téhéran, 13 février 2020. La commémoration des quarante jours après la mort du Général Souleimani : Général Qassem Souleimani avec Ismaël Qaani, commandant de la Force al-Qods
Crédit : F. Moussaoui.-Moussaoui/Diploweb.com

Stratégies militaires : alliances régionales

« Le Corps des Gardiens de la Révolution est devenu un agent de culture de guerre » constate A. Ostovar [21]

L’inconscient missionnaire est intégré dans cet état d’esprit portant vers l’action et le terrain. L’idéal de la création « d’un axe de résistance » dans le cadre d’une stratégie militaire de sécurité et de défense obéit à la pensée idéologique imamite soutenue par différentes actions d’ordre rationnel et spirituel ou temporel. Il est important de noter avant d’aller vers une analyse des niveaux d’actions, le travail de la République islamique dans le cadre des conversions au chiisme. Plus précisément, les conversions importantes des sunnites au chiisme depuis la création de la République islamique d’Iran en 1979 [22]. Cette dernière est très discrète dans ses tentatives récurrentes d’exporter les idées de la révolution khomeyniste dans les pays arabes sunnites voisins. Il faut bien entendu mentionner que ses démarches sont même plus discrètes que celles des Al Saoud pour exporter le wahhabisme. Cette expérience avortée de la République islamique a permis de saisir très vite la réalité des pays musulmans sunnites et leur intolérance vis-à-vis des tentatives de conversion de leurs populations au chiisme. Elle s’est très vite vue confrontée à un rejet catégorique du modèle de Wilayat e Faqih dans les pays arabo-musulmans. Cette donnée est très importante pour comprendre la suite de la stratégie mise en place par la République islamique à travers les Gardiens de la Révolution.

Nous pouvons différencier les actions du Corps des Gardiens de la Révolution engagés dans une démarche de stratégie militaire d’exportation des valeurs islamiques de Wilayat e-Faqih au Moyen Orient sur deux niveaux.

1. Le niveau d’effet miroir : ici le choix est porté sur des minorités chiites négligées, aspirant à de meilleures conditions de vie dans leur pays. Cet effet miroir se traduit par la reconnaissance de la souffrance de l’autre dans sa différence, par rapport à sa société d’origine. Cet imaginaire est très développé dans la littérature religieuse et de tradition chiite à caractère confessionnel et issu des guerres entre chiites et sunnites après la mort du prophète Mohamed.

La spiritualité est plus présente sur ce niveau puisqu’elle répond au statut d’opprimé au nom de sa croyance religieuse, « être chiite de facto c’est être opprimé et négligé ». Le missionnaire inconscient s’investit pour sauver son frère dans la religion et lui tend la main afin de compléter son devoir sur terre. Les communautés ciblées et invitées à faire partie de cet idéal chiite s’emparent à leur tour de ce même idéal. Répondant logiquement à cette approche, elles s’investissent de la même manière. Voire, elles trouvent leurs propres exemples à suivre. Dès lors, nous ne sommes plus dans le transfert d’idées mais devant l’application des idées en actions concrètes sur le terrain.

2. Le niveau d’intérêt commun : il s’agit d’une dialectique très peu comprise par les décideurs politiques occidentaux puisqu’il s’agit surtout d’une démarche plutôt pragmatique où le politique négocie avec le religieux pour enfin reprendre le dessus. Les intérêts communs avec des rivaux sur les plans politique, économique, religieux et social peuvent être négociés sans que les fondements de l’idéologie imamite ne soient totalement bafoués. L’approche reste très subtile puisqu’elle repose sur des codes d’engagement d’honneur et répond à des contextes le permettant.

La rhétorique d’une Ummah musulmane comme une alternative à une puissance impérialiste est une des pistes de réflexion exploitée. Ainsi le message lancé aux pauvres de résister et lutter contre l’oppression et l’injustice est aussi un moteur d’actions efficaces sur le terrain à long terme pour créer des alliances.

Conclusion

Force est de constater que ce don révolutionnaire de l’héritage imamite n’a pas dépassé les frontières iraniennes en raison de la résistance des pays musulmans majoritairement sunnites. Cependant, l’institutionnalisation de la République islamique a donné naissance à l’unique modèle de société islamique sous une autorité à la fois politique et religieuse. Cette « réussite » constitue depuis ses origines une menace sécuritaire pour le modèle monarchique des pays arabes du Golfe. L’échec de l’exportation des valeurs imamites se précise avec la guerre Iran- Irak (1980-1988), l’exportation de l’imamat étant alors reléguée au deuxième plan. Ce constat impose une nouvelle réalité de défense stratégique pour promouvoir le leadership de la République islamique. Cependant, avec la fin de la guerre Iran- Irak, le discours islamiste révolutionnaire visant à « libérer les oppressés du joug des infidèles et des impérialistes » devient de plus en plus fort et s’y ajoute à lui un résultat à cette guerre, qu’est la formation d’une lignée iranienne nationaliste. Cette dernière renforce la détermination des révolutionnaires iraniens dans la mise en place de nouvelles politiques de sécurité et défense extérieure. Cette période de guerre donne un avant-goût de ce déterminisme chiite imamite puisque les Iraniens, jeunes et moins jeunes, se sont engagés à défendre leurs frontières. Les jeunes volontaires révolutionnaires (basij) ont été les premiers projetés sur les lignes de front. Cette trajectoire historique permet à la République islamique de mettre en avant des politiques pragmatiques et de s’adapter au contexte dans lequel elle se retrouve, d’où un refus implicite d’exporter la Révolution islamique ou du moins de changer la manière dont elle doit être transmise. Le modèle de Wilayet-e Fagih n’a pas pu être calqué dans les pays voisins comme Téhéran l’a toujours souhaité. En revanche, le discours unificateur des valeurs de la Révolution islamique est devenu un moteur dans la mise en place d’un arsenal des nouvelles politiques de sécurité et de défense, visant tant l’intérieur du pays que l’extérieur. Dans ce nouveau contexte où la République islamique se sent menacée, ses politiques de sécurité et de défense se mettent en place avec l’aide de son bras armé, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique. Pendant quatre décennies, ces derniers connaissent dans leur fonctionnement des transformations, tout en étant en phase avec la société civile dans laquelle ils vont participer à l’apparition d’une nouvelle assise sociétale, partisane et jeune. De cette dernière, naît un Mouvement Global Structuré [23]. Ce dernier permet à l’Iran de changer la donne quant à la question de la projection de puissance iranienne en dehors de ses propres frontières.

Par ailleurs, les actions d’autonomisation en soutien à des minorités négligées dans leur pays d’origine menées par le Corps des Gardiens de la Révolution sont considérées comme étant une atteinte à la sécurité intérieure de ces Etats. Ces actions conduisent à créer ainsi des déséquilibres entre le pouvoir central et la société civile dans lequel ils opèrent. Ces actions sont menées auprès de minorités dans des pays où l’Etat est affaibli ou complétement en faillite. La maîtrise des aléas des contextes régionaux et propres à chaque pays de la région a permis à Téhéran de créer un « axe de la Résistance ». Les valeurs imamites ont permis de tisser les premiers piliers de ses stratégies de sécurité et de défense extérieure. Il ne s’agit plus, d’exporter la Révolution islamique, mais de construire une politique mettant en avant la sécurité et l’avancement de l’Iran comme puissance régionale. La transformation des objectifs de la République islamique de valeurs proprement imamites à des politiques pragmatiques dans une stratégie de sécurité et de défense ne doit pas pour autant être considéré avec étonnement : ses politiques concordent avec son bagage civilisationnel et ses ambitions régionales. Ces dernières n’ont pas disparu avec l’arrivée des mollahs au pouvoir. Au contraire, l’Iran est devenu encore plus fort, en articulant ensemble ses valeurs imamites et sa volonté de projection de puissance. Aussi, ses politiques de sécurité et de défense ne sont plus seulement basées sur un « axe de résistance » bien visible, ses actions en offensives « légitimes » lui permettent de créer et renforcer une assise partisane sociétale internationale.

Cependant, le rêve d’exporter le modèle de la République islamique dans les pays musulmans, en les plaçant sous l’autorité du Guide suprême iranien, restera vraisemblablement impossible : les données socio-culturelles ne lui permettent pas d’aller au-delà d’alliances régionales avec des groupes bien déterminés, elles ne lui permettent pas de trouver une alliance plus large avec une majorité de la population des pays arabo-musulmans et de leurs gouvernants. En conséquence, « l’axe de la résistance » devient l’alternative par excellence d’export de l’imamat à certaines composantes des couches populaires des pays voisins, il permet surtout à l’Iran de projeter sa puissance régionale sur le plan politique et militaire, une condition nécessaire à la survie de son projet d’imamat et à sa sécurité nationale.

Copyright Février 2024-Moussaoui/Diploweb.com


[1] . Hadith : fait et geste du prophète Mohamed.

[2] . Abu jaafer al kelani, The Origins of Al Kafi, one of the Shia history books, 2014 (the original text is in Arab).

[3] . Ummah : La communauté musulmane

[4] . Wilayet e- Faqih autrement dit imamat : la loi du clergé chiite instauré par l’Ayatollah Khomeiny.

[5] Hachem Constance Arminjon, L’instauration de la guidance du juriste en Iran : Les paradoxes de la modernité chiite, Ed. EHESS 2010, p. 211.

[6] Afshon Ostovar, Vanguard of The Imam, Religion, Politics, and Iran’s Revolutionary Guards, Oxford University Press 2016, p. 62.

[7] Entretiens réalisés en Iran dans les milieux religieux entre 2006 et 2011.

[8] Ici classe pauvre ne signifie pas une classe illettrée, contrairement à d’autres pays où nous pouvons associer la pauvreté à un manque d’accès à l’éducation, en Iran cette juxtaposition n’est pas forcément applicable.

[9] Entretiens réalisés avec la Mujtahida Zohreh Sefati, Qom 2006.

[10] Afshon Ostovar, Vanguard of The Imam, Religion, Politics, and Iran’s Revolutionary Guards, Oxford University Press 2016, P103

[11] Alireza Nader, David E. Thaler, Shahram Chubin, Jerrold D. Green, Charlotte Lynch, Frederic Wehrey, Mullahs, Guards and Bonyads : An Exploration of Iranian Leadership Dynamics, National Defense Research Institute, RAND 2010. p. 3.

[12] Les secrets de l’imamat : désigne le savoir –faire théologique et spirituel, ainsi que la pensée politique et militaire de l’ayatollah Khomeiny en tant que leader spirituel et politique. Ce savoir aurait permis l’institutionnalisation de la Révolution islamique en tant que République islamique, et lui aurait conféré une longue vie.

[13] Entretiens réalisés avec les religieux Mujatahidates et Ayatollahs durant mon séjour de tournage à Qôm, Mashhad et Téhéran.

[14] Terme employé par les chiites pour évoquer l’imam caché ou le deuxième imam, supposé réapparaître pour installer la justice sur Terre.

[15] Hamid Dabashi, Iran : A People Interrupted, New York : New Press, P 167- 2007 : in Bandor A. Pinkley, Guarding History : the IRGC & the Memory of the Iran-Iraq War, Office of the Chairman of the Joint Chiefs of Staff, Washington, DC. 2018.

[16] Arron Merat, How Iran’s Missile Strategy Has Rewritten the Rules of Middle Eastern Wars, Report, Sept 2021, New/Lines Magazine

[17] Ali Shariati intellectuel iranien s’est engagé dans la sociologie du chiisme et a présenté une lecture moderne de l’islam. Shariati est mort dans des circonstances obscures en 1977 en Grande Bretagne.

[18] Bandor A. Pinkley, Guarding History : the IRGC & the Memory of the Iran-Iraq War, Office of the Chairman of the Joint Chiefs of Staff, Washington, DC. 2018.

[19] Ibid.

[20] Ibid.

[21] Afshon Ostovar, Vanguard of The Imam, Religion, Politics, and Iran’s Revolutionary Guards, Oxford University Press 2016. p.236

[22] Entretiens réalisés avec des intellectuels étrangers convertis au shiisme, Qom 2006 & 2010.

[23] Le Mouvement Global Structuré fait référence à une assise sociétale nationale et internationale sympathisante des aspirations imamites.

Carte. La République islamique d’Iran

Carte. La République islamique d’Iran

Par Institut FMES, Pascal Orcier – Diploweb – publié le  le 7 février 2024.

https://www.diploweb.com/Carte-La-Republique-islamique-d-Iran.html


L’institut FMES propose à travers son « Atlas stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient » une lecture claire et synthétique des grands enjeux du bassin méditerranéen et du Moyen-Orient et passe en revue l’ensemble des forces en présence. Cet ouvrage accessible, novateur et original présente en 50 cartes inédites des problématiques complexes et des informations utiles et synthétiques. Il illustre les capacités des forces armées et des scénarios de crises possibles. Disponible en version numérique gratuite à télécharger sur le site de l’institut FMES. Cet Atlas a été publié grâce au soutien de la Direction Générale des Relations Internationales et de la Stratégie (DGRIS) du Ministère des Armées. Cartographie par Pascal Orcier, professeur agrégé de géographie, docteur, cartographe, auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages.

Avec une population de 85 millions d’habitants, l’Iran est le second pays le plus peuplé de la zone Afrique du Nord–Moyen-Orient (ANMO), derrière l’Egypte. C’est aussi un acteur géopolitique volontiers perturbateur, avec des caractéristiques singulières. Découvrez le nombre et la répartition de ses forces armées, ses matériels… mais aussi ses ressources, bases aériennes et navales, centrales nucléaires civiles et sites nucléaires.

Dans le cadre de ses synergies géopolitiques, Diploweb.com est heureux de vous faire connaitre cette carte de l’Iran commentée extraite de l’« Atlas stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient » publié par l’institut FMES.
Carte grand format en pied de page.

LA RÉPUBLIQUE islamique d’Iran est un pays dont le système politique est régi par une théocratie de fait. Avec une population de 85 millions d’habitants, l’Iran est le second pays le plus peuplé de la zone Afrique du Nord–Moyen-Orient (ANMO) derrière l’Egypte.

 
Carte de la République islamique d’Iran
Cliquer sur la vignette pour agrandir la carte de la République islamique d’Iran. Cette carte est extraite de la publication de l’institut FMES, Atlas stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient, téléchargeable sur le site de l’institut FMES
Orcier/FMES

Sur le plan économique, l’Iran dispose d’un PIB de 389 milliards de dollars. Les principales sources de richesse du pays proviennent de l’industrie pétrolière, de la production de pistaches, de l’industrie du tapis ainsi que de l’industrie locale. Le budget de la défense s’élève à hauteur de 1 034 000 milliards de rials iraniens soit 158 % d’augmentation en comparaison des 400 200 rials budgétisés pour l’exercice 2022/2023. Les forces armées iraniennes comptent un effectif de 630 000 soldats. Si la République islamique d’Iran reste très fragile sur le front intérieur, elle a su renforcer sa posture et son influence à l’extérieur, puisqu’elle s’impose désormais comme un acteur incontournable reconnu tel par ses voisins et ses rivaux. Son souci majeur consiste à demeurer indépendante (tant des Occidentaux que de la Chine et de la Russie, avec lesquelles elle coopère étroitement) et à tenir à distance tous ses rivaux via une stratégie de dissuasion efficace. Pour l’instant, l’Iran y parvient grâce à une dissuasion conventionnelle asymétrique fondée sur l’influence régionale, un réseau de proxies à sa main (milices chiites en Irak, Syrie, Liban et Yémen) et un arsenal de missiles balistiques et de drones suffisamment précis pour exercer, le cas échéant, des représailles massives. Faute de pouvoir maintenir cette forme de dissuasion, ou s’il était attaqué, l’Iran pourrait accéder rapidement à la capacité nucléaire militaire que certains dirigeants iraniens perçoivent comme la seule manière de négocier efficacement avec Washington, a fortiori en cas de victoire des Républicains en novembre 2024. En attendant, la poursuite de son programme nucléaire lui permet de faire monter les enchères.

