Mélissa Cornet effectue des travaux de recherche en Afghanistan depuis janvier 2018 pour des think tanks locaux ou internationaux. Entre janvier et juin 2024, elle réalise un reportage sur les droits des femmes afghanes avec la photographe irano-canadienne Kiana Hayeri. Ce reportage, « No Woman’s Land », est exposé jusqu’au 18 décembre 2024 à Paris, sur le Port de Solférino, face au Musée d’Orsay. Exposition extérieure, accès libre, ouverte au public 24 h / 24 h, 7 jours sur 7. En partenariat avec la Ville de Paris. Propos recueillis par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb.com.
En 2024, l’Afghanistan se trouve plongé dans une combinaison de crises interconnectées. La crise humanitaire est sans précédent, avec un effondrement économique qui entraîne des niveaux de pauvreté et de malnutrition catastrophiques. Les droits humains sont également dans une situation critique, avec des groupes vulnérables, notamment les femmes et les minorités, qui font face à des restrictions sévères et à une exclusion croissante. L’exposition présentée documente la condition actuelle des femmes et des filles afghanes sous le régime taliban. A ne pas manquer, actuellement à Paris, bientôt aux Pays-Bas, à La Haye
Pierre Verluise (P. V. ) : Vous présentez à Paris, Port de Solférino, une exposition « No Woman’s Land », consacrée à la situation des droits des femmes en Afghanistan réalisée en 2024 avec Kiana Hayeri dans le cadre de la 14e édition du Prix Carmignac. Nous en présentons ci-dessous trois photos, mais pouvez-vous nous en dire plus sur cette exposition, son accueil et ses suites possibles ?
Mélissa Cornet (M. C. ) : L’exposition « No Woman’s Land » est le fruit d’un travail de terrain mené sur six mois en collaboration avec Kiana Hayeri, qui se consacre à illustrer la condition actuelle des femmes et des filles afghanes sous le régime taliban. L’objectif central de l’exposition est de montrer le contraste poignant entre la résilience des femmes afghanes et la répression systématique à laquelle elles sont confrontées dans leur quotidien. À travers des portraits intimes et des récits personnels, nous avons cherché à révéler les aspects souvent invisibles de leur lutte pour l’autonomie, la dignité et la liberté de choix.
L’accueil de l’exposition a été profondément significatif : les visiteurs ont réagi non seulement par une profonde empathie envers ces femmes, mais aussi avec un sentiment d’injustice qui dépasse les frontières. Ce que nous espérons désormais, c’est que « No Woman’s Land » continue de voyager pour sensibiliser un public international, avec une deuxième étape confirmée aux Pays-Bas, à La Haye, en décembre 2024 et un site interactif en construction. Nous envisageons également des publications qui approfondiraient ces récits et des débats autour des mécanismes de soutien aux droits humains. Par ailleurs, cette exposition est un appel à l’action pour la communauté internationale, en soulignant le besoin urgent d’interventions concrètes pour protéger les droits fondamentaux des femmes afghanes.
P. V. : Au vu de vos expériences de terrain en Afghanistan de 2018 à 2024, comment ont évolué les droits des femmes, en particulier après le retour des taliban [1] au pouvoir le 31 août 2021 ?
M. C. : Avant 2021, les femmes en Afghanistan bénéficiaient d’une fragile, mais réelle, expansion de leurs droits, dans les domaines de l’éducation, de la participation politique, et de l’accès à l’emploi. Si ces acquis demeuraient limités et souvent précaires, ils représentaient néanmoins une avancée significative. Depuis le retour au pouvoir des taliban en 2021, c’est la trajectoire inverse, et les femmes ont vu leurs libertés réduites à un point critique : interdiction d’accéder à l’éducation secondaire et universitaire, restrictions draconiennes de leurs déplacements sans accompagnement masculin, et exclusion systématique des espaces publics, économiques et sociaux.
Gardi, district de Ghos, Nangarhar, Afghanistan, 13 février 2024.
Le régime actuel cherche non seulement à restreindre leurs droits, mais aussi à effacer leur présence visible de la sphère publique. Cette régression est structurelle, visant à établir une société où les femmes sont entièrement marginalisées et invisibilisées. Les effets psychologiques et sociaux de cette situation sont dévastateurs, non seulement pour les femmes elles-mêmes mais pour la société afghane dans son ensemble, qui se trouve ainsi privée de la contribution active de la moitié de sa population.
P. V. : Quelles sont les différentes crises qui affectent fin 2024 l’Afghanistan ? En admettant qu’elle existe, la « communauté internationale » a-t-elle directement ou indirectement des parts de responsabilité dans ces crises ?
M. C. : En 2024, l’Afghanistan se trouve plongé dans une combinaison de crises interconnectées. La crise humanitaire est sans précédent, avec un effondrement économique qui entraîne des niveaux de pauvreté et de malnutrition catastrophiques. Les droits humains sont également dans une situation critique, avec des groupes vulnérables, notamment les femmes et les minorités, qui font face à des restrictions sévères et à une exclusion croissante. Par ailleurs, l’isolement politique et économique du pays exacerbe cette crise multidimensionnelle, les sanctions et le gel des avoirs ayant contribué à l’effondrement des systèmes de services publics essentiels.
En ce qui concerne la responsabilité de la communauté internationale, elle est complexe et ambivalente. Le retrait militaire chaotique de 2021 a laissé un vide que les taliban ont rapidement rempli, sans pour autant que des solutions durables soient mises en place pour stabiliser le pays. Par ailleurs, l’approche punitive adoptée par certains pays en matière d’aide humanitaire et au développement a accentué l’isolement du régime mais a surtout privé le peuple afghan de ressources vitales. Il y a donc une part de responsabilité dans l’échec de l’établissement de conditions propices à une stabilité durable, qui aurait pu permettre une meilleure transition pour les afghans.
P. V. : Les récents décrets des Taliban ont encore restreint les libertés des femmes, y compris l’interdiction de chanter et de lire en public. Comment ces mesures affectent-elles la manière dont les États occidentaux peuvent répondre à la situation en Afghanistan ?
M. C. : Les restrictions imposées aux femmes par le régime taliban placent les pays occidentaux dans une position diplomatique extrêmement délicate. D’une part, collaborer avec les taliban pour garantir un accès humanitaire et une stabilité minimale n’est pas populaire avec les opinions publiques occidentales. D’autre part, refuser tout dialogue empêche tout levier d’influence directe et, par conséquent, toute possibilité d’exercer une pression pour des changements même minimes.
Afghanistan, Jalalabad, province de Nangarhar, 12 février 2024
Ces décisions génèrent un effet boomerang aux niveaux social et politique. En tolérant l’oppression en Afghanistan, certains États risquent de banaliser la répression de genre dans le discours international, voire de légitimer indirectement d’autres régimes autoritaires. Cela pourrait également alimenter une dynamique de repli dans les politiques migratoires et de sécurité en Occident, alors que des milliers d’Afghans, et surtout des Afghanes, cherchent à quitter leur pays.
P. V. : Quelles actions vous semblent les plus efficaces pour soutenir les droits des femmes Afghanes ?
M. C. : Les actions les plus efficaces pour soutenir les droits des femmes afghanes passent par un engagement de terrain et une coopération internationale qui privilégie la sécurité et l’autonomisation des femmes afghanes. Le soutien aux ONG locales, l’établissement de fonds sécurisés pour les femmes afghanes, et un plaidoyer constant dans les instances internationales sont des leviers cruciaux. Il est aussi essentiel que les voix des femmes afghanes soient mises au premier plan dans les forums et débats, afin que leurs revendications soient intégrées dans les processus de prise de décision.
Quant au rôle des féministes occidentales, leur solidarité est indispensable et doit s’incarner par des actions concrètes, au-delà des simples déclarations , par exemple en collaborant directement avec les associations afghanes et en amplifiant les récits des femmes sur le terrain, ou en soutenant les voies de migration légales pour les femmes afghanes, et en les accueillant à bras ouverts en Europe et lors de leur processus d’intégration.
P. V. : Tournons-nous vers l’avenir. Quels sont vos espoirs pour l’évolution des droits des femmes afghanes et comment envisagez-vous de continuer à plaider pour leur autonomisation ? M. C. : Nos espoirs pour les femmes afghanes sont indissociables d’une vision de long terme qui mise sur l’éducation, le soutien psychologique et l’autonomisation économique comme leviers de transformation.
Dans un avenir idéal, nous espérons une évolution vers un meilleur respect des droits humains, notamment ceux des femmes, de manière pacifique. Après des décennies de conflit, personne ne veut aujourd’hui d’une transition violente. Pour notre part, nous poursuivrons nos efforts par des expositions, des publications, et des partenariats tel que celui que nous avons actuellement avec Amnesty International.
L’exposition « No Woman’s Land » est actuellement exposée à Paris, port de Solférino, en contrebas du Quai Anatole France, jusqu’au 18 décembre 2024. Ce reportage a été réalisé grâce au soutien du Prix de Photojournalisme de la Fondation Carmignac.
Copyright Novembre 2024-Cornet-Verluise/Diploweb.com
[1] NDLR : Taliban : cette appellation est le pluriel de « taleb » (instruit, dans le sens coranique) et ne prend donc jamais de « s ».
L’armée russe a tiré ce missile expérimental jeudi à Dnipro en «réponse», selon le Kremlin, aux récentes attaques ukrainiennes menées contre la Russie avec des missiles américains et britanniques.
Les services secrets ukrainiens (SBU) ont montré dimanche à un petit groupe de journalistes, dont l’AFP, les fragments d’un nouveau missile balistique russe, identifiés jeudi par le président russe Vladimir Poutine comme étant «Orechnik», une arme inconnue jusque-là qui a frappé selon lui une usine d’armements à Dnipro.
Quelques heures après ce tir présenté par le Kremlin comme un «signal» aux Occidentaux et à Kiev, Vladimir Poutine s’était vanté de la réussite de la frappe russe avec un nouveau missile hypersonique, qu’il avait baptisé «Orechnik». L’armée russe a tiré ce missile expérimental en «réponse», selon le Kremlin, aux récentes attaques ukrainiennes menées contre la Russie avec des missiles américains et britanniques.
