Dans l’incroyable caverne des sous-marins nucléaires

Dans l’incroyable caverne des sous-marins nucléaires

Grand angle – Réputés invulnérables, ces monstres des mers continuent à fasciner. Reportage à Cherbourg avant l’arrivée sur les écrans, du film «Le chant du loup».



Par 24heures.ch – Publié le 16 février 2019

On appelle la «nef» le gigantesque atelier couvert de cinquante mètres de haut, mais n’entre pas qui veut dans cette cathédrale industrielle. C’est ici, sur le chantier d’assemblage de Naval Group, à Cherbourg (F), que s’achève, sous haute protection, la construction du sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) Suffren, premier d’une série de six prévus dans le cadre du programme Barracuda, dont le coût total avoisine 9 milliards d’euros.

L’été prochain, le Suffren, long tube de 99 mètres (pour 8,8 mètres de diamètre) à la carapace noire et lisse, sera mis à l’eau. Des «marcheurs», sorte de mille-pattes mécanique géant sur lequel repose le submersible de 5000 tonnes, déplaceront celui-ci très lentement sur une centaine de mètres jusqu’au bassin où il sera mis à l’eau et subira une batterie de tests. Ensuite, après plusieurs mois d’essais en mer, le SNA sera remis à la marine nationale française en été 2020, avec trois ans de retard par rapport au calendrier initial.


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Trois autres sous-marins de la classe Suffren – le Duguay-Trouin, le Tourville et le De Grasse – seront livrés durant la période de la loi de programmation militaire (2019-2025). Le cinquième SNA de la série, le Rubis, a été commandé en mai. Le sixième, le Casabianca, le sera cette année pour être livré en 2029. Ils devraient rester en service jusqu’en 2062.

70 jours d’autonomie

Depuis 1899, la France a construit 107 sous-marins, dont 16 nucléaires. Ces derniers ont tous été assemblés dans cette vaste nef Maxime-Laubeuf, du nom d’un illustre ingénieur naval: six sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la classe Redoutable (en service jusqu’en 2008), quatre SNLE de la classe Le Triomphant (mis en service entre 1997 et 2008 et qui seront en activité jusqu’en 2035) et six SNA de la classe Rubis (73,6 mètres de long, 2500 tonnes). Ces derniers, entrés en phase opérationnelle entre 1983 et 1993, auront donc progressivement été remplacés par les Barracuda à l’horizon 2030. Par rapport à la génération précédente, «les nouveaux SNA iront plus vite, plus loin et plus longtemps», résume Vincent Martinot-Lagarde, le directeur du programme Barracuda.

Tandis que les océans redeviennent des espaces de confrontation entre puissances, les sous-marins demeurent une capacité clé, en raison de leur invulnérabilité, de leur autonomie et de l’armement qu’ils emportent. Leur nombre progresse d’ailleurs de 6% annuellement, notamment en Asie. Pour parer aux nouvelles menaces, les principales nations navales ont engagé la modernisation de leurs forces nucléaires sous-marines – États-Unis, Royaume-Uni, Russie, Chine – tandis que de nouveaux acteurs océaniques ont décidé de se doter de submersibles de dernière génération, comme l’Inde, le Brésil et l’Australie. Ce dernier pays a passé avec la France le «contrat du siècle», 34 milliards d’euros, pour acquérir douze Barracuda dotés de moteur diesels. «Des débouchés à l’exportation indispensables à la pérennité de nos activités», insiste Alain Morvan, le directeur du chantier Naval Group de Cherbourg.

Les nouveaux SNA seront plus furtifs et capables d’une meilleure détection sous-marine. Des mâts optroniques, ne pénétrant pas la coque, se substitueront aux traditionnels périscopes. Le système de combat a été amélioré. La «vitesse tactique», c’est-à-dire celle à laquelle les submersibles pourront naviguer tout en restant complètement discrets, sera de deux fois supérieure à celle des Rubis. La profondeur de plongée dépassera les 350 mètres et l’autonomie théorique sera d’environ septante jours (contre quarante-cinq jours pour la génération précédente), cette durée à la mer étant seulement limitée par l’emport des vivres, voire de munitions. Selon Naval Group, maître d’œuvre industriel des Barracuda, ceux-ci gagneront aussi en manœuvrabilité grâce à des barres en X, visibles à l’arrière du bateau.