Sur le plan militaire, la République islamique s’est dotée de deux armées parallèles et complémentaires. D’une part, le Corps des gardiens de la révolution (Pasdaran), chargé de garantir la survie du régime (d’où son éparpillement dans les provinces et les principales villes du pays) tout en défendant ses intérêts à l’extérieur (notamment via la Force Al-Qods). Cette garde prétorienne, responsable de la défense des sites les plus sensibles (nucléaires, balistiques et liés au pouvoir), capte l’essentiel du budget militaire, des conscrits les mieux éduqués, l’intégralité des missiles balistiques ainsi que des armements les moins anciens ; elle dispose en outre d’un vaste réservoir de forces à travers les Corps des bassidjis. D’autre part, l’Armée régulière est chargée d’assurer la défense des frontières, de l’espace aérien et des approches maritimes, notamment face à l’Irak, l’Afghanistan et l’Azerbaïdjan avec lesquels les relations sont tendues. Ses matériels sont très largement obsolètes, limitant ses capacités offensives. L’Iran s’est doté d’une industrie d’armement efficace pour copier et améliorer les matériels existants, mais qui ne lui permet pas encore de concevoir des armements radicalement nouveaux, sauf dans le domaine des missiles et des drones. La coexistence des deux forces armées parallèles peut être source de friction. Au bilan, les forces armées iraniennes peuvent interdire le golfe Persique, mener des frappes de rétorsion contre tous leurs rivaux et mener des raids limités (y compris aéroterrestres) en Irak, en Afghanistan et en Azerbaïdjan, tout en envoyant si nécessaire un petit corps expéditionnaire en Syrie ou au Liban. Elles misent davantage sur leurs milices et leurs proxies pour faire pression sur leurs adversaires. L’Iran milite désormais pour la liberté de circulation maritime pour accéder plus aisément à la Syrie, au Venezuela et aux puissances asiatiques à commencer par la Chine. La normalisation récente avec l’Arabie Saoudite sous égide de Pékin contribue à atténuer sensiblement les tensions entre Téhéran et les monarchies du Golfe, isolant davantage Israël.

Copyright pour le texte et la carte 2022-institut FMES

Titre du document :
Carte de la République islamique d’Iran
Cliquer sur la vignette pour agrandir la carte de la République islamique d’Iran. Cette carte est extraite de la publication de l’institut FMES, Atlas stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient, téléchargeable sur le site de l’institut FMES

Document ajouté le 6 février 2024
Document JPEG ; 681528 ko
Taille : 1200 x 1204 px

Visualiser le document

Avec une population de 85 millions d’habitants, l’Iran est le deuxième pays le plus peuplé de la zone Afrique du Nord–Moyen-Orient, derrière l’Egypte. Quels sont les effectifs de ses forces armées ? Combien de chars, d’avions de combats, de missiles balistiques et frégates ?

Entre golfe arabo-persique et mer Rouge, la nouvelle caravane du désert

Entre golfe arabo-persique et mer Rouge, la nouvelle caravane du désert

par Eugène Berg – Revue Conflits – publié le 29 janvier 2024

https://www.revueconflits.com/entre-golfe-arabo-persique-et-mer-rouge-la-nouvelle-caravane-du-desert/


Le passage en mer Rouge étant bloqué par les houthis, plusieurs compagnies maritimes envisagent un transbordement terrestre via l’Arabie saoudite. Un moyen d’éviter le cap de Bonne Espérance et de limiter les temps de transport. Si un tel passage est techniquement possible, il reste compliqué à effectuer.  

L’entrée en guerre des houthis du Yémen contre Israël en solidarité avec le peuple « martyrisé » de Gaza a d’abord prêté à sourire. Or, voilà que ces farouches guerriers entièrement armés par l’Iran en sont venus à menacer le commerce international et les chaînes d’approvisionnement Asie-Europe. Près de 12% des échanges maritimes (qui constituent à eux seuls 90% des échanges mondiaux en volume) transitent par le détroit de Bab el-Mandeb, étroite voie maritime d’une centaine de kilomètres sur trente qui séparent la côte occidentale du Yémen, dans la péninsule arabique, du littoral de Djibouti, en Afrique orientale, pour rejoindre la mer Rouge avant d’atteindre la Méditerranée par le canal de Suez. Depuis l’arraisonnement spectaculaire du Galaxy Leader, cargo appartenant à un homme d’affaires israélien, le 19 novembre par un commando héliporté, la plupart des grandes compagnies de transports et les pétroliers choisissent la voie maritime du cap de Bonne Espérance, longue de 25 600 kilomètres d’Europe à l’Asie contre 19 500 kilomètres pour la route de la mer Rouge. Ce qui allonge le temps d’acheminement de 12 à 17 jours qui était de 35 à 37 jours.

Répercussions mondiales

Les répercussions n’ont pas tardé à se manifester : transférer un conteneur de 40 pieds de Shanghai à Gênes coûte en janvier 6 282 $ contre 1 344 $ le 26 octobre. En décembre, on a constaté une baisse de 2% des exportations européennes vers l’Asie. Et en Asie, c’est l’Inde qui est le plus touché : 80% de ses échanges de marchandises avec l’Europe transitent par la mer Rouge. Même si les houthis s’arrêtaient de bombarder les bateaux au large du Yémen, il faudrait, selon Drewry, un cabinet anglais spécialiste du transport maritime, à peu près deux mois pour effacer les conséquences de cette crise.

Bien que l’Italie soit le pays le plus affecté d’Europe – 40% de ses échanges commerciaux passent par la mer Rouge, c’est la compagnie allemande Hapag-Lloyd qui a pris une initiative en la matière en décidant de transporter ses marchandises à sec à travers le désert d’Arabie. Parce que c’est toujours plus rapide que de faire le tour par l’Afrique. Selon le service de planification de la compagnie, les cargaisons maritimes en provenance d’Extrême-Orient sont traitées dans les ports de Jebel Ali (EAU) et/ou de Dammam et Jubail (Arabie Saoudite). Elles sont par la suite transportées par des convois de chalutiers porte-conteneurs à travers le désert d’Arabie jusqu’à Jeddah, sur la côte de la mer Rouge. Ils sont ensuite à nouveau chargés sur des navires à vapeur et partent pour l’Europe en passant par le canal de Suez. Un acheminement routier met 15 à 16 heures pour traverser le désert. Reste à savoir quel volume pourra être expédié par cette voie sachant qu’un vaisseau peut charger plus de 20 000 boîtes, un train 150 conteneurs et un camion, un seul. Trouvera-t-on suffisamment de poids lourds ou ne seront envoyés par cette voie que les marchandises les plus coûteuses et les plus urgentes ? Une autre question est de savoir si les houthis s’aventureront à frapper ces convois de camions, ce qui paraît peu probable. Certes ils disposent de missiles balistiques d’origine iranienne, Fateh – 313 d’une portée de 350 kilomètres, ou de Radd- 500 d’une portée de 500 kilomètres ou de missiles de croisière Noor d’une portée de 300 kilomètres ou Paveh/351 d’une portée de 800 kilomètres.

Mais est-ce le souhait de leur protecteur iranien d’endommager ses relations avec l’Arabie Saoudite avec lequel furent renouées les relations diplomatiques, le 10 mars 2023 sous l’égide de Pékin ? Une Chine qui, malgré sa présence militaire à Djibouti, reste en retrait, ne voulant pas dilapider son capital diplomatique. La Chine vient toutefois de demander à l’Iran d’aider à limiter les attaques des Houthis en mer Rouge.

Cela illustre, en tout cas, l’importance de l’Arabie saoudite, et de la péninsule arabique, située entre golfe arabo-persique et mer Rouge, ce vaste rectangle gorgé d’hydrocarbures, enserré dans le triangle formé du canal de Suez, du détroit d’Ormuz et du Bab el-Mandeb qui porte bien son nom.

Les minutes du huis clos sanglant entre Arnaud Beltrame et Radouane Lakdim

Les minutes du huis clos sanglant entre Arnaud Beltrame et Radouane Lakdim

La cour d’assises spéciales de Paris s’est penché sur les dernières minutes de la prise d’otages du Super U de Trèbes, durant lesquelles l’officier a été touché de plusieurs balles et égorgé par le terroriste.

La cour d'assises spéciale de Paris, où se déroule depuis le lundi 22 janvier 2024, le procès de sept personnes jugées pour complicité avec le terroriste responsable des attaques de Carcassonne et Trèbes, en mars 2018. (Photo: P-M.Giraud/L'Essor)par Pierre-Marie Giraud – L’Essor – publié le 25 janvier 2024

https://lessor.org/societe/trois-calibres-differents-utilises-dans-le-super-u


La cour d’assises spéciale de Paris, où se déroule depuis le lundi 22 janvier 2024, le procès de sept personnes jugées pour complicité avec le terroriste responsable des attaques de Carcassonne et Trèbes, en mars 2018. (Photo: P-M.Giraud/L’Essor)

Pourquoi l’antenne GIGN (AGIGN) de Toulouse n’a-t-elle pas donné l’assaut dès les mots “Attaque, assaut, assaut”, criés par le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, otage depuis près de trois heures de Radouane Lakdim ? Comment et par quelle(s) arme(s) l’officier a-t-il été blessé par balles avant d’être égorgé par le terroriste ?

La cour d’assises spéciale de Paris, où sont jugés depuis lundi des proches de Radouane Lakdim, auteur des attentats de Carcassonne et de Trèbes en 2018, tente de répondre à ces questions. Mercredi en fin d’après-midi, le président Laurent Raviot a fait diffuser dans la salle l’enregistrement audio de la négociation avec Radouane Lakdim. Le 23 mars à 14h13, la cellule de négociation du GIGN central à Satory, appelle le Super U de Trèbes où se trouve le terroriste, qui a déjà tué par balles deux hommes près de trois heures auparavant.

En mars 2018, les quatorze antennes GIGN n’étaient pas rattachées – comme aujourd’hui – au GIGN central et restaient sous le commandement opérationnel des régions de gendarmerie où elles étaient implantées. Mais, pour la négociation, le GIGN de Satory prenait la main lorsque la situation s’aggravait. Le GIGN pouvait également prendre la suite de l’antennes GIGN engagée.

Radouane Lakdim se trouve dans un petit bureau face au lieutenant-colonel Arnaud Beltrame qui a pris la place de Julie, prise en otage.”Allô, bonjour, c’est Radouane ?“, demande l’un des négociateurs. “Non, moi je suis le lieutenant-colonel Beltrame, je suis l’otage“. Le négociateur demande alors à l’officier si Radouane Lakdim accepte de parler. Celui-ci prend le combiné et exige d’une voix forte la libération de Salah Abdeslam, seul survivant des commandos des attentats du 13 novembre 2015 (130 morts). Il refuse ensuite de parler à sa mère. C’est le moment où Arnaud Beltrame crie “attaque, assaut, assaut”. Des mots que les négociateurs n’entendent pas. Pendant les minutes qui suivent, on entend les râles d’Arnaud Beltrame qui vient vient d’être égorgé de plusieurs coups de poignard après avoir été blessé par trois balles.

Arnaud c’est toi qui fais ces bruits ? Tu es blessé ? “, demande le négociateur. Il est 14h27, les gendarmes de l’AGIGN de Toulouse donnent l’assaut. Ils neutralisent le terroriste de cinq balles. Arnaud Beltrame décèdera de ses blessures quelques heures plus tard.

Trois calibres différents utilisés dans le Super U

Après le témoignage des gendarmes mardi et mercredi, c’est au tour des experts d’apporter jeudi matin leurs lumières à la cour. Un expert balistique explique qu’il a examiné “les 18 étuis percutés”, retrouvés sur les différentes scènes de crime de Carcassonne et à Trèbes. 13 balles de calibre 7,65 mm, ont été tirées, dit-il, par le pistolet semi automatique, de marque Ruby, de Radouane Lakdim. C’est une arme “très fiable”, née en 1910, utilisée durant la Grande Guerre dans les tranchées, puis par la Police et la Gendarmerie. A l’époque, il n’y avait pas de registres des armes tenus par les fabricants et, donc, pas de possibilité aujourd’hui de retracer le trajet de cette arme de catégorie B (arme de guerre) et interdite à la vente et à la revente. Selon cet expert, le Ruby du terroriste “ne présente pas d’anomalie de fonctionnement et était bien entretenu“. Cinq autres étuis de 9 mm ont été expertisés : quatre tirés par des pistolets automatiques Glock, utilisés par l’AGIGN de Toulouse et un tiré par le pistolet Sig Sauer du lieutenant-colonel Beltrame. Le dix-neuvième étui est d’un calibre de 5,56 mm (OTAN) qui alimente les fusils d’assaut HK G36, en dotation dans antennes GIGN. Par ailleurs, 39 cartouches non percutées ont été retrouvées, dont 13 de calibre 9 mm, calibre du pistolet d’Arnaud Beltrame, qu’il avait remis à Radouane Lakdim pour accompagner l’échange avec Julie.

L’officier a été touché par trois balles, vraisemblablement tirées par Radouane Lakdim : l’une au bras gauche, l’autre à la main gauche et la dernière au pied droit. Sans que l’on puisse dire à ce moment du procès si elles proviennent toutes les trois du Ruby du terroriste ou de deux armes différentes, celle de Radouane Lakdim et celle d’Arnaud Beltrame. Par ailleurs, selon une autre experte, des résidus de tirs – ces micro particules émises dans l’environnement du tireur lors d’un tir – ont été découvertes sur les mains de Redouane Lakdim, celles de Jean-Michel Mazières, première personne tuée par le terroriste au début de son périple sanglant. Une experte en empreintes digitales a d’autre part relevé les empreintes de Radouane Lakdim sur la queue de détente du Sig Sauer d’Arnaud Beltrame ainsi que sur le chargeur de cette arme qui contenait encore douze munitions.

Les menaces hybrides : quels enjeux pour nos démocraties ?

Les menaces hybrides : quels enjeux pour nos démocraties ?

Par Estelle Hoorickx – Diploweb – publié le 24 janvier 2024  

https://www.diploweb.com/Les-menaces-hybrides-quels-enjeux-pour-nos-democraties.html


Estelle Hoorickx s’exprime ici à titre personnel. Commandante d’aviation, PhD Estelle Hoorickx est chercheuse au Centre d’études de sécurité et défense (CESD), le centre de réflexion de référence spécialisé du ministère de la Défense belge.

Les menaces hybrides : de quoi parle-t-on ? Quels sont les outils hybrides de plus en plus nombreux et diversifiés qui nous menacent ? Quels sont les principaux acteurs des attaques hybrides ? Estelle Hoorickx fait œuvre utile en précisant les concepts, les stratégies et les moyens utilisés pour nuire aux démocraties en les polarisant à outrance. Les défis sont considérables. Seul un effort durable et conjugué de l’UE et des autres démocraties, impliquant l’ensemble des sociétés civiles, peut produire des effets bénéfiques sur le long terme.