Lieu tenu secret
La rencontre entre le SBU ukrainien et les journalistes s’est déroulée dans un lieu tenu secret pour des raisons de sécurité. Le SBU a ainsi montré des débris métalliques, plus ou moins grands, alignés sur un faux gazon, issus d’un missile russe tiré jeudi, affirme-t-il, contre la ville de Dnipro, là où «Orechnik» a frappé selon Moscou l’usine du groupe ukrainien PivdenMach qui produit notamment des composants pour missiles.
Des parties d’un missile balistique, que la Russie a utilisé dans une frappe vers la ville de Dnipro cette semaine. Valentyn Ogirenko / REUTERS
SBU
Les services secrets ukrainiens ont assuré que c’était «la première fois» que les forces ukrainiennes voyaient un tel projectile depuis le début de l’invasion russe en février 2022. Valentyn Ogirenko / REUTERS
À cette occasion, les services secrets ukrainiens n’ont pas souhaité confirmer publiquement qu’il s’agissait de débris d’«Orechnik» mais ont assuré que c’était «la première fois» que les forces ukrainiennes voyaient un tel projectile depuis le début de l’invasion russe en février 2022. «Cet objet n’avait jamais été documenté par les enquêteurs de sécurité auparavant», a indiqué un enquêteur du SBU prénommé Oleg, expliquant qu’il s’agissait «d’un missile balistique», ce qui correspond à «Orechnik». L’enquêteur a assuré que Kiev donnerait «des réponses» ultérieures sur les caractéristiques précises du missile présenté.
Selon Vladimir Poutine, qui a esquissé jeudi soir quelques caractéristiques d’«Orechnik», ce missile hypersonique «à portée intermédiaire» peut aller à la vitesse de Mach 10, soit «soit 2,5 à 3 kilomètres par seconde».
Vendredi, lors d’une réunion télévisée avec des responsables militaires, le maître du Kremlin a assuré que Moscou avait une réserve de ces missiles «prêts à l’emploi». Il a également ordonné sa production en série et son utilisation ultérieure lors d’essais, notamment «en situation de combat», après avoir lancé jeudi que la Russie était «prête» à «tous» les scénarios dans son conflit contre l’Ukraine et l’Occident.
Bon, il faut répondre absolument à cette autorisation d’emploi des armes à longue portée occidentales sur notre sol.
Mais, c’est déjà le cas depuis longtemps en Crimée et dans nos nouvelles provinces d’Ukraine…
Je parlais de notre vrai sol, crétin !
Dans ce cas, on n’a pas beaucoup d’autre solution que d’agiter la peur nucléaire.
Oui, mais on l’a déjà fait 20 fois. Il faut augmenter la dose, mais sans aller trop loin. Un dernier avertissement avant l’avertissement terminal qui précédera l’ultime avertissement où on emploiera peut-être un peu de nucléaire pas méchant. Une simple déclaration menaçante ne suffira pas.
Un exercice de déploiement ?
Déjà fait !
Une demi-mise en alerte ?
Déjà fait !
Des essais en Nouvelle-Zemble ?
C’est prévu, mais c’est déjà employer un peu de nucléaire et il faut surtout quelque chose tout de suite. Ce sera peut-être l’étape suivante.
Il y a toujours l’idée de modifier la doctrine nucléaire que l’on a lancée il y a quelques mois. On peut la publier demain.
Bonne idée, je prends. Autre chose ?
J’ai une idée, chef. On utilise depuis longtemps des missiles contre l’Ukraine des missiles conventionnels capables de porter éventuellement des charges nucléaires et si on faisait l’inverse en frappant conventionnellement une ville ukrainienne avec un missile stratégique nucléaire ? Pour le coup, cela foutra la trouille à tout le monde.
Pas mal, mais c’est peut-être un poil trop.
On peut refroidir un peu en n’utilisant pas un de nos précieux missiles intercontinentaux, mais un missile intermédiaire toujours en cours de développement depuis 13 ans.
C’est le truc que l’on avait camouflé en missile intercontinental parce qu’on n’avait pas le droit de construire des missiles intermédiaires à l’époque ?
Oui, c’est ça, chef, le RS-26.
Bonne idée. Il faut avertir les Américains au moment du tir, pour qu’il n’y ait pas de mauvaise interprétation, on va l’utiliser dans une zone symbolique – par exemple là où les Ukrainiens fabriquaient les missiles intercontinentaux – et je dirai que c’est juste un essai pour un engin nouveau. Comme cet essai sera forcément une réussite, je louerai ensuite les avancées prodigieuses de la science et de l’industrie russe. Sur un malentendu, cela peut passer. Mais au fait à quoi ça sert d’avoir un missile à portée intermédiaire ?
A refaire le coup des SS-20, chef. Avec ça on ne menace vraiment que les poules mouillées européennes, mais pas les États-Unis. On peut menacer, comme à l’époque des SS-20, de détruire toutes les bases européennes où sont stockés les bombes B-61 et donc le parapluie nucléaire américain en Europe. Le président des États-Unis serait alors placé devant un dilemme : soit il utilise contre nous des armes stratégiques américaines avec une riposte sur les États-Unis, soit il lâche les Européens qui deviennent alors très vulnérables.
Je retiens l’idée. J’annoncerai qu’on va les produire en série, même si je ne suis pas sûr qu’on ait les moyens de le faire. Avec ces armes intermédiaires, et notre armée plus puissante que jamais, on pourra se permettre beaucoup de choses une fois que la guerre en Ukraine sera terminée, surtout si les Américains se désengagent de ce continent.
Vous êtes génial chef !
Je sais. Résumons la manœuvre de peur : je fais une ou plusieurs déclarations à la fois méchantes et maîtrisées, on publie la nouvelle doctrine avec l’idée qu’une attaque aérienne conjointe massive sur notre sol pourra justifier de l’emploi de l’arme nucléaire et on lance un missile intermédiaire quelque part. Bien entendu, tous les relais : chefs d’État sympathisants, chefs de partis d’extrême-gauche et d’extrême-droite, influenceurs, faux médias, idiots utiles chanteront en cœur le couplet du « C’est la faute à Joe Biden et à ses vassaux européens qui veulent nous entraîner dans la troisième guerre mondiale ». Cela freinera au moins toutes les initiatives en faveur de l’Ukraine. En avant !
Face à Poutine et après Trump, européaniser la dissuasion française ?
Perspectives sur l’actualité Guerre
La guerre d’Ukraine a ouvert un nouveau contexte stratégique et établi un nouveau modèle pour les conflits d’agression que la Russie pourrait mener à l’avenir face à l’espace européen.
Alors que l’Europe se prépare à entrer dans la deuxième ère Trump, la France doit trouver les moyens d’éviter à la fois la guerre et la soumission.
La guerre d’Ukraine, par sa durée et l’ampleur des pertes que subissent les belligérants, marque le retour en Europe des conflits conjuguant ampleur et durée, destructions matérielles et pertes humaines avec, pour un des deux belligérants, un enjeu de survie nationale. Alors que la nation ukrainienne lutte pour son existence face à l’agression russe, la France semble doublement à l’abri d’un tel risque.
D’une part grâce à sa situation « d’île stratégique » qui la voit en paix durable et confraternelle avec l’ensemble du continent européen, ce qui lui confère une profondeur stratégique historiquement inédite. D’autre part, grâce à sa dissuasion nucléaire nationale autonome qui la prémunit contre tout anéantissement ou chantage nucléaire. Pour autant, la France est profondément impliquée dans la défense de cet espace européen au sein duquel elle vit une communauté de valeur et de destin avec ses voisins, partenaires et alliés. Mais dans ce contexte, la dissuasion nationale autonome n’est pas une panacée, et le contexte du retour durable d’une Russie agressive et expansionniste crée de nouvelles situations à risque que son modèle de forces actuel ne permettrait pas toujours d’affronter. Notamment en raison de la prolongation potentielle des crises, mais aussi d’un ordre international bien moins binaire et plus économiquement complexe que dans les années de la Guerre froide.
Si les dirigeants français admettent volontiers à travers leurs déclarations depuis les années 1970 qu’une part des « intérêts vitaux » du pays se situe en Europe, force est de constater que la France serait bien incapable, dans le format actuel, d’européaniser sa dissuasion de manière crédible et efficace pour s’ériger en protectrice de dernier ressort de l’intégrité de l’espace européen. Surtout dans un contexte conjuguant crise conflictuelle longue, escalade lente et doutes sur l’engagement américain : trois hypothèses probables à court ou moyen terme. La conséquence est qu’il faut sans doute admettre que les intérêts de la France en Europe ne sont pas « à ce point vitaux » pour que celle-ci puisse offrir une garantie de sécurité avec son seul arsenal nucléaire actuel — qui la verrait prête à « risquer Paris pour Vilnius ».
Il faut donc l’admettre, l’hypothèse d’un conflit conventionnel existe face à la Russie, dont l’escalade pourrait et devrait être maîtrisée. Il faudrait ainsi pouvoir mener celle-ci dans la durée, en coalition, avec l’appui de forces nucléaires françaises « différentes » pour un meilleur épaulement avec les forces conventionnelles. Un point de vue, pour l’heure, résolument hérétique, mais qui découle d’une modification profonde du contexte stratégique.
Une dissuasion française historiquement cohérente
Les fondements de la dissuasion nucléaire française, de la doctrine aux composantes et moyens, reposent en grande partie sur le traumatisme de juin 1940 et servirent son édification pendant la guerre froide, comme une continuité de « l’esprit de résistance » 1. Il s’agissait — et c’est toujours le cas — alors d’éviter le retour d’une situation menaçant la survie même de la France en tant que nation, sans avoir à dépendre du bon vouloir d’un allié anglo-saxon, ni devoir revivre les épouvantables sacrifices humains et matériels des conflits mondiaux. L’arme nucléaire, de par sa puissance, apporta à la fois la menace la plus totale et la solution la plus radicale à l’enjeu central de la défense nationale : survivre en tant que nation 2. La défaite de Dien Bien Phu en 1954 et la crise de Suez en 1956 confirmèrent du point de vue de Paris le caractère à minima aléatoire de l’alliance américaine et la nécessaire indépendance absolue des moyens d’assurer la survie nationale 3.
L’hypothèse d’un conflit conventionnel existe face à la Russie.
