Gisement de terres rares découvert en Norvège : une bonne nouvelle pour la souveraineté minérale européenne ?

Gisement de terres rares découvert en Norvège : une bonne nouvelle pour la souveraineté minérale européenne ?

 
Il y a quelques jours, 8,8 millions de tonnes de terres rares ont été découvertes au Sud-Est de la Norvège. Éléments chimiques essentiels dans la transition bas-carbone, écologique et numérique, cette découverte pourrait rebattre les cartes en termes d’autonomie et de sécurité minérale européenne alors que la Chine concentre près de 69 % de la production minière mondiale et que l’Union européenne reste par conséquent extrêmement dépendante d’approvisionnements extérieurs.  Quelle peut-être l’influence de cette découverte sur le marché mondial des terres rares ? Comment le continent européen peut-il en bénéficier ? Éléments de réponse avec Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’IRIS, spécialiste des questions relatives à la prospective énergétique et à l’économie des ressources naturelles (énergie et métaux).

La société minière norvégienne Rare Earths Norway (« REN ») a annoncé avoir découvert le plus grand gisement de terres rares d’Europe continentale en Norvège. Que sont les terres rares et que vous inspire cette découverte ?

Les éléments de terres rares désignent un ensemble de 17 éléments chimiques (Scandium, Yttrium, Lanthane, Cérium, Praséodyme, Néodyme, Prométhium, Samarium, Europium, Gadolinium, Terbium, Dysprosium, Holmium, Erbium, Thulium, Ytterbium, et Lutécium) et contrairement à ce que leur appellation semble indiquer, elles ne sont pas plus rares que d’autres métaux plus usuels. Au rythme de production actuelle (350 000 tonnes) et au vu des réserves mondiales (110 millions de tonnes), le monde dispose d’environ 315 ans de consommation de terres rares devant lui. Les terres rares ne sont donc pas critiques d’un point de vue géologique. Les deux principaux problèmes du marché des terres rares restent en tout premier lieu leurs impacts environnementaux et la concentration des acteurs sur le marché, notamment la Chine.

Le marché des éléments de terres rares est relativement étroit comparé aux 22 millions de tonnes du marché du cuivre et la transparence des prix et des transactions restent faibles. Malgré ces faiblesses, les éléments de terres rares sont considérés, et à raison, comme de véritables vitamines pour l’économie mondiale et pour les deux transitions en cours : la transition bas-carbone et la transition numérique. Elles se sont imposées progressivement comme des composants essentiels dans diverses industries de pointe, en particulier dans le secteur militaire et les technologies bas-carbone. On les retrouve notamment dans les aimants permanents utilisés dans les turbines de certaines éoliennes et dans les moteurs des véhicules électriques. Ces aimants permanents représentent déjà près de 55 % des usages des terres rares. Contrairement à certaines croyances, il n’y a pas de terres rares dans les batteries. Elles ont des propriétés exceptionnelles – une stabilité thermique impressionnante, une conductivité électrique élevée et un magnétisme puissant – elles ont permis des avancées significatives en matière de performance technologique tout en réduisant la consommation de matériaux. La découverte réalisée par la compagnie REN intervient après celle enregistrée en janvier 2023 par le groupe minier suédois LKAB. Ce dernier avait annoncé avoir identifié un gisement contenant plus d’un million de tonnes de métaux, dont des terres rares en Laponie suédoise, soit environ 1 % des réserves mondiales.

Cette découverte est-elle à même de bouleverser la physionomie du marché des terres rares mondiales ?

L’institut géologique américain (USGS) estime aujourd’hui la production mondiale de terres rares à environ 350 000 tonnes en 2023, contre 300 000 tonnes en 2022, soit une hausse de plus de 15 %, preuve de l’attrait pour ces vitamines avec les transitions en cours. Le premier pays producteur est la Chine avec près de 69 % de la production minière mondiale, suivie par les États-Unis (12 %), la Birmanie (11 %), l’Australie (5 %) et la Thaïlande (2 %). Mais de nombreux autres pays ont des productions identifiées comme l’Inde, la Russie et le Viêtnam. L’analyse de la répartition des réserves mondiales apporte de nouveaux éléments de compréhension du marché. En effet, si la Chine possède 40 % des réserves mondiales, le Brésil et le Viêtnam en possèdent environ 20 % chacun et là encore de nombreux pays en possèdent dans leur sous-sol : États-Unis, Australie, Canada, Groenland, Russie, Afrique du Sud, Tanzanie. Un simple calcul étudiant la répartition entre les pays de l’OCDE et les pays non-OCDE est saisissant ! En effet, les premiers ne possèdent pas plus de 7,5 % des réserves mondiales (contre 92,5 % pour les pays non-OCDE). Seuls l’Australie, le Canada, les États-Unis et le Groenland en possèdent. Dès lors, un gisement de l’envergure de la découverte en Norvège (autour de 8,8 millions de tonnes de terres rares, soit 1,5 million de tonnes d’aimants permanents à base de terres rares utilisées dans les véhicules électriques et les turbines éoliennes) représente un actif minier important pour l’Europe. En effet, le marché des terres rares est l’un des plus concentrés de l’ensemble des marchés des métaux de la transition bas-carbone. Le contrôle de la Chine sur le marché s’exerce à la fois sur la production minière, mais surtout sur le raffinage et la séparation des terres rares dont elle assure environ 88 %. La Chine a construit un avantage stratégique depuis le milieu des années 1980 dans ce secteur. Quand je dis qu’elle a construit, je devrais dire que les pays occidentaux ont largement contribué à la réalisation de cette stratégie. En effet, avant les années 1990 le premier producteur mondial de terres rares était les États-Unis et, jusqu’au milieu des années 1980, la France, de son côté, était avec Rhône-Poulenc, l’un des deux leaders mondiaux de la purification des terres rares avec une part de marché de près de 50 %. La citation attribuée à Den Xiaoping « Le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares » permet de replacer la stratégie minérale chinoise au cœur de sa stratégie internationale, mais également l’absence de réflexion stratégique des pays de l’OCDE préférant délocaliser les impacts environnementaux de leurs consommations, que de réfléchir à long terme sur la notion de sécurité d’approvisionnement.

C’est donc une bonne nouvelle pour l’Europe et pour la souveraineté minérale de la région ?

En septembre 2022, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, déclarait, dans son discours sur l’état de l’Union : « Le lithium et les terres rares seront bientôt plus importants encore que le pétrole et le gaz. Rien que nos besoins en terres rares vont être multipliés par cinq d’ici 2030 […] Le seul problème est qu’actuellement, un unique pays contrôle la quasi-totalité du marché. ». Cette déclaration met en évidence la nécessité de mettre en place une stratégie européenne sur les matériaux critiques pour le continent européen dépendant à plus de 98 % de l’extérieur pour ses approvisionnements. L’adoption du règlement européen sur les matières premières critiques en avril 2024 va dans ce sens puisqu’il fixe des objectifs sur la production (10 % de la consommation européenne doit provenir d’extraction sur son sol), le raffinage (40 % de sa consommation doit provenir du raffinage européen), le recyclage et sur une dépendance maximale extérieure à un pays. Toutefois malgré des objectifs ambitieux, faire des découvertes aujourd’hui n’est pas un gage de production à court terme. En effet, comme dans toute production minérale, le temps minier ne coïncide pas avec le temps de la transition bas-carbone et, dans le cas des terres rares, les impacts environnementaux des productions doivent être minimisés pour favoriser l’acceptation des projets. L’entreprise REN évoque la somme de 10 milliards de couronnes norvégiennes (près de 870 millions d’euros) pour lancer la première phase de production minière d’ici 2030, qui permettrait d’assurer à terme 10 % de la consommation européenne. Face à ces volumes d’investissements, dans un contexte d’incertitudes sur la production en raison des phénomènes d’oppositions minières, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) pointe du doigt, dans son dernier rapport de mai 2024, que la demande d’aimants permanents à base de terres rares devrait doubler entre aujourd’hui et 2050 dans des scénarios climatiques respectant les accords de Paris. Ainsi, développer la production ne pourra suffire à court terme et d’autres fondamentaux, comme le recyclage ou la sobriété des usages, doivent être développés et privilégiés.

L’impact du terrorisme sur les paysages urbains : un chantier géopolitique

L’impact du terrorisme sur les paysages urbains : un chantier géopolitique

par Daniel Dory – Revue Conflits – publié le 15 juin 2024

https://www.revueconflits.com/limpact-du-terrorisme-sur-les-paysages-urbains-un-chantier-geopolitique/


Les actes terroristes étant souvent commis en ville, ils entraînent des répercussions sur l’aménagement urbain et la façon d’appréhender l’espace. Plots anti voiture-bélier, poubelles évidées, ces aménagements servent autant à protéger qu’à montrer à la population que les autorités s’occupent de leur sécurité.

Daniel Dory, Docteur HDR en géographie. Spécialisé en analyse géopolitique du terrorisme. Membre du Comité Scientifique de Conflits.

Photographies réalisées par Anne-Laure Bonnel, Réalisatrice de productions audiovisuelles.

Cette note vise à explorer une question encore peu traitée à l’intersection entre la recherche géopolitique (ici urbaine) et les études sur le terrorisme. Alors que depuis quelques années dans le domaine francophone on assiste à une multiplication de travaux qui intègrent une perspective géographique et géopolitique à l’analyse du terrorisme[1], de vastes chantiers restent encore à explorer ou à consolider. En particulier, outre l’indispensable contribution à l’effort interdisciplinaire qui structure les études sur le terrorisme (ou terrorism studies), et aboutit à des avancées théoriques significatives[2], une approche des effets territoriaux des actes terroristes reste à approfondir. Et sachant que le terrorisme, en tant que technique violente de communication (surtout) politique, est avant tout un phénomène urbain, la fécondité d’une démarche qui s’intéresse aux impacts des différents complexes terroristes sur les composantes paysagères des villes est peu discutable.

Dans le but de structurer préliminairement la réflexion sur cette problématique, cette note se compose de deux parties. La première offre un bref aperçu (non exhaustif) de la littérature existante en la matière. Ensuite, en recourant à cinq documents photographiques on proposera quelques éléments d’analyse de paysages urbains parisiens où les effets du terrorisme se donnent clairement à voir.

Un bref état de la question

Le thème que l’on se propose d’explorer ici est clairement délimité, s’agissant de l’empreinte des relations entre terrorisme et contreterrorisme sur les paysages urbains[3]. Pour l’aborder on peut commencer, par exemple, par tirer profit des quelques travaux traitant de la vulnérabilité des villes au terrorisme[4], et sur l’impact de cette catégorie de violence sur la morphologie urbaine[5]. Parmi les rares études qui proposent à la fois des considérations théoriques et des études de cas sur les aspects spécifiquement urbains du terrorisme, l’article un peu ancien de Savitch demeure indispensable[6].

Toujours à la périphérie de notre sujet, mais utile pour en comprendre les contextes sociaux et spatiaux on peut mentionner une intéressante étude sur les images qui ont rendu compte des manifestations plus ou moins spontanées qui se sont produites à la suite des attentats parisiens de janvier 2015[7]. De même, l’analyse des mémoriaux éphémères et/ou durables qui surgissent dans le sillage des attentats (et suscitent généralement des controverses variées) sort de notre propos actuel tout en ne pouvant pas être négligée[8].

S’agissant de travaux directement en relation avec la problématique de cette note, on peut tout d’abord citer la bonne étude de Coaffee sur le cas de Londres qui inclut des documents photographiques[9], et dont l’approche s’enrichit ensuite à d’autres cas[10]. Le caractère (peu ou pas) anxiogène des aménagements contreterroristes a fait l’objet d’une intéressante enquête au Danemark[11].

