Les disparus d’Algérie

Les disparus d’Algérie

Seules les victimes auraient éventuellement le droit de pardonner. Si elles sont mortes, ou disparues de quelque façon, il n’y a pas de pardon possible”
(Jacques Derrida)

Il y a 62 ans, tel Ponce Pilate, le gouvernement français se lavait les mains et tournait la page. Pays sans nom, sans frontière, sans unité, c’est par la France et dans la France que l’Algérie avait acquis une personnalité, pour la première fois dans l’histoire… C’est par la France qu’elle devint officiellement indépendante, le 5 juillet 1962… et c’est à cette date que le drame des disparus –ayant connu un essor vertigineux dès la signature du « cessez le feu »- atteint son apogée dans le paroxysme de l’horreur…

Le point de départ de la gigantesque entreprise de destruction qui devait s’abattre sur les Français d’Algérie –entreprise de destruction voulue et organisée par le régime gaullien- fut la honteuse signature des accords d’Évian du 18 mars 1962 avec comme symbole de forfaiture, le massacre du 26 mars à Alger… Son aboutissement, le 5 juillet 1962 à Oran. Entre ces tragédies, plusieurs milliers d’Européens (on ne connaîtra jamais le nombre exact) disparaîtront, enlevés parfois même sous les yeux des militaires français qui n’interviendront pas : « Ils n’avaient pas d’ordre », disaient-ils ! En réalité, ils avaient des ordres de « non intervention ». Ainsi, dans toute l’Algérie des camps s’ouvrirent, parfois à proximité même des villes et des cantonnements militaires sous le regard bienveillant des autorités françaises.

La plus élémentaire des missions eût été d’ordonner à notre armée, encore puissante, d’effectuer des opérations de sauvetage en direction de ces camps… sa première motivation étant de sauver ses propres soldats dont près de 400 furent pris vivants au combat. Nul ne recouvrit jamais la liberté… et cela en dépit des accords d’Évian et des conventions de Genève. L’autre motivation était de sauver, d’une part, ces milliers de civils européens menacés de jour en jour d’extermination, d’autre part, ces milliers de Musulmans fidèles à la France à qui l’on avait fait une promesse formelle de protection, à qui l’on avait juré que le drapeau français ne serait jamais amené et que l’on a livré avec une révoltante bonne conscience, pieds et mains liés à la vindicte des bourreaux.

Alors, quand les familles éplorées suppliaient les militaires d’intervenir après l’enlèvement de l’un des leurs ; quand elles en appelaient à nos gouvernants, nos médias, nos associations humanitaires, à la Croix Rouge… quand ce n’était pas au Clergé, on leur rétorquait sans ménagement « qu’ils étaient tous morts » ! Et ainsi, parce qu’ils « étaient tous morts », on a laissé, des années durant, pourrir dans les geôles, les mines de sel, les camps de la mort lente et les bordels, nos proches, nos familiers, nos frères…

Car on ne supprima pas des milliers de personnes du jour au lendemain… Certaines vécurent des années durant dans leur univers concentrationnaire ; déclarations d’hommes politiques et témoignages l’attestent. C’est ainsi que :

– Le 26 janvier 1971 (9 ans après l’indépendance), le Président algérien Boumedienne déclarait : « A Paris, on semble ignorer que nous détenons un grand nombre d’otages français. Quand il le faudra, nous en communiquerons la liste à la presse, d’où une émotion considérable en France. Alors, pour obtenir la libération de ces otages, il faudra y mettre le prix.« 

– Le couple des enseignants Allard, de Bruyère-le-Châtel (Essonne), d’abord pro-FLN puis expulsés d’Algérie au cours du second trimestre de 1971, révéleront qu’environ sept cent cinquante disparus européens ont été vus et contactés dans les camps de travail situés à proximité des puits de pétrole d’Hassi-Messaoud. A l’automne 1972, quelques-uns de ces hommes ont tenté de s’évader. On les a retrouvés bastonnés à mort sur la rocade sud, avec la main droite coupée.

– Le 23 avril 1982, l’hebdomadaire « SPECIAL DERNIERE » publiait les révélations de Mr Poniatowski qui affirmait qu’en 1975 (il était alors Ministre de l’Intérieur), il y avait encore des centaines de captifs en Algérie.

Ce jour-là, nous fîmes connaissance avec l’incroyable, l’impossible, l’inimaginable. En première page, on pouvait lire : 

        « EXCLUSIF : Les photos des Français détenus sans raison PRISONNIERS EN ALGERIE depuis VINGT ANS. Un vrai camp de concentration installé du côté de Tizi-Ouzou« .