Stéphane Audrand
Avec le développement d’un arsenal crédible, doté de composantes variées, d’une capacité de frappe en second et d’un volume suffisant pour infliger des « dommages inacceptables » à toute puissance quelle que soit sa taille et sa profondeur stratégique, la France se dota d’une « assurance vie » autonome. Celle-ci protège son territoire national et sa population d’une élimination brutale, sans discontinuer depuis 1964 (première prise d’alerte des FAS) et de manière très robuste depuis 1972 (première patrouille de SNLE). Sur le plan doctrinal, une pensée française riche et complexe, incarnée par les généraux Ailleret, Beaufre, Gallois et Poirier, permit de jeter les fondements d’une dissuasion nucléaire autonome, « tous azimuts », strictement défensive — seule justification de l’arme atomique nationale. Une dissuasion centrale dans le modèle des forces militaires françaises, ce que synthétisa pour le grand public le premier Livre blanc de 1972 4.
Pour la France, depuis plus de 50 ans, l’hypothèse d’un conflit majeur en Europe est systématiquement liée à un dialogue dissuasif s’appuyant sur l’arme nucléaire nationale. Face à la nécessité de prévenir le contournement « par le bas » de l’arsenal nucléaire, de témoigner de la solidarité de la France envers ses alliés et de pouvoir justifier, le cas échéant aux yeux du monde, de l’opinion française, et de l’adversaire l’ascension aux extrêmes nucléaires, la France avait articulé à partir des années 1970 son corps de bataille en Allemagne autour de l’idée que son engagement forcerait « l’ennemi » (forcément soviétique mais sans le nommer) à « dévoiler ses intentions » 5. Il s’agissait de faire face à toutes les hypothèses de crise, depuis l’option extrême d’un assaut massif du Pacte de Varsovie sur l’Europe occidentale jusqu’aux hypothèses d’attaques limitées aux frontières de l’OTAN (prise de gage territorial), ou d’une opération de contournement de la lutte armée par l’URSS qui ressemblerait au « coup de Prague » de 1968.
L’engagement hors de France du corps de bataille français composé d’appelés du contingent était alors la manifestation tangible de la détermination politique de Paris ainsi que la justification possible du recours à l’arme nucléaire « tactique », non dans une optique de bataille devant être gagnée, mais plutôt de signalement que la France, après avertissement, serait prête à toutes les options, y compris les plus extrêmes. À aucun moment il ne s’agissait dans l’esprit de « gagner » militairement contre le Pacte de Varsovie, ni même de « durer » en conflit, mais plutôt de restaurer, in extremis, un dialogue politique au bord du gouffre, en assumant le fait de contribuer si nécessaire à l’escalade pour ne pas laisser s’installer un conflit d’usure, destructeur, qui ramènerait les souvenirs de Verdun à l’ombre d’Hiroshima. Le choc avec la superpuissance soviétique ne pouvant déboucher sur une victoire conventionnelle à un prix acceptable, seule la dissuasion apportée par une promesse d’anéantissement mutuel devait pouvoir faire reculer Moscou.
Cet édifice national — doctrinal et capacitaire — qu’est la dissuasion reste, en 2024, d’une surprenante cohérence et globalement d’une saisissante validité. Toutefois, les conditions politiques et militaires « à l’est du Rhin » ont profondément évolué depuis 1991, de même que le modèle des forces de l’armée française, conventionnelles et nucléaires. La dissuasion était devenue après la chute du mur de Berlin réellement « tous azimuts » dans un contexte où aucune puissance hostile ne menaçait réellement la France et où l’hypothèse d’une attaque par armes de destruction massive était réduite à la lubie plus ou moins rationnelle du dirigeant d’un petit État « voyou » ou d’une organisation terroriste. Cet apaisement du contexte stratégique, propice au désarmement et à la maîtrise des armements, a contribué à ramener le format de l’arsenal nucléaire français à un étiage, strictement suffisant pour maintenir une capacité crédible permanente et constituer une assurance vie face à l’impensable, tout en maintenant pour l’avenir des savoir-faire et des capacités (notamment humaines) qui pourraient se perdre en un an, mais mettent trente ans à être (re)créées.
En parallèle, le succès du projet européen a fait de la France une « île stratégique ». Alors que le corps de bataille français se justifiait par la présence de milliers de chars du Pacte de Varsovie à quelques centaines de kilomètres des frontières françaises, l’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne des anciens pays vassaux de Moscou, leur émancipation démocratique et leur adhésion à un espace européen uni et étroitement intriqué sur le plan économique et culturel, a donné à la France une profondeur stratégique importante au sein d’un espace pacifié qui ne semblait plus menacé par la Russie. Cette évolution très favorable a pleinement justifié les « dividendes de la paix », la professionnalisation des forces françaises, la réduction de leur format, leur transformation expéditionnaire, l’abandon de l’idée de corps de bataille en Europe et, plus largement, de défense territoriale. Elle a aussi justifié le renoncement aux forces nucléaires tactiques qui assuraient le « tuilage » entre l’engagement du corps de bataille et l’ascension au seuil thermonucléaire. Tout cela était cohérent et adapté au contexte, et ne remettait pas en cause les équilibres de la dissuasion — jusqu’en 2022.
La France pouvait sereinement maintenir un arsenal pour sa seule défense, régulièrement professer publiquement le caractère européen de ses intérêts vitaux 6 et douter, à l’occasion, de la sincérité de l’engagement américain en Europe. Sans avoir pour autant à s’interroger réellement sur les scénarios possibles qui pourraient la voir s’engager concrètement au profit de ses voisins d’Europe centrale et orientale avec sa dissuasion en cas de défaut américain, ni investir dans des capacités conventionnelles d’ampleur pour les épauler le cas échéant. La menace était objectivement faible et l’allié américain toujours présent et en apparence fiable pour se contenter d’une rhétorique théorique. Or l’agression de l’Ukraine que mène la Russie depuis 2014 et qu’elle a choisi de transformer en conflit majeur depuis février 2022 illustre les nouvelles formes que pourrait prendre une agression russe contre une partie des alliés et partenaires européens de la France. Une agression qui pourrait prendre en défaut un modèle français pensé pour des crises « courtes, fortes et proches ».
Un modèle pensé pour les « crises courtes, fortes et proches »
L’hypothèse centrale commune à tous les scénarios de la guerre froide était celle d’une crise courte. L’idée que le choc avec le Pacte de Varsovie ne durerait pas était absolument centrale. Elle se fondait sur la préparation des deux camps, sur l’ampleur de leurs moyens militaires nucléaires et conventionnels et sur le caractère idéologique de leur opposition. Pour la France, la menace était très proche. Les plans soviétiques situaient la frontière française à moins de dix jours de combat 7. Dans ces conditions, en cas d’attaque surprise appuyée par des frappes nucléaires tactiques, toute mobilisation nationale était illusoire et le « rouleau compresseur » soviétique ne pourrait que difficilement être freiné. Méfiants envers la crédibilité de l’hypothèse de représailles nucléaires américaines, les Français avaient taillé leur dispositif après leur retrait du commandement intégré de l’OTAN pour que les forces françaises de bataille soient toutes entières déployées en Allemagne et soient à la fois la seule unité de réserve de l’Alliance et le seul rempart « conventionnel » du pays, avec comme but de manœuvre l’ambition non de vaincre, mais de tester la détermination de l’ennemi 8.
L’agression de l’Ukraine que mène la Russie depuis 2014 et qu’elle a choisi de transformer en conflit majeur depuis février 2022 illustre les nouvelles formes que pourrait prendre une agression russe contre une partie des alliés et partenaires européens de la France.
Stéphane Audrand
Que cette force soit détruite ou malmenée, à quelques centaines de kilomètres au plus de Paris, impliquait que la France serait, très rapidement, en situation de menace existentielle, sinon d’anéantissement au moins d’invasion sur fond de bataille nucléaire tactique. Dans ces conditions, centrer l’hypothèse principale de la défense nationale sur la dissuasion thermonucléaire au bord du gouffre faisait parfaitement sens, et l’autonomie de la dissuasion française en renforçait encore la crédibilité, face aux alliés comme face aux adversaires. Le reste de l’OTAN, pour sa part, était préoccupé par deux risques antagonistes : d’une part, l’invasion en bonne et due forme de l’Europe occidentale, et d’autre part la prise de gages limités, le « Hamburg grab » 9. Une telle hypothèse aurait pu voir l’URSS saisir des « tranches de salami » ou des « feuilles d’artichaut » selon les théoriciens, sous la forme de gages territoriaux limités par une attaque surprise avant de s’enterrer et de demander des négociations, contraignant l’OTAN à « passer pour l’agresseur qui escalade » s’il avait menacé de représailles ou tenté de contre attaquer (un modèle que Vladimir Poutine utilise sous la forme modernisée d’une sanctuarisation agressive10).
Si le risque d’invasion de grande ampleur plaidait pour un dispositif étalé dans la profondeur, celui de la prise de gages limitée, associé aux inquiétudes ouest-allemandes de n’être qu’un champ de bataille sacrificiel, plaidait pour une défense de l’avant, avec le positionnement permanent de toutes les forces de bataille au plus près de la frontière, ne laissant que les forces françaises (qui refusaient la bataille de l’avant) comme seules réserves 11. Américains comme Soviétiques, peu désireux d’avoir à engager un échange nucléaire tactique pouvant déboucher sur une escalade incontrôlable, s’employèrent à trouver, tout au long de la guerre froide, les moyens de retarder le seuil nucléaire le plus longtemps possible, voire de pouvoir l’emporter, au moins dans la bataille d’Europe, par les seules forces conventionnelles.
D’une position centrale d’usage initial dans les années 1950, à l’époque des « représailles massives », les armes nucléaires ne firent que reculer dans l’esprit des belligérants potentiels, pour ne plus être qu’une forme de garantie contre la défaite en rase campagne pour l’OTAN comme le Pacte de Varsovie à la fin des années 1980 12. Le point commun entre les conceptions de l’OTAN et celles de la France restaient l’hypothèse d’une crise courte. Il était alors peu concevable qu’un conflit en Europe dure plus de quelques semaines. La décision devait être emportée par les forces pré-positionnées et par l’afflux rapide des forces de second échelon (venant d’URSS ou d’Amérique du Nord), sans passer par une mobilisation pluriannuelle. Qu’il s’agisse de contrer une attaque menaçant directement ses frontières ou de se porter en soutien de ses alliés, la dissuasion française demeurait la clé de voûte de la stratégie de la France en cas de conflit, capable de neutraliser rapidement toute agression soviétique par une ascension aux extrêmes qui semblait inéluctable si l’adversaire semblait vouloir s’engager de manière résolue, au-delà d’un gage territorial. Une crise « courte, forte et proche » en somme.