Dans le grand hall d’assemblage, le Suffren est en cours d’achèvement. À la fin de novembre, les plaques recouvrant la partie supérieure de la coque n’avaient pas été mises en place et le submersible ressemblait à un opéré du cœur, raccordé à de multiples câbles et tuyaux pour le fournir en énergie. Il ne sera pleinement autonome que lorsque, une fois mis à l’eau, auront été effectuées les opérations de chargement du combustible nucléaire, dans un bassin spécial géré par la Direction générale de l’armement (DGA), maître d’ouvrage du programme Barracuda. Pas très loin du Suffren, la partie avant et la partie centrale du Duguay-Trouin sont enserrées dans des échafaudages. La partie arrière du deuxième SNA se trouve encore dans un hall attenant, de même que des sections de coque du Tourville, posées sur le sol à la verticale.

Une conception numérique

La construction est modulaire. Chaque partie du sous-marin – coque, structures, chaufferie, appareil moteur, systèmes de combat et d’exploitation du navire – est réalisée dans l’un des huit sites de Naval Group en France, avant d’être intégrée à Cherbourg. Le navire est fabriqué par tronçons, telles d’épaisses tranches qui sont ensuite mises bout à bout. Des blocs internes – réacteur, propulsion, auxiliaires – sont réalisés en atelier et leur fonctionnalité dûment vérifiée, avant d’être introduits dans la coque épaisse du sous-marin.

Ces masses de 40 tonnes reposant sur des berceaux ressemblent à des «compressions» géantes du sculpteur César, incroyables enchevêtrements de tuyaux, de pompes et de valves. Elles doivent s’intégrer au centimètre près et sont isolées de la coque par des amortisseurs pour réduire l’empreinte acoustique du sous-marin.

«Le sous-marin est l’objet le plus complexe fabriqué par l’homme. Un Barracuda est constitué de 750 000 pièces et nécessite 400 compétences», relève Alain Morvan, de Naval Group. Quelque 3500 employés travaillent sur le site, dont 2000 – parmi lesquels 500 en sous-traitance – sur les SNA. «Ces bateaux sont les premiers dont la conception a été complètement numérique», ajoute-t-il. Concentrés de haute technologie, «système naval de systèmes», les submersibles ont bénéficié des savoir-faire les plus innovants. Dans les deux salles de réalité virtuelle du site, les techniciens munis de lunettes spéciales et de pointeurs laser peuvent se déplacer dans une maquette numérique du bateau, détailler et «manipuler» chaque pièce.

Outre le soutien aux SNLE assurant la dissuasion nucléaire, la surveillance et le renseignement, particulièrement dans les zones littorales – les missions classiques des SNA – les Barracuda auront deux capacités nouvelles. D’une part, le missile de croisière naval (MdCN), armement stratégique capable de frapper des cibles à terre à une distance de 1000 kilomètres. D’autre part, un caisson situé à l’arrière du kiosque et pouvant embarquer un propulseur sous-marin et une dizaine de commandos des forces spéciales.

Deux équipages de 63 personnes (contre 70 pour les Rubis) se succéderont à bord. Le premier sera complet cet été. Mais un noyau de sous-mariniers expérimentés a déjà été constitué. Ils accompagnent le chantier et s’entraînent. Grâce à un niveau d’automatisation inédit, toutes les installations du bateau pourront être pilotées à partir de deux pupitres seulement.

«Quatre personnes sont nécessaires, là où il en fallait quinze auparavant», explique Vincent Martinot-Lagarde. Par ailleurs, les conditions de vie à bord ont été améliorées (chambres, sanitaires…) et la mixité prise en compte. Des femmes, déjà présentes en petit nombre dans les SNLE, rejoindront les équipages des SNA nouvelle génération.

