Rafah, une opération pour rien ? par Michel Goya

Rafah, une opération pour rien ?

An Israeli soldier operates in the Gaza Strip amid the ongoing conflict between Israel and the Palestinian Islamist group Hamas, in this handout picture released on December 21, 2023. Israel Defense Forces/Handout via REUTERS THIS IMAGE HAS BEEN SUPPLIED BY A THIRD PARTY

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 18 mai 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Dans une note rédigée au début de 2023 sur la guerre d’Israël contre le Hamas et les autres organisations armées à Gaza depuis 2006, je concluais que ces séquences de quelques jours ou semaines de combats entrecoupées de mois ou d’années de calme continueraient probablement encore longtemps. Après un temps de préparation, le Hamas et autres – le Jihad islamique en premier lieu – pouvaient toujours montrer qu’ils luttaient contre Israël en tentant de percer la barrière de sécurité aéroterrestre par des tirs de projectiles divers au-dessus et des raids d’infanterie à travers, en dessous ou par la mer. De son côté, Tsahal pouvait toujours parer la majorité de ces coups et en limiter considérablement les dégâts humains pour ensuite frapper puissamment à son tour par les airs et parfois par des raids terrestres afin de tuer beaucoup plus de combattants ennemis que ses propres pertes. Malgré les précautions prises, ces raids et ces frappes tuaient aussi des centaines de civils palestiniens, ce qui ne manquait jamais de susciter une indignation internationale. On arguait cependant du côté israélien qu’il ne pouvait malheureusement en être autrement et on portait la responsabilité sur le Hamas. Au bout de quelques jours ou de quelques semaines, un accord intervenait par l’intermédiaire de l’Égypte, on revenait au point de départ et Gaza retombait dans l’oubli général jusqu’au round suivant.

A long terme, à force de « tondre le gazon » Israël espérait obtenir le renoncement d’un ennemi condamné à toujours échouer dans ses attaques et à subir des coups violents en riposte. Cette « dissuasion cumulative » pouvait même être accélérée par le rejet du Hamas par une population gazaouie lassée de souffrir à cause de lui. Le problème est que le Hamas ne voyait pas forcément les choses de la même façon. La préférence israélienne pour le contrôle à distance plutôt que par une épuisante occupation a permis à l’organisation de sortir de la clandestinité et de constituer en proto-État à Gaza. Avec l’aide de l’Iran et du « triangle Frères musulmans » (Qatar, Turquie et un temps Égypte) et en recrutant au sein de la population gazaouie, le Hamas s’est beaucoup plus renforcé qu’il ne s’est épuisé avec le temps. Ses offensives ont certes toutes échoué contre la barrière, mais sa capacité à se défendre contre celles des Israéliens n’a pas cessé non plus de croître. Les coups reçus restaient de toute façon insuffisants pour être décisifs mais suffisants pour apprendre à s’en protéger par une infrastructure adaptée et la création d’une solide et nombreuse infanterie légère. Et puis, si les tentatives de percer avaient toutes échoué, il n’était pas dit qu’elles échoueraient toujours. Sur la longue durée, le très peu probable finit fatalement par survenir. Il aura fallu pour cela la conjonction d’une attaque très bien planifiée d’un côté, avec quelques surprises tactiques comme l’aveuglement des capteurs et des armes de la barrière par des drones, et d’incroyables faiblesses conjoncturelles de l’autre. 

Après la catastrophe du 7 octobre, il y avait deux visions possibles pour Israël : considérer qu’il s’agissait d’un concours malheureux de circonstances et ne rien changer à un modèle sécuritaire jugé « normalement » efficace ou considérer au contraire que le problème était structurel et qu’il fallait changer de stratégie.

Dans le premier cas, on se contenterait de refaire en plus grand Plomb durci, Pilier de défense ou Bordure protectrice, avec ses deux variantes de pur siège aérien ou de siège aérien + raids terrestres. À la fin de la séquence, que l’on pouvait estimer empiriquement comme étant quatre fois celle de Bordure protectrice en 2014, soit six mois et 250 soldats israéliens tués, Gaza serait en plein chaos, mais le Hamas et ses alliés seraient très meurtris et ils auraient peut-être accepté de libérer les otages en échange d’une réduction de la pression.

Dans le second cas, la seule stratégie alternative consistait à reconquérir le territoire de Gaza, en ménageant autant que possible le terrain et la population, par principe mais aussi pour préserver son image et mieux préparer l’avenir, y démanteler le Hamas et le ramener à la clandestinité tandis qu’une nouvelle administration, logiquement de l’Autorité palestinienne, serait mise en place avec l’aide internationale. Le Hamas ne serait toujours pas éradiqué, mais il ne constituerait plus un proto-État. Les otages seraient libérés par négociations (et donc des concessions) et/ou par la recherche au sein d’un espace quadrillé.

Le choix qui a finalement été fait entre ces deux possibilités n’était pas forcément très clair au départ. Il n’y a pas en effet de grandes différences initiales entre une opération de conquête-contrôle de territoire et un grand raid, aller-retour de nettoyage de zone. Cela partait cependant plutôt mal avec l’instauration du blocus, du black-out médiatique et surtout la phase de préparation du mois d’octobre. Une phase de préparation par le feu de l’artillerie mais surtout de la force aérienne avant une offensive terrestre, n’est pas forcément indispensable mais n’est pas scandaleuse non plus. Tout dépend de l’indice de dommages collatéraux considéré, en clair le nombre de civils que l’on accepte de tuer pour avoir des résultats. Très clairement, malgré toutes les dénégations et les réelles précautions prises, cet indice a été choisi à niveau très élevé dès le départ. La campagne aérienne du mois d’octobre a été d’une violence inédite pour la population, même en convoquant tous les exemples internationaux similaires depuis 1991. Au bilan de cette campagne, le Hamas bien protégé, y compris derrière les gens, a subi quelques pertes mais beaucoup moins que la population meurtrie et ballottée ainsi que le capital de sympathie pour Israël qui s’est très vite dégradé. Les frappes n’ont jamais cessé par la suite, mais le premier rôle a été donné à partir du 27 octobre aux opérations terrestres visant à conquérir successivement les trois grands centres urbains de Gaza : Gaza-Ville, Khan Yunes et Rafah. A la fin du mois de décembre, les forces israéliennes avaient conquis la presque totalité du nord et combattaient autour de Khan Yunes. On ne pouvait alors encore totalement préjuger de la stratégie choisie, même si l’absence totale de projet de futur politique de Gaza du la part du gouvernement israélien donnait quelques indices. Avec la réduction des forces puis leur retrait dans le nord à partir de janvier, puis le retrait de la 98e division du sud en avril, il n’y avait plus de doute. Les Israéliens coupaient le territoire en deux en conservant le contrôle du corridor central avec plusieurs brigades de réserve mais revenaient pour le reste à leur politique de contrôle à distance par des frappes et des raids, sans même avoir terminé l’opération de nettoyage avec le raid sur Rafah. Bien entendu et malgré le contrôle central ou la destruction d’un certain nombre de tunnels, le Hamas reprenait comme d’habitude le contrôle des espaces abandonnés.

Retour donc à la case départ avec le chaos en plus à Gaza. Le seul bilan que peut désormais présenter le gouvernement est d’avoir tué 13 000 combattants ennemis (Institute for National Security Strategy), preuve que le kill ratio était sans doute le seul objectif. Dans les faits, ce nombre comprend aussi les pertes palestiniennes en Israël les 7 et 8 octobre 2023, soit environ 1 500 hommes, et il est sans doute pour le reste, et comme d’habitude dans ce genre de situation, un peu exagéré à la hausse. Toujours est-il que la mort d’environ 10 000 combattants ennemis est effectivement à mettre à l’actif de Tsahal. C’est bien plus que tous les combats précédents contre le Hamas depuis 1987 réunis. En comptant les blessés graves et les prisonniers, c’est peut-être la moitié du potentiel initial ennemi, Hamas, Jihad islamique, FPLP, Tanzim, etc. qui a été éliminé.

Le premier problème est que ce résultat, légitime, a été payé très cher. Tsahal déplore la mort de 279 soldats et un millier de blessés plus ou moins graves à l’intérieur de Gaza. C’est beaucoup en valeur absolue pour Israël mais c’est peu en valeur relative par rapport à l’ennemi, de l’ordre de 1 pour 35. Mais pour atteindre ce ratio Tsahal a beaucoup plus usé de la puissance de feu massive que du combat rapproché de précision. De ce fait, le risque s’est aussi largement déplacé vers la population environnante. Pour rappel, l’armée de l’Air israélienne se vantait d’avoir lancé 6 000 projectiles dans la seule première semaine. On imagine ce que cela peut donner au bout de six mois et le nombre de bombes qu’il a fallu pour tuer un seul combattant ennemi. Le 12 mai, Benjamin Netanyahu lui-même évoquait un totale de 30 000 morts palestiniens à Gaza, un chiffre pas très éloigné du très contesté Ministère de la santé palestinien qui parle lui de 34 000. Netanyahu utilisait même ce chiffre et celui des pertes ennemies revendiquées pour dire que cela faisait du 1 pour 1 entre civils et combattants palestiniens. Dans les faits on est sans doute plus proche du 2 pour 1 – comme l’indiquait d’ailleurs en décembre 2023 le porte-parole de Tsahal – mais il faut bien comprendre qu’il n’y a pas du tout de quoi se vanter d’un 1 pour 1. Si l’accusation de génocide est absurde, celle de crimes de guerre par mépris des principes de précautions et de discrimination est plus solide, et ce n’est évidemment pas à la gloire de ce gouvernement, quelles que soient les excuses qu’il puisse évoquer. L’image d’Israël est aussi très endommagée, ce qui était considéré par le gouvernement comme inévitable – personne ne nous aime de toute façon – et sans importance, double erreur. 

Le pire est que cela n’a peut-être pas servi à grand-chose. Comme le terrain n’est pas contrôlé en surface, rien n’empêche le Hamas et les autres groupes armés de s’y implanter à nouveau, et « de se refaire » en recrutant parmi tous ceux qui ont quelques raisons nouvelles de détester Israël et de vouloir se venger. Bref, on a bien assisté au retour de la « tonte de gazon » puissance dix, avec certes une sécurité assurée à court terme pour Israël sur son territoire face à Gaza et une dose de satisfaction dangereuse, mais au prix d’une menace accrue à long terme. À cet égard, lancer maintenant l’opération de nettoyage sur Rafah n’apportera pas grand-chose de plus – au mieux quelques milliers d’ennemis éliminés en plus – mais à un prix encore plus élevé qu’ailleurs alors que la population y est très dense et qu’on s’y trouve à la frontière égyptienne. 

On peut l’affirmer maintenant : le gouvernement Netanyahu n’a pas eu le courage de se désavouer et de changer de stratégie, or celle-ci est probablement destinée à échouer. Pour obtenir la libération des otages et extirper définitivement le Hamas de Gaza, il faut trouver autre chose que la seule destruction à distance.

Les effets méconnus du réchauffement climatique

Les effets méconnus du réchauffement climatique


par Louis Caudron (*) – Esprit Surcouf – publié le 17 mai 2024

https://espritsurcouf.fr/environnement_les-effets-meconnus-du-rechauffement-climatique_par_louis-caudron/
Ingénieur général honoraire du Génie Rural, des Eaux et des Forêts


Les opinions exprimées dans ce texte n’engagent que la seule responsabilité de l’auteur.

Soucieux de sensibiliser leur public à la gravité des effets du changement climatique, les médias associent généralement le réchauffement de la planète à l’augmentation des canicules et des sécheresses, à la fonte des glaciers et à la montée du niveau de la mer.  En réalité, les effets du changement climatique sont beaucoup plus diversifiés et ils n’impactent pas de la même façon toutes les parties du monde. Il y a beaucoup de perdants, mais il y a aussi des gagnants.

Un premier exemple concerne la pluviométrie. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le réchauffement climatique ne signifie pas augmentation des sécheresses, mais augmentation des pluies. L’augmentation de la température se traduit par une augmentation de l’évaporation aussi bien sur terre que sur mer, ce qui provoque une augmentation des pluies à l’échelle mondiale. Globalement, deux tiers de la population du monde vont constater une augmentation des pluies et un tiers une diminution. La plupart des données proviennent du n°314 de décembre 2023 du journal du CNRS.

Une nouvelle lecture de la pluviométrie

La pluie va ainsi augmenter au Canada, dans le nord des États-Unis, en Europe du Nord, en Russie (notamment en Sibérie), en Asie centrale, en Inde, dans le nord de la Chine, en Afrique centrale, au nord de l’Argentine. Ce sont des zones où les pluies étaient déjà assez abondantes.

Les zones concernées par des sécheresses plus fréquentes sont tous les pays du pourtour de la mer Méditerranée, l’Afrique du Sud, le sud des États-Unis (notamment la Californie), le Mexique, le Brésil, l’Australie. A part le Brésil, ce sont des zones qui étaient déjà déficitaires en eau.

L’accès à l’eau potable

Actuellement, deux milliards d’habitants dans le monde, soit 25 % de la planète, n’ont pas accès à l’eau potable et environ quatre milliards, soit 50 %, connaissent à un moment de l’année des difficultés pour s’approvisionner en eau. Ils se situent pour la plupart d’entre eux dans les zones où la pluviométrie va diminuer.

Source : Pixabay

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Le réchauffement climatique va accroître les difficultés actuelles et, pour les surmonter, il va falloir faire preuve d’imagination aussi bien pour économiser l’eau que pour stocker l’eau en période excédentaire, afin de pouvoir la retrouver et en disposer lors des périodes déficitaires.

 Le cas de la France est exemplaire : toute la partie nord du pays devrait voir la pluviométrie augmenter, surtout en hiver, alors que la partie sud va connaître une diminution des pluies, surtout en été. La hauteur moyenne des précipitations est de 935 mm par an, mais avec moins de 600 mm dans la zone méditerranéenne, alors que l’on dépasse 2000 mm sur les monts du Cantal ou en Chartreuse.

