Les enjeux militaires de la guerre d’Ukraine : une impasse en trompe-l’œil ?

Les enjeux militaires de la guerre d’Ukraine : une impasse en trompe-l’œil ?

Politique étrangère, vol. 89, n° 1, printemps 2024

Par Yohann Michel, Olivier Schmitt et Élie Tenenbaum – IFRI – publié en février 2024

https://www.ifri.org/fr/publications/politique-etrangere/articles-de-politique-etrangere/enjeux-militaires-de-guerre


A l’occasion du 2e anniversaire de la guerre en Ukraine, l’Ifri vous propose en avant-première de la sortie du prochain numéro de Politique étrangère le 8 mars, l’analyse de trois experts sur les enjeux militaires du conflit russo-ukrainien.

La contre-offensive ukrainienne, qui devait se solder par une percée majeure en 2023, s’est heurtée à de solides défenses russes et a fini par échouer. Alors que la guerre d’Ukraine entre dans sa troisième année, les positions des deux belligérants se sont figées et la situation ressemble à une impasse. Cette apparence de conflit gelé est toutefois trompeuse. Russes et Ukrainiens sont en train de recharger leurs forces et n’ont pas perdu de vue leurs objectifs.

Après avoir concentré beaucoup d’espoir, l’offensive ukrainienne de 2023 s’est révélée un échec. La deuxième année de guerre s’est achevée sur une impression d’impasse militaire et de sombres perspectives. Certains commentateurs ont ainsi appelé Kiev à négocier un cessez-le-feu avec Moscou, arguant que l’enlisement du front devait être l’occasion d’engager une démarche politique de dialogue avec la Russie. L’image de stabilité est cependant trompeuse : la guerre est en réalité engagée sur un « faux plat », masquant une course contre la montre des deux belligérants pour renforcer leurs positions stratégiques au-delà de 2024. Alors que la Russie jouit d’une supériorité matérielle plus affirmée, le ralentissement du soutien occidental à l’Ukraine pourrait avoir des conséquences décisives sur l’issue du conflit.

Auteurs :
Yohann Michel, responsable du pôle puissance aérienne à l’Institut d’études de stratégie et de défense
Olivier Schmitt, professeur au Center for War Studies à l’université du Danemark du Sud
Élie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’Ifri

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Paroles et musique asynchrone par Michel Goya

Paroles et musique asynchrone

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 28 février 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Ainsi donc à l’issue d’une conférence de soutien à l’Ukraine le président de la République a dit « qu’il n’y avait pas pour l’instant de consensus parmi les participants, mais qu’« en dynamique » (?) on ne pouvait pas exclure à l’avenir l’envoi de soldats en Ukraine, pour préciser ensuite qu’il s’agissait éventuellement de missions d’appui arrière, pour la formation ou le déminage.

En soi, il n’y a là rien de choquant. Le rôle des décideurs est d’examiner toutes les contingences possibles d’une situation. Il n’est surtout pas question face à un adversaire qui nous a déclaré une confrontation depuis des années et qui ne croît qu’aux rapports de forces d’expliquer que l’on s’interdit absolument d’utiliser les instruments de force dont on dispose. On avait suffisamment reproché à Emmanuel Macron » d’avoir dit que l’emploi de l’arme nucléaire français ne pouvait en aucun cas être justifié dans le cas d’un conflit ou d’une crise en Europe orientale pour lui reprocher maintenant d’expliquer qu’on ne pouvait pas exclure l’emploi de forces conventionnelles. C’est le principe de l’ « ambigüité stratégique ». On ne commence pas un dialogue de force en disant ce qu’on ne fera jamais. Quand Joe Biden s’empresse de déclarer au début de la guerre en Ukraine en février 2022 qu’il n’y aura jamais de soldats américains en Ukraine, Vladimir Poutine perçoit immédiatement le surcroît de liberté de manœuvre que cela lui procure.

Oui, mais si les discours de ce genre visent d’abord un public prioritaire, sans doute l’Ukraine dans le cas de la sortie d’Emmanuel Macron où peut-être la Russie, ils en touchent aussi nécessairement d’autres et les effets peuvent être au bout du compte parfaitement contradictoires. Quand Joe Biden parle en février 2022, il ne veut pas rassurer Poutine, mais son opinion publique. Mais un peu plus tard dans la guerre, il menacera aussi la Russie de rétorsions militaires, donc la guerre, si celle-ci utilisait l’arme nucléaire et il mobilisera son opinion sur ce sujet. Quand Donald Trump, possible président des États-Unis en 2025 déclare que rien ne justifierait de sacrifier des vies ou de l’argent en Europe et qu’il envisage de quitter l’OTAN, il rassure peut-être son électorat mais effraie les Européens dépendants du protectorat américain. Les discours de crises tournent finalement toujours autour de trois idées : menacer, rassurer et mobiliser et toujours plusieurs publics, l’ennemi – en temps de guerre – ou l’adversaire – en temps de confrontation – mais aussi en même temps les alliés et son opinion publique. C’est donc un art subtil qui demande des dosages fins.

Or, notre président parle beaucoup mais n’est pas forcément le plus subtil. Si cette fameuse phrase est en soi parfaitement logique face à l’adversaire et doit satisfaire les Ukrainiens, elle a placé aussi les alliés dans l’embarras et au bout du compte brouillé le message de cette conférence importante. On aurait dû retenir la volonté ferme des Européens à endosser fermement la confrontation avec la Russie et l’aide à l’Ukraine sur la longue durée dans les deux cas et ce sans forcément l’aide américaine. On ne retient finalement que cette petite phrase, qui pousse les autres alliés à se positionner à leur tour et pour le coup en excluant tout engagement même modeste et sans risque, d’hommes en uniformes en Ukraine, autant de cartes jetées dans le pot pour rien. Au bout du compte, Poutine doit se trouver plutôt rassuré par cet empressement au non-agir. On notera au passage avec malice la réaction du Premier ministre grec outré d’une telle perspective mais oubliant que la Grèce avait bien apprécié que la France déploie des navires et des avions de combat pour la soutenir dans sa confrontation avec la Turquie en 2020. Bref, en termes de stratégie déclaratoire le bilan collectif est plutôt maigre. Alors qu’il engageait finalement aussi ses alliés sur un sujet important, il aurait sans doute été opportun pour le président d’avoir leur aval avant d’évoquer ce sujet. On maintient aussi l’ « ambigüité stratégique » en ne disant rien du tout.

Et puis il y a l’opinion publique nationale, où tous les Don Quichotte ont, sur ordre ou par conviction, évidemment enfourché leurs chevaux pour briser des lances sur des moulins à vent. Il n’a jamais été question évidement d’entrer en guerre avec la Russie mais on fait comme si. Ça peut toujours servir pour au moins se montrer et en tout cas continuer à saper le soutien à l’Ukraine « au nom de la paix » lorsqu’on ne veut pas avouer que c’est « au nom de Moscou ».

Il fut un temps où c’était l’extrême gauche qui soutenait Moscou, il faut y ajouter maintenant une bonne proportion de l’extrême-droite, étrange retournement de l’histoire. Entre les deux et selon le principe du levier décrit par le très russophile Vladimir Volkoff dans Le montage, on trouve aussi les « agents » apparemment neutres ou même hostiles à Moscou mais l’aidant discrètement à partir de points d’influence. Plusieurs ouvrages et articles viennent de révéler quelques noms du passé. Il faudra sans doute attendre quelques années et la fin de la peur des procès pour dénoncer ceux d’aujourd’hui. Bref, beaucoup de monde qui par anti-macronisme, anti-américanisme, anticapitalisme ou autres « anti » viennent toujours à la rescousse d’un camp qui doit être forcément être bien puisqu’il est hostile à ce que l’on croit être mal.

Il est évidemment normal d’avoir peur de la guerre. Cela n’excuse pas de dire n’importe quoi du côté de l’opposition, ni de parler vrai à la nation du côté de l’exécutif. On se souvient de Nicolas Sarkozy engageant vraiment la France en guerre en Afghanistan en décidant en 2008 de déployer des forces dans les provinces de Kapisa-Surobi en Afghanistan. Le message était vis-à-vis des États-Unis et des alliés de l’OTAN, mais il avait un peu oublié d’en parler aux Français, ce qui n’a pas manqué de poser quelques problèmes par la suite. Inversement, François Mitterrand, pourtant sans doute le président le plus désastreux dans l’emploi des forces armées depuis la fin de la guerre d’Algérie, avait pris soin d’expliquer pourquoi il fallait faire la guerre à l’Irak en 1991 après l’invasion du Koweït. Il avait même associé le Parlement et les partis dans cette décision. Personne n’avait forcément envie de mourir pour Koweït-City et pourtant l’opinion publique l’avait admis. De la même façon, on avait encore moins de raison de mourir pour Bamako en 2013 que pour Dantzig en 1936, et pourtant François Hollande n’a pas hésité à y engager nos soldats, en expliquant le pourquoi de la chose et y associant les représentants de la nation. Il n’est actuellement absolument pas question de guerre avec la Russie, même s’il faut forcément s’y préparer ne serait-ce que pour augmenter les chances qu’elle ne survienne pas, mais de confrontation. Pour autant, dès qu’il s’agit de franchissements de marches, même petites et très éloignées, vers le seuil de la guerre ouverte cela mérite peut-être aussi de s’appuyer sur un soutien clair de la nation et de la majorité de ses représentants. De la même façon qu’il était peut-être bon de se concerter avec ses alliés, il était peut-être bon aussi de ne pas surprendre sa propre opinion, même très favorable au soutien à l’Ukraine, avec une « sortie » au bout du compte isolée et qui a finalement tapé à côté.

Car si on n’a pas hésité à faire la guerre dans les cinquante dernières années et accepté des milliers de morts et blessés parmi nos soldats, on hésite beaucoup à se rapprocher du seuil de la guerre ouverte avec une puissance nucléaire, Cette prudence est d’ailleurs la ligne de tous les gouvernements, français ou autres, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est cette même prudence qui nous oblige à être forts. Quand on se trouve « à proximité presque immédiate d’un bloc totalitaire ambitieux de dominer et brandissant un terrible armement » (de Gaulle, Strasbourg, 23 novembre 1961) on se doit de disposer d’un terrible armement équivalent, « capable de tuer 80 millions de Russes » selon ses termes (ça c’est pour ceux qui croient que de Gaulle voulait une équidistance entre les États-Unis et l’URSS, voire même une alliance avec cette dernière). Il a voulu aussi une force conventionnelle puissante, car la dissuasion, et c’est bien de cela dont il s’agit, ne se conçoit pas seulement avec des armes nucléaires. De fait, depuis l’équilibre des terreurs, les puissances nucléaires évitent à tout prix de franchir le seuil de guerre ouverte entre elles, de peur d’arriver très vite à celui, forcément désastreux pour tous, de la guerre nucléaire.