@Le Figaro (24 Heures) Créé: 16.02.2019, 12h22

L’idée d’un « parapluie » nucléaire français pour l’Union européenne fait son chemin

L’idée d’un « parapluie » nucléaire français pour l’Union européenne fait son chemin

http://www.opex360.com/2019/02/10/lidee-dun-parapluie-nucleaire-francais-pour-lunion-europeenne-fait-son-chemin/

Les USA se retirent du traité FNI. So what ?

Les USA se retirent du traité FNI. So what ?

Projet de missile hypersonique X-51A Waverider propulsé par un moteur Pratt & Whitney Rocketdyne SJY61, monté sous un pylône de Boeing B-52H Stratofortress (Illustration : USAF)

Alain Henry de Frahan   – Forces Opérations Blog – Publié le 23 octobre, 2018

http://forcesoperations.com/les-usa-se-retirent-du-traite-fni-so-what/

 

La décision annoncée par le président Trump de retirer les Etats-Unis du traité sur les armes nucléaires de portée intermédiaire (FNI) doit donner lieu à un examen rigoureux de ses conséquences possibles pour les autres grandes puissances, pas seulement à une réaction épidermique de plus devant cette habitude désormais courante du champion du monde de l’isolationnisme de retirer son pays des traités internationaux si laborieusement conclus.

 

Forces Operations présente généralement des sujets sous un format concis, qui informent et ou lancent des réflexions. Le retrait américain du traité FNI impose un traitement un peu plus long pour exposer sommairement les solutions existantes ou futures à ce nouvel écueil géopolitique. Il est difficile d’être clair sans quelques explications techniques, sans pour autant prendre en compte la réaction faussement offusquée du maître du Kremlin dont on connaît l’habilité à manipuler des opinions publiques en évitant de répondre au vrai motif des décisions prises à l’Ouest. Limitons-nous ici, avec Sydney J. Freederg Jr., à passer sommairement en revue les possibilités dont disposent ou disposeront les forces américaines – et, indirectement, l’OTANpour réorganiser leurs moyens de frappe de portée intermédiaire, allant de projectiles ou missiles hypersoniques à des missiles de croisière Tomahawk reconditionnés en passant par des canons portant à 1.600 kilomètres et des missiles Pershing mis à jour.

L’armée américaine pourrait se lancer dans la mise en service de nouvelles technologies qui auraient échappé à la lettre du traité, comme les engins hypersoniques lancés du sol. Mais cela pourrait également conduire à des solutions moins exotiques que le pacte INF interdit désormais, telles que les missiles balistiques de moyenne portée.

L’accord sur les forces nucléaires à portée intermédiaire interdit en fait tous les missiles de croisière et les missiles balistiques, peu importe qu’ils emportent des ogives nucléaires ou conventionnelles, d’une portée comprise entre 500 et 5.500 km… seulement s’ils sont lancés à partir de la terre ferme. La même arme, lancée depuis un navire, un sous-marin ou un avion est tout à fait légitime. Tordu, non ? Dès lors, que pourrait faire l’armée américaine sans le traité qu’elle ne puisse pas déjà faire ? Un rapport du Pentagone commandé par le Congrès et datant de 2013, non publié mais obtenu par Breaking Defence, indique que le retrait du traité créerait quatre possibilités.

Première possibilité : modifications apportées aux systèmes d’armes tactiques à courte portée existants pour en allonger la portée. Alors que les États-Unis disposent de nombreuses armes lancées par la mer et par air (pas visées par le traité FNI/INF), le seul système au sol lancé qui se rapproche des portées interdites est le système de missiles MGM-140 ATACMS (Army Tactical Missile System), missile sol-sol de type balistique tactique destiné au lance-roquette multiple M270 MLRS (Multiple Launch Rocket System) – dont dispose aussi l’armée française – et au M142 High Mobility Artillery Rocket System (HIMARS), lance-roquettes multiple monté sur un camion Medium Tactical Vehicle (MTV). Mais l’armée américaine a déjà décidé qu’il ne valait pas la peine d’améliorer l’ATACMS des années 1980 pour lui donner une portée beaucoup plus longue.

