Gisement de terres rares découvert en Norvège : une bonne nouvelle pour la souveraineté minérale européenne ?

Gisement de terres rares découvert en Norvège : une bonne nouvelle pour la souveraineté minérale européenne ?

 
Il y a quelques jours, 8,8 millions de tonnes de terres rares ont été découvertes au Sud-Est de la Norvège. Éléments chimiques essentiels dans la transition bas-carbone, écologique et numérique, cette découverte pourrait rebattre les cartes en termes d’autonomie et de sécurité minérale européenne alors que la Chine concentre près de 69 % de la production minière mondiale et que l’Union européenne reste par conséquent extrêmement dépendante d’approvisionnements extérieurs.  Quelle peut-être l’influence de cette découverte sur le marché mondial des terres rares ? Comment le continent européen peut-il en bénéficier ? Éléments de réponse avec Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’IRIS, spécialiste des questions relatives à la prospective énergétique et à l’économie des ressources naturelles (énergie et métaux).

La société minière norvégienne Rare Earths Norway (« REN ») a annoncé avoir découvert le plus grand gisement de terres rares d’Europe continentale en Norvège. Que sont les terres rares et que vous inspire cette découverte ?

Les éléments de terres rares désignent un ensemble de 17 éléments chimiques (Scandium, Yttrium, Lanthane, Cérium, Praséodyme, Néodyme, Prométhium, Samarium, Europium, Gadolinium, Terbium, Dysprosium, Holmium, Erbium, Thulium, Ytterbium, et Lutécium) et contrairement à ce que leur appellation semble indiquer, elles ne sont pas plus rares que d’autres métaux plus usuels. Au rythme de production actuelle (350 000 tonnes) et au vu des réserves mondiales (110 millions de tonnes), le monde dispose d’environ 315 ans de consommation de terres rares devant lui. Les terres rares ne sont donc pas critiques d’un point de vue géologique. Les deux principaux problèmes du marché des terres rares restent en tout premier lieu leurs impacts environnementaux et la concentration des acteurs sur le marché, notamment la Chine.

Le marché des éléments de terres rares est relativement étroit comparé aux 22 millions de tonnes du marché du cuivre et la transparence des prix et des transactions restent faibles. Malgré ces faiblesses, les éléments de terres rares sont considérés, et à raison, comme de véritables vitamines pour l’économie mondiale et pour les deux transitions en cours : la transition bas-carbone et la transition numérique. Elles se sont imposées progressivement comme des composants essentiels dans diverses industries de pointe, en particulier dans le secteur militaire et les technologies bas-carbone. On les retrouve notamment dans les aimants permanents utilisés dans les turbines de certaines éoliennes et dans les moteurs des véhicules électriques. Ces aimants permanents représentent déjà près de 55 % des usages des terres rares. Contrairement à certaines croyances, il n’y a pas de terres rares dans les batteries. Elles ont des propriétés exceptionnelles – une stabilité thermique impressionnante, une conductivité électrique élevée et un magnétisme puissant – elles ont permis des avancées significatives en matière de performance technologique tout en réduisant la consommation de matériaux. La découverte réalisée par la compagnie REN intervient après celle enregistrée en janvier 2023 par le groupe minier suédois LKAB. Ce dernier avait annoncé avoir identifié un gisement contenant plus d’un million de tonnes de métaux, dont des terres rares en Laponie suédoise, soit environ 1 % des réserves mondiales.

Cette découverte est-elle à même de bouleverser la physionomie du marché des terres rares mondiales ?

L’institut géologique américain (USGS) estime aujourd’hui la production mondiale de terres rares à environ 350 000 tonnes en 2023, contre 300 000 tonnes en 2022, soit une hausse de plus de 15 %, preuve de l’attrait pour ces vitamines avec les transitions en cours. Le premier pays producteur est la Chine avec près de 69 % de la production minière mondiale, suivie par les États-Unis (12 %), la Birmanie (11 %), l’Australie (5 %) et la Thaïlande (2 %). Mais de nombreux autres pays ont des productions identifiées comme l’Inde, la Russie et le Viêtnam. L’analyse de la répartition des réserves mondiales apporte de nouveaux éléments de compréhension du marché. En effet, si la Chine possède 40 % des réserves mondiales, le Brésil et le Viêtnam en possèdent environ 20 % chacun et là encore de nombreux pays en possèdent dans leur sous-sol : États-Unis, Australie, Canada, Groenland, Russie, Afrique du Sud, Tanzanie. Un simple calcul étudiant la répartition entre les pays de l’OCDE et les pays non-OCDE est saisissant ! En effet, les premiers ne possèdent pas plus de 7,5 % des réserves mondiales (contre 92,5 % pour les pays non-OCDE). Seuls l’Australie, le Canada, les États-Unis et le Groenland en possèdent. Dès lors, un gisement de l’envergure de la découverte en Norvège (autour de 8,8 millions de tonnes de terres rares, soit 1,5 million de tonnes d’aimants permanents à base de terres rares utilisées dans les véhicules électriques et les turbines éoliennes) représente un actif minier important pour l’Europe. En effet, le marché des terres rares est l’un des plus concentrés de l’ensemble des marchés des métaux de la transition bas-carbone. Le contrôle de la Chine sur le marché s’exerce à la fois sur la production minière, mais surtout sur le raffinage et la séparation des terres rares dont elle assure environ 88 %. La Chine a construit un avantage stratégique depuis le milieu des années 1980 dans ce secteur. Quand je dis qu’elle a construit, je devrais dire que les pays occidentaux ont largement contribué à la réalisation de cette stratégie. En effet, avant les années 1990 le premier producteur mondial de terres rares était les États-Unis et, jusqu’au milieu des années 1980, la France, de son côté, était avec Rhône-Poulenc, l’un des deux leaders mondiaux de la purification des terres rares avec une part de marché de près de 50 %. La citation attribuée à Den Xiaoping « Le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares » permet de replacer la stratégie minérale chinoise au cœur de sa stratégie internationale, mais également l’absence de réflexion stratégique des pays de l’OCDE préférant délocaliser les impacts environnementaux de leurs consommations, que de réfléchir à long terme sur la notion de sécurité d’approvisionnement.

C’est donc une bonne nouvelle pour l’Europe et pour la souveraineté minérale de la région ?

En septembre 2022, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, déclarait, dans son discours sur l’état de l’Union : « Le lithium et les terres rares seront bientôt plus importants encore que le pétrole et le gaz. Rien que nos besoins en terres rares vont être multipliés par cinq d’ici 2030 […] Le seul problème est qu’actuellement, un unique pays contrôle la quasi-totalité du marché. ». Cette déclaration met en évidence la nécessité de mettre en place une stratégie européenne sur les matériaux critiques pour le continent européen dépendant à plus de 98 % de l’extérieur pour ses approvisionnements. L’adoption du règlement européen sur les matières premières critiques en avril 2024 va dans ce sens puisqu’il fixe des objectifs sur la production (10 % de la consommation européenne doit provenir d’extraction sur son sol), le raffinage (40 % de sa consommation doit provenir du raffinage européen), le recyclage et sur une dépendance maximale extérieure à un pays. Toutefois malgré des objectifs ambitieux, faire des découvertes aujourd’hui n’est pas un gage de production à court terme. En effet, comme dans toute production minérale, le temps minier ne coïncide pas avec le temps de la transition bas-carbone et, dans le cas des terres rares, les impacts environnementaux des productions doivent être minimisés pour favoriser l’acceptation des projets. L’entreprise REN évoque la somme de 10 milliards de couronnes norvégiennes (près de 870 millions d’euros) pour lancer la première phase de production minière d’ici 2030, qui permettrait d’assurer à terme 10 % de la consommation européenne. Face à ces volumes d’investissements, dans un contexte d’incertitudes sur la production en raison des phénomènes d’oppositions minières, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) pointe du doigt, dans son dernier rapport de mai 2024, que la demande d’aimants permanents à base de terres rares devrait doubler entre aujourd’hui et 2050 dans des scénarios climatiques respectant les accords de Paris. Ainsi, développer la production ne pourra suffire à court terme et d’autres fondamentaux, comme le recyclage ou la sobriété des usages, doivent être développés et privilégiés.

Ingérences étrangères : après la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie ?

Ingérences étrangères : après la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie ?

par Pierre d’Herbès – Revue Conflits – publié le 30 mai 2024`

https://www.revueconflits.com/ingerences-etrangeres-apres-la-nouvelle-caledonie-la-polynesie/


Paris a officiellement dénoncé les ingérences de l’Azerbaïdjan en Nouvelle-Calédonie. Mais le « Caillou » est loin d’être la seule cible et un nouveau champ de bataille informationnel pourrait se préparer en Polynésie française. Explications.

L’Azerbaïdjan – probablement appuyé par la Turquie – déploie sa toile en France depuis 2023, en particulier dans les outre-mer. L’objectif de Bakou est simple : dénigrer la France à l’international et la déstabiliser de l’intérieur via un narratif décolonial.

Cette stratégie se traduit par un appui actif à des mouvements indépendantistes en Nouvelle-Calédonie, en Corse, en Polynésie ou aux Antilles.

La clef de voute de cette attaque, c’est l’ONG Baku Initiative Group (BIG), doublée d’un dispositif de cyber-influence probablement relié au YAP, le parti du président azerbaidjanais, Ilham Alyev.

Un dispositif qui permet à Bakou et Ankara de déployer leurs narratifs anti-français dans une partie de la presse internationale. D’ailleurs, les 15 et 16 mai derniers, le service français de vigilance et de protection contre les ingérences numériques (VIGINUM) avaient détecté la diffusion massive et coordonnée de fausses informations via un cluster de comptes X reliés à l’Azerbaïdjan.

L’opération consistait alors à présenter les forces de l’ordre françaises en Nouvelle-Calédonie comme criminelles et meurtrières. Un narratif repris sur des pages d’informations turques à forte audience telles que Conflict ou Clash Report. Pour couronner le tout, le 22 mai, l’archipel subissait également une cyberattaque d’ampleur, attribuée à la Russie.

Très actif sur les réseaux sociaux, le Baku Initiative Group partageait le 20 mai une action de soutien aux indépendantistes kanaks depuis la Corse. Quelques jours plus tôt, il publiait sur la même page un communiqué du Tavini Huiraatira’a, le parti indépendantiste polynésien, en soutien au « Peuple Kanak ». À noter que le 15 mai, le président du Tavini, Oscar Temaru prenait la parole pour critiquer vertement la France et martelait : « Le peuple kanak ne peut pas accepter le dégel » du corps électoral ».

La cible polynésienne

La Polynésie française pourrait bien être la prochaine cible d’actions de dénigrement et de déstabilisation. En effet, le parti indépendantiste Tavini qui administre cette collectivité d’outre-mer depuis 2023, affecte une forte proximité avec l’Azerbaïdjan, notamment via le BIG.

Le 30 avril 2024, en marge d’une conférence décolonialiste au siège de l’ONU à Vienne, les deux entités signaient un mémorandum de coopération destiné à « lutter contre le colonialisme français ».

Un partenariat justifié quelques jours plus tard dans une conférence de presse : « Le Tavini ne fonctionne pas avec Paris. On continue sur un processus de décolonisation. On avance intelligemment. On a l’idée de rentrer dans la sphère internationale par la grande porte ».

Le jeudi 30 mai 2024, ce sont des élus de Polynésie qui ont été reçu à Bakou pour participer à une conférence sur la décolonisation.

La proximité entre les deux organisations est encore confortée par la présence, au sein du conseil d’administration du BIG, d’une membre du Tavini, Ella Tokogari qui déclarait en janvier dernier : « On va à l’ONU tous les ans. On est invité régulièrement en Azerbaïdjan. Pour ma part, j’y suis allée déjà quatre fois depuis le mois de juillet. On parle de nous et à partir de là, nos petites voix au milieu du Pacifique sont entendues un petit peu partout dans le monde ».

Posture décolonialiste

Les députés polynésiens, tous issus depuis 2022 du Tavini, sont également membres du groupe de la Gauche républicaine et démocrate (GDR), le parti communiste français, qui assume une posture décolonialiste affirmée. Invité à prendre la parole sur la situation insurrectionnelle à Nouméa, Fabien Roussel, Secrétaire national du PCF, déclarait récemment : « que ce soit en Nouvelle-Calédonie ou en Polynésie, je suis pour que ces peuples prennent leur destin en main et s’engagent dans un processus de décolonisation ».

En dehors des parlementaires issus du Tavini, d’autres députés du groupe GDR assument une proximité avec l’Azerbaïdjan tels que Marcellin Nadeau ou Jean-Victor Castor.

Le groupe parlementaire est actif sur le dossier polynésien avec pour principal axe d’attaque, depuis quelques mois, le sujet des essais nucléaires, vieux cheval de bataille indépendantiste. Le 22 mars 2024, il a obtenu la création d’une commission d’enquête relative à la “politique française d’expérimentation nucléaire” en Polynésie.

Plus tôt, en octobre 2023, Mereana Redi Arbelot, député du Tavini et membre du groupe GDR, organise la diffusion d’un documentaire intitulé « les oubliés de l’Atome ». La projection a lieu en présence de Jean-Marie Collin, directeur de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN). Ce documentaire défend notamment la thèse des « effets [génétiques, NDLR] transgénérationnels des radiations », pourtant définitivement réfutée en 2021 par un rapport d’expertise collective de l’INSERM. Sur un autre plan, en 2023, une nouvelle étude de l’INSERM reconnaissait un impact réel, mais modéré, sur la santé des locaux : de 0,6 à 7,7% des cas de cancers dans l’Archipel.

Quelques mois plus tard, le 19 janvier 2024, le groupe GDR organise à l’Assemblée nationale une table ronde sur le thème : « Essais nucléaires en Polynésie française : indemnisation des victimes directes, indirectes et transgénérationnelles et réparations environnementales ». Elle se tient en présence notamment de Lena Norman, représentante de l’association polynésienne « 193 », en lien avec les milieux indépendantistes et l’ICAN. On recense aussi la présence de Sébastien Phillipe, chercheur à l’université de Princeton, co-auteur de l’ouvrage « Toxique » (2021), avec Tomas Statius, journaliste chez Disclose, un média proche de Médiapart financé en partie par l’Open Society. L’ouvrage dénonce les « mensonges » de l’État français quant à la réalité des retombées radioactive en Polynésie française.