Oui, mais comme on se trouve quand même en opposition, il faut bien trouver des solutions pour imposer sa volonté à l’autre sans franchir ce fameux seuil et c’est là qu’intervient tout l’art de la confrontation qui est un art encore plus subtil que celui des discours de crise. Dans les faits, les stratégies de confrontations entre puissances nucléaires ressemblent à des parties de poker où on veut faire se coucher l’autre mais sans avoir à montrer ses cartes. On dose donc savamment les actions non avouées, les fameuses « hybrides », et les escalades de force tout en évitant le pire. Les forces armées, nucléaires ou conventionnelles, ont un rôle à jouer dans cet affrontement normalement non violent et ce rôle est évidemment d’autant plus efficaces qu’elles sont puissantes. Avec près de 80 ans d’expérience de confrontation en ambiance nucléaire, on connaît à peu près toutes les possibilités : démonstrations de forces, aide matérielle – dont on découvre en Ukraine qu’elle pouvait être graduelle tant la peur des réactions russes étaient grandes – puis envoi de conseillers comme les milliers de conseillers soviétiques au Nord-Vietnam, en Angola ou en Égypte, engagement de soldats fantômes ou masqués, sociétés privées, et même des déploiements éclair, les fameux de « piétons imprudents ».

Un bon exemple est celui de la guerre d’usure de 1969-1970 entre Israël et l’Égypte. Après une série d’affrontements sur le canal de Suez, les Américains fournissent des chasseurs-bombardiers F4 Phantom qui sont utilisés par les Israéliens pour lancer une campagne aérienne dans la profondeur de l’Égypte. L’URSS, qui fournit déjà la quasi-totalité du matériel égyptien et a déjà de nombreux conseillers sur place – personne ne parle alors de cobelligérance – déploie par surprise une division de défense aérienne complète sur le Nil. Les Israéliens renoncent à leur campagne aérienne. Les Soviétiques font faire alors un saut à la division en direction du canal de Suez. Cela aboutit finalement à un court affrontement soviéto-israélien puis, effrayés par ce franchissement de seuil, tout le monde se calme et on négocie. Américains, Britanniques et Français ont fait des actions de ce genre avec plus ou moins de succès. La double opération française Manta-Epervier à partir de 1983 au Tchad est ainsi un parfait exemple réussi de « piéton imprudent ».

On notera au passage que des franchissements de seuil peuvent survenir dans ce jeu subtil, y compris entre puissances nucléaires, ce qui est le cas en 1970 entre Israël et l’Union soviétique, mais aussi quelques mois plus tôt entre la Chine et l’URSS, on peut même parler de quasi-guerre à ce sujet, ou plus près de nous entre Russes et Américains en Syrie et Indiens et Chinois dans l’Himalaya. A chaque fois, on n’a jamais été plus loin, toujours par peur de l’emballement.

Pour conclure, oui on peut effectivement déployer des troupes en Ukraine « officielles et assumées », ce qui induit qu’il y a des forces « non officielles », y envoyer des conseillers, des techniciens, des privés, etc. on peut même dans l’absolu faire un « piéton imprudent ». Je précise qu’exposer toutes ces options, notamment sur une chaîne de télévision, ne signifie en rien qu’on les endosse. Je crois pour ma part qu’un tel engagement n’est pas nécessaire, où pour le dire autrement que le rapport risque-efficacité n’est « pour l’instant » (ne jamais rien exclure) pas bon, et qu’il faut surtout poursuivre la politique actuelle avec plus de vigueur, ce qui était, je le rappelle, le seul message que l’on aurait dû retenir de la conférence de Paris de soutien à l’Ukraine. On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens paraît il, mais parfois aussi quand on veut y retourner.

Guerre en Ukraine: Macron affirme que l’envoi de troupes occidentales ne peut «être exclu», mais veut maintenir une «ambiguïté stratégique»

Guerre en Ukraine: Macron affirme que l’envoi de troupes occidentales ne peut «être exclu», mais veut maintenir une «ambiguïté stratégique»


À l’issue de la conférence internationale de soutien réunissant 21 chefs d’État à l’Élysée, Emmanuel Macron a exprimé lundi soir sa «détermination» à soutenir l’Ukraine face à la Russie.

À la suite d’une conférence internationale de soutien à l’Ukraine réunissant 21 chefs d’État ce lundi à Paris, Emmanuel Macron a réaffirmé l’engagement de Paris en faveur de l’Ukraine. «La défaite de la Russie est indispensable à la sécurité et à la stabilité en Europe», a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse.

De fait, l’envoi de troupes occidentales au sol en Ukraine ne doit pas «être exclu» à l’avenir, a affirmé Emmanuel Macron, estimant néanmoins qu’il n’y avait «pas de consensus» à ce stade pour cette hypothèse. «Il n’y a pas de consensus aujourd’hui pour envoyer de manière officielle, assumée et endossée des troupes au sol. Mais en dynamique, rien ne doit être exclu. Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre», a expliqué le chef de l’État.

«Ambiguïté stratégique»

Le chef de l’État n’a pas souhaité en dire plus sur la position de la France sur cette question, évoquant une «ambiguïté stratégique que j’assume». Mais «je n’ai absolument pas dit que la France n’y était pas favorable», a-t-il prévenu. «Je ne lèverai pas l’ambiguïté des débats de ce soir en donnant des noms. Je dis que ça a été évoqué parmi les options», a-t-il ajouté.

Cette option n’avait jusque-là jamais été mentionnée par la France. Interrogé à la sortie de la réunion à l’Élysée, le premier ministre néerlandais Mark Rutte a lui assuré que cette question de l’envoi de troupes au sol n’avait pas été à l’ordre du jour. «Beaucoup de gens qui disent Jamais, jamais aujourd’hui étaient les mêmes qui disaient “Jamais des tanks, jamais des avions, jamais des missiles à longue portée il y a deux ans”», a néanmoins poursuivi Emmanuel Macron. «Ayons l’humilité de constater qu’on a souvent eu six à douze mois de retard. C’était l’objectif de la discussion de ce soir: tout est possible si c’est utile pour atteindre notre objectif».

Le président français a néanmoins rappelé que les alliés de l’Ukraine n’étaient «pas en guerre avec le peuple russe», mais qu’ils ne voulaient «simplement pas les laisser gagner en Ukraine».

L’envoi de troupes occidentales en Ukraine «n’est pas du tout d’actualité pour l’instant», a tenu à préciser le premier ministre suédois Ulf Kristersson au lendemain de la déclaration d’Emmanuel Macron. «Il n’y a pas de demande» côté ukrainien pour des troupes au sol, a-t-il fait valoir. Donc «la question n’est pas d’actualité», a-t-il insisté, sans toutefois exclure cette possibilité à l’avenir.

Cinq catégories d’action

Le chef de l’État français a aussi annoncé que les alliés de l’Ukraine allaient créer une coalition pour livrer des missiles de moyenne et longue portée à l’Ukraine. Il a été décidé de «créer une coalition pour les frappes dans la profondeur et donc les missiles et bombes de moyenne et longue portée», a-t-il déclaré.

Plus tôt dans la journée, le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait déploré n’avoir «malheureusement» reçu que 30% du «million d’obus que l’Union européenne» a «promis» à l’Ukraine. «Ensemble nous devons faire en sorte que Poutine ne puisse pas détruire ce que nous avons réalisé et ne puisse pas étendre son agression à d’autres pays », avait également déclaré le président ukrainien.

Emmanuel Macron a listé cinq «catégories d’actions» faisant consensus : le cyber-défensif; la coproduction d’armements, de capacités militaires et de munitions en Ukraine ; la défense de pays menacés directement par l’offensive en Ukraine, comme la Moldavie ; la «capacité de soutenir l’Ukraine à sa frontière avec la Biélorussie avec des forces non militaires» et les opérations de déminage.

Soutenir l’effort de guerre

Plusieurs pays européens soutiennent l’initiative tchèque pour que l’UE achète des munitions hors d’Europe pour davantage soutenir l’effort de guerre ukrainien, ont déclaré des participants à une réunion sur l’Ukraine lundi à Paris. «L’initiative tchèque jouit d’un grand soutien de la part de plusieurs pays», a déclaré le premier ministre tchèque Petr Fiala à la sortie de cette réunion qui a rassemblé au palais présidentiel de l’Élysée plus de 25 pays alliés de Kiev.

«C’est un message très fort envoyé à la Russie», a déclaré le dirigeant, assurant que quinze pays étaient prêts à rejoindre cette initiative qui vise à répondre à la pénurie de munitions, notamment d’obus d’artillerie, pour l’Ukraine. Le premier ministre néerlandais Mark Rutte a affirmé que son pays contribuerait au plan tchèque à hauteur de «plus de 100 millions d’euros» et que «d’autres pays allaient suivre» cette voie. «Sur les munitions, il y a cette très bonne initiative tchèque qui consiste à acheter des munitions et des obus à travers le monde pour l’Ukraine», a expliqué Mark Rutte.

«Une folie totale»

Réagissant à l’annonce d’Emmanuel Macron, le leader de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon a estimé dans la nuit de lundi à mardi que «la guerre contre la Russie serait une folie», jugeant «irresponsables» les propos du chef de l’État sur l’envoi de troupes en Ukraine. «L’envoi de troupes en Ukraine ferait de nous des belligérants (…) Cette escalade verbale belliqueuse d’une puissance nucléaire contre une autre puissance nucléaire majeure est déjà un acte irresponsable», s’est insurgé l’ex-candidat à l’élection présidentielle sur X. «Il est plus que temps de négocier la paix en Ukraine avec des clauses de sécurité mutuelle!» a-t-il ajouté. Le coordinateur national de LFI Manuel Bompard a lui aussi vivement critiqué les annonces du chef de l’État, estimant qu’«envisager l’envoi de troupes françaises pour combattre contre la Russie est une folie totale».

La CIA a financé douze bases ukrainiennes à proximité de la frontière russe, révèle le New York Times

La CIA a financé douze bases ukrainiennes à proximité de la frontière russe, révèle le New York Times


William Burns, à la tête de la CIA depuis 2021.

William Burns, à la tête de la CIA depuis 2021. ANNA MONEYMAKER / AFP

 

Le quotidien américain publie un long article très documenté sur le rôle de l’agence d’espionnage américaine en Ukraine depuis 2014.

Depuis dix ans, la Russie mène une guerre en Ukraine. Ses «petits hommes verts» ont d’abord conquis la Crimée, puis financé, armé et entraîné les séparatistes du Donbass. C’est dans la foulée de cette ingérence russe que la CIA – la «Central intelligence agency» américain – a commencé de financer des bases militaires ukrainiennes de renseignement, révèle le New York Times dans une enquête extrêmement fouillée. Ces bases seraient au total au nombre de douze, établies le long de la frontière russe et seraient toujours en activité malgré les bombardements russes.

Le 24 février 2014, quatre jours après l’invasion de la Crimée, Valentyn Nalyvaichenko nommé à la tête du SBU, le renseignement ukrainien, contacte les chefs d’antennes de la CIA et du MI6, l’espionnage britannique. «C’est ainsi que tout a commencé», explique-t-il à nos confrères américains. Les Américains posent des conditions : les Ukrainiens seront aidés et financés, mais ne doivent pas donner des informations qui conduiraient à des morts. Mais le SBU va s’avérer extrêmement efficace. En 2015, le général Valeriy Kondratiuk, alors chef du renseignement militaire ukrainien, le GUR, apporte au chef-adjoint de la CIA une pile de document contenant des informations détaillées sur la conception des sous-marins nucléaires russes.