 Au total, les pluies en France apportent 503 milliards de m3 d’eau par an. Les prélèvements effectués dans les rivières et les nappes sont de 32 milliards de m3 par an. Ils se répartissent comme suit : – Prélèvements industriels : 8 % – Prélèvements agricoles : 9 % – Alimentation des voies navigables :16 % – Alimentation en eau potable : 17 % – Refroidissement des centrales nucléaires et thermiques : 50 %

La plupart de ces prélèvements utilisent l’eau pour un usage particulier et la rejettent ensuite dans le milieu naturel. Si l’on s’intéresse à l’eau réellement consommée, la situation est différente. La consommation totale est de 4,1 milliards de m3, avec la répartition suivante : – Prélèvements agricoles : 57 % – Alimentation en eau potable : 26 % – Refroidissement des centrales nucléaires ou thermiques : 12 % – Prélèvements industriels : 5 % On ne peut qu’être frappé par l’écart entre les 503 milliards de m3 d’eau de pluie qui tombent en France, les 32 milliards de m3 prélevés et les 4,1 milliards de m3 effectivement consommés.

 Cela donne le sentiment que l’on devrait pouvoir trouver des solutions pour réduire les tensions actuelles et futures. 

La situation en Europe

Au sein de l’Union européenne, l’agence européenne de l’environnement vient de publier un premier rapport qui explique que l’Europe est le continent qui se réchauffe le plus rapidement au monde et que les risques climatiques menacent sa sécurité énergétique et alimentaire, ses écosystèmes, ses infrastructures, ses ressources en eau, sa stabilité financière et la santé de ses habitants. Selon l’évaluation de l’Agence, bon nombre de ces risques ont déjà atteint des niveaux critiques et pourraient devenir catastrophiques sans une action urgente et décisive. Ce constat est partagé par le centre commun de recherches de l’Union.

Des solutions pour l’avenir

Le CNRS préconise en priorité de retenir l’eau de pluie dans les sols, plutôt que de faciliter son évacuation vers l’océan. Pendant des années, on a rectifié le lit des rivières et supprimé des méandres pour faciliter l’écoulement des eaux ; on a aussi arraché les haies qui constituaient des barrières naturelles contre le ruissellement ; on a drainé artificiellement des terres agricoles pour les cultiver plus facilement. Il faut abandonner ces pratiques et, au contraire, multiplier les obstacles au ruissellement des eaux pour faciliter leur infiltration.

Source : Pixabay

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Cela veut dire, par exemple, labourer les terres en suivant les courbes de niveau, éventuellement créer des bourrelets en terre ou en pierres le long des courbes de niveau sur les terrains en pente, replanter des haies et, d’une façon générale, recréer des territoires-éponges. Les réserves de substitution qui permettent de stocker l’eau excédentaire en hiver pour l’utiliser en été peuvent aussi faire partie de la solution. Si elles sont alimentées par des rivières en crue, elles ne posent pas de problème. Par contre, si elles sont alimentées par un pompage dans une nappe souterraine, il faut s’assurer que le prélèvement ne perturbera pas le fonctionnement du système hydraulique à l’aval.

Le CNRS rappelle aussi que, depuis 9000 ans, les hommes ont développé des techniques efficaces pour capter l’eau et l’utiliser pour leurs cultures. Dans la zone méditerranéenne, les qanâts constituent depuis des siècles un système efficace de captage des eaux souterraines, puis d’acheminement de ces eaux par des galeries souterraines vers les zones à irriguer. Le sud de la France va connaître un climat plus sec, assez semblable à celui que l’on trouve actuellement au Moyen-Orient ou en Afrique du Nord. Les ingénieurs auraient tout intérêt à aller étudier avec modestie les techniques employées dans ces pays pour capter et utiliser au mieux les ressources en eau. Le changement climatique augmente aussi la fréquence et la violence des phénomènes météorologiques extrêmes. Cela veut dire que même dans les zones où les sécheresses vont augmenter, il pourra advenir que des pluies abondantes causent des inondations catastrophiques.

Effets sur le trafic maritime

Une conséquence moins connue du changement climatique concerne la modification des grandes routes maritimes. Actuellement, les liaisons maritimes entre la Chine et l’Europe passent essentiellement par le canal de Suez ou, en cas de blocage du canal de Suez, du fait des troubles en mer Rouge actuellement, par le cap de Bonne-Espérance. Dans un avenir relativement proche, ces liaisons pourront passer par le passage du Nord-Est, appelée maintenant la route maritime du Nord, passant par le détroit de Béring et longeant les côtes de Sibérie. A ce jour, cette route n’est praticable que des mois de juillet à octobre, soit un tiers de l’année, dans des conditions fixées par la Russie, c’est-à-dire que les navires doivent être accompagnés d’un brise-glace ou disposer d’une étrave renforcée.

Source : Pixabay

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En 2035, la route maritime du Nord pourrait être libre de glace toute l’année. Or la distance entre Yokohama et Rotterdam est de 7 000 km par la route maritime du Nord, contre 11 000 km par le canal de Suez et plus de 14 000 km par le cap de Bonne-Espérance. Avec ses brise-glaces nucléaires et ses investissements dans les ports de Sibérie, il est clair que la Russie se prépare à faciliter le passage par cette route et à en tirer des recettes importantes, peut-être aussi importantes que celles que l’Egypte tire du canal de Suez.


 

(*) Louis Caudron est Consul Honoraire au Burkina Faso et ingénieur général honoraire du Génie Rural, des Eaux et des Forêts

Vidéo. Proche-Orient : la paix a-t-elle encore un avenir ? E. Danon

Vidéo. Proche-Orient : la paix a-t-elle encore un avenir ? E. Danon

Par Eric DANON, Hugo LECLERC, Marie-Caroline REYNIER, Pierre VERLUISE – Diploweb – publié le 11 mai 2024   

https://www.diploweb.com/Video-Proche-Orient-la-paix-a-t-elle-encore-un-avenir-E-Danon.html


Intervenant : Éric Danon, ambassadeur de France en Israël d’août 2019 à juillet 2023 et actuellement consultant international. Il s’exprime à titre personnel.
Synthèse de la conférence par Marie-Caroline Reynier, diplômée d’un M2 de Sciences Po. Co-organisation de la conférence Pierre Verluise, fondateur du Diploweb, avec l’ADEA MRIAE de l’Université Paris I et le Centre géopolitique. Images et son : Hugo Leclerc. Photos : P. Verluise. Montage : Hugo Leclerc et Pierre Verluise.

Quelle est la situation fin avril 2024 dans la guerre opposant Israël et le Hamas ? Pourquoi les pays arabes, et tout particulièrement ceux de la Méditerranée, n’ont-ils rien fait pour favoriser l’émergence d’un Etat palestinien ? Pourquoi l’Arabie Saoudite peut-elle jouer le rôle de médiateur dans le conflit israélo-palestinien ? Que faut-il faire concrètement ? Eric Danon s’exprime à titre personnel. Ambassadeur de France en Israël d’août 2019 à juillet 2023, il apporte des éléments de réponse lors d’une conférence publique en Sorbonne.

Conférence organisée par Diploweb.com, le 25 avril 2024, en partenariat avec l’ADEA MRIAE de l’Université Paris I.

Cette vidéo peut être diffusée en amphi pour nourrir un cours et un débat. Voir sur youtube/Diploweb

Synthèse de la conférence par Marie-Caroline Reynier, validée par E. Danon

Quelle est la situation au 25 avril 2024 dans la guerre opposant Israël et le Hamas ?

SE M. Éric Danon explique que cette guerre va durer. De fait, les deux protagonistes souhaitent qu’elle continue car ils n’ont pas atteint leurs objectifs respectifs.

En effet, Israël poursuit trois objectifs officiels : détruire le Hamas le plus possible, récupérer les otages et faire de Gaza une zone ne représentant pas de menace. Ceux-ci ont été atteints à moitié. À cela, s’ajoutent trois objectifs officieux. Premièrement, Israël souhaite rebâtir une dissuasion afin qu’aucun groupe n’ambitionne de faire pareil que le Hamas. Deuxièmement, Israël veut pouvoir surmonter le très fort traumatisme du 7 octobre 2023. Enfin, au vu de ses relations tendues avec le président J. Biden, B. Netanyahou cherche à faire durer la guerre au moins jusqu’au 5 novembre 2024, date de l’élection présidentielle américaine, car il ne souhaite pas faire le cadeau de la paix au président actuel.

De son côté, le Hamas a trois objectifs officiels : rentrer en Israël et tuer le maximum de personnes, capturer le plus d’otages possibles pour les échanger avec des prisonniers et préempter l’objet « résistance palestinienne » en montrant qu’il est le plus crédible pour porter ce combat. Enfin, il a également comme objectif officieux d’être présent à la table des négociations du jour d’après.

Eric Danon
Centre Panthéon de l’Université Paris 1 Sorbonne, 25 avril 2024. Crédit photographique : Pierre Verluise pour Diploweb.com
Verluise/Diploweb.com

Dans l’atmosphère actuelle, SE M. Éric Danon sent deux peuples en souffrance. Du côté israélien, cette souffrance est liée aux actes des terroristes du Hamas. À cet égard, il souligne un paradoxe : les Israéliens considèrent que le gouvernement actuel porte une responsabilité dans l’attaque menée par le Hamas mais, dans le même temps, ils ne veulent pas lâcher ce gouvernement.

Quant à eux, les Palestiniens vivent le désastre de ce qui produit à Gaza mais prennent aussi conscience que les pays arabes, notamment méditerranéens, ne sont pas intéressés par la fin du conflit. La jeunesse palestinienne réalise ainsi qu’ils ont toujours été empêchés, depuis 1949, d’avoir un État par leurs dirigeants ou par ces pays arabes.

Pourquoi les pays arabes, et tout particulièrement ceux de la Méditerranée, n’ont-ils rien fait pour favoriser l’émergence d’un Etat palestinien ?

Premièrement, SE. M. Danon note que la cause palestinienne constitue un puissant levier de politique intérieure pour les pays arabes. En effet, elle permet d’entraîner la population en faveur des gouvernements au pouvoir.

Deuxièmement, si les populations des pays arabes s’entendent très bien, leurs gouvernements ne s’apprécient pas, comme le souligne la rivalité entre le Maroc et l’Algérie ou celle entre la Tunisie et l’Égypte. De fait, le rejet d’Israël contribue à rassembler ces pays lorsqu’ils se réunissent, par exemple lors des sommets de la Ligue arabe. Pour que cette entente dure, ils ont donc tout intérêt à ce que le conflit perdure.

Troisièmement, si le conflit israélo-palestinien prend fin, Israël pourrait devenir encore plus puissant. Israël est déjà une puissance déterminante du Proche-Orient dont le PIB (525 milliards de dollars) est supérieur à l’addition du PIB de tous les pays qui l’entourent. Ce conflit, et notamment la dégradation d’image engendrée ainsi que les pertes économiques représentées par les appels au boycott, demeure un frein qui empêche Israël de devenir une superpuissance.

Quatrièmement, SE. M. Danon évoque une raison psychologique, liée au concept de dhimmitude (le « dhimmi » étant celui qui a un statut dégradé dans le monde musulman). Il apparaît pénible pour les pays arabes que des non-musulmans puissent faire mieux qu’eux en termes de gouvernance, d’économie et de sécurité.

Enfin, le statut de Jérusalem demeure une des réticences essentielles à la création d’un État palestinien. Le fait que la Palestine récupère ce lieu saint (la mosquée Al-Aqsa) pourrait ne pas convenir à l’Arabie Saoudite ou à l’Iran.

Eric Danon
Centre Panthéon de l’Université Paris 1 Sorbonne, 25 avril 2024. Crédit photographique : Pierre Verluise pour Diploweb.com
Verluise/Diploweb.com

Quel est l’état du rapport de force concernant la paix au Proche-Orient ? Quels diagnostics peut-on formuler ?

Parmi les forces opposées à la paix, SE. M. Danon insiste sur le manque d’enthousiasme des pays arabes de la Méditerranée. Il souligne également que des individus sont profondément contre l’idée de la paix aussi bien du côté palestinien qu’israélien.

Ainsi, du côté palestinien, l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 a d’abord été revendiquée comme une non-acceptation d’Israël, au sens d’un refus du partage de l’ancienne Palestine mandataire (1923-1948). En ce sens, la difficulté originelle, renforcée par l’échec des nombreuses négociations, tient à la non-acceptation de ce partage.

Du côté israélien, le sionisme messianique, qui a pris une importance grandissante pour des raisons démographiques et politiques, refuse l’existence d’un État palestinien. Ainsi, le massacre du caveau des Patriarches commis par un colon juif fanatique en 1994 puis l’assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin par un juif religieux d’extrême-droite en 1995 ont eu pour but de tuer le processus d’Oslo (1993). La part de ces Israéliens qui n’acceptent pas d’abandonner leurs idéaux pour la paix a augmenté, passant de 25% en 1993 à plus de 40% en 2024. Enfin, dans les territoires occupés de Cisjordanie, les gens s’installant ne le font plus exclusivement pour des raisons religieuses (comme les Juifs messianiques) mais également pour des motifs économiques. Ce faisant, quasiment 700 000 personnes vivent dans ces territoires occupés, ce qui rend compliquée toute évolution de la situation.

Pour autant, la majorité des Palestiniens et des Israéliens de la société civile veulent la paix. Mais, les extrémistes des deux camps parviennent à bloquer les processus de paix.

Dès lors, étant donné les fortes incertitudes, SE. M. Danon propose trois diagnostics pour avancer.

Premièrement, il récuse l’utilisation du terme « solution »(l’expression « solution à deux États » étant très présente dans le débat public) pour parler du conflit israélo-palestinien, et lui préfère l’expression de « tectonique des puissances ». Selon lui, il ne faut pas penser les dynamiques politiques en termes de « solution » mais plutôt d’évolution.

Deuxièmement, il soutient que la paix est aussi une question de personnes capables de la faire advenir. Or, sortir de ce conflit requiert des gens à la hauteur, ce qui n’est pas le cas au premier trimestre 2024.

Troisièmement, au vu du rapport de forces déséquilibré entre Israël et la Palestine, il n’est pas possible de les laisser négocier face-à-face. Il faut donc une médiation. Or, celle-ci ne peut pas s’articuler exclusivement autour des Etats-Unis, médiateur traditionnel, car sa proximité vis-à-vis des Israéliens tend à les disqualifier. SE. M. Danon défend donc une double médiation menée par l’Arabie Saoudite avec les Etats-Unis.

 
Eric Danon
Centre Panthéon de l’Université Paris 1 Sorbonne, 25 avril 2024. Crédit photographique : Pierre Verluise pour Diploweb.com
Verluise/Diploweb.com

Pourquoi l’Arabie Saoudite peut-elle jouer le rôle de médiateur dans le conflit israélo-palestinien ?