Convergence des luttes ?

Sébastien Phillipe est aussi un militant anti-arme nucléaire, membre du comité consultatif scientifique du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), dont la paternité revient… à l’ICAN. Il fait également partie du programme Nuclear Knowledge de Science-Po Paris, consacré au fait nucléaire et dirigé par Benoit Pelopidas. Ce dernier est lui aussi un chercheur et militant pour le désarmement nucléaire. Dans un ouvrage paru en 2022, “Repenser les choix nucléaires”, il défend le renoncement à l’arme nucléaire. En 2017, il déclarait à RFI : « Le but n’est plus de prévenir la guerre nucléaire, mais d’affirmer que l’existence des armes elles-mêmes est devenue le problème ». Sébastien Phillipe et lui sont les co-auteurs d’un article paru en 2021 : « Unfit for purpose: reassessing the development and deployment of French nuclear weapons (1956–1974) ». L’article, critiqué par plusieurs experts, dont Maurice Vaisse et Phillipe Mongrin pour son caractère idéologique, avance que la dissuasion française n’avait pas été crédible pendant longtemps et dénonce un débat « interdit publiquement ».

Le désarmement de l’arsenal nucléaire français, total ou partiel, est un thème cher aux partis d’extrême gauche, du PCF à EELV en passant par LFI. En 2022, Jean-Luc Mélenchon remettait en cause la doctrine stratégique française au profit d’une « dissuasion spatiale » sans moyens nucléaires. Plus tôt, en 2018, les députés du groupe LFI publiaient un amendement à la loi de programmation militaire 2019-2025, proposant la suppression des forces aériennes stratégiques, pour ne garder que la composante océanique de la dissuasion française. Citons également Fabien Roussel qui, en 2023, appelait la France : « à prendre des initiatives pour un désarmement multilatéral en matière d’arme nucléaire ». Ce dernier est aussi cosignataire, avec d’autres parlementaires PCF, LFI et EELV de la tribune intitulée « L’embourbement diplomatique français sur les armes nucléaires doit cesser ! », publiée sur le site de l’ICAN. Elle appelait le président Macron à participer à la seconde réunion des États parties prenantes du TIAN, qui s’est tenue le 1er décembre 2023.

On assiste donc bel et bien à la rencontre opportuniste de deux dossiers initialement distincts : la conséquence des essais nucléaires français en Polynésie française et la question du désarmement nucléaire. La récupération de l’un par l’autre apparait évidente. Permettant par là même aux indépendantistes polynésiens d’élargir leur spectre d’appuis.

L’Azerbaïdjan en embuscade

Sans surprise, la question est déjà un sujet d’influence antifrançaise pour l’Azerbaïdjan : En octobre 2023, lors d’une conférence organisée par le BIG à Bakou, l’artiste et militant anti-nucléaire Heinui Le Caill, par ailleurs élu local du Tavini, déclarait : « La Polynésie continue de souffrir des conséquences des essais nucléaires français ».

À la même époque, la presse azerbaïdjanaise relayait l’intervention d’Ella Tokogari lors d’une réunion à l’ONU, dénonçant la France qui n’a : « pas encore engagé un véritable et sincère processus de répression matérielle, environnementale, sanitaire et sociale de tous les dommages causés par les 193 essais nucléaires ».

Encerclement cognitif

Toutes ces interventions convergentes créent les conditions d’un encerclement cognitif qui pourrait déclencher une guerre de l’information redoutable contre la France. Le risque n’est pas seulement réputationnel pour Paris. Il concerne aussi le ciblage d’une fonction stratégique de l’État français : la dissuasion nucléaire.

Tous les acteurs du dossier ayant comme objectif le désarmement, il n’est pas impensable que Bakou, et surtout derrière elle, Ankara et Moscou, aient dans le viseur un affaiblissement du consensus autour de l’arme nucléaire dans l’opinion publique française. En plus de travailler au séparatisme des archipels polynésiens.

Dans cette optique, on remarquera une concomitance entre l’augmentation des actions de lobbying sur le dossier polynésien depuis 2023, et l’instauration du BIG la même année. Est-ce le fruit du hasard ? Peut-être. Mais compte tenu des enjeux, la question mérite d’être posée et creusée.

Il y a deux semaines, le 14 mai, alors que la Nouvelle-Calédonie s’enfonçait dans le chaos, Mereana Redi Arbelot, rapporteur de la commission sur les essais nucléaires français, procédait aux premières auditions. Compte tenu des circonstances et des liens avérés entre le Tavini, le groupe GDR et Bakou : la séquence résonne de façon ambiguë.

Il est probable que le sujet sera dopé médiatiquement dans les prochains mois à mesure que se dérouleront les auditions de la commission d’enquête sur les essais nucléaires. L’action médiatique et digitale des parties prenantes devra donc être décortiquée.

Hier les narratifs anti-français visaient les intérêts de la France en Afrique. Aujourd’hui ils visent l’ensemble de ses territoires ultra-marins ainsi que sa dissuasion nucléaire : en d’autres termes son intégrité et ses atouts de puissance.

La France, rappelons-le, dispose aujourd’hui avec les outre-mer du deuxième domaine maritime mondial et d’une présence sur quasiment tous les océans de la planète. Son retrait marquerait clairement un effacement sur la scène internationale.

Décès du président Ebrahim Raïssi : quelles perspectives politiques et internationales pour la République islamique d’Iran ?

Décès du président Ebrahim Raïssi : quelles perspectives politiques et internationales pour la République islamique d’Iran ?

Les disparitions du président et du ministre des Affaires étrangères iranien le 19 mai 2024 dans un accident d’hélicoptère sont venues secouer le pays. Dans un contexte de déstabilisation régionale et de regains de tensions notamment avec Israël, l’élection d’un nouveau président s’impose et le décès d’Ebrahim Raïssi vient également questionner les futures perspectives du  Guide suprême Ali Khameini pour le pays. Quelles réactions le décès du président a-t-il suscité au sein de la population iranienne ? À l’horizon des élections présidentielles qui se tiendront le 28 juin prochain, quelles sont les perspectives politiques et géopolitiques pour l’Iran ? Éléments de réponse avec Thierry Coville, chercheur à l’IRIS.

Comment a été reçue en Iran l’annonce de la mort d’Ebrahim Raïssi et de ses circonstances ? Que doit-on retenir de sa présidence ?

L’annonce du décès du président Ebrahim Raïssi, le 19 mai 2024, après un accident d’hélicoptère en Iran dans la province de l’Azerbaïdjan oriental, a été un choc politique, comme cela se serait passé dans n’importe quel pays où un incident similaire aurait eu lieu. Les premières réactions des autorités et notamment du Guide Ali Khameini ont été d’assurer qu’il n’y aurait pas de conséquences sur la gestion du pays. Le premier vice-président, Mohamed Mokhber a été nommé pour assurer l’intérim en attendant de nouvelles élections présidentielles fin juin 2024. On peut noter que ce dernier a été le directeur d’une des plus importantes fondations (bonyads) d’Iran, Setad Edjrâi Farman Imam, à savoir des organismes parapublics qui possèdent de nombreuses entreprises, ne paient pas d’impôts et ne rendent de compte qu’au Guide. Cette nomination confirme donc le poids économique et politique de ce secteur parapublic (regroupant les bonyads et les entreprises travaillant pour les Pasdarans) dans la République islamique d’Iran. Par ailleurs, une enquête a été lancée par le Chef d’état-major des forces armées, Mohamad Bâqeri, pour déterminer les causes de cet accident. Tout ce que l’on peut dire à ce sujet est que la flotte aérienne iranienne civile et militaire est vieillissante (l’une des plus « vieilles » du monde …) : les sanctions américaines limitent les capacités d’achat de l’Iran d’avions et de pièces de rechange. On rappellera que les sanctions américaines empêchent les achats d’Airbus par l’Iran puisqu’au moins 10 % des composants de cet avion sont fabriqués aux États-Unis. Il y a donc un vrai risque pour la sécurité des passagers : l’Aviation Safety Network notait en 2022 qu’il y avait eu près de 1 800 accidents depuis la révolution.

Ebrahim Raïssi s’est montré durant sa présidence comme un fidèle exécutant des directives du Guide Ali Khameini. Contrairement aux présidents précédents, il n’y a pas un seul moment où l’on a pu noter un semblant de désaccord entre le Guide et Ebrahim Raïssi. Évidemment, on retiendra du président qu’il a mené une répression féroce du mouvement de protestation « Femmes, vie, liberté » en 2022 (avec plus de 500 personnes tuées du côté des manifestants), et qu’il a été incapable d’apporter une réponse autre que sécuritaire à cette crise. Cette répression a accentué les « fractures » dans la société iranienne et explique qu’un certain nombre de personnes, notamment des membres des familles des victimes de cette répression, se soient ouvertement réjouies du décès du président. D’autres critiques portent plutôt sur sa politique économique. En effet, Ebrahim Raïssi s’est fait élire en promettant qu’il allait améliorer la situation économique de l’Iran et en expliquant que l’ancien président, Hassan Rohani, avait tort de lier toutes les difficultés de l’économie iranienne à la réimposition des sanctions américaines après la sortie de Donald Trump de l’Accord en 2018. Or, en dépit de ces promesses, l’inflation est restée très forte en Iran depuis son élection : elle a été proche de 50 % depuis 2021 pour toutefois ralentir à près de 30 % début 2024. Ebrahim Raïssi s’est donc trouvé en porte-à-faux par rapport à son discours pré-électoral pour finalement constater qu’il ne pouvait pas vraiment réduire l’inflation tant que les sanctions américaines étaient en place. On peut également reprocher au président iranien des erreurs en termes de politique économique comme la suppression des subventions de change liées aux importations de produits essentiels en 2022 (blé, huile, médicaments), ce qui a conduit à accélérer une inflation déjà élevée.

À quelles conséquences politiques doit-on s’attendre en Iran alors qu’Ebrahim Raïssi était « pressenti » pour succéder à l’Ayatollah Khamenei et que des élections seront organisées le 28 juin prochain ?

Il faut rester prudent à ce sujet. Certes, Ebrahim Raïssi était cité comme l’un des candidats possibles pour prendre la succession du Guide Ali Khameini. D’un autre côté, il n’était pas le seul. Certains estiment en outre que son « mauvais » bilan sur le plan économique en tant que président a pu peser sur sa crédibilité en tant que futur remplaçant du Guide. D’autre part, depuis la révolution de 1979, on a souvent évoqué certaines personnalités comme étant de possibles successeurs du Guide pour constater que ces mêmes personnes étaient tombées en disgrâce quelque temps après. Ce qui est sûr est que la succession du Guide Ali Khameini, quand elle interviendra, sera un évènement majeur de la scène politique iranienne. On peut noter à ce sujet que l’Assemblée des Experts, dont la mission est notamment de choisir le nouveau Guide et dont Ebrahim Raïssi était l’un des membres, vient de tenir sa première réunion après les élections de mars 2024 qui en ont défini sa nouvelle composition. Tous ses membres se rejoignent sur une ligne politique radicale défendant avant tout le principe de Velayat-eh faqih (la supériorité du religieux sur le politique) et que toutes les personnalités ne remplissant pas cette condition, comme l’ancien président Hassan Rohani, en ont été écartées.

En ce qui concerne les prochaines élections présidentielles, tout va dépendre des choix qui vont être faits par le Guide Ali Khameini. S’il considère que la stratégie globale du pays doit rester la même, il va, dans ce cas, favoriser la candidature d’un profil semblable à celui d’Ebrahim Raïssi, c’est-à-dire d’un radical qui poursuivra les politiques menées précédemment, notamment en matière de répression et du contrôle du voile obligatoire pour les femmes. Sinon, il peut penser que la situation de crise politique que connait l’Iran depuis 2022 ne doit pas perdurer et qu’il faut donc nommer une personnalité capable d’avoir une approche un peu plus pragmatique pouvant limiter la cassure entre le pouvoir et une grande partie de la société tout en maintenant le dialogue en cours avec les États-Unis sur les conflits régionaux et le nucléaire. Dans tous les cas, le futur président sera proche de la ligne radicale défendant le Velayat-eh faqih.

Dans un climat régional particulièrement tendu, un changement de présidence peut-il réellement amener à une fragilisation de l’Iran sur la scène internationale et accroitre l’instabilité actuelle au Moyen-Orient ?

Cela demeure peu probable. La stratégie régionale de l’Iran est d’abord définie par Ali Khameini et ses conseillers. D’ailleurs, Ali Bagheri Kani, qui a été nommé pour assurer l’intérim après le décès d’Hossein Amir Abdollahian, le ministre des Affaires étrangères (également mort dans cet accident d’hélicoptère), peut être considéré comme faisant partie de ce courant défendant la Velayat-eh faqih et l’ « Axe de résistance ». Il a été directeur de campagne de Said Djalili, une personnalité connue de cette mouvance lors des élections présidentielles de 2013. Il était également en charge dans le gouvernement de Raïssi des négociations sur le nucléaire, ce qui montre à quel point ce dossier reste important pour l’Iran.

La stratégie internationale de l’Iran va rester marquée par l’objectif de défendre l’Axe de résistance tout en renforçant progressivement les liens auparavant distendus avec des pays du Conseil de coopération du Golfe comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et le Koweït. Sur la scène internationale, la priorité est notamment de maintenir des contacts avec les États-Unis, notamment pour limiter les risques de « dérapage » des conflits dans la région et dans l’optique de « futures » négociations sur la question du nucléaire. On peut noter à ce sujet que tous les dirigeants de cet « Axe de résistance » étaient présents lors des funérailles d’Ebrahim Raïssi à Téhéran et que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, et le Koweït y avaient envoyé leurs ministres des Affaires étrangères.

Drôle d’économie de guerre

The GRIFFON, Armored Multi-Role Vehicle (AMRV), is capable of carrying out a wide range of missions and meets the need to engage light units in the contact zone, particularly in the initial phases of an operation in various conditions.This combat vehicle comes from the scorpion program (GRIFFON, JAGUAR, SERVAL) of the industrialist NEXTER, and is presented in the Roanne factory, where the assembly lines of the land combat vehicles from the SCORPION program are located. This program aims at modernizing the equipment of the French army. France, Roanne, February 19, 2022//KONRADK_konrad-027/2202211001/Credit:KONRAD K./SIPA/2202211004

 


Billet du lundi 20 mai 2024 rédigé par Jean-Philippe Duranthon membre fondateur et membre du Conseil d’administration de Geopragma.