Au lieu de cela, l’armée américaine a mis au point un tout nouveau missile désigné Precision Strike Missile (PRSM) pour atteindre les cibles jusqu’à 499 km, limite arbitraire imposée par le traité FNI mais pas technologique. Dès lors, pratiquement, le retrait de l’INF éliminerait cette restriction théorique de la portée réelle du nouveau PRSM, l’ATACMS étant relégué au second plan.

Deuxième possibilité : missiles de croisière lancés depuis le sol, les GLCM (Forward-based, Ground-Launched, Cruise Missile). C’est l’option la plus simple. En fait, le missile de croisière air-sol BGM-109G – dont le déploiement avait contribué à forcer les Soviétiques à se mettre à la table des négociations avec les Américains (Gorbatchev et Reagan) et dont le traité FNI prévoyait explicitement la destruction – était simplement une variante transportée par camion du BGM standard de la Marine – le 109A Tomahawk, dont la version non nucléaire est installée sur presque tous les croiseurs, destroyers et sous-marins actuels. Reconditionner le Tomahawk en vue d’un lancement depuis le sol serait encore plus facile maintenant que pendant la guerre froide.

Relevons d’ailleurs que les États-Unis installent déjà, en Pologne et en Roumanie, des tubes de missiles Patriot (système PAC-3) compatibles dans le cadre du système de défense antimissile Aegis Ashore (terrestre) en répétant avec insistance que ce système n’a aucune capacité offensive. Clairvoyants, les Russes ont réagi en affirmant avec inquiétude que la version navale de l’Aegis (qui équipe aussi des navires français) utilise le même système de lancement vertical polyvalent Mk.41 pour le tir défensif que pour la version offensive surface-surface. L’ajout de capacités offensives à l’Aegis Ashore serait probablement aussi simple que de charger différents missiles, différents logiciels et différentes données de ciblage. Accusés par Donald Trump (et déjà par Barack Obama) de tricher depuis des années en déployant des missiles d’une portée supérieure – et donc interdite – à 500 km, les Russes provoqueraient donc la concrétisation de leur pire crainte.

Troisième possibilité : missiles balistiques à portée intermédiaire lancés depuis le sol. Les États-Unis devraient produire un nouvel IRBM (Intermediate-Range Ballistic Missile) pour remplacer les fameux Pershing II de la guerre froide qui avaient été détruits en vertu des accords sur les FNI. Aucun missile semblable n’est actuellement en service dans l’armée américaine : les missiles Minuteman III de l’USAF et les Polaris D5 de la Navy sont des missiles stratégiques de portée beaucoup plus longue, jamais été visés par le traité FNI. Leur technologie est déjà ancienne. Alors il convient de développer un ou des missiles plus performants.

L’une des principales motivations de l’armée à rechercher de nouvelles technologies telles que dans le segment hypersonique réside dans le fait qu’elles permettent de créer des engins moins prévisibles et plus maniables, des missiles qui pourraient contourner les défenses antimissiles balistiques actuelles. Mais de telles avancées technologiques sont très complexes et coûteuses à mettre au point.

Un moyen terme entre les technologies éprouvées et celles d’avant-garde réside sans doute dans la quatrième possibilité envisageable pour l’après-traité FNI.

Quatrième possibilité : missiles sol-sol à portée intermédiaire transportant une ogive désignée « trajectory shaping vehicles » (TSV) dont la trajectoire de rentrée peut être modifiée en cours de vol ; le TSV est lancé avec un missile balistique classique mais dispose de capacités de manœuvre et de plané suffisantes lors de la trajectoire descendante pour affiner le ciblage d’un objectif précis, ce qui dispense de devoir précharger le calcul complexe de la trajectoire de vol exacte.