En 2016, les Ukrainiens lancent une campagne d’assassinats ciblés, malgré les réticences américaines. Ces derniers râlent, mais devant l’efficacité du renseignement ukrainien poursuivent leur soutien. Cette même année, le chef du GUR, Valeriy Kondratiuk, reçoit l’aide américaine pour moderniser ses «antennes», ses capacités d’écoute en échange d’un partage d’informations. La CIA a lancé un programme pour former des agents ukrainiens appelé «opération Goldenfish». Les officiers ainsi entraînés sont déployés dans les bases militaires le long de la frontière russe.

Une collaboration fructueuse

Ce partenariat entre les deux pays comportent un seul défaut : les États-Unis sont formels, ils n’encourageront pas les Ukrainiens à mener des opérations clandestines en Russie. Après avoir essuyé un refus pour une opération sur le territoire russe à Rostov, le général Kondratiuk envoie en Crimée occupée l’unité 2245, une force commando déguisée avec des uniformes russes et entraînée par la CIA. Ils sont repérés, le fiasco est total. «C’est notre guerre et nous devons nous battre», répond le général Kondratiuk après les récriminations de Washington.

Sous la présidence de Donald Trump, et malgré son ambition de renouer avec Vladimir Poutine, les agents ukrainiens passent de 80 à 800 dans les bases financées par la CIA. En 2020, au cours d’une réunion à la Haye, la CIA, le MI6 et les renseignements néerlandais et ukrainiens scellent une entente pour mettre en commun leurs renseignements sur la Russie. Les services britanniques et américains annoncent dès novembre 2021 que la Russie va envahir l’Ukraine. Les dirigeants politiques des deux pays le diront, d’ailleurs, publiquement. Cependant, le gouvernement de Kiev semble ne pas y croire.

Après l’invasion à grande échelle du 24 février 2022, Washington autorise ses agences d’espionnage à aider l’Ukraine dans ses opérations commandos et secrètes. Les localisations de bases militaires russes ou encore des listes de noms sont échangées. La CIA et le GUR ont, preuve de la force des échanges de renseignements, construit deux nouvelles bases.

Réarmons-nous vraiment !

Réarmons-nous vraiment !

L’ÉDITO DE NICOLAS BAVEREZ. Le basculement vers l’économie de guerre, effectif en Russie, reste virtuel en France. Il est urgent de réinvestir dans notre défense.

Par Nicolas Baverez – Le Point –

https://www.lepoint.fr/editos-du-point/la-france-n-a-toujours-pas-bascule-vers-l-economie-de-guerre-24-02-2024-2553326_32.php


Alors qu’Emmanuel Macron se veut le champion de l’autonomie stratégique de l’Europe, la France se situe au dernier rang pour l’aide militaire à l’Ukraine. Ici, avec Volodymyr Zelensky, à l'Élysée, le 16 février 2024, où les deux chefs d’État ont signé un accord bilatéral de sécurité.
Alors qu’Emmanuel Macron se veut le champion de l’autonomie stratégique de l’Europe, la France se situe au dernier rang pour l’aide militaire à l’Ukraine. Ici, avec Volodymyr Zelensky, à l’Élysée, le 16 février 2024, où les deux chefs d’État ont signé un accord bilatéral de sécurité. © POOL/X80003/Thibault Camus/Pool via Reuters

La conférence de Munich sur la sécurité s’est tenue le week-end dernier dans un contexte inédit. Le monde n’a jamais connu autant de conflits armés entre États depuis 1945 et une nouvelle course aux armements est engagée avec des dépenses militaires mondiales qui ont bondi de 9 % en 2023 pour atteindre 2 200 milliards de dollars. La guerre est de retour en Europe comme au Moyen-Orient, sur fond de confrontation entre les empires autoritaires, qui dirigent désormais les trois quarts de l’humanité, et les démocraties.

La menace existentielle que la Russie fait peser sur l’Europe ne cesse de se renforcer après la chute d’Avdiivka qui souligne le déséquilibre entre Kiev et Moscou en termes d’hommes et de munitions, mais aussi avec la pression sur les pays Baltes – illustrée par l’avis de recherche lancé contre Kaja Kallas –, le déploiement d’armes atomiques dans l’espace ou l’assassinat d’État d’Alexeï Navalny, qui illustre la violence sans limites de la dictature de Vladimir Poutine. Simultanément, Donald Trump est venu au soutien de la Russie en remettant en cause l’article 5 du traité de l’Otan à la veille de son 75e anniversaire et en donnant un blanc-seing à Moscou pour agresser l’Europe, ruinant la garantie de sécurité des États-Unis.

Sidérés et tétanisés par l’invasion de l’Ukraine, les Européens ont réagi et rompu avec les illusions entretenues autour de la paix perpétuelle et de la neutralisation des tyrannies du XXIe siècle par le commerce pour engager un tardif réarmement. En 2024, 18 des 31 alliés des États-Unis au sein de l’Otan rempliront l’objectif d’un effort de défense à 2 % du PIB et leurs dépenses cumulées atteindront 380 milliards de dollars. Le Royaume-Uni a porté son budget militaire à 50 milliards de livres, dont 7,5 milliards pour reconstituer les stocks de matériels et de munitions. L’Allemagne respectera le seuil de 2 % du PIB en 2024 avec un budget de 72 milliards d’euros grâce à l’abondement du fonds spécial de 100 milliards d’euros. L’Union européenne fait désormais du réarmement une priorité et entend produire plus d’un million d’obus à partir de 2025.

Le paradoxe français

Le paradoxe veut que la France, qui a conservé une armée opérationnelle, s’est enfermée dans le déni du durcissement du contexte stratégique. Elle se refuse à engager un véritable réarmement et à adapter son armée au combat de haute intensité en Europe. Et ce au risque de rééditer la tragique erreur des années 1930, qui vit notre pays sous-estimer la menace des totalitarismes, s’en remettre à la fausse protection de la ligne Maginot et se couper de ses alliés européens – Pologne en tête – auxquels elle avait donné une fausse garantie de sécurité.

L’écart se creuse dangereusement entre les mots et les faits. Alors que les responsables politiques français se vantent de posséder l’armée la plus complète et la plus performante d’Europe, notre effort de défense restera limité à 1,9 % du PIB en 2024, en dessous de la norme de l’Otan. Alors qu’Emmanuel Macron se veut le champion de l’autonomie stratégique de l’Europe, la France se situe au dernier rang pour l’aide militaire à l’Ukraine avec un effort limité à 570 millions d’euros, contre 17,7 milliards pour l’Allemagne et 9,1 pour le Royaume-Uni – avant l’accord bilatéral du 16 février portant sur 3 milliards d’euros de soutien supplémentaire.

Erreur stratégique majeure

Surtout, la loi de programmation militaire (LPM), qui prévoit de mobiliser 413 milliards d’euros d’ici à 2030, repose sur une erreur stratégique majeure. La modernisation de la dissuasion nucléaire à hauteur de 7 milliards d’euros par an, à travers le lancement d’une troisième génération de sous-marins et la rénovation des missiles M51.3 et ASMP, est salutaire. Mais elle s’accompagne du maintien d’un modèle d’armée conventionnelle de corps expéditionnaire qui fait l’impasse sur la défense de l’Europe – et ce au moment où notre pays est expulsé d’Afrique !

En guise de réarmement, le cœur des forces est profondément affaibli. La cible des véhicules blindés Griffon, Jaguar et Serval est réduite de 30 % ; le nombre des chars Leclerc rénovés est abaissé de 200 à 160 (alors que la Russie en a perdu 2 900 en Ukraine) ; les Rafale de l’armée de l’air sont ramenés de 185 à 137 et les A 400 M de 50 à 35 ; la flotte des frégates est limitée à 15, ce qui est notoirement insuffisant. Les armées françaises ne disposeront pas de drones et de la capacité de les opérer en essaim avant 2030, alors que ces engins se sont montrés décisifs dans tous les conflits récents.

En matière de défense, la France parle quand l’Allemagne agit

Le basculement vers l’économie de guerre, effectif en Russie, reste virtuel en France, comme le montre la pénurie de munitions. La capacité de production d’obus de 155 millimètres (mm) reste limitée à 2 500 par mois faute de commandes de l’État, quand les armées ukrainienne et russe en tirent 5 000 et 15 000 par jour. À l’inverse, en Allemagne, Rheinmetall a quadruplé en deux ans sa production de 60 000 à 240 000 obus de 120 mm pour les chars Leopard 2 et porté à 500 000 celle des obus de 35 mm. Désormais, en matière de défense, la France parle quand l’Allemagne agit.

Au total, la LPM souligne les incohérences de la stratégie française. Le choix de tout miser sur le nucléaire en renonçant à adapter l’armée au combat de haute intensité fragilise la mise en œuvre de la dissuasion, qui, faute d’articulation avec les forces conventionnelles, se transforme en nouvelle ligne Maginot. La couverture d’un spectre immense, des grands fonds marins à l’espace en passant par l’Indo-Pacifique, fait l’impasse sur la sécurité de l’Europe, décrédibilisant le principe de son autonomie stratégique auprès de nos partenaires.

Se doter enfin d’une loi de réarmement

La France doit donc engager le débat qui a été éludé lors de la LPM pour la transformer en loi de réarmement, associant modernisation de la dissuasion et conversion de l’armée conventionnelle à la guerre de haute intensité. Cela implique de retrouver de la masse et de la profondeur, de réinvestir dans les blindés, l’artillerie, l’aviation et les bâtiments de combat, d’engager des programmes d’urgence pour combler le retard accumulé dans les drones et pour reconstituer les stocks de rechange et de munitions.

Pour cela, il faut faire des choix. Sur le plan national, en coupant dans les transferts sociaux pour réarmer. Sur le plan européen, en réorientant vers la défense les fonds du plan de relance de 750 milliards d’euros qui n’ont été consommés qu’à hauteur de 25 % et en plaçant l’industrie de défense en dehors du champ des normes ESG, du devoir de vigilance ou de la taxonomie qui, sous l’influence d’ONG allemandes financées par le Kremlin, entend interdire leur financement en les assimilant à la pornographie. Face à la menace existentielle des empires autoritaires, cessons d’appliquer de manière inconsidérée le terme de réarmement à la démographie, à l’économie, à la santé ou à l’éducation. Réservons-le à la défense, mais faisons-le !

Sommes-nous prêts pour la guerre ? Un livre de Jean-Dominique Merchet

Sommes-nous prêts pour la guerre ? Un livre de Jean-Dominique Merchet

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 23 février 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Jean-Dominique Merchet vient de publier Sommes-nous prêts pour la guerre ? chez Robert Laffont. C’est un livre important qui traite de choses essentielles pour le présent et l’avenir de notre nation.