Au total 15 photos sous lesquelles figuraient les noms et prénoms des « disparus ». Or l’une d’elles nous apprenait ainsi que le gardien de la paix, Pelliser Jean Claude, enlevé le 16 mai 1962 à Maison Blanche, Alger, dans l’exercice de ses fonctions, était toujours en vie… alors qu’il avait été déclaré « décédé » le 13 novembre 1970 par le Tribunal de Grande Instance de Paris.

20 ans après ces tragédies, il y avait encore des survivants dans les camps de concentration algériens. Nous en avions là la preuve. Que firent alors les autorités françaises ?

Le 12 novembre 1964, Le Figaro lançait le chiffre de 6000 à 6500 Européens enlevés entre le 19 mars 1962 et le 31 décembre 1962… preuve qu’après l’indépendance les enlèvements s’étaient poursuivis.

L’accusation était portée et elle était irréfutable. Alors, pourquoi l’armée française –qui était toujours présente ne Algérie- n’intervenait-elle pas pour sauver ces malheureux? Et pourtant ils étaient enfermés dans des camps parfaitement localisés et connus des autorités, attendant dans la souffrance et la déchéance une vaine délivrance. Certains furent libérés, mais sur des initiatives individuelles d’officiers outrepassant les ordres reçus et… immédiatement sanctionnés. Parfois même, ces morts-vivants étaient plongés dans leur univers concentrationnaire à proximité des camps militaires français, tels, la cité du Petit Lac à Oran.

Que de cris déchirants, que d’appels au secours ces militaires français ont-ils dû entendre chaque nuit, eux qui étaient terrés dans leur caserne, l’arme au pied, attendant la quille prochaine…

Que d’horribles, que d’épouvantables hurlements ont dû retentir, des années durant, dans ce pays livré aux écorcheurs ! Mais nul ne pouvait les entendre. Une chape de silence s’était abattue sur ces malheureux ajoutant ainsi à leur calvaire et, engoncé dans son égoïsme, son confort et son indifférence, le peuple français ne répondit pas aux plaintes et aux râles qui s’échappaient de toutes les contrées de l’Algérie et qui venaient s’écraser contre ce mur qu’il avait érigé sur ses côtes. Ces sacrifiés là, dont le nombre s’amenuisait au fil du temps, n’étaient plus que des animaux survivants d’un triste bétail pensant, abandonnés à leur délire, à leurs rêves et à leurs rancœurs. Durant des années, ils ont croupi derrière des barreaux ou dans des camps, à épier leurs geôliers, à écouter les râles des mourants et les cris de ceux que l’on torturait, en suivant de leurs yeux, leurs inoubliables yeux, empreints de crépuscule mental, la marche rêveuse des nuages dans l’immensité du ciel étoilé.

Pauvres êtres torturés! Leurs cris déchirants seront restés vains durant toutes ces années, mais ces plaintes ne sont pas perdues. Quelque part dans les cieux elles ont été enregistrées indélébilement et le jour du jugement dernier, elles se feront de nouveau entendre… et les paroles prophétiques du Maréchal Juin remontent à ma mémoire : « La France est en état de péché mortel et elle connaîtra, un jour, le châtiment ».

Pour autant en dépit des renseignements qui lui parvenaient régulièrement, la grandeur gaullienne ne s’abaissa pas à donner les ordres nécessaires pour sauver ces sacrifiés et les cadres de l’armée, les consuls et ambassadeur de France à Alger respectèrent ces ordres de ne pas intervenir, abandonnant ceux qui n’étaient plus que des morts en sursis, oubliant que, pour des raisons similaires, on condamna à la fin de la seconde guerre mondiale, les officiers allemands qui ne s’étaient pas opposés aux ordres d’Hitler.

Ils sauvèrent ainsi leur carrière, certes ! Plus tard, colonels, généraux, députés, ambassadeurs, couverts de titres et de médailles usurpés, ils se prélasseront et se féliciteront de leur « bon choix ». Mais, où est leur honneur ? Que devient une armée sans honneur ?

        « La voix de la conscience et de l’honneur est bien faible quand les boyaux crient », disait Diderot…

Ainsi, la France et l’armée française d’alors sont aujourd’hui éclaboussées d’une honte que le temps ne suffira pas à effacer. Il n’y a pas d’exemple qu’un État ait livré de la sorte ses enfants au bourreau. Et cette tache indélébile ternira à jamais l’honneur de la Vème République.