Les historiens n’ont pas beaucoup aimé la drôle de guerre de 1939 ; apprécieront-ils la drôle d’économie de guerre dans laquelle nous vivons aujourd’hui ?

1/ Voilà deux ans qu’en inaugurant en juin 2022 le salon Eurosatory Emmanuel Macron a déclaré que la France était « entrée dans une économie de guerre ». Depuis, les cadences de production des armes n’ont pas été accrues à hauteur des espoirs affichés, les différentes entreprises des chaînes d’approvisionnement peinant à trouver les moyens humains et financiers permettant de changer brutalement de rythme. Mais la volonté politique est constamment réaffirmée et le ministre des armées n’a pas hésité à menacer les industriels de « réquisition », cette menace débouchant sur la publication d’un décret[1] : mais la publication d’un texte suffira-t-elle à résoudre les problèmes ?

L’Europe fait chorus. Toute occasion est bonne à Ursula von der Leyen pour rappeler que l’Union Européenne doit disposer de moyens militaires puissants, et les menaces de désengagement de l’OTAN exprimées par Donald Trump renforcent ce souhait. Aussi la Commission a-t-elle, le 5 mars dernier, présenté pour la première fois « une nouvelle stratégie pour l’industrie européenne de la défense pour préparer l’Union à toute éventualité en la dotant d’une industrie européenne de la défense réactive et résiliente[2] », dite EDIS[3], susceptible de déboucher sur un « programme européen pour l’industrie de défense », dit EDIP. Des plans, des acronymes, bientôt des délibérations : suffiront-ils à surmonter les difficultés ?

2/ Le problème est qu’en même temps, la France et l’Europe poursuivent une politique qui rend chaque jour plus difficile le financement des entreprises concernées, celles qui, selon l’expression consacrée, forment la « base industrielle et technologique de défense » (BITD[4]). De nombreux rapports officiels, en particulier de la Cour des Comptes ou du Sénat[5], ont fait état d’une « frilosité bancaire » qui trouve son origine dans des règlements européens et leurs transpositions nationales.

L’imagination normative bruxelloise a en effet trouvé dans les problématiques ISR et ESG[6] de nouveaux champs d’excellence, à travers de nombreux dispositifs dont les principaux sont la Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD), la Sustainable Finance Disclosure Regulation (SFDR), la « taxonomie verte » accompagnée de ses labels, et les conditions mises pour bénéficier des avantages des « obligations vertes »[7]. Ces textes, dont la respectabilité des intentions ne peut être mise en doute, ne traitent pas spécifiquement des questions de défense mais obligent les financiers et les investisseurs à classer leurs investissements en plusieurs catégories et à accroître progressivement la part des plus « vertes » d’entre elles ; les activités militaires ne pouvant pas figurer dans les catégories à privilégier au regard des critères choisis, en particulier la transition climatique, les établissements financiers ont tendance à refuser de financer les projets les concernant, afin de ne pas rendre plus difficile le respect des proportions qui leur sont imposées, progressivement de plus en plus contraignantes. Certains, HSBC par exemple, n’hésitent pas à les exclure par principe. De même la BEI (Banque européenne d’investissement) s’interdit de financer des projets dans les secteurs de la défense et de la sécurité, alors même qu’aucun texte de l’oblige à agir ainsi. La Fédération Bancaire Française (FBF) ne nie pas cette « frilosité bancaire » et, pour compenser les effets sur les entreprises de la Défense de la réglementation européenne, évoque la possibilité d’un régime d’ « exception stratégique » ou la création d’« obligations de souveraineté » inspirées des green bonds.

Cette analyse vaut dans on contexte marqué par le fait que, depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, 78 % des achats réalisés dans le domaine de la défense par les pays de l’Union Européenne proviennent de l’extérieur de l’Union et en particulier, pour 63 %, des États-Unis.

Il n’y a donc pas de temps à perdre. Mais la cohérence entre le soutien affiché à l’industrie de défense et les choix communautaires n’est pas évidente.

3/ On aurait pu penser que, dans sa nouvelle stratégie de défense dite EDIS, la Commission se saisirait du problème. Or il faut attendre la page 29 (sur 36) du document pour que le problème soit abordé, et il l’est en des termes qui témoignent d’une grande naïveté ou d’une étonnante indifférence : « Le fait que certaines activités industrielles dans le domaine de la défense n’aient jusqu’à présent pas été incluses dans la taxinomie environnementale de l’UE ne préjuge pas des performances environnementales des industries de la défense et ne devrait donc pas avoir d’incidence sur leur accès à des financements. » La Commission ne s’interdit pas d’écrire à côté que « L’industrie de la défense améliore la durabilité, eu égard à sa contribution à la résilience, à la sécurité et à la paix. » (A ce compte-là un facétieux aurait pu écrire que se doter d’une armée puissante réduit les risques de conflit, donc de destruction d’espèces vivantes, notamment humaines, et contribue par conséquent à la préservation de la biodiversité). Une façon originale de faire semblant de ne pas voir le problème.

Plutôt que s’attaquer à celui-ci la Commission préfère faire appel aux mêmes recettes que d’habitude, c’est-à-dire

– demander aux Etats-membres de s’associer pour concevoir et produire ensemble leurs armes ;

– favoriser les achats d’armes au niveau communautaire plutôt que national ;

– mettre en place des mécanismes bureaucratiques (fonds de soutien aux projets de mutualisation et instances de discussion/concertation/harmonisation) pour gérer l’ensemble.

Tout cela donne l’impression que l’objectif n’est pas tant l’efficacité de la politique proposée que la possibilité de la mettre en œuvre au niveau communautaire.

L’Europe aurait tout intérêt à développer ses capacités, militaires ou autres, en s’appuyant sur ses champions actuels, en les aidant à accroître leur efficacité et à conserver leur excellence technologique. Elle préfère n’être qu’une grosse machine d’aspiration des compétences nationales, de redistribution entre les États et d’édiction de normes, quitte à ce que celles-ci accroissent les coûts et fragilisent les entreprises.

Il s’agit vraiment d’une drôle d’économie de guerre. Et ce n’est vraiment pas drôle.

19 mai 2024

Jean-Philippe Duranthon, Membre fondateur et membre du conseil d’administration de Geopragma


[1]https://www.legifrance.gouv.fr/download/file/pWdeY48hV40FEZB4C3XyDEz_YKvnMt_Q79svGv-m-Rk=/JOE_TEXTE

[2] https://defence-industry-space.ec.europa.eu/document/download/7b45e1f7-33f7-4f28-bcd8-70be10d213af_en?filename=JOIN_2024_10_1_FR_ACT_part1_v2.pdf

[3] EDIS = European Defence Industrial Strategy, EDIP = European Defence Industrial Programme.

[4] Si vous préférez parler bruxellois, utilisez l’acronyme EDTIB pour European Defence Technological and Industrial Base. On estime généralement que la BITD compte 4000 entreprises et 200 000 personnes et qu’elle génère 15 Md€ de chiffre d’affaires ; la Commission européenne chiffre à 500 000 personnes l’effectif de l’EDTIB et à 70 Md€ son CA.

[5] Voir en particulier le rapport déposé le 24 mai 2023 par Pascal Allizard et Yannick Vaugrenard, « Renseignement et prospective : garder un temps d’avance, conserver une industrie de défense solide et innovante » :  https://www.senat.fr/notice-rapport/2022/r22-637-notice.html. Voir aussi l’avis présenté le 27 février 2024 par Cédric Perrin sur la proposition de loi relative au financement des entreprises de l’industrie de défense française : https://www.senat.fr/rap/a23-363/a23-3631.pdf

[6] ISR = investissement socialement responsable ; ESG = critères environnementaux, sociaux et de gouvernance.

[7] Ou green bonds.

« La confrontation russo-occidentale est alimentée par une incompréhension mutuelle croissante. » Entretien avec David Teurtrie. 

« La confrontation russo-occidentale est alimentée par une incompréhension mutuelle croissante. » Entretien avec David Teurtrie. 

RUSSIA, MOSCOW – MAY 5, 2024: Servicemen march in formation during a dress rehearsal of the upcoming 9 May Victory Day parade marking the 79th anniversary of the victory over Nazi Germany in World War II. Artyom Geodakyan/TASS/Sipa USA/53000482/AK/2405051717

par David Teurtrie – Revue Conflits – publié le 8 mai 2024

 

https://www.revueconflits.com/la-confrontation-russo-occidentale-est-alimentee-par-une-incomprehension-mutuelle-croissante-entretien-avec-david-teurtrie/


La puissance russe repose sur les hydrocarbures, la géographie et la volonté. Une puissance en plein renouveau depuis 2000 qui a aussi provoqué l’éloignement avec l’Europe. Analyse du fonctionnement de la puissance russe avec David Teurtrie.

David Teurtrie est docteur en géographie, maître de conférences à l’ICES. Il vient de publier Russie, le retour de la puissance (Dunod, 2024). Propos recueillis par Alban de Soos.

Vous évoquez un retour de la puissance russe : quels sont les moyens économiques, industriels, militaires, énergétiques mis en œuvre par Vladimir Poutine ?

Dans les années 2000, la Russie s’affirmait comme une puissance énergétique majeure dans un contexte de croissance soutenue des cours des matières premières. Cette dynamique a largement contribué à revitaliser l’économie russe, permettant à l’État de remplir à nouveau ses fonctions essentielles, telles que le paiement des retraites et des salaires des fonctionnaires et des militaires.

Au cours de ses deux premiers mandats, Vladimir Poutine s’est principalement appuyé sur les atouts de la Russie dans le domaine énergétique pour influencer son environnement régional. Cette période a été marquée par ce qu’on a appelé les « guerres du gaz » entre la Russie et ses voisins. Ces conflits, outre leurs aspects géopolitiques, étaient souvent motivés par des enjeux commerciaux avec les États de transit (Ukraine, Biélorussie).

Cette première phase de reconstruction de la puissance russe dans les années 2000 a également été caractérisée par une réorganisation de l’État et une recentralisation progressive du pouvoir, alors que les régions avaient acquis une grande autonomie les conduisant parfois à voter des lois en contradiction avec la législation fédérale.

À partir de 2008-2009, une nouvelle phase s’amorce. La guerre avec la Géorgie constitue un premier signal d’utilisation du « Hard Power » à l’extérieur des frontières russes de manière offensive et en opposition à l’Occident, une première depuis la fin de l’URSS.

Cette utilisation des forces militaires a permis à la Russie d’atteindre ses objectifs en Géorgie, mais elle a également révélé de nombreuses lacunes et limites de cet outil. Les autorités russes ont mis en place une réforme de l’armée russe et investit dans un vaste programme de réarmement. Il ne s’agissait pas d’une nouvelle course aux armements, mais plutôt d’une tentative de moderniser un appareil militaire vieillissant. En effet, une grande partie de cet appareil militaire datait de la fin des années 1980, et la Russie n’avait pas réellement investi dans ce domaine depuis près de deux décennies.

Ces investissements ont permis de revitaliser le complexe militaro-industriel. On est donc passé progressivement d’une vision de la Russie en tant que puissance énergétique qui exerce une influence économique sur ses voisins à une Russie qui utilise l’outil militaire de manière croissante pour s’affirmer sur la scène internationale (intervention en Syrie).

À partir de 2008-2009, une nouvelle phase s’amorce. La guerre avec la Géorgie constitue un premier signal d’utilisation du « Hard Power » à l’extérieur des frontières russes de manière offensive et en opposition à l’Occident, une première depuis la fin de l’URSS.

Ensuite, une troisième phase se dégage à partir de 2014, marquée par la crise ukrainienne, notamment l’annexion de la Crimée et le conflit armé dans le Donbass, qui incite les Occidentaux à prononcer les premières sanctions à l’encontre de Moscou. Cela a conduit le Kremlin à prendre conscience de la fragilité de l’économie russe, en particulier de sa dépendance à l’Occident. Face à cette dépendance, plusieurs mesures ont été mises en place, notamment la stratégie de « substitution des importations » visant à réindustrialiser l’économie. D’une certaine manière, la Russie a pris une longueur d’avance sur les Occidentaux en matière de réindustrialisation, amorçant ce processus dès 2014, tandis que les pays occidentaux ne l’ont sérieusement envisagé qu’avec l’avènement de la crise de la Covid-19.

Cette volonté de réindustrialisation vise à accroître l’indépendance et l’autonomie de l’économie russe, notamment dans le domaine financier où des progrès significatifs ont été réalisés. De même, le secteur agroalimentaire a été renforcé, avec une Russie retrouvant sa position de grande puissance céréalière. Moscou a également créé des champions nationaux dans les secteurs technologiques où elle a gardé des compétences de premier plan, à l’instar du nucléaire : le géant Rosatom, premier exportateur mondial de centrales nucléaires, a échappé jusqu’à présent à des sanctions significatives en raison des dépendances de plusieurs pays occidentaux à son égard. Cependant, les résultats dans le domaine industriel sont contrastés, ce qui reflète les défis similaires auxquels l’Europe est confrontée. Réindustrialiser est un objectif de moyen et de long terme.

Comment peut-on interpréter ce retour de la puissance russe et cette réactivation de l’opposition avec l’Occident ? Cela témoigne-t-il d’un affaiblissement de l’Occident ?

En réalité, il y a deux processus distincts qui ont pu concourir à la confrontation actuelle.

Premièrement, il y a un retour de la puissance russe qui s’exprime indépendamment de sa relation à l’Occident. Dans son ouvrage Le Grand Échiquier publié en 1997, Zbigniew Brzezinski soulignait que malgré son affaiblissement d’alors, la Russie avait toujours de grandes ambitions et ne tarderait pas à les exprimer dans un avenir proche. Il avait donc anticipé un possible regain de puissance russe, en mettant en avant ses atouts intrinsèques tels que la taille de son territoire, ses ressources naturelles abondantes ou encore son positionnement central en Eurasie.