On ne le dira jamais assez, ce sont les nations qui font les guerres et non pas les armées. Il faut donc interroger les citoyens français dans leur ensemble sur leur capacité à faire la guerre s’il le faut et pas seulement les forces armées. Le titre du livre n’est d’ailleurs pas L’armée française est-elle prête pour la guerre ? mais Sommes-nous prêts pour la guerre ? Il nous interroge donc tous à travers neuf chapitres qui sont autant de sous-questions à cette interrogation primordiale. Les chapitres sont introduits à chaque fois par une d’une citation de Michel Audiard, qui témoigne une fois de plus que l’on peut être à la fois sérieux et drôle.

Faut-il se préparer à une guerre comme en Ukraine ? Cette première question est la clé de toute la première partie consacrée à l’outil de défense français, comme si ce conflit en constituait un crash test. En clair, cela revient à demander s’il faut se préparer à un conflit conventionnel de haute-intensité et de grande ampleur, autrement dit très violent et avec des centaines d’hommes tués ou blessés chaque jour. La réponse est évidemment oui, par principe. La logique voudrait que l’on se prépare prioritairement aux évènements à forte espérance mathématique (probabilité d’occurrence x ampleur des conséquences). Autrement-dit, il faut à la fois se préparer aux évènements courants et à l’extraordinaire terrible.

Il y a ainsi les évènements très probables et même en cours auxquels il faut forcément faire face, les plus graves en priorité bien sûr mais aussi les plus anodins tout simplement parce qu’ils sont là, qu’on les voit et qu’il faut bien les traiter, plus ou moins bien. Il y a aussi les menaces à faible probabilité mais forte gravité, auxquelles il faut se préparer. La guerre nucléaire en est une et on s’y prépare correctement, c’est l’objet du chapitre 2, mais la guerre conventionnelle « à l’ukrainienne » est une autre et là c’est une autre affaire. Jean-Dominique Merchet rappelle ainsi que probabilité faible n’égale pas probabilité nulle et que sur la longue durée les évènements improbables finissent toujours par arriver, parfois même dès le premier lancé de dés. L’esprit humain est cependant ainsi fait qu’il néglige ces faibles probabilités et se condamne donc à être surpris. Si quelqu’un avait dit à des soldats de ma génération qu’ils combattraient non pas en Allemagne mais en Arabie-Saoudite face à l’Irak, puis dans une Yougoslavie éclatée ou en Afghanistan, sans parler de passages en Somalie, Cambodge et autre, on l’aurait traité de fou et pourtant…

Dans les faits, la capacité de forces armées françaises à mener cette « grande guerre » se résume à son contrat de déploiement. L’auteur souligne combien celui-ci est faible, même à l’horizon 2030 de la nouvelle loi de programmation militaire (LPM). Jusqu’à peu dans les différents documents stratégiques on indiquait un contrat chiffré : 60 000 hommes déployables dans un conflit majeur dans le « projet 2015 » des années 1990, puis 30 000 en 2008 et enfin 15 000 en 2013. Par pudeur sans doute, on n’a pas indiqué de chiffres dans la nouvelle LPM mais des unités à déployer – pour les forces terrestres, un état-major de corps d’armée, un état-major de divisions, deux brigades interarmes, une brigade aérocombat, et un groupe de forces spéciales – qui sont en fait les mêmes que lors des plans précédents. On peut donc imaginer que l’on n’envisage pas jusqu’à 2030 de pouvoir déployer beaucoup plus qu’avant, non que les hommes manquent mais qu’on est simplement bien en peine de les équiper complètement en nombre et de les soutenir plus sur une longue durée. Le chat est donc maigre. Il est peut-être compétent, agile, équipé des armes les plus sophistiqué, mais il est maigre, voire très maigre. On serait balayé par l’armée ukrainienne si on devait l’affronter dans un wargame, alors que le budget de défense de cette armée ukrainienne représentait 10 % de celui de la France il y a trois ans. L’Ukraine consacre maintenant à peu 22 % de son PIB à son effort de guerre mais cela représente un peu plus de 40 milliards d’euros, soit l’équivalent de notre budget de défense.

Le problème fondamental est que la France ne se donne pas les moyens de ses ambitions, comme le font par exemple les États-Unis. Quand on veut à la fois être une puissance « dotée » (nucléaire), défendre ses territoires et ses intérêts hors d’Europe, assurer ses accords de défense, être leader en Europe ou simplement « peser sur les affaires du monde » parce que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations-Unies, on doit au moins faire un effort de défense de 3% du PIB. A moins de réduire nos ambitions, il n’y a pas d’autre solution. Avant les attentats terroristes de 2015 on se dirigeait allègrement vers le 1% du PIB, c’est-à-dire la quasi destruction de notre outil militaire. Depuis, on remonte lentement la pente mais on est encore loin du compte. Notons au passage que les Etats-Unis sont à 3,5 % et que cela ne gêne pas, au contraire, l’activité économique.

En attendant, il faut forcément faire des choix, ce que Jean-Dominique Merchet résume d’un slogan efficace : Tahiti ou Varsovie. Et c’est là qu’interviennent les réflexes corporatistes. Les marins et les aviateurs français ne parlent pas beaucoup de cette guerre en Ukraine où les bâtiments de surface se font couler et où la défense aérienne depuis le sol contraint beaucoup l’emploi des avions de combat. Leurs regards se tourne plutôt et légitimement vers le grand large, « Tahiti » donc, en utilisant notamment le concept fourre-tout de l’Indopacifique. La guerre en Ukraine est une guerre de « terriens ». On aurait donc pu imaginer que l’armée de Terre y puise des arguments pour défendre ses conceptions. Cela n’a pas été le cas et cela reste pour moi un mystère. Jean-Dominique Merchet explique aussi cette réticence par la Russophilie supposée du corps des officiers français, la réticence à agir dans un cadre OTAN et le fait que finalement les spécialités qui pourraient jouer le plus la « carte Ukraine », comme l’artillerie, sol-air et sol-sol, ou encore le génie, sont mal représentées au sein des instances de direction. Admettons. Le fait est que la nostalgie de l’alliance (brève) avec la Russie l’emporte sur celle, pourtant plus longue et plus traditionnelle, avec la Pologne.

Pas de corps d’armée français en Europe centrale ou orientale, comme il y avait un corps d’armée en République fédérale allemande durant la guerre froide, mais peut-être des armes nucléaires. C’est la question qui fait le buzz. Le deuxième chapitre du livre est en effet consacré au nucléaire, pour constater d’abord combien la création de cette force désormais complète avec une solide capacité de seconde frappe (on peut toujours frapper n’importe quel pays même après une attaque nucléaire) a été une prouesse technique avec, c’est moi qui le rappelle, des retombées industrielles qui ont rendu l’affaire économiquement rentable pour la France. La nouveauté est qu’après une période de repli du nucléaire, dans les arsenaux comme dans les esprits, celui-ci revient en force avec la guerre en Ukraine. Cette guerre est en effet une grande publicité pour l’armement nucléaire : la Russie est « dotée » et on n’ose pas aller trop loin contre elle, l’Ukraine n’est plus dotée et elle est envahie. Le message est clair. Le buzz, c’est la proposition de l’auteur de partager le nucléaire français, autrement dit de proposer un système « double clés » (en fait, il n’y a pas vraiment de clés) à nos alliés européens, à la manière des Américains. On proposerait des missiles air-sol moyenne portée aux Européens qui pourraient les utiliser avec, bien sûr, notre autorisation. J’avoue mon scepticisme. Outre les problèmes matériels que cela poserait (il faudrait construire de nouvelles têtes nucléaires sans doute de moindre puissance et il faudrait que les Alliés achètent des Rafale) et outre le fait que cela contredit le principe gaullien de la souveraineté nucléaire, je crains surtout qu’il n’y ait aucune demande européenne dans ce sens. Quitte à accepter un protectorat nucléaire les pays européens préfèrent celui des États-Unis à celui de la France. On en reparlera peut-être si par extraordinaire, les États-Unis désertaient définitivement l’Europe. Troisième point : l’asséchement de la pensée militaire en matière nucléaire, où on est passée de la phase fluide des réflexions libres des années 1960 à une phase dogmatique où il est même interdit dans nos forces armées d’utiliser le terme « dissuasion » sans qu’il soit adossé à « nucléaire ». On a un peu oublié que justement les réflexions des années 1960 avaient abouti à l’idée que la dissuasion était globale et qu’elle impliquait une composante conventionnelle puissante, et notamment terrestre, afin de retarder autant que possible la nécessité d’employer l’arme nucléaire en premier (il n’y a évidemment aucun problème à le faire en second, en riposte). Or, on l’a vu, notre composante conventionnelle est faible. Alors certes nos intérêts ne sont pas forcément menacés, mais nos intérêts stratégiques le sont, notamment en Europe et pour reprendre l’expression du général de Gaulle, l’épée de la France est bien courte.

Le troisième chapitre est consacré à la production industrielle. C’est celui où j’ai le plus appris. C’est une description rapide mais précise de notre complexe militaro-industriel, au sens de structure de conception et de fabrication de nos équipements militaire depuis la décision politique jusqu’à la chaine de production en passant par les choix des décideurs militaires et industriels. Peut-être devrait-on d’ailleurs parler plutôt de complexe militaro-artisanal quand on voir la manière dont sont construits ces équipements rares et couteux. Il y a en fait deux problèmes à résoudre : sortir du conservatisme technologique – et l’exemple du ratage français en matière de drones est édifiant – et produire en masse. Cela mériterait un ouvrage en soi tant l’affaire est à la fois complexe et importante.

Après avoir décrit l’outil de défense français, avec ses forces et surtout ses limites, Jean-Dominique Merchet décrit dans les chapitres le contexte et les conditions de son emploi. Il y a d’abord ce constat évident depuis trente ans mais pourtant pas encore complètement intégré que la France est désormais une île stratégique, préservée au moins dans l’immédiat et pour l’Hexagone de toute tentative de conquête territoriale. Cela signifie en premier lieu que les conflits « subis » se déroulent d’abord dans les espaces dits « communs » et vides, qui les seules voies de passage (cyber, espace, communications, ciel, mer, etc.) pour attaquer le territoire national. La première priorité décrite dans le chapitre 4 est donc de mettre en place une « défense opérationnelle du territoire » adapté au siècle. C’est déjà évidemment en partie le cas, mais que de trous encore.

Si l’on est une île et qu’on ne risque pas d’invasion, les guerres « choisies » sont donc au loin (chapitres 5 et 7). On connait le scepticisme de l’auteur sur les opérations extérieures françaises. Difficile de lui donner tort (cf Le temps de guépard). Outre l’oubli, assez fréquent, de toutes les opérations extérieures menées par la France avant 1990, on peut peut-être lui reprocher de sous-estimer le poids de la décision politique par rapport aux orientations militaires dans cette faible efficience. On peut s’interroger aussi sur le poids réel de l’histoire – le désastre de 1940 et la guerre d’Algérie en particulier – dans les décisions du moment. Les organes de décision collective sont finalement comme les individus qui ne gardent en mémoire vive que deux expériences passées : la plus intense et la plus récente. Alors oui, les désastres du passé peuvent influer mais il s’agit bien souvent de faire comme la dernière fois si ça a marché ou de faire l’inverse si cela n’a pas été le cas. J’étais stupéfait lorsqu’on m’a demandé un jour si l’engagement au Rwanda en 1990-1992 n’était pas une revanche sur la guerre d’Algérie, alors qu’on reproduisait simplement ce que l’on venait de faire au Tchad.