La défense de l’espace européen après 2025 : des crises « longues, lointaines, à l’escalade lente »
L’agression russe de l’Ukraine s’inscrit dans une stratégie pluriannuelle de contournement de la lutte armée 13 qui a échoué et s’est transformée, malgré la volonté des stratèges russes, en un conflit ouvert et prolongé. Elle constitue malheureusement sans doute le modèle des conflits d’agression que la Russie pourrait mener à l’avenir face à l’espace européen. Menant initialement une stratégie de déstabilisation par un mélange d’influence, de propagande et d’actions clandestines ciblées (sabotages, assassinats, cyber attaques), la Russie entreprend le « modelage » de sa cible tout en soufflant le chaud et le froid de manière officielle. Il s’agit d’isoler son adversaire, de semer le doute chez ses soutiens éventuels et au sein de son opinion tout en se créant des points d’appui. Le même schéma s’est dégagé en Géorgie ou en Ukraine hier et pourrait se retrouver en Moldavie, en Finlande ou dans les pays Baltes demain.
Selon une mécanique rôdé, la Russie utiliserait ensuite les opportunités que lui offriraient des crises survenant de manière épisodique ( économiques, migratoires, tensions sociales et ethniques, voire crises climatiques) pour accroître la pression de ses attaques hybrides tout en commençant des opérations armées sous faux drapeau (milices, mercenaires, « petits hommes verts »), notamment pour « protéger » les prétendues minorités russes (ou au moins russophones). Face à des États bénéficiant de garanties explicites de sécurité de la part des États-Unis, la Russie tentera de les faire passer pour les agresseurs, recherchera la conciliation éventuelle d’une administration américaine isolationniste ou occupée en Asie ou au Proche-Orient ou reculera de manière provisoire en patronnant des accords de cessez-le-feu tout en professant son désir de paix et en additionnant les demandes plus larges et sans lien direct avec la crise. Si la crise survient dans un espace « intermédiaire » tel que la Biélorussie (à la faveur d’une révolte) ou la Moldavie, l’engagement russe pourrait être plus direct, surtout si les forces ont été régénérées après une pause ou un arrêt du conflit avec l’Ukraine. Bien entendu, tout au long de la crise, la Russie agiterait la menace nucléaire pour peser sur les opinions (et d’abord la sienne), mais sans signalement stratégique particulier vis-à-vis des trois puissances nucléaires occidentales pour ne pas donner aux spécialistes le sentiment qu’elle sort de la « grammaire nucléaire ». Il s’agit de maintenir une forme de « sanctuarisation stratégique agressive » par la parole, à l’ombre de laquelle la Russie a les mains libres sur le plan conventionnel, en comptant sur le fait que la peur du nucléaire des démocraties occidentales tend, à l’heure des réseaux sociaux, à transformer la dissuasion en une théologie de l’inaction des décideurs politiques.
L’agression russe de l’Ukraine s’inscrit dans une stratégie pluriannuelle de contournement de la lutte armée qui a échoué et s’est transformée, malgré la volonté des stratèges russes, en un conflit ouvert et prolongé.
Stéphane Audrand
La crise se prolongeant, elle pourrait déboucher sur des combats ouverts entre les forces d’un pays de l’Union européenne et des unités de l’armée russe, avec ou sans intervention américaine, qui pourraient durer des mois entre déni plausible de la Russie, blocage turc ou hongrois de l’OTAN, polémique sur les réseaux sociaux et atermoiements bruxellois. Pendant le déroulé de cette crise, à aucun moment il ne serait opportun pour la France de faire valoir que l’intégrité du ou des pays menacés constitue un « intérêt vital » pour Paris. Ni l’opinion, ni nos autres alliés, ni la Russie ne jugeraient crédible une menace nucléaire de la part de Paris, qui s’attirerait en outre un feu nourri de critiques en provenance d’une communauté internationale « hors zone OCDE » assez sensible à la question de la retenue dans l’usage, même rhétorique, de l’arme nucléaire.
La crise continuant, en cas de mise en péril de l’intégrité territoriale d’un État de l’Alliance, la question de l’engagement au sol à son profit se poserait. Qu’il se fasse « avec l’OTAN » et sous la justification de l’article 5 du traité de l’Atlantique nord serait le cas le plus favorable, celui que la Russie souhaite éviter : bénéficiant du soutien des forces américaines, de leurs capacités clé de voûte (espace, cyber, C3, dissuasion, guerre électronique), la victoire conventionnelle défensive serait sans doute possible. Encore faudrait-il, pour qu’elle y prenne sa part et tienne ses engagements, que la France soit en capacité de projeter une division de combat, avec ses soutiens, pour de longs mois. L’hypothèse serait alors celle d’une crise qui à défaut d’être proche, serait encore « courte et forte », un conflit dont le risque d’ascension aux extrêmes — s’il ne peut jamais être totalement écarté — pourrait néanmoins être contenu, les dirigeants russes devant comprendre rapidement qu’ils devraient se retirer sous peine de ne pas pouvoir cacher à leur opinion leur défaite face au potentiel de l’Alliance qui leur est très supérieur. Mais ce scénario « OTAN uni » n’est plus (hélas) le seul à considérer. Il est parfaitement possible, au vu de l’évolution de la politique américaine, que les craintes françaises exprimées depuis plus de 70 ans soient finalement fondées, plaçant Paris dans une situation de « victoire morale », mais aussi au pied du mur. Après avoir plaidé pour une défense européenne plus autonome en cas de défaut américain, la France devrait « assumer ».
L’hypothèse d’une Europe qui assume seule la tentative de mise en échec d’une agression russe d’une partie de son espace dans le cadre d’une crise hybride prolongée est un véritable casse-tête. Outre l’aspect diplomatique qui consisterait en la création et surtout au maintien dans la durée d’une coalition de bonnes volontés très dépendantes de l’État, toujours fluctuant, des forces politiques en Europe, il faudrait surtout parvenir sur le plan militaire à assumer un combat potentiellement durable, surtout si la Russie, voyant l’échec (encore) de son contournement de la lutte armée, se décidait à assumer une posture offensive plus transparente après s’être assurée d’un nihil obstat américain. D’un engagement initial de quelques bataillons, la France se retrouverait avec une brigade au bout de quelques semaines, puis une division au bout de quelques mois, au sein d’une coalition hétéroclite pouvant rassembler Britanniques, Belges, Baltes, Polonais, Tchèques, Scandinaves, Canadiens… Mais sans doute sans l’Allemagne, de manière directe, ni la plupart des pays d’Europe occidentale.
Les premiers cercueils des militaires français passant le pont de l’Alma susciteraient une émotion intense, mais on ne va pas au seuil nucléaire pour 10 morts. Ni pour 100. Et pour 1 000 ? Mille morts militaires — professionnels et non conscrits — pour la France serait à la fois immense, mais bien peu au regard de l’histoire ou des hypothèses de la guerre froide, surtout si ce chiffre est atteint au bout de six mois ou un an d’engagement purement conventionnel qui, après quelques mois, n’occuperait plus le devant d’une scène médiatique volatile. Outre le fait que l’armée française serait, au bout de cette année, à la peine pour régénérer un dispositif qui aurait perdu environ 4 000 hommes (avec un ratio de trois blessés pour un tué) et des centaines de véhicules, sa dissuasion pèserait peu dans le conflit : elle se prémunirait contre toute menace nucléaire sur notre territoire national, se sanctuariserait sans doute aussi contre des frappes conventionnelles massives sur la métropole, mais serait peu crédible pour contraindre Moscou… À quoi d’ailleurs ? « Dévoiler ses intentions » ?
Aucun président français ne serait crédible en annonçant à ses adversaires, ses alliés ou le monde qu’il fait de la survie de l’intégrité du territoire estonien une question d’intérêt vitaljustifiant un « ultime avertissement » sous la forme du tir d’une ou plusieurs armes de 300 kilotonnes, rompant un tabou nucléaire vieux de plus de 80 ans. La Russie, en revanche, aurait beau jeu de rappeler, surtout si elle est en situation de défaite sur le champ de bataille, qu’elle dispose de moyens nucléaires tactiques qu’elle pourrait décider d’employer, y compris sur son propre territoire, pour oblitérer bases ou forces adverses de la coalition européenne, tout en maintenant qu’une guerre nucléaire demeure impossible à gagner et doit être évitée.
Les premiers cercueils des militaires français passant le pont de l’Alma susciteraient une émotion intense, mais on ne va pas au seuil nucléaire pour 10 morts. Ni pour 100. Et pour 1000 ?
Stéphane Audrand
Mais même en cas de violation du tabou nucléaire par la Russie sur un champ de bataille qui entraînerait la mort de quelques milliers de militaires européens, serait-il crédible, là encore, d’engager le cœur de la dissuasion dans son format actuel pour contrer cette menace ? La réponse assez candide d’Emmanuel Macron quant à l’absence de réponse nucléaire française à une hypothétique frappe nucléaire russe sur l’Ukraine en 2022 permet au moins d’en douter et, en matière de dissuasion, la volonté du dirigeant est au moins aussi importante que la crédibilité de son arsenal. Une des raisons principales de cette difficulté est que la dissuasion française n’a pas vraiment de « gradation » dans son concept d’emploi et son arsenal. Depuis la disparition de la composante terrestre et de la Force aérienne tactique, son échelle manque de barreaux pour affronter des crises majeures mais non existentielles, trop sérieuses pour qu’on les ignore mais trop lointaines pour qu’on puisse envisager d’assumer la menace radicale d’une destruction mutuelle assurée. Certes, les Forces Aériennes Stratégiques conservent, avec le missile ASMP-A, un moyen aérien permettant des frappes plus « dosées » que les SNLE, mais leur rôle est, comme leur nom le suggère, éminemment stratégique et leur engagement serait porteur d’un signal clair : la France envoie son avertissement nucléaire, elle est prête à monter aux extrêmes, ce qui ne serait pas forcément le cas, loin de là.