Ce document s’inspire de l’analyse personnelle présentée par l’autrice aux membres de la direction générale de la sécurité et de la protection du Parlement européen (DG SAFE) le 7 décembre 2023, à l’occasion de son dixième anniversaire. Il sera publié le 26 janvier 2024 en anglais sous le titre “Hybrid Threats : What are the Challenges for our Democracies ?” dans l’IRSD e-Note 54, janvier 2024″

QUELLES sont les principales menaces hybrides auxquelles nous devons faire face aujourd’hui et vis-à-vis desquelles nous devrons nous prémunir demain pour préserver nos démocraties ? Question cruciale à laquelle il est pourtant difficile de répondre. Ne vaudrait-il d’ailleurs pas mieux parler d’attaques hybrides plutôt que de « menaces hybrides » ? Dans le contexte actuel – où les conflits sont de plus en plus dématérialisés –, les attaques hybrides sont en effet devenues continues, sans que nous en ayons nécessairement conscience. Comme le souligne très justement Nathalie Loiseau, députée française au Parlement européen, il est en effet « difficile de savoir où s’arrête la paix quand la guerre de l’information fait rage en permanence ». [1] En d’autres termes, et sans vouloir être alarmiste, nous sommes toutes et tous, potentiellement, en guerre. Une cyberattaque ou une campagne de désinformation peut en effet avoir des conséquences létales.

Estelle Hoorickx
Commandante d’aviation, PhD Estelle Hoorickx est chercheuse au Centre d’études de sécurité et défense (CESD). Crédit photo : RTL-Info (Belgique)

Depuis une dizaine d’années, les « attaques hybrides » à l’encontre de nos pays occidentaux se sont intensifiées mais également diversifiées. Des « acteurs étrangers, malveillants et autoritaires, étatiques ou non, parmi lesquels la Russie et la Chine » [2], recourent à ces pratiques pour nuire à l’Union européenne (UE) et à ses États membres, saper la confiance de l’opinion publique dans les institutions gouvernementales, empêcher le débat démocratique, attaquer nos valeurs fondamentales et exacerber la polarisation sociale. [3] Nos démocraties – caractérisés par un accès à une information pluraliste, ouverte et largement diffusée – sont particulièrement vulnérables aux campagnes de désinformation mais également aux tentatives d’ingérences étrangères.

Le mythe de la fin de l’histoire qui annonçait le triomphe de la démocratie libérale après l’effondrement du bloc soviétique fait définitivement partie du passé. En 2023, seuls 8 % de la population mondiale vivent dans une démocratie pleine et entière. [4] La brève « pax americana » a bel et bien vécu et entérine le retour d’un nouveau bras de fer non plus entre l’Est et l’Ouest mais plus largement entre « l’Ouest » et le « reste » de la planète, selon la formule de la géopoliticienne Angela Stent. [5] En témoignent les récents événements en Ukraine mais également en Israël, qui révèlent une fois encore la perte d’influence des pays occidentaux sur les enjeux de gouvernance internationale. [6] L’Occident conserve néanmoins un certain attrait auprès des populations non occidentales, ce qui déplaît fortement à certains régimes autoritaires en quête de puissance. [7]

Avant d’analyser plus en détails les menaces hybrides et les enjeux qui y sont liés, il convient de faire un petit rappel historique et sémantique sur la réalité de ces menaces dont on parle de plus en plus mais qui restent souvent mal comprises. Avec les années, le terme « hybride » a en effet évolué et s’est quelque peu éloigné de sa signification originelle. Certains estiment même que cette notion a tendance à devenir une terminologie « fourre-tout ». [8] Il est vrai que le concept est finalement « presque aussi ambigu que les situations qu’il veut décrire sont incertaines ». [9]

Les menaces hybrides : de quoi parle-t-on ?

Dans les dictionnaires de référence, le terme « hybride » renvoie à ce qui est composé de deux éléments de nature différente anormalement réunis. Cet adjectif est d’ailleurs associé à des registres aussi divers que la biologie, l’agriculture ou la linguistique. Ce n’est qu’au début des années 2000 que l’adjectif « hybride » est pour la première fois utilisé en association avec un conflit armé. La « guerre hybride » désigne alors une opération militaire qui combine des tactiques régulières et irrégulières. Selon d’autres théoriciens militaires, « la guerre hybride » combine à la fois du « hard power » (par des mesures de coercition) et du « soft power » (par des mesures de subversion). Enfin, selon une terminologie très otanienne, la guerre hybride consiste à agir sur l’ensemble du « front DIMEFIL », c’est-à-dire sur les fronts diplomatique, informationnel, militaire, économique et financier, mais également sur le front du renseignement et celui du droit. [10]

Si la notion de « guerre hybride » est donc utilisée pour la première fois au début des années 2000 par des officiers américains à propos de l’« insurrection tchétchène » puis de la guerre en Irak, l’UE dévoile sa première définition de la « guerre hybride » en mai 2015. Sans nommer la Russie, cette définition décrit alors les tactiques militaires et non militaires utilisées par Moscou pour dominer politiquement la Crimée, tout en générant de l’ambiguïté concernant l’origine des attaques. En Crimée, le Kremlin a en effet eu recours à une panoplie d’outils hybrides, tels que des cyberattaques, des campagnes de désinformation, les désormais fameux « petits hommes verts » (soldats sans insignes qui ne pouvaient pas être clairement identifiés) ou des « proxys » (forces agissant par procuration pour Moscou). En somme, le Kremlin a eu recours à toutes sortes de modes opératoires qui lui permettaient de générer des effets stratégiques sans avoir à subir les conséquences d’une opération militaire en bonne et due forme. [11]

En novembre 2015, peu de temps après les attaques terroristes particulièrement sanglantes dont la France a fait l’objet, l’OTAN propose à son tour une définition de la guerre hybride qui précise, pour la première fois, que celle-ci peut être menée non seulement par des acteurs étatiques mais également par des acteurs non étatiques. À l’époque, beaucoup considèrent en effet que l’État islamique (également appelé « Daesh ») constitue la « forme la plus aboutie de l’ennemi hybride ». [12] On estime alors que Daesh est passé maître dans ce qu’on appelle alors la « techno-guérilla » : il combine l’usage du terrorisme et de la guérilla avec des technologies avancées, également utilisées par les armées dites « régulières », tels que les drones, les missiles anti-char et les réseaux sociaux, qui permettent à l’État islamique de mener une guerre psychologique particulièrement efficace. [13]

Les objectifs poursuivis par les auteurs des « activités hybrides » consistent notamment à renforcer leur influence et à saper la confiance de l’opinion publique dans les valeurs fondamentales et les institutions démocratiques de l’UE et de ses États membres.

Depuis 2016, l’UE préfère utiliser le terme de « menace(s) hybride(s) » plutôt que celui de « guerre hybride », terme adopté par l’OTAN dès 2014, année de l’invasion de la Crimée par la Russie. [14] Depuis 2018, l’UE précise que les objectifs poursuivis par les auteurs des « activités hybrides » consistent notamment à renforcer leur influence et à saper la confiance de l’opinion publique dans les valeurs fondamentales et les institutions démocratiques de l’UE et de ses États membres. [15]

D’après les documents stratégiques les plus récents de l’UE, les acteurs étatiques (ou non étatiques) qui recourent à ce genre de pratiques vont tenter de garder leurs activités en dessous de ce qui leur paraîtra être un seuil au-delà duquel ils déclencheraient une réponse coordonnée (y compris militaire et/ou juridique) de la communauté internationale. Pour ce faire, ils ont recours, souvent de manière « très coordonnée », à une panoplie de modes opératoires (ou d’« outils » [16]) conventionnels et non conventionnels qui leur permettent d’exploiter les vulnérabilités de la cible visée et de créer de l’ambiguïté sur l’origine (ou l’« attribution ») de l’attaque. [17] Certains préfèrent d’ailleurs parler de « guerre du seuil », de « guerre ambiguë » ou de « guerre liminale » (liminal warfare, guerre à la limite de la perception) plutôt que de parler de « guerre hybride ». [18]

Les attaques hybrides permettent de rester dans une « zone grise » (entre guerre et paix) et d’éviter une confrontation militaire directe (et les coûts économiques et humains qui vont avec), le risque d’une action militaire ouverte n’étant pas exclu. [19] Une campagne hybride peut en effet se dérouler en plusieurs phases : tout d’abord, la mise en place discrète de la menace (« the priming phase »), qui peut se traduire par des campagnes d’ingérences, la mise en place de dépendances économiques et énergétiques, l’élaboration de normes juridiques dans des instances internationales afin de défendre ses propres intérêts. Puis, cette campagne hybride peut entrer dans une phase plus agressive et plus visible de déstabilisation, où l’attribution des faits devient plus nette. Cette phase se traduit par différentes opérations et campagnes hybrides, telles que des campagnes de propagande – plus virulentes cette fois –, une augmentation des cyberattaques ou des attaques contre des infrastructures critiques (y compris dans l’espace). Cette phase de déstabilisation vise à forcer une décision et/ou renforcer la vulnérabilité de l’adversaire (en favorisant la polarisation sociale ou les dissensions interétatiques par exemple). Cette deuxième phase fait généralement suite à une situation géopolitique particulière : des élections, des sanctions politiques, des accords internationaux ou la mise en place d’alliances. Enfin, cette étape de déstabilisation peut mener à une troisième et dernière phase qui est celle de la coercition, de l’escalade : on passe alors d’une menace hybride à une véritable guerre hybride où l’usage de la force devient central (et non plus superflu), mais où l’« attribution » de l’attaque reste compliquée, ambiguë. [20]

L’invasion de la Crimée par la Russie en 2014 reste le meilleur exemple de ce que peut être une guerre hybride : une kyrielle d’outils hybrides sont utilisés, y compris l’outil militaire, mais l’attribution de la guerre reste ambiguë. A contrario, la guerre qui a lieu en Ukraine depuis février 2022, même si elle a été précédée par une phase de déstabilisation, n’est pas une guerre hybride en tant que telle mais bien une guerre de haute intensité, dont l’auteur – à savoir la Russie – est clairement identifié, même lorsqu’il a recours à des outils hybrides telles que des cyberattaques, des campagnes de propagande et de désinformation ainsi que des attaques sur les infrastructures critiques.

La stratégie hybride est désormais perçue, à juste titre, comme un « multiplicateur de forces » (« force multiplier »), même face à un adversaire qui aurait le dessus, puisqu’elle s’emploie à réduire le risque d’une réaction militaire. [21] Les attaques hybrides semblent d’ailleurs « soigneusement calibrées » pour ne pas remplir les conditions visées dans la clause d’assistance mutuelle du traité sur l’UE (article 42§7 TUE) et dans l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord. [22] L’assimilation d’une ou de plusieurs « menace(s) hybride(s) » à une « attaque armée » n’est en effet pas chose aisée. [23]

En définitive, selon l’UE, quatre éléments importants caractérisent aujourd’hui la stratégie hybride : 1) son côté « hybride », puisqu’elle recourt à la fois à des éléments conventionnels et non conventionnels ; coercitifs ou non coercitifs (subversifs) ; 2) son côté ambigu : les auteurs d’une attaque hybride essaient, dans la mesure du possible, d’atteindre leurs objectifs en passant « en dessous des radars » [24] afin d’empêcher toute réaction ; 3) sa finalité stratégique, puisque la stratégie hybride vise essentiellement à nuire et/ou affaiblir les sociétés démocratiques afin de renforcer l’influence de celui qui s’en sert ; 4) son côté évolutif : on peut passer du stade de menaces hybrides à celui de guerre hybride.

Autrement dit, si une attaque hybride est toujours le fruit d’une combinaison d’outils, toutes les combinaisons ne donnent pas nécessairement une campagne hybride. [25] Ainsi par exemple, une cyberattaque isolée réalisée par un hacker isolé afin d’obtenir une rançon n’est pas une attaque hybride. Des campagnes de propagande combinées à des actes terroristes revendiqués ne constituent pas non plus une attaque hybride puisque l’auteur des faits est clairement identifié et que le but ultime de l’opération est de provoquer la terreur.

Des outils hybrides de plus en plus nombreux et diversifiés

Le recours à certains outils hybrides – propagande, sabotage, guerre par procuration –, même de façon combinée, est aussi ancien que la guerre. En réalité, ce qui a changé c’est surtout le contexte géopolitique qui est devenu plus complexe, plus incertain et plus « flou » [26], et qui de facto favorise, depuis une dizaine d’années, le développement rapide et la diversification de ces outils hybrides. Les nouvelles technologies – telles que l’intelligence artificielle ou les réseaux sociaux – mais également les relations d’interdépendance – financières, énergétiques, alimentaires, technologiques et cognitives – qui existent entre les États favorisent et amplifient l’usage des outils hybrides. En outre, les effets des attaques hybrides sont de plus en plus directs et sévères, alors que paradoxalement ces attaques ne sont pas plus faciles à « attribuer », et ce malgré l’évidence de certains faits.

Ainsi par exemple, la Boussole stratégique considère désormais « l’instrumentalisation de la migration irrégulière, l’utilisation stratégique du droit ainsi que la coercition ciblant notre sécurité économique et énergétique » comme des menaces hybrides. Le document précise en outre que les « activités de manipulation de l’information et d’ingérences menées depuis l’étranger » ( ou « FIMI » [27]) sont aussi des menaces hybrides, qui peuvent être particulièrement dangereuses pour nos démocraties. [28] Elles visent en effet à influencer les débats sociétaux, introduire des clivages et interférer avec les processus de prise de décisions démocratiques. [29] Les sujets polarisants de nature à susciter énervements et radicalité, – tels que ceux liés aux changements climatiques et aux questions du genre, des minorités ou de l’immigration – sont dès lors des cibles privilégiées par les « acteurs FIMI ». [30]

Quels sont les principaux acteurs des attaques hybrides ?

Si les acteurs étatiques et non étatiques ayant recours aux outils hybrides sont de plus en plus nombreux [31], la Russie de Vladimir Poutine reste actuellement un des acteurs principaux de la stratégie hybride, dont on retrouve des éléments dès 2013 dans la fameuse « doctrine Gerasimov ». Ce document insiste en effet sur la nécessité pour la Russie de recourir, dans les conflits actuels, à des instruments autres que la puissance militaire afin de répondre à la guerre non linéaire menée par les Occidentaux. [32]

Le président russe semble s’être fixé un double objectif : « ne plus laisser reculer l’influence russe ni avancer l’attrait pour l’Ouest ».