José CASTANO

La guerre des Malouines : succès et limites d’une comparaison avec la situation française

La guerre des Malouines : succès et limites d’une comparaison avec la situation française

JEANNE ACCORSINI/SIPA/2406101358

par par Swan Dubois Galabrun, Lilian Tassin, Augustin Fille. Officiers de l’armée de Terre – Revue Conflits – publié le 10 décembre 2024

https://www.revueconflits.com/la-guerre-des-malouines-succes-et-limites-dune-comparaison-avec-la-situation-francaise/


La guerre des Malouines (1982) permet de tirer de nombreux enseignements pour l’armée française aujourd’hui. Que ce soit la communication internationale, le rapport au droit et à la politique et le mode opératoire, c’est un conflit à mieux comprendre pour percevoir les enjeux contemporains.

par Swan Dubois Galabrun, Lilian Tassin, Augustin Fille. Officiers de l’armée de Terre.

Faire de la guerre des Malouines un cas d’école pour la France n’est désormais plus une prise de risque intellectuelle tant les occurrences montrant l’intérêt de cette guerre pour la réflexion française ne manquent pas : les officiers de Marine Corman et Lavernhe exposant la fin du HMS Sheffield dans Vaincre en Mer au XXIe siècle, le député Yannick Chenevard, invoquant l’exemple britannique pour attirer l’attention sur l’intérêt d’une flotte stratégique[1]. La comparaison de l’amiral Vandier dans Mer et Marine en 2021, érige l’événement en un type de guerre déclinable auquel la France serait confrontée. Pourtant, els sont les points communs, mais aussi les divergences afin d’en tirer les justes leçons. Cette analyse est complexe puisque son intérêt n’est pas l’exhaustivité historique ou géopolitique, mais plutôt de dresser une comparaison générale. Cette entreprise possède un fort ancrage historique, mais elle se veut surtout dialectique dans sa capacité à se détacher de l’histoire et de l’actualité.

Situation avant la crise

En 1982, dans un contexte de guerre froide, l’ennemi est à l’Est et le Royaume-Uni ne conçoit une action militaire que dans le cadre de l’OTAN avec comme partenaire minimal les États-Unis. Le temps est à l’austérité et aux coupes budgétaires, dont l’une des premières cibles est les forces armées. Face à l’ennemi soviétique, une flotte de surface solide, principalement anti-sous-marine, semble largement suffisante. Les bâtiments sont conçus et les équipages formés principalement à la lutte contre les submersibles, puis au combat de surface ou anti-aérien, alors que les missions d’appui à un débarquement ou de frappes de cibles terrestres passent largement au second plan.

Sur le plan aéronaval, les porte-avions britanniques sont jugés trop coûteux et inutiles, l’allié américain étant censé fournir l’appui aéronaval dans le cas d’une opération de projection de forces en dehors de l’Europe. Il est décidé que le vieux HMS Hermes, après avoir été proposé à la vente à l’Australie, ne sera pas modernisé et amené vers la retraite, alors que l’Invincible, censé lui succéder, n’est sauvé qu’au prix de la conversion, sur le papier, en porte-aéronefs de lutte anti-sous-marine, et de la vente de la tête de classe à l’Australie. Enfin, les deux navires amphibies de la classe Fearless ne sont plus en mesure de prendre la mer. Dans le paysage institutionnel, seul l’amiral Leach, First Sea Lord, plaide activement pour le maintien d’une capacité à projeter durablement une force conséquente : si son action ne rencontre qu’un succès modéré pour les unités de surface, elle permet au moins de maintenir un volume de force respectable pour les Royal Marines, regroupés au sein de la 3e Commando Brigade. La capacité de combat amphibie qu’ils représentent a été sauvée en l’attribuant à une seule unité, bénéficiant de l’ensemble des moyens nécessaires et des infrastructures d’entraînement. Une comparaison avec la France ne serait pas forcément indiquée puisque cette capacité est répartie entre la 6e Brigade Légère Blindée, la 9e Brigade d’infanterie de Marine, les fusiliers marins et les commandos marine de sorte que la culture amphibie n’est pas le seul pré carré de la marine.

La question capacitaire au cœur de la crise

L’ordre de bataille réduit de la Royal Navy conduit les responsables politiques à n’envisager que des réponses limitées. Lorsque le 20 mars, Margareth Thatcher demande au Foreign Office un mémorandum intitulé Options in the South Atlantic, la partie rédigée par John Nott[2] sur les possibilités d’actions en matière de défense illustre les faibles capacités d’action de la Navy : la seule option considérée sérieusement est l’envoi de Marines tandis que les possibilités d’envoyer des sous-marins ou de mettre sur pied une Task Force sont à peine évoquées.