On revient dont à cette idée que ce sont les nations qui font les guerres, pas les armées. Les chapitres 6 et 8 s’interrogent sur la résilience de la nation française et sur la nécessité de renouer avec le service militaire. Dans les deux cas, je suis totalement en accord avec la description et les conclusions de l’auteur. Sans trop spoiler, oui je suis persuadé de la résilience du peuple français, et je pense aussi qu’il faut plus l’impliquer dans notre défense et imiter le modèle américain.

La guerre se fait aussi – presque toujours – entre deux camps et normalement l’outil militaire doit être adapté aux ennemis potentiels. Le dernier chapitre est ainsi un panorama de nos adversaires et alliés actuels et possibles. Aucune surprise et aucun désaccord sur le nom des suspects. Il faut surtout bien distinguer, ce n’est pas forcément si évident pour ceux qui n’ont pas connu la guerre froide, ce qui se passe sous et au-dessus du seuil de la guerre ouverte. La norme est désormais le conflit (pas la guerre) dit « hybride » contre d’autres puissances, et l’exception est le franchissement de ce seuil. Pour autant nous devons préparer ce franchissement, ce qui également un des meilleurs moyens de l’emporter dans ce qui se passe au-dessous. Si on avait pris en compte la nécessité de pouvoir remonter en puissance très vite en cas de surprise stratégique (réserves, stocks, planification, adaptation de l’industrie, etc.), la France serait à la fois en meilleure posture actuellement dans notre confrontation avec la Russie et notre capacité à dissuader tout adversaire à franchir le seuil serait renforcé. Cela nous aurait couté moins cher que de tout faire dans l’urgence. Ce n’est pas faute de l’avoir dit.

En conclusion, l’auteur répond donc à sa propre question initiale, ce n’est pas si fréquent. On se doute de la réponse, et je suis entièrement en accord avec elle. Bref, lisez Sommes-nous prêts pour la guerre ? et discutez-en. Encore une fois, il s’agit de sujets qui doivent par principe intéresser tous les citoyens.

Jean-Dominique Merchet, Sommes-nous prêts pour la guerre ? Robert Laffont, 2024, 18 euros.

Thierry de Montbrial : « En Ukraine, on ne peut pas exclure un dérapage engageant la dissuasion nucléaire »

Thierry de Montbrial : « En Ukraine, on ne peut pas exclure un dérapage engageant la dissuasion nucléaire »

Thierry de Montbrial, président de l’Ifri – Credits: BAHI/Ifri

IFRI – publié le 23 février 2024

Pour Thierry de Montbrial, président fondateur de l’Institut français des relations internationales, la guerre d’Ukraine pourrait déboucher sur un conflit gelé pendant des années ou des décennies – ou pire une montée aux extrêmes.

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LE FIGARO. – Deux ans après le début de la guerre, l’armée ukrainienne fait face à une situation difficile sur le front. Pour Kiev, les conditions de la victoire ont-elles changé ?

Thierry DE MONTBRIAL. – Il faut d’abord définir les termes. Si l’on appelle victoire de l’Ukraine le rejet des forces russes, y compris hors de Crimée, et l’adhésion du pays à l’Otan, alors la victoire me paraît actuellement peu probable. Si l’on appelle victoire de la Russie la mainmise totale et durable sur l’Ukraine, pareille victoire ne l’est pas davantage. L’issue de cette guerre, dans les mois ou années à venir, serait alors une situation intermédiaire. Cependant, on ne peut pas exclure un dérapage et une montée aux extrêmes, engageant la dissuasion nucléaire.

Pour le moment, on constate que, malgré l’empilement des sanctions, la Russie est dans une position renforcée sur le plan économique et militaire, par rapport à ce que beaucoup pensaient il y a un an. La Russie dispose potentiellement d’importantes ressources humaines alors que l’Ukraine est en grande difficulté sur ce plan. La disponibilité de forces de combat est un point crucial dans une guerre de haute intensité. Les Ukrainiens manquent aussi de munitions, malgré l’aide des Occidentaux.
 

La stratégie russe n’a-t-elle pas aussi évolué ?

Certainement. Rappelons-nous le grand diplomate Alexandre Gortchakov, qui fut pendant près de trente ans le ministre des Affaires étrangères en Russie après la guerre de Crimée. Il eut ce mot, que Bismarck reprenait souvent : « La Russie n’est jamais aussi faible ni aussi forte qu’on ne le croit. » On gagne à méditer ce propos en analysant l’histoire de la guerre froide.

En regardant l’histoire de la Russie, on constate que les guerres ont souvent mal commencé. Le Kremlin ne s’attendait certainement pas à la résistance extraordinaire des Ukrainiens ni au soutien occidental, tel qu’il s’est manifesté. Les Russes ont donc adapté leur stratégie, mais s’adapter est le propre des guerres, qui sont toujours pleines de surprises.
 

Il a beaucoup été dit que cette guerre oppose deux modèles, les démocraties libérales contre un club d’États autoritaires. Est-ce toujours le cas ?

Ces dernières années, on a assisté à une reproduction élargie – de manière plus ou moins explicite – de la guerre froide. En ce sens les États-Unis, qui se présentaient autrefois comme les leaders du monde libre, entendent se présenter aujourd’hui comme ceux du monde des démocraties. En face, on a pu observer, au fil du temps, le rapprochement de la Russie, de l’Iran et de la Chine, par exemple. Sans oublier bien sûr la Corée du Nord.
 

” Sur le plan militaire, certains évoquent le passage à une économie de guerre.
Mais une économie de guerre, c’est une économie dirigée, contrôlée”
Thierry de Montbrial

Mais la guerre d’Ukraine – je préfère ce terme à celui de guerre « en » Ukraine puisque, de facto, c’est une guerre qui ne se cantonne pas au territoire ukrainien – a souligné une forme de renaissance de plus en plus visible de pays plus ou moins dictatoriaux ou autocratiques. De nombreux pays, notamment du Sud, refusent le prosélytisme idéologique des Occidentaux. Ils ont tendance à penser que cette guerre est un résidu du conflit Est-Ouest.

Deux ans après l’agression de la Russie, l’Union européenne reste d’une grande cohérence face à la guerre. Est-ce en raison de son impuissance ?
 

L’issue de ce conflit reposera surtout sur les États-Unis. L’Ukraine impressionne par sa résistance, mais ses capacités économiques et principalement humaines sont limitées. Répétons qu’il s’agit d’une vraie guerre où l’on engage la vie des combattants. Et jusqu’à nouvel ordre les combattants face aux Russes sont les Ukrainiens. Sur le plan économique, la marge de manœuvre de l’Union européenne me paraît également limitée. Dans ces conditions, la clé se trouve nécessairement entre les mains des Américains.

Or, on constate que les États-Unis commencent à hésiter. L’Ukraine est un pays lointain pour les Américains, malgré sa diaspora. La population dans son ensemble s’y intéresse peu, malgré les lobbies qui la soutiennent. Trump émet des propositions volontairement provocatrices à cet égard, mais, même si Biden ou un autre venait à être élu, l’expérience montre que le sentiment de lassitude des guerres éloignées finit par l’emporter tôt ou tard.

Abandonner les Ukrainiens ferait voler l’UE en éclats, de la manière la plus apparente. Mais alors jusqu’où faut-il soutenir l’Ukraine ? Sur le plan militaire, certains évoquent le passage à une économie de guerre. Mais une économie de guerre, c’est une économie dirigée, contrôlée, où l’on sort du cadre d’une Constitution démocratique, où l’on réquisitionne des entreprises pour abandonner leurs activités normales au profit d’armements ou d’autres matériels nécessaires à la conduite de la guerre. À ce stade, je doute que les Français ou les Allemands, les Espagnols ou les Italiens entre autres acceptent d’entrer en économie de guerre.
 

En 2023, les chefs d’État et de gouvernement ont ouvert en grand la perspective d’une nouvelle vague d’élargissement de l’UE, avec la Moldavie notamment. Peut-on annoncer une révolution profonde à l’intérieur de l’UE ?

Assurément, oui. La question qui se pose est celle des instruments de soutien à l’Ukraine, au-delà de l’aide économique ou des armements, ou des sanctions contre la Russie. Arrivent alors les promesses d’élargissement de l’Union européenne. Sur le plan politique, nous nous sommes irréversiblement engagés dans cette direction.

Mais il y a de réelles différences entre les pays candidats à l’adhésion à l’UE. La Moldavie est petite. Rien de commun avec l’Ukraine, qui est un très grand pays à l’échelle européenne. Il suffit d’observer l’émoi que suscite sa puissance agricole. La Pologne elle-même s’en inquiète.
 

“L’UE est menacée à court terme si elle ne soutient pas l’Ukraine, et à long terme par des engagements insuffisamment réfléchis. Ce qui se meurt, c’est la conception d’une Europe fédérale”
Thierry de Montbrial

Par ailleurs, l’Ukraine reste encore marquée par certaines pratiques soviétiques, notamment sur le plan de la corruption. L’élargissement à l’Ukraine soulèvera d’immenses difficultés. Il me semble que l’UE est menacée à court terme si elle ne soutient pas l’Ukraine, et à long terme par des engagements insuffisamment réfléchis. Il y a assurément un besoin de faire exister l’Europe géopolitiquement. Ce qui se meurt, c’est la conception d’une Europe fédérale. En fait, la construction européenne est à repenser de fond en comble.
 

Quelle est l’issue la plus plausible ?

Dans l’interview accordée à Tucker Carlson, Poutine a cherché à se montrer enclin à négocier, certes sans expliciter son but. L’enjeu d’une négociation ne pourrait être que l’élaboration d’une nouvelle architecture de sécurité en Europe. L’architecture de sécurité élaborée au cours de la guerre froide – notamment avec la remarquable innovation diplomatique que fut l’arms control ou « maîtrise des armements » – est à reconstruire entièrement. Il faudra beaucoup de temps. À terme, plusieurs issues sont concevables. Je n’exclus pas totalement le fait que l’Ukraine retrouve ses frontières de 1991. Mais cela supposerait des conditions inacceptables actuellement, à commencer par la neutralité du pays. Il est aussi possible d’imaginer, hélas, un conflit gelé pendant des années ou des décennies, ou pire, je le répète, une montée aux extrêmes que certains commentateurs semblent appeler de leurs vœux, d’un côté comme de l’autre.
 

> Lire l’interview par Ronan Planchon sur le site du Figaro

Guerre en Ukraine : An III, quelles perspectives ?

Guerre en Ukraine : An III, quelles perspectives ?

TASS/Sipa USA/51339066/BF/2402181956

 

par Eugène Berg – Revue Conflits – publié le 20 février 2024

https://www.revueconflits.com/guerre-en-ukraine-an-iii-quelles-perspectives/


Deux ans après le déclenchement de la guerre et alors que la ville d’Avdiivka vient de tomber, quelles peuvent être les perspectives de la guerre en Ukraine ? Analyse d’Eugène Berg. 