Malheureusement, l’absence d’études comparatives empêche de parvenir à des conclusions définitives en la matière. En l’état actuel de la littérature, on ne dispose que d’un article qui introduit aux grandes lignes de la problématique que nous explorons dans cette note[12]. Et ce même si son cadre théorique est assez éloigné de celui, à l’intersection de la géographie et géopolitique urbaines et des études sur le terrorisme, que nous mettons ici à l’épreuve. Enfin, une étude récente[13] traite, à partir des conséquences sociales et spatiales de l’attentat de Nice (14 juillet 2016, 86 morts), de plusieurs aspects qui concernent également, quoique de façon indirecte, notre propos.

Paysages urbains, images et terrorisme

Avant de procéder à l’analyse des documents qui illustrent notre démarche, deux remarques préliminaires s’imposent. D’abord, sur le plan méthodologique, il faut insister sur l’énorme utilité des documents photographiques pour l’étude des paysages urbains, tant dans leur structure que dans leurs évolutions temporelles. En effet, la photo, lorsqu’elle prise en fonction d’une problématique donnée (ici l’étude des impacts paysagers du terrorisme), permet une analyse détaillée d’un objet d’intérêt scientifique, et invite idéalement à passer de la simple vision routinière de la ville, à un regard expert sous-tendu par une problématique en voie de construction[14].

Ensuite, il est important de savoir que les objets urbains qui figurent dans les documents qui suivent correspondent à un moment, forcément daté, des relations entre terrorisme et contreterrorisme. En effet, les différents aménagements urbains dont on trouvera des représentations plus bas ont été conçus sur la base de l’analyse des modes opératoires les plus habituels des acteurs terroristes[15], ainsi que des recommandations diffusées au sein d’institutions internationales (comme les Nations Unies) pour parer à ce type de menace[16]. C’est dire qu’en cas (très probable) d’innovations même mineures et en grande mesure prévisibles (par exemple l’usage de drones, d’obusiers portables ou le recours à des agents toxiques peu sophistiqués) la plupart des mesures matérialisées dans nos photos deviendraient partiellement obsolètes.

Figure 1. Paris, mai 2024. Annexe de l’Assemblée nationale, rue de l’Université, 7e arrondissement, (Anne-Laure Bonnel).

Protection au moyen de blocs de béton dans le but d’empêcher l’intrusion d’un véhicule-bélier, et/ou le stationnement d’un véhicule piégé à proximité immédiate du bâtiment.

Figure 2. Courbevoie, mai 2024. Tour Total, quartier de la Défense, place de la Coupole, (Anne-Laure Bonnel).

On retrouve ici les blocs de béton, mais disposés de façon à obtenir un effet anti-intrusion maximal, en complément avec des bacs contenant des aménagements végétaux. Ce genre d’objets, en plus de leur (éventuelle) qualité esthétique vise à atténuer le caractère anxiogène des dispositifs contreterroristes. En arrière-plan des barrières métalliques sont installées de façon à canaliser la circulation des piétons en direction des entrées surveillées du bâtiment.

Figure 3. Mai 2024. Cirque d’hiver, rue Amelot, 11e arrondissement, (Anne-Laure Bonnel).

Trois éléments participent à la protection (notamment) antiterroriste de ce site. D’abord, les plots en béton qui constituent des obstacles au stationnement et à la pénétration de véhicules. Ensuite, les grilles préviennent principalement des intrusions de piétons. Enfin, une caméra de surveillance (bien visible à droite de l’entrée) complète la sécurisation des lieux.

Figure 4. Paris, mai 2024. Avenue Octave Gréard, 7e arrondissement. (Anne-Laure Bonnel).

 

Parmi les aménagements contreterroristes les plus répandus dans les paysages urbains figurent incontestablement les poubelles. À la suite de plusieurs attentats réussis ou déjoués à Paris au cours des années 1980 et 1990, où des explosifs furent déposés dans ce mobilier urbain banal, deux modifications décisives se sont généralisées. En premier lieu, l’extérieur des poubelles est fait de la moindre quantité de matériaux possibles, disposés de façon à laisser des surfaces vides en vue de limiter l’effet de shrapnell (diffusion de particules de métal extrêmement dangereuses) en cas d’explosion. Deuxièmement, la présence de sacs intérieurs transparents permet de localiser l’éventuelle présence d’objets suspects, et principalement d’engins explosifs improvisés.

Figure 5. Centre des Nouvelles Industries et Technologies, Place de la Défense, Puteaux, juin 2024. (Anne-Laure Bonnel).

L’utilisation de lettres géantes en matériaux résistants se retrouve dans plusieurs endroits où un dispositif anti-intrusion est jugé nécessaire. Dans ce cas il est complété par des plots arrondis qui remplissent la même fonction. Deux poubelles « contreterroristes » (à droite) s’ajoutent à ce paysage organisé dans une perspective sécuritaire.

Ces quelques exemples permettent un premier aperçu sur un chantier prometteur pour la recherche sur le terrorisme. Et à un moment où cette dernière se consolide enfin dans une perspective scientifique, les échanges interdisciplinaires tendent aussi à devenir plus fructueux. La problématique à forte composante géographique explorée dans cette note en étant une démonstration supplémentaire, cette fois en recourant à une documentation photographique qui renoue avec les pratiques habituelles de la recherche sur les paysages urbains.

Enfin, on ne manquera pas de souligner le fait remarquable que les aménagements dont il a été question répondent parfaitement à la nature communicationnelle du couple terrorisme/contreterrorisme. Car les paysages urbains transformés sont aussi porteurs de messages variés et complémentaires. Pour les autorités, il s’agit de prouver, notamment par des objets visibles plus ou moins anxiogènes, que le souci de la sécurité des populations est permanent. Les terroristes, pour leur part, transmettent dans ces paysages urbains remodelés un message omniprésent de confirmation de leur capacité de nuisance…

[1] Voir, par exemple : Dory D. 2019, « Le terrorisme comme objet géographique : un état des lieux », Annales de Géographie, n° 728, 5-36 ; Dory D. ; Théry H. 2021, Mettre le 11 septembre à sa place. Réflexions géographiques sur les réalités du terrorisme dans le monde », La Géographie, N° 1583, 40-45 ; Dory D. ; Théry H. 2022, « L’approche géographique du terrorisme : questions de méthode », L’Information Géographique, Vol. 86, 29-48.

[2] Dory D. ; J.-B. Noé (Dirs.), 2022, Le Complexe Terroriste, VA Éditions, Versailles ; Dory D. 2024, Étudier le Terrorisme, VA Éditions, Versailles.

[3] Cette relation dialectique a notamment donné lieu à une modélisation théorique dans ce qui a été désigné comme le « modèle de Crelinsten ». Sur ce point, voir : Dory D. 2022, « L’antiterrorisme : approches critiques et avancées théoriques », Sécurité Globale, N° 29, 69-81.

[4] Notamment : Mitchell J. K. 2003, « Urban Vulnerability to Terrorism Hazard », in : Cutter S. L. et Al. (Eds.), The Geographical Dimensions of Terrorism, Routledge, New York-London, 17-25 ; Baudouï R. 2015, « La vulnérabilité de villes au terrorisme », Les Annales de la recherche urbaine, N° 110, 118-127.

[5] Bloomberg S. B. ; Sheppard S. 2007, « The Impacts of Terrorism on Urban Form », Brookings-Wharton Papers on Urban Affairs, 257-296.

[6] Savitch H. V. 2005, « An Anatomy of Urban Terror : Lessons from Jerusalem an Elsewhere », Urban Studies, Vol. 42, N° 3, 361-395.

[7] Houllier-Guibert C.-E. 2016, « La symbolique des lieux urbains en France lors des attentats de janvier 2015 », EchoGéo, (en ligne), Sur le Vif.

[8] Truc G. ; Bazin M. 2019, « Les gardiens de la mémoire : mobilisations et conflits d’appropriation autour des mémoriaux post-attentats à Madrid, Londres et Paris », Ethnologie française, Vol. 49, N° 1, 63-75.

[9] Coaffee J. 2004, « Recasting the ‘Ring of Steel’ : Designing Out Terrorism in the City of London ? », in : Graham S. (Ed.), Cities, War and Terrorism. Towards an Urban Geopolitics, Blackwell, Malden, 276-296.

[10] Coaffee J. et Al. 2009, « The Visibility of (In)security : The Aesthetics of Planning Urban Defences Against Terrorism », Security Dialogue, Vol. 40, N° 4-5, 489-511.

[11] Dalgaard-Nielsen A. et Al. 2016, « Visible Counterterrorism Measures in Urban Spaces – Fear-Inducing or Not ? », Terrorism and Political Violence, Vol. 28, N° 4, 692-712.

[12] Drongiti A ; Masson D. 2022, « Crises terroristes et ambiances urbaines : quelles marques les attentats laissent-ils aux villes ? » Revue Internationale d’Urbanisme, N°13, (en ligne).

[13] Emsellem K. et Al. 2021, « Pertes et modifications spatiales : la Promenade des Anglais après l’attentat du 14 juillet 2016 », Urbanités, N° 15, (en ligne).

[14] Dans cette perspective, le projet de recherche que nous avons entrepris concernant les impacts du terrorisme sur les paysages urbains implique une collecte systématique de documents photographiques donnant lieu à une sorte de base de données alimentée par Anne-Laure Bonnel grâce à un dispositif de financement participatif.

[15] Marret J.-L. 2000, Techniques du Terrorisme, PUF, Paris.

[16] CTED, 2019, Responding to terrorist threads against soft targets, Washington.


Daniel Dory

Daniel Dory

Daniel Dory. Chercheur et consultant en analyse géopolitique du terrorisme. A notamment été Maître de Conférences HDR à l’Université de La Rochelle et vice-ministre à l’aménagement du territoire du gouvernement bolivien. Membre du Comité Scientifique de Conflits.

56 milliards de dollars pour Elon Musk : PIB du Soudan, un million de Tesla… ce que représente cette somme

56 milliards de dollars pour Elon Musk : PIB du Soudan, un million de Tesla… ce que représente cette somme

Les actionnaires de Tesla, spécialisés dans les voitures électriques, ont voté jeudi 13 juin 2024 la rémunération mirobolante de son patron.

Elon Musk a fait valider un plan de rémunération de 56 milliards de dollars.
Elon Musk a chaleureusement remercié les actionnaires de Tesla pour avoir validé sa rémunération (©Daniel Oberhaus / Wikimedia Commons)

56 milliards de dollars, soit plus de 52 milliards d’euros. Sous les applaudissements, le secrétaire général de Tesla annonce la rémunération de son dirigeant, Elon Musk. « Bon sang, je vous adore les gars », s’est exclamé tout sourire l’homme d’affaires en montant sur scène.

Ce sont les actionnaires de l’entreprise de véhicules électriques qui ont validé cette rémunération mirobolante ce jeudi 13 juin 2024. Une décision votée par une grande majorité, comme se félicite Elon Musk sur son compte X (ex-Twitter). 

 

120 Airbus A380

La rémunération du patron de la tech peut lui permettre d’acheter… un million de Tesla Y à 50 000 euros pièce. Mais aussi plus de 120 Airbus A380 (estimé à 450 millions d’euros l’unité), bien pratique pour ses voyages d’affaires. S’il veut passer un coup de fil, Elon Musk pourra utiliser plus de 43 millions d’iPhone 15 pro (1300 euros, tout de même), achat qui rentre dans son budget de 56 milliards de dollars. 

Une petite faim ? Le milliardaire pourra déguster plus de 4,5 millions de kilos de caviar béluga, l’un des plus rares et qui se monnaye 12 000 euros le kilo. Pour se rafraîchir et fêter l’annonce, il pourra boire presque 200 millions de bouteilles de champagne Dom Pérignon 2012, à 285 euros pièce. 

L’équivalent du PIB de certains pays

Signe de la démesure de cette somme, la rémunération d’Elon Musk dépasse le PIB annuel de certains pays, comme le Soudan (51,66 milliards de dollars), la Jordanie (48,65 milliards) ou encore de la Lettonie (40,03 milliards de dollars).  

Et c’est même plus que le budget annuel de l’armée française en 2023, estimé à 43,9 milliards.