Pourtant, dès le 29 mars, Margareth Thatcher fera le choix de dépêcher sur place, depuis la Méditerranée, un sous-marin nucléaire d’attaque et un navire ravitailleur puis de faire appareiller un second sous-marin d’Écosse. C’est à ce moment qu’entre en scène l’un des acteurs clefs de la victoire britannique : la Royal Fleet Auxiliary. Cinquième branche de la Navy, la RFA sert depuis 1905 au ravitaillement et aux liaisons entre la Grande-Bretagne et ses dominions, mais aussi au ravitaillement des navires engagés dans des opérations militaires. Cette flotte auxiliaire au statut civilo-militaire permet d’externaliser partiellement les coûts de maintien en condition des navires et de formation de l’équipage, tout en disposant d’une flotte de transport et de ravitaillement sous commandement militaire en temps de crise. C’est aussi elle qui met en place la réquisition des navires de la Merchant Navy, détachant à bord des navires réquisitionnés des officiers spécialistes, dans le cadre du STUFT System[3]. Dès le déclenchement du conflit, un navire de la RFA sera donc en chemin pour les Malouines, premier élément d’une chaîne logistique qui tiendra tout le long de l’engagement britannique.

Lors de la réunion de crise du 30 avril, Sir Leach, seul militaire présent en l’absence de ses supérieurs, insista sur la nécessité de mettre sur pied une flottille complète, couvrant l’ensemble du spectre des menaces, et soutenue par un appareil logistique conséquent.

La constitution de la Task Force s’articula autour de trois types de navires : ceux de combat, de ravitaillement et de transport. Les bâtiments de combat sont dans un premier temps prélevés sur la masse des navires à la mer dont dispose la Royal Navy. Mais très vite, les navires disponibles paraissent insuffisants par rapport aux besoins. Au prix d’un effort remarquable de la part des chantiers navals britanniques, les jumeaux de la classe Fearless sont modernisés et remis en état en un temps record, réussissant ainsi à compenser en quelques semaines des années de sous-investissement. Le HMS Invincible, pourtant annoncé comme vendu à l’Australie par le ministère de la Défense, va en trois jours être équipé pour le combat. Dans les deux cas, les chantiers navals et les équipes de maintenance ont travaillé main dans la main, sous très court préavis, pour des résultats excellents, fruit d’une tradition de coopération civilo-militaire ancienne et entretenue.

Les navires de ravitaillement sont fournis par la RFA, c’est d’ailleurs principalement l’indisponibilité de ceux-ci, bien plus que des navires de lignes, qui compromet partiellement la capacité de la Navy à honorer ses engagements auprès de ses alliés, soulignant leur importance dans le fonctionnement d’une marine au rayonnement mondial. Fort de cet enseignement, la RFA maintient toujours en conditions opérationnelles sept navires ravitailleurs de flotte de trois classes différentes. La Marine Nationale, de son côté, ne dispose que de quatre Bâtiments Ravitailleurs de Flotte de la classe Jacques Chevallier, soit moitié moins que ceux employés dans la Task Force britannique.

Les navires de transport militaires disponibles étant très insuffisants, il est envisagé dès la mise sur pied de la Task Force d’employer des navires civils de la Merchant Navy pour réaliser l’acheminement des troupes nécessaires. C’est ainsi que le SS Canberra acheminera la quasi-totalité du 42 Commando, et que le paquebot Queen Elizabeth 2 servira au transport de la 5e Brigade d’Infanterie. Face aux besoins pressants d’aéronefs supplémentaires, c’est d’ailleurs un porte-conteneurs civil, l’Atlantic Conveyor, qui va être réaménagé afin d’accueillir vingt-cinq appareils. Illustration de la prise de conscience britannique de l’importance de disposer d’au moins deux porte-avions, l’un pour défendre la Task Force et l’autre pour appuyer les opérations à terre. Ce questionnement est largement d’actualité au sein de la Marine Nationale, dans le cadre du programme PANG, qui a été tranché en faveur d’une seule unité de la nouvelle classe, laissant la classe Mistral comme seul élément d’appui aéronaval complémentaire.