Une autre voie réside dans des projectiles hypersoniques et des « super-canons ». L’armée de terre, la marine et l’armée de l’air U.S. travaillent toutes sur des armes hypersoniques, capables d’atteindre des vitesses cinq fois supérieures à celle du son (les missiles balistiques sont plus rapides mais suivent un arc fixe et sont incapables de manœuvrer comme un avion ou un missile de croisière). L’USAF a une longueur d’avance puisque le traité FNI interdit uniquement les armes basées au sol.

Comme l’explique encore Sydney J. Freederg, les deux systèmes stratégiques sont destinés à se compléter : l’un d’entre eux est un missile hypersonique lancé du sol qui visera les cibles les plus difficiles, telles que les bunkers de commandement souterrains ; le second – un canon à longue portée stratégique (SLRC) – utilise un obusier renforcé pour lancer des missiles, plus lents et moins chers à produire, sur des cibles plus faciles mais plus nombreuses , telles que les radars, lanceurs de missiles et postes de commandement mobiles ; une fois en vol, la munition déclenche un petit propulseur intégré pour allonger son rayon d’action, une version à plus grande échelle de la technologie de projectile assisté par roquette/fusée (RAP) vieille de trente ans. La combinaison canon + petite fusée devrait être moins chère qu’une fusée pure, car la partie canon est réutilisable alors que les propulseurs de fusée ne le sont pas.

Aucune de ces armes en développement ne tombe sous la définition du missile balistique donnée par le traité FNI : « missile qui a une trajectoire balistique sur la majeure partie de sa trajectoire de vol ». Le projectile envisagé par l’armée américaine lance un projectile balistique au début puis, d’une certaine manière, change de profil technologique. Un système hypersonique de type « boost-glide » vole comme une fusée puis, lorsque le moteur s’arrête, vole comme un (très rapide) planeur jusqu’à sa cible. Ce profil de vol n’est donc pas balistique, d’où le fait qu’il échappe au traité FNI.

Il est également possible qu’aucune des deux armes ne corresponde à la définition du missile de croisière donnée par le traité FNI, à savoir « un véhicule autonome sans pilote qui propulse le vol grâce à l’utilisation d’une portance aérodynamique tout au long de sa trajectoire ». Le missile hypersonique est probablement un « boost-glide » conçu pour entrer et sortir de la haute atmosphère sans suivre de trajectoire balistique et sans recourir à une portance aérodynamique. Le projectile tiré/lancé par un canon alterne entre un vol balistique et un vol propulsé par une fusée sans passer la majeure partie de sa trajectoire de vol (c’est-à-dire plus de 50%) dans l’un ou l’autre mode, échappant ainsi à une qualification unique de balistique ou de croisière. Le tour est joué !

Ne nous faisons pas d’illusions : les Russes ne les accepteront jamais. Moscou soutient déjà que les drones armés à longue portée – un avantage majeur des États-Unis mais où les Chinois marquent des points – violent l’interdiction de tout « véhicule automoteur sans pilote autopropulsé capable de voler grâce à l’utilisation d’un ascenseur aérodynamique ». Une définition aussi large du traité permettra aux Russes de contester la disponibilité de nouvelles armes de haute technologie. Ceci dit, l’armée américaine peut décider qu’elle n’en a pas besoin, se contentant d’exploiter et développer les armes existantes dont l’emploi ne serait plus « administrativement » limité pour respecter un traité dont elle va se retirer.

Sans le traité FNI, le principal avantage serait la possibilité de déployer un système balistique lancé du sol, tel qu’un IRBM doté d’un TSV. Ce type de système mixte pourrait offrir la même capacité, si ce n’est supérieure, que celle d’un véhicule boost-glide, avec potentiellement moins de risques d’interception et de coûts technologiques : il serait plus difficile d’abattre un missile dont seule la partie ascendante de la trajectoire serait balistique, la rentrée étant gérée par un TSV, qu’une arme purement balistique. Un tel « tandem » serait par ailleurs plus facile à développer qu’une arme purement hypersonique. En termes plus simples, il s’agirait simplement d’une évolution d’un système de gestion plutôt que d’une technologie radicalement nouvelle.