L’une des plus grosses rémunérations au monde

En avril dernier, le salaire du PDG de Stellantis, Carlos Tavares faisait scandale. Voté par l’assemblée générale, il s’élevait à 36,5 millions d’euros pour l’année 2023. Celui de Bernard Arnault était de 3,1 millions d’euros en 2022. Des salaires bien loin de celui de l’homme d’affaires américain. 

En mars dernier, Jeff Bezos passait devant Elon Musk dans le classement des milliardaires de Bloomberg. Il reprenait la première place qu’il avait perdue en 2021. Mais actuellement, c’est de nouveau le patron de Tesla qui se retrouve en haut du podium. Sa fortune s’élève à 207 milliards de dollars

Tout faire pour convaincre ses actionnaires

Pour faire passer la pilule, le patron de X avait mené une campagne de séduction et faisait gagner des visites guidées de sa méga usine d’Austin en sa présence. Elon Musk savait qu’il devait tout faire pour convaincre ses actionnaires.

Car ce plan de rémunération avait déjà été validé en 2018, mais un actionnaire avait obtenu son annulation par la justice en janvier dernier. Le conseil d’administration avait choisi de le soumettre de nouveau au vote, en l’inscrivant à l’ordre du jour de l’assemblée générale de ce jeudi. Avec succès, cette fois-ci.

Atos: l’Etat propose 700 millions d’euros pour racheter les activité sensibles

Paris – Formulée dans une « lettre d’offre confirmatoire non engageante », la proposition de l’État concerne les activités englobant les supercalculateurs utilisés pour la dissuasion nucléaire, les contrats avec l’armée française et les produits de cybersécurité
par Paul Ricard – l’Opinion (avec AFP) – Publié le

AFP - Atos
Le siège d’Atos à Bezons, près de Paris, le 26 avril 2024.  –  Ludovic MARIN – Bezons (AFP)

« Aucune certitude ne peut être apportée quant à l’issue des négociations et à la conclusion d’un accord définitif entre les parties », a mis en garde Atos, vendredi 14 juin, dans un communiqué, en annonçant l’offre de l’Etat. Elle intervient deux jours après le choix du consortium mené par Onepoint pour la reprise d’Atos, et vise à éviter que ces activités, qui touchent à la souveraineté de la France, tombent entre les mains d’acteurs étrangers.

Selon Atos, son conseil d’administration, sous l’égide de la conciliatrice Hélène Bourbouloux, et sa direction « vont discuter de cette proposition avec l’État ». Avec cette offre, l’État a « tenu parole », a pour sa part fait valoir sur franceinfo le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire. Selon lui, « d’autres entreprises pourraient être partenaires » pour acheter les « activités stratégiques » d’Atos, et « garantir » ainsi qu’elles « restent sous le contrôle total ou partiel de l’État. »

« Pas bradés ». Formulée dans une « lettre d’offre confirmatoire non engageante » la proposition de l’Etat concerne « l’acquisition potentielle de 100% des activités d’Advanced Computing, de Mission-Critical Systems et de Cybersecurity Products de la division BDS (Big Data & Cybersécurité) » d’Atos, a indiqué le groupe.

Ces activités englobent les supercalculateurs utilisés pour la dissuasion nucléaire, les contrats avec l’armée française et les produits de cybersécurité. « Cette offre confirmatoire non-engageante porte sur une valeur d’entreprise globale de 700 millions d’euros », a poursuivi Atos. La valeur indicative de ces activités était estimée entre 700 millions et un milliard d’euros, avait indiqué Atos fin avril.

« Nous ferons tout pour sanctuariser la partie des actifs dits ultrasensibles, mais nous serons très vigilants à ce qu’ils ne soient pas bradés », avait prévenu mercredi dans Les Echos David Layani, patron de Onepoint, après être sorti gagnant de la compétition pour la reprise d’Atos face au milliardaire tchèque Daniel Kretinsky.

Crise financière. Partenaire informatique mondial du Comité international olympique (CIO) depuis 2002, Atos sera l’un des piliers technologiques des JO-2024 de Paris. Embourbé dans une crise financière depuis près de trois ans, le groupe avait enclenché en février une procédure de restructuration.

Il avait annoncé avoir besoin de 1,1 milliard d’euros de liquidités pour 2024-2025 et vouloir réduire de 3,2 milliards d’euros sa dette brute, qui a atteint 4,8 milliards d’euros, pour sauvegarder son activité. Au cours des 12 derniers mois, l’action Atos a perdu plus de 90% de sa valeur, et affiche une baisse de plus de 20% depuis l’annonce du choix de Onepoint comme repreneur. Vendredi matin, elle progressait toutefois, à 90 centimes d’euro vers 09h35.

Enjeu majeur. Depuis le début de la chute du géant, le sort de ses activités stratégiques est un enjeu politique majeur. Sa branche « Advanced Computing » comprend les supercalculateurs et les serveurs participant à l’intelligence artificielle (IA) et à l’informatique quantique. Ces supercalculateurs sont essentiels à la simulation d’essais nucléaires ou à la gestion du parc des centrales nucléaires d’EDF.

La branche MCS, elle, comprend le système de commandement de Scorpion (programme de modernisation de l’armée de Terre), des outils de navigation pour les forces navales et la marine marchande, ou de cartographie en temps réel pour les militaires. MCS est également chargée de la sécurisation des réseaux de communication à bord des avions Rafale « F4 » de Dassault, et comprend la société Avantix, spécialisée dans les systèmes d’écoute pour les services de renseignement.

Dans la foulée du choix de Onepoint, Atos avait annoncé être entré en négociations exclusives avec le groupe français d’ingénierie Alten en vue de la vente de Worldgrid, sa filiale hautement critique qui conçoit les systèmes de pilotage des centrales nucléaires, notamment pour EDF. Dans son communiqué vendredi, Atos confirme « son objectif de parvenir à un accord définitif de restructuration financière avec le consortium Onepoint et ses créanciers financiers », pour une mise en œuvre « d’ici juillet ».

Les légions dangereuses – De l’envoi de soldats français en 2e échelon en Ukraine

Les légions dangereuses – De l’envoi de soldats français en 2e échelon en Ukraine

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 7 juin 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


À la fin du Temps des guépards en 2021, je concluais que dans le cycle stratégique en cours, celui de la compétition-coopération des puissances, la France devait à nouveau modeler son outil de défense autour des notions de probable et d’important. Aux deux extrémités de l’arc stratégique, on trouvait d’un côté la très probable mais pas existentielle guerre contre les organisations djihadistes, qu’il fallait poursuivre, et de l’autre la très peu probable mais existentielle menace d’une attaque nucléaire, qu’il fallait continuer à parer au moins par une contre-menace de même nature. Entre les deux, l’élément nouveau depuis quelques années était la montée en nombre et en intensité des confrontations entre puissances.

Comment s’affronter quand il est interdit de se faire la guerre ?

On rappellera que la « confrontation », par référence personnelle historique à la confrontation de Bornéo (1962-1966), ou la « contestation » selon la Vision stratégique du chef d’état-major des armées (octobre 2021) désigne la situation où des puissances s’opposent sans se combattre directement et à grande échelle les armes à la main, autrement dit sans se faire la guerre. On parle régulièrement de « guerre hybride » pour désigner cette situation, ce qui est totalement impropre puisque justement ce n’est pas la guerre et que par ailleurs cette opposition est toujours hybride. Tout, de la propagande jusqu’aux attaques économiques en passant par les sabotages, les cyberattaques et autres actions dans les seules limites de l’imagination, est utilisable pour modeler la politique de l’autre et lui imposer sa volonté, sans avoir à franchir le seuil de la guerre. Ce n’est évidemment pas nouveau, le futur général Beaufre parlait en 1939 de « paix-guerre » pour désigner la confrontation des puissances européennes avec l’Allemagne nazie dans les années 1930. Mais c’est évidemment une situation qui a pris une grande extension après la Seconde Guerre mondiale dès lors que les puissances, devenues nucléaires, avaient encore moins le désir de franchir le seuil de la guerre que dans les années 1930 puisqu’au-delà on trouvait désormais un autre seuil, celui de l’affrontement nucléaire quasi suicidaire.

On avait un peu oublié cet art de la confrontation sans tirer un coup de feu (ou presque) depuis la fin de la guerre froide mais nous sommes en train de le redécouvrir depuis quelques années et en retard contre la Chine et surtout la Russie. Mais ce n’est parce qu’on ne combat pas que les forces armées sont inutiles dans un tel contexte, bien au contraire. Les Russes, et Soviétiques avant eux, sont par exemple passés maîtres dans cet emploi des forces armées pour peser sur l’adversaire américain sans avoir à le combattre ouvertement, depuis les opérations froides – au sens de très loin du seuil de la guerre – comme le soutien matériel et technique à un pays en guerre contre les États-Unis, comme la Corée du nord ou le Nord-Vietnam, jusqu’au chaud, avec des opérations de fait accompli comme le blocus de Berlin (1948-1949) ou la tentative d’installation d’une force nucléaire à Cuba en 1962. Ils ont même testé le très chaud comme l’engagement d’escadrilles de chasse, sous drapeau local, contre les Américains en Corée et au Vietnam ou beaucoup plus récemment, l’engagement plus ou moins accidentel d’un bataillon de Wagner contre une base de Marines américains en Syrie en 2018.

Les États-Unis n’ont pas été en reste bien sûr, face à l’Union soviétique ou la Chine populaire. Rappelons que contrairement aux années 1930, ces situations d’affrontement même chaudes entre puissances nucléaires n’ont jamais débouché sur un franchissement du seuil de la guerre ouverte. Cela ne veut pas dire qu’il n’en sera jamais ainsi mais que ce seuil est quand même particulièrement dur à franchir quand on n’est pas suicidaire. Comme l’expliquait Richard Nixon dans ce contexte où l’affrontement entre puissances nucléaires est obligatoire mais la guerre interdite, la forme de la stratégie relève moins du jeu d’échecs où on se détruit mutuellement jusqu’au mat final et l’exécution programmée du roi que du poker où le but n’est pas de détruire l’adversaire mais de le faire céder, se coucher, par une escalade bien dosée de bluff et d’enchères sans avoir jamais à montrer ses cartes, c’est-à-dire à s’affronter. Bien entendu, la partie de poker continue, et souvent avec profit, lorsque le joueur adverse doit aussi s’engager simultanément dans une partie d’échecs, une guerre, contre un ennemi, comme les Américains en Corée et au Vietnam ou les Soviéto-Russes en Afghanistan ou en Ukraine.

Rappelons aussi qu’à notre échelle, nous avons nous-mêmes engagé la force sous le seuil de la guerre, contre le Brésil en 1963 (conflit de la langouste), l’Iran et surtout la Libye dans les années 1980 et même très récemment et à tout petit niveau, avec un déploiement de force à Chypre, en 2021 face à la Turquie, sans parler bien sûr des nombreuses opérations de soutien sans combat à des États africains face à des organisations armées. Nous n’avons jamais été en revanche très offensifs face à l’Union soviétique ou la Russie, sauf de manière clandestine comme en Afghanistan ou en Angola. Nous le sommes désormais un peu plus à l’occasion de la guerre en Ukraine.

Faucons et Faux-culs

Ce long préambule avait en effet pour but de cadrer la théorie de l’engagement de la France dans ce conflit ukrainien. Nous ne sommes pas en guerre avec la Russie, et nous ne voulons absolument pas l’être, mais nous sommes en confrontation avec la Russie. Nous l’étions avant la guerre en Ukraine, nous le sommes pendant cette guerre et nous le serons encore après. Dans ce contexte général d’endiguement, nous ne voulons pas que l’Ukraine tombe, par principe de soutien à une démocratie européenne face à un régime impérialiste autoritaire mais aussi parce que nous pensons que cette chute de domino pourrait en entraîner d’autres en Europe. S’il n’est pas le seul, l’Ukraine est devenue de loin le front principal de notre confrontation avec la Russie. Nous y menons avec nos alliés une opération de soutien, chaotique et lente mais de plus en plus consistante, ce que l’on peut interpréter comme une escalade, mais ce qui est le jeu normal dans les confrontations-poker.