Il est également crucial de prendre en compte la volonté des élites russes de jouer un rôle majeur sur la scène internationale, une ambition qui contribue au retour partiel de la puissance russe, même si elle est loin d’égaler celle de l’Union soviétique, du fait de facteurs internes (déclin démographique, dépendance accrue aux technologies étrangères) et des changements dans le contexte international avec l’émergence de nouveaux centres de puissance.

Deuxièmement, l’Occident est marqué à son tour par un déclin à la fois démographique, industriel, sociopolitique et financier (endettement croissant). L’Occident continue pourtant de se considérer comme le centre du monde, mais cette prétention devient de plus en plus anachronique à mesure que le centre de gravité mondial se déplace vers l’Asie. Ce déclin renforce la défiance de la Russie envers l’Occident, car elle estime pouvoir se permettre de le défier, malgré le coût élevé d’une telle approche. La confrontation russo-occidentale est également alimentée par une incompréhension mutuelle croissante. Déception des Occidentaux vis-à-vis de l’évolution de la Russie et de son régime, amertume des élites russes dont les attentes élevées envers l’Occident dans les années 1990 n’ont pas été satisfaites : non seulement la Russie n’a pas intégré le « monde civilisé » occidental mais elle a vu sa sphère d’influence réduite à peau de chagrin avec l’élargissement des structures euroatlantiques vers l’Est.

Nombreux sont ceux qui ont prédit l’effondrement de la Russie et une victoire ukrainienne. Comment la Russie a adapté son économie face aux sanctions occidentales ? L’aide de la Chine semble un facteur important ?

Début 2022, Bruno Le Maire annonçait vouloir provoquer « l’effondrement de l’économie russe » et qualifiait la possibilité de couper les banques russes du système d’échanges interbancaire SWIFT de « bombe atomique financière ». Le ministre français de l’Économie ne faisait alors qu’exprimer un sentiment largement partagé par les élites occidentales qui pensaient que des sanctions massives suffiraient à contraindre la Russie à se retirer d’Ukraine : l’armée russe, privée d’armements faute de composants occidentaux et de pétrodollars pour alimenter l’effort de guerre, serait incapable de résister.

La défaite en Ukraine et l’effondrement de l’économie seraient fatals à un chef du Kremlin décrit comme malade et isolé, ce qui pouvait conduire à un changement de régime en faveur de l’opposition libérale pro-occidentale. L’ordre international centré sur l’Occident en serait alors ressorti singulièrement revigoré.

Cependant, rien de tout cela ne s’est produit, en grande partie du fait de la politique de résilience mise en œuvre par le Kremlin depuis 2014. À cet égard, l’autonomisation du secteur financier russe a constitué un développement crucial qui a grandement contribué à la stabilité macroéconomique du pays : la création de cartes bancaires russes autonomes et d’une alternative au système Swift ont permis aux banques russes de continuer à fonctionner efficacement. En 2023, le secteur bancaire russe a même renoué avec des bénéfices records, un signe parmi d’autres de l’adaptation de l’économie russe aux sanctions. Le FMI, qui a pris acte de la croissance du PIB russe de 3,6 % en 2023, a même revu à la hausse ses prévisions pour 2024 à hauteur de 3,2 %, ce qui impliquerait que la croissance de l’économie russe serait supérieure à celle des pays occidentaux pour la deuxième année consécutive.

Ces résultats sont non seulement liés aux mesures anticipant un durcissement de la confrontation avec l’Occident, ils illustrent également les capacités de gestion de crise dont ont su faire preuve les autorités russes : bien que les sanctions s’accumulent et qu’elles ont des effets parfois importants durant quelques semaines voire quelques mois pour les plus sévères, les autorités russes et les acteurs économiques parviennent généralement à trouver des solutions. Sur le plan du commerce extérieur, cela se traduit par une réorientation massive vers les BRICS ce qui démontre que ce regroupement est plus cohérent qu’il n’y paraît au premier abord. En effet, la réorientation des exportations pétrolières est loin de se limiter à la Chine puisque les croissances les plus fortes sont observé en direction de l’Inde et du Brésil. Il y a donc une reconfiguration du commerce extérieur russe vers les économies émergentes.

Cela soulève un point important : le « Sud global » parfois désigné comme la « majorité mondiale », n’a pas suivi l’Occident dans l’imposition de sanctions. Cela montre que ce dernier n’a plus le contrôle absolu dans ce domaine, et que la majorité des pays du monde n’adhère pas à son interprétation du conflit ukrainien, ce qui a eu un impact majeur sur son évolution. Bien sûr, la Chine a joué un rôle central dans cette dynamique, mais d’autres pays ont également contribué à compenser l’impact économique des sanctions occidentales sur la Russie.

Le « Sud global » parfois désigné comme la « majorité mondiale », n’a pas suivi l’Occident dans l’imposition de sanctions. Cela montre que ce dernier n’a plus le contrôle absolu dans ce domaine, et que la majorité des pays du monde n’adhère pas à son interprétation du conflit ukrainien, ce qui a eu un impact majeur sur son évolution.

En outre, il existe des circuits d’importation parallèles qui permettent à la Russie d’obtenir de nombreux composants et technologies occidentaux via des pays tiers. Bien que les autorités politiques occidentales tentent de limiter ces circuits, les acteurs économiques occidentaux ne jouent pas réellement le jeu, car, lorsqu’ils exportent massivement vers l’Asie centrale, ils sont parfaitement conscients du destinataire final. Il y a donc un certain manque de cohérence dans les actions occidentales, qui est également lié à une sous-estimation de l’interconnexion entre les économies russe et européenne. De fait, le commerce entre la Russie et l’Europe est sous-estimé dans les statistiques actuelles, car il s’effectue désormais en partie par l’intermédiaire de pays tiers tant à l’import qu’à l’export.

Au vu de l’enlisement du conflit en Ukraine, de l’augmentation des coûts de l’énergie et des matières premières en Europe, du renforcement de l’axe Moscou-Pékin, les Européens ne sont-ils pas les premières victimes de cette guerre, alors que l’Occident semble de plus en plus isolé du reste du monde ?

Si l’on se concentre sur l’Europe, il est indéniable que celle-ci est la première à ressentir les conséquences de ce conflit. Les pays européens perdent un avantage compétitif majeur : l’accès à des ressources russes bon marché et abondantes grâce à des infrastructures reliant la Russie à l’Europe. Les chiffres de la production industrielle en Europe, notamment en Allemagne, reflètent les conséquences négatives de cette rupture. De plus, nos concurrents bénéficient de l’accès aux ressources russes à des prix compétitifs en raison des sanctions, tandis que nous devons supporter des coûts plus élevés qu’avant la crise. Cette situation nous pénalise donc doublement.

En outre, bien que la Russie ne soit pas le principal partenaire de l’Union européenne, elle restait tout de même un marché d’exportation important pour les technologies occidentales, les véhicules, les machines-outils, etc. Ainsi, la perte du marché russe, même si elle est partiellement compensée par la reconstitution de certains circuits commerciaux parallèles, constitue un impact négatif supplémentaire. Ainsi, la Russie est devenue le premier marché à l’exportation pour les automobiles chinoises qui remplacent les marques européennes dont les constructeurs ont été contraints de quitter la Russie.

D’un point de vue géoéconomique, l’un des avantages de l’Europe avant le conflit était son intégration croissante à l’Eurasie, notamment à travers les routes de la soie reliant la Chine, la Russie et l’Europe. Cette dynamique est désormais compromise par ce que l’on pourrait qualifier de « rideau de fer économique » résultant des sanctions. En réalité, il apparaît que tant l’Europe que la Russie sont perdantes dans cette affaire. Bien que la Russie semble mieux résister sur le plan économique, elle paie un lourd tribut humain à cette guerre et devient plus dépendante de la Chine qu’auparavant.

Si l’on élargit encore davantage la focale, on constate que les États-Unis sont souvent décrits comme les grands gagnants à court terme, car ils peuvent désormais exporter leur gaz naturel liquéfié vers l’Europe en remplacement du gaz russe. De plus, ils ont replacé l’Europe sous le parapluie américain, la « mort cérébrale » de l’OTAN semble oubliée, au moins pour un temps.

Cependant, à moyen et long terme, la situation est plus complexe. De nombreux analystes américains s’inquiètent des effets néfastes de cette politique de sanctions sur le reste du monde, qui perçoit une forme d’impérialisme occidental à travers ces mesures coercitives. De plus, les tentatives occidentales d’expropriation des réserves financières russes suscitent des inquiétudes quant à la sécurité des investissements en Occident, ce qui conduit à une accélération de la dédollarisation et à la mise en place de mécanisme financiers indépendants de Washington.  Ainsi, même pour les États-Unis, cette stratégie de la confrontation avec Moscou pourrait avoir un coût important à moyen terme.

Aujourd’hui, le retour de la puissance russe repose en grande partie sur Vladimir Poutine. Qu’en est-il de la suite, de l’après Poutine, notamment vis-à-vis des oligarques et des différents clans ?

Effectivement, la question de l’après Poutine est une grande inconnue. Si l’on prend du recul sur la présidence de Vladimir Poutine, on constate que la Russie n’a jamais connu d’alternance, du moins pas de manière pacifique : l’Empire russe a laissé la place au système soviétique du fait de la révolution russe, puis la nouvelle Russie a émergé des décombres de l’URSS du fait de l’effondrement de cette dernière. Depuis lors, chaque président russe a succédé à son prédécesseur par le biais d’une désignation plutôt que par une alternance démocratique.

La révolte de Wagner ont été interprétés trop hâtivement comme des signes d’un effondrement imminent du système, alors qu’en réalité, ce dernier s’est révélé plus résilient que prévu.

En outre, il y a une forte concentration du pouvoir et une personnification du pouvoir en Russie, qui a sans doute été renforcée sous le règne de Vladimir Poutine, bien qu’elle n’ait jamais cessé d’exister. Le chef de l’État incarne le pays d’une manière qui suscite des inquiétudes quant à la stabilité du système une fois que Poutine quittera le pouvoir. La question centrale est de savoir si le système établi par Vladimir Poutine s’effondrera, comme le pensent certains de ses opposants, ou s’il sera capable de perdurer malgré tout.

Je n’ai pas de réponse définitive à fournir, mais il est notable que des événements tels que la révolte de Wagner ont été interprétés trop hâtivement comme des signes d’un effondrement imminent du système, alors qu’en réalité, ce dernier s’est révélé plus résilient que prévu.

Affrontement commercial Chine – États-Unis : la guerre des OS aura bien lieu

Billet du lundi 29 avril 2024 rédigé par Christopher Coonen* – Geopragma –

https://geopragma.fr/affrontement-commercial-chine-etats-unis-la-guerre-des-os-aura-bien-lieu/


*membre du Conseil d’administration de Geopragma

Depuis quelques temps, le déploiement de la 5G à l’échelle mondiale a renforcé la confrontation commerciale entre la Chine et les États-Unis par le biais de la société Huawei et d’autres prestataires, au sujet notamment du contrôle des données et des systèmes applicatifs ou OS. Ce conflit s’envenime plus encore, reflétant la déclinaison numérique de la rivalité géopolitique tous azimuts entre ces deux empires.

Pour rappel, Huawei est un leader mondial de construction de réseaux de communication et l’un des tous premiers fournisseurs de la dernière génération de technologie de téléphonie mobile 5G en cours de déploiement à l’échelle planétaire. Grâce au débit phénoménal de la 5G et à sa puissance logarithmique par rapport aux capacités du standard actuel 4G, le plus répandu actuellement, nous assistons à une très forte accélération de la quantité de données générées, échangées et analysées au niveau mondial.

Dans ce chapitre de ladite guerre commerciale, les enjeux de l’accès aux données et de leur traitement sont donc colossaux.

D’une part, certains gouvernements sont inquiets de voir une puissance étrangère capter des données sensibles. Non seulement dans le cadre de l’utilisation de smartphones, mais aussi dans le contexte d’une myriade d’usages concernant les villes et engins connectés, qu’ils soient d’application civile ou militaire : les voitures autonomes, la domotique, mais aussi le ciblage de missiles seront de plus en plus dépendants de la 5G. Une opportunité certes, mais aussi une vulnérabilité si ces données et/ou leurs usages venaient à être captés et détournés par des parties adverses et tierces, soit directement sur les smartphones ou objets connectés, soit via des « portes » installées au sein des réseaux terrestres et sous-marins.

Les États-Unis ont mis une pression maximale sur leurs propres opérateurs télécom Verizon et AT&T et sur ceux d’autres pays, afin qu’ils interdisent à Huawei leurs appels d’offre pour équiper leurs réseaux avec la technologie 5G, leur préférant les prestataires occidentaux tels que Cisco, Nokia, Alcatel ou encore Ericsson.  L’Australie, l’Allemagne, le Japon, la Nouvelle-Zélande, la Pologne, la République Tchèque, et le Royaume-Uni ont ainsi banni Huawei et son concurrent chinois ZTE de leurs appels d’offre … Jusqu’à faire chanter les Polonais en brandissant la menace d’annuler la construction d’une base de l’OTAN chiffrée à $2 milliards. En revanche, la Corée du sud, la Russie, la Thaïlande et la France testent la technologie Huawei et/ ou l’installent avec des caveats : la France par exemple, interdira à Huawei de géo localiser ses utilisateurs français. D’autres pays comme l’Italie et les Pays-Bas explorent toujours la possibilité d’utiliser Huawei ou ZTE versus d’autres fournisseurs occidentaux.

D’autre part, l’autre enjeu de tout premier ordre dans le déploiement de la 5G est celui de l’intelligence artificielle. Une façon de l’illustrer est d’imaginer les méta et micro données comme le « pétrole » nourrissant cette forme d’intelligence et le « machine learning » et les algorithmes comme « l’électricité » pour obtenir le résultat final qui permet de connecter toutes sortes d’objets chez les particuliers, au sein des villes, dans les applications militaires et de proposer des services qui vont préempter les souhaits des personnes ou des institutions avant même qu’elles n’en fassent la demande.