Les Britanniques n’hésitent donc pas à agréger des navires civils, parfois employés de manière originale en s’appuyant sur une structure préexistante, à des navires militaires pour combler les trous capacitaires béants dont souffrait la Royal Navy. La démarche de création d’un tel outil en France date de 2016, avec l’article 58 de la Loi pour l’économie bleue, et inscrite dans le Code de la Défense [article L1355-4]. Cependant, si le CESM a souligné la faiblesse des structures et des moyens de ce type à la disposition de la France, les assises de la mer le 19 novembre dernier ont donné un nouvel élan à la réalisation de cette ambition[4].

Une opération amphibie pour la reconquête

L’opération amphibie à proprement parler, n’a été rendue possible que par la très faible résistance argentine sur les lieux du débarquement. Lorsque dans la nuit du 21 au 22 mai la 3 Commando Brigade, précédées d’éléments de reconnaissance du SBS[5] , prend pieds sur le rivage de la baie de San Carlos, suivie des premiers éléments du Parachute Regiment, ses pertes sont négligeables, et seuls deux aéronefs anglais sont abattus. Cela s’explique par la faible présence argentine, mais aussi par la décision quasi immédiate des Argentins de quitter les lieux du débarquement pour établir des défenses plus en profondeur dans l’île, moins exposée aux appuis feux navals directs des navires britanniques.

Ce très faible coût du débarquement britannique est la conséquence d’une série de choix, justifiés par les caractéristiques très originales du territoire à reconquérir. Le commandement britannique a choisi de débarquer loin des objectifs principaux, préférant exposer ses troupes lors de l’approche de l’objectif plutôt que sur la phase de débarquement. Cela a permis de tomber sur des défenses argentines très réduites, sans que les ennemis puissent exploiter la profondeur de leur défense. De plus, le choix de débarquer de nuit a permis de repousser au maximum l’heure de perte de surprise et de débarquer un maximum de personnels avant l’attaque aérienne argentine. Cependant, l’absence d’aérodrome permettant la mise en œuvre d’avions de combat sur l’archipel contraint les Argentins à attaquer depuis le continent, où s’est réfugié le porte-avions Veinticinco de Mayo. Cette contrainte permet aux Britanniques d’espérer mettre en place une bulle A2AD[6] solide sinon hermétique, pour protéger les mises à terre des renforts et de l’échelon de soutien de l’opération à terre.

La réussite du débarquement britannique aux Malouines repose donc avant tout sur l’exploitation à fond de leur supériorité navale locale, rendant toute résistance argentine sur le point de débarquement illusoire. Mais aussi sur le choix de ne pas chercher une action précipitée, de se fondre dans le tempo de la guerre en cours, et d’accepter de construire une victoire sur la durée, en débarquant loin des objectifs à haute valeur politique, de manière à transformer la supériorité navale britannique en une supériorité terrestre, fondée sur la qualité, mais aussi sur le nombre et la résilience de la force débarquée. La persistance d’une structure civilo-militaire britannique permettant la projection de force et les choix opérationnels courageux traduisent une volonté politique de mener et de gagner la guerre.

Le politique doit composer avec l’opinion britannique

À l’hiver 1982, le gouvernement Thatcher était au plus bas dans l’opinion publique. La culture britannique de l’Empire, par-delà les mers, explique que la perte initiale des îles n’ait pas été ignorée, mais ait soulevé de vives critiques et une forme de honte de s’être laissé ainsi prendre. Thatcher, en décidant d’accepter l’épreuve de force avec les Argentins, a donc été largement soutenue par une population mue davantage par l’envie de reprendre les îles que par la détestation de son gouvernement. On relève peu d’oppositions à la guerre, soit des oppositions de principe peu construites contre la guerre en général, soit émanant d’acteurs qui préféreraient la négociation. Elles sont dans tous les cas peu homogènes et marginales. Au cours du conflit, la relation avec les médias incarne dans une certaine mesure le jeu du cabinet avec sa crainte de voir un retournement de l’opinion publique : la diffusion de l’information quant à la perte du Sheffield va soigneusement être préparée et diluée dans le temps afin de ne pas créer un coup de communication susceptible d’embraser les passions. Les photos montrant des cadavres, notamment ceux de soldats britanniques, sont contrôlées, voire interdites. Si certains journalistes se sont plaints, on a surtout vu une franche coopération avec les militaires[7].