Depuis le fameux discours de Vladimir Poutine prononcé à Munich en 2007 – dans lequel il dénonce « la domination de l’Occident sur l’ordre mondial postbipolaire » [33] –, le président russe semble s’être fixé un double objectif : « ne plus laisser reculer l’influence russe ni avancer l’attrait pour l’Ouest ». [34] Concrètement, cela se traduit par des attaques hybrides massives (cyberattaques et campagnes informationnelles en particulier) à l’encontre de l’Estonie en 2007, de la Géorgie en 2008 et surtout, dès 2014, de l’Ukraine. [35] En outre, depuis février 2022, on assite au premier conflit de haute intensité qui s’accompagne, en temps réel, d’attaques sur les terrains numérique et informationnel, y compris dans l’espace (en témoigne l’attaque du satellite KA-SAT le jour même de l’invasion). [36] La guerre hybride du Kremlin s’étend également à d’autres États partenaires de l’UE, tels que la Moldavie. Ce pays, dont la candidature à l’UE a été accordée en juin 2022, est en effet victime de campagnes de désinformation massives, d’opérations de sabotage mais également de chantage énergétique concernant son approvisionnement en gaz. [37]

Les pays de l’UE ne sont évidemment pas épargnés : cyberattaques, campagnes de désinformation, ingérence directe dans les élections et dans les processus politiques. [38] Certains États européens – tels que la Pologne et la Finlande – accusent également Moscou et son allié biélorusse d’instrumentaliser les flux d’immigration irrégulière à des fins d’intimidation et de déstabilisation. [39] Ainsi par exemple, les foules de migrants auxquelles a été confrontée la Pologne en 2021 étaient encadrées, dirigées et parfois molestées par des hommes cagoulés et en tenue militaire indéterminée (ce qui fait d’ailleurs fortement penser aux « petits hommes verts » vus en Crimée il y a sept ans). [40]

Les opérations de sabotage des infrastructures critiques – câbles sous-marins et gazoducs en particulier – font également partie des nouveaux modes opératoires hybrides, puisqu’elles permettent à leurs auteurs de « passer sous les radars » tout en mettant à mal la sécurité économique et énergétique des pays visés. Parmi les exemples récents, citons notamment les explosions sur les gazoducs Nord Stream ou, plus récemment encore, l’endommagement du gazoduc et du câble de télécommunications reliant l’Estonie et la Finlande. [41]

Notons enfin que certaines campagnes hybrides qui visent les démocraties en dehors du continent européen peuvent aussi avoir des conséquences sur la stabilité de l’UE et de ses États membres ; en témoignent les campagnes de désinformation et d’ingérence étrangères russes en Afrique subsaharienne, qui ont contribué en partie non seulement aux récents coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger mais également à la perte d’influence de la France dans la région. [42]

La Chine fait également partie des pays dont la stratégie hybride préoccupe de plus en plus l’UE et ses États membres. [43] L’Europe est en effet devenue « un des principaux théâtres d’opérations de la grande stratégie chinoise » [44] de Xi Jinping, qui vise à faire de la Chine un « leader global en termes de puissance nationale et d’influence internationale d’ici 2049 », date hautement symbolique pour la République populaire de Chine (puisqu’elle célèbrera les 100 ans de sa naissance). [45]

La « Nouvelle route de la soie » – ce vaste programme de développement des infrastructures de transport visant, depuis 2013, à relier la Chine et le reste du monde par la construction d’immenses segments routiers, ferroviaires et maritimes, spatiaux et cyberspatiaux – constitue la forme la plus visible de cette grande stratégie visant à répondre aux énormes besoins de la Chine et de sa croissance, au point que certains qualifient désormais cette dernière d’« Empire du besoin ». Cette route permet en effet le transfert vers la Chine de toutes les ressources naturelles, semi-finies, financières, intellectuelles et humaines dont « l’Empire du Milieu » a besoin pour mener à bien sa grande stratégie de développement. C’est dans ce cadre que l’Europe est devenue un « espace utile » pour Pékin – autrement dit un espace pour répondre au système de besoins propre à la Chine contemporaine. Contrairement à certaines idées reçues, la « Nouvelle route de la soie » – ou Belt and Road Initiative (BRI) » – ne vise donc pas en priorité à diffuser un « modèle chinois » au reste du monde. [46]

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les investissements chinois dans le domaine portuaire européen (port du Pirée en Grèce et port d’Hambourg en Allemagne, en particulier), mais également dans le domaine de la recherche (via notamment le programme d’échange scientifique des « Mille talents » ou le déploiement d’instituts Confucius en Europe) ou encore ses investissements dans les domaines des télécommunications et de la 5 G. Tous ces investissements et opérations d’influence, de lobbying, voire d’espionnage en Europe constituent autant de leviers (ou d’« outils hybrides ») que Pékin peut utiliser au détriment des intérêts européens. [47] On se rappelle en décembre 2021, dans le contexte du rapprochement diplomatique de Vilnius avec Taïwan, l’épisode des containers arrivant de Lituanie qui n’étaient plus autorisés à entrer dans les ports chinois en raison de problèmes techniques inopinés. [48]

Certains estiment que, sur le long terme, la menace géopolitique la plus grave proviendra de Pékin et non de Moscou. Pour reprendre les propos du patron du renseignement intérieur allemand, Thomas Haldenwang, « si la Russie est la tempête, la Chine est le changement climatique ». [49]

Pour atteindre ses objectifs, la Chine ne cache en tout cas pas sa volonté de recourir à ce qu’elle appelle la doctrine des « trois guerres » (Three Warfares), adoptée en 2003, et qui envisage la guerre sous les angles psychologique, médiatique et juridique. [50] La « guerre dite psychologique » consiste à influencer et perturber les capacités de décision et d’action de l’adversaire par le biais de pressions diplomatiques et économiques et de campagnes de désinformation. La « guerre médiatique (ou de l’opinion publique) » vise quant à elle à influencer et conditionner les perceptions à travers les médias tant chinois qu’étrangers, ainsi qu’à travers l’édition et le cinéma. Enfin, la « guerre du droit » implique l’exploitation et la manipulation des systèmes juridiques dans le but d’obtenir des gains politiques, commerciaux ou militaires. La Chine instrumentalise par exemple le droit de la mer pour faire prévaloir ses ambitions en mer de Chine méridionale. [51]

Si la Chine n’est pas le seul pays à recourir à ce genre de stratégie hybride, certains s’inquiètent néanmoins de ce qu’ils appellent la « russianisation des opérations d’influence » chinoises, en particulier vis-à-vis de l’UE et de ses États membres. Jusqu’il y a peu, la Chine était en effet souvent présentée, contrairement à la Russie, comme un pays ne menant pas de « campagnes de désinformation agressives » dans le but d’exploiter les divisions d’une société, et n’ayant pas un champ d’application mondial (mais seulement régional). Si cela était peut-être vrai il y a quelques années, cela ne l’est plus aujourd’hui (certains parlent de diplomatie du « loup guerrier » pour décrire l’agressivité dont peuvent faire preuve certains diplomates chinois). Défendre le Parti communiste chinois (PCC) apparaît désormais plus important que gagner les cœurs et les esprits, y compris à l’égard de l’UE et de ses États membres. [52]

L’offensive de charme lancée par Pékin en Europe entre 2012 et 2016 n’a globalement pas convaincu. [53] L’UE considère en effet la Chine certes comme « un partenaire en matière de coopération », mais désormais également comme « un concurrent économique et un rival systémique ». [54] Autrement dit, et pour reprendre les termes du Haut Représentant Josep Borrell, il convient de « s’engager avec la Chine sur de nombreux fronts », mais également de réduire les risques dans notre relation avec elle. Tâche en réalité autrement plus difficile qu’avec la Russie. En effet, si le commerce extérieur russe ne représente que 1 % du produit national brut mondial, la part de la Chine pèse vingt fois plus lourd… [55]

Conclusion

Dans un contexte géopolitique caractérisé par une nouvelle forme de rivalité entre « un Sud élargi » (ou « Sud global ») et « un Ouest qui se rétrécit » [56] et perd de son influence, l’UE doit plus que jamais continuer à renforcer sa résilience pour faire face à des attaques hybrides toujours plus nombreuses et aux effets de plus en plus directs et sévères.

Si notre économie ouverte et nos valeurs démocratiques constituent notre force et notre fierté, elles sont également une source de vulnérabilité. La pandémie de Covid-19 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont mis en évidence les risques de certaines dépendances économiques. [57] Des régimes autoritaires et des groupes haineux s’acharnent à polariser nos sociétés, pourtant pacifiques, et rencontrent un certain succès. [58] Les périodes d’élection, de tensions sociales, de crises géopolitiques, d’urgence climatique sont autant de périodes à risque.

Si on ne peut que se réjouir des nombreux outils, documents juridiques, directives, stratégies, groupes de travail et autres commissions spéciales qui ont été mis en place par l’UE pour diminuer nos vulnérabilités face aux menaces hybrides, les défis restent énormes. Nos infrastructures critiques, notre économie, nos valeurs et nos outils de communication doivent être protégés et défendus. Seul un effort durable et conjugué de l’UE et des autres démocraties, impliquant l’ensemble de nos sociétés civiles, peut produire des effets bénéfiques sur le long terme.

Copyright Janvier 2024-Hoorickx/Diploweb.com


Plus

Les publication de l’IRSD et du CESD

Toutes les publications de l’l’Institut royal supérieur de défense (IRSD) et les e-Notes du Centre d’études de sécurité et de défense (CESD).


[1] Nathalie Loiseau, La guerre qu’on ne voit pas venir (Paris : L’Observatoire, 2022), 453.

[2] Parlement européen, Résolution du Parlement européen du 9 mars 2022 sur l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne, y compris la désinformation, 2020/2268(INI) (Strasbourg : 2022), https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-9-2022-0064_FR.html.

[3] Commission européenne, Communication conjointe au Parlement européen, au Conseil européen et au Conseil. Accroître la résilience et renforcer la capacité à répondre aux menaces hybrides, JOIN(2018) 16 final (Bruxelles : 2018), https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX%3A52018JC0016.

[4] Economist Intelligence Unit (EIU), Democracy Index 2022 (s.l. : Economist Intelligence Unit, 2022), https://www.eiu.com/n/campaigns/democracy-index-2022/. Depuis 2016, on dénombre davantage de démocraties en déclin que de démocraties en marche dans le monde (International Institute for Democracy and Electoral Assistance – IDEA), The Global State of Democracy 2023. The New Checks and Balances (Stockholm : IDEA, 2023), https://www.idea.int/publications/catalogue/global-state-democracy-2023-new-checks-and-balances.

[5] Angela Stent, Putin’s World : Russia Against the West and with the Rest (New York : Twelve, 2019).

[6] François Polet, « Comment la guerre Israël – Hamas va accélérer la désoccidentalisation du monde, » Le Vif, 24 octobre 2023, https://www.levif.be/international/moyen-orient/comment-la-guerre-israel-hamas-va-accelerer-la-desoccidentalisation-du-monde/.

[7] La dernière enquête de l’ECFR (European Council on Foreign Relations) confirme l’attrait des populations non occidentales pour les valeurs occidentales (Timothy Garton Ash, Ivan Krastev et Mark Leonard, « Living in an à la carte world : What European policymakers should learn from global public opinion » European Council on Foreign Relations, 15 novembre 2023, https://ecfr.eu/publication/living-in-an-a-la-carte-world-what-european-policymakers-should-learn-from-global-public-opinion/).

[8] Jérôme Maire, « Stratégie hybride, le côté obscur de l’approche globale ?, » Revue Défense Nationale, n° 811 (septembre 2016) : 3, https://www.defnat.com/e-RDN/vue-tribune.php?ctribune=882.

[9] Nicolas Barotte, « Migrants en Biélorussie : le casse-tête stratégique des menaces “ hybrides ”, » Le Figaro, mis à jour le 13 novembre 2021, https://www.lefigaro.fr/international/le-casse-tete-strategique-des-menaces-militaires-hybrides-20211112.

[10] Estelle Hoorickx, « La Défense contre les “ menaces hybrides ” : la Belgique et la stratégie euro-atlantique, » Sécurité & Stratégie (Institut royal supérieur de défense), n° 131 (octobre 2017) : 3-4, https://www.defence-institute.be/publications/securite-strategie/ss-131/.

[11] Hoorickx, « La Défense contre les “ menaces hybrides ”, » 5.

[12] Joseph Henrotin, « L’État islamique, forme la plus aboutie de l’ennemi hybride ?, » Défense & Sécurité Internationale hors-série, n° 40 (mai 2015), https://www.areion24.news/2015/05/22/letat-islamique-forme-la-plus-aboutie-de-lennemi-hybride/.

[13] Hoorickx, « La Défense contre les “ menaces hybrides ”, » 6-7.

[14] Hoorickx, « La Défense contre les “ menaces hybrides ”, » 3-21.

[15] Commission européenne, Communication conjointe au Parlement européen, au Conseil européen et au Conseil. Accroître la résilience, 1 ; Georgios Giannopoulos, Hanna Smith et Marianthi Theocharidou, The Landscape of Hybrid Threats. A conceptual Model (Luxembourg : Publications Office of the European Union, 2021), 6, https://www.hybridcoe.fi/publications/the-landscape-of-hybrid-threats-a-conceptual-model/.

[16] Giannopoulos, Smith et Theocharidou, The Landscape of Hybrid Threats, 6.

[17] Hoorickx, « La Défense contre les “ menaces hybrides ”, » 3-21.

[18] Hoorickx, « La Défense contre les “ menaces hybrides ”, » 3-21 ; Jean-Michel Valantin, « La longue stratégie russe en Europe, » Le Grand Continent, 10 février 2023, https://legrandcontinent.eu/fr/2023/02/10/la-longue-strategie-russe-en-europe/.

[19] Hoorickx, « La Défense contre les “ menaces hybrides ”, » 8, 10 ; Giannopoulos, Smith et Theocharidou, The Landscape of Hybrid Threats, 36.

[20] Giannopoulos, Smith et Theocharidou, The Landscape of Hybrid Threats, 36-42.

[21] Giannopoulos, Smith et Theocharidou, The Landscape of Hybrid Threats, 15.

[22] Parlement européen, Résolution du Parlement européen.

[23] Estelle Hoorickx et Carolyn Moser, « La clause d’assistance mutuelle du Traité sur l’Union européenne (article 42§7 TUE) permet-elle de répondre adéquatement aux nouvelles menaces ?, » e-Note 40 (Institut royal supérieur de défense), 11 mai 2022, https://www.defence-institute.be/publications/e-note/e-note-40/.

[24] Giannopoulos, Smith et Theocharidou, The Landscape of Hybrid Threats, 6.

[25] Giannopoulos, Smith et Theocharidou, The Landscape of Hybrid Threats, 33.

[26] Georges-Henri Soutou, « La stratégie du flou, » Politique Magazine, n° 131 (juillet-août 2014).

[27] L’acronyme « FIMI », pour Foreign Information Manipulation and Interference, est utilisé par l’UE depuis 2021 (Communications stratégiques, Tackling Disinformation, Foreign Information Manipulation & Interference, Service européen pour l’action extérieure (SEAE), 27 octobre 2021, https://www.eeas.europa.eu/eeas/tackling-disinformation-foreign-information-manipulation-interference_en).

[28] Conseil de l’Union européenne, Une boussole stratégique en matière de sécurité et de défense – Pour une Union européenne qui protège ses citoyens, ses valeurs et ses intérêts, et qui contribue à la paix et à la sécurité internationales, 7371/22 (Bruxelles : 2022), 22, https://www.eeas.europa.eu/eeas/une-boussole-strat%C3%A9gique-en-mati%C3%A8re-de-s%C3%A9curit%C3%A9-et-de-d%C3%A9fense_fr.

[29] Parlement européen, Résolution du Parlement européen.

[30] Parlement européen, Résolution du Parlement européen. Selon la lanceuse d’alerte Frances Haugen, les contenus suscitant la réaction « colère » entraîneraient jusqu’à cinq fois plus d’engagements de la part des utilisateurs (Michaël Szadkowski, « Facebook : on sait pourquoi les posts qui énervent étaient plus visibles que les autres, » Huffpost, 27 octobre 2021, https://www.huffingtonpost.fr/technologie/article/facebook-on-sait-pourquoi-les-posts-qui-enervent-etaient-plus-visibles-que-les-autres_187899.html).

[31] Russie, Chine, Iran, Corée du Nord, Hezbollah, Al-Qaeda et « État islamique » notamment (Giannopoulos, Smith et Theocharidou, The Landscape of Hybrid Threats, 16).

[32] Hoorickx, « La Défense contre les “ menaces hybrides ”, » 14.

[33] Tatiana Kastouéva-Jean, « Vladimir Poutine : 20 ans au pouvoir, » Carto, n° 64, (mars-avril 2021) : 19, https://www.areion24.news/produit/carto-n-64/.