Puisque la puissance de la 5G augmentera de manière significative la quantité de données générées et échangées, ce pipeline sera un facilitateur et un conduit stratégique pour abreuver les algorithmes de ce « pétrole ». La quantité des données est donc absolument primordiale pour offrir un niveau inégalé dans la qualité de cette intelligence artificielle. Et la Chine, avec sa démographie cinq fois supérieure à celle des États-Unis, a d’emblée un avantage concurrentiel dans la quantité de données pouvant être captées et traitées. Plus encore si elle a accès aux données des populations d’autres nations via les applications des smartphones …

C’est donc sans surprise que la détérioration de la relation sino-américaine s’est creusée et qu’une escalade des tensions se manifeste de plus en plus explicitement :  Google, Facebook et d’autres géants américains du Net ont annoncé qu’ils interdisaient à Huawei et aux autres acteurs chinois l’accès à leur Operating System/OS comme Androïd et à leurs applications.

Outre l’interdiction d’accès aux données, ce sont des décisions lourdes de conséquences et de risques in fine d’ordre stratégique car elles vont pousser l’entreprise chinoise (et peut-être aussi les Russes qui sait ?), à développer leur propre OS. Huawei a d’ailleurs réactivé son OS « Hongmeng » en sommeil depuis 2012.

Cette rétorsion américaine va donc engendrer une réaction en chaine à l’issue ultime encore imprévisible. Dans l’immédiat, c’est la complexité de gestion et les risques de confusion pour les consommateurs mais aussi les opérateurs téléphoniques et tout l’écosystème des développeurs d’applications qui vont exploser. En effet, au lieu de développer deux versions d’une même application et d’obtenir les certifications nécessaires de la part d’Apple et d’Android/Google, les développeurs devront désormais le faire à trois voire quatre reprises. Les coûts de maintenance et de mises à jour des applications vont exploser.

Malgré tout, cette action s’inscrit logiquement dans cette « ruée vers les données » car du point de vue des États-Unis, toute démarche qui limite l’accès des données afférentes aux milliards de comptes des applications est bonne à prendre.  « Malgré eux », les acteurs chinois vont s’affranchir de la domination américaine et exercer une nouvelle forme de souveraineté technologique et économique en développant leurs propres OS.

Il est probable que Huawei équipera de nombreux pays avec sa technologie 5G ; c’est logique par rapport à son expertise et à son poids dans le secteur et au rôle de premier plan de la Chine dans l’économie mondiale. Après tout, les États-Unis n’ont-ils pas équipé depuis les années 1920 la plupart des pays avec des ordinateurs personnels, des réseaux informatiques, des serveurs et des smartphones ? Nous sommes-nous posé les mêmes questions avec autant de discernement depuis lors sur l’accès aux données par leurs sociétés et le gouvernement américain ? Il est certain que les activités de la NSA et l’adoption des lois US « Cloud Act I et II » ont permis aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et à l’Oncle Sam d’accéder aux données de milliards d’inter- et mobi-nautes.

L’appréciation de cette rivalité sino-américaine est sans doute le fruit de l’hypocrisie d’un empire jaloux envers la montée en puissance d’un autre, et nous ne pouvons que déplorer à nouveau l’absence de l’Europe comme acteur incontournable de ces développements technologiques et économiques majeurs. La guerre des OS aura bien lieu, et le « Vieux » continent sera en plein tir croisé

MGCS : Paris et Berlin tranchent un noeud gordien

MGCS : Paris et Berlin tranchent un noeud gordien

 
– Forces opérations Blog – publié le

Pile à l’heure, ou presque. Conformément à l’engagement pris à Berlin un mois plus tôt, les ministres de la Défense français et allemand ont signé hier matin l’accord de lancement de la première phase du programme de système de combat terrestre principal (SCTP, ou MGCS). 

Trancher un noeud gordien

Signe de l’éclaircie constatée depuis juillet dernier, le soleil lui-même s’est invité à la cérémonie de signature. Exit les scénarios d’impasse et autres bisbilles par presses ou parlementaires interposés, place au changement de logiciel et à la signature d’un Memorandum of Understanding (MoU) actant l’entrée dans la phase dite 1A de MGCS, celle du développement de démonstrateurs technologiques. 

C’est, selon le ministre des Armées Sébastien Lecornu, « un moment important » dans le chemin vers la succession des chars Leclerc et Leopard 2 à l’horizon 2040. Paris et Berlin sont désormais alignés, résultat d’un processus centré non plus sur les solutions techniques mais sur l’identification du besoin opérationnel et l’harmonisation de la demande entre armées partenaires. 

« Nous ne discutons pas là d’un programme trivial mais du système de combat terrestre appelé à remplacer des ‘vedettes’ nationales que les guerres de demain rendront obsolètes, le Leclerc côté français et le Leopard 2 côté allemand », soulignait pour sa part le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Pierre Schill, sur les réseaux sociaux.

Crédits image : ministère des Armées

Le document règle, entre autres, l’épineuse question du partage de la charge. « Nous avons tranché le noeud gordien sur la répartition des responsabilités industrielles », s’est félicité le ministre de la Défense allemand, Boris Pistorius. En résulte un partage à 50/50 des coûts et de la charge entre les deux filières qui se maintiendra tout au long des différentes phases. 

Calqué sur le référentiel du SCAF, MGCS se structure désormais selon deux niveaux et huit piliers. Ce sont le niveau 0 du système de systèmes et le niveau 1 relevant des plateformes de combat (canon, missile et appui). À chaque niveau correspondent des études conceptuelles et d’architecture qui serviront à définir progressivement les futurs systèmes.

Les huit piliers englobent les activités de R&D et de démonstration. Conduits en national ou en binational, ils relèvent des plateformes (Allemagne), des feux classiques (France-Allemagne), des feux innovants (Fr), de la connectivité (Fr-Al), de la simulation (Fr-Al), des capteurs (Fr), de la protection au sens large dont la protection active et la lutte anti-drones (Al), et des infrastructures et du soutien (Fr-Al).

Un contrat notifié d’ici 2025

Chaque pilier ayant désormais son ou ses drapeau(x), reste à y associer des champions industriels. S’ouvre une nouvelle phase, celle de la négociation et de la notification d’un premier contrat d’une durée de trois ou quatre ans par l’Allemagne, pilote du programme. Il s’agira d’aboutir d’ici début 2025, « un objectif très ambitieux », concède le ministre de la Défense allemand.

Ce futur contrat sera confié à une « Project Company » constituée par KNDS France, KNDS Deutschland, Rheinmetall et Thales SIX GTS. Évolution de la coentreprise déjà constituée ou nouvelle structure, ce quatuor aura la charge de conduire l’ensemble des activités réalisées au niveau industriel. 

À l’exception de KNDS et de Rheinmetall, tant les industriels concernés que leur répartition parmi les piliers restent des secrets bien gardés qui ne seront dévoilés qu’ « en temps utile », indique l’entourage de Sébastien Lecornu. Une once de logique permet cependant d’éclaircir le tableau. Difficile, en effet, d’imaginer un pilier des feux classiques conduit sans KNDS France, relève par exemple le cabinet ministériel. Idem pour Thales, que l’on imagine mal être écarté du pilier de la connectivité, et pour MBDA, candidat naturel au pilier des feux innovants. 

La France investira 500 M€ d’ici à 2030, l’Allemagne plusieurs centaines de millions d’euros d’ici à  2027. « Un demi-milliard d’euros, c’est beaucoup d’argent », soulignait Sébastien Lecornu. Les deux ministres ont donc donné le « la » : « vous avez en face de vous deux ministres clients ». Deux donneurs d’ordre dont la mission reste de garantir la fourniture de l’équipement demandé par leurs armées respectives. Dès lors, hors de question de dévier de l’objectif fixé, celui de parvenir à un char identique pour les deux armées en 2040. 

Ce jalon désormais franchi, l’ouverture de MGCS à d’autres partenaires européens pourrait intervenir « sans doute plus tôt qu’on ne le croit », indique Boris Pistorius. « Il faut aller chercher d’autres partenaires », ajoutait-il, mentionnant au passage l’Italie, officiellement observateur, mais aussi la Pologne, membre d’un triangle de Weimar récemment ravivé et dont le nouveau gouvernement se veut davantage pro-européen. 

Une copie qui s’affine

La vision franco-allemande est connue dans ses grandes lignes. Arrivé à terme, MGCS débouchera sur un système de systèmes interconnectés et en partie robotisés. Des plateformes dotées de briques d’intelligence artificielle, de capteurs, armements et de protections de nouvelle génération. Bref, un « char du futur » qui se conçoit « en surplomb des crises, à l’abri du tempo et du fracas médiatiques », relevait le CEMAT.

D’annonce en annonce, la copie se précise mais reste à prendre avec du recul au vu de l’horizon fixé et des obstacles potentiels à surmonter. Après les armées françaises, la Bundeswher s’est à son tour essayée au jeu de la prospective. Exemple avec la mobilité, dont les performances pourraient être augmentées en privilégiant la réduction de la masse, estime l’armée allemande dans un article publié en marge de la cérémonie. 

La masse maximale du MGCS « doit être réduite par rapport aux plateformes actuelles – une exigence qui a été formulée compte tenu de l’augmentation significative du poids lors des récentes revalorisations des chars de combat principaux de l’OTAN », pointe la Bundeswehr. Cette mobilité, les deux armées la conçoivent autour d’un châssis commun à tous les systèmes et d’une motorisation innovante. « Les diesels hybrides seront très probablement utilisés pour la propulsion, un moteur électrique étant alors chargé par le diesel. Le moteur électrique silencieux peut alors être utilisé dans certaines situations tactiques », note l’article. 

Autre exemple avec l’équipage, réduit à deux ou trois membres et opérant dans un compartiment protégé placé au sein du châssis. Selon le BAAINBw, pendant allemand de la Direction générale de l’armement, « il est maintenant assumé que la tourelle du MGCS sera inhabitée ». L’avantage ? Une tourelle plus compacte malgré un système d’arme plus volumineux, mais mieux protégée et participant à réduire la silhouette. 

Quant à la fonction feu principale, aucune piste n’est pour l’instant privilégiée. Seule certitude : « le canon de 120 mm, largement utilisé aujourd’hui, n’a plus aucun potentiel de croissance », explique un expert du BAAINBw. Si le 130 mm de Rheinmetall et le 140 mm de KNDS sont tous deux dans les starting blocks, un scénario à deux voies parallèles semble maintenant exclu, une seule solution devant être sélectionnée à l’issue de tests comparatifs. 

Crédits image : EMACOM

France. Callac : les enjeux géopolitiques de l’accueil des réfugiés, à plusieurs échelles

France. Callac : les enjeux géopolitiques de l’accueil des réfugiés, à plusieurs échelles

Par David Basol* – Diploweb – publié le 28 avril 2024   

https://www.diploweb.com/France-Callac-les-enjeux-geopolitiques-de-l-accueil-des-refugies-a-plusieurs-echelles.html


*Étudiant en Master 2 de Géopolitique locale à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris 8). Sa formation universitaire et son parcours personnel l’ont conduit à s’intéresser à la géographie humaine, dont les enjeux migratoires et d’identité. Il a rédigé en Master 1, un mémoire de recherche sur la conflictualité liée à l’annonce de l’accueil de réfugiés à Callac en Bretagne en 2022-2023.

En quoi les mobilisations sur les projets d’accueil de réfugiés à Callac sont-elles révélatrices des tensions locales, nationales, voire européennes, sur la question de l’accueil des réfugiés ?

En Bretagne, dans les Côtes d’Armor, les projets d’accueil de réfugiés à Callac ont provoqué un mouvement de contestation dont l’envergure a largement dépassé les limites de la ville et de la région. Des contestations qui ont révélé les tensions que suscitait l’enjeu de l’accueil à toutes les échelles. Celles-ci ont abouti à l’annulation du projet d’accueil principal, Horizon. Les tensions provoquées par ces projets d’accueil ont mis à jour un système de représentations.

LE 14 avril 2022, le projet Horizon d’accueil de réfugiés est révélé aux habitants de Callac, une petite commune bretonne d’environ 2 200 habitants, située dans le département des Côtes d’Armor. Cette annonce provoque la naissance d’une première opposition locale, qui se structure et se mobilise rapidement à une échelle nationale. Finalement, un deuxième projet d’accueil de réfugiés, toujours à Callac, est présenté en octobre 2022 par le préfet, alors même que les mobilisations rencontrent un écho national. Ce conflit local interroge ainsi les logiques d’accueil et d’intégration mises en place aussi bien par la France que l’Union européenne ces dernières décennies.

Lexique. Eléments de définition : immigré, étranger, migrant, demandeur d’asile, réfugié politique
Conception et réalisation : D. Basol
Basol/Diploweb.com

En effet, la figure du réfugié politique est source d’une multitude de représentations dont se servent notamment les partis politiques. Des représentations nombreuses, dont certaines sont à l’origine d’un repli identitaire qui questionne les rapports de la société aux notions de nation et d’identité. Cet article cherche à étudier en quoi les mobilisations sur les projets d’accueil de réfugiés à Callac sont-elles révélatrices des tensions locales, nationales, voire européennes, sur la question de l’accueil des réfugiés ? Il s’agira d’abord de s’intéresser au contexte local du conflit et de sa structuration. Ensuite, de comprendre l’envergure nationale prise par le conflit et comment les enjeux locaux font écho à des enjeux globaux. Enfin, nous aborderons l’enjeu de l’accueil à l’échelle de la France et de l’Union européenne.

Des projets d’accueil de réfugiés, une réponse aux enjeux de développement territorial qui divise

L’analyse territoriale de Callac permet de révéler le contexte particulier dans lequel s’inscrivent les projets d’accueil de réfugiés. Situé au sein d’un territoire rural du centre Bretagne, cette ville fait face à de nombreux défis d’ordres aussi bien sociaux, qu’économiques ou géographiques.

Tout d’abord, la ville de Callac connaît un déclassement important depuis plus d’un siècle. En 2020, la population est estimée à 2233 habitants par l’INSEE, contre plus de 3500 habitants au début du siècle précédent. Les trois abattoirs sur lesquels s’appuyait l’économie locale ont fermé dans les années 1960 et ont entraîné le déclin de la commune. L’activité de la commune reposait principalement sur cette activité en raison d’un système de protectionnisme commerçant qui a perduré jusqu’en 1973. En effet, les commerçants Callacois qui avaient prospéré dans différents corps de métiers ont refusé l’installation de tous les commerces qui pouvaient leur faire concurrence. Les maires étant eux-mêmes commerçants, le système s’est entretenu plusieurs décennies et a bloqué l’arrivée de l’usine Velux ou de la base logistique d’Intermarché, pourtant possiblement synonymes d’opportunités de développement. Enfin, ce déclin s’est accentué en 2017 avec le passage de 32 communautés de communes dans le département à 8 intercommunalités. La communauté de communes dont Callac était le chef-lieu, a ainsi disparu en faveur de Guingamp – Paimpol Agglomération. La ville ne dispose plus que de 2 sièges sur 88 et ses enjeux ruraux sont alors moins bien pris en compte dans les décisions qu’auparavant.