Nous Européens, qu’il s’agisse de la France ou de la Grande-Bretagne (sans vouloir offusquer les Allemands ni les autres), avons peu – ou pas – de réponses technologiques à apporter à un abandon général du traité FNI. Alors nous sommes contraints d’agir un peu comme avec l’Iran : nous affirmons notre soutien à ce traité… même si, vrai ou pas, il y a de la tricherie et de l’hypocrisie dans l’air. Surtout qu’à l’autre bout du monde, « Rocketman » n’a pas fini d’inquiéter la planète avec son programme nucléaire. Sans même évoquer les tensions croissantes avec la Chine.

 

 

Et si l’Allemagne ne pouvait plus compter que sur le seul « parapluie nucléaire » français?

Et si l’Allemagne ne pouvait plus compter que sur le seul « parapluie nucléaire » français?

par Laurent Lagneau  – Zone militaire – Le 06-08-2018

http://www.opex360.com/2018/08/06/lallemagne-ne-pouvait-plus-compter-seul-parapluie-nucleaire-francais/

Ancien professeur à l’Université de la Bundeswehr, politologue et spécialiste des relations internationales, Christian Hacke ne passe pas pour un excentrique. Pourtant, l’on ne peut qu’être surpris par la teneur de la tribune qu’il a publiée dans l’hebdomadaire Welt am Sonntag, le 29 juillet dernier.

Estimant que l’Otan est fragilisée par les fréquentes rodomontades du président Trump, lequel a pu donner le sentiment de remettre en cause le principe de défense collective qui en est le ciment, M. Hacke est arrivé à la conclusion que « pour la première fois depuis 1949, la République fédérale d’Allemagne n’est plus sous le parapluie nucléaire américain ».

Aussi, a continué le politologue, « la défense nationale sur la base d’une dissuasion nucléaire doit être prioritaire compte tenu des nouvelles incertitudes transatlantiques et des confrontations potentielles ». Est-ce que l’Allemagne aurait besoin de la bombe nucléaire? « Oui », croit-il.

Seulement, et M. Hake ne peut l’ignorer, il est illusoire de voir Berlin se lancer dans un projet de cette nature. D’une part parce que l’opinion publique allemande, qui rechigne déjà à porter les dépenses militaires à 1,5% du PIB, y serait fortement opposée. D’autre part, l’Allemagne a ratifié le Traité de non prolifération (TNP), signé en 1968. Cet engagement a en outre été confirmé par l’accord dit « Deux plus Quatre » (Allemagne de l’Ouest et de l’Est d’un côté, Union soviétique, États-Unis, France et Royaume-Uni de l’autre) signé en 1990 afin de permettre la réunification.

Aussi, l’idée du professeur Hake a été séchement écartée par Wolfgang Ischinger, ancien diplomate et actuellement président de la conférence de Munich sur la sécurité. « Si l’ Allemagne devait renoncer à son statut de puissance non nucléaire, qui empêcherait la Turquie ou la Pologne, par exemple, d’en faire autant », a-t-il répondu dans une tribune publiée par le quotidien Die Welt. « L’Allemagne en tant que fossoyeur du régime international de non-prolifération? Qui peut vouloir ça? », a-t-il insisté.

En revanche, certains ont suggéré, rapelle Politico, que l’Allemagne pourrait « envisager de contribuer à l’arsenal nucléaire français dans le cadre d’une stratégie européenne de dissuasion étendue, sous la bannière d’une ‘Union européenne de défense’ ».