SE. M. Danon considère que le seul État arabe véritablement intéressé par l’arrêt du conflit est l’Arabie Saoudite. En effet, le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) souhaite normaliser les relations de son pays avec Israël car il a besoin de stabilité au Proche-Orient.

Sur le plan de la normalisation politique, l’Arabie Saoudite a observé la mise en œuvre des Accords d’Abraham (2020), entre Israël et les Émirats Arabes Unis (EAU) ainsi qu’entre Israël et Bahreïn, avant de chercher possiblement à les rejoindre. Or, ces accords sont un vrai succès. Ainsi, en 5 ans, le commerce bilatéral entre les EAU et Israël a dépassé celui entre la France et Israël. Le volet politique fonctionne donc, et ces accords n’ont pas été remis en cause par les EAU ou par le Bahreïn depuis le 7 octobre 2023.

En outre, MBS souhaite prolonger cette normalisation politique classique par une « normalisation religieuse » entre La Mecque et Jérusalem. En effet, MBS, qui contrôle déjà les lieux saints de Médine et La Mecque, cherche à devenir le chef spirituel total du monde sunnite. En ce sens, il pourrait souhaiter à terme récupérer la gestion de la Mosquée al-Aqsa, actuellement sous l’administration du Waqf, c’est-à-dire un bien public durablement confié aux Jordaniens.

MBS souhaite également être celui qui va régler la question israélo-palestinienne pour rentrer dans l’histoire. Pour ce faire, il s’appuie, en termes de méthode, sur ce qu’il s’est passé dans les pays du Golfe. En effet, ceux-ci ont envoyé les étudiants des EAU, de Bahreïn etc. dans les meilleures universités mondiales pour apprendre à construire et à gérer leur pays. MBS veut reproduire ce schéma pour assurer à terme le développement d’un Etat palestinien. Et ils semblent prêt à mettre les moyens pour que cela se concrétise.

Enfin, les négociations entre l’Arabie Saoudite et Israël n’ont jamais cessé, d’autant plus que les Etats-Unis sont à la manœuvre. En effet, les Etats-Unis ont tendance à apprécier les alliances de bloc à bloc. Dans la situation présente, l’Ouest fait face à la Russie, la Chine, la Corée du Nord et l’Iran. Cependant, de nombreux pays, et notamment les pays arabes du Golfe, ne veulent pas rentrer dans cette logique.

De son côté, MBS a initialement posé deux conditions pour normaliser politiquement avec Israël : une liste de matériel militaire pour se protéger de l’Iran et une stabilisation du conflit israélo-palestinien. Ne les ayant pas obtenus, l’Arabie Saoudite a annoncé qu’elle allait baisser le niveau de conflictualité avec son ennemi potentiel, l’Iran. Ainsi, le 10 mars 2023, cassant la logique bloc à bloc des États-Unis, l’Arabie Saoudite et l’Iran ont annoncé avoir signé un accord pour reprendre leurs relations diplomatiques. Finalement, les États-Unis ont cédé sur les deux conditions posées par MBS, auxquelles a été ajoutée ensuite la livraison d’une centrale nucléaire civile.

Quelle est l’incidence de l’Iran sur le conflit israélo-palestinien ?

En raison de ses proxys (le Hezbollah au Liban, le Hamas dans la bande de Gaza et les Houthis au Yémen), l’Iran est un facteur clé dans le conflit israélo-palestinien. L’Iran a désigné Israël comme un ennemi absolu qu’il souhaite détruire. En ce sens, l’Iran représente une « menace existentielle » pour Israël, même si le risque de mise à exécution de cette menace est très faible . Pour autant, l’Iran cherche à développer un axe chiite dans la zone et se focalise sur la destruction d’Israël.

De plus, l’Iran a inscrit le nucléaire dans son récit national. Il met en place des installations capables d’enrichir l’uranium à des degrés militaires, et se rapproche donc d’un pays du seuil. L’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPoA), signé en 2015 après 16 ans de négociation, prévoyait de limiter l’enrichissement iranien. Mais, en 2018, D. Trump, poussé par B. Netanyahou, a cassé cet accord, ce que SE. M. Danon considère comme la plus grosse erreur stratégique des Etats-Unis depuis l’invasion de l’Irak en 2003. Dès lors, les pays occidentaux n’ayant pas de plan B, il est probable que ce soit la Russie qui s’occupe de cette question, avec l’appui de la Chine. Dans cette perspective, l’Iran va devenir un pays du seuil, ce qui va renforcer l’Iran dans sa posture. Surtout, ce ratage occidental va avoir des conséquences pour Israël, qui va se trouver sous la menace d’un pays du seuil.

Cependant, SE. M. Danon estime que cette situation ne va pas entraîner une guerre entre l’Iran et Israël. En effet, l’Iran est affaibli sur le plan intérieur car la population n’apprécie pas le gouvernement des mollahs et le pays est durement touché par les sanctions économiques. Pour autant, ce n’est pas le moment opportun pour attaquer l’Iran car cela pourrait susciter un fort sursaut nationaliste iranien. En outre, Israël ne peut pas tenir longtemps seule une guerre contre l’Iran. Si l’on s’en réfère à Clausewitz, il apparaît compliqué de faire rivaliser 9 millions d’habitants (Israël) contre 88 millions (Iran). Dès lors, afin d’anticiper au mieux une potentielle frappe en retour de l’Iran, Israël cherche à monter à l’avance une coalition suffisamment dissuasive. Récemment, une pré-coalition s’est formée entre les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, la Jordanie et l’Arabie Saoudite.
Au vu des liens entre le Hamas qui a préempté la résistance palestinienne et l’Iran, se profile donc une bataille géopolitique des chiites, emmené par l’Iran, face au monde sunnite, mené par l’Arabie Saoudite avec l’appui des Occidentaux.

Que faut-il faire concrètement ?

Outre le fait de changer les responsables à la manœuvre dans les deux camps, SE. M. Danon préconise une médiation équilibrée qui tient compte de la réalité des Palestiniens. Celle-ci doit prendre son temps car envisager un Etat palestinien à court terme serait prématuré. En effet, il est nécessaire de construire une gouvernance solide pour que les Israéliens puissent accepter un État palestinien.

Si le conflit israélo-palestinien est de nature géopolitique, il comporte une autre composante déterminante, la dimension religieuse. En effet, les Messianiques juifs refusent de lâcher les territoires pour des raisons religieuses. Une difficulté structurelle à gérer le Mont du Temple persiste. Enfin, les politiques et diplomates souhaitant le compromis se heurtent à la radicalité religieuse. L’attentat du 7 octobre 2023 en est le symbole. Par conséquent, cette montée du religieux déplace les frontières du conflit israélo-palestinien. En effet, le Palestinien est devenu un symbole du refus de l’histoire et des valeurs de l’Occident.

Enfin, au-delà de l’action politique, SE. M. Danon incite ceux qui choisissent leur camp à garder au fond d’eux de la compassion et de l’empathie pour ce qu’il se passe de l’autre côté.

Copyright pour la synthèse 7 mai 2024-Danon-Reynier/Diploweb.com

Talibans : luttes d’influences au Pakistan

Talibans : luttes d’influences au Pakistan

Taliban fighters take control of Afghan presidential palace after the Afghan President Ashraf Ghani fled the country, in Kabul, Afghanistan, Sunday, Aug. 15, 2021. (AP Photo/Zabi Karimi)/XRG156/21227743068873//2108152243

 

par Revue Conflits – publié le 11 mai 2024

https://www.revueconflits.com/talibans-luttes-dinfluences-au-pakistan/


En novembre 2023, le Pakistan annonçait l’expulsion de réfugiés afghans après les avoir accusés de laisser agir les terroristes qui frappent régulièrement le pays. Depuis 2007, les attentats du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), groupe taliban pakistanais (islamiste), ont tué plus d’un millier de personnes. Les tensions entre Islamabad et Kaboul sont de plus en plus fortes, alors que les talibans avaient été formidablement soutenus par le Pakistan pendant plus de vingt ans.

Après le retour au pouvoir des talibans à Kaboul en 2021, le Pakistan comptait sur ses alliés talibans pour qu’ils contrôlent le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), groupe taliban pakistanais, qui commet de nombreux attentats au Pakistan pour instaurer un régime islamique. Mais Kaboul n’empêche pas sérieusement le TTP de frapper. Une trahison pour le Pakistan qui s’explique par une solidarité ethnique et des intérêts géopolitiques.

Des combattants talibans montent la garde alors que des réfugiés afghans font la queue pour s’enregistrer dans un camp près de la frontière pakistano-afghane de Torkham, en Afghanistan, le samedi 4 novembre 2023. Un grand nombre de réfugiés afghans ont franchi la frontière de Torkham pour rentrer chez eux quelques heures avant l’expiration d’un délai fixé par le gouvernement pakistanais pour que les personnes en situation irrégulière quittent le pays sous peine d’être expulsées. c : Ebrahim Noroozi/AP/SIPA

La ligne Durand

En 1893, le Foreign Office veut dessiner une frontière pour délimiter la séparation entre l’émirat d’Afghanistan et le Raj britannique. Sir Mortimer Durand propose un trait qui traverse le territoire pachtoune, séparant les tribus entre les deux États. La ligne Durand, acceptée par un accord en novembre 1893, est encore aujourd’hui la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan. Les deux pays sont ainsi liés par un même peuple.

Lorsque les Soviétiques arrivent en Afghanistan en 1979, Islamabad craint d’être satellisé à son tour. Il décide alors de soutenir les islamistes pour mettre l’empire rouge sous pression permanente, en fournissant des armes et en servant de base arrière aux opposants. Les Pachtounes sont très actifs. Lorsque l’URSS se retire, l’Afghanistan plonge dans une guerre civile. Les talibans, qui naissent à ce moment-là et composés en grande partie par des Pachtounes, parviennent à prendre le pouvoir en 1996 et seront reconnus par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Leur règne est de courte durée.

Combattants moudjahidines dans la province afghane de Kounar en 1987.

Un mois après le 11 septembre 2001, les États-Unis attaquent l’Afghanistan où est implanté al-Qaïda, lié aux talibans. Leur pouvoir s’effondre, et la lutte armée s’organise depuis les montagnes de l’est, où les galeries creusées pendant la période d’insurrection contre les Soviétiques reprennent du service. Là encore, le Pakistan accepte que son territoire pachtoune serve de base arrière et fournit à nouveau des armes à la résistance talibane, tout en concluant des accords avec les États-Unis. Islamabad y trouvait deux intérêts : le premier était de sécuriser sa frontière occidentale, le deuxième était de contrer l’influence grandissante de l’Inde en Afghanistan.

Mais pendant ce temps-là, en 2007, les talibans pakistanais s’organisent et créent le Tehrik-e-Taliban Pakistan. Et lorsque les talibans afghans reprennent le pouvoir en 2021 avec l’appui d’Islamabad, ils ne font rien pour maîtriser le TTP comme l’espérait le Pakistan. Solidarité pachtoune, mais aussi une volonté de maintenir le Pakistan dans la difficulté. Les talibans redoutent l’influence d’Islamabad et l’accusent même de duplicité avec les États-Unis pour le décrédibiliser. Ils se cherchent de nouveaux alliés, comme l’Iran et la Chine, mais les partenaires éventuels restent pour l’instant très méfiants.

Opérations militaires contre le TTP dans le Waziristan du Nord, en 2015. c : Inter Services Public Relations Directorate (Pakistan) Web site

Chenilles et protection active au cœur de l’action en zone urbaine

Chenilles et protection active au cœur de l’action en zone urbaine

par Blablachars – publié le 10 mai 2024

https://blablachars.blogspot.com/


Tsahal a diffusé ces derniers jours des images de blindés se préparant à entrer en action dans la région de Rafah, au sud de la Bande de Gaza. Cette vidéo permet de voir que le dispositif adopté repose sur le triptyque déjà utilisé par Tsahal dans ses opérations en zone urbaine, à savoir Génie, Infanterie et chars de bataille. Ces composantes sont représentées par des bulldozer D-9 et des engins du Génie Puma, des Namer et des Merkava.

Concernant ces derniers, il est possible que les chars engagés par Tsahal soient des Merkava V. Le premier bataillon équipé de ces engins a été le 52ème Bataillon blindé appartenant à la 401ème Brigade blindée, placée sous le commandement de la 162ème Division, unité visible sur ces images.

La Brigade qui a déjà été engagée dans la partie nord de la Bande de Gaza a été désengagée il y a quelques semaines, en vue de son déploiement dans le sud. A noter que la majorité des engins blindés sont protégés par le système de protection active Trophy qui a fait une démonstration de son efficacité dans les combats menés.

Selon les médias israéliens, le taux d’interception du système aurait été de 85%, face aux différentes menaces présentes dans la bande de Gaza, y compris à courte et très courte portée. Grâce à ce système, seuls deux engins blindés auraient été totalement détruits sur les mille engagés et 86% des engins atteints auraient été réparés et remis en service. Ces chiffres devraient faire réfléchir tous ceux qui doutent (encore) de la pertinence de disposer de ce type d’équipement sur un blindé. Les engins visibles sur la vidéo sont pour certains équipés de cages de protection, la concentration des engins laisse cependant penser que la menace drone n’est pas considérée comme prégnante pas Tsahal, qui n’hésite pas à concentrer ses engins en phase statique et en déplacement.

Cette situation diffère de celle observée dans les premières opérations de Tsahal, après l’utilisation de ce type d’engins par le Hamas le 7 octobre.

Que vaut la dissuasion française face à la menace russe en 2024 ?

Que vaut la dissuasion française face à la menace russe en 2024 ?


Cela n’aura guère trainé. Après l’évocation, par le président français Emmanuel Macron, de la possibilité d’envoyer des troupes européennes en Ukraine, les réactions, souvent peu favorables, se sont multipliées, en Europe, aux États-Unis, mais aussi au sein de la classe politique française. Les seconds couteaux de la communication russe, pour leur part, tentèrent de tourner en dérision la menace.

Ce n’est pas le cas de Vladimir Poutine. Loin de considérer l’hypothèse, ou la France, comme quantité négligeable, celui-ci a vigoureusement brandi la menace nucléaire, contre la France, et surtout l’ensemble de l’Europe, si jamais les européens venaient s’immiscer sur « le territoire russe », sans que l’on sache, vraiment, si l’Ukraine faisait, ou pas, parti de sa conception de ce qu’est le territoire russe, d’ailleurs.