Au-delà du déclin global de la ville, la situation de la commune est également préoccupante. En effet, Callac se localise à la périphérie géographique du territoire français et de son département et à la marge économique au niveau régional. Le manque de moyens de transport l’affecte tout particulièrement dans sa capacité à proposer des projets inclus dans d’autres dynamiques et à également bénéficier de projets de développement sur son sol. De plus, sa configuration territoriale est contraignante, avec de l’habitat isolé et dispersé en dehors du centre-ville. De ce fait, les déplacements sans voiture sont inenvisageables pour de nombreux résidents vivant en dehors du bourg se retrouvant alors à la périphérie d’une ville déjà marginalisée par sa localisation et ses infrastructures.

Enfin, la population callacoise en 2022 est également marquée par sa précarité et son taux élevé de personnes âgées (1 habitant sur 2 est à la retraite). En effet, les taux de pauvreté (21%) et de chômage (17,6%) sont supérieurs aux moyennes nationales au sein d’un bassin de vie parmi les 200 plus pauvres de France. Des chiffres élevés qui s’expliquent d’abord par le choix du maire de privilégier dans les logements HLM des familles monoparentales avec plusieurs enfants pour augmenter les effectifs à l’école. Mais également avec l’arrivée entre 2010 et 2019 de personnes bénéficiant des minimas sociaux souhaitant s’installer dans un espace plus abordable mais qui les a cependant maintenus dans la précarité.

Le projet Horizon a été pensé par le Fonds de dotation Merci (FDM), détenu par la famille Cohen, originaire de Paris, qui a fait fortune grâce à sa marque de vêtements pour enfant Bonpoint. Le projet Horizon s’inscrivait dans une logique d’accueil déjà en place à Callac que le FDM aurait pu mieux structurer. En effet, depuis 2018, la ville de Callac accueillait déjà 7 familles de réfugiés. Un réseau de solidarité s’était mis en place, s’appuyant sur des bénévoles et une vie associative intense. Horizon aurait permis d’encadrer au mieux l’intégration de ces populations dans une commune déjà engagée malgré des moyens limités. Horizon consistait à faire venir 5 à 6 nouvelles familles de réfugiés sur une dizaine d’années en facilitant leur intégration par une insertion professionnelle adaptée aux compétences des réfugiés et aux besoins de Callac. En effet, 78 postes vacants avaient été repérés par la municipalité dont auraient pu bénéficier les réfugiés. Cet objectif devait s’accompagner d’un programme de renouvellement et de rénovation du centre-ville en termes de logements, mais également d’équipements socio-culturels (nouveau cinéma, une crèche, réhabilitation de logements etc.). L’intérêt pour la municipalité de Callac était de bénéficier de financements pour mettre en place de nouvelles dynamiques aussi bien économiques que démographiques dans une ville sur le déclin.

L’annonce du projet Horizon s’est réalisée lors d’une réunion publique à Callac le 14 avril 2022 devant près de 150 personnes. Cette réunion s’est déroulée sous tension, avec la présence d’individus menaçants au fond de la salle qui ont contraint la gendarmerie à escorter les membres du FDM jusqu’à leur hôtel. Le lendemain une pétition en ligne est également lancée pour s’opposer au projet. Cette annonce a rapidement révélé les représentations locales opposées sur la question de l’accueil, malgré de nombreux éléments encore flou sur le projet. Une premier collectif s’est formé en juin 2022, composé de trois Callacois : Collectif pour la défense et l’identité de Callac. Ce collectif n’est pas à l’origine de la pétition, ni des tensions provoquées lors de la réunion. Il s’inscrit plutôt dans un contexte de remise en question de l’accueil de nouveaux arrivants à Callac.

La première source d’opposition locale se concentre sur les réfugiés accueillis, mais aussi à accueillir. En effet, ils sont qualifiés « d’invisibles » par les Callacois, mais cet adjectif renvoie à deux images contradictoires. D’un côté, le réfugié apparaît plus comme un fardeau pour la collectivité, qui vivrait des aides de l’État. De l’autre, cette non-visibilité dans l’espace public est aussi signe que le réfugié se fond dans la masse. Cependant, les difficultés d’intégration des réfugiés déjà accueillis sur Callac en raison du contexte territorial, interroge la population sur l’intérêt d’en accueillir de nouveaux. Ensuite, le collectif annonce qu’il est prévu d’accueillir 70 familles « extra-européennes », soit une arrivée massive de réfugiés qui alimente la peur de la formation de ghettos dans la commune. Enfin, le collectif souhaite défendre une « identité bretonne » à laquelle il se rattache, que ces nouveaux arrivants remettraient en question. Le refus d’accueillir ces réfugiés est encouragé par l’idée que ces « extra-européens » risquent de modifier « les valeurs et les traditions bretonnes ». L’attachement à une identité régionale figée autour de symboles forts en Bretagne (la langue, la gastronomie, les fest noz etc.) doit être préservé selon le collectif, pour maintenir une identité « sans migrant ». Une division apparaît alors avec les habitants en faveur de l’accueil qui revendiquent une identité bretonne inclusive et ouverte. En effet, ces Callacois sont aussi attachés aux traditions bretonnes mais prônent d’autres valeurs à travers l’identité bretonne. Les individus, qu’ils soient en faveur ou contre cet accueil, se réfèrent à une même identité, mais à laquelle ils n’attribuent pas les mêmes qualités.

Ainsi, une première opposition locale s’est organisée en s’appuyant sur ces représentations qui seront développées pour structurer un mouvement d’opposition plus général. En effet, la dimension locale est limitée par les enjeux locaux que posent encore le projet. Cependant, l’implication de nouveaux acteurs dans ce conflit contribue à l’écho national qu’il rencontre.

La structuration du conflit à l’échelle nationale

Initialement basé sur des enjeux et des acteurs exclusivement locaux, de nombreux systèmes d’acteurs aux intérêts aussi bien particuliers que collectifs interviennent. En effet, si le conflit s’est déroulé physiquement à Callac, une multitude de réseaux à travers la France ont été ensuite mobilisés par les acteurs pour mettre fin à des projets d’accueil qui ont rapidement dépassé Callac.

Pendant l’été 2022, une nouvelle opposition s’organise autour de l’extrême droite, motivée localement à se remobiliser après les élections législatives, en s’appuyant sur :

. Bernard Germain, candidat Reconquête dans les Côtes d’Armor ;

. Catherine Blein, représentante Reconquête dans les Côtes d’Armor ;

. Pierre Cassen, fondateur du site internet de « réinformation » et d’extrême droite Riposte laïque.

En effet, ils disposent tous d’un réseau médiatique et politique important, étant investis en politique depuis plusieurs décennies. Catherine Blein et Bernard Germain fondent l’association les Amis de Callac et ses environs (ACESE) en septembre 2022, avec l’aide de Danielle Le Men, présente dans le premier collectif qui s’est dissous. Ils mettent alors en place un stratégie d’omniprésence et de « réinformation » autour des projets d’accueil.

Ils investissent d’abord classiquement la place du marché de Callac, pendant près de 8 semaines afin de diffuser une nouvelle pétition. Plusieurs tracts sont également distribués pendant les mobilisations, jusqu’à 30 km autour de Callac, tout en intervenant régulièrement dans la presse locale et régionale pour faire connaître leur combat. Une première manifestation devant la mairie est organisée le 17 septembre 2022, réunissant près de 300 personnes dont 24 Callacois. Une deuxième manifestation a lieu le 5 novembre 2022 regroupant près de 400 personnes et toujours une minorité de Callacois. Ces évènements participent à la médiatisation du conflit autour des ACESE qui structurent un mouvement national d’opposition.

Carte. France. Localisation des organismes présents à la seconde manifestation à Callac le 5 novembre 2022
Conception et réalisation : D. Basol
Basol/Diploweb.com

En effet, un groupe informel composé de partis politiques et d’associations d’extrême droite aux origines géographiques extérieures à Callac se forme autour des ACESE pour soutenir et piloter la stratégie d’opposition. Profitant d’une proximité entre leurs dirigeants, ils diffusent massivement ce conflit à travers leurs réseaux, notamment sur les sites internet de « réinformation » qu’ils détiennent (Riposte Laïque, Résistance Républicaine, Place d’Armes etc.), avec des articles mensongers et diffamants sur les porteurs du projet.

Cependant si le mouvement d’opposition a pris une envergure nationale, c’est essentiellement lié aux annonces du Président de la République le 15 septembre 2022. Souhaitant revoir la politique d’accueil et d’intégration des réfugiés, Emmanuel Macron annonce vouloir mieux répartir les réfugiés dans les espaces ruraux pour faciliter leur intégration. Il juge ainsi que ces populations peuvent combler les difficultés que rencontrent les espaces ruraux déclarant que « les années qui viennent seront des années de transition démographique » [1]. A Callac, les enjeux deviennent nationaux, l’opposition considérant qu’il s’agit de la première étape d’un « grand remplacement rural ».

Les représentations que partagent les acteurs de l’opposition ont fédéré leur mouvement, servant également à justifier leur intervention. Les tensions provoquées par ces projets permettent de révéler tout le système de représentations engagé par l’annonce d’accueillir des populations réfugiées.

Tout d’abord, l’origine géographique des réfugiés est un facteur essentiel dans le consentement de la société d’accueil à accueillir. Les migrants européens et intra-Schengen sont désormais beaucoup moins perçus comme un fardeau que les migrants originaires d’Afrique ou du Moyen-Orient. En réalité, au-delà de la distance géographique, c’est la distance culturelle supposée qui influence la représentation. Ensuite, l’opposition emploie systématiquement le terme de migrant dont la définition est la plus vaste et la plus floue. Ce discours retire ainsi le statut juridique international dont bénéficie le réfugié qui atteste de sa vulnérabilité. Il permet également de développer un nouvel argumentaire qui discrimine et criminalise une catégorie entière de la société en raison du danger que d’autres migrants ont pu représenter par le passé.

Aussi, ces réfugiés [2] sont de fait considérés comme des immigrés. Un terme chargé de représentations négatives, qui s’accentuent en période de crise socio-économique et culturelle. Dans les représentations, la qualité d’immigré s’opposerait à celle d’être français. Il existerait ainsi une distance culturelle et sociale entre les individus français et ceux qui y prétendent, une distance que le processus d’intégration ne permettrait pas d’effacer [3]. De ce fait, il serait impossible pour eux de, pleinement s’intégrer, ne partageant pas la même histoire, ni les mêmes pratiques sociales et culturelles.

Les conflits à Callac ont également permis de mettre en évidence le problème que poserait la religion musulmane, particulièrement visée par les membres de l’opposition. Les pratiquants représenteraient une véritable menace et appliqueraient une stratégie de conquête territoriale dissimulée. Certains principes du Coran interprétés par les groupes d’extrême droite présents à Callac, sont vus comme des outils mis au service d’objectifs idéologiques, voire terroristes. L’islam est ainsi envisagé comme un « logiciel mental et héréditaire qui structure chaque aspect de l’existence des musulmans et gouverne leur corps et leur esprit » [4], à qui on prête une seule et unique intention , celle de conquérir l’Europe et la France.

Les mobilisations à Callac concentrent ces représentations en raison de la présence d’acteurs politisés aux intérêts politiques et médiatiques nationaux. Les représentations défendues par les acteurs de l’opposition trouvent un soutien à travers la France et une fenêtre médiatique propice pour s’exprimer. Cela explique la différence importante entre l’emprise objective des projets d’accueil à l’échelle de Callac et la répartition spatiale des opposants à une échelle nationale. Callac est envisagée par l’opposition comme un espace symbolique, celui de la première tentative de « grand remplacement rural ». La faiblesse initiale de l’opposition locale a donc été compensée par celles d’opposants extérieurs qui ne contestent pas simplement les projets d’accueil mais bien la politique migratoire menée en France.

Ces représentations sont entretenues et reprises à des fins électorales et d’influence par les partis politiques. De plus en plus de discours et de pratiques politiques cherchent à rendre coupables des catégories entières de la société française : réfugié, immigré, musulman, descendant d’immigré suspectés de véhiculer des valeurs contraires à la nation française et même de chercher à l’envahir. Ces thèmes (anti-immigrés, anti-musulmans etc.), considérés d’abord comme racistes et xénophobes sont désormais banalisés et peuvent être défendus par des candidats politiques à l’audience nationale. Les idées ainsi exprimées par de plus en plus de partis politiques contre plusieurs millions de personnes en France, se rapportent plus en 2023 aux valeurs de liberté d’expression et de conscience que de valeurs autoritaires, racistes et discriminatoires [5]. Un processus de banalisation auquel participent également certains médias. Les mobilisations à Callac, inédites contre ce type de projets, témoignent désormais de la diffusion de ces représentations et du soutien obtenu par les acteurs combattant l’immigration. Le système de représentation engagé par l’annonce de projets d’accueil de réfugiés est construit par une multitude d’acteurs interdépendants : les acteurs politiques, médiatiques et les citoyens. Ces mobilisations révèlent les tensions et les contradictions que posent le fait d’accueillir des populations étrangères.

La question de l’accueil, source de conflit en France et en Europe

La montée progressive, en France et à travers l’Union européenne, de partis politiques combattant l’immigration, témoigne de la diffusion au sein de la sphère civile de l’affirmation que le phénomène migratoire pose un problème. Un phénomène qui vient notamment interroger les sociétés d’accueil dans leur rapport à l’identité et à la nation. La nation est formée par un processus géopolitique qui implique une identité collective sur un territoire national, bien délimité dans le cas de la France et un attachement à ce territoire car « il n’y a pas de nation sans territoire » [6]. Cette identité collective, fruit d’une construction sociale, représente un enjeu essentiel pour les gouvernements, elle est chargée de valeurs fortes auxquelles se rattachent les individus.