Européaniser la dissuasion française : « réponse flexible », « dissuasion intégrée », « arsenal bis »
Le destin de la dissuasion nucléaire française est sans doute, comme certains l’ont écrit avec à-propos, de ne plus être à l’avenir « chimiquement pure 14 », à la fois dans l’isolement de l’arme nucléaire par rapport aux affrontements conventionnels, mais aussi par l’idée que cette arme ne serait qu’un objet dissuasif en toutes circonstances. Le concept français, on l’a vu, était pertinent lorsque la menace était forte, proche et devait se concrétiser de manière brutale et existentielle. Dans ces conditions, il y avait une vraie logique à refuser le principe même d’une guerre conventionnelle (au-delà d’un choc court) et à s’en remettre à la promesse d’anéantissement mutuel pour stopper l’agression au bord du gouffre. Les déclarations françaises qui concernant son étranger frontalier proche (la République Fédérale d’Allemagne) pouvaient être crédibles, car là encore très proches du territoire national et impliquant un corps de bataille de conscrits. Mais l’extension d’un « parapluie » nucléaire français à l’Europe centrale et orientale, à notre profondeur stratégique, ne peut pas se faire avec la même doctrine ni le même arsenal.
Il ne s’agit pas d’ailleurs seulement d’une question de nombre d’armes ou de format des composantes actuelles, mais plutôt de revoir le cœur de la conception de l’arme nucléaire française. L’exemple américain des garanties à l’Europe est ici éclairant : passées les toutes premières années de la guerre froide et dès qu’exista le risque d’anéantissement mutuel, il était devenu évident que les États-Unis ne seraient pas forcément prêts à risquer leur survie s’ils pouvaient espérer, sans désavouer leurs alliés, contenir un conflit au continent européen. La conséquence fut d’une part que les forces conventionnelles prirent une importance croissante et, d’autre part, que les États-Unis, pour prévenir tout découplage en cas d’attaque nucléaire soviétique limitée au continent européen, se dotèrent de moyens à portée limitée pour offrir une garantie crédible de riposte nucléaire depuis l’Europe qui n’engagerait pas le cœur de la triade protégeant l’Amérique du Nord. Cet exemple peut servir de guide pour penser l’avenir d’une forme de dissuasion nucléaire française au profit de l’espace européen.
Cela supposerait bien entendu de commencer par admettre que Berlin, Varsovie ou Tallin ne seront jamais Paris. Il n’y a d’ailleurs ni mépris ni abandon dans cette remarque, simplement le constat lucide que l’organisation actuelle de l’Europe en États nations repose sur une réalité de communautés nationales qui, si elles peuvent être proches, solidaires et confraternelles, ne sont néanmoins ni fongibles ni vouées à se sacrifier les unes au détriment des autres. Mais elles peuvent partager leur défense, et le font déjà pour la plupart au sein de l’OTAN. Pour qu’elle soit crédible, une garantie nucléaire française doit respecter cette réalité, tout en respectant aussi l’ordre nucléaire mondial et sa clé de voûte, le Traité de non prolifération. Il est donc exclu à la fois de transférer des armes nucléaires « à l’Europe », mais aussi d’encourager une prolifération nationale d’autres pays européens.
La première crédibilité de la dissuasion nucléaire française au profit d’une Europe qui serait au moins en partie « abandonnée » par l’allié américain passe donc par le renforcement des forces conventionnelles françaises. Pas pour recréer un corps de bataille sacrificiel de conscrits, mais pour mettre à disposition de l’Alliance, comme Paris s’y est engagée, des forces de combat terrestre d’un volume suffisant (une division avec l’arme aérienne et le soutien naval associés), pouvant être soutenue et relevée dans la durée, malgré des pertes lourdes. Cela suppose un effort capacitaire et industriel, mais aussi humain. Pas sous la forme d’un service national, mais plutôt d’un accroissement volumétrique de la réserve opérationnelle, en nombre mais aussi en jours d’activité annuels. Si, comme le soulignait le chef d’État major de l’armée de terre, avant de penser volume il faut penser cohérence, on ne peut pas faire l’économie de penser le nombre et les pertes. Cet effort est complémentaire du renforcement de la défense antiaérienne et antimissiles ou de l’acquisition de capacités de frappes conventionnelles dans la profondeur, qui donneraient là encore plus de flexibilité pour gérer une escalade avec la Russie.
Ajoutons qu’il faut aussi être prêts à faire cet effort dans le temps long. Si un éventuel conflit entre la Russie et l’espace européen serait sans doute bien moins violent que les hypothèses de 1964-1991, il serait sans doute plus long et pèserait sur des forces plus petites qui doivent gagner autant en profondeur temporelle qu’en cohérence et en masse. Pouvoir non pas dire, mais montrer à nos alliés et nos adversaires que « nous serons là, en nombre, dans la durée » est la première condition pour être crédibles et dissuasifs. Et pouvoir envisager de mettre en échec une agression russe par des moyens purement conventionnels est à la fois devenu possible et tout à fait souhaitable. Dans l’État actuel des choses, tant que dure au moins la garantie nucléaire américaine au profit de l’Europe, il est possible d’en rester là : européaniser la dissuasion française tant que Washington demeure fiable aux yeux de nos alliés n’est sans doute pas envisageable. Or, les États-Unis pourraient vouloir à la fois se retirer ou s’abstenir en cas de crise sur le plan conventionnel, mais maintenir une forme de garantie nucléaire en dernier ressort.
Et si les États-Unis « partaient » ou que certains pays d’Europe admettaient, à l’image de la France, que leur garantie nucléaire pourrait être incertaine ? Bruno Tertrais évoquait la première possibilité dans ces pages en parlant d’un « scénario Trump », qui se traduirait par un lien transatlantique nucléaire délibérément cassé par le président-élu américain. Alors, la seconde étape de la crédibilité serait de disposer, à l’image des Euromissiles, d’une forme d’arsenal « bis », séparé du cœur de la dissuasion nationale qui reposerait toujours sur le tandem FAS-FOST. Centré sur une composante terrestre (missiles balistiques et de croisière sur transport érecteur lanceur), cet arsenal de quelques dizaines d’armes pourrait être basé en totalité hors de France, dans des pays partenaires volontaires, via des accords bilatéraux avec Paris, à l’image des accords permettant aujourd’hui l’implantation d’armes nucléaires américaines en Europe. La dualité des vecteurs serait assumée, ce qui est moins problématique pour des forces non stratégiques (après tout, un Rafale est déjà un « vecteur dual »), et ces forces pourraient à la fois contribuer aux frappes conventionnelles dans la profondeur et permettre d’assumer une escalade nucléaire « non stratégique » si la Russie souhaitait s’engager sur ce terrain. Cet arsenal « bis », qui demeurerait la propriété de la France sous son contrôle exclusif pour être en conformité avec le TNP, offrirait, en cas de crise, une précieuse réassurance collective et une étape intermédiaire dans le dialogue nucléaire, susceptible de répondre aux armes nucléaires tactiques russes engagées contre les forces françaises ou le territoire de ses alliés sans que ses options se limitent à « le M51 ou rien ». Bien entendu, le coût de cette restauration de la composante terrestre ne serait pas négligeable et il serait souhaitable que les pays qui en bénéficient puissent contribuer d’une manière ou d’une autre à la prise en charge de ce fardeau commun, là encore sans violer le cadre de la non-prolifération. La séparation de cet arsenal du reste des forces de dissuasion rendrait la démarche budgétaire plus facile.
Le dernier élément de crédibilité, celui qui en fait fonde les autres, serait une évolution de la doctrine française et de sa pensée stratégique, pour la mettre en cohérence avec les enjeux européens et le niveau de la menace. Encore une fois, il s’agit de défendre de manière crédible une profondeur stratégique qui n’est pas nationale, sans prétendre de manière fallacieuse que son intégrité est « vitale » pour nous. La prise en compte de l’arsenal « bis » impliquerait de construire une doctrine qui serait toujours dissuasive et défensive. La France peut et doit continuer de refuser le principe de la « bataille » nucléaire stratégique. Mais elle peut aussi admettre que certaines armes nucléaires de faible puissance pourraient avoir leur utilité, séparément des forces stratégiques, pour contrer le risque d’usage de telles armes par la Russie, notamment si elle voyait ses forces conventionnelles s’effondrer face à l’Alliance et qu’elle souhaitait pour des raisons de politique intérieure notamment, renverser la table pour éviter la défaite en combinant usage militaire du nucléaire tactique et sanctuarisation agressive par menace nucléaire stratégique. La réponse « flexible » de l’arsenal « bis » français dans le cadre d’une dissuasion européenne « intégrée », cohabitant avec sa propre sanctuarisation stratégique, mettrait ainsi en échec cette option russe — la dissuaderait — et préserverait ce qui resterait le cœur de la réponse alliée, une action défensive conventionnelle. In fine, la France aurait préservé à la fois ses alliés et sa propre liberté d’action, ce qui est un des bénéfices les plus précieux de la dissuasion.
La France peut et doit continuer de refuser le principe de la « bataille » nucléaire stratégique. Mais elle peut aussi admettre que certaines armes nucléaires de faible puissance pourraient avoir leur utilité, séparément des forces stratégiques, pour contrer le risque d’usage de telles armes par la Russie
Stéphane Audrand
Admettons-le, ces réflexions reposent sur des hypothèses qui peuvent sembler lointaines ou impensables, hétérodoxes, voire hérétiques pour certains. La plus insupportable pour la plupart de nos alliés étant le retrait de la garantie américaine ou son affaiblissement terminal. Pourtant, en 2024, ce risque n’a jamais été aussi élevé depuis 1947 et la situation de la conflictualité en Europe n’a jamais connu un tel emballement depuis la fin des années 1970. Si nous voulons parvenir à éviter à la fois la guerre et la soumission, comme nous y sommes parvenus face à l’URSS, il faut élaborer une nouvelle posture défensive cohérente et crédible. La dissuasion française a admirablement rempli ce rôle ambigu au sein de l’Alliance jusqu’à la chute du mur de Berlin, lorsque la menace était à 300km de ses frontières. Maintenant qu’elle est à 1 500 kilomètres, il faut repenser la totalité de notre modèle de forces et de notre doctrine dissuasive, pour retrouver d’abord une capacité conventionnelle crédible qui sera suffisante tant que la protection américaine sur l’Europe sera crédible, et commencer à réfléchir au format et à la doctrine qui pourraient permettre d’offrir une forme de garantie de sécurité nucléaire élargie à l’Europe qui soit crédible. Ne pas le faire pourrait contribuer à encourager certains pays d’Europe à rechercher, de manière autonome, leur propre dissuasion, relançant les risques de prolifération au cœur du continent. Bien entendu, à l’heure où la France traverse des difficultés budgétaires durables, ce débat impose des choix et, sans doute, des renoncements qui doivent être affrontés en conscience, non par les armées ou la technostructure, mais bien par la classe politique.