La guerre en Ukraine entre dans sa troisième année. Un laps de temps représentant les trois quarts de l’engagement américain dans la Seconde Guerre mondiale. D’ores et déjà le chiffre des victimes des deux bords qui approche les 600 000 dépasse d’une bonne moitié celui des pertes militaires cumulées, américaines et françaises, durant ce conflit qui a décimé 2,5 % de la population globale. Le rappel de ces chiffres ne visant qu’à montrer l’ampleur de cette guerre de haute intensité qui se déroule à deux heures et quart d’avion de Paris, et qui, hélas, n’est pas près de s’arrêter tant la volonté d’aller jusqu’au bout reste forte des deux côtés.

2023, l’année des espoirs déçus

L’année écoulée s’est caractérisée par l’échec de la contre-offensive ukrainienne, lancée le 4 juin et l’on s’interroge au sein de la société ukrainienne sur le point de savoir qui en est responsable. En janvier un tiers des Ukrainiens estimaient que le pays avait pris la mauvaise direction. Le front s’étirant sur 1200 km, apparaît gelé ce qui n’a pas empêché la Russie de gagner encore près de 300 km2, et ce en dépit d’indéniables avancées ukrainiennes (destruction de 25 % de la marine russe de la mer Noire, établissement d’une tête de pont sur la rive gauche du Dniepr, frappes sur les installations pétrolières russes, et les dépôts de munitions).

Dès novembre 2022, lorsque le chef d’état-major américain Mark A. Milley avait évoqué les pourparlers ( « les guerres ne se terminaient pas toujours sur les champs de bataille ») après l’optimisme des surprenantes victoires ukrainiennes à Kharkiv et Kherson, le mot « impasse » était déjà largement utilisé pour décrire l’état de la guerre . L’effort massif de réarmement et de formation de l’Ukraine par les partenaires de l’OTAN avait été conçu pour la préparer pour l’offensive d’été. Le but de celle-ci, trop souvent reportée, ce qui créa le dissensus Zelensky- Zaloujny, était d’opérer une percée dans le sud vers Melitopol afin de couper en deux le dispositif russe, mettre la Crimée en danger et ainsi forcer la Russie à revenir sur la table des négociations à des conditions favorables à l’Ukraine. Cette croyance d’une victoire rapide ne s’est pas concrétisée. Sur le terrain, l’état de la guerre est actuellement à peu près le même que celui-ci d’après la libération de Kherson le 11 novembre 2022. Les deux bords ont subi des pertes massives en 2023. Militaires, experts, observateurs jugent que ni un côté ni l’autre ne peut changer la situation sur le champ de bataille. Tel fut l’amer constat du populaire général Valeri Zaloujny, dans son interview du 3 novembre à The Economist.

Après avoir longtemps réfléchi, Volodymyr Zelensky a décidé de se séparer de son chef d’état-major qu’il avait nommé en juillet 2021 pour les mêmes raisons qu’il invoque aujourd’hui pour expliquer son remplacement -donner une nouvelle impulsion aux forces armées ukrainiennes durement éprouvées par la guerre. Il convenait de lui faire enfiler le chapeau dans l’échec de la contre -offensive comme il était reproché à l’emblématique général de se mêler publiquement de la question du recrutement des 500 000 soldats supplémentaires. S’ajoute à ceci une troisième raison, à savoir les brochures de Zaloujny portant sur l’art militaire, le pilotage des opérations, autant d’écrits qui, en filigrane, comportaient une critique sous-jacente de l’intervention des politiques dans la conduite de la guerre, un aspect bien connu depuis le fameux mot de Clémenceau. Nul doute que Volodymyr Zelensky demandera à Oleksandr Syrsky d’être discret dans l’énoncé de ses pensées stratégiques et de ne pas les étaler sur la place publique. Son successeur à la tête de l’armée de terre, Oleksandr Pavliouk, a été durant un an premier vice-ministre de la Défense. Un examen réaliste et lucide s’impose, ce qui sera la tâche du nouveau chef d’état-major ukrainien, réputé dur avec ses troupes, trait que certains supposent qu’il a acquis lors de son passage à l’École de commandement de Moscou en 1982. Le fait qu’il soit né dans la région de Vladimir et que ses parents et son frère Oleg y résident toujours démontre combien cette guerre est régulièrement considérée fratricide du côté russe, un aspect historico- culturel souvent ignoré en Occident. Son cas n’est d’ailleurs pas unique, bien des commandants des forces ukrainiennes sont nés ou ont été formés en URSS comme Sergueï Haev, commandant des forces interarmées, Mikhaïl Zabrodski, adjoint au chef d’état-major, Sergueï Gueïneko, chef des gardes-frontières ou encore Vladimir Artiouk, patron de la région de Soumy dans le Nord – Est de l’Ukraine. D’où l’exigence pour l’Ukraine et la Russie de se séparer pour de bon, car moins on percevra ce conflit comme un conflit entre deux peuples frères, plus il sera facile de panser les plaies comme le dit justement la politologue russe la plus connue Ekaterina Schulman, aujourd’hui en exil, dans son interview dans Politique internationale.Cet examen est d’autant plus urgent et nécessaire que l’on sait bien que l’Ukraine et ses partisans, réunis dans le groupe de Ramstein et les diverses coalitions pour l’Ukraine sont confrontés à de graves décisions en 2024 … en attendant le retour possible de Donald Trump à la Maison-Blanche qui vient de déclarer que l’aide américaine ne doit être constituée que de prêts et non de dons, une tendance qui risque de gagner du terrain.

Les lourdes incertitudes actuelles

Alors que Volodymyr Zelensky quittait où après Berlin, il avait signé un accord de défense à long terme, on apprenait dans la nuit du 16 février la chute d’Avdiivka située à dix kilomètres au nord de Donetsk. Il s’agit de la première victoire d’importance stratégique pour la Russie depuis le printemps-été 2022, lorsque Marioupol, le corridor terrestre vers la Crimée et la majeure partie des régions de Louhansk et de Kherson ont été capturés. La prise de Bakhmut ne fut pas une victoire stratégique, car elle n’a pas ouvert d’espace pour d’autres avancées et n’a pas résolu de problèmes stratégiques. La prise d’Avdiivka, en revanche, résout au moins un problème stratégique : elle éloigne le front de Donetsk. Ainsi, après avoir lancé l’assaut sur Avdiivka en octobre 2023, les Russes ont pris la ville en quatre mois, soit beaucoup plus rapidement qu’à Bakhmout et avec moins de pertes. C’est un signe inquiétant pour l’AFU, car en utilisant la même méthode et les mêmes avantages, les Russes seront en mesure de percer les défenses de l’AFU dans d’autres endroits également. Les militaires ukrainiens parlent déjà de cette menace. La suite des événements militaires dépend de la capacité des forces armées ukrainiennes à tenir la nouvelle ligne de défense, sur laquelle Syrskyy a annoncé son retrait. Si elles y parviennent, la perte d’Avdiivka n’entraînera pas de changements fondamentaux sur l’ensemble de la ligne de front et, encore moins, un tournant dans la guerre. Mais si les Russes peuvent développer l’offensive plus loin – à l’ouest de la région de Donetsk vers Pokrovsk (avec la perspective d’un coup porté à Pavlograd), cela créera une menace pour l’ensemble du groupe de l’AFU sur le front sud. À cet égard, cette direction est plus prometteuse pour la Russie qu’une offensive de Bakhmut à Chasov Yar, où elle se heurterait à la grande agglomération urbaine de Slavyansk-Kramatorsk-Druzhkivka-Konstantinovka. Il est toutefois possible que les Russes lancent maintenant une offensive dans la troisième direction, encore plus importante sur le plan stratégique, à savoir Zaporozhye et le Dniepr, dont les préparatifs sont déjà annoncés par les militaires ukrainiens.

La perte d’Avdiivka revêt également une grande importance au plan médiatique.  Elle s’est produite à la veille du deuxième anniversaire de l’invasion, un mois avant les élections présidentielles russes, sur fond de problèmes d’attribution de l’aide américaine, et immédiatement après la démission du commandant en chef Zaluzhny et son remplacement par Syrskyy, qui a été accueilli de manière ambiguë par l’opinion publique. La chute d’Avdeevka risque de rendre toutes ces questions encore plus problématiques pour les dirigeants militaires et politiques ukrainiens.

Ce revers poussera encore davantage l’Ukraine à adopter une stratégie « défense active » afin de donner à son armée le temps nécessaire pour se reconstituer, se rééquiper, se recycler et se préparer à reprendre les opérations offensives à grande échelle en 2025 pour délivrer les territoires occupés par les Russes. C’est ici qu’intervient la controversée loi de mobilisation actuellement en phase de finalisation à la Rada visant à abaisser l’âge de la conscription de 27 à 25 ans, et surtout d’appeler 500 000 soldats de plus sous les drapeaux. Il ne s’agit pas seulement d’un problème de réservoir d’hommes, lequel se retreint de plus en plus, mais aussi une question de financement. Le coût de la formation, de l’entretien, de l’équipement d’une telle masse de combattants est évalué à 8,5 milliards de dollars, ce à quoi s’ajoutent 10,5 milliards pour l’acquisition des armes les plus modernes à mettre à leur disposition. Un total de 19 milliards de dollars représentant 22,5 % du budget national et 41 % de celui de la défense.

La vraie question est de savoir si cette phase défensive et de consolidation des troupes, comme l’arrivée massive de nouvelles armes, et matériels occidentaux seront de nature à renverser la balance des forces. Après un an de défense active, sans préjuger de l’état des opinions publiques chez les uns et les autres, il faudrait que l’Ukraine reprenne ses opérations offensives à grande échelle en 2025 dans le but de libérer la totalité des territoires occupés qui, rappelons-le, constituent quelque 17,5 % de son territoire soit près de 103 000 km2, une superficie double de celle de la Slovaquie, pour obliger Poutine à négocier la fin de la guerre. La Russie, contrairement aux divers soutiens de l’Ukraine, est entrée en économie de guerre en augmentant de 70 % son budget de la défense, qui atteint 7,5 % de son PIB. Elle a pu recruter, pour le moment, en dépit de l’exil d’un million des siens, la mobilisation ou l’enrôlement d’un autre demi-million de soldats, 400 000 travailleurs de plus dans son industrie de défense forte désormais de 3,5 millions d’employés travaillant par roulement de 12 heures  toute l’année 24 heures sur 24. Même si l’UE parvenait à livrer le million, voire le million et demi d’obus à l’Ukraine comme s’y est engagé le commissaire européen à l’Industrie, Thierry Breton, ces montants resteraient encore bien inférieurs à la production russe de près de 2,5 millions par an, et aux envois nord-coréens d’au moins un million. Rheinmetall prévoit de construire dans tous ses sites européens 700 000 obus en 2025 contre 400 000 à 500 000 aujourd’hui alors que sa fabrication n’était que de 70 000 avant la guerre en Ukraine.