De toute évidence, le président russe est prêt à user de l’ensemble de son arsenal, y compris nucléaire, pour convaincre les occidentaux de se ternir à distance de ce qu’il considère comme la sphère d’influence de Moscou, une notion par ailleurs fort dynamique dans les propos du chef d’État russe depuis 20 ans.

Dans ce contexte, et alors que le soutien et la protection américaine sont frappés d’incertitudes après les déclarations de Donald Trump, la dissuasion française apparait comme le rempart ultime contre les ambitions de Vladimir Poutine en Europe. La question est : est-elle capable de le faire ?

Sommaire

Des menaces de plus en plus appuyées de la part du kremlin contre la France et l’Europe

Les menaces proférées contre l’Europe par Vladimir Poutine ce 29 février, alors qu’il s’exprimait face aux parlementaires russes, constituent, certes, une réponse particulièrement musclée aux hypothèses évoquées par le président Macron en début de semaine. Pour autant, elles sont loin de représenter une rupture dans la position récente russe, et encore moins une surprise.

Iskander systeme Forces de Dissuasion | Alliances militaires | Armes nucléaires

La menace nucléaire russe agitée depuis 2014 et la prise de la Crimée

Déjà, lors de l’intervention des armées russes en Crimée, en 2014, pour se saisir, par surprise, de la péninsule ukrainienne, Vladimir Poutine avait élevé le niveau d’alerte de ses forces nucléaires, et déployé des batteries de missiles Iskander-M, pour prévenir toute interférence de l’Occident.

Il fit exactement de même en février 2022, lorsqu’il ordonna l’offensive contre l’Ukraine, et le début de la désormais célèbre « opération militaire spéciale », ou специальной военной операции en russe (CBO), en annonçant, là encore, la mise en alerte renforcée des forces stratégiques aériennes et des forces des fusées.

Une réponse ferme de la dissuasion occidentale en février et mars 2022

L’efficacité de cette mesure fut toutefois moindre que lors de la prise de la Crimée, lorsque européens comme américains demeurèrent figés, se demandant qui pouvaient bien être « ces petits hommes verts », qui avaient fait main basse sur ce territoire ukrainien, à partir des bases et des navires de débarquement russes.

En 2022, sous l’impulsion des États-Unis, de la Grande-Bretagne, et surtout des pays d’Europe de l’Est, comme la Pologne et les Pays baltes, l’aide militaire occidentale s’est organisée en soutien à l’Ukraine, avec le transfert d’équipements de plus en plus performants, d’abord des missiles antichars et antiaériens d’infanterie (février 2022), puis des blindés de l’époque soviétique (mars 2022), suivis par les premiers blindés et systèmes d’artillerie occidentaux (avril-mai 2022).

Dans le même temps, les trois nations dotées occidentales, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, répondirent à la mise en alerte des forces nucléaires russes, par le renforcement de leurs propres moyens de dissuasion, dans un bras de fer que le monde n’avait plus connu depuis 1985 et la fin de la crise des euromissiles.

Dissuasion française SNLE classe le Triomphant
Les quatre SNLE français de la classe Triomphant, permettent de maintenir, en permanence, en temps de paix, un sous-marin armé de 16 missiles M51, en patrouille, et de deux, ou trois, SNLE à la mer, en temps de crise, comme en mars 2022.

Ainsi, en mars 2022, quatre semaines après le début du conflit, la France annonçait qu’elle disposait de trois sous-marins nucléaires lanceurs d’engin à la mer, dans une réponse tout à fait unique et exceptionnelle depuis la fin de la guerre de froide.

Des menaces qui ont porté leurs fruits pour contenir la livraison d’armes à l’Ukraine

En dépit de la fermeté de la réponse stratégique occidentale, la menace russe porta ses fruits. Il fallut, ainsi, plus d’une année pour que les occidentaux acceptent de livrer à l’Ukraine des blindés lourds modernes, comme des véhicules de combat d’infanterie (Bradley, Marder, CV90), ou des chars de combat (Leopard 2, Abrams, Challenger 2).

Un an et demi furent nécessaires pour qu’ils livrent des munitions à longue portée (Storm Shadow et Scalp-Er..), et plus de deux ans, pour que les premiers avions de combat F-16, n’arrivent en Ukraine (ce qui n’est pas encore le cas). C’est certainement la raison qui a convaincu Moscou de persévérer en ce sens.

Ainsi, en mars 2023, le chef de l’US Strategic Command, l’Amiral Charles Richard, estimait qu’il fallait s’attendre, dans les mois et années à venir, à ce que Moscou, comme Pékin, multiplient les tentatives de chantage nucléaire, en particulier contre les pays non dotés, bien plus sensibles à ce type de menace.

Leopard 2 Ukraine
Le chantage à la dissuasion russe permit de convaincre les occidentaux de reporter de plus d’un an la liraison de chars de combat modernes à l’Ukraine.

Le fait est, celle-ci a été très brandie par la Russie, de manière très régulière, et peu convaincante, par les séides du Kremlin, comme Medvedev, Peskov ou Lavrov, et de manière moins fréquente, mais beaucoup plus appuyée, par Vladimir Poutine et Nikolai Patrushev, dont la parole a beaucoup plus de poids.

La puissance des forces nucléaires russes est stupéfiante

Il faut dire que la puissance des forces de dissuasion nucléaire russes est pour le moins impressionnante, faisant aisément jeu égal avec celle des États-Unis, un pays pourtant 12 fois plus riche, et trois fois plus peuplé.

5 977 têtes nucléaires dont 4 477 sont opérationnelles

Elle s’appuie sur 5 977 têtes nucléaires en inventaire (2022), dont 4 477 seraient opérationnelles. Parmi elles, 2 567 arment les systèmes stratégiques russes, alors que 1 910 têtes nucléaires sont employées à bord de systèmes dits non stratégiques, auxquels appartiennent les missiles balistiques à courte portée Iskander-M ou le missile aéroporté Kinzhal.

50+ Tu-95MS et une vingtaine de bombardiers supersoniques Tu-160M

À l’instar des États-Unis et de la Chine, les forces stratégiques russes s’appuient sur une triade de vecteurs, navals, aériens et terrestres. Dans le domaine aérien, Moscou dispose d’un peu moins d’une centaine de bombardiers stratégiques à très long rayon d’action, dont une cinquantaine de Tu-95MS modernisés lors de la précédente décennie, ainsi qu’une vingtaine de Tu-160M supersoniques.

Tu-160M
Les forces aériennes stratégiques russes alignent aujourd’hui une vingtaine de bombardier Tu-160 M, et prevoient de disposer d’une cinquantaine d’unité di’ci à la fin de le decennie.

Ces appareils mettent en œuvre des missiles de croisière, comme le Kh-102 ou le Kh-65, transportant une unique charge nucléaire de faible à moyenne intensité. D’autres appareils, comme le bombardier à long rayon d’action Tu-22M3M, ou le Su-34, peuvent, eux aussi, transporter des missiles ou des bombes armés d’une tête nucléaire, alors qu’une dizaine de Mig-31K a été transformée pour transporter le missile balistique aéroporté Kinzhal, pouvant être armé d’une charge nucléaire.

11 sous-marins nucléaires SSBN armés de missiles balistiques stratégiques

Dans le domaine naval, la Marine russe dispose d’une flotte de 11 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, ou SSBN selon l’acronyme anglais, en l’occurrence, 4 Boreï-A, 3 Boreï et 4 Delta-IV. Ces derniers seront remplacés, d’ici à 2031, par 5 nouveaux Boreï-A, pour atteindre une flotte de 12 SSBN modernes au début de la prochaine décennie, identique à celle de l’US Navy.

Chaque Boreï-A transporte 16 missiles balistiques intercontinentaux à changement de milieux SLBM R30 Bulava d’une portée supérieure à 8 000 km, eux-mêmes armés de 6 véhicules indépendants de rentrée atmosphérique MIRV, armés chacun d’une tête nucléaire de 100 à 150 kt.

Outre la flotte de SSBN, la Marine russe met également en œuvre le sous-marin Belgorod, conçu pour déployer la torpille nucléaire Poseidon, alors que ses sous-marins nucléaires lance-missiles SSGN Anteï et Iassen, peuvent mettre en œuvre des missiles de croisière Kalibr, ou des missiles antinavires hypersoniques Tzirkon, pouvant, eux aussi, accueillir une tête nucléaire (bien que rien ne l’indique à ce jour). C’est aussi le cas des nouvelles frégates russes Admiral Gorshkov qui mettent en œuvre ces mêmes missiles avec leurs systèmes VLS UKSK.

700 missiles balistiques intercontinentaux ICBM mobiles et en silo

Les forces des fusées russes, enfin, alignent près de 700 missiles balistiques intercontinentaux, mobiles ou en silo, de type Topol, Topol-M, Iars et, semble-t-il, depuis cette année, Sarmat. Chaque missile a une portée de plus de 10 000 km, et peut transporter de 6 à 10 MIRV semblables à ceux mis en œuvre par le RS-30 Bulava.

RS-28 SArmat
le missile ICBM SARMAT est annoncé desormais comme en service par Moscou, même si l’essentiel de la composante terrestre de la triade nucléaire russe, repose encore sur des missiles Topol datant de l’époque soviétique.

À ces missiles stratégiques s’ajoutent les missiles Iskander-M, dont le nombre en service est incertain, car largement employés en Ukraine. Ce missile à trajectoire semi-balistique, d’une portée de 500 km, peut emporter une tête nucléaire de faible à moyenne intensité.

La dissuasion française et la stricte suffisance

En comparaison, les moyens dont dispose la dissuasion française, peuvent apparaitre bien faibles. En effet, celle-ci a été conçue sur le principe de la stricte suffisance, c’est-à-dire qu’elle doit suffire à dissuader n’importe quel adversaire de franchir ce seuil face à la France, faute de quoi, les bénéfices qu’il entend en retirer, seront très inférieurs aux destructions engendrées par les frappes nucléaires françaises.

290 à 350 têtes nucléaires, dont 50 pour les missiles ASMPA

N’ayant jamais été soumise aux mêmes contraintes de vérifications que la Russie et les États-Unis, engagés, jusqu’il y a peu, par plusieurs accords de limitation des armes nucléaires, la France a toujours maintenu un certain flou, concernant le nombre de têtes nucléaires détenues.

Les évaluations, dans ce domaine, se situent, le plus souvent, entre 290 et 360 têtes nucléaires, dont une cinquantaine employée par les missiles supersoniques aéroportés ASMPA-rénovés, et de 250 à 300 têtes TNO pour les missiles balistiques à changement de milieux, qui arment les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins.

Deux escadrons de bombardement stratégique équipés de Rafale B et de missiles ASMPA rénovés

Contrairement à la Russie, la France n’a que deux composantes pour sa dissuasion, une composante sous-marine et une composante aérienne. Cette dernière se compose de deux escadrons de chasse stratégiques, le 1/4 Gascogne et le 3/4 La Fayette, armés de Rafale B, appartenant à la 4ᵉ escadre de chasse stationnée sur la base aérienne BA 113 de Saint-Dizier.

Rafale B et missile ASMPA rénové
Les forces aériennes stratégiques, notamment la 4ème escadre de chasse de l’Armée de l’Air et de l’Esapce, et la flotille 12F de la Marine Nationale, disposent d’une cinquantaine de missile de croiisère supersonique nucléaires ASMPA rénovés.

Ces escadrons de chasse sont épaulés par les avions de ravitaillement en vol de la 31ᵉ escadre basée à Istres, en particulier les escadrons 1/31 Bretagne, 2/31 Estérel et 4/31 Sologne, équipés d’A330 MRTT Phoenix.

À ces forces mises en œuvre par l’Armée de l’Air et de l’Espace, s’ajoute la flottille 12 F de la Marine nationale, basée à Landivisiau, montée sur Rafale M, et capable de mettre en œuvre, elle aussi, le missile ASMPA rénové, à partir du porte-avions nucléaire Charles de Gaulle.

4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins classe Le Triomphant

La composante sous-marine porte l’essentielle de la puissance de feu de la dissuasion française. Celle-ci s’appuie sur 4 SNLE de la classe Le Triomphant, entrés en service entre 1997 et 2010, et qui seront remplacés, à partir du milieu de la prochaine décennie, par les sous-marins nucléaires de 3ᵉ génération.

3 sous-marins, le Triomphant, le Téméraire et le Terrible, mettent aujourd’hui en œuvre 16 missiles SLBM M51.2, d’une portée estimée autour de 10 000 km, pouvant emporter de 6 à 10 têtes nucléaires TNO de 100 kt, ayant des caractéristiques évoluées de ciblage et de résistance aux contre-mesures. Le quatrième SNLE, le Vigilant, est actuellement en IPER de modernisation, pour recevoir ces mêmes nouveaux missiles, et rejoindra le service en 2025.

Le format à 4 SNLE permet de maintenir, en temps de paix, un navire à la mer, alors qu’un second sous-marin tient une alerte à 24 heures. Le troisième bâtiment est à l’entrainement, mais doit pouvoir être déployé sous 30 jours (comme ce fut le cas en mars 2022). Le quatrième est en entretien.

SNLE3G
La conception du SNLE3G, qui remplacera les SNLE de la classe le Triomphant, a été confié à Naval Group. Avec la concetpion d’un porte-avions nucléaire, celle d’un SNLE est souvent presentée comme l’entreprise technologique et indsutrielle la plus complexe du moment.

Cette doctrine permet de disposer, en temps de crise, de deux, voire trois sous-marins dilués, c’est-à-dire ayant suivi une procédure de plongée, protégée par des sous-marins, des frégates et des avions de patrouille maritime, pour garantir qu’il n’a pas été détecté, pour conférer à la France une capacité de seconde frappe suffisante, pour détruire entièrement n’importe quel agresseur, le cas échéant, même après des frappes nucléaires préventives contre elle.

Une équation stratégique bien plus équilibrée qu’il n’y parait

Du point de vue de la comparaison stricte des moyens, la Russie disposerait d’une dissuasion plusieurs fois supérieure à celle de la France, ceci expliquant, parfois, le sentiment de faiblesse stratégique de Paris face à Moscou.

Toutefois, si ce type de comparaison, peut avoir du sens lorsqu’il s’agit de forces armées conventionnelles, pour lesquelles la masse constitue un enjeu critique de performance et de résilience comparées, elle n’est guère pertinente, lorsqu’il s’agit de comparer des forces de discussion.

