Les défis de la bascule d’intensité au combat

Les défis de la bascule d’intensité au combat

par  le Général de division Marc Ollier – Revue militaire général n°58 –

Histoire & stratégie
Saut de ligne

Après avoir décrit la notion historique et actuelle d’intensité au combat, le général de division Ollier aborde la réalité stratégique, opérative et tactique de la bascule d’intensité. Elle s’envisage d’abord dans le cadre d’un changement de l’environnement stratégique. Face à l’incertitude stratégique, les États préfèrent retenir les options les plus flexibles. C’est bien le choix français de modèle d’armée complet. Au niveau opératif, une armée peut évoluer dans des degrés d’intensité – politique et matérielle – très divers dans un même conflit. Au niveau tactique, pour le soldat et le chef au contact, les bascules entre basse et haute intensité sont fréquentes, sans qu’il y ait nécessairement corrélation avec le degré d’intensité de l’affrontement stratégique. En conséquence le GDI Ollier décrit les quatre défis des bascules d’intensité : celui de la masse, c’est-à-dire le nombre de soldats et d’équipements engagés, est un enjeu dans bien des conflits, y compris de basse intensité. Celui de l’endurance qui suppose la capacité à maintenir dans la durée, malgré les obstacles et les évolutions de l’environnement opérationnel, un effort et de produire des effets tactiques et opératifs. Celui de la préparation opérationnelle afin de se réapproprier des procédés indispensables au combat de haute intensité. Enfin celui de la flexibilité, c’est-à-dire « la capacité permanente des forces à répondre à l’évolutivité d’un environnement caractérisé par la variété, la turbulence et l’incertitude. C’est la possibilité de faire face à la surprise, de réagir au changement […]

« Intensité », de quoi s’agit-il ?

Le concept d’intensité est un outil communément utilisé pour tenter de se situer sur le spectre des conflits. Pour autant, sa mesure est un exercice difficile. Pour y parvenir, certains proposent, par exemple, de s’attacher au nombre total de morts, considérant la haute intensité à partir de 100 000 pertes au combat par an, entre 25 et 999 pour la basse intensité. Cette approche a de nombreuses limites, la principale étant probablement qu’elle ne prend pas en compte les pertes civiles[1]. Elle ne permet pas non plus de situer le conflit lorsqu’il est en cours.

Un retour sur les origines du concept peut nous éclairer sur le sens de cette échelle d’intensité. Le terme « basse intensité » a des racines historiques dans les années 1950 aux États-Unis, se développant notamment dans la stratégie nucléaire. À la suite de la guerre du Vietnam, la doctrine des conflits de basse intensité est négligée et elle n’est véritablement développée qu’à partir de 1982. La notion de basse intensité prend alors place « dans le continuum des scénarios d’emploi de la force armée pendant la guerre froide ». « Haute » et « moyenne intensité » renvoyaient à « un affrontement direct, potentiellement nucléaire entre les deux blocs. Les conflits de basse intensité se jouaient à la périphérie, dans ce qui était encore le tiers monde, et les superpuissances y participaient le plus souvent sur un mode indirect, par allié interposé[2] ». Le concept de haute intensité, très chargé historiquement, faisait référence à la mobilisation politique, industrielle et humaine des nations face à des enjeux vitaux. Les conflits périphériques ne mobilisaient, eux, qu’une fraction des ressources.

Après trois décennies surtout marquées par les opérations extérieures, l’avènement d’une nouvelle compétition stratégique et le retour possible des guerres majeures ont remis sur le devant de la scène les préoccupations liées à la haute intensité et cette notion est revenue peupler les discours politiques et militaires. Aujourd’hui, selon la définition doctrinale, une opération est de « haute intensité » lorsque « toutes les fonctions opérationnelles sont susceptibles d’être activées pour s’opposer à une violence caractérisée de l’adversaire […][3] ». « Sur le plan stratégique, un conflit de haute intensité s’entend comme un affrontement extrême des volontés politiques, provoqué par le franchissement – volontaire ou non – du seuil de tolérance d’un des protagonistes en regard d’enjeux majeurs, voire jugés existentiels. S’exerçant en différents domaines, la confrontation dépasse le strict périmètre des armées et peut nécessiter la mobilisation durable de nombreuses ressources. Un tel affrontement peut générer des pertes humaines, matérielles et immatérielles élevées pour la nation[4] ». À l’inverse, une opération est dite de « basse intensité » lorsque « tout ou partie des fonctions opérationnelles sont activées à des degrés très divers, pour faire face à un contexte au moins initialement peu coercitif, et s’inscrivant plutôt dans un cadre de maîtrise de la violence, mais n’excluant pas l’imposition de la volonté nationale par un usage limité et sélectif des systèmes d’armes. […] La nature de la mission, le volume des forces engagées, le nombre d’États impliqués peuvent évoluer dans l’espace et dans le temps[5] ». La basse intensité renvoie donc davantage à la contre-insurrection, au contre-terrorisme, au maintien de la paix, à l’interposition, etc.

On peut par conséquent retenir que l’intensité décrit le degré et la fréquence d’emploi de la force ou de présence de violence sur un théâtre d’opération. Surtout, l’intensité est d’abord politique. Dans ce que nous appelons conflits de basse intensité – les plus nombreux et les plus meurtriers – les tactiques employées peuvent être asymétriques mais pour les acteurs locaux les enjeux sont vitaux. L’intensité techno-industrielle doit être décorrélée de la virulence politico-stratégique[6].

——————————————-

[1] Thomas S. Szayna, Angela O’Mahony, Jennifer Kavanagh, Stephen Watts, Bryan Frederick, Tova C. Norlen, and Phoenix Voorhies, « Conflict Trends and Conflict Drivers: An Empirical Assessment of Historical Conflict Patterns and Future Conflict Projections », RAND Corporation, 2017.

[2] Etienne de Durand, « Quel format d’armée pour la France ? », Politique Etrangère 4 : 2007, p. 729-742.

[3] DC-004, Glossaire interarmées de terminologie opérationnelle, Commandement interarmées de concepts, doctrines et expérimentations, Ministère de la Défense, décembre 2013, amendé juin 2015.

[4] CIA 01 Concept d’emploi des forces, 2020.

[5] DC-004, Glossaire interarmées de terminologie opérationnelle, Commandement interarmées de concepts, doctrines et expérimentations, Ministère de la Défense, décembre 2013, amendé juin 2015.

[6] Etienne de Durand, « Quel format d’armée pour la France ? », Politique Etrangère 4 : 2007, p. 729-742.