Voilà pourquoi les appels à une aide plus massive, plus rapide et mieux calibrée en faveur de l’Ukraine se multiplient, comme vient de le plaider Olaf Scholz à Washington les 8 et 9 février. En 2025 les dépenses militaires allemandes devraient atteindre 2,1% du PIB soit 72 milliards d’euros et l’Allemagne envisage de rétablir le service militaire.  Cet effort exceptionnel sera- t-il poursuivit et fera -t -il des émules ?

Après sa performance désastreuse durant la première phase de la guerre, l’armée russe, comme en 1940-1941, a adapté et intégré de nouvelles technologies et contre-mesures pour priver l’Ukraine d’un champ de bataille majeur. Il est probable qu’elle procédera, afin de préparer le probable » assaut final » du printemps à une autre, mobilisation après la réélection de Poutine en mars. Il n’est de force que d’hommes, disait Jean Bodin, le fondateur de la science politique. Un avantage démographique de trois contre un sur l’Ukraine, auquel s’ajoutent bien des combattants extérieurs, africains, syriens, centre – asiatiques ; etc.

L’Ukraine dépendant plus que jamais de ses alliés et partenaires qui, outre leur aide militaire, humanitaire et l’accueil de ses 7 à 8 millions de réfugiés, lui octroient une aide budgétaire de 1,5 milliard d’euros par mois. Si l’UE a eu du mal, à finaliser son programme d’aide de 50 milliards d’euros sur cinq ans, la demande de budget supplémentaire de 61 milliards de dollars américains est devenue l’otage de la campagne électorale américaine qui bat son plein. Mais même si ce paquet était approuvé – il est certain qu’un autre plan d’aide à l’Ukraine devrait être requis pour le prochain exercice financier 2025, avec tous les aléas prévisibles au Proche-Orient ou en mer de Chine. Force est d’admettre que les Occidentaux sont captifs de la théorie des « coûts irrécupérables ( sunk – cost fallacy), connue en économie. C’est une tendance à s’obstiner dans une action dont les coûts dépassent les bénéfices, mais dans laquelle on a déjà investi des sommes importantes. Tout dépend évidemment de l’évaluation de la sécurité et de la liberté, toutes informations difficiles à quantifier et variables. Mais on est déjà passé du « autant que cela durera » au « aussi longtemps que l’on pourra ».

Les chances de succès de l’Ukraine dépendent donc de nombreux paramètres : opérations offensives à grande échelle, accroissement de l’aide occidentale, l’état des opinions publiques et last but not least, de la résilience de la société ukrainienne de plus en plus meurtrie avec ses 50 000 invalides, épuisée, détruite, mais dont la vaillance force le respect et suscite l’admiration.

Vers une autre approche de la part de l’Ukraine et de ses partenaires.

Les ambitions de Vladimir Poutine demeurent inchangées, Il l’a proclamé une nouvelle fois dans son long entretien avec Tucker Carlsson, destiné tant à sa propre campagne qu’à celle de Donald Trump qu’il ne peut qu’appeler de ses vœux les plus chers : c’est la reddition pure et simple de l’Ukraine. Du côté ukrainien, la récente stratégie exige, pour temps présent, la poursuite de la construction d’installations défensives, de défenses aériennes et de contre-mesures pour préserver troupes et ukrainiens, villes, villages et zones critiques, Infrastructure, reconstitution et reconversion, unités de protection active ; et acquérir des capacités de frappe de précision à longue portée, en attendant l’arrivée en nombre suffisant des F – 16 et des missiles de type Taurus ou équivalent. D’ores et déjà s’impose la nécessité de nouvelles technologies, et d’un changement continu de moyens et de méthodes de la guerre. La logistique représente un des grands défis des forces ukrainiennes qui doivent gérer un parc de matériel si hétérogène. Elles comptent beaucoup sur l’emploi de drones plus sophistiqués, dotés de l’Intelligence artificielle dont la construction de 1 à 1,5 million d’unités est prévue., et pour lesquels une nouvelle unité au sein de l’armée a été constituée, baptisée « Unmanned Systems Forces ».

Mais il lui faudra bien se préparer à une interminable guerre longue et coûteuse au moment où maints pays européens proclament qu’il convient de s’apprêter de leur côté à un possible affrontement avec la Russie, ce qui supposera de procéder à des choix cornéliens en matière de conception, de fabrication et de répartition de tout le spectre des armes les plus sophistiquées. Déjà les difficultés de recrutement au sein de l’armée de l’air française ont eu un impact sur la formation des pilotes ukrainiens, un phénomène qui se multipliera. Lors de sa récente visite à Kiev, Rishi Sunak a annoncé un nouvel accord de sécurité entre le Royaume-Uni et l’Ukraine. Emmanuel Macron a reporté son voyage prévu à Kiev à la mi-février au cours duquel il devait également en signer un et se rendre à Odessa pour y lancer un fonds d’assistance à la reconstruction civile de 200 millions d’euros. L’OTAN qui n’a toujours pas ouvert sa porte à l’Ukraine célébrera son soixante-quinzième anniversaire lors de son sommet, en juillet à Washington. Sera – t-elle désireuse et capable de changer fondamentalement la donne diplomatique et la situation sur le terrain ? À ce stade rien n’est moins sûr.

La situation sur le terrain semble   renforcer les positions des forces ukrainiennes et occidentales qui préconisent une fin rapide de la guerre le long de la ligne de front actuelle (le « scénario coréen ») en faisant valoir que « plus nous nous battons longtemps, plus nous perdons de personnes et de territoires, et plus les conditions pour mettre fin à la guerre seront mauvaises ». Les autorités ukrainiennes et les principaux pays occidentaux sont actuellement opposés à cette option, et il est peu probable que la seule perte d’Avdiivka les fasse changer d’avis. Mais si la situation sur le front continuait à se détériorer pour l’AFU, le concept à Kiev et à l’Ouest pourrait changer. Dans ce cas, la question de savoir si Poutine acceptera de mettre fin à la guerre, et si oui, à quelles conditions, restera ouverte, quelque soit l’issue des élections présidentielles américaines.

La béquille du Temps fait plus de besogne que la massue de fer d’Hercule

Aussi convient -il de s’interroger, tout en prodiguant une aide précieuse à l’Ukraine, sur la nécessité d’esquisser un plan de sortie de guerre avant qu’il ne soit trop tard ou qu’elle n’ait produit que de nouvelles dévastations massives sans résultats décisifs. Aucun des adversaires, aucun des camps en présence n’est disposé à perdre la face ou faire le premier pas. Mais tous deux ressortiront durement éprouvés par la guerre. Si l’on met le plus souvent l’accent sur les immenses destructions qu’a subies l’Ukraine, il convient de garder à l’esprit que la Russie sortira meurtrie par la guerre. Outre sa démographie affaiblie, et son économie quoique l’on dise impactée c’est son orientation de plus en plus affirmée vers l’Asie qui laissera des traces durables. En tournant le dos à l’Europe vers laquelle l’avait orientée Pierre le Grand, elle renonce à ses racines culturelles et se rapproche de plus en plus de régimes dictatoriaux, Iran, Chine, qui vient   d’annoncer son  «  soutien » à la Russie et Corée du Nord en formant avec eux un « Nouvel empire mongol » anti Occidental dont le dessein est de prendre le contrôle de l’Eurasie en en expulsant présence américaine et influence européenne.

L’auteur de ces lignes avait écrit un article en décembre 2021 ( paru dans Conflits le 8 mars 2022) avant que ne débute le cycle de négociation des 11 – 13 janvier 2022 visant à stopper la boule de feu de la guerre. Il s’agissait en vue d’éviter le recours aux armes, tout en poursuivant les contacts nécessaires d’abord afin de geler le statut de la Crimée, comme de mettre sous cloche la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN tout en octroyant une réelle autonomie au Donbass. Des décisions bien difficiles à prendre par Kiev, allant à l’encontre de tous ces objectifs. En échange, l’Ukraine bénéficierait d’un processus qui accélérerait son entrée dans l’UE -lui permettant de doubler son PIB en quinze ans, et serait dotée d’un solide protocole de sécurité garantie par les signataires du mémorandum de Budapest, plus quelques autres comme la France, l’Allemagne, ou la Pologne). Il s’agissait en somme d’enrober le problème ukrainien dans une discussion plus vaste portant sur l’architecture de la sécurité européenne qui n’a pas été effectivement entamée faute de temps et de volonté. Ces intentions bien généreuses ont éclaté avec les premiers boulets de la guerre. Les circonstances ont changé, mais il paraît légitime, avec le recul du temps et l’examen des réalités, de se demander s’il ne conviendrait pas de reprendre la tâche. En dehors du statut de l’Ukraine, une série de graves questions devront être également réglées, du jugement des criminels de guerre au paiement de réparations et du retrait de la Russie des territoires occupés. Une ébauche de compromis qui avait déjà été esquissé lors des pourparlers d’Istanbul de mars 2022, espoir qui a été vite douché par la découverte des massacres perpétrés à Boutcha et à Irpin, Zelensky ayant perdu toute confiance à l’égard de Poutine, ainsi que semble – t-il du fait de la pression de Boris Johnson pour que l’Ukraine poursuive la guerre à tout prix, un épisode entouré de flou. À défaut d’accord et faute d’une décision radicale sur le champ de bataille, nous nous retrouverions devant la perspective d’un conflit gelé à la coréenne, susceptible de persister des décennies, au point d’hypothéquer toute éventualité d’instaurer un système de sécurité européenne équilibré et durable.

Lorsque les hommes de guerre déposent leur glaive, parole est conférée aux diplomates. À eux, s’ils apparaissent légitimes, de saisir le moment le plus opportun pour intervenir, de se montrer habiles, d’exploiter le « secret, qui évite la bataille d’ego, les affrontements directs sur la place publique et qui, par sa souplesse, en se donnant parfois le temps, permet de tester bien de solutions originales. Aux diplomates d’être patients et déterminés, car « la béquille du Temps fait plus de besogne que la massue de fer d’Hercule » écrivait Baltasar Gracian dans L’Homme de cour, conseil de prudence toujours utile a l’heure des tweets ? C’est peut-être qu’ici que le général Zaloujny, qui en s’affichant cordialement avec le président et son successeur s’est conduit en homme d’État, s’il se mettait en réserve de la République, pourrait peut-être jouer un rôle historique en procédant à des révisions déchirantes que lui seul pourrait imposer à son peuple. On a déjà vu maintes fois le guerrier se muer en négociateur et même en chef d’État, de de Gaulle à Eisenhower. Car la diplomatie reste un art des comportements humains – de ceux qui doivent être savamment calculés. Les États exécutent des figures, poursuivent des desseins, envisagent des constructions qui s’enchaînent les unes aux autres et dont la fréquence produit un certain équilibre. Un ordre est créé. Certes il est condamné à n’être qu’éphémère. À nous de le rendre plus viable et durable.


Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.

Combien de livraisons françaises à l’Ukraine? Des centaines, plusieurs milliers, plusieurs millions

Combien de livraisons françaises à l’Ukraine? Des centaines, plusieurs milliers, plusieurs millions

par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 16 février 2024

https://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Depuis le début de la guerre, la France apporte son soutien à l’Ukraine en fournissant des capacités complètes (matériels avec munitions, formation, maintenance des équipements, etc.) qui sont adaptées aux demandes et aux besoins des Ukrainiens. “Ces livraisons respectent toujours les trois mêmes critères : livrer ce dont l’Ukraine a besoin, sans fragiliser nos propres armées, et en maitrisant l’escalade”, précise l’Elysée.