Il est vrai que Moscou dispose d’une puissance de feu suffisante pour détruire plusieurs fois la planète, et à fortiori, la France. La France, quant à elle, est en mesure de détruire, de manière certaine, toutes les villes de 100 000 habitants et plus de Russie, ainsi que l’ensemble des infrastructures économiques et industrielles significatives du pays, avec seulement un seul de ses SNLE en patrouille.

Atlantique 2 Patmar
la dillution d’un SNLE en départ de patrouille, représente une étape d’une importance cruciale pour garantir l’efficacité de la dissuasion. Ces sous-marins sont à ce point discrets lorsqu’ils patrouillent, que le bruit rayonné, de l’ordre de 30 dB, est inférieur au bruit de font des océans.

On entre, ici, dans le concept de destruction mutuelle assurée, qui a été au cœur du dialogue stratégique lors de la guerre froide. De fait, disposer d’une telle puissance de feu, pour la Russie, n’a aucune incidence sur la réalité finale du rapport de force stratégique entre Paris et Moscou, qui se neutralisent mutuellement dans ce domaine.

Contrairement à la Grande-Bretagne, la France dispose, par ailleurs, d’une capacité de riposte intermédiaire, avec sa composante aérienne, adaptée pour répondre, au besoin, à la tentative d’utiliser une arme nucléaire de faible intensité par Moscou, par exemple, pour obtenir un cadre de déconfliction, comme le prévoit d’ailleurs la doctrine russe.

La dissuasion française peut-elle protéger toute l’Europe ?

Par transitivité, si la dissuasion française est capable de contenir la menace stratégique russe contre la France, elle l’est, aussi, pour contenir cette même menace, pour tout ou partie de l’ensemble de l’Europe.

En effet, c’est par sa capacité à infliger des dégâts inévitables et insoutenables, à l’adversaire, que la dissuasion fonctionne, quel que soit le périmètre qu’elle est censée protéger. Notons qu’à ce jour, la France ne s’est nullement engagée en ce sens de manière officielle, et laisse planer, comme il est d’usage, un important flou stratégique autour de ces sujets.

Toutefois, l’efficacité de la dissuasion, repose sur la certitude qu’aurait la Russie, quant à une réponse nucléaire de la France, si elle venait à frapper, ou à attaquer, un territoire donné.

Emmanuel macron
Si l’annonce faite par E.Macron, concernant l’envoi potentiel de troupes européennes en Ukraine, n’a obtenu que peu de soutien e, Europe, elle a vertement fait réagir Vladimir Poutine, qui a immédiatement brandi la menace nucléaire. Le président français aurait-il visé juste ?

Si Moscou a, aujourd’hui, la certitude que tel sera le cas, s’il s’en prenait à la France directement, il faudra, cependant, faire preuve de beaucoup plus de fermetés dans le discours, et d’unité à l’échelle européenne, pour qu’il en soit de même à l’échelle de l’Union européenne, ou de l’Europe en général.

Conclusion

On le voit, en dépit de ce que peuvent laisser penser, la comparaison stricte des moyens dont disposent les dissuasions russes et françaises, l’équation stratégique entre Paris et Moscou, est beaucoup plus équilibrée qu’il n’y parait.

Cet équilibre est tel, que la France pourrait, au besoin, protéger de son parapluie nucléaire, tout ou partie de l’Europe, d’autant que dans une telle hypothèse, elle pourrait certainement s’appuyer sur la dissuasion britannique, et ses 4 SSBN de la classe Vanguard (si tant est qu’elle parvienne à lancer ses missiles, mais c’est un autre sujet).

De fait, en dépit des menaces de Vladimir Poutine de ce 29 février, la France, et les français, n’ont pas de raison de trembler aujourd’hui, la situation étant strictement la même qu’elle l’était hier, il y a une semaine ou dix ans.

Vladimir Poutine
La France est aujourd’hui le seul pays de l’Union Européenne capable de s’opposer aux menaces nucléaires russes, si le parapluie nucléaire américaine venait à être affaibli. Nul doute que Vladimir Poutine multipliera les menaces de ce type dans les mois à venir, pour tenter de créer la discorde et la défiance entre européens.

Reste, désormais, à convaincre le Kremlin de la détermination de Paris à défendre l’Europe, au même titre que son propre territoire, mais aussi de convaincre les européens eux-mêmes, d’une telle nécessité face à l’évolution du contexte international.

Car, pour être efficace, la dissuasion doit se draper, tout à la fois, dans un flou stratégique indispensable, et s’appuyer sur un socle de certitudes ne souffrant d’aucune dissension. Dans le chaos politique européen actuel, construire cette unité représente un défi considérable.

Article du 29 février en version intégrale jusqu’au 12 Mai.

Fallout – Guerre atomique en Ukraine ? par Michel Goya

Fallout – Guerre atomique en Ukraine ?

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le lundi 6 mai 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Paru dans Défense et sécurité internationale No. 168, Novembre-Décembre 2023

L’arme nucléaire peut-elle être utilisée par la Russie afin d’essayer de gagner la guerre en Ukraine ou au moins d’éviter de la perdre ? Si on s’en tient à la doctrine d’emploi assurément pas, l’usage de l’arme nucléaire y étant – comme cela est souvent répété officiellement – réservé à la préservation de l’existence même de la nation ou de l’État face à une attaque majeure qui ne pourrait être contrée autrement. L’histoire tend cependant à montrer que lorsqu’il s’agit de prendre la décision de franchir ou non le seuil nucléaire, la doctrine importe peu devant les circonstances. Le doute subsiste donc.

Jurisprudence de la prudence

Le seul franchissement du seuil nucléaire, 21 jours seulement après le début de son existence, survient le 6 août 1945 au Japon et se termine trois jours plus tard après un deuxième bombardement atomique américain. Ce franchissement est alors considéré comme décisif par les Américains puisque le Japon capitule dès 2 septembre suivant. Dans les faits les choses semblent plus discutables, les frappes atomiques se trouvant mêlées à l’entrée en guerre de l’Union soviétique contre le Japon le 9 août.

Les États-Unis sont engagés à nouveau dans un conflit à peine cinq ans plus tard, en Corée cette fois. Le même président Truman qui avait décidé des frappes sur Hiroshima et Nagasaki refuse cette fois d’utiliser l’arme nucléaire alors même que les forces américaines se trouvent en difficulté et que ni les Nord-Coréens ni les Chinois ne disposent de capacité de représailles. En fait, le contexte psychologique a considérablement évolué depuis 1945 et ce qui était admissible dans une guerre totale, ne l’est plus dans le cadre d’une guerre limitée, du moins pour le pays doté. Le seuil nucléaire s’est solidifié et est devenu plus difficile à franchir.

Les successeurs d’Harry Truman suivent tous sa trace, qui ce soit face à la Chine dans les années 1950 ou lors de l’engagement au Vietnam et alors même que les Américains disposent cette fois de nombreuses armes nucléaires dites « tactiques » et destinées à être utilisées sur le champ de bataille. Il est vrai que les États-Unis ne manquent pas non plus d’une puissance de feu conventionnelle qu’ils peuvent utiliser massivement avant de songer à franchir le seuil nucléaire. Lors de l’opération Linebacker II lancée en décembre 1972, 200 bombardiers B-52 déversent en onze jours l’équivalent de plusieurs armes atomiques de faible kilotonnage sur le Nord-Vietnam. Les effets de cette opération sur les accords de paix signés à Paris le 27 janvier 1973 sont encore plus discutés que ceux des frappes atomiques réelles sur le Japon. Par la suite, et alors que les combats s’effectuent toujours loin du territoire américain, il n’y a pas non plus d’emploi d’arme nucléaire contre l’Irak en 1991 et en 2003, cette dernière déclenchée justement au nom de la contre-prolifération.

Les comportements nucléaires de l’Union soviétique et de la Chine, avec pourtant des régimes politiques très différents des États-Unis, sont durant la guerre froide finalement assez proches. Si l’Union soviétique n’a pas hésité à menacer nucléairement la France et le Royaume-Uni en 1956 au moment de la crise de Suez, sans grande crédibilité il est vrai, le seul État à qui elle fait vraiment la guerre après 1945 est la Chine avec une série de combats frontaliers très violents en 1969. Or, la Chine est certes déjà un État doté à ce moment-là mais elle ne dispose pas encore de capacité de deuxième frappe, c’est-à-dire qu’elle n’est pas capable de riposter nucléairement après une attaque massive. Le pouvoir soviétique envisage alors sérieusement une campagne de frappes nucléaires désarmantes et le fait savoir, sans que l’on sache trop qu’elle était la volonté réelle d’attaquer et la part de déclaratoire dans cette opération. Toujours est-il que les autorités chinoises, sincèrement effrayées, acceptent rapidement de négocier la fin du conflit. La Chine elle-même, envahit le nord du Vietnam en février 1979, s’y fait battre de manière cinglante, mais n’ose pas non plus utiliser son arsenal nucléaire pour tenter de changer le cours des évènements.

On s’est peut-être plus approché de l’emploi de l’arme nucléaire lors d’affrontements plus symétriques et existentiels. Toute nouvelle puissance nucléaire, Israël envisage sérieusement un emploi démonstratif de l’arme atomique dans le Sinaï en juin 1967 en cas de mauvaise tournure de la guerre contre les pays arabes voisins, puis met ses forces nucléaires en alerte en octobre 1973 alors que l’armée syrienne progresse dans le plateau du Golan. Dans les deux les cas, la nette supériorité conventionnelle israélienne rend finalement inutile d’aller plus loin. À l’été 1988, le gouvernement sud-africain est très inquiet devant la possibilité d’une invasion cubaine en Namibie depuis l’Angola et fait discrètement savoir à Fidel Castro qu’il dispose de six têtes nucléaires largables par bombardiers. L’invasion n’a finalement pas lieu et Fidel Castro avoua plus tard n’avoir jamais eu lieu l’intention de la lancer, en partie par peur de l’arme atomique sud-africaine.

En résumé, dans une situation dissymétrique les États dotés n’ont jamais considéré que les bénéfices espérés de l’emploi du nucléaire pouvaient dépasser le reproche international et peut-être interne fort qui en résulterait à coup sûr, et ce même au prix d’une défaite limitée. Les seules circonstances ayant permis d’approcher ce seuil ou de le franchir, ont été une absolue nécessité de protéger le territoire national, ou considéré comme tel, alors que les forces conventionnelles ne permettaient plus de le faire ou, comme au Japon, dans le cadre d’une guerre totale avec un niveau de violence déjà considérable et sans risques de représailles.

Kilotonnes sur le Dniepr

Si on s’en tient à cette jurisprudence, aucun des critères retenus comme pouvant justifier l’emploi de l’arme nucléaire par les Russes en Ukraine n’est vraiment présent dans le conflit. Le niveau des pertes humaines russes est inédit depuis 1945 mais semble jugé encore acceptable par le régime. L’armée russe résiste par ailleurs sur les zones conquises. De plus, l’usage régulier de la menace nucléaire dans le discours russe a eu pour effet d’obliger les acteurs internationaux à exprimer par avance leur position en cas de franchissement du seuil. Elle est unanimement hostile, y compris donc de la part de l’allié chinois, et les États-Unis ont par ailleurs indiqué qu’ils ne se contenteraient pas de condamner.

Pour autant, il faut se souvenir que l’invasion de l’Ukraine en février 2022 était jugée à l’époque irrationnelle et trop contre-productive pour la Russie au regard des réactions qu’elle provoquerait, et pourtant celle-ci a bien eu lieu. En cas de situation critique en Ukraine, Vladimir Poutine peut se trouver devant le choix entre un élargissement des moyens conventionnels par une mobilisation générale ou une escalade dans la nature des moyens engagés, et considérer que le risque de troubles internes est finalement plus dangereux que celui de vaines protestations internationales, alors que la Russie est déjà isolée et sous sanctions. Quant aux États-Unis, le précédent de Barack Obama refusant d’agir en 2013 alors que la ligne rouge de l’emploi de l’arme chimique en Syrie, qu’il avait lui-même établi, venait d’être franchie est dans toutes les mémoires.

Dans une nouvelle et grande erreur de perception, le Kremlin peut donc effectivement décider d’escalader. Comme par ailleurs il ne peut plus, par impuissance des aéronefs et dilapidation du stock de missiles, passer par une campagne massive de frappes conventionnelles à la manière de Linebacker II, cette escalade ne peut que passer par le nucléaire, très probablement d’abord à faible puissance.

À ce stade de la guerre, on ne peut imaginer que deux scénarios pouvant justifier cette escalade. Dans le premier, les forces russes seraient subjuguées par les forces ukrainiennes et incapables d’empêcher un désastre sur le terrain et en particulier la reconquête de la Crimée. Dans le second, constatant le blocage du front et n’ayant pas renoncé à ses objectifs, la Russie tenterait de reprendre l’offensive par un surcroît de puissance de feu.

Ce franchissement de seuil peut se faire sous forme d’attaque blanche dans l’atmosphère ou la mer Noire en préalable à d’éventuelles « frappes rouges » effectives. Cette idée n’est jamais exprimée dans les textes russes, mais elle viendrait logiquement dans les options présentées au décideur ultime. Tout en permettant d’effrayer la partie ukrainienne, une attaque blanche présenterait l’avantage d’être facile à réaliser et de minimiser l’impact matériel et donc aussi politique. Cette option présenterait cependant l’inconvénient de provoquer quand même une indignation internationale et d’éliminer toute surprise pour la suite. Cela laisserait notamment le temps aux Ukrainiens de se préparer psychologiquement et matériellement à des frappes effectives et d’en limiter les effets. Cette attaque de semonce pourrait également être réelle, sur une base militaire par exemple ou une concentration de forces. Les avantages et les inconvénients seraient les mêmes qu’une attaque blanche, mais exacerbés.

Cela suffirait-il ? On n’en sait rien, le champ des réactions ukrainiennes pouvant aller de la soumission à l’accélération des opérations en passant par une pause le temps de s’adapter à la nouvelle situation avant de reprendre l’offensive peut-être sous forme différente. On peut même imaginer que l’Ukraine cherche à se doter elle-même d’une petite force de frappe nucléaire avec l’aide de pays alliés afin de neutraliser la menace par dissuasion mutuelle. Le champ des réactions internationales et en premier lieu américaines est également très ouvert, depuis la recherche d’apaisement à l’intervention directe et massive, en passant par des options de gel de la situation au mieux par une admission immédiate de l’Ukraine dans l’Alliance atlantique et l’envoi de troupes occidentales sur place ou au pire par une interminable mission onusienne d’interposition-négociation.