Le poids de la culture stratégique aux sources des choix politiques

Le paradigme continental de la France la porte vers la mer, en dépit d’une grande tradition et d’aménités incontestables qui font d’elle une nation maritime. Les affaires d’outre-mer et les guerres coloniales n’ont jamais suscité l’enthousiasme profond des Français, elles ont même provoqué leur ire lorsque le contingent est envoyé, ce que les Britanniques n’ont jamais fait en créant un modèle d’armée professionnelle à but expéditionnaire. La population ne comprendrait sans doute pas l’acharnement à guerroyer pour ces territoires lointains s’ils étaient envahis, quand déjà en temps de paix, on souligne qu’ils sont coûteux et hétérogènes par rapport à la métropole. À l’inverse, rien n’interdit d’imaginer qu’en cas de conflit limité et d’envoi de professionnels, une large part de la population, si son patriotisme est éveillé, pourrait soutenir une telle entreprise par fierté nationale. Éveil qui doit autant à la culture qu’à la participation des vecteurs d’expression et d’influence que sont les médias. Suivant la trinité clausewitzienne, c’est eux qui représentent le plus la population en portant l’opinion publique. Les considérer comme des ennemis et non comme des alliés dans un même but serait donc une mécompréhension certaine. Même si la naissance des réseaux sociaux et d’internet limite la comparaison entre nos deux époques, l’adhésion de la population reste suspendue aux médias et à leur volonté de soutenir le projet. Soulignons alors la nécessité que les journalistes soient sensibilisés à ces enjeux pour mieux éclairer l’opinion publique tout en portant sa voix.

La tension existant d’ailleurs entre le politique et la population à travers la pression que l’opinion publique exerce du second sur le premier, met en lumière le jeu existant en démocratie pour les cabinets entre l’impératif de se maintenir et celui de diriger le pays. Les deux ne sont pas contradictoires puisque l’envoi immédiat de la flotte a répondu à un souci de maintien pour Thatcher comme à des enjeux de grande stratégie de la Grande-Bretagne. La France fait face à des enjeux similaires : en dépit de mécompréhensions marginales, on observe au parlement un consensus global sur les thématiques de défense par un effort des parlementaires pour aider les militaires en donnant une voix politique à leurs demandes. Pas de clivage comme on s’y attendrait, mais un travail commun, car fondé sur des éléments tangibles incontestables : Malouines, comme Éparses par exemple, présentent des ressources du sol et de la mer, et des points d’appui sur les routes commerciales en cas de fermeture de canaux comme Panama et Suez. Les événements en mer Rouge à l’hiver 2024 ont d’ailleurs renvoyé ces hypothèses du monde de la fiction à celui de la réalité. Ressources, positions stratégiques, diversité de populations et de cultures constituent une profondeur stratégique pour la France comme pour le Royaume-Uni. Ce sont autant d’atouts qui font d’elles des puissances, et symbolisent leur rang de Grande Nation. Leur perte est à la fois celle des constituants réels de la puissance, mais aussi de son symbole. La possession de ces terres est d’ailleurs consacrée par la sanctuarisation de la dissuasion même si l’absence de continuité physique avec la métropole crée des opportunités de contestation sous le seuil du conflit. L’importance est dissymétrique dans les opinions entre ces territoires et la métropole, de sorte que le vecteur nucléaire est disproportionné. Les Anglais l’ont envisagé sans l’utiliser pour cette raison, même si leur doctrine diffère. Considérant l’arme atomique dans une architecture plus vaste de défense, la riposte, même par des moyens conventionnels, est nécessaire pour conserver la crédibilité.

Au cœur de la conduite de la guerre, la culture du commandement et sa relation au politique est facteur de succès

Cette question de la pertinence du vecteur employé selon la crise relève du dialogue entre politique et militaire, qui commence dès le 2 avril au matin, quand l’amiral Sir Leach propose d’envoyer la flotte de Woodward, sachant à la fois qu’il faut réagir au plus vite, mais aussi qu’il obtiendra en cas de succès la fin des coupes budgétaires. Pour la durée du conflit, Downing Street dialogue avec l’état-major situé non pas à Whitehall, mais à Northwood, à 30 km, et dirigé par l’amiral Fieldhouse, afin d’éviter les interférences. La Grande Bretagne possède un atout culturel puisque les grands généraux britanniques, rompus à ce genre de guerres, ont la réputation d’avoir une très fine compréhension de leur milieu politique. Le haut commandement jouit d’une certaine autonomie grâce à la confiance du politique, en dépit de quelques interférences réelles, où le cabinet rappelle son existence de façon très insistante auprès des commandants de terrain en raison de son besoin de résultats afin de ne pas avoir à négocier en position de faiblesse. Les Français jouissent de structures de commandement tout aussi adaptées à ce genre d’opérations grâce à une longue expérience dans le domaine, même si ces guerres avaient lieu contre des adversaires asymétriques. L’invasion d’un territoire d’outre-mer marquerait un défi plus élevé pour ces structures qui devraient affronter un ennemi de même envergure. Cette question de l’ennemi renvoie à celle du contexte international puisque c’est ce dernier qui va conditionner les forces en présence pour l’affrontement.