Cette idée de « disparition » possible de la France est d’ailleurs évoquée sans détours par le général De Gaulle dans son discours du 15 février 1962. Cité par Nicolas Roche dans Pourquoi la dissuasion, Paris, PUF, 2017, p. 102.
Avery Goldstein (dir.) Deterrence and Security in the 21st Century — China, Britain, France and the Enduring legacy of the Nuclear Revolution, Stanford, Stanford UP, 2000.
Sur le « Hamburg Grab », voir Scott D. Sagan et Kenneth N Waltz, The spread of nuclear weapons — a debate renewed, New York, Norton, 2003.
Voir Pierre Vandier, La dissuasion au troisième âge nucléaire, Paris, Éditions du Rocher, 2018, p. 70-72.
C. Franc : « Le corps d’armée français — essai de mise en perspective », Revue de Tactique Générale, Paris, CDEC, p. 118-121, avril 2019.
Les résidents marchent sur le site d’une frappe de missile russe, au milieu de l’attaque de la Russie contre l’Ukraine, à Dnipro, Ukraine, le 21 novembre 2024. Mykola Synelnykov / REUTERS
Cette frappe constituerait «surtout une poursuite de l’attitude escalatoire de la Russie», a indiqué le Quai d’Orsay, tout en soulignant qu’à ce stade, la France n’avait «pas eu la confirmation» d’un tel tir.
«Si ce tir était confirmé, il s’agirait d’un événement extrêmement grave», réagit la diplomatie française
Un tir de missile intercontinental de la Russie sur l’Ukraine serait «un événement extrêmement grave» s’il était avéré, a estimé jeudi le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères. «Il est évident que si ce tir était confirmé, il s’agirait d’un événement extrêmement grave et il s’agirait surtout d’une poursuite de l’attitude escalatoire de la Russie», a indiqué Christophe Lemoine, tout en soulignant qu’à ce stade, la France n’avait «pas eu la confirmation» d’un tel tir.
Le «voisin fou» russe utilise l’Ukraine comme «un terrain d’essai», dénonce Zelensky
Le «voisin fou» russe utilise l’Ukraine comme «un terrain d’essai», a dénoncé Volodymyr Zelensky dont l’armée de l’air a accusé Moscou d’avoir tiré jeudi, pour la première fois de l’Histoire, un missile intercontinental sur son pays.
«Toutes ses caractéristiques: vitesse, altitude sont celles d’un missile balistique intercontinental. L’expertise est en cours», a-t-il déclaré dans une vidéo publiée sur Telegram. «Notre voisin fou (…) utilise l’Ukraine comme un terrain d’essai», a-t-il ajouté, estimant que cette attaque inédite montre «à quel point (Vladimir Poutine) a peur».
Un tir de missile intercontinental russe marquerait «une escalade», selon Downing Street
«Les informations provenant d’Ukraine sont profondément préoccupantes (…) Si c’était avéré, ce serait un nouvel exemple d’un comportement immoral, irresponsable, qui marquerait une escalade de la part de la Russie», a indiqué le porte-parole à des journalistes.
Selon Londres, les Russes préparent depuis «des mois» le tir d’un nouveau missile balistique
«Il y a aujourd’hui des informations de presse, non confirmées, selon lesquelles la Russie a tiré un nouveau missile balistique vers l’Ukraine, ce qu’ils (les Russes) préparent depuis des mois d’après ce que nous savons», a déclaré John Healey devant la commission Défense du Parlement britannique.
Le ministre a par ailleurs à nouveau refusé de confirmer que des missiles de croisière britanniques Storm Shadow avaient été tirés par l’Ukraine vers la Russie. Le ministère russe de la Défense a annoncé jeudi avoir abattu deux missiles de ce type tirés par l’Ukraine et qui visaient son territoire, sans préciser le lieu ni le moment de cette interception.
«Les actions des Ukrainiens sur le terrain parlent d’elles-mêmes, n’ayez aucun doute que le gouvernement britannique accroît son soutien pour l’Ukraine», a toutefois indiqué John Healey, rappelant avoir discuté avec ses homologues ukrainien Roustem Oumierov mardi, et américain Lloyd Austin dimanche.
«Je ne vais pas rentrer dans les détails opérationnels du conflit. Cela mettrait en péril la sécurité des opérations et en fin de compte, le seul qui bénéficierait d’un tel débat public est le président (russe Vladimir) Poutine», a-t-il répété.
Le ministre britannique de la Défense John Healey. Kin Cheung / REUTER
L’Europe décline. C’est une réalité que seuls les Européens veulent ignorer. Personne ne met un pays Européen dans le top 10 des pays les plus puissants en 2050. Moins visionnaire que la Chine, investissant infiniment moins que les USA, impuissante sur les évènements internationaux, divisée et sans stratégie, elle n’est pas taillée pour la puissance brutale de Trump et le génie Chinois. Sa classe politique ressemble aux ailes de l’albatros de Baudelaire. Elle ne court plus depuis longtemps et ne parvient même plus à marcher. L’incompétence crasse dénoncée par tous désormais des présidences Macron et le statuquo de l’Allemagne, fait du moteur de l’Europe un pneu crevé. Trump risque de nous asséner le coup de grâce.
USA-EUROPE: « 50 nuances de grey »
« Lorsque je regarde dans le miroir j’ai honte, quand je me compare, c’est pire ». Cette très mauvaise paraphrase peut néanmoins s’appliquer à la perfection quand on compare l’Europe et les USA. Nous avons désormais en ce bas monde, une 2 CV et une Ferrari et aucun mécanicien à l’horizon pour espérer changer le moteur et la carrosserie. Cela fait plus de 15 ans que sur les 10 critères qui permettent de mesurer le droit d’espérer un avenir meilleur, il n’en est pas un seul qui place l’Europe sur l’échiquier mondial à 2050. Dans le top 5, on prévoyait que l’Allemagne parviendrait à conserver sa place, mais désormais le pays de la bière sent le sapin, son leadership industriel fuit de toute part, notamment en Chine qui devient plus innovante et plus spécialisée qu’elle, en version discount.
Pourquoi sommes-nous si mauvais, alors que les Français sont si bons ?
Les raisons sont nombreuses, mais tiennent quand même beaucoup aux inepties politiques qui marquent au fer rouge nos divers pays en Europe. Il n’est plus contestable, ni même politiquement incorrect de dire que le gouvernement Macron aura mené le pays au sommet de l’incompétence. Les chiffres sans cesse aggravés de la dette, à l’insu du plein gré d’un Ministre des Finances pour qui l’économie resta un mystère, suscitent l’incrédulité de tout élève de CAP redoublant. L’Allemagne ne parvient plus à se renouveler et Angela Merkel a été un remarquable outil du maintien du statu quo, certes, mais dans un monde où l’immobilisme n’est plus en marche. L’Italie riche d’un « super Mario » (Mario Draghi) à qui il aura fallu 800 pages et 15 ans pour réaliser que l’Europe avait raté le coche du virage technologique et qu’il fallait appuyer sur l’accélérateur d’urgence. Ce que de modestes entrepreneurs comme nous, disions depuis déjà plus de 10 ans et en 1,5 pages. Bref, notre classe politique est ignorante, celle des USA n’est pas toujours plus brillante, mais l’économie dépend moins d’eux. C’est toute la différence.
Parmi les critères qui expliquent le succès possible d’une nation, il y a de nombreux éléments. L’investissement. La fiscalité. La stabilité juridique. L’indépendance et l’accès aux ressources essentielles. La dette. Les brevets. La recherche…etc..
L’un des plus importants à ce jour, reste l’investissement. La dette est également un critère clé, mais tout dépend de sa composition. Elle est infiniment plus lourde aux USA, mais elle est non seulement composée d’une masse plus critique d’investissements et non un tonneau percé de coûts de fonctionnement insensé comme en France notamment, mais elle est aussi compensée par une fuite en avant positive, alimentée par la croissance. Enfin quand on parle d’avenir, l’indépendance et l’accès aux ressources est essentiel, et sur ce terrain, nous cédons aux BRICS la plus grande partie des ressources mondiales dont l’humanité aura besoin demain pour prospérer et seuls les USA peuvent encore y résister et combattre.
L’investissement tout d’abord. Sur la partie non technologique, il reste à l’Europe de beaux restes. Elle investit encore. Les grandes entreprises, sont de belles machines incrémentales, fondées sur de bonnes vieilles habitudes. On ne change rien, on investit là où l’on a pied et on évite de s’aventurer au-delà. Sur ce point, nous faisons jeu égal avec le reste du monde.
Sur les investissements technologiques, nous sommes 6 fois moins investisseurs que les USA et plus de 3,5 fois moins que la Chine. Par tête d’habitant. La « brillante » Ursula, réélue sur d’autres critères que la compétence, déclarait ainsi à Davos, en février dernier, que nous devions nous emparer du sujet de l’IA. Je parle bien de 2024 !!! La Chine a commencé il y a plus de 12 ans. Macron a annoncé un plan de 500 millions en 2022 ; autant dire de l’argent de poche, quand la 20ème ville chinoise investit, dans le même temps, près de 2,5 milliards. De quoi rire jaune. Nous sommes totalement dépassés sur cette technologie, mais aussi sur le quantique, l’espace, les puces…
En clair, dans la boule de cristal de l’avenir lié à la technologie, aucune sœur Anne ne voit rien venir en Europe !
Et quand il s’agit des ressources nécessaires aux data-centers, aux batteries des véhicules électriques, aux métaux rares de nos téléphones, nous sommes et serons totalement dépendants du reste du monde. JD Sénard, président de Renault, le rappelait encore récemment, en moquant un continent qui veut de l’électrique, mais n’a pas de supply-chain pour se fournir en matériaux nécessaires pour l’alimenter.