Dans le scénario russe offensif, la surprise et les effets matériels seraient privilégiés. On peut donc imaginer dans ce cas, une série de frappes atomiques en basse altitude afin de limiter les effets radioactifs sur le deuxième échelon ukrainien et quelques sites stratégiques à l’intérieur du pays. Ces frappes, qui seraient renouvelées en fonction des besoins, viendraient en appui d’une offensive des forces aéroterrestres russes qui pourraient ainsi peut-être enfin refouler ou percer un front ukrainien isolé de ses arrières. D’un point de vue opérationnel, malgré l’énorme puissance de feu projetée il n’est pas évident que cette attaque nucléaire soit efficace. On peut d’abord imaginer que les préparatifs d’une attaque atomique massive ne passent pas inaperçus et qu’une alerte serait donnée avec toutes les conséquences tactiques et stratégiques que cela impliquerait. Mais même si l’attaque initiale bénéficiait de la surprise, la défense aérienne ukrainienne détruirait un certain nombre de vecteurs en vol. Les frappes réussies elles-mêmes seraient peut être insuffisantes à désorganiser complètement le dispositif ukrainien, comme semblent l’indiquer les exemples historiques de préparations de feux supermassives. Même bousculée, l’armée ukrainienne pourrait basculer dans une grande guérilla mobile et imbriquée invulnérable aux frappes atomiques et on ne voit pas comment la Russie pourrait se sortir d’une telle situation.

L’attitude internationale est encore inconnue, mais elle serait certainement très dure vis-à-vis de la Russie avec très probablement une intervention militaire occidentale à la forme floue, entre frappes conventionnelles punitives qui enrayeraient encore plus l’offensive russe ou participation moins escalatoire par exemple par l’envoi de techniciens ou de troupes de protection. Une offensive atomique russe aboutirait ainsi très probablement à une impasse opérationnelle, mais ce serait une impasse extraordinairement risquée dans un contexte stratégique hautement chaotique.

En résumé, le franchissement du seuil nucléaire par la Russie ne peut pas être exclu par erreur de perception et cela constituerait un saut dans l’inconnu.

Pierre Razoux, Israël et la dissuasion nucléaire, Revue Défense Nationale 2015/7 (N° 782).

Laurent Touchard, Quand l’Afrique (du Sud) avait la bombe, Jeune Afrique, 19 juillet 2013.

« La confrontation russo-occidentale est alimentée par une incompréhension mutuelle croissante. » Entretien avec David Teurtrie. 

« La confrontation russo-occidentale est alimentée par une incompréhension mutuelle croissante. » Entretien avec David Teurtrie. 

RUSSIA, MOSCOW – MAY 5, 2024: Servicemen march in formation during a dress rehearsal of the upcoming 9 May Victory Day parade marking the 79th anniversary of the victory over Nazi Germany in World War II. Artyom Geodakyan/TASS/Sipa USA/53000482/AK/2405051717

par David Teurtrie – Revue Conflits – publié le 8 mai 2024

 

https://www.revueconflits.com/la-confrontation-russo-occidentale-est-alimentee-par-une-incomprehension-mutuelle-croissante-entretien-avec-david-teurtrie/


La puissance russe repose sur les hydrocarbures, la géographie et la volonté. Une puissance en plein renouveau depuis 2000 qui a aussi provoqué l’éloignement avec l’Europe. Analyse du fonctionnement de la puissance russe avec David Teurtrie.

David Teurtrie est docteur en géographie, maître de conférences à l’ICES. Il vient de publier Russie, le retour de la puissance (Dunod, 2024). Propos recueillis par Alban de Soos.

Vous évoquez un retour de la puissance russe : quels sont les moyens économiques, industriels, militaires, énergétiques mis en œuvre par Vladimir Poutine ?

Dans les années 2000, la Russie s’affirmait comme une puissance énergétique majeure dans un contexte de croissance soutenue des cours des matières premières. Cette dynamique a largement contribué à revitaliser l’économie russe, permettant à l’État de remplir à nouveau ses fonctions essentielles, telles que le paiement des retraites et des salaires des fonctionnaires et des militaires.

Au cours de ses deux premiers mandats, Vladimir Poutine s’est principalement appuyé sur les atouts de la Russie dans le domaine énergétique pour influencer son environnement régional. Cette période a été marquée par ce qu’on a appelé les « guerres du gaz » entre la Russie et ses voisins. Ces conflits, outre leurs aspects géopolitiques, étaient souvent motivés par des enjeux commerciaux avec les États de transit (Ukraine, Biélorussie).

Cette première phase de reconstruction de la puissance russe dans les années 2000 a également été caractérisée par une réorganisation de l’État et une recentralisation progressive du pouvoir, alors que les régions avaient acquis une grande autonomie les conduisant parfois à voter des lois en contradiction avec la législation fédérale.

À partir de 2008-2009, une nouvelle phase s’amorce. La guerre avec la Géorgie constitue un premier signal d’utilisation du « Hard Power » à l’extérieur des frontières russes de manière offensive et en opposition à l’Occident, une première depuis la fin de l’URSS.

Cette utilisation des forces militaires a permis à la Russie d’atteindre ses objectifs en Géorgie, mais elle a également révélé de nombreuses lacunes et limites de cet outil. Les autorités russes ont mis en place une réforme de l’armée russe et investit dans un vaste programme de réarmement. Il ne s’agissait pas d’une nouvelle course aux armements, mais plutôt d’une tentative de moderniser un appareil militaire vieillissant. En effet, une grande partie de cet appareil militaire datait de la fin des années 1980, et la Russie n’avait pas réellement investi dans ce domaine depuis près de deux décennies.

Ces investissements ont permis de revitaliser le complexe militaro-industriel. On est donc passé progressivement d’une vision de la Russie en tant que puissance énergétique qui exerce une influence économique sur ses voisins à une Russie qui utilise l’outil militaire de manière croissante pour s’affirmer sur la scène internationale (intervention en Syrie).

À partir de 2008-2009, une nouvelle phase s’amorce. La guerre avec la Géorgie constitue un premier signal d’utilisation du « Hard Power » à l’extérieur des frontières russes de manière offensive et en opposition à l’Occident, une première depuis la fin de l’URSS.

Ensuite, une troisième phase se dégage à partir de 2014, marquée par la crise ukrainienne, notamment l’annexion de la Crimée et le conflit armé dans le Donbass, qui incite les Occidentaux à prononcer les premières sanctions à l’encontre de Moscou. Cela a conduit le Kremlin à prendre conscience de la fragilité de l’économie russe, en particulier de sa dépendance à l’Occident. Face à cette dépendance, plusieurs mesures ont été mises en place, notamment la stratégie de « substitution des importations » visant à réindustrialiser l’économie. D’une certaine manière, la Russie a pris une longueur d’avance sur les Occidentaux en matière de réindustrialisation, amorçant ce processus dès 2014, tandis que les pays occidentaux ne l’ont sérieusement envisagé qu’avec l’avènement de la crise de la Covid-19.

Cette volonté de réindustrialisation vise à accroître l’indépendance et l’autonomie de l’économie russe, notamment dans le domaine financier où des progrès significatifs ont été réalisés. De même, le secteur agroalimentaire a été renforcé, avec une Russie retrouvant sa position de grande puissance céréalière. Moscou a également créé des champions nationaux dans les secteurs technologiques où elle a gardé des compétences de premier plan, à l’instar du nucléaire : le géant Rosatom, premier exportateur mondial de centrales nucléaires, a échappé jusqu’à présent à des sanctions significatives en raison des dépendances de plusieurs pays occidentaux à son égard. Cependant, les résultats dans le domaine industriel sont contrastés, ce qui reflète les défis similaires auxquels l’Europe est confrontée. Réindustrialiser est un objectif de moyen et de long terme.

Comment peut-on interpréter ce retour de la puissance russe et cette réactivation de l’opposition avec l’Occident ? Cela témoigne-t-il d’un affaiblissement de l’Occident ?

En réalité, il y a deux processus distincts qui ont pu concourir à la confrontation actuelle.

Premièrement, il y a un retour de la puissance russe qui s’exprime indépendamment de sa relation à l’Occident. Dans son ouvrage Le Grand Échiquier publié en 1997, Zbigniew Brzezinski soulignait que malgré son affaiblissement d’alors, la Russie avait toujours de grandes ambitions et ne tarderait pas à les exprimer dans un avenir proche. Il avait donc anticipé un possible regain de puissance russe, en mettant en avant ses atouts intrinsèques tels que la taille de son territoire, ses ressources naturelles abondantes ou encore son positionnement central en Eurasie.

Il est également crucial de prendre en compte la volonté des élites russes de jouer un rôle majeur sur la scène internationale, une ambition qui contribue au retour partiel de la puissance russe, même si elle est loin d’égaler celle de l’Union soviétique, du fait de facteurs internes (déclin démographique, dépendance accrue aux technologies étrangères) et des changements dans le contexte international avec l’émergence de nouveaux centres de puissance.

Deuxièmement, l’Occident est marqué à son tour par un déclin à la fois démographique, industriel, sociopolitique et financier (endettement croissant). L’Occident continue pourtant de se considérer comme le centre du monde, mais cette prétention devient de plus en plus anachronique à mesure que le centre de gravité mondial se déplace vers l’Asie. Ce déclin renforce la défiance de la Russie envers l’Occident, car elle estime pouvoir se permettre de le défier, malgré le coût élevé d’une telle approche. La confrontation russo-occidentale est également alimentée par une incompréhension mutuelle croissante. Déception des Occidentaux vis-à-vis de l’évolution de la Russie et de son régime, amertume des élites russes dont les attentes élevées envers l’Occident dans les années 1990 n’ont pas été satisfaites : non seulement la Russie n’a pas intégré le « monde civilisé » occidental mais elle a vu sa sphère d’influence réduite à peau de chagrin avec l’élargissement des structures euroatlantiques vers l’Est.

Nombreux sont ceux qui ont prédit l’effondrement de la Russie et une victoire ukrainienne. Comment la Russie a adapté son économie face aux sanctions occidentales ? L’aide de la Chine semble un facteur important ?

Début 2022, Bruno Le Maire annonçait vouloir provoquer « l’effondrement de l’économie russe » et qualifiait la possibilité de couper les banques russes du système d’échanges interbancaire SWIFT de « bombe atomique financière ». Le ministre français de l’Économie ne faisait alors qu’exprimer un sentiment largement partagé par les élites occidentales qui pensaient que des sanctions massives suffiraient à contraindre la Russie à se retirer d’Ukraine : l’armée russe, privée d’armements faute de composants occidentaux et de pétrodollars pour alimenter l’effort de guerre, serait incapable de résister.

La défaite en Ukraine et l’effondrement de l’économie seraient fatals à un chef du Kremlin décrit comme malade et isolé, ce qui pouvait conduire à un changement de régime en faveur de l’opposition libérale pro-occidentale. L’ordre international centré sur l’Occident en serait alors ressorti singulièrement revigoré.

Cependant, rien de tout cela ne s’est produit, en grande partie du fait de la politique de résilience mise en œuvre par le Kremlin depuis 2014. À cet égard, l’autonomisation du secteur financier russe a constitué un développement crucial qui a grandement contribué à la stabilité macroéconomique du pays : la création de cartes bancaires russes autonomes et d’une alternative au système Swift ont permis aux banques russes de continuer à fonctionner efficacement. En 2023, le secteur bancaire russe a même renoué avec des bénéfices records, un signe parmi d’autres de l’adaptation de l’économie russe aux sanctions. Le FMI, qui a pris acte de la croissance du PIB russe de 3,6 % en 2023, a même revu à la hausse ses prévisions pour 2024 à hauteur de 3,2 %, ce qui impliquerait que la croissance de l’économie russe serait supérieure à celle des pays occidentaux pour la deuxième année consécutive.

Ces résultats sont non seulement liés aux mesures anticipant un durcissement de la confrontation avec l’Occident, ils illustrent également les capacités de gestion de crise dont ont su faire preuve les autorités russes : bien que les sanctions s’accumulent et qu’elles ont des effets parfois importants durant quelques semaines voire quelques mois pour les plus sévères, les autorités russes et les acteurs économiques parviennent généralement à trouver des solutions. Sur le plan du commerce extérieur, cela se traduit par une réorientation massive vers les BRICS ce qui démontre que ce regroupement est plus cohérent qu’il n’y paraît au premier abord. En effet, la réorientation des exportations pétrolières est loin de se limiter à la Chine puisque les croissances les plus fortes sont observé en direction de l’Inde et du Brésil. Il y a donc une reconfiguration du commerce extérieur russe vers les économies émergentes.

Cela soulève un point important : le « Sud global » parfois désigné comme la « majorité mondiale », n’a pas suivi l’Occident dans l’imposition de sanctions. Cela montre que ce dernier n’a plus le contrôle absolu dans ce domaine, et que la majorité des pays du monde n’adhère pas à son interprétation du conflit ukrainien, ce qui a eu un impact majeur sur son évolution. Bien sûr, la Chine a joué un rôle central dans cette dynamique, mais d’autres pays ont également contribué à compenser l’impact économique des sanctions occidentales sur la Russie.

Le « Sud global » parfois désigné comme la « majorité mondiale », n’a pas suivi l’Occident dans l’imposition de sanctions. Cela montre que ce dernier n’a plus le contrôle absolu dans ce domaine, et que la majorité des pays du monde n’adhère pas à son interprétation du conflit ukrainien, ce qui a eu un impact majeur sur son évolution.

En outre, il existe des circuits d’importation parallèles qui permettent à la Russie d’obtenir de nombreux composants et technologies occidentaux via des pays tiers. Bien que les autorités politiques occidentales tentent de limiter ces circuits, les acteurs économiques occidentaux ne jouent pas réellement le jeu, car, lorsqu’ils exportent massivement vers l’Asie centrale, ils sont parfaitement conscients du destinataire final. Il y a donc un certain manque de cohérence dans les actions occidentales, qui est également lié à une sous-estimation de l’interconnexion entre les économies russe et européenne. De fait, le commerce entre la Russie et l’Europe est sous-estimé dans les statistiques actuelles, car il s’effectue désormais en partie par l’intermédiaire de pays tiers tant à l’import qu’à l’export.