L’ONU, un acteur incontournable

La Guerre des Malouines est riche d’enseignements si on analyse le comportement de chacun de ses acteurs. D’abord, il faut mentionner l’ONU, puisqu’elle est l’institution incontournable en cas de contentieux entre deux pays. Il est un préjugé tenace selon lequel cette dernière est une organisation qui génère des résolutions stériles n’améliorant jamais la situation. Pourtant, Anthony Parsons, représentant le Royaume-Uni à l’ONU durant le conflit, explique le contraire[8] : selon lui, il était essentiel de gagner à New York avant de gagner aux Malouines. En tant que nation membre du bloc de l’ouest, les Anglais étaient attachés à faire valoir leurs droits statués dans l’article 51 de la Charte onusienne autorisant la légitime défense. Face aux Argentins qui semblaient sûrs d’eux grâce au narratif qu’ils avançaient, autrement dit une nation non alignée qui reprenait son territoire légitime à une nation impérialiste, les Anglais ont réussi à faire voter une résolution adoptée par la grande majorité du conseil du moment[9].

Pour les Argentins, le plan était de faire durer la guerre, en montrant qu’ils étaient les prétendues victimes d’une nation coloniale, et non les agresseurs. Les tractations infinies à New York devaient épuiser le Royaume-Uni qui aurait dû composer avec une opinion internationale et intérieure hostile. Au lieu de cela, les Anglais ont fait adopter la résolution légitimant leur réponse militaire, en brisant deux mythes. Le premier est que l’Occident, et plus particulièrement les ex-puissances coloniales, n’était pas seul à croire au droit international face à un tiers-monde prétendument obsédé par la décolonisation. Le deuxième concerne l’ONU. Parsons y souligne la qualité des débats malgré le préjugé d’impuissance de l’institution, ceux-ci étaient écoutés avec attention par la communauté diplomatique internationale. Il conclut en qualifiant la victoire à New York « d’essentielle» pour la Royal Navy en route pour l’Atlantique Sud. Et ce serait sans oublier le prestige obtenu qui a permis de rassurer les alliés du Royaume comme impressionner ses rivaux.

Il est évident de mentionner que la France ne saurait se passer de l’ONU et d’une résolution. Néanmoins, force est de constater que cette institution n’a jamais été aussi peu écoutée. De plus, les Malouines se considéraient anglaises à 98%, affaiblissant le narratif argentin. Un sondage mettant en difficulté la France dans un de ses territoires ultra-marins fragiliserait au contraire sa posture aux Nations-Unies. La question du sentiment d’appartenance à la métropole semble alors cruciale aux yeux de l’ONU dans ses arbitrages. Sommes-nous donc sûrs, à moyenne échéance comme dans le long terme, d’être capables de maintenir ce sentiment au vu des troubles sociaux actuels dans nos outre-mer ?

Le poids des grands compétiteurs

Ensuite, cette guerre ne saurait être abordée sans évoquer le rôle des superpuissances de l’époque. Dans ce monde bipolaire, les Anglais ont habilement manœuvré en raccordant les Américains à leurs côtés, tout en impressionnant les Soviétiques avec un show of force habile en pleine reprise de la Guerre froide avec le mandat Reagan.

Pour les Falklands, les États-Unis ont sacrifié leur politique sud-américaine afin de conserver l’intégrité du bloc occidental face à l’URSS. À ce titre, le sénateur du Delaware en 1982, Joe Biden[10], déclare que les États-Unis soutiendront leur allié, au prix du traité de Rio signé en 1947 avec l’Amérique du Sud qui constituait la clé de voûte de leur stratégie régionale. Les Américains fournissent ainsi un appui économique, logistique, et militaire par le biais de renseignements offerts aux Anglais, mais s’aliènent une bonne partie du continent par la même occasion en trahissant leurs engagements.

À l’heure du pivot vers l’Asie de l’administration américaine, et de l’élection de Trump, il faut rappeler qu’un soutien étasunien n’est jamais désintéressé. Les conséquences d’un déclin français dans l’Indo-Pacifique seraient dommageables et enverraient un signal clair aux Chinois qui lorgnent sur Taïwan. En somme, les Américains n’ont aucun intérêt à ce qu’une des rares puissances otaniennes en mesure de projeter de la puissance dans la région soit fragilisée.