[34] Loiseau, La guerre, 19.

[35] Hoorickx, « La Défense contre les “ menaces hybrides ”, » 5-6.

[36] Estelle Hoorickx, « La cyberguerre en Ukraine : quelques enseignements pour l’OTAN et l’UE, » e-Note 49 (Institut royal supérieur de défense), 10 juillet 2023, https://www.defence-institute.be/publications/e-note/e-note-49/.

[37] Conseil de l’Union européenne, Une boussole stratégique  ; Isabelle Lasserre, « Face aux menaces russes, l’Europe se porte au secours de la Moldavie, » Le Figaro, 22 novembre 2022, https://www.lefigaro.fr/international/face-aux-menaces-russes-l-europe-se-porte-au-secours-de-la-moldavie-20221122.

[38] Conseil de l’Union européenne, Une boussole stratégique. ; Sur les campagnes de désinformation et d’ingérences menées par Moscou vis-à-vis de l’UE, lire également : Estelle Hoorickx, « La lutte euro-atlantique contre la désinformation : état des lieux et défis à relever pour la Belgique, » Sécurité & Stratégie (Institut royal supérieur de défense), n° 150 (octobre 2021), https://www.defence-institute.be/publications/securite-strategie/ss-150/.

[39] Nicolas Barotte, « Migrants en Biélorussie : le casse-tête stratégique des menaces “ hybrides ”, » Le Figaro, mis à jour le 13 novembre 2021, https://www.lefigaro.fr/international/le-casse-tete-strategique-des-menaces-militaires-hybrides-20211112 ; Anne-Françoise Hivert, « Au poste de Nuijamaa, en Finlande : “ Un policier russe m’a vendu un vélo pour rejoindre la frontière ”, » Le Monde, mis à jour le 4 décembre 2023, https://www.lemonde.fr/international/article/2023/12/03/tensions-migratoires-a-la-frontiere-entre-la-russie-et-la-finlande_6203632_3210.html.

[40] Aziliz Le Corre, « Frontière polonaise : “ La Russie et la Turquie instrumentalisent les migrants pour déstabiliser l’Europe ”, » Le Figaro, 10 novembre 2021, https://www.lefigaro.fr/vox/monde/frontiere-polonaise-la-russie-et-la-turquie-instrumentalisent-les-migrants-pour-destabiliser-l-europe-20211110.

[41] Aurélie Pugnet, « [Analyse] Assurer la sécurité des câbles sous-marins : deuxième défi européen après les gazoducs ?, » B2 Pro Le quotidien de l’Europe géopolitique, 21 octobre 2022, https://club.bruxelles2.eu/2022/10/analyse-assurer-la-securite-des-cables-sous-marins-deuxieme-defi-europeen-apres-les-gazoducs/ ; Olivier Jehin, « [Actualité] Sabotage sur un gazoduc reliant Estonie et Finlande. L’UE et l’OTAN en alerte, » B2 Pro Le quotidien de l’Europe géopolitique, 11 octobre 2023, https://club.bruxelles2.eu/2023/10/actualite-gazoduc-et-cable-endommages-entre-lestonie-et-la-finlande-lotan-alertee/.

[42] « Traquer l’ingérence russe pour saper la démocratie en Afrique, » Éclairage, (Centre d’études stratégiques de l’Afrique), 10 juillet 2023, https://africacenter.org/fr/spotlight/traquer-ingerence-russe-saper-democratie-afrique/ ; AB Pictoris, Pierre Verluise et Selma Mihoubi, « La Russie en Afrique francophone depuis les indépendances : quels moyens pour une lutte d’influence franco-russe (1960-2023) ?, » Diploweb.com, 18 février 2023, https://www.diploweb.com/La-Russie-en-Afrique-francophone-depuis-les-independances-quels-moyens-pour-une-lutte-d-influence.html ; Guillaume Soto-Mayor, Admire Mare et Valdez Onanina, « Comprendre la désinformation en Afrique, » Le Grand Continent, 26 octobre 2023, https://legrandcontinent.eu/fr/2023/10/26/comprendre-la-desinformation-en-afrique/.

[43] Communication stratégique, groupes de travail et analyse de l’information (STRAT.2), 1st EEAS Report on Foreign Information Manipulation and interference Threats. Towards a framework for networked defence (Bruxelles. : Service européen pour l’action extérieure (SEAE), 2023), https://www.eeas.europa.eu/eeas/1st-eeas-report-foreign-information-manipulation-and-interference-threats_en.

[44] Jean-Michel Valantin, « Comment la Chine a fait de l’Europe son “ espace utile ”, » Le Grand continent, 25 avril 2023, https://legrandcontinent.eu/fr/2023/04/25/comment-la-chine-a-fait-de-leurope-un-espace-utile-x/.

[45] Colon, La guerre de l’information (Paris : Tallandier, 2023), 389.

[46] Valantin, « Comment la Chine. »

[47] Luc de Barochez, « L’inconscience de l’Europe face aux agents chinois, » Le Point hors-série. Chine, le temps de l’affrontement, n° 12 (octobre-novembre 2023) : 45. Philippe Le Corre, « Avec l’Europe, un dialogue de sourds, » Le Point hors-série. Chine, le temps de l’affrontement, n° 12 (octobre-novembre 2023) : 52-53 ; Parlement européen, Résolution du Parlement européen, BY, BZ.

[48] Frédéric Lemaître, « La guerre hybride de la Chine contre la Lituanie et l’Union européenne, » Le Monde, 23 décembre 2021, https://www.lemonde.fr/international/article/2021/12/23/la-guerre-hybride-de-la-chine-contre-la-lituanie-et-l-union-europeenne_6107121_3210.html.

[49] de Barochez, « L’inconscience de l’Europe. »

[50] Hoorickx, « La Défense contre les “ menaces hybrides ”, » 7.

[51] Colon, La guerre de l’information, 372-373.

[52] Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Les opérations d’influence chinoises (Paris : IRSEM, 2021), 619, 623-624, 630, https://www.irsem.fr/rapport.html.

[53] Le Corre, « Avec l’Europe, » 52.

[54] Conseil de l’Union européenne, Une Boussole stratégique, 8.

[55] Nicolas Gros-Verheyde, « [Verbatim] Recalibrer la relation avec la Chine. La leçon du Gymnich en Suède. Les points clés du non paper du SEAE, » B2 Pro Le quotidien de l’Europe géopolitique, 15 mai 2023, https://club.bruxelles2.eu/2023/05/verbatim-comment-recalibrer-la-relation-avec-la-chine-la-lecon-du-gymnich-en-suede/.

[56] Raoul Delcorde, « Qu’est-ce que le Sud global ?, » La Libre Belgique, 6 février 2023, https://www.lalibre.be/debats/opinions/2023/02/06/quest-ce-que-le-sud-global-HEQVIJUG5FERJK52QZFYJUPMY4/.

[57] Commission européenne, Communication conjointe au Parlement européen et au Conseil relative à la « stratégie européenne en matière de sécurité économique », JOIN(2023) 20 final (Bruxelles : 2023), https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX%3A52023JC0020.

[58] Loiseau, La guerre, 517.

La mafia et la Maison-Blanche. Entretien avec Jean-François Gayraud

La mafia et la Maison-Blanche. Entretien avec Jean-François Gayraud

par Jean-François Gayraud – Revue Conflits – publié le 20 janvier 2024

https://www.revueconflits.com/la-mafia-et-la-maison-blanche-entretien-avec-jean-francois-gayraud/


De la mafia aux États-Unis, la culture populaire retient quelques grands films, les luttes contre Al Capone et l’assassinat de Kennedy. Mais l’imprégnation mafieuse va bien au-delà, notamment par les nombreuses ramifications que la mafia a tissées autour de la Maison-Blanche. Si la mafia renseigne et fait élire, elle attend aussi des aides en retour. Jean-François Gayraud a mené dix ans d’enquête pour comprendre les liens entre le pouvoir criminel et le pouvoir politique, et la façon dont celui-ci imprègne les États-Unis.

Jean-François Gayraud est commissaire général de la Police nationale. Auteur de nombreux ouvrages, il a notamment publié Monde des mafias et La Grande fraude. La mafia et la Maison-Blanche vient de paraitre chez Plon (2023, 24,90€).

Propos recueillis par Louis Juan

Votre ouvrage s’attache à rendre moins opaques les relations d’intérêts qui ont lié la mafia italo-américaine et le gouvernement américain. Mais comment organisation criminelle et corps politique en viennent-ils à coopérer et pourquoi ?

Deux réponses s’imposent. D’abord, d’une manière générale, et c’est une loi criminologique, une organisation criminelle mature et stratège sait que pour durer, elle doit neutraliser le pouvoir politique, en le transformant en allié ou en complice. Elle le fait par la corruption ou l’intimidation, et plus rarement, comme ultima ratio, par la violence directe. Elle tente ainsi de se doter d’un capital d’impunité, et parfois également d’accéder à des rentes économiques, par exemple par des attributions de marchés publics.

Si l’on revient au cas nord-américain, il faut comprendre que la Mafia italo-américaine, qui émerge aux États-Unis dès le XIXe siècle, se transforme profondément, dans l’entre-deux-guerres mondiales. Ce processus s’explique par trois causes. L’une relève de l’économie criminelle, avec une absurde loi puritaine instaurant la Prohibition de l’alcool (1919/1933), qui enrichit subitement la Mafia de manière gigantesque. Ensuite, plusieurs mafieux très intelligents, Charles Lucky Luciano ou encore Salvatore Maranzano, imposent une transformation managériale : la Mafia se réorganise à partir d’un ethos capitalistique en grande entreprise, tout en conservant son essence de société secrète ; autrement dit, elle s’américanise dans ses structures et son mode de fonctionnement, sans perdre complètement ses racines du Mezzogiorno.

Enfin, la Mafia bénéficie d’un effet d’aubaine, avec l’arrivée de plusieurs centaines de mafieux siciliens aguerris fuyant la répression du Préfet fasciste Cesare Mori. L’effet conjugué de ces trois causes permet à la Mafia à la fin des années 1920 de parler d’égal à égal avec les politiques, au niveau national. Elle le peut d’autant plus, qu’outre les outils conférés par l’argent et l’intimidation, elle dispose aussi dans son dialogue avec les politiques d’une capacité de mobilisation de voix dans la communauté italo-américaine, ce dans une logique clientéliste.

Vous définissez la mafia italo-américaine comme plus proche d’une société secrète que d’une organisation criminelle, pourquoi ?

La caractérisation de la Mafia Italo-américaine peut se faire de quatre façons. Du point de vue de ses objectifs, il s’agit d’une organisation criminelle, donc d’un acteur économique recherchant le profit, mais agissant illégalement. Si on s’interroge sur sa nature, la Mafia appartient à une sociologie spécifique, celle des sociétés secrètes. Toutes les sociétés secrètes ne sont pas des organisations criminelles (ainsi la franc-maçonnerie), et toutes les organisations criminelles ne sont pas des sociétés secrètes. Pour le dire autrement, la majorité des organisations criminelles sont des bandes ou des gangs fonctionnant dans une discrétion relative, là où la Mafia italo-américaine s’inscrit dans un ethos de silence et d’invisibilité.

D’un point de vue organisationnel, la Mafia Italo-américaine est une confédération de Familles criminelles, régulées sur le plan stratégique par une Commission qui regroupe les principaux chefs ; une Famille étant constituée non sur une base biologique (père, fils, etc.) mais par un processus d’initiation. Enfin, si on réfléchit en termes de science politique, donc de pouvoir, on est en présence d’une puissance, dans la définition qu’en donnait Raymond Aron dans Paix et guerre entre les nations.

Quand on pense aux origines de la mafia, on l’associe souvent à l’image de New York et aux ghettos de Little Italy. Existe-t-il d’autres villes qui ont constitué un épicentre mafieux aux États-Unis ?

L’implantation géographique de la Mafia aux États-Unis s’explique par l’histoire de l’immigration. Entre 1890 et 1920, environ quatre millions d’Italiens, venant principalement du Mezzogiorno, migrent vers le Nouveau Monde pour fuir la pauvreté. Ces Italiens emmènent leur anthropologie, celle du sud de l’Italie qui avait déjà favorisé l’apparition de la Camorra et de Cosa nostra, et vont vivre au sein de ghettos, donc repliés sur eux-mêmes, dans un pays dont les mœurs et la langue leur sont étrangers. La Mafia va ainsi aisément se reconstituer dans ces enclaves : La Nouvelle-Orléans (Louisiane), le Nord-Est (New York, Boston, Philadelphie, Scranton, Pittston, etc.) et la région des Grands Lacs (Chicago, Pittsburgh, etc.). Cependant, c’est à New York que les migrants d’origine italienne sont les plus nombreux : 1 million, soit 15 % de la population de la ville. Et c’est ainsi que la première Famille de la Mafia est identifiée à La Nouvelle-Orléans, dès la seconde moitié du XIXe siècle.

Quel lien entre Roosevelt et la mafia avez-vous établi grâce à vos recherches ?

La Mafia n’a pas de préférence politique et elle mise donc sur tous les candidats, Démocrate ou Républicain, ayant des chances d’abord d’obtenir l’investiture de leur parti, puis de gagner l’élection présidentielle.

Or, à la fin des années 1920, du fait de la grande crise de 1929, les Républicains au pouvoir à la Maison-Blanche avec le président Herbert Hoover n’ont aucune chance de remporter le scrutin de 1932. Les Familles de la Mafia se concentrent donc sur les investitures au sein du parti Démocrate et misent sur les deux candidats ayant une chance de l’emporter, Al Smith et Roosevelt, en leur promettant à chacun de faire voter en leur faveur, à une époque où la Mafia avait corrompu des dizaines de conseils municipaux de très grandes villes, telles Chicago ou Kansas City. Et lorsque le scrutin se dessine en faveur de Roosevelt, la Mafia fait voter pour lui. Ce dernier remporte l’investiture et la Mafia, à tort ou à raison, pense que le candidat Roosevelt a contracté une dette à son égard.

Au-delà de cet épisode, il y a celui, complexe, de la sécurisation des grands ports de la côte Est durant la Seconde Guerre mondiale. Les services de renseignements de la Navy obtiennent l’aide de la Mafia afin d’empêcher toute opération d’espionnage et de sabotage venant des services italiens et allemands. Ce pacte fut efficace, avec la question de savoir si ce pacte était connu ou non de Roosevelt, et s’il l’a avalisé.

Dans la même perspective, Truman aussi tiendrait son élection de la mafia ?

Truman débute sa carrière politique dans le Missouri, à Kansas City, dans l’entre-deux-guerres, au sein de la Machine Démocrate dominée par la famille Pendergast. Or cette « Machine Pendergast » est corrompue et fonctionne en symbiose avec la puissante Famille locale de la Mafia. La ville et l’État fonctionnent sous cette double domination. Kansas City est alors une des villes les plus violentes et corrompues du pays.

Le jeune politicien Truman fait ses premières armes politiques, en toute connaissance de cause, dans cet univers vicié, et il doit son ascension à des acteurs politiques totalement corrompus par le crime organisé, ce jusqu’au poste de sénateur des États-Unis. L’étape cruciale se déroule plus tard en 1944 quand Roosevelt se présente pour son quatrième mandat. Truman est choisi comme vice-président et comme Roosevelt est très malade, il est certain que Truman sera rapidement Président. Or le processus de désignation de Truman sur le ticket présidentiel fait la part belle au syndicaliste Sidney Hillman qui était manifestement aux ordres de la Mafia. La présidence Truman va d’ailleurs se révéler très complaisante avec la Mafia.