Juridiquement, selon une étude [.pdf] publiée récemment par le Bundestag [chambre basse du Parlement allemand, ndlr], rien ne s’oppose à ce que Berlin puisse financer l’arsenal nucléaire d’un autre pays. Toutefois, y est-il estime, il n’y aurait pas un grand avantage à aller dans cette direction dans la mesure où l’adhésion de l’Allemagne à l’Otan et à l’UE la place de facto sous la protection nucléaire de la France, voire du Royaume-Uni.

« Il est crucial pour l’Allemagne et l’Europe d’avoir un débat stratégique », a commenté Ulrike Franke, analyste au Conseil européen des relations étrangères. Et, a-t-elle aussi affirmé, il « Il existe de facto un parapluie nucléaire, même s’il n’y a pas de disposition spéciale à cet égard ». Et l’occurrence, ce parapluie est français

« Le concept d’intérêts a été principalement abordé dans la doctrine française à partir des intérêts vitaux, en lien étroit avec la dissuasion nucléaire. Ces intérêts vitaux ne sont jamais définis avec précision, car il est de la responsabilité ultime et unique du chef de l’État d’apprécier en toute circonstance leur éventuelle mise en cause et de décider, au cas par cas, de la nature de la réponse qu’il convient d’y apporter. L’intégrité de notre territoire et la sauvegarde de notre population en constituent le cœur. Quels que soient les moyens employés par l’adversaire étatique, nous devons préserver la capacité de notre nation à vivre. De plus, la définition de nos intérêts vitaux ne saurait être limitée à la seule échelle nationale, parce que la France ne conçoit pas sa stratégie de défense de manière isolée, même dans le domaine nucléaire », avance la Revue stratégique française, publiée en octobre 2017.

En outre, lit-on encore dans ce texte, la dissuasion nucléaire « contribue, par son existence, à la sécurité de l’Alliance atlantique et à celle de l’Europe. »

Cela étant, en septembre 1995, Alain Juppé, alors Premier ministre, avait plaidé en faveur de l’intégration, dans la doctrine nucléaire française, de la notion de « dissuasion concertée » afin de « garantir la sécurité de l’Allemagne. » À l’époque, le maire de Bordeaux ne s’était pas engagé en faveur du désarmement nucléaire mondial, comme il le fit en 2010… Et son idée fit long feu auprès des dirigeants allemands.

En 2006, lors d’un discours prononcé à l’Île-Longue, le président Chirac remit cette idée sur le tapis. « En 1995, la France avait émis l’idée ambitieuse d’une dissuasion concertée afin d’initier une réflexion européenne sur le sujet. Ma conviction demeure que nous devrons, le moment venu, nous poser, ensemble, la question d’une défense commune, qui tiendrait compte des forces de dissuasion existantes, dans la perspective d’une Europe forte, responsable de sa sécurité », avait-il déclaré. Mais là encore, les choses restèrent en l’état.

Sauf que la situation a depuis changé. Du moins la perception que les dirigeants allemands ont de l’attitude américaine actuelle à l’égard de leur pays. En mai dernier, la chancelière allemande, Angela Merkel, avait tenu des propos sans ambiguité à l’égard de Washington. « Le temps où l’on pouvait compter tout simplement sur les États-Unis pour nous protéger est révolu. […] L’Europe doit prendre son destin elle-même en main, c’est notre défi pour l’avenir », avait-elle dit. D’où le débat lancé par Christian Hacke.

En tout cas, que la dissuasion française puisse bénéficier de financements venus d’Allemagne poserait de gros problèmes, notamment au niveau du contrôle des armes, de la chaîne de commandement et de décision, des choix technologiques, etc. Le général de Gaulle, en son temps, avait refusé toute ingérence alors que la France développait sa force de frappe. Au grand dam du chancelier Adenauer, qui doutait, déjà, de la détermination des États-Unis à venir au secours de son pays en cas de guerre avec l’URSS.

 

 

La dissuasion nucléaire, socle de la défense française

La dissuasion nucléaire, socle de la défense française

 

La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit de consacrer un budget de 25 milliards d’euros à la dissuasion nucléaire, dont les deux composantes, océanique et aérienne, vont être modernisées.