Cette opération de soutien s’exerce sur plusieurs champs, financier, humanitaire et surtout militaire. Ce soutien militaire, comme tous les soutiens militaires du passé (voir billet précédent), implique une aide matérielle. Cette situation n’ayant pas été anticipée et ce n’est pourtant pas faute de l’avoir annoncé, cette aide matérielle est pour le moins difficile pour la France. Elle s’accompagne cependant aussi forcément une aide humaine, sous forme d’instruction technique sur les équipements que l’on fournit ou de formation et conseil dans tous les domaines, un champ dans lequel nous sommes plus à l’aise par expérience.

Rappelons que dans ces expériences passées, cette assistance s’est toujours effectuée sur notre territoire mais aussi celui de l’allié soutenu, tout simplement parce que c’est infiniment plus simple et efficace ainsi. On n’est simplement pas obligé de le dire. Avant l’Ukraine, le plus grand soutien militaire que nous avons fourni à un pays allié a probablement été pour l’Irak en guerre contre l’Iran de 1980 à 1988. Nous formions à l’époque des Irakiens en France et nous avions aussi des conseillers et formateurs en Irak. C’était un secret de Polichinelle, mais nous évitions d’évoquer que nous soutenions un dictateur qui n’hésitait pas à utiliser des gaz contre des populations et que nous étions en confrontation assez violente avec l’Iran. De la même façon, le soutien matériel à la rébellion libyenne en 2011 s’est accompagné de l’envoi de soldats fantômes, du service Action, des Forces spéciales ou des réguliers masqués.

Il en était évidemment de même en Ukraine, car il en est toujours ainsi quand on veut faire les choses sérieusement. La nouveauté est que cela sera aucun doute officialisé et assumé par le président de la République ce jeudi 6 juin. Dans les faits, cela ne changera pas beaucoup la donne militaire. Le soutien sur place de ce qu’on appellera par habitude un détachement d’assistance opérationnelle (DAO) qui regroupera toutes les missions dites de 2e échelon, instruction technique et tactique, formation d’état-major, appui logistique, santé, déminage, travaux, etc. sera simplement beaucoup plus étoffé que maintenant et cela soulagera d’autant les Ukrainiens (auprès de qui on apprendra aussi beaucoup) mais cela ne sera pas décisif dans une armée de plus d’un million d’hommes. L’objectif est surtout politique. Toute opération militaire est par principe un acte politique, mais celle-ci l’est particulièrement.

Le but est en effet assez clairement d’envoyer un message de détermination. Ce message est d’abord à destination des Russes, à qui, comme pour l’élargissement des règles d’emploi des armes à longue portée, on indique que l’on répondra à leurs propres escalades. Il est aussi à destination des Ukrainiens bien sûr comme concrétisation de l’accord de coopération signée en début d’année, mais il s’adresse aussi aux alliés européens à qui on démontre que l’on peut être volontariste et, à la grande surprise des Russes, faire des choses différentes de celles des États-Unis qui refusent toujours d’avouer leur présence. En brûlant sans doute la politesse aux Britanniques, qui sont certainement les plus présents sur place avec peut-être 500 soldats, la France se place en nation-cadre d’une petite coalition des formateurs, comme elle s’était placée, à plus petite échelle, comme noyau dur de la force européenne Takuba au Mali.

En avant doutes

On voit donc les gains stratégiques, au niveau politique, et tactiques, sur le terrain, espérées par cette décision. Il s’agit maintenant de voir, comme toute théorie, si elle résiste à la réfutation. L’opposition politique française joue la carte de la peur du franchissement du seuil de la guerre : « On deviendrait belligérants » (Éric Coquerel), « ce serait une provocation dangereuse » (Éric Ciotti), « Il y a un risque de dégradation » (Sébastien Chenu). Parmi les politiques entendus, seul Olivier Faure « n’est pas choqué ». Dans les faits, il faut rappeler qu’il s’agit sans aucun doute là effectivement d’une escalade, mais d’une escalade qui part du sous-sol. À partir du moment où on n’engage pas directement de combats contre les forces russes, ce dont il n’est pas question, on reste par définition bien en deçà du seuil de la guerre. Profitons en au passage pour tuer une nouvelle fois le concept de « cobelligérance », un bel exemple de même introduit par les influenceurs russes, qui ne veut rien dire : on est en guerre ou on ne l’est pas, on n’est pas en demi-guerre. Cet engagement de DAO est en fait un engagement froid-tiède. Ce serait beaucoup plus chaud avec l’engagement d’unités de manœuvre déployées en interdiction de zone ou sans doute plus encore avec une batterie d’artillerie sol-air en interdiction du ciel. Même si on restait encore au-dessous du seuil de la guerre, on le franchirait si les Russes décidaient d’accepter le combat. On peut espérer que non, comme face à la Libye en 1983 au Tchad, mais on ne peut en avoir l’absolue certitude.

Le deuxième argument, repris par exemple par Henri Guaino sur LCI hier, est celui de l’engrenage. Avec la présence d’un DAO sur le théâtre de guerre, nous sommes certes au bas de l’échelle de l’engagement mais nous mettons le doigt dans un engrenage qui nous conduit mécaniquement et fatalement à venir percuter le seuil. Henri Guaino cite notamment le cas de l’engagement militaire au Sud-Vietnam, commencé au début des années 1960 avec l’envoi de milliers de conseillers et terminé avec l’engagement de plus de 500 000 soldats dans une guerre en bonne et due forme.

Le premier problème avec cet exemple c’est qu’il n’y en a pratiquement pas d’autres. On pourrait citer peut-être la décision de Nicolas Sarkozy d’engager ouvertement au combat les forces françaises en Afghanistan en 2008 après des années d’attente en deuxième échelon ou de petits combats cachés. Sinon, dans la quasi-totalité des cas, le pays qui engage des conseillers n’entre pas en guerre pour autant, soit que son camp a gagné, soit qu’il a au contraire perdu et que les conseillers ont été désengagés avant, soit que le pays fournisseur a envoyé d’autres faire la guerre ouverte à sa place, comme les Soviétiques avec les Chinois en Corée ou les Cubains en Angola.

Le fait d’avoir payé très cher quelque chose, avec du sang en particulier, incite certes à continuer voire à aller plus loin, selon le principe des coûts irrécupérables, mais ce n’est pas du tout inéluctable. Rien n’obligeait les Américains à envoyer des unités de combat au Vietnam en 1965, sinon la certitude qu’il fallait absolument sauver le Sud-Vietnam et celle, tout aussi trompeuse, que ce serait assez aisé en changeant de posture. Le Sud-Vietnam affrontait par ailleurs le mouvement Viet-Cong et le Nord-Vietnam, mais s’il avait affronté l’Union soviétique, les Américains n’auraient jamais envoyé d’unités de combat. De la même façon que l’Union soviétique avait des milliers de conseillers au nord, mais s’est toujours refusée à affronter ouvertement les États-Unis. Les Américains auraient pu très bien considérer en 1965, comme ils le feront en 1975 pour le Vietnam ou en Afghanistan bien plus récemment, que cela ne vaut plus le coût de payer pour une cause perdue et laisser tomber leur allié. Nicolas Sarkozy était sensiblement de cet avis pour l’Afghanistan lors de la campagne électorale de 2007 avant d’en changer l’année suivante. Là encore, il n’y a pas eu de suite mécanique mais un changement délibéré de stratégie.

Autre argument, l’engagement ouvert d’un grand DAO en Ukraine comporte évidemment des risques physiques pour ses membres. Il sera évidemment engagé hors de la zone des combats, mais pas de celle des tirs à longue portée russes, et on se souvient des 30 missiles qui était tombés le 13 mars 2022 sur le grand camp de Yavoriv tuant ou blessant une centaine d’hommes venant rejoindre la Légion des volontaires étrangers, dont peut-être des instructeurs britanniques. On supposera donc qu’ils seront, comme tous les centres de formation en fait, dans des zones couvertes par la défense aérienne ukrainienne, mais sans garantie bien sûr de protection totale. Par principe, toute opération militaire, même à l’arrière du front, comporte des risques, ne serait-ce d’ailleurs que par les accidents. Les Soviétiques en deuxième échelon ont perdu officiellement 16 mors au Vietnam et 55 en Angola où ils étaient plus près des combats. La France a perdu 17 soldats- 16 par accident, un au combat – dans l’opération Manta au Tchad en 1983-1984.

Il est donc probable que quelques soldats français ou alliés tombent en Ukraine. Je pense pour ma part qu’il est bien plus utile pour la France de courir des risques en Ukraine qu’à Beyrouth en 1983-1984 ou encore en ex-Yougoslavie de 1992 à 1995, soit un total de 144 soldats français morts pour rien dans des missions imbéciles. Il n’y aura en aucun cas un tel niveau de pertes en Ukraine, même si individuellement elles sont toujours aussi douloureuses. Il n’y a pas de raisons non plus que ces pertes entraînent une escalade comme cela est souvent présenté par les tenants de l’engrenage fatal. Le ministre Sergueï Lavrov a expliqué que les soldats français en Ukraine constitueraient « des cibles tout à fait légitimes pour nos forces armées » et il est probable évidemment que les Russes cherchent à tuer des soldats français ou autres européens en Ukraine, en jouant sur la sensibilité aux pertes des opinions publiques pour imposer un retrait à l’occasion d’une alternance politique. Il reste à savoir s’ils le feront de manière revendiquée ou non. Dans le premier cas, cela constituerait un pas d’escalade mais avec des effets ambigus sur l’opinion publique française entre peur panique chez certains ou au contraire raidissement chez d’autres. Dans le second, en prétextant ne pas savoir qu’il y avait des soldats français dans la zone visée, les Russes peuvent obtenir des effets sans avoir à assumer une escalade. Cela placera de toute façon la France devant la tentation de la riposte, tentation à laquelle on résistera forcément, car les effets en seraient sans doute négatifs. Comme pendant des dizaines d’opérations précédentes, les soldats français subiront donc les coups éventuels sans être vengés, sinon par le biais des Ukrainiens, mais c’est la mission qui veut ça.

En résumé, alors qu’on commémore le 80e anniversaire du débarquement du 6 juin 1944, l’engagement désormais assumé et amplifié de conseillers français et autres européens en Ukraine est en regard une opération militaire minuscule. Cela va un peu aider l’effort de guerre ukrainien au prix de risques humains indéniables mais très inférieurs à tout ce que l’on a pratiqué jusqu’à présent pour des causes moins évidentes. L’essentiel n’est cependant pas là. L’essentiel est d’accepter enfin de surmonter la peur de la Russie qui a imprégné, outre quelques connivences idéologiques ou financières, la vie politique européenne. C’est bien la Russie qui a nous déclaré très clairement la confrontation il y a des années et il est temps enfin d’accepter ce combat sous la guerre, afin justement d’éviter d’avoir à le faire dans la guerre. On aurait pu y penser avant. Cela aurait peut-être évité l’invasion de l’Ukraine d’avoir été un peu plus solide et ferme avant, mais l’évolution européenne dans ce sens est considérable et mérite d’être saluée.

Quelle tectonique de la plaque géopolitique européenne ?

Quelle tectonique de la plaque géopolitique européenne ?

Par AB PICTORIS, Pierre Verluise – publié le 11 juin 2024

https://www.diploweb.com/Quelle-tectonique-de-la-plaque-geopolitique-europeenne.html


  Conception des cartes : Blanche Lambert et Pierre Verluise.