Votre ouvrage consacre une partie importante à l’assassinat de Kennedy, pourquoi ?

Cet assassinat demeurera une énigme entourée de mystère. Pour autant, j’ai souhaité montrer de manière aussi complète que possible que la thèse d’un attentat pensé et exécuté par la Mafia est désormais étayée par des faits, des témoignages et des indices très probants, mais souvent ignorés ou sous-estimés. L’historiographie américaine a pourtant beaucoup progressé sur le sujet, sans que ce savoir ait toujours traversé l’Atlantique.

Au-delà de son influence politique, de quoi vit la mafia ?

Elle vit de marchés criminels : jeu clandestin, racket, trafic de stupéfiants, délits boursiers et financiers, etc., en fait de toute la gamme des crimes possibles, car elle est polycriminelle, donc sans spécialité. Elle va de manière pragmatique là où des profits peuvent être générés. Elle est aussi très présente sur des marchés légaux, car nombre de mafieux, par des processus de blanchiment d’argent et par un souci de respectabilité et de couverture sociale, sont des chefs d’entreprise, par exemple dans le domaine des déchets, des travaux publics, de la restauration ou des night clubs. Par ailleurs, nombre de mafieux tirent leur puissance sociale et financière du contrôle de sections locales de syndicats de salariés, ceux par exemple des dockers ou des camionneurs.

On pourrait donc penser que le gouvernement américain n’a jamais réussi à s’extirper de l’emprise de la « main noire » ?

La « Main noire » était plus une marque qu’une organisation, pratiquant le racket sur les immigrés italiens, dans les Little Italy, lors des premières décennies des migrations aux États-Unis.

Cela dit, il est vrai que la Mafia représente une réussite exceptionnelle par sa longévité et son enracinement dans la société américaine. Combien d’institutions privées ont-elles plus d’un siècle d’existence ?

La survivance de la Mafia s’explique par deux phénomènes. D’abord, la lutte anti Mafia a toujours été erratique, et à certaines périodes, inexistantes. Surtout, sa sociologie de société secrète explique les difficultés à l’éradiquer. C’est une mauvaise herbe dont les racines repoussent vite. La répression permet de tondre la pelouse, pas de la déraciner. C’est pourquoi, face à ce type d’acteur criminel, les débuts de partie sont cruciaux : si vous n’empêchez pas leur implantation, ces organisations s’enracinent définitivement. C’est là encore une leçon criminologique majeure que nous devrions retenir à l’heure où le continent européen entame une criminalisation accélérée. Mais c’est là un autre sujet…

Quel a été l’impact de la position de Trump sur la mafia ?

Donald Trump, à la suite de son père, a bâti son empire en travaillant avec la Mafia à New York et dans le New Jersey. Il a en toute connaissance de cause été un promoteur immobilier et un propriétaire de casinos acceptant les règles du jeu de la Mafia. Par ailleurs, Trump a toujours adopté les codes et les mœurs de ces gangsters en qui il voit moins des criminels que des entrepreneurs un peu brutaux, pratiquant un capitalisme débridé. Y a-t-il eu des contreparties à cette collusion lors de son premier mandat ? Rien n’a filtré à ce jour.

Quelle place occupe la mafia aujourd’hui dans la société américaine ?

Longtemps, la Mafia a été perçue comme une réalité étrangère et extérieure à la société américaine, ce dans une perspective un peu xénophobe. Une alien conspiracy comme disaient certains. Il faut reconnaitre que ce n’est plus le cas, en grande partie grâce au cinéma et à la télévision qui ont acclimaté la Mafia à la culture populaire américaine pour en faire un élément du folklore national. Il faut par ailleurs combattre l’idée selon laquelle la Mafia serait un vestige du passé.

Il y a en effet eu deux mythes persistants sur la Mafia qui fonctionnent en miroirs. D’abord, on nous a expliqué durant un siècle qu’elle n’existait pas. Puis, depuis que les preuves de son existence sont devenues indiscutables, on nous a voulu nous faire croire qu’elle était moribonde. Que la Mafia Italo-américaine connaisse un déclin relatif depuis les années 1980 est un fait ; mais vouloir l’enterrer est un non-sens. Son pouvoir criminel demeure important, et son influence politique aussi, comme je le montre avec les situations étranges des Présidents Nixon, Reagan, Clinton, Obama, Trump et Biden. Ils se sont tous compromis, selon des modalités différentes. Ceci acquit, nous ne connaitrons l’état exact de l’influence politique actuelle de la Mafia que, a posteriori, dans quelques années. La Mafia est une société secrète, elle ne se dévoile donc que tardivement, et toujours partiellement.


Jean-François Gayraud

Commissaire général de la police nationale et conseiller à la CNRLT. Docteur en droit, diplômé de l’Institut de criminologie de Paris, ancien élève de l’École nationale supérieure de police (ENSP Saint-Cyr-au-Mont-d’Or) et auteur de Théorie des hybrides, crime organisé et terrorisme, CNRS éditions, 2017.

La France et l’Italie veulent « impulser » une dynamique au niveau européen pour la sécurité en mer Rouge

La France et l’Italie veulent « impulser » une dynamique au niveau européen pour la sécurité en mer Rouge

https://www.opex360.com/2024/01/16/la-france-et-litalie-veulent-impulser-une-dynamique-au-niveau-europeen-pour-la-securite-en-mer-rouge/


Au regard de la situation en mer Rouge, où le trafic commercial est menacé par des attaques lancées depuis le Yémen par les rebelles Houthis [liés à l’Iran], cette IEI aurait pu favoriser le lancement d’une opération menée conjointement par des pays européens volontaires, comme ce fut le cas à la fin de l’année 2019, avec la mission de surveillance maritime dans le détroit d’Ormuz [EMASoH, pour European Maritime Awareness in the Strait of Hormuz].

En attendant, alors qu’elle commence à s’inquiéter des conséquences économiques de la dégradation de la sécurité en mer Rouge, l’UE envisage de lancer une nouvelle opération navale, faute de pouvoir étendre le mandat de l’EUNAVFOR Atalanta, qui, sous commandement espagnol, est principalement chargée de lutter contre la piraterie maritime dans le golfe d’Aden.

« En tant qu’UE, nous travaillons intensément sur la manière dont nous pouvons renforcer la situation en mer Rouge et contribuer à une stabilisation. Nous devons en décider ensemble dans le cadre européen. Nous y travaillons d’arrache-pied », a ainsi expliqué Annalena Baerbock, la ministre allemande de la Défense, le 12 janvier.

D’ailleurs, Berlin semble être à la manoeuvre pour planifier cette opération navale européenne. Le 14 janvier, le Welt am Sonntag a d’ailleurs indiqué que la Deutsche Marine y engagerait l’une de ses trois frégates appartenant à la classe Sachsen, sous réserve d’un feu vert du Bundestag.

Cela étant, Paris et Rome ont déjà engagé des moyens en mer Rouge, avec les frégates multimissions « Languedoc » [qui a déjoué deux attaques de drones en décembre] et « Virginio Fasan » [qui devrait être bientôt rejoint par le « Federico Martinengo »]. Ces navires sont restés sous commandement national, alors que la participation de la France et de l’Italie à la coalition navale « Gardien de la prospérité », dirigée par les États-Unis, avait été annoncée.

« Il n’y a aucune subordination au partenaire américain. En revanche, on a une répartition géographique intelligente des efforts et nous partageons nos informations », a récemment expliqué le vice-amiral Emmanuel Slaars, commandant la zone maritime de l’océan Indien [ALINDIEN] et les forces françaises stationnées aux Émirats arabes unis [FFEAU].

À noter que plusieurs pays européens ont rejoint – ou sont sur le point de le faire – cette coalition sous commandement américain. C’est notamment le cas des Pays-Bas, du Danemark et de la Grèce. Évidemment, cela limite d’autant les marges de manoeuvre pour lancer une opération européenne, dont les contours restent encore à définir.

C’est dans ce contexte que, ce 16 janvier, le ministre français des Armées, Sébastien Lecornu, et son homologue italien, Guido Crosetto, ont eu un échange téléphonique. Si leur entretien à notamment porté sur le « soutien sanitaire apporté par la France et par l’Italie aux civils blessés de Gaza » à bord des navires Dixmude et Vulcano, depuis le port égyptien d’El Arish [Égypte], les deux responsables ont aussi évoqué la situation en mer Rouge, où les Houthis poursuivent leurs attaques malgré les frappes aériennes récemment effectuées par les forces américaines et britanniques pour dégrader leurs capacités militaires.

Selon un communiqué du ministère des Armées, les deux responsables ont en effet « échangé sur la situation en mer Rouge » ainsi que sur « leur volonté d’impulser une dynamique franco-italienne au niveau européen, pour accroître et coordonner les efforts des États européens et partenaires dans la zone ». Reste à voir comment cela va se traduire…

Mer Rouge : La Marine nationale justifie l’emploi de missiles Aster 15 pour détruire des drones bon marché

Mer Rouge : La Marine nationale justifie l’emploi de missiles Aster 15 pour détruire des drones bon marché

https://www.opex360.com/2024/01/13/mer-rouge-la-marine-nationale-justifie-lemploi-de-missiles-aster-15-pour-detruire-des-drones-bon-marche/


Évidemment, cela a ouvert un débat sur le rapport entre le coût de ces missiles et celui des engins qu’ils ont détruits, sachant que le prix d’une munition téléopérée iranienne [MTO ou drone « kamikaze »] de type Shahed-136, comme celle probablement utilisée par les Houthis, est d’environ 20’000 dollars.

Lors du dernier point presse du ministère des Armées, le 11 janvier, le vice-amiral Emmanuel Slaars, commandant la zone maritime de l’océan Indien [ALINDIEN] ainsi que les forces françaises stationnées aux Émirats arabes unis [FFEAU] n’a pas manqué d’être interrogé sur ce sujet. Pour lui, « analyser les choses » sous cet angle est un « peu court » étant donné que ce n’est pas le prix de la munition utilisée pour écarter une menace qui compte mais la valeur de ce qu’elle a permis de protéger.

« Il faut intégrer dans vos analyses le fait que le coût à prendre en compte n’est pas seulement celui du missile que l’on utilise mais également le coût de ce que l’on protège. Là, en l’occurrence, il s’est agi de protéger nos marins et leur bateau parce que, lors des attaques des 9 et 11 décembre, il n’y a aucun doute sur le fait que la Languedoc était visée. Donc, il n’y a aucun état d’âme à avoir », a affirmé le vice-amiral Slaars.

Par ailleurs, toujours selon ce dernier, le prix des drones utilisés par les Houthis seraient plus élevés que ceux généralement avancés. « Certains sont assez sophistiqués, notamment ceux utilisés […] pour repérer les bateaux. Être capable de les détruire, c’est finalement anticiper une frappe beaucoup plus létale [avec des missiles, ndlr] et plus critique », a-t-il estimé.

Cela étant, les options de la FREMM en matière de défense aérienne sont limitées. Outre ses missiles Aster 15, associés au radar multifonctions Herakles, capable de détecter et de suivre jusqu’à 400 cibles maritimes et aériennes, elle dispose d’une tourelle de 76 mm.

Si des exercices ont démontré l’efficacité de cette dernière contre les drones, encore faut-il que les conditions opérationnelles se prêtent à son utilisation. À ce jour, sur les vingt-six attaques déjouées en mer Rouge, seul le « destroyer » britannique HMS Diamond a fait usage de son canon de 114 mm contre des drones lancés par les Houthis [lors de l’attaque que ceux-ci ont mené le 9 janvier, ndlr]. Mais il ne l’a fait qu’à une seule reprise, les missiles Aster de son système Viper [ou PAAMS pour Principal Anti Air Missile System] ayant été jusqu’alors privilégiés.

Quoi qu’il en soit, la Marine nationale aura à mener une réflexion sur les capacités surface-air de ses frégates. L’intégration de missiles VL Mica NG, comme cela avait été proposé pour les futures frégates de défense et d’intervention [FDI] grecques, pourrait être une solution susceptible d’être mise en oeuvre assez rapidement.

Lors d’un colloque à l’Institut Montaigne, le 7 décembre, le chef d’état-major des armées [CEMA], le général Thierry Burkhard, avait mis ce sujet sur la table.

« Dans l’arsenal russe, une des armes les plus utilisées pour les frappes dans la profondeur est le drone Shahed d’origine iranienne qui doit coûter à peine 20’000 dollars. Aujourd’hui, on abat quelquefois ce drone avec des Patriot ou des Aster [Aster 30 du système sol-air moyenne portée / terrestre, ndlr] qui coûtent plusieurs millions. Quand on tue un Shahed avec un Aster, en réalité c’est le Shahed qui a tué l’Aster », avait-il expliqué, selon un compte-rendu de l’AFP.

Or, avait-il continué, « si on veut gagner la guerre il va falloir développer des armes d’usure peu chères, en parallèle des armes de haute technologie qui permettent d’emporter la décision ».

Face aux traumatismes psychologiques

Face aux traumatismes psychologiques

 

par Emmanuelle Halioua (*) – Esprit Surcouf – publié le 12 janvier 2024
https://espritsurcouf.fr/defense_face-aux-traumatismes-psychologiques_par_emmanuelle-halioua/


Les évènements du 7 octobre 2023 témoignent aussi de la nécessité de pouvoir gérer au mieux les chocs post traumatiques. Emmanuelle Halioua, experte en la matière, explique en quoi la méthode établie par l’armée israélienne s’avère efficace et combien nos ministères auraient intérêt à l’intégrer à leur programme. En attendant, dans les faits, elle n’a pas échappé aux membres des forces de sécurité et de la Défense.

Représenter et former au protocole de 1ers secours psychologiques d’urgence israélien

Dès l’urgence : Déchoquer – rester opérationnel – enclencher la résilience – réduire les risques PTSD

Spécialisée en consultations civiles et militaires sur les troubles psychologiques liés aux traumatismes, je suis la représentante officielle du protocole national israélien de 1ers secours psychologiques d’urgence le 6C©. Je dirige le seul organisme habilité à former à cette méthode en Europe et au sein des pays francophones.

Le modèle des SIXCs/6C© est une intervention précoce unique, disruptive, à 180 degrés des paradigmes européens. Simple et efficace. Faussement simple en pratique diront souvent les médecins et psychologues français. Un protocole qui permet de basculer de l’impuissance à l’efficacité en 90 secondes. Il s’agit des 1ers secours psychologiques d’urgence, ceux de l’État d’Israël.

Je me suis donc engagée à transférer cette méthode israélienne à tous les pays francophones par le biais de sessions de formations et de conférences. Des formations dont les fonds alimentent le centre de recherche sur la résilience fonctionnelle en Israël, l’ICFR. Centre de recherche de l’auteur de la méthode Moshé Farchi également Maître de conférences à l’Université de Tel Hai.
.

Le protocole de l’Etat d’Israël

Israël est le pays du trauma par excellence. Les Israéliens sont des polytraumatisés qui ont métabolisé leur PTSD (Post-traumatic stress disorder) en facteurs de croissance : nouvelles technologies, innovations à profusions, 8ème puissance du monde en 75 années seulement. Israël témoigne d’une capacité à rebondir quasi instantanée. Vue d’Europe, il constitue une sorte de mutant agressif mais rudement efficace et particulièrement respecté pour ses expertises en sécurité technologiques et ses expertises psychologiques, notamment par ceux qui ont des cadres de références communs, les militaires et les forces de l’ordre. Depuis ces trois dernières années, j’ai toujours trouvé auprès d’eux respect pour l’expertise israélienne et solidarité en toute discrétion.