La lourde perte d’une assise européenne en Afrique
La calamiteuse politique africaine de ce gouvernement nous a aliéné le Burkina, le Niger, le Gabon. Autant dire le bois, l’uranium, le lithium, l’or et tant d’autres ressources livrées aux Russes. Notre incapacité à vouloir exploiter ce qui constitue une des plus grandes réserves au monde de métaux rares (notamment) qui se trouvent au pied d’un littoral le plus important au monde (grâce au DOM TOM), nous prive de ressources qui nous tendent pourtant les bras.
Les USA l’ont compris. Depuis 2 ans, ils accélèrent en Afrique, pour ne pas la laisser aux mains des Russes et des Chinois. Ces derniers, associés dans les BRICS à l’Arabie Saoudite, la Turquie, le Venezuela, la Russie etc.. sont à la tête de ressources qui feront de l’Europe leurs vassaux dans les 15 années à venir. A nouveau, seuls les USA ont une politique comparable. La Chine et le Moyen-Orient achètent depuis 10 ans des terres agricoles, l’or vert véritable du futur, et Bill Gates, à lui seul, est devenu l’un des plus gros propriétaires de terres agricoles au monde.
L’offensive américaine is back
L’inflation-Act de Biden, un lourd débit à mettre à son crédit, a attiré tous les plus gros investissements de la terre et permis une réindustrialisation basée sur un prix compétitif de l’énergie, pendant que l’Europe étouffe ses PME (63 000 liquidées en France ces 12 derniers mois), non seulement en les ayant condamné par une politique Covid dont nous réalisons enfin qu’elle était insensée et mortifère, et en leur assénant le coup final par des coûts stratosphériques de l’énergie. Elle est pourtant disponible en telle quantité que nous l’exportons. Une folie, doublée par la duplicité de l’Allemagne de Merkel qui a tout fait pour tuer le nucléaire en France, et continue à voter pour des appels d’offres européens qui sont gagnés par les USA et la Corée contre EDF, et fait rouler ses voitures électriques au charbon. Quand on a des amis comme ceux-là, nul besoin d’ennemis.
L’arrivée de Trump au pouvoir va ouvrir une ére de négociation intense. Menaces de droits de douane accrus, investissements massifs dans la Tech et l’IA sous la houlette et les conseils de Musk, dans l’espace et j’en passe. Comme les Chinois il menacera de taxer ce que nous savons exporter, nos avions, nos alcools, notamment, en échange d’ouverture à ses produits agricoles et autres. Il va accroître le leadership des USA de l’IA, en négociant (comme Biden) un Yalta avec la Chine sur ce point précis, excluant totalement l’Europe pour qui il n’a que peu de considération, surtout pour Macron, lui préférant pour les négociations sur l’Ukraine, Viktor Orban. Naïve, désordonnée et sans vision, l’Europe va être rasée mais pas gratis.
Il faudrait donc que le couple franco-allemand retrouve la lumière, mais elle semble avoir perdu l’accès à l’interrupteur depuis un long moment, et rien n’indique que personne ne soit susceptible de lui en montrer le chemin. Super Mario ? Un homme est bien peu de choses face à la machine à dévorer et enterrer les rapports les plus fins, qui ont pour désavantage de mettre à jour l’incompétence de ce « machin » divisé, naïf, sans stratégie, passionné par l’investissement dans les armes pour l’Ukraine, pour ce qui tue, au lieu de se concentrer sur ce qui donnera la vie demain.
Désormais le numéro de téléphone européen répondra sur la ligne de Viktor Orban, pendant que les autres standardistes, choisis pour leur asservissement (Ursula) ou leurs amitiés particulières (Séjourné), continueront à répondre aux abonnés absents sur les sujets économiques.
Trump pourrait achever une Europe déjà au sol !
(*) Denis Jacquet est diplômé d’HEC (89) et titulaire d’un Maitrise de Droit des Affaires. Il est avocat fiscaliste chez Baker & Mac Kenzie, dirigé par Christine Lagarde.
Il est, depuis l’âge de 25 ans, entrepreneur et a développé plusieurs entreprises qu’il a revendues. Il est désormais fondateur et CEO de Top Cream, un service B2B, sorte de Netflix des meilleures conférences mondiales. Par ailleurs, il est chairman (USA) de la principale ONG Sahélienne, SOS SAHEL, dédiée à l’Afrique sahélienne et son développement économique pour le recul du désert. www.sossahel.org. Il est également l’auteur de livres à succès (Ubérisation : Un Ennemi qui vous veut du bien ? (Dunod) et Pourquoi votre prochain patron sera Chinois (Eyrolles).
Il est chroniqueur chez Atlantico et un habitué de CNews, Europe1, BFM business, RCF…
Son dernier livre, COVID : Début de la Peur, fin d’une démocratie, a été publié, en 2021, aux éditions Eyrolles.
Atteindre la profondeur du dispositif ennemi pour l’affaiblir et faciliter l’obtention d’un résultat opérationnel ou stratégique est un objectif majeur des armées. Quels sont les moyens nécessaires pour mener des frappes dans la profondeur dans un double contexte de haute intensité et de renforcement des défenses adverses ?
Des militaires américains et koweïtis mettent en oeuvre des HIMARS et des BM-30 Smerch lors d’un exercice au Koweït en janvier 2019 – US Department of Defense
Un différentiel stratégique
Depuis l’hiver 2023, le blocage du front ukrainien pousse les belligérants à recourir davantage aux frappes dans la profondeur, à la recherche d’un effet militaire devenu impossible à obtenir sur la ligne de front. Aux missiles balistiques et de croisière classiques viennent s’ajouter des modèles de drones ou de munitions guidées de plus en plus variés, capables d’exploiter les failles de la défense adverses et de s’attaquer à différents types d’objectifs à haute valeur ajoutée. Ce recours intensif aux frappes dans la profondeur a entraîné une prise de conscience des nations européennes quant à leur vulnérabilité face à ces menaces et leurs capacités limitées en la matière. Peu utilisés depuis la fin de la guerre froide, les systèmes de frappes en Europe sont en majorité des vecteurs air-sol très performants mais disponibles en petites quantités. Quant aux capacités sol-sol, elles sont souvent réduites à des reliquats de systèmes pour la plupart hérités de la guerre froide.
Élaborée au cours du premier conflit mondial pour surmonter – déjà – le blocage de la ligne de front, la frappe dans la profondeur se développe et se diversifie tout au long du XXe siècle à mesure que se perfectionnent les bombardiers à long rayon d’action, puis les roquettes et missiles à longue portée. Très liée à partir des années 1960 aux enjeux nucléaires, la frappe dans la profondeur conserve cependant une dimension conventionnelle importante. La fin de la guerre froide et l’éloignement de la perspective d’un conflit en haute intensité à parité réduit l’utilisation de ces capacités et contraint une évolution conceptuelle, faute de ligne de front susceptible de déterminer une profondeur à frapper.
Une dissémination sur tous les théâtres de conflits
L’effort technologique ne s’interrompt pourtant pas, et différents programmes s’attachent à améliorer la vitesse, la précision ou même la furtivité des effecteurs de frappe dans la profondeur. En outre, d’autres théâtres voient se développer d’importants arsenaux en la matière. La Chine travaille ainsi à se doter de capacités susceptibles d’interdire ses approches régionales aux forces américaines, y compris en développant des vecteurs à très longue portée capables de menacer les bases américaines au Japon, aux Philippines voire au-delà. En réaction, les États-Unis, mais aussi des acteurs aux moyens plus réduits comme la Corée du Sud, se dotent et déploient des armes capables de faire peser une menace significative sur le théâtre. Le développement autonome de capacités de frappe à longue portée fait aussi partie intégrante de la stratégie régionale de l’Iran et de ses relais d’influence face à Israël mais aussi vis-à-vis de ses compétiteurs régionaux potentiels.
Après des décennies d’érosion progressive de la régulation internationale de ces moyens de frappe dans la profondeur, l’Europe voit le dispositif russe évoluer à grande vitesse à l’épreuve du terrain ukrainien. Les salves de missiles s’enrichissent de drones à longue portée, démultipliant les profils de vol et complexifiant d’autant la tâche de la défense anti-aérienne des deux camps. Relativement simples à fabriquer et moins coûteux que des missiles de croisière modernes, ces vecteurs sont utilisés par des acteurs non étatiques comme les Houthis et constituent une menace sensible pour les armées européennes dont les défenses actuelles sont d’abord pensées pour des menaces du haut du spectre. Le conflit en Ukraine interroge donc les capacités européennes de frappe dans la profondeur, mais aussi leur défense face à ces menaces.
Quel modèle pour la France ?
La France dispose en la matière de capacités solides, mais peu nombreuses. L’armée de l’Air et de l’Espace ainsi que la Marine nationale peuvent compter sur les missiles de croisière SCALP et MdCN que des programmes en cours doivent compléter par des vecteurs plus performants d’ici la fin de la décennie. Cependant ces munitions ont été acquises en quantités limitées faute de moyens et plusieurs dizaines de SCALP acquis ont en outre été cédées à l’Ukraine. L’armée de Terre, de son côté, ne dispose plus que d’une poignée de lance-roquettes dont le retrait du service doit commencer à partir de 2027. De plus, elle n’est pas dotée des munitions à longue portée présentes dans les inventaires d’autres armées en Europe et ne peut tirer à plus de 80 kilomètres (km). Le conflit en Ukraine ayant souligné le besoin de disposer d’une capacité à plus longue portée pour s’attaquer à un dispositif adverse plus étalé et dispersé au-delà de la portée de l’artillerie-canon standard, le remplacement de ces systèmes doit marquer une montée en gamme à 150 km et plus pour une capacité terrestre française plutôt négligée depuis la fin de la guerre froide, faute de besoin et de budgets.
Développer une capacité de feux terrestres à plus longue portée doit aussi permettre à la France de remplir ses obligations vis-à-vis du dispositif OTAN dans le cadre d’un corps d’armée français complet, d’autant que le développement d’une capacité de frappe dans la très grande profondeur, audelà de 1 000 km est à l’étude dans un cadre européen multinational. Les capacités navales et aériennes bénéficient elles aussi de programmes de développement de vecteurs plus manoeuvrants et rapides ou plus furtifs, menés en coopération avec le Royaume-Uni.