Au vu de l’enlisement du conflit en Ukraine, de l’augmentation des coûts de l’énergie et des matières premières en Europe, du renforcement de l’axe Moscou-Pékin, les Européens ne sont-ils pas les premières victimes de cette guerre, alors que l’Occident semble de plus en plus isolé du reste du monde ?

Si l’on se concentre sur l’Europe, il est indéniable que celle-ci est la première à ressentir les conséquences de ce conflit. Les pays européens perdent un avantage compétitif majeur : l’accès à des ressources russes bon marché et abondantes grâce à des infrastructures reliant la Russie à l’Europe. Les chiffres de la production industrielle en Europe, notamment en Allemagne, reflètent les conséquences négatives de cette rupture. De plus, nos concurrents bénéficient de l’accès aux ressources russes à des prix compétitifs en raison des sanctions, tandis que nous devons supporter des coûts plus élevés qu’avant la crise. Cette situation nous pénalise donc doublement.

En outre, bien que la Russie ne soit pas le principal partenaire de l’Union européenne, elle restait tout de même un marché d’exportation important pour les technologies occidentales, les véhicules, les machines-outils, etc. Ainsi, la perte du marché russe, même si elle est partiellement compensée par la reconstitution de certains circuits commerciaux parallèles, constitue un impact négatif supplémentaire. Ainsi, la Russie est devenue le premier marché à l’exportation pour les automobiles chinoises qui remplacent les marques européennes dont les constructeurs ont été contraints de quitter la Russie.

D’un point de vue géoéconomique, l’un des avantages de l’Europe avant le conflit était son intégration croissante à l’Eurasie, notamment à travers les routes de la soie reliant la Chine, la Russie et l’Europe. Cette dynamique est désormais compromise par ce que l’on pourrait qualifier de « rideau de fer économique » résultant des sanctions. En réalité, il apparaît que tant l’Europe que la Russie sont perdantes dans cette affaire. Bien que la Russie semble mieux résister sur le plan économique, elle paie un lourd tribut humain à cette guerre et devient plus dépendante de la Chine qu’auparavant.

Si l’on élargit encore davantage la focale, on constate que les États-Unis sont souvent décrits comme les grands gagnants à court terme, car ils peuvent désormais exporter leur gaz naturel liquéfié vers l’Europe en remplacement du gaz russe. De plus, ils ont replacé l’Europe sous le parapluie américain, la « mort cérébrale » de l’OTAN semble oubliée, au moins pour un temps.

Cependant, à moyen et long terme, la situation est plus complexe. De nombreux analystes américains s’inquiètent des effets néfastes de cette politique de sanctions sur le reste du monde, qui perçoit une forme d’impérialisme occidental à travers ces mesures coercitives. De plus, les tentatives occidentales d’expropriation des réserves financières russes suscitent des inquiétudes quant à la sécurité des investissements en Occident, ce qui conduit à une accélération de la dédollarisation et à la mise en place de mécanisme financiers indépendants de Washington.  Ainsi, même pour les États-Unis, cette stratégie de la confrontation avec Moscou pourrait avoir un coût important à moyen terme.

Aujourd’hui, le retour de la puissance russe repose en grande partie sur Vladimir Poutine. Qu’en est-il de la suite, de l’après Poutine, notamment vis-à-vis des oligarques et des différents clans ?

Effectivement, la question de l’après Poutine est une grande inconnue. Si l’on prend du recul sur la présidence de Vladimir Poutine, on constate que la Russie n’a jamais connu d’alternance, du moins pas de manière pacifique : l’Empire russe a laissé la place au système soviétique du fait de la révolution russe, puis la nouvelle Russie a émergé des décombres de l’URSS du fait de l’effondrement de cette dernière. Depuis lors, chaque président russe a succédé à son prédécesseur par le biais d’une désignation plutôt que par une alternance démocratique.

La révolte de Wagner ont été interprétés trop hâtivement comme des signes d’un effondrement imminent du système, alors qu’en réalité, ce dernier s’est révélé plus résilient que prévu.

En outre, il y a une forte concentration du pouvoir et une personnification du pouvoir en Russie, qui a sans doute été renforcée sous le règne de Vladimir Poutine, bien qu’elle n’ait jamais cessé d’exister. Le chef de l’État incarne le pays d’une manière qui suscite des inquiétudes quant à la stabilité du système une fois que Poutine quittera le pouvoir. La question centrale est de savoir si le système établi par Vladimir Poutine s’effondrera, comme le pensent certains de ses opposants, ou s’il sera capable de perdurer malgré tout.

Je n’ai pas de réponse définitive à fournir, mais il est notable que des événements tels que la révolte de Wagner ont été interprétés trop hâtivement comme des signes d’un effondrement imminent du système, alors qu’en réalité, ce dernier s’est révélé plus résilient que prévu.

La construction des 2 derniers SNLE Boreï de la Marine russe débutera cette année.

La construction des 2 derniers SNLE Boreï de la Marine russe débutera cette année.

Alors qu’elle vient d’annonce la prochaine entame des travaux pour ses deux derniers SNLE Boreï, la Russie est, aujourd’hui, le seul pays qui parvient à lancer et livrer, chaque année, plus de sous-marins que de destroyers et de frégates.

Mieux encore, la Marine russe ne recevra, dans les six années à venir, que six frégates de la classe Admiral Gorshkov, un navire de seulement 5 400 tonnes, qui est, pourtant, la plus importante unité de surface combattante produite par l’industrie navale russe post-soviétique.

Elle va admettre au service, sur la même période, cinq, peut-être sept, SSGN de la classe Iassen, de 8 600 tonnes en surface, ainsi que six SNLE des classes Boreï-A et Boreï-AM, de 15 000 tonnes chacun en surface, soit au moins 11 grands sous-marins à propulsion nucléaire.

Sommaire

La construction des deux derniers SNLE Boreï-AM débutera en 2024 pour la Marine russe

C’est précisément la construction des deux derniers SNLE de la classe Boreï, qui débutera en 2024, selon l’agence Tass, citant une source au ministère de la Défense russe.

Ces navires seront les troisièmes et quatrièmes unités, du troisième lot de SNLE russes de la classe Boreï. Le premier lot de trois navires de la classe Boreï, a été livré à la flotte du Nord (un navire) et à la flotte du Pacifique (deux navires), de 2012 à 2014, à raison d’un sous-marin chaque année.

SSBN Borei
La classe Borei aura été divisée en trois lots, et autant de sous-classes : Boreï, Boreï-A et Boreï-AM.

Le second lot porta sur 5 sous-marins d’une version évoluée, baptisée Boreï-A, disposant d’équipements de communication et de détection plus modernes, ainsi que d’une hydrodynamique redessinée, pour leur conférer une vitesse supérieure, une plus grande manœuvrabilité et une discrétion renforcée.

Comme les premiers Boreï, les Boreï-A emportent 16 missiles balistiques SLBM RSM-56 Bulava, d’une portée estimée supérieure à 10 000 km, pouvant emporter jusqu’à 10 têtes nucléaires à trajectoire indépendante MIRV. Le premier des Boreï-A, le Knyaz Vladimir, est entré en service en 2020, alors que la dernière unité du second lot, le Knyaz Pozharskiy, doit l’être en 2024, deux pour la flotte du Nord, les trois autres pour celle du Pacifique.

Le troisième, et pour l’heure, dernier lot de SNLE Boreï, porte sur quatre navires. La construction des deux premiers, le Knyaz Potemkin et le Dmitry Donskoy, a débuté en 2021. Les deux navires doivent rejoindre la flotte du Nord en 2026 et 2028.

Les troisièmes et quatrièmes Boreï de ce lot, et derniers navires de la classe, selon la planification actuelle, devraient être livrés, selon la source citée par Tass, en 2029 et 2030, à raison d’un navire par flotte.

6 SNLE pour la flotte du Nord, et 6 pour la flotte du Pacifique en 2030

De fait, selon cette source, les deux flottes principales de la Marine russe, la Flotte du Nord, basée à Mourmansk, et la Flotte du Pacifique, à Vladivostok, disposeront chacune de 6 SNLE Boreï en 2030.

SNLE Borei
Sur la GPV actuelle, chacune des deux grandes flottes russes alignera à la fin de la decennie, 6 SNLE de la classe Borei, soit autant que l’US Navy ne prevoit d’avoir de SSBN de la classe Columbia.

Ce format doit leur permettre, chacune, de conserver deux navires en patrouille en permanence, ainsi qu’un navire en alerte, conférant à Moscou un potentiel de 6 SNLE à la mer en temps de crise, peut-être davantage, autant que les États-Unis, et 50 % plus importante que la flotte de SNLE européenne.

La Marine russe disposera également de 576 à 960 têtes nucléaires prêtes au tir, au travers de cette flotte, soit bien plus qu’il n’en faut pour participer au dialogue stratégique mondial, en dépit d’un PIB 30 % inférieur à celui de la France, et d’une flotte de surface de haute mer en décrépitude.

Les quatre derniers sous-marins appartiendront à une nouvelle version Boreï-AM

L’Agence Tass fait référence, dans son article, non pas à des sous-marins de la classe Boreï-A, comme les 5 navires formant le second lot, mais d’une nouvelle sous-classe, baptisée Boreï-AM. Le M fait référence à une version Modernisée (модернизированный) de l’équipement, et apparait aussi dans la nomenclature du programme, le Projet 955AM.

La nature des modernisations apportées à ces nouveaux navires, n’est pas encore dévoilée. On peut penser, en application de la logique employée jusqu’ici dans ce programme par l’Amirauté russe, comme des chantiers navals Sevmash, qui construiront les navires, que les deux navires les précédant, appartiendront, eux aussi, à cette sous-classe.

Davantage de SNLE russes au-delà de 2030 ?

Les deux derniers SNLE dont la construction vient d’être annoncée, devraient, selon la planification russe actuelle, être les derniers navires de ce type à entrer en service. Pour autant, il se pourrait bien que Moscou table sur une flotte de SNLE plus imposante, dépassant celle des États-Unis, avec 12 SSBN classe Columbia planifiés.

SSGN Iassen
Le dernier des SSGN classe Iassen devrait être livré au debut de la prochaine decennie.

En effet, la fin annoncée du programme P955-A-AM Boreï d’une part d’ici à 2030, mais aussi du programme P885-M Iassen, va laisser l’outil productif russe dans le domaine des sous-marins nucléaires, sans activité suffisante pendant près de deux décennies, ce après avoir fourni un effort colossal pour retrouver ses compétences et moderniser la flotte sous-marine russe, en 20 ans seulement.

Pour l’heure, aucun programme de sous-marins à propulsion nucléaire n’a été annoncé par Moscou pour cette période, ni de SSN pour remplacer les Akula et renforcer les SSGN Iassen et Anteï, ni pour étendre la flotte de SNLE.

Il est probable, cependant, que de nouvelles annonces interviendront lors de la préparation de la prochaine loi de programmation militaire pluriannuelle, ou GPV, celle actuelle se terminant en 2027.

Cette hypothèse est d’autant plus probable que, dans une interview donnée à RIA Novosti, igor Vilnit, le PDG de Rubin, a indiqué que si la classe Arktur, qui doit succéder aux Anteï et Iassen, n’entrera pas en service avant 2050, le « remplacement des Boreï », en revanche, devrait débuter à partir de 2037.

Sachant qu’à ce moment-là, le plus ancien des Boreï, le Yury Dolgorukiy, n’aura que 25 ans, et que les Delta IV russes qui l’ont précédé, ont navigué pendant plus de 40 ans, on peut supposer que Moscou prévoit d’accroitre sa flotte de SNLE au début de la prochaine décennie, peut-être jusqu’à 16 navires, pour maximiser son ascendant stratégique dans ce domaine, face aux États-Unis, mais également face à la Chine, et ainsi garantir sa position dans le concert des super-puissances militaires mondiales, si pas économiques.

Article du 28 mars en version intégrale jusqu’au 12 mai 2024

La France, la bombe, l’Europe et autres plaisanteries

La France, la bombe, l’Europe et autres plaisanteries

OPINION – Menacée de destruction par des adversaires étatiques potentiels, l’Europe doit également tenir compte d’un désengagement possible de part des Américain. Les Européens doivent donc sans délai repenser leur défense collective dans le cadre de l’OTAN, estime le groupe Mars. Et la France doit élargir ses intérêt vitaux aux frontières de l’Alliance atlantique. Par le groupe de réflexions Mars.

« Un nouveau continuum de prévention conventionnelle et de dissuasion nucléaire doit être rapidement mis en place dans le cadre de l'OTAN, fondé sur les capacités, la géographie et les avantages comparatifs de chaque État membre » (Le groupe Mars)
« Un nouveau continuum de prévention conventionnelle et de dissuasion nucléaire doit être rapidement mis en place dans le cadre de l’OTAN, fondé sur les capacités, la géographie et les avantages comparatifs de chaque État membre » (Le groupe Mars) (Crédits : DR)


Les idées présentées au cours d’une campagne électorale n’ont plus vocation à être mises en œuvre. Cela participe du folklore politique. A notre époque, ce n’est que de la communication, soit pour se démarquer de l’adversaire, soit pour le mettre en difficulté. Une fois que l’on a compris cela, il n’y a pas lieu de s’offusquer de ces propos, qui faisaient autrefois tout le charme des banquets républicains et de leur chaleur communicative. De nos jours, faute de chaleur, ce sont des idées que l’on essaie de communiquer, mais c’est tout aussi éphémère.

Aujourd’hui, la dissuasion nucléaire est à la mode, elle n’échappe donc pas au processus de démonétisation de la parole publique. Récemment encore, on faisait la guerre à n’importe quoi, et on voulait réarmer tout et son contraire. Aujourd’hui, on se pique d’ambiguïté stratégique, car ça fait chic et entendu : chut ! on évoque la fin du monde à demi-mot…

De l’utopie à la dystopie

Tout cela n’est évidemment qu’une sinistre plaisanterie. Si l’on se croyait vraiment en guerre, on mettrait en œuvre une vraie économie de guerre au lieu d’en jouer la comédie. Comment partager l’inquiétude feinte des batteurs d’estrade qui n’ont que le mot de guerre à la bouche, quand la priorité de l’exécutif (on n’ose plus dire de la majorité) est de se battre contre le déficit budgétaire ? Comment croire à l’économie de guerre quand on annule dix milliards de crédits par décret, alors qu’il faudrait décréter la mobilisation de l’industrie à grands coups de crédits publics ? Comment se fier au discernement de dirigeants qui, au lieu de faire face aux responsabilités nationales pour lesquelles ils ont été élus, pratiquent la fuite en avant vers un état final recherché dans l’idéal fédéral européen, utopie du XIXe siècle devenue dystopie du XXIe ?