D’un désert infécond dont aucun pays autour ne voulait, a surgi une industrie florissante et une agriculture abondante, déclenchant de nouveau les convoitises voisines. Depuis sa création en 1948, le niveau d’adversité auquel font face les Israéliens est quotidien, alternant entre tirs de roquettes, attentats à la bombe, au couteau ou à la voiture bélier.

Qui dit menace de mort dit très souvent traumatismes physiques et psychologiques. Le fameux PTSD ou TSPT en français : le trouble de stress post-traumatique.

Qu’est-ce que le SIXCs/6C©

Petite fille de légionnaire j’ai donc débuté ce transfert d’expertise (quinze années de retour d’expériences) par mon autre pays de cœur, la France. Le protocole 6C© n’est pas une thérapie pour soigner le PTSD.

Le protocole 6C© est une méthode permettant en état de choc de basculer de l’impuissance à l’efficacité en 90 secondes.

Cette méthode est née au sein de l’armée pour le soldat en zone de combat qui « freeze » (sidération) plaçant alors son unité et la mission en danger de mort ou d’échec.

Comment permettre de refonctionner immédiatement à un primo intervenants devenu dysfonctionnel parce que sidéré, incapable de bouger physiquement et de penser de façon efficace ?

C’est le défi qu’a relevé le Pr Moshe Farchi, il y a 15 ans, en tant que créateur du protocole, lui-même officier en santé mentale au sein de Tsahal (IDF).

Ce protocole est essentiellement destiné aux primo-intervenants tels que les soldats, les pompiers, les forces de l’ordre, les secouristes, fort des 15 années d’expériences au sein de l’armée et de son impact sur la société israélienne dans son ensemble. La méthode est devenue, en 2017, le protocole national de l’Etat d’Israël soit celui de toute la société civile, du ministère de l’intérieur à celui de l’éducation nationale en passant par la Santé.

La société civile aussi

Le protocole concernent aussi une mère de famille face à son enfant qui s’étouffe, en raison d’une « fausse route », des accidentés de la  voie publique, une victime de viol, un enseignant menacé d’une « Paty » qui perd ses moyens, une catastrophe naturelle, sanitaire, un attentat ou des collègue incapables de réagir efficacement face à leur collègue pris à partie.

Dans la société civile, les exemples sont innombrables et concerne toute situation de stress aigu/dépassé dans laquelle nous perdons nos moyens au point de mettre en danger notre survie. Toute situation où au lieu d’augmenter nos capacités, le stress nous rend dysfonctionnel, inefficace, bon pour le banc de touche devenant celui que l’équipe stigmatisera comme le maillon faible à éviter désormais en mission.

Israël, pays soumis à l’adversité, a donc assez logiquement déployé une méthode permettant de rester efficace face à un évènement soudain, violent et imprévisible.

Solution inexistante en urgence au sein des pays dits « en paix » comme les pays européens et notamment la France par lequel j’ai débuté les sessions de formation au protocole 6C©, il y a 3 ans. La France où j’ai présenté la méthode à mon arrivée en priorité à des représentants du ministère de l’intérieur et de la santé.

Le protocole, en 2019, a été confronté à plusieurs types de réactions :

Si les policiers étaient eux très demandeurs, car en grande détresse, il a semblé très compliqué pour leur direction de valider la proposition particulièrement amicale qui leur a été présentée alors.

De leur côté, les cellules psychologiques civiles en place l’ont violement rejeté au prétexte, je cite, « qu’ils n’ont pas attendu les Israéliens pour être efficaces en urgence et que la France avait montré lors du Bataclan son excellente prise en charge des victimes sur le plan psychologique ».

De son côté, la position du SSA est probablement prise entre les deux feux que sont les courants historiquement freudiens et la neuropsychologie du stress. Deux approches antagonistes donc.

20 années de retard face au Canada ou à Israël

Les neurosciences sont assez éloignées des pratiques en place depuis plus de 30 ans en matière de santé mentale en urgence en France. Il y a, en France et globalement en Europe, 20 ans de retard et il faudra sans doute des esprits ouverts et combatifs, et l’arrivée d’une nouvelle garde pour avancer efficacement sur ce terrain en matière d’urgence.

Quinze années de littératures scientifiques sur la neuropsychologie du stress en situation de stress aigu ont mis en évidence que la prise en charge pratiquée durant des années est non seulement inefficace mais aggravante du trauma ; ce qui explique que l’OMS en 2012 ait fortement déconseillé le débriefing psychologique.

Quant aux pompiers, aux policiers, aux gendarmes et aux soldats, ils le savent depuis longtemps. Ce qui explique leur forte réticence à reconnaitre une autorité de compétence et à consulter les cellules psychologiques à leur disposition en interne.

Les paradigmes des interventions en santé mentale en urgence sont redéfinis. Malgré certaines résistances, le terrain finira par avoir raison, comme le plus souvent.

Enfin, de son côté, l’ARS ayant validé une méthode dénommée le PSSM il y a 20 ans (premiers secours en santé mentale/ Australie) et n’ayant pas auditionné le 6C©, ne peut réaliser combien la temporalité de chacune de ses deux méthodes est différente.

Le PSSM souffre, selon moi, d’une dénomination inappropriée puisque dans les faits c’est un second secours, le 6C© se positionnant juste avant en terme de temporalité permettant en cas de développement de troubles persistants au PSSM de prendre le relai afin d’orienter au mieux la personne en souffrance.

En somme, il s’agit plus d’une complémentarité que d’une concurrence.

Enfin, difficile de ne pas citer une dose non négligeable d’antisémitisme et d’électoralisme au regard des réflexions entendues ou lues. Rien de très nouveau dans ce registre. Ce qui explique l’hémorragie des citoyens de confession juive, se réduisant aujourd’hui à 400 000 personnes sur le territoire national français.

Malgré ces fins de non-recevoir institutionnelles, de nombreux médecins, psychologues, unités d’élite et policiers sont venus se former depuis 3 ans. Par centaine.

Très éprouvés par les violences disproportionnées sur le terrain, par l’absence de solutions efficaces, par un drame sanitaire national, celui des suicides au sein des forces de l’ordre (policiers, gendarmes, pompiers), par un sentiment d’impuissance face à l’adversité croissante pour laquelle leur formation de base n’a pas encore prévu de volet mental efficace ou convaincant à leurs yeux. Il est presque amusant d’observer combien l’unique évocation du mot « psychologie » devant un FDO déshabille aussitôt son interlocuteur d’autorité de compétences et le mot « techniques de… » tend fortement à le remplacer dans cet univers.

Succès d’un bouclier cognitif pour tous afin de faire face à l’adversité ?

Pourtant, les métiers exposés au danger nécessitent de s’équiper aussi d’un bouclier cognitif, à l’instar de celui que les primo-intervenants enfilent contre l’impact des balles.

Depuis 2 ans, ce sont donc de grandes institutions françaises publiques et privées qui se forment comme le TER, le TGV, les sapeurs-pompiers, la ville de Nice, des cliniques, des multinationales comme Manpower, Oracle, Q Park, compagnie aérienne, service de sécurité privée, des universités comme celle de Médecine Paris Cité , celle de Saclay, celle d’Assas, la Faculté de médecine de Brest ainsi que des reporters de guerre, des policiers municipaux etc…

Il faut reconnaitre au protocole israélien une triple vertu, conséquence directe de son efficacité :

Retour opérationnel en quelques minutes, enclenchement des mécanismes de résilience et réduction des risques de développer un PTSD. Lorsqu’en situation d’urgence, de choc, vous permettez à quelqu’un de basculer de l’impuissance à l’efficacité en quelques minutes. Redevenir actif enclenche aussitôt les mécanismes de résilience : il retrouve sur le site même de l’évènement traumatogène, un sentiment de contrôle, d’auto-efficacité et donc d’estime de lui-même et ce, en dépit de la peur et de l’effroyable sentiment d’impuissance qui l’a saisi et paralysé.

De fait, la moitié des personnes prises en charge avec la méthode 6C© versus une prise en charge classique basée sur un langage émotionnel ou empathique, n’ont pas développé de PTSD. Trouble qui peut se transmettre jusqu’à 3 génération(épigénétique).

Comment s’applique le protocole national israelien des 6C© ?

Le modèle intègre les concepts et les fondements neurobiologiques du stress et de la résilience en 6 stratégies d’intervention. Toutes débutent par la lettre C et permettent de basculer d’un mode passif à un mode actif et efficace.

  1. Commitment (= engagement)

C’est la stratégie pour lutter contre la solitude.

  1. Communication

C’est l’outil pour lutter contre la perception altérée de la réalité

  1. Cognition

Elle vise à contrer le débordement émotionnel (pleurs, irritabilité, colère, hyperventilation.) Le mécanisme physiopathologique en cause ici se résume essentiellement par l’hyperactivation des amygdales cérébrales (centre responsable des émotions, de la survie…) au détriment du cortex préfrontal (zone en charge de la planification, du raisonnement, des décisions…). Le but de l’approche cognitive est donc de sortir de cette surstimulation amygdalienne en ciblant le fonctionnement préfrontal. On ne demande surtout pas au patient d’exprimer le ressenti de son expérience ni ses émotions car cela entretiendrait la suractivation de l’amygdale.

  1. Continuity (Rétablir une continuité)

Elle permet de pallier au sentiment de confusion spatio temporelle et aux pensées répétitives. En situation de stress, le cerveau est inondé d’informations, ce qui peut entraver le séquençage chronologique des événements qui se sont déroulés ( flashback et phénomène de « comme si j’y étais encore »)

  1. Challenge et 6. Control

Pour lutter contre la passivité et la dépendance.

Pour ces deux derniers items, on accompagne le patient à retrouver un « état de capacité ». Les sujets dépendants ou passifs attendent une aide extérieure qu’il ne faut pas leur apporter au risque d’entretenir la problématique et d’être aggravant pour la victime.

Ce protocole est à la portée de tous. Dès l’âge de 7 ans, comme certaines vidéos des évènements israéliens ont pu montrer son application le 7octobre, mais aussi lors de la libération des otages où l’opération 6C© a été déployée de façon aigue pour leur retour de Gaza.

Les pogroms du 7 octobre 2023

L’actualité a donné une nouvelle ampleur à l’adversité israélienne puisque le 7 octobre ce pays qui n’est guère plus grand que la Bretagne a connu les pogroms les plus dévastateurs depuis la Shoah.

Comment ne pas penser à cette phrase de la Marseillaise :

« Ils viennent jusque dans vos bras
Égorger vos fils et vos compagnes ! Aux armes, citoyens ! « 

Et curieusement, lorsqu’en réponse à ces atrocités les Israéliens prennent précisément les armes comme chaque Français qui chante la Marseillaise le clame…lorsque les Israéliens les prennent pour se défendre, eux sont cloués au pilori.

Photo publiée sur le compte Instagram du Tsahal

:
Pourtant, un samedi matin à l’heure où se réveille les fermes du sud d’Israel, des hordes en moto et 4×4 de sauvages enturbannés de vert ont semé sur des kilomètres de route des cadavres. Hamas et civils gazaouis sans distinctions se sont livrés à des meurtres, des viols et des immondices humaines. Ils ont massacré des jeunes gens venus célébrer une paix possible entre israéliens et palestiniens limitrophes lors d’un concert.

Hommes et femmes ont été violées, certaines tant de fois que leur bassin a été fracturé, des ciseaux ont été plantés dans leur sexe quand d’autres ont été torturées et empalées. Des yeux ont été sortis de leur orbites, d’autres civils ont été ligotés et massacrés à coups de crosse de kalach, les enfants le crâne éclaté. PENDANT les massacres, le Hamas était accompagné de journalistes qui commentaient en direct et se félicitaient.
Derrière eux, on entend les massacres, qu’ils filment et que la plupart des médias français refusent de partager contrairement aux Israéliens qui souhaitent montrer les réalités puis saisir, eux aussi, la cour internationale pour crimes contre l’humanité.

Le Hamas envoie ensuite sur les portables des familles des Otages les vidéos des actes de tortures qu’ils commettent sur eux à Gaza.
Environ 80% des corps récupérés portent des signes de torture. Deux tas de 10 enfants chacun, brûlés ensemble les mains liées, ont ainsi été retrouvés, .

Des femmes ont été éventrées enceintes devant les enfants, les fœtus extraits des corps puis décapités ; des petites filles violées devant leur mère. Des otages dont un bébé et des enfants en bas âge sont toujours à Gaza après 3 mois (vivants ?). Plus de 850 morts civils et encore des centaines en cendres qu’on cherche à identifier via ADN. Des caissons par dizaine remplis de corps pour autopsies.

Saviez-vous que dans un gilet pare-balles, sur le corps d’un terroriste du Hamas tué le 7 octobre, nous avons trouvé la tête d’un bébé qu’il venait de décapiter et qu’il voulait ramener chez lui comme souvenir ?
Saviez-vous que de jeunes hommes ont été retrouvés morts, les organes génitaux coupés et enfoncés dans la bouche ? Saviez-vous qu’une jeune fille a été sauvagement violée, puis qu’une arme à feu a été enfoncée dans ses parties génitales et que la balle tirée est sortie de sa tête ? Que dans une crèche on a trouvé 40 bébés. Leur tête à côté de leur corps et éventrés ont été découverts,
Des corps en morceaux, découpés sur lesquels les terroristes et leurs complices ont uriné ?

La réalité doit être DITES pour ne pas AJOUTER au malheur des Israéliens et la Cour pénale faire son travail pour acter des crimes contre l’humanité perpétré par le Hamas.

Comment ne pas penser à cette Algérie française qui a connue des modes opératoires absolument identiques à ceux commis sur les familles israéliennes des kibboutz du sud d’Israël ? L’omerta sur la guerre d’Algérie résonne comme un violent écho à la chappe de plomb qui s’est abattu aussi sur les réalités des horreurs commises le 7 octobre.

Et essayons seulement d’entrevoir le choc monstrueux pour les quelques survivants de la Shoah.

Evidemment, un nombre sans précédent d’environ 9 000 soldats y compris les réservistes ont demandé un soutien psychologique depuis le 7 octobre.

Quant à ce 7 octobre, il n’en finit pas et dure pour nous depuis 95 jours puisque les otages n’ont toujours pas été récupérés faisant de nous des impuissants en masse.

L’impuissance, le sentiment emblématique dans la perception d’un trauma.

Le pays et les juifs partout dans le monde vivent depuis le 7 octobre une temporalité très perturbée, un ralentissement temporel, ce sentiment d’un jour qui n’en finit pas. Cette perception altérée de la réalité est commune à tous ceux avec qui j’ai échangé. Serons-nous tous traumatisés, impliqués directs et indirects ? Probablement pour bon nombre mais, néanmoins, j’ai la conviction qu’à l’échelle collective cette ignominie sera facteur de croissance pour Israel.

Un jour.

L’expertise israélienne en urgence et en santé mentale au service de tous

Être en capacité d’apporter les 1ers secours physiques et psychologiques c’est être un citoyen autonome et la résilience passe par l’autonomie d’action. Nul besoin d’être un professionnel de santé pour pratiquer un massage cardiaque, pour peu qu’on ait été formé au PSC1. L’analogie est la même avec le protocole 6C©.Il s’agit de réduire ou d’arrêter l’hémorragie émotionnel afin de permettre à l’individu de fonctionner normalement et efficacement. Au point de retourner à sa routine c’est-à-dire à l’activité qui était la sienne juste avant le choc traumatogène.