La ministre des armées Florence Parly en visite sur la base aérienne 702 d'Avord, principale base aérienne de défense et de dissuasion nucléaire, le 22 février 2018.

La ministre des armées Florence Parly en visite sur la base aérienne 702 d’Avord, principale base aérienne de défense et de dissuasion nucléaire, le 22 février 2018. / PHOTOPQR/MAXPP

Le programme nucléaire militaire français a été lancé dans les années 1945-1960 par une génération de responsables politiques marqués par les deux guerres mondiales de 1914-1918 et 1939-1945. L’arme nucléaire a été conçue et présentée comme un instrument de paix, préservant la sécurité et les « intérêts vitaux » de la France contre toute agression.

La dissuasion nucléaire est intimement liée à la position institutionnelle du président de la République qui a l’autorité du tir nucléaire. Cela explique que le sujet laisse peu de place au débat. « La dissuasion fait partie de notre histoire, de notre stratégie de défense, et elle le restera », a asséné Emmanuel Macron dans ses vœux aux armées, à Toulon, le 19 janvier 2018.

Renouvellement des deux composantes

« Dans le monde que nous connaissons, et qui sera demain, à n’en pas douter, encore nucléaire, je suis convaincu que la pertinence de notre modèle de dissuasion, basé sur la stricte suffisance, demeure. C’est lui qui nous permet de conserver notre autonomie stratégique et notre liberté d’action en toutes circonstances, dans un contexte international qui n’autorise aucune faiblesse », a rappelé le chef de l’État, fidèle à la doctrine stratégique française.

Certes le monde a changé, le mur de Berlin est tombé, mais de « nouvelles formes de guerre et de conflictualité » sont apparues : « prolifération biologique et chimique ; prolifération nucléaire, multipolarité nucléaire » avec « des risques accrus d’escalade », a notamment relevé la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017.

Pour ces raisons, Emmanuel Macron a engagé des « travaux de renouvellement » des deux composantes nucléaires : « la force océanique qui, par la permanence à la mer, nous protège de toute surprise stratégique, et la composante aérienne qui, par sa démonstrativité, fait partie du dialogue de dissuasion ». Une modernisation nécessaire pour conserver la crédibilité de l’outil.

 

 

Un coût budgétaire entouré de secret

Le fait de disposer de deux composantes assure au président, chef des armées, d’avoir « en main une large gamme d’options possibles pour conduire le dialogue dissuasif », soulignait la ministre des armées Florence Parly lors des débats parlementaires sur la loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025. « Sur le plan technique, ajoutait-elle, le fait de disposer de deux composantes permet de se prémunir contre une rupture capacitaire ou technologique de l’une d’entre elles, et donc de garantir l’effectivité de la dissuasion à tout instant»

De fait, la LPM 2019-2025 adoptée par le Parlement le 28 juin prévoit un budget de 25 milliards d’euros pour cette période. « Cette enveloppe n’inclut pas les dépenses concernant des équipements à vocation duale, comme l’acquisition d’avions de chasse ou d’avions ravitailleurs, qui peuvent tout aussi bien servir à des fins conventionnelles qu’à des fins de dissuasion. Les crédits consacrés à la dissuasion resteront donc globalement constants et représenteront environ 12,5 % du budget de la défense jusqu’en 2025 », a expliqué la ministre durant la discussion à l’Assemblée nationale.

En réalité, le « coût de la bombe » reste flou. « Tout ce qui concerne l’arme nucléaire est entouré de secret : la conception, la mise en œuvre, le déploiement des systèmes (…) Ce secret va plus loin, puisqu’il affecte aussi les comptes publics », écrivent Paul Quilès, Jean-Marie Collin et Michel Drain dans L’illusion nucléaire (éditions Charles Léopold Mayer). Ils estiment que « la dissuasion coûtera bientôt plus de 6 milliards d’euros par an ».