Alors que la compétition internationale se fait de plus en plus agressive et décomplexée, les capacités de frappe dans la profondeur y prennent une part plus importante, contraignant tous les acteurs à s’y intéresser, sous peine d’être mis en situation de vulnérabilité, d’un point de vue offensif comme défensif.
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La frappe dans la profondeur : un nouvel outil pour la compétition stratégique ?
Chercheuse, responsable du programme dissuasion et prolifération, Centre des études de sécurité de l’Ifri
Domaines d’expertise :
Dissuasion nucléaire (doctrines et armements des États dotés)
Prolifération nucléaire et balistique
Géopolitique et forces armées du Moyen-Orient
Stratégie et politique du renseignement
Léo Péria-Peigné
Léo Péria-Peigné est chercheur au Centre des études de sécurité de l’Ifri où il travaille au sein de l’Observatoire des conflits futurs sur la prospective capacitaire en matière d’armement et sur l’emploi des systèmes d’armes à venir. Il travaille également sur l’emploi d’armement conventionnel en conflit asymétrique, notamment en Afghanistan.
Spécialiste des questions d’industrie de défense et sur la Turquie après un master en relations internationales et intelligence économique à Sciences Po Lille, il a rejoint l’Ifri début 2022 à l’issue de deux années dans le conseil et l’intelligence économique dans le domaine de l’armement et un passage au Commandement des opérations spéciales.
Les États-Unis ont autorisé dimanche l’Ukraine à frapper le territoire russe avec les missiles longues portées ATCMS qu’ils lui fournissent. Un changement stratégique qui devrait permettre à l’Ukraine de gagner en profondeur stratégique et de disposer d’un argument supplémentaire en vue des négociations de paix. Volodymyr Zelenski a accueilli la nouvelle avec prudence, même s’il demandait cette possibilité de longue date.
Les ATACMS (Army Tactical Missile System) sont des missiles balistiques sol-sol capables de frapper une cible à plus de 300 kilomètres. Une première salve avait été livrée en octobre 2023, puis une deuxième au printemps 2024, mais les missiles étaient limités à 165 km pour éviter une escalade. Selon des responsables américains cités par le New York Times, « ces armes seront probablement utilisées dans un premier temps contre les troupes russes et nord-coréennes pour défendre les forces ukrainiennes dans la région de Koursk, à l’ouest de la Russie».
L’armée ukrainienne n’est pas capable seule de tirer ce type de missile. Elle ne dispose pas, par exemple, des capacités de reconnaissance spatiale nécessaires. Le tir doit donc être réalisé avec des spécialistes de l’OTAN, ce qui entraînera une nouvelle escalade.
Carte de l’Ukraine et de la Russie montrant les régions russes à moins de 300 kilomètres des régions ukrainiennes contrôlées par Kiev, soit la portée potentielle des missiles longue portée de l’Ukraine sur le territoire russe / AFP / Valentina BRESCHI
L’Abrams contre le Merkava d’Israël : quel char gagnerait un combat ?
Dans le monde des blindés lourds, deux titans s’affrontent : le char américain M1 Abrams et l’israélien Merkava IV. Ces mastodontes d’acier, conçus pour dominer le champ de bataille moderne, présentent chacun des caractéristiques uniques. Plongeons dans une analyse comparative de ces deux géants pour déterminer lequel pourrait l’emporter dans un hypothétique duel.
Par Laurène Meghe – armees.com – Publié le 16 novembre 2024
L’Abrams et le Merkava IV sont tous deux équipés de canons de 120 mm capables de détruire la plupart des chars soviétiques à longue distance. Mais, leurs approches diffèrent sur certains points :
Le Merkava peut tirer des missiles antichars depuis son canon principal
L’Abrams dispose de munitions à l’uranium appauvri, plus performantes contre les blindages réactifs modernes
Le char israélien est doté d’un mortier léger de 60 mm, utile en combat urbain
Ces différences reflètent les priorités stratégiques de chaque nation. Israël se concentre sur la polyvalence en milieu urbain, tandis que les États-Unis privilégient la supériorité face aux blindés adverses.
Mobilité et protection : des philosophies distinctes
En termes de mobilité, l’Abrams a longtemps eu l’avantage avec une vitesse de pointe supérieure à 65 km/h. Le Merkava IV a en revanche rattrapé son retard grâce à un nouveau moteur de 1500 chevaux, atteignant désormais les 64 km/h. L’autonomie du char israélien reste supérieure, avec 500 km contre 425 pour son homologue américain.
Côté protection, le Merkava IV se distingue par son système de protection active Trophy. Ce dispositif révolutionnaire, capable d’intercepter les missiles antichars, a prouvé son efficacité au combat. L’Abrams, bien que doté d’un blindage composite extrêmement résistant, ne dispose pas encore d’un tel système, le rendant plus vulnérable face aux menaces modernes.
Le char israélien intègre également des innovations uniques pour la survie de l’équipage :
Moteur placé à l’avant, servant de bouclier supplémentaire
Trappe d’évacuation à l’arrière
Chaînes à boules pour dévier les roquettes
Ces caractéristiques illustrent l’importance accordée par Israël à la protection de ses soldats, une priorité née des expériences de combat intensif dans des environnements hostiles.
Adaptation aux théâtres d’opérations : polyvalence contre spécialisation
Le Merkava IV excelle dans la défense et le combat urbain, répondant aux besoins spécifiques d’Israël. Sa capacité à transporter des fantassins (jusqu’à 4 soldats) en fait un outil polyvalent sur le champ de bataille. L’Abrams, quant à lui, est conçu pour des opérations offensives rapides sur de longues distances, reflétant la doctrine militaire américaine.
Voici un tableau comparatif résumant les forces de chaque char :
En définitive, déterminer lequel de ces deux titans l’emporterait dans un affrontement direct relève de la spéculation. Chacun excelle dans son domaine et répond aux besoins spécifiques de son armée. Le Merkava IV se distingue par sa survivabilité exceptionnelle et sa polyvalence, tandis que l’Abrams reste une référence en matière de puissance de feu et de mobilité offensive.
L’évolution constante des technologies de blindage et de protection active, comme celle développée par Israël, pourrait bien redéfinir les standards des chars de combat du futur. Les armées du monde entier observent attentivement ces innovations, cherchant à adapter leurs propres véhicules aux défis des conflits modernes.
Guerre en Ukraine. Zelensky compte sur Trump, Kiev remercie la France… le point sur la nuit
Volodymyr Zelensky estime que « la guerre se terminera plus tôt » avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison blanche, mais sans préciser de date pour d’éventuelles négociations. L’armée ukrainienne a remercié Paris pour la formation et l’équipement d’une brigade de l’armée de Terre, assurés par les militaires français. Retour sur les événements qui ont marqué la nuit du vendredi 15 au samedi 16 novembre 2024.
Volodymyr Zelensky estime que l’arrivée de Donald Trump permettra une résolution plus rapide de la guerre en Ukraine. | HANDOUT / UKRAINIAN PRESIDENTIAL PRESS SERVICE / AFP
« Il est certain que la guerre se terminera plus tôt avec les politiques de l’équipe qui va maintenant diriger la Maison Blanche. C’est leur approche, leur promesse à leur société », a déclaré M. Zelensky lors d’un entretien avec le média ukrainien Suspilne.
« La guerre se terminera, mais nous n’en connaissons pas la date exacte », a-t-il cependant nuancé.
M. Zelensky a assuré avoir eu une « interaction constructive » avec Donald Trump lors de leur conversation téléphonique après sa victoire à la présidentielle américaine.
Donald Trump « a entendu les bases sur lesquelles nous nous appuyons. Je n’ai rien entendu qui aille à l’encontre de notre position », a-t-il ajouté.
Guerre en Ukraine : faites-vous confiance à Donald Trump pour proposer une issue « juste » ?
Très critique des dizaines de milliards de dollars débloqués pour l’Ukraine depuis le début de l’invasion russe en février 2022, M. Trump a promis de régler ce conflit « en 24 heures », sans jamais expliquer comment.
Vendredi, il a encore promis de « travailler très dur sur la Russie et l’Ukraine » car « cela doit s’arrêter ».
L’Ukraine craint un affaiblissement du soutien américain, au moment où ses troupes sont en difficulté sur le front, ou qu’un accord impliquant des concessions territoriales à la Russie ne lui soit imposé.
L’Ukraine remercie la France
Sur les réseaux sociaux le ministère ukrainien de la Défense a remercié « sincèrement le peuple français et le ministre de la Défense Sébastien Lecornu pour leur leadership et leur soutien qui renforcent considérablement les capacités de nos forces de défense ».
Ce message intervient pour marquer la fin de la formation de militaires ukrainiens, entraînés par l’armée française.
« La première brigade de l’armée de Terre ukrainienne, formée et équipée en France » a terminé sa formation ce vendredi 15 novembre 2024.
Bilan des pertes russes
L’État-Major ukrainien a publié son bilan quotidien des pertes subies par les troupes russes depuis l’invasion du pays le 24 février 2022.
Selon Kiev, 717 590 soldats de Moscou auraient été mis hors d’état de combattre, en étant tués, blessés ou faits prisonniers, soit une hausse de 1 520 soldats en l’espace de vingt-quatre heures.
Les forces du Kremlin auraient également perdu 29 167 citernes et véhicules de ravitaillement (+77). Le décompte fait aussi état de la destruction de 20 492 pièces d’artillerie (+20), 18 968 véhicules blindés (+21) ou encore 18 886 drones (+34), 9 330 chars d’assaut (+11) et 2 641 missiles de croisière (+1).
La publication régulière de ces chiffres, qui n’ont pu être vérifiés, fait partie de la stratégie de communication ukrainienne destinée à saper le moral des troupes de Moscou.
Aide financière norvégienne
Lors de sa visite à Oslo, le ministre de la défense ukrainien, Roustem Oumerov, a conclu un accord avec le Premier ministre Jonas Gahr Støre et le ministre de la Défense Bjørn Arild Gram. LComme l’a fait le Danemark, la Norvège financera directement la production d’armes et d’équipements ukrainiens.
« Cela permettra une fabrication et une livraison plus rapides des armes essentielles pour nos forces de défense », a affirmé Kiev.