Voici un tableau des principales livraisons, sans détails pour certaines dont les quantités vont d’une centaine à plusieurs millions:

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À ces principaux équipements s’ajoutent de nombreux équipements individuels, des systèmes optiques, de communication ou encore des moyens nautiques et sanitaires. 

A noter que dans le cadre de l’Ukraine Defence Contact Group (UDCG), la France est engagée au sein de plusieurs coalitions capacitaires visant à fournir à l’Ukraine les moyens militaires lui permettant de se défendre.

Elle a notamment pris, avec les États-Unis, la tête de la coalition capacitaire “artillerie”. À ce titre, en janvier 2024, la France a annoncé la livraison prochaine de six nouveaux CAESAR achetés par les Ukrainiens, l’achat de douze nouveaux CAESAR (pour un montant de 50 millions d’euros) et la capacité d’en produire 60 supplémentaires. Cet engagement s’accompagne d’une livraison de 3 000 obus de 155mm par mois en 2024. Par ailleurs, la France livrera plusieurs centaines de bombes A2SM, ainsi qu’une quarantaine de missiles SCALP supplémentaires, augmentant les capacités de frappes dans la profondeur de l’Ukraine.

De surcroît, la France assure la vice-présidence de la coalition “défense sol-air” menée par l’Allemagne et se place comme nation contributrice au sein des coalitions “Force aérienne”, “sécurité maritime”, “déminage” et “Technologies de l’information” (IT).

A l’est rien de nouveau ? par Michel Goya

A l’est rien de nouveau ?

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 12 février 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Fin septembre 2022, je me demandais si le conflit en Ukraine n’était pas en train de connaître son « 1918 », c’est-à-dire le moment où la supériorité tactique d’un des camps lui permet de porter des coups suffisamment répétés et importants par provoquer l’effondrement de l’ennemi. Les Ukrainiens venaient de conduire une percée surprenante dans la province de Kharkiv et pressaient sur la tête de pont de Kherson jusqu’à son abandon par les Russes mi-novembre. Encore deux ou trois autres grandes offensives du même type dans les provinces de Louhansk et surtout de Zaporijjia en direction de Mélitopol et les Ukrainiens auraient pu obtenir une décision, à la condition bien sûr que les Russes ne réagissent pas, non pas dans le champ opérationnel où ils étaient alors plutôt dépassés mais dans le champ organique, celui des moyens. On sentait bien qu’il y avait une réticence de ce côté-là, essentiellement par peur politique des réactions à une mobilisation, mais la peur du désastre est un puissant stimulant à dépassement de blocage. Vladimir Poutine n’a pas franchi le pas de la mobilisation générale et de la nationalisation de l’économie, mais accepté le principe d’un engagement de plusieurs centaines de milliers de réservistes, du « stop-loss » (contrats sans limites de temps) des contrats de volontaires, un raidissement de la législation disciplinaire et des contraintes plus fortes sur l’industrie de défense. Cette mobilisation partielle a, comme prévu, suscité quelques remous mais rien d’incontrôlable, et cela a incontestablement permis de rétablir la situation sur le front.

Pour rester dans l’analogie avec la Grande Guerre, cela correspond au moment où l’Allemagne remobilise ses forces après les terribles batailles de 1916 à Verdun et sur la Somme et s’installe dans une défense ferme sur le front Ouest à l’abri de la ligne dite « Hindenburg ». Le repli de la tête de pont de Kherson sur la ligne que je baptisais « ligne Surovikine » du nom du nouveau commandant en chef russe en Ukraine ressemblait même au repli allemand d’Arras à Soissons jusqu’à la ligne Hindenburg en février-mars 1917 (opération Albéric). À l’époque, le pouvoir politique en France avait repris le contrôle de la guerre sur le général Joffre en lui donnant le bâton de maréchal et une mission d’ambassadeur aux États-Unis pour le remplacer par le plus jeune des généraux d’armée : le général Robert Nivelle. Nivelle a eu la charge d’organiser la grande offensive du printemps 1917 dont on espérait qu’elle permette de casser le nouveau front allemand. Cette offensive a finalement échoué et Nivelle a été remplacé par le général Pétain en mai 1917.

On résume alors la stratégie du nouveau général en chef au « J’attends les Américains – qui viennent d’entrer en guerre contre l’Allemagne – et les chars ». C’est évidemment un peu court mais c’est l’esprit de sa Directive n°1. L’année 1917 sera une année blanche opérationnelle dans la mesure où on renonce à toute grande opération offensive avant 1918 mais une année de réorganisation et de renforcement de l’armée française. On combat peu mais à coup sûr et bien, on innove dans tous les domaines, surtout dans les structures et les méthodes, on produit massivement et on apprend et on travaille. Cela finit par payer l’année suivante.

Dans un contexte où il est difficile d’envisager sérieusement de casser le front russe et de reconquérir tous les territoires occupés dans l’année, il n’y a sans doute guère d’autre solution pour l’Ukraine et ses alliés que d’adopter une stratégie similaire, plus organique qu’opérationnelle. Une différence entre l’Ukraine et la France de 1917 réside dans le fait que l’Ukraine importe 85 % de ses équipements et armements militaires et la seconde est que l’ensemble de son territoire est susceptible d’être frappé par des missiles et drones russes. Le PIB de l’Ukraine est par ailleurs huit fois inférieur à celui de la Russie et ce décalage s’accentue. L’Ukraine peut difficilement consacrer plus de 50 milliards d’euros par an pour son effort de guerre contre le triple pour la Russie sans que celle-ci ait pour l’instant besoin d’une mobilisation générale de l’économie et de la société.

Face à l’ennemi, les deux maîtres-mots de la stratégie ukrainienne doivent être la patience bien sûr mais aussi la rentabilité. Rentabilité sur le front d’abord, même si ce mot est affreux dès lors que l’on parle de vies humaines. C’est un peu le niveau zéro de la stratégie mais il n’y a parfois pas d’autre solution, au moins temporairement. Le but est de tuer ou blesser plus de soldats russes que le système de recrutement et de formation ne peut en fabriquer de façon à ce que le capital humain russe ne progresse et que le niveau tactique des bataillons et régiments de manœuvre ne progresse pas. Cela signifie concrètement ne pas s’accrocher au terrain, ou plus exactement ne résister que tant que les pertes de l’attaquant sont très supérieures aux siennes puis se replier sur de nouvelles lignes de défense. Encore faut-il que ces lignes existent. On n’aime guère cela, mais la priorité opérationnelle est au creusement incessant de retranchements, ce qui signifie au passage une aide particulière occidentale de génie civil.

Les opérations offensives ukrainiennes, comme celles des Français en 1917, doivent être presque exclusivement des raids et des frappes sur des cibles à forte rentabilité mais sans occuper le terrain sous peine de subir une forte contre-attaque. Les Français s’étaient emparés de la position de la Malmaison du 23 au 25 octobre 1917 et ont mis hors de combat définitivement 30 000 soldats ennemis, pour 7 000 Français, mais après avoir lancé trois millions d’obus en six jours sur un front de 12 km, une performance impossible à reproduire en 2024. Les saisies et tenues de terrain ou les têtes de pont au-delà du Dniepr par exemple n’ont d’intérêt que si, encore une fois, elles permettent d’infliger beaucoup plus de pertes que l’inverse. Bien entendu, les coups par drones, missiles, sabotages, raids commandos ou autre, peu importe, peuvent être portés partout où c’est possible et rentable, depuis l’arrière immédiat du front jusqu’à la profondeur du territoire russe et même ailleurs, par exemple. Il serait bienvenu que l’on autorise enfin les Ukrainiens à utiliser nos armes pour frapper où ils veulent – on imagine la frustration des Ukrainiens devant le spectacle des belles cibles qui pourraient être frappés en Russie par des tirs de SCALP ou d’ATCMS – et même les aider à le faire. Si les Ukrainiens veulent attaquer les Russes en Afrique et notamment dans les endroits d’où nous, nous Français, avons été chassés, pourquoi ne pas les y aider ?

Pendant que le front est tenu à l’économie, les Ukrainiens doivent se réorganiser et progresser. L’armée ukrainienne a triplé de volume en deux ans, plus exactement « les » armées ont triplé. On rappellera qu’à côté des petites marine et aviation agissant dans leur milieu, il y sur la ligne de front les brigades de différents types de l’armée de Terre, celles de la marine, des forces aéroportées – aéromobiles, parachutistes, ou d’assaut aérien – mais aussi les forces territoriales – des villes ou des provinces – pour le ministère de la Défense ou encore les brigades de Garde nationale ou d’assaut du ministère de l’Intérieur, les gardes-frontières, la garde présidentielle, les bataillons indépendants, etc. On n’ose imaginer comment peut s’effectuer la gestion humaine et matérielle d’un tel patchwork entre les différents ministères rivaux et les provinces en charge d’une partie d’une partie du soutien et du recrutement, sans parler des besoins des autres ministères et institutions.

On comprend que les hommes des brigades de manœuvre, ceux qui portent de loin la plus grande charge du combat et des pertes, se sentent un peu seuls entourés de beaucoup d’hommes en uniforme qui prennent peu de risques et où on n’est pas mobilisable à moins de 27 ans (par comparaison les soldats israéliens combattant dans Gaza ont 21 ans d’âge moyen) et où on maintient des équipes de sport sur la scène internationale. Si la mobilisation humaine ukrainienne est largement supérieure à celle de la Russie, où visiblement on hésite à aller aussi loin par crainte politique, elle est encore très inefficiente. Quand un État lutte pour sa survie, les études supérieures, le sport et plein d’autres choses en fait sont renvoyés à plus tard.

Il y a un besoin de standardisation des brigades sur trois modèles au maximum et surtout de constituer une structure de commandement plus solide, avec des états-majors de divisions ou corps d’armée coiffant plusieurs brigades de manœuvre, d’appui et de soutien. Les états-majors ne s’improvisent pas, sinon il n’y aurait d’École d’état-major et d’Écoles de guerre en France. Il faut des mois pour former un état-major de division et encore plus pour une avoir division complète habituée à fonctionner ensemble, et c’est encore plus difficile dans un pays où il est difficile de manœuvrer plus d’un bataillon à l’entraînement sous peine de se faire frapper. L’Europe a suffisamment de camps de manœuvre pour permettre à des états-majors et des brigades retirées du front et reconstituées de s’entraîner au complet en coopération avec les armées locales, qui bénéficieront par ailleurs du retour d’expérience ukrainien. Avec du temps ensemble, du retour et de la diffusion d’expérience, une bonne infrastructure d’entraînement, le niveau tactique des brigades s’élèvera et un niveau tactique plus élevé que celui des unités adverses est le meilleur moyen de réduire les pertes. En fait c’est surtout le meilleur moyen de gagner une guerre à condition que ces brigades soient suffisamment nombreuses.

Il y a enfin les armes, les munitions et les équipements. C’est un sujet en soi dont on reparlera.