Consternée par tant d’incohérence, qui confine à l’irresponsable si le risque de guerre est réel, l’opinion publique se réfugie, comme toujours, dans une abstention massive et un vote de colère tout aussi massif. Au résultat, moins d’un électeur sondé sur douze dit vouloir soutenir la liste unique des partis présents au gouvernement. On ne peut ni s’en réjouir, ni s’y résoudre.

Une guerre de civilisation

Alors, que proposer d’un peu plus sérieux et responsable ? Fidèle à sa ligne, qui s’apparente de plus en plus à une étroite ligne de crête entre le précipice fédéraliste et le ravin nationaliste, le groupe Mars propose de poursuivre la réflexion lancée lors d’une précédente chronique (1) sur le partage nucléaire en Europe face à une menace russe dont nul ne conteste plus la réalité et la gravité. Contrairement à beaucoup de commentateurs, nous ne savons pas quelles sont les intentions du Kremlin lorsque sa soi-disant « opération spéciale » en Ukraine prendra fin. Emportée par l’hubris de la victoire ou l’amertume de la défaite, le régime russe cherchera-t-il d’autres victimes à sacrifier pour garantir sa pérennité ? A vrai dire, personne ne le sait, et sans doute pas même le principal intéressé derrière les murs rouges du Kremlin.

Ce qui est sûr en revanche, c’est que le monde a changé. La domination occidentale n’est plus seulement contestée, elle est prise pour cible en vue de l’anéantissement des valeurs qui la sous-tendent. Si guerre il y a, c’est, au-delà même du conflit idéologique qui caractérisait la guerre froide, une guerre de civilisation. On peut considérer, à l’instar du cirque politico-médiatique, qu’il y a d’un côté les gentils, de l’autre les méchants, ou bien le camp du bien et celui du mal. On peut aussi, plus rationnellement, réaliser que les valeurs occidentales ne sont plus guère considérées comme universelles que dans l’aire de civilisation représenté, schématiquement, par l’OCDE.

Vingt ans d’aventurisme occidental en Irak et en Libye, d’hypocrisie politique au Kosovo et de « deux poids, deux mesures » au Proche-Orient, de déroutes militaro-politiques en Afghanistan et au Sahel, sans oublier des avancées sociétales pour le moins incomprises ailleurs, ont largement concouru à décrédibiliser la « bonne nouvelle » démocratique que l’armée américaine a vainement tenté d’imposer par la force. L’heure de la vengeance a sonné. Que nous le voulions ou non, les valeurs occidentales sont désormais prises pour cible non seulement par la nébuleuse terroriste, mais aussi désormais par de nombreux États dans le monde, qui regroupent une part, sinon majoritaire, du moins significativement plus peuplée que l’aire de la civilisation occidentale, même élargie à l’OCDE.

Que nous le voulions ou non, il faut admettre qu’une partie de la population mondiale, peut-être majoritaire, nous déteste et rejette ce que nous représentons. Ce n’est certes pas vraiment nouveau. La nouveauté, c’est que ces peuples devenus hostiles voient dans la Russie aujourd’hui, la Chine demain, voire l’Iran nucléaire après-demain, un champion désormais capable de défier et de défaire cet Occident honni, et pourquoi pas de le détruire.

« C’est qui l’Union européenne »

Face à une menace d’une telle gravité, la question n’est plus de savoir si le droit international a été respecté en Crimée et dans le Donbass. Bien-sûr que la Russie se comporte en État voyou. La nouveauté, c’est que le monde non occidental n’en a cure. Et pire : il applaudit et en redemande. Alors, combien de temps va-t-on se cacher la tête dans le sable et faire assaut de plaisanteries alors que la menace est mortelle ? Mortelle, non pour l’UE, tout le monde s’en f… C’est bien triste pour la technocratie bruxelloise, mais on s’en remettra. Mais mortelle pour les valeurs sur lesquelles la civilisation occidentale s’est bâtie depuis, disons, deux ou trois cents ans.

La vraie question n’est donc pas de savoir si Poutine coupera demain le corridor de Suwalski. Elle est de savoir si la civilisation occidentale mérite d’être défendue par les armes, ou pas. La réponse de l’exécutif français est claire : la priorité d’aujourd’hui est de lutter contre le déficit, et celle de demain de transférer à Bruxelles de nouvelles compétences régaliennes.

Comment donc défendre notre civilisation si le protecteur américain est trop affairé en Asie pour protéger l’Europe ? « Europe puissance » et « souveraineté européenne » ne sont que des slogans creux qui ne recouvrent que des oxymores. Car l’Europe est déjà une puissance commerciale, point final. Cela suffit à ceux qui en profitent, Allemands et Néerlandais en tête. Pourquoi gaspiller son énergie dans un coûteux projet stratégique ?

Quant à la souveraineté européenne, elle n’existe plus depuis 1648. En affirmant une souveraineté revendiquée depuis 350 ans contre l’Empire, le royaume de France, allié à la Suède protestante, fait alors de son exception la nouvelle règle du « droit des gens ». Franchement, qui a envie de reconstituer un épigone des trois Reich, ces ectoplasmes de sinistre mémoire chers aux idéologues nazis qui voyaient dans les traités de Westphalie la cause du malheur allemand ?

La solution n’est donc pas pour la France, État doté de la dissuasion nucléaire, de transférer à l’UE ses codes atomiques. D’ailleurs, c’est qui, l’UE ? Le président de la Commission, celui du Conseil européen ou le chef du gouvernement qui préside l’UE et change chaque semestre ? Ou bien les trois ensemble ? Mais non, vous n’avez rien compris, l’UE, c’est le futur président de l’Europe fédérale, élu au suffrage universel et chef des armées européenne. LOL

Renforcer les capacités de la dissuasion nucléaire

La crédibilité de la dissuasion procède d’intangibles certitudes politiques, techniques et opérationnelles, et d’une seule ambiguïté. N’y a-t-il donc rien à partager de la part de la France que le général de Gaulle nous a laissé en héritage ? Si, bien-sûr : le périmètre de nos intérêts vitaux. C’est bien le seul point pour lequel l’ambiguïté est souhaitable. Pour le reste, rien ne doit être ambigu : la performance des armes et des vecteurs, l’entrainement des équipages et de la chaîne de commandement, la robustesse des réseaux de transmission, la clarté de la doctrine d’emploi, et par-dessus tout, la crédibilité de la volonté du chef des armées de faire usage de la dissuasion. Alors, évidemment, à force de passer pour un aimable plaisantin, cela n’aide pas.

Mais que signifierait élargir aux frontières de l’Europe le périmètre de nos intérêts vitaux ? C’est très exactement ce que dit l’Écriture : quand elle proclame « élargis l’espace de ta tente », elle ajoute aussitôt « Allonge tes cordages, Et affermis tes pieux ». Cette image immémoriale empruntée à la sagesse de nomades orientaux sédentarisés de la fin de l’âge du bronze nous parle encore aujourd’hui, même si, sous nos latitudes, il est davantage question de parapluie. Elle est pourtant beaucoup plus juste et porteuse de sens. On n’ouvre en effet un parapluie que quand il pleut, alors que la tente peut être plantée pour longtemps, surtout après en avoir élargi l’espace.

Telle est la sagesse à laquelle la France devrait se référer plutôt que d’envisager de transférer ses responsabilités et ses capacités à une entité sans consistance ni mémoire. Cela suppose, avant d’inviter de nouveaux hôtes à jouir de la protection de notre « tente », d’en « allonger les cordages » et « raffermir les pieux », autrement dit de renforcer les capacités de la dissuasion nucléaire française. Alors, quand cela aura été fait, les hôtes viendront d’eux-mêmes solliciter l’hospitalité. Surtout si le puissant chef « oncle Sam » de la tribu voisine a subitement levé le camp pour planter ailleurs sa vaste tente. Ce faisant, les invités auront à cœur d’apporter des présents, chacun à la mesure de ses moyens. Ce sera leur contribution à la défense commune. Mais la tente de la France restera la tente de la France.

Repenser la défense de l’Europe

Et vous savez quoi ? Pas besoin de réinventer l’eau tiède, cela existe déjà, c’est l’OTAN. Tiède, car l’alliance atlantique n’est aujourd’hui qu’une alliance militaire dotée de capacités de planification et reposant sur la confiance réciproque entre ses nations (notamment pour la mise en œuvre de l’article V, dont la rédaction permet toutes les interprétations), et non un réel système de défense commune.

Dans la perspective du désengagement américain, il est temps de repenser la défense de l’Europe dans ce cadre. Concrètement. Sans se laisser abuser par les idées creuses. « L’autonomie stratégique » doit devenir une réalité, et non plus un slogan. Elle ne se fera pas de zéro : faire table rase de 75 ans d’alliance atlantique est une utopie. C’est au contraire dans ce cadre qu’il convient de construire un système de défense apte à protéger l’Europe et ses valeurs, à partir des capacités militaires existantes, des spécificités politiques et géographiques, et des moyens financiers et humains de chaque pays membre.

La France fournira à cette alliance renouvelée la doctrine et la capacité de frappe atomique en second, c’est-à-dire la garantie de destructions intolérables pour tout éventuel agresseur. Mais puisque la dissuasion est un continuum, et non un pari binaire, elle a besoin de « l’épaulement stratégique » que ses propres forces conventionnelles et surtout celles de ses alliés lui fourniront, sur le modèle de la guerre froide, avec un corps de bataille blindé-mécanisé constitué de divisions interarmes pré-affectées, équipées et entraînées à faire face à une agression sous le seuil nucléaire ou préalable à la mise en œuvre de la dissuasion.

Maastricht a désarmé l’Europe

A vrai dire, cette évolution est assez simple à mettre en œuvre, ce n’est qu’une question de moyens. Cela suppose évidemment de secouer le joug de Maastricht et du pacte de stabilité qui a désarmé l’Europe depuis trente ans. On devrait pouvoir garder le marché unique et la monnaie commune sans s’empêcher d’investir dans la défense. C’est donc aussi une question de volonté politique, consistant à placer les priorités face aux vraies menaces.

La difficulté serait cependant de l’ordre de la doctrine et du concept d’emploi. Que faire des capacités nucléaires tactiques dont disposent une demi-douzaine de pays membres de l’OTAN selon le principe de la double clé ? Même si le général de Gaulle ne croyait pas que les Américains pourraient « sacrifier Boston pour les beaux yeux des Hambourgeoises » (2), il est impossible à ce jour de préjuger des intentions américaines à ce sujet. Assumeront-ils le risque majeur, pour leur propre sécurité, de laisser leurs bombes atomiques tactiques B61-12 en Europe tout en se désengageant, sachant qu’ils n’ont pas besoin de cette arme par ailleurs puisqu’elle est spécifique à l’OTAN et ne participe pas à la dissuasion américaine ?

Si c’est le cas, il risque d’y avoir un hiatus entre les plans nucléaires de l’OTAN, qui prévoient la possibilité d’une utilisation tactique de l’arme atomique sur le champ de bataille (y compris en premier), et la doctrine française, beaucoup plus réaliste et crédible, qui refuse la perspective d’une bataille atomique et n’envisage d’utiliser ses missiles « tactiques » qu’en tant qu’ultime avertissement, avant d’engager des frappes massives sur les centres vitaux de l’agresseur. Poser la question, c’est déjà y répondre. Mais c’est encore inaudible pour les six pays européens concernés.

Résumons-nous :

  • Les nations et les valeurs européennes sont désormais menacées de destruction, de manière directe et assumée de la part d’adversaires étatiques potentiels qui exploiteront systématiquement leurs moindres faiblesses.
  • Face à la perspective d’un désengagement américain, les Européens doivent sans délai repenser leur défense collective dans le cadre de l’OTAN.
  • Dans ce nouveau contexte stratégique, la France ne peut faire cavalier seul, ni se décharger de ses responsabilités historiques et géographiques ; ses intérêts vitaux seront nécessairement élargis à la dimension des frontières de l’OTAN ; la France n’a pour autant pas les moyens de remplacer seule l’engagement américain.
  • Un nouveau continuum de prévention conventionnelle et de dissuasion nucléaire doit être rapidement mis en place dans le cadre de l’OTAN, fondé sur les capacités, la géographie et les avantages comparatifs de chaque État membre ; l’épaulement stratégique de la dissuasion nucléaire française sera essentiellement fournie par les alliés, les forces conventionnelles françaises étant plutôt orientées vers la défense de nos intérêts vitaux hors périmètre de compétence de l’OTAN, notamment dans la vaste zone indopacifique.
  • Le mélange des concepts (américains) recouvrant systèmes défensifs, forces déployées préventivement et dissuasion nucléaire augmente le risque de franchissement du seuil nucléaire par confusion stratégique et remise en cause de la certitude de destructions majeures ; une alliance atlantique renouvelée placée sous la « tente » nucléaire franco-britannique devra en revenir à un concept d’emploi simple, lisible et efficace comme l’est la doctrine nucléaire française.
  • La relation spéciale franco-britannique sera renforcée dans cette nouvelle perspective, compte tenu de la capacité nucléaire servie par la Royal Navy ; cela fait d’ailleurs presque trente ans que les deux puissances européennes reconnaissent l’existence d’intérêts vitaux communs.
  • Tout cela demande de faire des choix politiques lourds de conséquences dans l’attribution des moyens budgétaires, et en tout premier lieu, de ne plus subir la contrainte imposée par les règles budgétaires de l’UE ; l’UE doit rester à sa place, qui est celle de concourir à la prospérité des Européens, sans porter atteinte à leur sécurité.

Tels sont les enjeux que l’on aimerait voir débattre dans la campagne électorale en cours, censée s’intéresser à l’avenir de l’Europe. Nous en sommes loin. Très loin. Et c’est préoccupant.

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(1) https://www.latribune.fr/opinions/l-economie-de-guerre-une-comedie-francaise-994854.html

(2) Cf. l’une de nos précédentes chroniques publiée en 2020 : https://www.latribune.fr/opinions/en-renforcant-sa-puissance-militaire-la-france-reequilibre-la-construction-europeenne-10-10-849392.html

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 * Le groupe Mars, constitué d’une trentaine de personnalités françaises issues d’horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l’industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.