Réalisation des cartes : AB Pictoris. AB Pictoris est une jeune entreprise française fondée par Blanche Lambert, cartographe indépendante. Passionnée de cartographie et de géopolitique, elle a obtenu un Master en Géopolitique (parcours cyber, IFG, Paris VIII) et en Géostratégie (Sciences Po Aix) après une licence de Géographie et Aménagement du Territoire (Paris I).
Commentaire des cartes : Pierre Verluise, Docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb.com, enseignant dans plusieurs Master 2. Auteur, co-auteur ou directeur d’une trentaine d’ouvrages. Producteur de trois Masterclass sur Udemy : “Les fondamentaux de la puissance” ; “Pourquoi les données numériques sont-elles géopolitiques ?” par Kévin Limonier ; “C’était quoi l’URSS ?” par Jean-Robert Raviot.

Les élections législatives françaises de juin et juillet 2024 se jouent dans un contexte géopolitique marqué par des dynamiques internes et externes qui interagissent. Ces trois cartes commentées situent dans l’espace l’évolution des paramètres externes.
L’Europe géographique post-Guerre froide voit sa tectonique géopolitique profondément renouvelée sous la pression de forces qui étendent ou réduisent les regroupements – plaques – politiques. Post-Guerre froide, l’OTAN comme la Russie réorganisent leurs influences, avec des résultats variables et non sans tensions. La relance de la guerre russe contre l’Ukraine accélère un nouveau cisaillement de l’Europe géographique. Les pays Baltes, l’Ukraine et le Caucase forment plus que jamais une zone de cisaillement liée à des frottements d’influence, entre la plaque russe et la plaque “OTAN – UE”. Dans ce contexte, au vu des enquêtes de Viginum, les opérations d’influences russes sont particulièrement dynamiques dans les pays de l’UE.

Carte. 1/3. L’Ouverture du projet communautaire à de nouveaux Etats après la dislocation du Bloc de l’Est (1991-2023)

A TRAVERS la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et la Communauté économique européenne (CEE), la construction de l’Europe communautaire engagée dans les années 1950 se fait dans le contexte de la Guerre froide (1947-1991). Bien sûr, la tension Est-Ouest génère des dépenses, mais paradoxalement la Guerre froide est aussi un stimuli qui produit des effets politiques, comme le dépassement d’une partie des rancœurs franco-allemandes, du moins avec la RFA. Autrement dit, la peur de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) pousse quelques pays ouest-européens à dépasser leurs divergences pour mettre en place des convergences institutionnelles. Il est intéressant de souligner que depuis 2014 et plus encore 2022, la peur de la Russie post-soviétique a encore produit des effets politiques de rapprochement ou regroupement, par exemple au bénéfice de l’OTAN ou de l’UE. [1] Mieux encore, la crainte de la Russie et la méfiance à l’égard de la Biélorussie sont à l’origine même de la création de la Communauté politique européenne. [2]

 
Carte 1/3 Tectonique de la plaque géopolitique européenne. Ouverture du projet communautaire à de nouveaux Etats après la dislocation du Bloc de l’Est
Conception : B. Lambert et P. Verluise. Réalisation B. Lambert AB Pictoris. Voir la carte au format PDF haute qualité d’impression
Lambert-Verluise/Diploweb.com

La CEE puis l’Union européenne doivent être attractives pour avoir déjà connu sept élargissements et une seule sortie – pacifique – avec le Brexit (2016-2020). L’Europe communautaire s’étend vers le Sud et vers l’Est, jusqu’à intégrer trois anciennes Républiques soviétiques – Baltes – en 2004. Après celui de 1995, les élargissements de l’UE se font souvent dans la foulée de ceux de l’OTAN qui donne le rythme et prend en charge la dimension défense. D’anciens membres du Pacte de Varsovie (1955 – 1991) deviennent membres de l’OTAN dès 1999. A partir de 2004, en partie sous l’inspiration des nouveaux États membres, l’UE met en place une Politique européenne de voisinage (PEV). En deux décennies, la PEV connait plusieurs redéfinitions. Il s’agit de tenter de construire des relations aussi coopératives que possible avec les pays des marges extérieures, avec des résultats inégaux sous la pression des évènements internes et externes. Ainsi, le conflit israélo-palestinien et les printemps arabes (2011) pénalisent le développement de la dimension méditerranéenne.

L’Europe géographique post-Guerre froide voit donc sa tectonique géopolitique profondément renouvelée sous la pression de forces qui étendent ou réduisent les regroupements – plaques – politiques. Preuves d’attractivité plus que d’un « complot », l’OTAN et l’UE marquent des points, s’étendent. Ce qui n’empêche pas des contradictions et tensions, aussi bien internes qu’externes. Il n’y a aucune raison de s’en étonner puisque le rapport de forces est au cœur même de l’action politique.

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Carte 2/3. Sécuriser sa sphère d’influence jusqu’à se frotter à l’« étranger proche » russe (1991-2024) ?

A la faveur de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs pays précédemment indépendants sont intégrés de force à l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques : Estonie, Lettonie, Lituanie… D’autres pays deviennent des satellites de l’Union soviétique : zone soviétique en Allemagne devenue République Démocratique d’Allemagne, Pologne, Tchécoslovaquie [3], Hongrie, Roumanie, Bulgarie… Ils forment alors avec l’URSS le « bloc de l’Est ».
Durant le second semestre 1989 s’engage un processus complexe et interdépendant de désatellisation, via l’ouverture du Rideau de fer, sous l’effet de forces internes et externes, convergentes et divergentes. Cette histoire reste pour partie à écrire mais ce sera difficile puisque les archives des différents services de renseignement qui y ont participé ne sont toujours pas ouvertes.

L’année 1991 est à la fois marquée par l’éclatement de la Yougoslavie – communiste mais en froid avec Moscou – et l’implosion de l’URSS, à l’initiative de la Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie. Ici encore, l’accès à toutes les archives permettrait d’avoir une vision plus précise des calculs et erreurs des uns comme des autres, mais aussi des résultats. En admettant que nous disposions d’une vision complète des résultats.

Quoi qu’il en soit, ces évènements coproduisent progressivement de nouvelles dynamiques.

Carte 2/3 Tectonique de la plaque géopolitique européenne. Sécuriser sa sphère d’influence jusqu’à se frotter à l’« étranger proche » russe (1991-2024) ?
Conception : B. Lambert et P. Verluise. Réalisation B. Lambert AB Pictoris. Voir au format PDF haute qualité d’impression
Lambert-Verluise/Diploweb.com

D’anciens satellites de Moscou et d’anciennes Républiques soviétiques (Baltes) continuent à craindre la Russie. Parce que l’Union européenne des années 1990 n’a pas la volonté et encore moins la capacité d’incarner une protection face à une Russie que l’on a enterré un peu vite, l’OTAN s’étend vers l’Est, à la demande de ces pays. La Pologne, la République Tchèque et la Hongrie font leur entrée dès 1999.

La Russie, de son côté, tente de restaurer son autorité sur ce qu’elle appelle dès les années 1990 son « étranger proche », soit les autres anciennes Républiques soviétiques. Moscou y voit sa zone d’intérêts privilégiés et attend que les populations de ces quatorze pays fassent leur deuil d’une possible divergence avec la Russie. La proximité géographique avec la Russie leur imposerait de prendre en compte les intérêts économiques, politiques et stratégiques de Moscou. Bref une forme de retour à la doctrine de souveraineté limitée chère au dirigeant soviétique Léonid Brejnev (1964-1982) Après avoir contribué à faire imploser l’URSS, la Russie tente de restaurer son influence sur les anciennes Républiques soviétiques via diverses organisations : la Communauté des États Indépendants (CEI), l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) bras armé de la CEI, et l’Union économique eurasiatique (UEE) qui se veut le pendant économique de la CEI.

Pour diverses raisons liées à des représentations mentales et politiques, l’Ukraine est considérée comme « le gros morceau » que Moscou entend impérativement reprendre sous sa coupe. Vue de la Russie poutinienne, l’Ukraine n’existe pas en tant que nation, et encore moins comme souveraine.
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A partir de la Révolution orange (2004) s’engagent des mouvements complexes et parfois contradictoires. Les dirigeants ukrainiens sont loin d’être homogènes et cohérents dans leur désir de rapprochement avec l’Union européenne. Et les pays membres de l’UE ont des approches différentes de l’Ukraine. Cependant, la fin de l’année 2013 et le début de l’année 2014 marque un moment de bascule quand la Russie entend empêcher la signature d’un accord d’association Ukraine / Union européenne. Sous la pression de l’Euromaïdan, le Président ukrainien pro-russe doit quitter son pays. L’annexion illégale de la Crimée en février 2014 par la Russie puis son soutien aux séparatistes du Donbass ont pour fonction de complexifier un rapprochement Kiev / Bruxelles.

Pourtant, Kiev signe peu après un accord d’association avec l’UE. Et l’ Ukraine met fin à sa participation aux organes statutaires de la CEI en 2018. Les candidatures informelles ou formelles de l’Ukraine à l’OTAN et à l’UE sont des irritants pour Moscou. Quand la Russie prétend « neutraliser » l’Ukraine, c’est en fait pour l’avoir à sa botte et pouvoir l’utiliser dans sa bataille contre l’OTAN et l’UE.

La Moldavie a également annoncé son retrait de la CEI, mais ce pays est fragilisé depuis le début des années 1990 par la sécession illégale de la Transnistrie où stationne la XIV e armée russe. Un territoire que la Russie pourrait utiliser pour peser sur la situation en Ukraine, en Roumanie et plus largement sur l’OTAN et l’UE. La Moldavie est également candidate à l’UE.

La relance de la guerre d’agression russe en Ukraine, le 24 février 2022 a même conduit deux États membres de l’Union européenne précédemment très attachés à leur neutralité à sauter le pas d’une adhésion à l’OTAN : la Finlande et la Suède. Autrement dit, cette guerre que la Russie n’ose même pas appeler par son nom durant plus de deux ans a conduit à un nouvel élargissement de l’OTAN.

Aux représentations de l’URSS durant la Guerre froide viennent donc s’ajouter les crimes de guerre russes en Ukraine. Autrement dit, la Russie s’est remise en difficulté pour quelque temps.

Soulignons, cependant, que V. Poutine bénéficie de soutiens internes et externes, notamment la République populaire de Chine, l’Iran, la Corée du Nord et de bien d’autres, trop heureux de contester les pays dits « Occidentaux » qui n’ont pas toujours brillé, il est vrai, par leur non-violence et leur cohérence.

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Carte 3/3. Quand le cisaillement de l’Europe géographique s’accélère : les conséquences de la guerre en Ukraine (24 février 2022-Avril 2024)

A l’initiative de Moscou, la relance de la guerre russe contre l’Ukraine, le 24 février 2022, accélère le nouveau cisaillement de l’Europe géographique. Loin de l’unification de l’Europe géographique fantasmée par certains post-Guerre froide, l’Europe géographique reste divisée, voire fracturée, mais sur des lignes déplacées et par d’autres regroupements. Il existe cependant un point commun pendant et après la Guerre froide : la crainte de l’URSS devenue Russie post-soviétique produit des effets de regroupements chez ceux qui veulent s’en préserver.

 
Carte 3/3 Tectonique de la plaque géopolitique européenne. Quand le cisaillement de l’Europe géographique s’accélère : les conséquences de la guerre en Ukraine (24 février 2022-Avril 2024)
Conception : B. Lambert et P. Verluise. Réalisation : B. Lambert AB Pictoris.
Lambert-Verluise/Diploweb.com

Après avoir violé une première fois les frontières de l’Ukraine en 2014 (annexion illégale de la Crimée, soutien à des séparatistes dans le Donbass) la Russie relance le 24 février 2022 une guerre qui n’ose pas dire son nom contre l’Ukraine. L’Ukraine chasse assez rapidement les troupes russes du nord de son territoire, mais la Russie gagne du terrain à l’est et au sud de l’Ukraine.