Le statut de réfugié politique est confronté aux mêmes représentations que celles liées aux populations immigrées et étrangères, de moins en moins bien considérées. En France, l’idée que ces populations puissent être source de bénéfices et de développement pour les sociétés d’accueil est parfois contestée tant les amalgames et les discours hostiles à leur présence se multiplient. Immigrés et étrangers sembleraient, désormais, être pour plusieurs segments des opinions publiques à l’origine de nombreux maux de la société française que n’hésitent pas à instrumentaliser des acteurs politiques. Le phénomène migratoire et d’accueil de nouvelles populations, associé à un processus de mondialisation, affectent la représentation de la nation. L’idée et le fantasme d’un « grand remplacement » instaurent un climat d’angoisse à un moment où la mondialisation engendrerait un déclassement social et économique. La notion de nation, et le rattachement des individus à une identité collective et des valeurs partagées rapprochent les individus, mais tendent également à instaurer des barrières infranchissables avec l’« Autre » : l’immigré, le réfugié, le musulman, etc. L’« Autre » devient un élément perturbateur de la nation. D’une certaine façon, une nouvelle fois, l’inclusion au groupe majoritaire se fait par l’exclusion d’une ou plusieurs minorités.

L’accueil de réfugiés ou de nouvelles populations étrangères ferait ainsi peser une menace sur la nation française, une menace à l’origine d’un repli identitaire des « menacés » . L’identité est « une façon de se représenter les différences au sein d’une société » [7]. Les revendications identitaires à Callac ont une portée géopolitique nationale, elles cherchent à différencier celui à accueillir, en l’occurrence le réfugié, à une communauté nationale qui partagerait une identité française commune. La particularité de la France est que la représentation majoritaire de la nation et de l’identité française, n’est ni basée sur la diversité des origines, ni sur la diversité culturelle, elle repose plutôt sur une vision de « l’Homme blanc », influencée par les traditions chrétiennes. Cependant, la représentation d’un accueil massif de populations étrangères, sans filtrage, associée à une augmentation de la visibilité des descendants des personnes issues de l’immigration dans l’espace public, met à mal l’identité nationale représentée. Ce sont principalement les générations d’enfants d’immigrés qui s’insèrent et s’intègrent progressivement dans la société qui impactent les représentations. En effet, ils deviennent beaucoup plus visibles sur le territoire national. Ces personnes atteignent désormais une multitude de professions dans des domaines très variés, mais accentuent parfois les représentations négatives et provoquent des réactions racistes et xénophobes des « Français blancs ». Toutes ces personnes considérées comme immigrées, bien qu’elles puissent être de nationalité française, seraient autant de symptômes d’une identité française menacée qui risque de disparaître.

Par des caractéristiques physiques et/ou culturelles choisies parmi d’autres et considérées comme fondamentalement dérangeantes pour la nation française, les individus considérés étrangers à la nation sont la cible d’une instrumentalisation politique des partis « nationalistes » d’extrême droite. Ces représentations sont ainsi reprises à travers les discours politiques, mais également mobilisées pour refuser la mise en place de projets d’accueil de réfugiés. L’identité est pensée comme centrale dans notre société et montre notre difficulté à changer les représentations que nous avons de notre identité et nation, que le phénomène migratoire et la mondialisation viennent transformer.

Les partis politiques « nationalistes » [8], dans un contexte général où l’indépendance de l’État est garantie, cherchent à affirmer l’intérêt national de la nation par rapport aux intérêts des autres groupes ou classes qui n’en feraient pas partie, en fonction de critères plus ou moins discriminatoires. Les partis politiques d’extrême droite sont des partis « nationalistes », qui se « présentent comme les “vrais” défenseurs de la nation » en opposition « aux représentants de la majorité du peuple, accusés de “brader” les valeurs nationales, de fragiliser l’identité nationale, voire d’abandonner la nation aux étrangers » [9]. Ils affirment ainsi une défense des intérêts des nationaux, aux dépens des populations qui ne feraient pas partie de la nation, notamment les personnes étrangères ou immigrées. En effet, ces discours sont justifiés par l’instabilité économique provoquée par la crise des subprimes (2007-2008), puis la crise migratoire de 2015 qui a matérialisé l’idée d’une invasion et plus récemment une crise de la représentativité des institutions européennes. Nombre de partis « nationalistes » connaissent une ascension politique à travers l’Europe, à l’image du parti Fidescz de Viktor Orbán au pouvoir en Hongrie depuis 2010. Les crispations identitaires provoquées par l’accueil de nouvelles populations et le repli identitaire qu’elles entraînent sur un récit national plus ou moins fantasmé, ne sont pas une situation propre à Callac ou à la France. La montée des partis « nationalistes » qui se saisissent de ces peurs est un enjeu plus global, qu’il serait également possible d’élargir en dehors de l’Union européenne aux États-Unis avec Donald Trump ou en Inde avec Narendra Modi.

Conclusion

Les projets d’accueil de réfugiés à Callac ont provoqué un mouvement de contestation dont l’envergure a largement dépassé les limites de la ville. Des contestations qui ont révélé les tensions que suscitait l’enjeu de l’accueil à toutes les échelles. Celles-ci ont abouti à l’annulation du projet d’accueil principal, Horizon, tandis que celui porté par le préfet s’est mis en place en toute discrétion. De par la nature inédite de l’objet des contestations, portant plus sur les populations de réfugiés à accueillir plutôt que sur le projet d’accueil en lui-même, le cas d’étude sur Callac s’est montré pertinent à analyser. En effet, ce conflit local se développe dans un contexte national et européen de plus en plus hostile aux enjeux liés à l’immigration. Alors même que, depuis au moins une décennie, faute d’une natalité supérieure aux décès, l’UE maintient une croissance totale légèrement positive grâce à l’immigration. [10] La ville de Callac a alors été investie par des acteurs aux origines géographiques bien éloignées, pour annuler ces projets qui suscitaient des représentations divergentes quant aux populations de réfugiés à accueillir. Les tensions provoquées par ces projets d’accueil ont ainsi permis de révéler tout le système de représentations engagé par l’annonce d’accueillir des populations réfugiées. Des représentations dont se sont saisis les partis « nationalistes » français ainsi que la sphère médiatique, mobilisant ainsi les notions de nations et d’identité, centrales dans nos sociétés.

Les mobilisations contre des projets d’accueil se sont multipliées en France depuis 2022 et la victoire de l’opposition sur le projet Horizon. La bataille menée par ces acteurs qui reprennent des arguments similaires à ceux développés à Callac s’est répandue en France notamment à Saint-Brévin dont la situation a été médiatisée mais également dans les territoires ruraux de Bélâbre ou Beysennac. La ville de Callac a été le premier lieu de contestation d’un mouvement qui tend à se généraliser à l’échelle nationale.

Manuscrit clos en septembre 2023.
Copyright Avril 2024-Basol/Diploweb.com

[1] Discours du Président Emmanuel Macron aux Préfets, 15 septembre 2022, https://www.youtube.com/watch?v=s8PzVgA6KLQ. NDLR Le concept de « transition démographique » a un autre sens selon l’INED : « La transition démographique désigne le passage d’un régime traditionnel où la fécondité et la mortalité sont élevées et s’équilibrent à peu près, à un régime où la natalité et la mortalité sont faibles et s’équilibrent également. »

[2] NDLR Le statut de réfugié s’obtient à travers une longue procédure. Cf. le site Service public.fr Demande d’asile (réfugié, protection subsidiaire, apatride) https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/N106

[3] Afrien, Boschet & Jean-Baptiste Guégan. Comprendre les migrations : approches géographique et géopolitique, 2017.

[4] Juliette Galonnier, Discrimination religieuse ou discrimination raciale, https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.8252, janvier 2019.

[5] Vincent, Geisser, Le “quadriptyque” électoral de la peur : immigration, islam, insécurité et identité nationale au programme de l’élection présidentielle, 3-18. https://doi.org/10.3917/migra.187.0003, 2022

[6] Jérémy, Robine, Des ghettos dans la nation. Conflit géopolitique à propos des enfants français de l’immigration postcoloniale, https://doi.org/10.3917/her.130.0173, 2008.

[7] Yves, Lacoste, Vive la nation, éd. Fayard, 1998.

[8] NDLR : L’expression parti politique « nationaliste » mérite ici des guillemets puisqu’il arrive qu’un tel parti soit soutenu de diverses manières par une puissance étrangère.

[9] Béatrice Giblin, Extrême droite en Europe : une analyse géopolitique, https://doi.org/10.3917/her.144.0003, 2012.

[10] Pierre Verluise, Comment la population de l’UE27 augmente-t-elle ?, publié sur Diploweb.com le 14 avril 2024 à l’adresse https://www.diploweb.com/Comment-la-population-de-l-UE27-augmente-t-elle.html

Electricité : RTE en Camargue ou comment décarboner sans balafrer

Electricité : RTE en Camargue ou comment décarboner sans balafrer

OPINION. L’implantation par RTE d’une nouvelle ligne électrique aérienne de 400. 000 volts aux portes de la Camargue entre Jonquière-Saint Vincent et Fos-sur-Mer se heurte aux résistances locales en raison de l’impact des travaux. L’entreprise planche sur huit scénarios. Par Didier Julienne, Président de Commodities & Resources (*).

                                                        (Crédits : Didier Julienne)

Entre les départements du Gard et des Bouches-du-Rhône, l’entreprise RTE (Réseau de transport d’électricité) est accusée de menacer d’une immense balafre la Camargue, d’abîmer ou de détruire des écosystèmes arboricoles, viticoles, de maraîchages et de faire fuir les touristes. Comment ? Par l’implantation d’une nouvelle ligne électrique aérienne de 400. 000 volts aux portes de la Camargue entre Jonquière-Saint Vincent et Fos-sur-Mer.

RTE est un paradoxe, l’entreprise est remerciée d’apporter l’énergie décarbonée, l’électricité, et de réparer les lignes électriques après des tempêtes, réparations que des agents paient parfois de leur vie. Personne dans le Gard ou les Bouches-du-Rhône n’est opposé à la modernisation et à l’augmentation du flux électrique, parce qu’il est essentiel pour l’industrie post-pétrole de Fos-sur-Mer : Exxon y a mis en vente sa raffinerie le 11 avril dernier.

« Surtout pas chez moi »

Mais le paradoxe est que RTE est le mètre étalon de l’effet «  surtout pas chez moi  ». L’entreprise est combattue lorsqu’elle modernise son réseau parce que les gigantesques mats de ses lignes aériennes impactent durement et durablement les paysages. Entre Jonquière-Saint Vincent et Fos-sur-Mer, le parcours de la ligne aérienne de 400 kV pose de graves problèmes. Le décideur doit choisir entre huit routes, et il a une tentation.

Les huit solutions sont huit parcours démarrant dans le Gard et aboutissant dans les Bouches-du-Rhône. Huit circuits qui évoluent entre les rives droite et gauche du Rhône, dans un mikado de terres protégées par des appellations agricoles ; des zones de sauvegarde, naturelles ou bien d’intérêt écologique faunistique et floristique ; des parcs et réserves naturelles nationaux ou régionaux ; des zones protégeant des oiseaux, des biotopes, des espaces naturels sensibles, des zones humides ou encore Natura 2000 ; des sites historiques, classés, patrimoniaux ou archéologiques ; des biens Unesco, un site Ramsar, des plans locaux d’urbanisme, des villes et villages, etc. Et au milieu, coule le Rhône.

Le décideur qui ne veut pas balafrer la Camargue cherche pour la ligne aérienne un impénétrable chemin au milieu de cet enchevêtrement de normes. En effet, tous les parcours envisagés impactent directement tels ou tels environnement et paysages et sont destructeurs d’une économie locale reposant sur des écosystèmes basés sur l’histoire, la nature et l’agro-tourisme. À chaque fois que la ligne 400 kV pénètre un périmètre, c’est une directive, un règlement ou une autorité qui menaceront de déclasser un parc, enlever une appellation agricole, annuler une étoile hôtelière. Quel touriste se rendra dans une réserve, un hôtel, une ferme ou un vignoble dégradés par la proximité ou la vue d’une ligne 400 kV ?

Équilibrer les dommages

Si le mikado empêche l’esquisse d’un nouveau parcours, la vie interdit d’utiliser des tracés existants. Pourquoi ? Parce que transformer en 400kV une vieille ligne de 63 kV, dont l’âge est parfois proche du siècle, c’est effacer l’en-dessous de cette ligne. Sous cette dernière, sous ses petits pylônes de 20 mètres de haut transportant 63 kV dans trois câbles, deux ou trois générations ont construit, ont prospéré, ont transformé des terres agrestes en champs fertiles, en vignes et en pacages ; elles ont restauré des ruines en hôtel, elles ont fait classer des sites remarquables et protéger la nature ; des agglomérations s’y sont aussi étendues. Mais comment cette vie pourra-t-elle continuer à vivre en harmonie et prospérer sous des pylônes culminants entre 60 et 80 mètres et transportant 400 kV dans 18 câbles sous 40 mètres d’envergure ?

Quand on dit : le roi est bon, c’est que le règne est manqué. C’est pourquoi, pour gagner son règne, le parcours ne doit être bon pour personne : ne favoriser ni la rive gauche ni la rive droite du Rhône, mais équilibrer les dommages entre les deux. De cette façon, le Gard ne sera pas la poubelle des Bouches-du-Rhône et ces dernières payeront également leur part.

Mais cette tentation présente des dangers. L’opposition des populations contre le projet est déjà là ; les oppositions de la nature et de l’agriculture contre les usines viendront-elles ? L’opposition des emplois des uns contre ceux des autres sera-t-elle une menace ? Soyons raisonnables, notre société est suffisamment violente pour ne pas en rajouter.

Comment sortir de cette situation par le haut  ?

Une récente étude de l’université de Chicago (1) constate que, dans les grandes entreprises, il existe une corrélation entre la baisse de l’innovation et le nombre croissant de politiciens qu’elles embauchent pour améliorer leur lobbying. N’insultons pas l’avenir. Si le lobbying tue l’innovation, pour inverser la désindustrialisation, c’est-à-dire innover, ces entreprises doivent se déconnecter de la précipitation politique qui sacrifie tout à son calendrier empressé.