La passivité affaiblit et renforce le sentiment d’impuissance. C’est la préparation à l’adversité qui renforce l’individu, le citoyen. Au-delà du 6C, c’est une réflexion de fond sur la société que nous voulons. Celle de l’assistanat ou celle de l’autonomie ? Israel a déjà répondu et l’Europe, au regard du niveau de violences qui la frappe n’aura d’autre choix que de faire face et d’aguerrir. A défaut elle ne survivra aux puissantes intentions obscurantistes et destructrices.

Pour connaitre et aimer ces 2 pays profondément que sont la France et Israel, un peuple, un pays n’est pas résilient par hasard.

Au risque de déplaire, la communauté qui, de mon point de vue, s’intègre le moins bien aux Israéliens en Israël est la communauté française, en raison de son absence de pragmatisme et d’une délicatesse culturelle qui dans un pays en guerre ou un continent confronté à une haine de l’autre extrême est un handicap et non plus un atout.
5783 années que le peuple juif est l’objet de haine.  Néanmoins toujours en vie. Parfois amputé, parfois tremblant, parfois blessé mais toujours pérenne et refleurissant sur ses cendres…

Faire face à l’adversité, être un citoyen préparé et autonome. Être un peuple résilient.

La résilience des Israéliens peuple n’est pas due au hasard. Il y a la foi comme facteur de protection, la cohésion sociale très forte et il y a la posture face à l’adversité.

Les Israéliens en particulier se relèvent toujours. Ils sont toujours actifs. Toujours. Dès le 8 octobre, le demain des pogroms du Hamas, un tsunami d’actions solidaires est venu contrer le sentiment d’impuissance national des civils face aux massacres de jeunes et de familles entières dans les kibboutz du sud du pays. L’action efficace donne aux Israéliens un sentiment d’auto efficacité et d’estime fort renforcé par une éducation scolaire qui apprend à anticiper, à faire face à l’adversité dès l’arrivée de la menace, dès l’âge de 7 ans.

L’auteur du Protocole national israélien, référent gouvernemental pour les opérations d’urgence estime qu’il y a 2 apprentissages qu’il nous faut développer pour augmenter nos aptitudes à résilier rapidement : Enclencher la bonne posture dès la menace donc dès la situation de choc et s’entraîner à la cohérence cardiaque avant la menace ou 24h plus tard.

Pourquoi ? Parce que nous avons 2 grands vecteurs de résilience : psychologiques et physiologique (le nerf vague cf théorie polyvagale)
Au-delà de l ‘outil indispensable que représente cette méthode pour les primo-intervenants confrontés à la menace et au risque fort de PTSD et donc de crise suicidaire, chaque citoyen, au même titre qu’il est formé aux premiers gestes physiques doit se former aux premiers secours psychologiques afin d’être un citoyen AUTONOME. Pour rester efficace en situation de menace de mort, réduire le risque de développer des pathologies post traumatiques et enclencher les mécanismes de résilience fonctionnelle.

L’adversité, les traumas font partie de la vie. Voulons-nous nous affaiblir ou nous aguerrir ? Dans les deux cas il y aura un prix à payer. Notre rôle avec le protocole national israélien 6C ©️ est de nous aguerrir et de rester actifs et efficaces en situation de détresse émotionnel. De basculer de l’impuissance liée au choc à un retour à un fonctionnement normal et efficace afin de se relever, de poursuivre notre « routine » avec le moins de dommages psychologiques possibles.

Et pour ceux qui en ont les ressources de transformer un jour leur PTSD en ressources et compétences qu’ils n’auraient probablement jamais eu sans lui.

Bibliographie non exhaustive :

  • Farchi, Gorneman, Ben H., levy, Talg, Whitreson, Adi, Gerson, Bella Ben, Gidron, Yori (2018) The SIXCs Model for immediate Cognitive Psychological First Aid.International Journal of Emergency Mental Health and Human Resilience, 1-12.
  • Psychological First Aid Training ; A scoping Review of its Application, Outcomes and Implementation, from International Journal of Environmental Research and Public Health.
  • Etude chinoise sur 3 protocoles d’urgence 2021 : Wang, L.; Norman, I.; Xiao, T.; Li, Y.; Leamy,
  • Psychological First Aid Training: A Scoping Review of Its Application, Outcomes and Implementation. Int. J. Environ. Res. Public Health 2021, 18, 4594. https:// doi.org/10.3390/ijerph18094594
  • Farchi, Gidron (2010) The effects of psychological inoculation, versus ventilation on the mental resilience of israeli citizens under continuous war stress.Journal of Nervous &Mental Disease, (1985)
  • Developing specfic self efficacity and resilience as first responders among students of social work and stress and trauma studies (Mai 2014)
  • The sixc model for immediate cognitive psychological first aid : from helplessness to active efficient coping (2018)
  • Yahalom training in the military Epub 2019

(*) Emmanuelle Halioua est la représentante officielle du Protocole national israélien de premiers secours psychologiques d’urgence le 6C ©️/SIXC, tant en France qu’à l’International dans les secteurs civil et militaire.
Avec 25 années d’expérience clinique et terrain en situations réelles de danger, elle est spécialisée dans la prise en charge du PTSD/TSPT en thérapie et en interventions en 1ers secours en santé mentale. Formée en Israel par le Lt Colonel et Pr Farchi, auteur du protocole national israélien de 1ers secours psychologiques, responsable au sein du gouvernement des opérations d’urgence en santé mentale, Maitre de conférence et Président de l’ ICFR dédié à la recherche sur la résilience fonctionnelle.
E.Halioua est formée aux Psycho trauma aux côtés du Dr Gérard Lopez, à la faculté de Médecine de Paris René Descartes et à la faculté de Tel Hai en Israel. Formée à la Thérapie Systémique école de Palo Alto au sein de l’Institut Gregory Bateson (Mental research Institut). Formée aux TCC. Formée à l’Hypnose médicale. Depuis 3 ans elle enseigne en France la méthode israélienne nationale dites des SIXC/6C©. Présidente d’un organisme de formation, elle est également Instructeur du 6C© et dirige une équipe française de formateurs à la méthode.

Emmanuelle Halioua
Contact : e.halioua@protocolesixc.org

La conquête de Gaza par Michel Goya

La conquête de Gaza

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 7 janvier 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Le devis du sang

Quand on élabore un plan d’opération, on s’efforce normalement d’en évaluer le coût probable et on présente le devis au décideur politique. Ce qui a été demandé aux forces terrestres israéliennes avant le 27 octobre, correspondait sensiblement à quatre fois ce qui leur avait été demandé en 2014 lors de Bordure protectrice. À l’époque, la mission consistait à nettoyer de présence et infrastructures du Hamas et alliés sur 3 km au-delà de la barrière de sécurité et cela avait pris 20 jours et coûté 66 morts à Tsahal. Le niveau tactique des unités israéliennes comme des bataillons de quartiers du Hamas n’a guère évolué de part et d’autre depuis huit ans. Sur un terrain plat, sans l’emploi de véhicules ni de moyens d’appui, les pertes seraient sensiblement équilibrées. Mais les combattants palestiniens bénéficient du terrain urbain préparé, tandis que les Israéliens bénéficient de la protection de leurs véhicules et de leur puissance de feu directe, soit au bilan un échelon tactique de plus.

L’évolution du rapport de pertes étant plutôt logarithmique, à niveau tactique équivalent les pertes sont équivalentes, mais avec un niveau d’écart, on a du 1 contre 10 en faveur du plus fort, et a deux niveaux d’écart on s’approche du 1 pour 100. On pouvait donc s’attendre à au minimum 10 combattants du Hamas tués pour chaque israélien, plus des effets secondaires comme la capture de prisonniers – que seule l’opération de conquête peut obtenir – ou le traitement des blessés, en moyenne plus graves du côté du Hamas du fait des munitions utilisées et plus difficilement soignables, qui vont augmenter encore le nombre et la proportion de pertes définitives. Il faut ajouter aussi les pertes infligées simultanément par l’opération de frappes en profondeur – frappes aériennes et artillerie – qui a débuté dès le 7 octobre et se poursuit en parallèle de l’opération de conquête. Ses effets militaires déjà faibles au regard des effets contre-productifs produits par les dégâts sur la population le sont cependant encore plus avec la raréfaction des cibles. En résumé de cette évaluation macabre, le kill ratio de Bordure protectrice en 2014, opération de frappes et de conquête partielle réunies, avait été au final de l’ordre de 20 combattants palestiniens tués pour chaque soldat israélien tué. On pouvait donc s’attendre en 2023-2024 à des chiffres comparables.

Au bilan, le devis présenté à l’exécutif aurait pu être le suivant : 80 jours de combat et 250 morts pour conquérir le territoire de Gaza et tuer 5 000 combattants ennemis, sachant qu’il ne s’agirait dans tous les cas que d’une première phase, la suivante étant la prise de contrôle du territoire sur une durée indéterminée.

Le déroulement de l’action

L’offensive israélienne commence dans la nuit du 27 au 28 octobre, en bénéficiant de la supériorité israélienne dans le combat nocturne. Elle prend la forme d’une opération séquentielle, conquête du nord du territoire de Gaza puis du sud, ce qui a sans doute pour effet de retarder la fin de l’opération mais au profit d’un rapport de forces local plus favorable. La 36e division (4 brigades) porte l’attaque sur toute la face nord de la bande de Gaza avec un effort porté sur la côte tandis que la 162e division (4 brigades) attaque à l’est avec un effort au centre nord du territoire en direction de la mer. La 143e division de réserve, dite « division de Gaza » surveille pendant ce temps le sud de la frontière avec Gaza.

Après deux semaines de progression plutôt rapides, les deux divisions israéliennes se rejoignent aux alentours du grand hôpital al-Shifa, et la zone dense de Gaza-Ville est encerclée. Le 21 novembre, avec 66 soldats, les pertes israéliennes sont équivalentes à celles de 2014. Le bilan contre l’ennemi est en revanche plus important qu’à l’époque, puisque le 25 novembre Tsahal estime avoir tué 4 000 combattants ennemis contre 1 300 en 2014. Si les pertes ennemies lors de l’attaque initiale du 7 octobre sont assez bien connues puisque les corps ont été retrouvés, celle d’Épée de fer, soit donc environ 2 500, sont plus incertaines, d’autant plus que certains sont de pures « estimations aériennes » après les frappes. Avec au moins le double de blessés rendus inaptes au combat et les prisonniers, peut-être 1 500, de l’opération terrestre, on imagine que les deux brigades du Hamas au nord de Gaza sont très éprouvées. Le Hamas admet aussi le 26 novembre la mort de plusieurs de ses cadres, dont les commandants de ces deux brigades.

L’opération de conquête est interrompue du 24 novembre du 1er décembre, le temps d’une trêve humanitaire et surtout de libération d’otages en échange de celles de prisonniers palestiniens. Elle reprend le 2 décembre, plus lente au fur et à mesure que les abords denses de Gaza-Ville et de Jabaliya sont abordés. Le 3 décembre, la 98e division, forte de trois brigades d’infanterie dont une de réserve et peut-être de la 7e brigade blindée, est engagée au sud du territoire en direction de Khan Yunes. La progression est rapide jusqu’à la ville mais étroite via la route Saladin, elle s’élargit par la suite pour former une nouvelle poche. Le 10 décembre, la 143e division attaque à son tour le bord sud-est du territoire de Gaza, la progression est y est très lente. Le 15 décembre dans la zone nord, trois otages ayant réussi à s’échapper des mains sont abattus par erreur par des soldats israéliens, exemple parfait de « caporal stratégique » désastreux. Tout le reste du mois de décembre se passe à progresser lentement au sein de la zone nord. Entre le 20 et le 25 décembre, la 36e division est relevée par la 99e division de réserve, avec trois brigades. La brigade Givati est retirée de la 162e division pour renforcer la 98e division au sud. À la fin du mois, les deux brigades écoles et trois brigades de réserve auront été retirées de la zone de combat. Le 27 décembre, la 36e division attaque à nouveau, mais en centre en direction de Bureij.

Au 7 janvier 2024, après 67 jours de combat effectif, les forces terrestres israéliennes ont perdu 176 soldats, soit moins de deux par jour de combat contre plus de trois en 2014. Quatre soldats ont été tués dans les sept premiers jours de janvier, ce qui indique une réduction de l’intensité des combats dont on ne sait si cela est dû à un fléchissement de l’ennemi ou à un ralentissement de l’engagement israélien. Elles ont conquis la plus grande partie du nord de Gaza où ne subsistent plus que quatre petites poches de résistance et formé deux trois poches au centre, sud jusqu’à Khan Yunis et au sud-est, soit environ 50 % de la superficie totale. Du point de vue « terrain », on se trouve nettement en dessous de la norme indiquée plus haut de conquête totale en 80 jours. Du côté des effets sur « l’ennemi », l’armée israélienne estime avoir tué 7 860 combattants ennemis, soit environ 6 200 à l’intérieur de Gaza par la campagne de bombardements et les combats terrestres. Si ce chiffre est vrai, on se trouve dans un rapport de pertes entre Israéliens et Palestiniens de 1 pour 35, ce qui est très supérieur au chiffre de 2014. Il est probable que le chiffre estimé dans l’action des pertes ennemies soit, comme souvent lorsqu’on est jugé sur les bilans que l’on est seul à donner, un peu exagéré. Toujours est-il qu’en comptant les blessés graves et les prisonniers, le potentiel du Hamas et de ses alliés, initialement estimé à 25-30 000 combattants mais sans doute renforcé de volontaires en cours d’action, est peut-être entamé à 50 %. Les tirs quotidiens de roquettes sur Israël depuis Gaza ont fortement diminué. 

En résumé, le déroulement de l’opération de conquête et la physionomie des combats sont parfaitement conformes a ce qui était attendu, un phénomène assez rare. Toutes autres choses (autres fronts potentiels, pression internationale, libération des otages) étant égales par ailleurs, le commandement israélien peut estimer à ce rythme avoir terminé la conquête de Gaza pour fin février 2024. Il faudra enchaîner sur une nouvelle opération de nettoyage et contrôle dont, pour le coup, il est extrêmement difficile à ce jour de déterminer la durée, probablement beaucoup plus longue que la conquête, et l’intensité, probablement moins forte quotidiennement mais beaucoup plus usante sur la durée.

Quelques remarques

À ce jour, l’armée de Terre israélienne a engagé 17 ou 18 brigades d’active et de réserve dans l’opération de conquête de Gaza. Combien la France pourrait-elle en engager dans une situation similaire ? Probablement pas plus de 4 ou 5 équivalentes à celles des Israéliens et totalement équipées. Autrement dit, l’armée française ne serait actuellement pas capable de vaincre un ennemi de 25-30 000 fantassins légers retranchés dans une zone urbaine de plusieurs millions d’habitants.

Comme l’Ukraine, Israël n’aurait rien pu faire sans brigades de réserve constituées et équipées. Il n’y a pas de montée en puissance rapide ou de capacité à faire face à une surprise sans stocks de matériels et de réserves humaines.

L’infanterie débarquée, c’est à dire à pied, la poor bloody infantry toujours oubliée, est une priorité stratégique. Il n’est pas normal que des combattants équipés d’armes et d’équipements légers des années 1960 puissent tenir tête à des unités d’infanterie modernes. Ils devraient être foudroyés. L’infanterie débarquée française seule devrait être capable d’infliger un 1 contre 10 seule et 1 pour 20 ou 30 avec ses véhicules (vive les canons-mitrailleurs) sans avoir à faire appel forcément à des appuis extérieurs et quel que soit le terrain.