Dès mars 2022, la Russie est exclue du Conseil de l’Europe qui passe de 47 à 46 états membres, avec une importante diminution de sa superficie. La Biélorussie [4] sert de base arrière à l’armée russe pour mettre en œuvre pressions et opérations contre l’Ukraine. Réélu frauduleusement en 2020, le dictateur biélorusse Alexandre Loukachenko tombe de plus en plus sous la coupe de Vladimir Poutine. Des sanctions sont prises par nombre de pays occidentaux contre la Biélorussie et la Russie. Celle-ci fait cependant preuve d’une forme de résilience, en partie explicable par l’emprise de l’exécutif sur l’économie et la presse.

Le Caucase et l’Ukraine forment plus que jamais une zone de cisaillement liée à des frottements d’influence, entre la plaque russe et la plaque OTAN – UE. Cette expression « OTAN – UE » est pratique mais trompeuse. Certes, 23 pays membres de l’UE-27 sont membres de l’OTAN à 32 (OTAN-32). La plupart des Etats membres de l’UE sont donc également membres de l’OTAN-32, dont la France. Cependant, plusieurs pays de l’UE ne sont pas de l’OTAN et plusieurs pays de l’OTAN ne sont pas de l’UE. Il n’en demeure pas moins que les traités européens articulent les relations de ces deux institutions et que la pression de la relance de la guerre russe en Ukraine remet l’OTAN dans une position assez favorable de dernier – voire premier – garant.

Un arc de cisaillement s’étend de la Finlande – sur laquelle Moscou tente des manœuvres de déstabilisation pour la punir d’avoir rejoint l’OTAN – jusqu’au Caucase, en passant par les Pays Baltes frontaliers de la Russie et bien sûr l’Ukraine voire la Moldavie. Cette dernière est fragilisée par les jeux russes en Transnistrie, sécessionniste depuis le début des années 1990. En quelques rotations aériennes, la Russie pourrait considérablement augmenter ses troupes stationnées en Transnistrie pour attaquer l’Ukraine par l’Est afin de faire la jonction avec la Crimée… ou à l’Ouest… la Moldavie, voire la Roumanie, donc l’OTAN. Le long de cet arc de cisaillement, la Biélorussie joue en faveur de la Russie, mais le régime de Loukachenko pourrait payer cher cet alignement si la Russie n’était pas victorieuse dans sa relance de sa guerre en Ukraine.

La Géorgie est sous pression de la Russie qui cherche à y contenir les forces en faveur d’un rapprochement avec l’OTAN et l’UE. L’Azerbaïdjan utilise les sanctions de l’UE contre la Russie pour renforcer sa coopération énergétique avec l’UE, mais ne s’interdit pas de contribuer en mai 2024 à des opérations de déstabilisation d’un pays membre de l’OTAN et de l’UE – la France – dans une opération d’influence en Nouvelle-Calédonie [5]. Enfin, avec la Turquie dans les reins, l’Arménie paie cher d’avoir choisi la Russie pour la soutenir face à l’Azerbaïdjan. Erevan en a récemment perdu dans une indifférence troublante le contrôle sur l’enclave du Haut-Karabagh. Voilà ce qui arrive quand on choisit le mauvais cheval à un moment charnière.

Cet arc de cisaillement qui traverse l’Europe géographique – dont la limite orientale conventionnelle est l’Oural – pourrait rester crisogène durant quelque temps. Les traces dans les représentations géopolitiques pourraient être durables. Ce qui pourrait générer ou renforcer des effets structurants.

Des facteurs intérieurs, endogènes et / ou manipulés par des puissances extérieures, peuvent amoindrir la cohésion des soutiens à l’Ukraine.

Des facteurs extérieurs – les élections aux Etats-Unis, la question taiwanaise, les crises au Moyen-Orient et en Afrique, etc. – peuvent rebattre les priorités donc les cartes.

D’expérience, les pays de l’Union européenne, l’esprit embrumé par des vapeurs d’idéologie, attendent d’être dans les cordes pour commencer à considérer le réel stratégique. Ils partent de loin, leurs fondamentaux démographiques, économiques et stratégiques sont diminués. Les efforts en matière de défense sont tardifs et encore insuffisants.

Il faudrait des pays de l’UE véritablement mobilisés, sachant réduire les manœuvres des puissances étrangères, et engager des efforts cohérents sur tous les fondamentaux de la puissance et sur une longue durée pour faire de cette pression un facteur de rebond.

Dans le cas contraire, la sanction sera plus ou moins rapide. Vae victis. [6]

Copyright pour le texte Mai 2024-Verluise/Diploweb.com.
Copyright pour les cartes Avril 2024-Lambert-Verluise/Diploweb.com


En résumé

. Voir la carte 1/3 Tectonique de la plaque géopolitique européenne. Ouverture du projet communautaire à de nouveaux Etats après la dislocation du Bloc de l’Est (1991-2023)

. Voir la carte 2/3 Tectonique de la plaque géopolitique européenne. Sécuriser sa sphère d’influence jusqu’à se frotter à l’« étranger proche » russe (1991-2024) ?

. Voir la carte 3/3 Tectonique de la plaque géopolitique européenne Quand le cisaillement de l’Europe géographique s’accélère : les conséquences de la guerre en Ukraine (24 février 2022-Avril 2024)

. See Map. Tectonics of the European Geopolitical Plate. When the Fracture of Geographical Europe Accelerates : The Consequences of the War in Ukraine (February 24, 2022 – April 2024)

France. Quels enjeux de défense et de sécurité aux élections européennes 2024 ?

France. Quels enjeux de défense et de sécurité aux élections européennes 2024 ?

Par Gaspard Bailloux – Diploweb – publié le  6 juin 2024  

https://www.diploweb.com/France-Quels-enjeux-de-defense-et-de-securite-aux-elections-europeennes-2024.html


L’auteur s’exprime en son nom propre. Ancien élève de classe préparatoire littéraire du lycée Lakanal, Gaspard Bailloux est diplômé d’une licence d’histoire de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et d’un Master 1 de science politique de l’Université Paris-Saclay. Passionné par la géopolitique et l’histoire, il réalise actuellement une année de césure où il a pu acquérir une expérience en ambassade et à l’Institut de Recherche stratégique de l’École militaire en tant que stagiaire.

Bien que le Parlement européen n’ait qu’un droit de regard dans l’élaboration ou la mise en œuvre de la politique de défense et de sécurité commune (PSDC), les députés européens et les groupes politiques abordent régulièrement des questions de défense et de sécurité. La relance de la guerre en Ukraine a joué depuis 2022 un rôle d’accélérateur dans la mise à l’ordre du jour de ces sujets. Lors de la campagne électorale pour les élections européennes de juin 2024, les candidats français ont débattu de ces enjeux de souveraineté sur lesquels se cristallisent des visions divergentes de l’Union européenne (UE), mais les débats font aussi apparaître des convergences sur la défense et la sécurité. Lesquelles ?

Les élections européennes du 8 et 9 juin 2024 peuvent fortement influencer l’action de l’UE pour les années à venir dans le domaine de la sécurité et de la défense. La future composition du Parlement européen (PE) jouera un rôle clef dans l’architecture de la prochaine Commission avec le principe du Spitzenkandidat. Chaque parti politique européen désigne une tête de liste  ; celle du parti qui remporte le plus de voix aux élections devient le candidat soumis par le Conseil de l’UE au vote du Parlement européen pour l’élection de la présidence de la Commission.

La défense et la sécurité dans la campagne électorale 2024

La santé (41%), la guerre (38%), le pouvoir d’achat (24%) et l’environnement (24%) constituent les principales préoccupations des citoyens européens, d’après les résultats du sondage réalisé par BVA Xsight [1] pour un consortium de médias européens dans les 27 pays membres. 72% des Européens sont favorables à une politique commune en matière de défense. Dans le contexte français de la campagne électorale, les sujets de sécurité et de défense occupent également une place importante. Les discours des candidats reposent sur une opposition structurante entre ceux qui considèrent la défense quasi uniquement comme un domaine relevant de la souveraineté nationale (RN, R ! , PC) [2] et ceux qui défendent une politique européenne en la matière (EELV, RE, PS, LR) [3]. La défense européenne est l’un des sujets qui divise le plus tant dans son principe que dans les modalités de sa mise en œuvre.

Le renforcement de la défense européenne après l’invasion de l’Ukraine

Après l’échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954, la question de la défense européenne est restée un défi à traiter. À partir de Maastricht (1993), l’UE s’est dotée d’une politique étrangère et de sécurité commune (PESC), puis d’une politique de sécurité et de défense commune (PSDC) avec Lisbonne (2009). Après la relance de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, l’UE a renforcé la défense européenne. La boussole stratégique, dont la version finale a été adoptée par le Conseil européen le 22 mars 2022, est venue définir les grandes orientations de la sécurité et de la défense européenne jusqu’en 2030. Cette volonté s’est concrétisée dans le soutien financier et militaire à l’Ukraine avec la Facilité européenne pour la paix, le lancement d’une mission d’assistance militaire de l’UE (EUNAM), ou encore l’acquisition conjointe de matériels militaires destinés à l’Ukraine.

Le rôle limité du Parlement dans le domaine de la défense et de la sécurité

Le Parlement européen (PE), dépourvu d’un pouvoir d’initiative, dispose d’une influence limitée en matière de défense et de sécurité. Il n’a pas de rôle direct dans l’élaboration et la mise en œuvre de la PSDC, mais dispose d’un pouvoir indirect grâce à sa compétence budgétaire. La sous-commission “sécurité et défense” (SEDE) dépend administrativement et politiquement de la commission des affaires étrangères (AFET) et son activité se limite principalement à la promulgation de résolutions. La SEDE fait également face à des conflits de compétences entre les différentes commissions parlementaires, les sujets liés à l’industrie de la défense relevant systématiquement de la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie (ITRE).

Certains partis politiques français (RE, PS, EELV, LFI) proposent d’étendre les pouvoirs du PE en lui conférant un droit d’initiative législative (actuellement, compétence exclusive de la Commission) qui pourrait également s’étendre aux sujets de la PSDC et de la PESC. EELV souhaite que le PE obtienne un pouvoir de supervision sur la PSDC. À l’inverse, la compétence de la SEDE n’est pas évoquée dans le débat français. Pourtant, par le biais de la présidente de la SEDE, Mme Nathalie Loiseau, le groupe RE œuvre pour la faire évoluer en une commission de plein exercice qui s’attribuerait les sujets de l’industrie de la défense.

Les enjeux de la stratégie industrielle européenne de défense

La stratégie industrielle européenne de défense, domaine dans lequel l’UE dispose d’une compétence d’appui, rassemble les partis français sur la nécessité de combler le déficit capacitaire européen, mais divise sur l’échelon (national ou européen) à privilégier pour y remédier. Le besoin de produire des armes dans les pays de l’UE, qui a fait l’objet d’un consensus européen après l’invasion de l’Ukraine, est un autre point de convergence. Dans ce cadre, grâce à ses compétences budgétaires, le PE peut jouer un rôle non négligeable sous la forme de subventions et d’investissements. LR propose de tripler le budget du Fonds Européen de Défense de 8 à 25 milliards (sur la période 2021-2027) tandis que RE et le PS proposent d’investir 100 milliards d’euros durant la prochaine mandature. Cette stratégie industrielle passe par un protectionnisme assumé sur le secteur des industries de la défense et une préférence européenne dans l’achat commun de matériels. Cette politique marque un profond changement de logique par rapport à celle, fondée sur le libéralisme et la libre concurrence, qui a guidé la construction économique européenne.

L’influence des élections sur l’architecture et la stratégie de l’UE

L’élection de la présidente de la Commission et la validation des Commissaires européens par le PE seront des facteurs qui élèveront ou, au contraire, réduiront le niveau d’ambition de la stratégie de l’UE. La montée des partis eurosceptiques et populistes en Europe fait peser le risque d’un ralentissement de l’intégration sur ces sujets, voire d’un virage stratégique complet avec la possibilité d’un changement de coalition [4]. Le parti populaire européen (PPE) pourrait constituer une majorité alternative sur certains sujets avec le groupe des conservateurs et réformistes européens (ECR) de Mme Giorgia Meloni, présidente du Conseil des ministres d’Italie.