Qui n’a pas vu au moins une fois dans les yeux d’un agent RTE la fierté de raccorder des maisons coupées de l’électricité après le passage d’une tempête, qui n’a pas vu dans ces mains-là la noblesse d’un artisan couplée à une puissance scientifique. Ces qualités également présentes en tête de RTE ranimeront l’innovation pour résoudre les problèmes plutôt que le lobbying, l’habitude et la routine n’en créeront.

Lorsque toutes les solutions sont mauvaises, il faut choisir la meilleure, c’est la plus innovante et heureusement elles sont ici au nombre de deux, l’une à court terme, l’autre à moyen terme.

Au Pays basque, une ligne souterraine de 400 kV et 5 GW sera enterrée sur 80 km, puis elle sera sous-marine sur 300 km avant de rejoindre l’Espagne. De l’autre côté des Pyrénées, ce sont 65 km d’une ligne souterraine 320 kV livrant 2 GW qui rejoignent la Catalogne. Sans parler de lignes sous-marines au Japon ou bien entre la France et l’Angleterre, sans évoquer une ligne souterraine sous le Saint-Laurent au Québec, regardons l’Allemagne qui lançait en 2023 trois autoroutes électriques reliant en 2028 les éoliennes de la mer du Nord aux industries du sud en Bavière. Cette ligne de 700 km à 380 kV livrant 4 GW commence en souterrain sous l’Elbe, puis se poursuivra par des tronçons majoritairement enfouis.

À court terme, l’habitude et la routine, c’est une ligne aérienne, mais l’innovation, c’est refuser la culture de l’impossible, c’est-à-dire faire une ligne souterraine de 45 km en courant continu qui aboutit à Fos-sur-Mer avant 2030. Ce projet souterrain aurait « de la gueule », et nul ne doute que les municipalités trouveront les terrains nécessaires à l’enfouissement. Mais à quel coût ? Il y a 23 ans, une ligne aérienne de 225 kV ne coûtait plus que deux fois plus cher qu’une ligne aérienne. Accompagnée de ses deux stations de conversion, une ligne souterraine de 400 kV coûtera plus cher qu’en aérien. Mais de combien très exactement ? Car ce coût doit être diminué des externalités négatives d’une ligne aérienne sur les deux départements : pertes économiques et pertes de chance liées aux impacts sur le paysage, le tourisme, l’agro-tourisme et la faune.

Refuser la culture de l’impossible

À moyen terme, l’innovation 2030 c’est rapprocher le producteur d’électricité du consommateur. Dans une vie antérieure, l’auteur de ces lignes a expérimenté les réacteurs nucléaires « de poche » de notre Marine nationale. Ils fonctionnent parfaitement depuis 57 ans et sont un avant-poste des petits réacteurs civils que notre pays aurait déjà dû mettre au point s’il n’avait pas eu à sa tête des hommes sous une emprise antinucléaire. Rapprocher producteurs et consommateurs d’électricité en refusant la culture de l’impossible, c’est implanter à Fos-sur-Mer un chapelet de réacteurs modulaires. C’est possible et cette réponse à l’ultimatum aurait également « de la gueule ».

Que ce soit à court ou bien à moyen terme, des solutions techniques émergent pour s’affranchir d’une ligne aérienne aux portes de la Camargue. Et que l’on ne dise plus que c’est irréalisable. Cela fait 50 ans que la culture de l’impossible fabrique des victimes et immobilise la France. Même pour une ligne de 400 kV, il est temps d’utiliser l’innovation et de retrouver une étoffe de héros amoureux des défis.

(1)   Connecting to power : political connections, innovation and firm dynamics

______

(*) Didier Julienne anime un blog sur les problématiques industrielles et géopolitiques liées aux marchés des métaux. Il est aussi auteur sur LaTribune.fr.

L’économie chinoise surprend avec des résultats du premier trimestre dépassant les attentes

L’économie chinoise surprend avec des résultats du premier trimestre dépassant les attentes

SHANGHAI, CHINA – MARCH 25, 2024 – Citizens are walking past the Shanghai Stock Exchange in front of the Lujiazui Securities Building in Pudong, Shanghai, China, March 25, 2024. (Photo by CFOTO/Sipa USA)/52171136//2403251447

par Alex Wang – Revue Conflits – publié le 25 avril 2024

https://www.revueconflits.com/leconomie-chinoise-surprend-avec-des-resultats-du-premier-trimestre-depassant-les-attentes/


La Chine a enregistré une croissance de 5,3% au cours du premier trimestre, une performance surprenante pour les observateurs extérieurs, qui dépasse même les attentes des grandes banques d’investissement. Certains commencent à revoir à la hausse leurs prévisions, ce qui souligne clairement que, tout en poursuivant ses transformations en cours, l’économie chinoise continue de croître.

Pour éviter d’être influencés par le ton souvent négatif de certains médias occidentaux et afin d’avoir une vision précise de la réalité économique en Chine, il nous paraît utile de passer en revue de manière objective et cohérente certains chiffres et faits à l’occasion de la publication des résultats du premier trimestre.

Résultats du premier trimestre

Le 16 avril, le Bureau national des statistiques de la Chine a dévoilé ses données de croissance (1), surprenant les observateurs extérieurs avec un PIB en hausse de 5,3 % pour le premier trimestre. Cette performance dépasse les attentes pessimistes du monde extérieur, surpassant même les prévisions des grandes banques d’investissement comme Goldman Sachs et Morgan Stanley, ainsi que celles des analystes interrogés par les agences Reuters et Bloomberg.

Pour rappel, le FMI avait prévu une croissance de 4,6 %, tandis que la Chine avait annoncé un objectif de 5 % en mars. Il faudra attendre la fin de l’année pour confirmer cette reprise, à la fois attendue pour une Chine confiante et surprenante pour les observateurs sceptiques.

Certaines institutions financières ont rapidement révisé à la hausse leurs prévisions de croissance annuelle pour l’économie chinoise. Les économistes d’ANZ prévoient désormais une croissance de 4,9 % pour cette année, comparé à leur prévision précédente de 4,2 %, tandis que ceux de DBS Bank ont augmenté leurs perspectives pour 2024 de 4,5 % à 5 %. Société Générale a également relevé sa prévision de croissance pour 2024, passant de 4,7 % à 5 %, tandis que Deutsche Bank anticipe désormais une croissance de 5,2 %, soit un demi-point de pourcentage de plus que leur précédente prévision (2).

Ceux qui sont derrière les chiffres

L’économie chinoise est-elle sortie de l’affaire ? Une lecture plus détaillée et nuancée de l’ensemble des éléments, derrière ces chiffres, nous aide à saisir toute la complexité de la situation, concernant les moteurs et les freins.

La Chine vise une croissance d’environ 5 % pour l’année, un objectif jugé ambitieux par de nombreux économistes. Avec une croissance à 5,3% au 1er trimestre, l‘économie chinoise a pris un bon départ, mais les bases d’une croissance économique stable et saine ne sont pas encore complètement solides (3).

Pour soutenir sa croissance, la Chine a investi massivement dans son secteur manufacturier, notamment en construisant de nouvelles usines qui ont boosté les ventes mondiales de panneaux solaires, de voitures électriques, de batteries et d’autres produits. Certains experts voient cette expansion comme une sorte de « pic de sucre » alimentée par des prêts bancaires massifs, en hausse de 9,9 % par rapport à l’année précédente. C’est une situation à surveiller attentivement.

Au premier trimestre, l’économie chinoise a enregistré une croissance de 1,6 % par rapport au trimestre précédent, ce qui, sur une base annuelle, équivaut à une croissance d’environ 6,6 %. Cependant, la croissance des ventes au détail a été modeste, avec une augmentation de 4,7 % par rapport à l’année précédente, et plus faible en mars. La Chine doit continuer à encourager la consommation pour réduire le chômage des jeunes et aider les entreprises et les ménages endettés.

Les exportations robustes en début d’année ont également contribué à la croissance, bien que la baisse des prix ait limité les gains réels. Le tourisme intérieur et les ventes de smartphones ont connu une hausse pendant le Nouvel An lunaire (sauf pour Apple), dépassant les niveaux prépandémiques. Cependant, la baisse généralisée des prix reste un défi, en particulier pour les exportations et le commerce de gros.

On a observé le ralentissement de la construction de nouveaux logements et la baisse des prix des appartements. En même temps, les banques ont été encouragées par le Gouvernement à donner plus de prêts pour finir les appartements sur le point de terminer, sachant qu’en 2023, les achèvements ont atteint 7,8 milliards de pieds carrés (square feet) en 2023, éclipsant pour la première fois les mises en chantier (4).

Bien sûr, les taux d’intérêt américains élevés ont un impact négatif.

Il est important de considérer tous ces éléments lors de l’évaluation de la situation globale. La route à parcourir est encore longue et difficile. Des efforts sont indispensables pour promouvoir les transformations déjà initiées (5).

Y a-t-il un problème de surcapacité (overcapacity) ?

Lors de réunions de haut niveau au début du mois avec des responsables chinois, la secrétaire au Trésor Janet L. Yellen a estimé qu’il y a un problème de surcapacité de l’industrie chinoise qui inonderait les marchés d’exportations, perturberait les chaînes d’approvisionnement et menacerait les industries et les emplois.

Madame Yellen, une experte en économie, devrait comprendre que l’expansion des parts de marché d’un produit est étroitement liée à ses avantages comparatifs, tels que les coûts de production, la qualité et le marketing. Dans un marché concurrentiel, il n’y a pas de problème de surcapacité, car les produits de qualité avec un coût moindre se vendent naturellement mieux que les autres. Par ailleurs, la capacité de production relève d’une décision librement prise des acteurs en présence.

De plus, certains produits concernés, tels que les voitures électriques, sont encore au stade initial de leur développement sur le marché mondial des automobiles. D’où vient donc cette notion de surcapacité ? Sinon, comment doit-on qualifier la situation d’ASML qui domine complètement le marché des machines de lithographies notamment les EVU ?

La vérité est que les exportations chinoises inquiètent de nombreux pays et entreprises étrangers. Lorsque leurs produits possèdent les pleins avantages comparatifs, ils sont 100% pour la libre concurrence vers la Chine ; quand cela ne soit pas le cas, ils craignent qu’un afflux de livraisons chinoises vers des marchés lointains ne porte atteinte à leurs industries manufacturières.Il semble que l’histoire d’Overcapacity soit simplement un nouveau prétexte inventé pour justifier le protectionnisme.

Un autre cas mérite d’être soulevé. Depuis plusieurs années, nous observons des sanctions touchant les chipsets, notamment les machines et les produits haut de gamme. Les entreprises américaines et européennes sont interdites de les vendre à la Chine. Le jour où la Chine serait en mesure de produire ces chipsets en grande quantité, avec la qualité requise et à moindre coût, peut-être entendrons -nous la même histoire de surcapacité chinoise ?

Plutôt que de rêver à imposer une sorte de VER à la japonaise (Volontary Export Restraintlimitation volontaire des exportations) (6), il serait plus judicieux d’être franc et de s’engager pleinement dans le dialogue en respectant intégralement les règles de l’OMC.

Le nouveau modèle / la nouvelle productivité

Beaucoup parlent de la nouvelle productivité ou du nouveau modèle économique en Chine. De quoi s’agit-il ? L’objectif est d’augmenter la production en tirant parti des progrès technologiques et scientifiques, en particulier dans les secteurs de pointe, pour dynamiser l’économie et créer davantage de valeur ajoutée (7). Le trio des véhicules électriques, des batteries et des panneaux solaires est souvent cité en exemple.

Conclusion

Depuis 2019, le ralentissement de la croissance en Chine a conduit de nombreux observateurs à affirmer que le pays avait déjà atteint son apogée en tant que puissance économique. Cependant, dans son récent article intitulé La Chine se développe encore (China Is Still Rising), publié dans la Revue Foreign Affairs, l’économiste américain de renom Nicholas Lardy estime que cette vision témoigne d’une compréhension insuffisante de la résilience de la Chine.

Il est indéniable que la Chine est confrontée à d’énormes défis, tels que la bulle immobilière, les sanctions imposées par les États-Unis, relatives aux exportations de technologies de pointe, notamment les semi-conducteurs haut de gamme, une population vieillissante, le chômage croissant des jeunes, le surendettement des gouvernements locaux et la nécessité de stimuler la consommation intérieure. En même temps, il convient de rappeler que la Chine a surmonté des défis bien plus importants par le passé lorsqu’elle a entamé ses réformes et son ouverture.

Nicholas Lardy est convaincu que la Chine continuerait de croître à un rythme deux fois plus rapide que les États-Unis à l’avenir (8). Il prédit que la Chine contribuerait, à hauteur d’un tiers, à la croissance économique mondiale, tout en étendant son influence, principalement en Asie. La solide performance du premier trimestre confirme cette tendance.


1. Cf. Bureau national des statistiques de la Chine. PIB : 29 630 milliards de RMB (4 100 milliards de dollars) ; +5,3% sur un an. Ventes au détail : 12 000 milliards de RMB (1 660 milliards de dollars) ; +4,7%. Valeur ajoutée industrielle : +4,5%. Valeur ajoutée des services : +5%2. Joe Cash and Kevin Yao, China’s economy grew faster than expected in the March quarter, Reuters, April 16, 2024 Ceux qui sont derrière les chiffres.

3. China’s Economy, Propelled by Its Factories, Grew More Than Expected, Keith Bradsher, Alexandra Stevenson, April 17; 2024.

4. Nicholas R. Lardy, China Is Still Rising, Don’t Underestimate the World’s Second-Biggest Economy, Foreign Affairs,

5. Alex Wang, L’économie chinoise : douleurs transitoires ou début d’effondrement, Revue Conflits, le 14 février 2024.

6. Les VER sont apparus dans les années 1930 et ont gagné en popularité dans les années 1980, lorsque le Japon en a utilisé un pour limiter les exportations automobiles vers les États-Unis. En 1994, les membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ont convenu de ne pas mettre en œuvre de nouveaux VER et d’éliminer progressivement ceux qui existaient déjà (Cf. Marshall Hargrave, September 20, 2023)

7. Cf. 新质生产力的内涵特征和发展重点, 习近平经济思想研究中心, 2024/03/01

8. Nicholas R. Lardy, China Is Still Rising, Don’t Underestimate the World’s Second-Biggest Economy, Foreign Affairs,