Le conseil de l’UE et la Commission européenne au cœur des débats

En dehors du PE, le Conseil de l’UE et la Commission européenne font aussi l’objet de débats dans la campagne électorale sur l’étendue de leur rôle en matière de défense et de sécurité.

Concernant le fonctionnement du Conseil de l’UE, le passage à la majorité qualifiée [5] sur les questions de politique étrangère et de sécurité est mis en avant par RE, EELV et le PS afin de rendre l’UE plus démocratique et d’éviter les blocages récurrents. En revanche, cette fin du « droit de véto » est vue comme une ligne rouge pour LR, le RN, R ! et le PC, tandis que LFI souhaite y mettre un terme uniquement pour « les sanctions ciblées contre les personnes responsables de violations des droits humains » (voir programme LFI).

Concernant la Commission européenne, la volonté de sa présidente, Mme Ursula von der Leyen (en cas de reconduction de son mandat) de défendre la création d’un poste de Commissaire Européen à la Défense, divise entre ceux qui veulent éviter tout élargissement des prérogatives de la Commission (R ! , RN, LR, LFI, PC), et ceux qui considèrent qu’elle permettrait de mener plus efficacement la stratégie européenne (EELV, PS). Cette décision dépendra des équilibres de l’architecture de la prochaine Commission et pourrait peser en faveur de l’évolution de la SEDE.

L’influence des positions vis-à-vis de l’OTAN sur les positions vis-à-vis de la défense européenne

Les positions des partis sur la question de la défense européenne sont étroitement associées à leurs positions sur l’OTAN. Pour certains (PC, LFI, RN, R !), l’Alliance est d’abord perçue comme dominée par les États-Unis, lesquels ne partagent pas les intérêts de la France ou de l’UE. Cette posture se manifeste par exemple par le souhait de sortir du commandement intégré (proposition du Parti Communiste) ou de rejeter les références à la coopération avec l’OTAN dans le cadre de l’UE (proposition de LFI). À contrario, la boussole stratégique rappelle l’importance de l’OTAN, qui est le principal instrument de coopération et de défense territoriale de l’Europe (grâce aux procédures communes qui assurent l’interopérabilité des forces des États membres), et la nécessité de bâtir une défense européenne complémentaire de l’Alliance. Ce rappel souligne le décalage entre le débat français et la position de certains alliés européens comme l’Allemagne ou les pays de l’Est qui conçoivent leur sécurité d’abord par le prisme otanien. Face à cet état de fait européen et dans le contexte d’un pivot américain vers l’Asie, le PS et EELV proposent de continuer à s’investir dans l’Alliance pour, à terme, transférer ces missions de défense territoriale collective à l’UE une fois les capacités européennes suffisamment développées. LR et RE défendent l’idée d’un pilier européen de l’Otan, c’est-à-dire, un investissement suffisant des Européens pour assurer leur sécurité avec l’appui des États-Unis et bâtir la défense européenne à partir de ce cadre déjà établi et fonctionnel. Cela passe notamment par des efforts budgétaires dans le but d’atteindre l’objectif de 2 % minimal du PIB consacré par an aux dépenses de défense convenu en 2014 par les chefs d’État et de gouvernement des pays de l’OTAN.

Vers une « armée européenne » ?

Quant à la création d’une « armée européenne », une ligne rouge d’atteinte à la souveraineté nationale pour LFI, PC, RN, R !, seule EELV, qui revendique s’inscrire dans une approche fédéraliste de l’UE, soutient sa création. Le PS et RE soutiennent la mise en place d’une « capacité de déploiement rapide de l’UE, qui […] permettra de déployer rapidement jusqu’à 5000 militaires » [6] pour des missions de maintien de la paix, telle que prévue par la boussole stratégique. Les LR défendent dans leur programme, quant à eux, la création d’une « force mobile permanente de protection civile ».

Derrière ce débat récurrent, se posent de nombreuses problématiques institutionnelles et opérationnelles. Après son intégration dans la boussole stratégique en 2022, ce projet se concrétisera-t-il enfin lors de la prochaine mandature ?

Copyright 6 juin 2024-Bailloux/Diploweb


[1] Étude BVA x ARTE : Concerns and global perception of the EU citizens, 2024.

[2] Rassemblement National, Reconquête, Parti Communiste.

[3] Europe Écologie Les Verts, Renaissance, Parti Socialiste, Les Républicains.

[4] Brack, N. et Marié, A. « Une poussée à droite aux élections conduirait-elle à un changement de la coalition centrale au Parlement européen ? », Policy Paper n. 300, Institut Jacques Delors, avril 2024

[5] C’est-à-dire si 55% des États membres, soit 15 sur 27, votent pour, et si la proposition est soutenue par des États membres représentant au moins 65% de la population totale de l’UE (procédure en vigueur depuis le 1ᵉʳ novembre 2014).

[6] Une boussole stratégique en matière de sécurité et de défense, Conseil de l’Union européenne, 2022.

La France va céder des Mirage 2000-5 à l’armée de l’Air d’Ukraine

La France va céder des Mirage 2000-5 à l’armée de l’Air d’Ukraine

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 6 juin 2024

https://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2024/06/06/la-france-va-ceder-des-mirage-2000-5-a-l-armee-de-l-air-d-ukraine.html


La France va fournir des avions de chasse Mirage 2000-5 à l’Ukraine pour renforcer ses moyens aériens face à la Russie, a annoncé ce jeudi soir Emmanuel Macron.

Nous allons annoncer la cession de Mirage 2000-5″ vendredi à l’occasion de la visite de Volodimir Zelensky en France“, a déclaré le président français lors d’une interview sur TF1 et France 2. Le chef de l’État s’exprimait au terme d’une journée de commémorations du Débarquement du 6 juin 1944, où était invité le président ukrainien.

Les pilotes de ces avions de chasse seront formés en France, a précisé Emmanuel Macron. La formation des pilotes, en fait leur transformation sur Mirage 2000-5 qui commencera dès l’été avec pour objectif de lâcher hommes et machines en fin d’année, se déroulera certainement sur la base aérienne de Nancy. 

Combien d’avions seront livrés? Le parc initial français comptait une quarantaine d’avions de ce type. Il faut compter que la France fournisse aux Ukrainiens de quoi former un escadron solide, soit une bonne vingtaine d’avions. Seul bémol: ce type d’avion est monoplace. Il faudra donc que l’armée de l’Air et de l’Espace rameute ses 6 Mirage 2000B disponibles pour les vols de formation conjoint.

Un chasseur monoplace

Mis en service en 1999, le Mirage 2000-5 est un 2000C modernisé. Il est équipé d’instruments écrans en remplacement des instruments analogiques et d’un nouveau radar RDY lui donnant des capacités de tirs simultanés sur plusieurs cibles avec les missiles MICA, plus petits et plus modernes que les Magic 2.

Il est utilisé en mission de police du ciel sur le territoire, en OPEX (opération extérieure) et aussi dans le cadre des missions au-dessus des pays Baltes face aux appareils russes dont les vols sont systématiquement accompagnés lorsqu’ils s’approchent de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie.

Une brigade équipée et formée

En outre, la France prévoit de former 4 500 soldats ukrainiens, a poursuivi le chef de l’État, assurant qu’il n’y avait pas “aujourd’hui” d’instructeurs militaires français sur le sol ukrainien mais tout en reconnaissant que des civils français travaillaient déjà en Ukraine (dans les domaines du soutien, de la logistique etc.).

Notre souhait, c’est aussi de former une brigade“, a-t-il ajouté. Cette brigade sera équipée, entraînée et armée par la France. Sur le territoire ukrainien? Le président français ne l’a pas confirmé, se contentant de préciser que la discussion était en cours avec les partenaires de la France. 

Le nucléaire britannique à la recherche de financements

Le nucléaire britannique à la recherche de financements

par Baudouin de Petiville – Revue Conflits – publié le 4 juin 2024

https://www.revueconflits.com/le-nucleaire-britannique-a-la-recherche-de-financements/


Alors que la guerre fait rage en Ukraine, le Royaume-Uni ambitionne d’assurer son indépendance énergétique par un mix décarboné et donc…  nucléarisé. Principal défi pour concrétiser cette stratégie, la mobilisation des financements avec la possibilité de se tourner vers les Émirats arabes unis.

Le gouvernement britannique vise à produire 95 % d’électricité décarbonée d’ici 2030. Pour y parvenir, il conçoit un mix électrique combinant éolien offshore (y compris l’éolien flottant), baisse des coûts du gaz, investissements dans l’hydrogène et nouvelles unités nucléaires.

Le Royaume-Uni ambitionne ainsi de redevenir un leader de l’atome, avec un objectif de 25 % d’énergie nucléaire dans son mix énergétique d’ici 2050. Malgré la fermeture imminente de cinq de ses six centrales le Royaume-Uni planifie maintenant de tripler sa capacité nucléaire à l’horizon 2050. A cette date, le gouvernement vise 24 GW de capacité installée. Un objectif ambitieux qui impliquera la construction de plusieurs réacteurs nucléaires pour un quasi-renouvellement de son parc.  Toutefois les deux projets de centrales en cours et menées par EDF rencontrent des difficultés liées aux financements. La porte de sortie pourrait être une solution externe apportée par les Émirats.

Les mésaventures d’EDF

Mais comment le Royaume-Unis en est venu à une situation paradoxale ? Les mésaventures nucléaires britanniques commencent lorsque EDF remporte l’appel d’offre pour diriger l’installation des tranches deSizewell C et d’Hinkley Point, les seuls contrats en cours dans le pays. Critiquée en France, EDF demeure un électricien de rang mondial et qui dispose expérience reconnue dans le domaine nucléaire. Raison pour laquelle le groupe a remporté plusieurs contrats en Europe, notamment face à l’entreprise américaine Westinghouse. Problème, les obstacles rencontrées sur ses chantiers en Angleterre et sur l’EPR de Flamanville ont ternis cette réputation.

C’est en 2012, qu’EDF est sélectionnée pour superviser la construction de la centrale nucléaire de Hinckley Point en Angleterre, composée de deux tranches de réacteurs de type EPR. Le budget initial était fixé à 13 milliards de livres sterling, avec un démarrage des travaux prévu pour 2017. En 2015, EDF a noué un partenariat financier avec la société chinoise CGN, EDF détenant 65,5 % des parts et CGN 33,5 %. Ce projet était alors financé exclusivement par ces deux entreprises, sans aide du gouvernement.

Au fil des années, les coûts du projet ont grimpé et la date de début de la construction a été repoussée à plusieurs reprises. En 2016, le coût du projet était réévalué à 18 milliards de livres, puis à 25 milliards en mai 2022, et enfin à 32,7 milliards en janvier 2023. En France, des critiques ont été formulées à l’encontre du partenaire chinois, accusé de ne pas prendre en charge les surcoûts engendrés par les retards de construction. Initialement, EDF devait investir 4 milliards de livres par an, mais cette somme a augmenté à 5 milliards, laissant EDF seul face à un risque financier croissant. Le coût du projet a ainsi augmenté de 72 % à 89 %.

Le projet a également accumulé quatre ans de retard, repoussant sa mise en service prévue entre 2029 et 2031. La pandémie de Covid-19 a aussi joué un rôle dans ces retards et surcoûts. Aujourd’hui, EDF supporte seul ces dépenses supplémentaires, CGN ayant décidé de ne plus participer au financement tout en restant actionnaire. EDF est donc en quête de nouveaux partenaires pour soutenir ce projet colossal.

Financements privés

L’Angleterre n’est cependant pas arrivé au bout de ses peines, puisque c’est désormais Sizewell C, dont la construction n’a même pas encore commencé, qui connait des difficultés. Seulement, cette fois-ci, elles ne sont pas imputables à EDF. Initialement, le financement devait être assuré par le consortium, mais en 2020, GCN s’est retiré du projet, obligeant le gouvernement de sa Majesté à prendre une participation de 50 % et à assumer le financement du projet. En janvier dernier, le gouvernement britannique a injecté 1,3 milliard de livres sterling pour maintenir le projet à flot. Pour 2023, EDF a déclaré que sa part dans le projet ne dépasserait pas 20 %.

Face à l’ampleur des coûts, le gouvernement cherche à attirer des investisseurs privés pour partager le fardeau financier. Un programme de financement récent permet de poursuivre les travaux en attendant une décision finale sur l’investissement, prévue pour plus tard dans l’année. En septembre 2023, un appel a été lancé aux investisseurs potentiels pour préparer un processus d’appel d’offres, avec l’espoir de boucler la levée de fonds en 2024. Des investisseurs comme l’Universities Superannuation Scheme, Amber Infrastructure, Equitix, et Schroders Greencoat ont déjà manifesté leur intérêt. Toutefois, seulement deux entreprises ont été sélectionnées pour la deuxième phase de l’appel d’offres : Centrica, le plus grand fournisseur d’énergie du Royaume-Uni, et Emirates Nuclear Energy Corporation (ENEC), l’entreprise publique nucléaire des Émirats Arabes Unis.

La piste émiratie

Si la participation de Centrica n’est pas surprenante – l’entreprise détient déjà une participation de 20 % dans les cinq centrales nucléaires opérationnelles du Royaume-Uni – celle d’ENEC est plus inhabituelle. En 2023, The Guardian rapportait que le gouvernement avait approché Mubadala, le fonds d’Abu Dhabi géré par le cheikh Mansour bin Zayed Al Nahyan, propriétaire du club de football Manchester City, pour financer le projet. Par ailleurs, l’offre émiratie s’est révélée plus compétitive que celle de l’entreprise britannique.

Cependant, cette offre reflète une stratégie mise en place depuis plusieurs années qui dépasse les frontières des Émirats. En effet, ENEC est le principal sponsor de la centrale nucléaire de Barakah à Abu Dhabi, d’une capacité de 5,6 GW, qui peut fournir jusqu’à 25 % des besoins en électricité des Émirats arabes unis. Ce projet a été la première centrale nucléaire du monde arabe et les Émirats ont été le premier pays de la région à s’engager dans l’énergie nucléaire. En 2009, le pays a adopté un plan de développement durable comprenant un volet nucléaire. Aujourd’hui, les Émirats arabes unis sont un des leaders de la région du Golfe dans sa politique de diversification énergétique. Alors que le Koweït a abandonné son projet nucléaire, l’Arabie saoudite l’a lancé tardivement, en 2018, avec une mise en service prévue pour 2036.

En participant à cet appel d’offres, les Émirats poursuivent leur stratégie de diversification des ressources. Par ailleurs, lors de la COP de Dubaï, plusieurs pays ont signé un accord pour renforcer leurs capacités dans le domaine nucléaire. Dans cette logique, l’ambition de l’ENEC est de devenir une entreprise internationale d’énergie nucléaire, détenant des participations minoritaires dans les infrastructures d’énergie nucléaire d’autres nations, sans les gérer ni les exploiter. Son soutien financier pourrait aider le Royaume-Uni, qui connaît des difficultés dans ses projets nucléaires, comme un premier pas vers le développement et l’exportation de compétences pour d’autres programmes étrangers.

Décès du président Ebrahim Raïssi : quelles perspectives politiques et internationales pour la République islamique d’Iran ?

Décès du président Ebrahim Raïssi : quelles perspectives politiques et internationales pour la République islamique d’Iran ?

Les disparitions du président et du ministre des Affaires étrangères iranien le 19 mai 2024 dans un accident d’hélicoptère sont venues secouer le pays. Dans un contexte de déstabilisation régionale et de regains de tensions notamment avec Israël, l’élection d’un nouveau président s’impose et le décès d’Ebrahim Raïssi vient également questionner les futures perspectives du  Guide suprême Ali Khameini pour le pays. Quelles réactions le décès du président a-t-il suscité au sein de la population iranienne ? À l’horizon des élections présidentielles qui se tiendront le 28 juin prochain, quelles sont les perspectives politiques et géopolitiques pour l’Iran ? Éléments de réponse avec Thierry Coville, chercheur à l’IRIS.

Comment a été reçue en Iran l’annonce de la mort d’Ebrahim Raïssi et de ses circonstances ? Que doit-on retenir de sa présidence ?

L’annonce du décès du président Ebrahim Raïssi, le 19 mai 2024, après un accident d’hélicoptère en Iran dans la province de l’Azerbaïdjan oriental, a été un choc politique, comme cela se serait passé dans n’importe quel pays où un incident similaire aurait eu lieu. Les premières réactions des autorités et notamment du Guide Ali Khameini ont été d’assurer qu’il n’y aurait pas de conséquences sur la gestion du pays. Le premier vice-président, Mohamed Mokhber a été nommé pour assurer l’intérim en attendant de nouvelles élections présidentielles fin juin 2024. On peut noter que ce dernier a été le directeur d’une des plus importantes fondations (bonyads) d’Iran, Setad Edjrâi Farman Imam, à savoir des organismes parapublics qui possèdent de nombreuses entreprises, ne paient pas d’impôts et ne rendent de compte qu’au Guide. Cette nomination confirme donc le poids économique et politique de ce secteur parapublic (regroupant les bonyads et les entreprises travaillant pour les Pasdarans) dans la République islamique d’Iran. Par ailleurs, une enquête a été lancée par le Chef d’état-major des forces armées, Mohamad Bâqeri, pour déterminer les causes de cet accident. Tout ce que l’on peut dire à ce sujet est que la flotte aérienne iranienne civile et militaire est vieillissante (l’une des plus « vieilles » du monde …) : les sanctions américaines limitent les capacités d’achat de l’Iran d’avions et de pièces de rechange. On rappellera que les sanctions américaines empêchent les achats d’Airbus par l’Iran puisqu’au moins 10 % des composants de cet avion sont fabriqués aux États-Unis. Il y a donc un vrai risque pour la sécurité des passagers : l’Aviation Safety Network notait en 2022 qu’il y avait eu près de 1 800 accidents depuis la révolution.

Ebrahim Raïssi s’est montré durant sa présidence comme un fidèle exécutant des directives du Guide Ali Khameini. Contrairement aux présidents précédents, il n’y a pas un seul moment où l’on a pu noter un semblant de désaccord entre le Guide et Ebrahim Raïssi. Évidemment, on retiendra du président qu’il a mené une répression féroce du mouvement de protestation « Femmes, vie, liberté » en 2022 (avec plus de 500 personnes tuées du côté des manifestants), et qu’il a été incapable d’apporter une réponse autre que sécuritaire à cette crise. Cette répression a accentué les « fractures » dans la société iranienne et explique qu’un certain nombre de personnes, notamment des membres des familles des victimes de cette répression, se soient ouvertement réjouies du décès du président. D’autres critiques portent plutôt sur sa politique économique. En effet, Ebrahim Raïssi s’est fait élire en promettant qu’il allait améliorer la situation économique de l’Iran et en expliquant que l’ancien président, Hassan Rohani, avait tort de lier toutes les difficultés de l’économie iranienne à la réimposition des sanctions américaines après la sortie de Donald Trump de l’Accord en 2018. Or, en dépit de ces promesses, l’inflation est restée très forte en Iran depuis son élection : elle a été proche de 50 % depuis 2021 pour toutefois ralentir à près de 30 % début 2024. Ebrahim Raïssi s’est donc trouvé en porte-à-faux par rapport à son discours pré-électoral pour finalement constater qu’il ne pouvait pas vraiment réduire l’inflation tant que les sanctions américaines étaient en place. On peut également reprocher au président iranien des erreurs en termes de politique économique comme la suppression des subventions de change liées aux importations de produits essentiels en 2022 (blé, huile, médicaments), ce qui a conduit à accélérer une inflation déjà élevée.

À quelles conséquences politiques doit-on s’attendre en Iran alors qu’Ebrahim Raïssi était « pressenti » pour succéder à l’Ayatollah Khamenei et que des élections seront organisées le 28 juin prochain ?

Il faut rester prudent à ce sujet. Certes, Ebrahim Raïssi était cité comme l’un des candidats possibles pour prendre la succession du Guide Ali Khameini. D’un autre côté, il n’était pas le seul. Certains estiment en outre que son « mauvais » bilan sur le plan économique en tant que président a pu peser sur sa crédibilité en tant que futur remplaçant du Guide. D’autre part, depuis la révolution de 1979, on a souvent évoqué certaines personnalités comme étant de possibles successeurs du Guide pour constater que ces mêmes personnes étaient tombées en disgrâce quelque temps après. Ce qui est sûr est que la succession du Guide Ali Khameini, quand elle interviendra, sera un évènement majeur de la scène politique iranienne. On peut noter à ce sujet que l’Assemblée des Experts, dont la mission est notamment de choisir le nouveau Guide et dont Ebrahim Raïssi était l’un des membres, vient de tenir sa première réunion après les élections de mars 2024 qui en ont défini sa nouvelle composition. Tous ses membres se rejoignent sur une ligne politique radicale défendant avant tout le principe de Velayat-eh faqih (la supériorité du religieux sur le politique) et que toutes les personnalités ne remplissant pas cette condition, comme l’ancien président Hassan Rohani, en ont été écartées.

En ce qui concerne les prochaines élections présidentielles, tout va dépendre des choix qui vont être faits par le Guide Ali Khameini. S’il considère que la stratégie globale du pays doit rester la même, il va, dans ce cas, favoriser la candidature d’un profil semblable à celui d’Ebrahim Raïssi, c’est-à-dire d’un radical qui poursuivra les politiques menées précédemment, notamment en matière de répression et du contrôle du voile obligatoire pour les femmes. Sinon, il peut penser que la situation de crise politique que connait l’Iran depuis 2022 ne doit pas perdurer et qu’il faut donc nommer une personnalité capable d’avoir une approche un peu plus pragmatique pouvant limiter la cassure entre le pouvoir et une grande partie de la société tout en maintenant le dialogue en cours avec les États-Unis sur les conflits régionaux et le nucléaire. Dans tous les cas, le futur président sera proche de la ligne radicale défendant le Velayat-eh faqih.

Dans un climat régional particulièrement tendu, un changement de présidence peut-il réellement amener à une fragilisation de l’Iran sur la scène internationale et accroitre l’instabilité actuelle au Moyen-Orient ?

Cela demeure peu probable. La stratégie régionale de l’Iran est d’abord définie par Ali Khameini et ses conseillers. D’ailleurs, Ali Bagheri Kani, qui a été nommé pour assurer l’intérim après le décès d’Hossein Amir Abdollahian, le ministre des Affaires étrangères (également mort dans cet accident d’hélicoptère), peut être considéré comme faisant partie de ce courant défendant la Velayat-eh faqih et l’ « Axe de résistance ». Il a été directeur de campagne de Said Djalili, une personnalité connue de cette mouvance lors des élections présidentielles de 2013. Il était également en charge dans le gouvernement de Raïssi des négociations sur le nucléaire, ce qui montre à quel point ce dossier reste important pour l’Iran.

La stratégie internationale de l’Iran va rester marquée par l’objectif de défendre l’Axe de résistance tout en renforçant progressivement les liens auparavant distendus avec des pays du Conseil de coopération du Golfe comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et le Koweït. Sur la scène internationale, la priorité est notamment de maintenir des contacts avec les États-Unis, notamment pour limiter les risques de « dérapage » des conflits dans la région et dans l’optique de « futures » négociations sur la question du nucléaire. On peut noter à ce sujet que tous les dirigeants de cet « Axe de résistance » étaient présents lors des funérailles d’Ebrahim Raïssi à Téhéran et que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et le Koweït y avaient envoyé leurs ministres des Affaires étrangères.