Quant à l’URSS, son implication dans le conflit est restée marginale. Les Soviétiques furent très impressionnés par la capacité de la Grande-Bretagne à projeter sa puissance à des milliers de kilomètres, impression à rapprocher de la fascination des Russes pour le domaine naval depuis des siècles[11]. La superpuissance de l’époque en vint même à questionner sa relation avec son plus grand « allié », la Pologne, qu’elle venait de placer sous loi martiale à cause de la gronde générée par le syndicat Solidarność. La « relation spéciale » entre le Royaume-Uni et les États-Unis renforça donc la dissuasion otanienne et fut utile à la reprise de la guerre froide sous Reagan.

Le signalement stratégique n’est donc pas un concept stérile. En s’affirmant auprès de ses alliés, notamment par la conduite d’exercices impliquant l’arme nucléaire, la France participe également à démontrer sa force auprès de ses compétiteurs. L’opération Serval a par exemple suscité un certain émoi outre-Atlantique, les Américains y reconnaissant un savoir-faire expéditionnaire unique[12]. Autrement dit, il ne faut pas sous-estimer l’impression créée par nos armées auprès de nos compétiteurs.

Mais si le signalement stratégique est important pour notre pays, savoir décrypter le comportement de nos alliés, compétiteurs et rivaux l’est tout autant. Comment alors interpréter les propos du président malgache, Andry Rajoelina, qui déclarait que les îles Éparses faisaient partie de Madagascar[13] ? La France étant chassée du Mali et du Niger par des juntes appuyées par Moscou, il ne fait aucun doute que le tempo semble opportun pour revendiquer les Éparses de manière plus active.

Nouer des alliances avec des pays aux enjeux similaires

Enfin, la France fut un point essentiel de la stratégie de riposte britannique. Les deux pays partageaient un certain nombre de points communs : ex-puissances coloniales, les deux nations comptaient encore de nombreux territoires à travers le monde, en étant à la fois dans l’OTAN et soucieuses de préserver leur autonomie stratégique. Paris fut d’une grande aide pour Londres. En bloquant l’approvisionnement d’Exocet à l’Argentine d’abord, puis en faisant pression sur le Pérou pour empêcher le don des leurs. François Mitterrand proposa à la Navy d’utiliser Dakar comme point d’appui, fourni du renseignement, et assura par des gestes forts Margaret Thatcher de son soutien diplomatique. Les pilotes anglais s’entrainèrent même contre les Super-Étendard français aussi en service dans l’armée argentine.

Quelle leçon pour la diplomatie française ? Cultiver des relations cordiales avec des pays aux mêmes affinités stratégiques paraît être essentiel. Au moment où le Zeitenwende fait regarder l’Allemagne à l’est, est-il envisageable de penser à un soutien européen fort sur la question de nos outre-mer, spécificité nationale rare à l’échelle du continent ? L’article 42 du traité de l’Union ne statue même pas sur la forme que doit revêtir l’aide des pays européens en cas d’agression d’un membre. Les alliances bilatérales, et surtout celle avec le Royaume-Uni qui possède toujours des intérêts similaires, doivent être fructifiées par un renforcement de notre culture opérationnelle commune : c’est le sens des accords de Lancaster House, signés en 2010.

Pour finir, il est important de noter que le scénario d’une puissance étrangère déstabilisant nos outre-mer a fait les gros titres avec l’ingérence azerbaïdjanaise en Nouvelle-Calédonie. La place que cet épisode a occupée dans les médias témoigne d’une progressive prise de conscience collective de la vulnérabilité de nos territoires. Ces scenarii, hypothèses soutenues depuis longtemps par Conflits[14], ou issus de la Red Team, intéressent désormais des médias grand public, comme le témoigne l’enquête[15] réalisée par Alexandra Saviana. Elle y détaille notamment une offensive malgache pour récupérer à son compte la ZEE des îles Éparses, revendiquées de longue date. Appuyé par la Chine et ses capacités hybrides (cyberattaques, soutien logistique et économique), ce scénario présente de nombreuses similitudes avec l’attaque des Malouines quarante-deux ans auparavant.

Maintenant que les États-Unis se tournent résolument vers le Pacifique, ils n’iront pas contre la France si, en agissant pour ses intérêts, elle œuvre pour conserver une crédibilité sur le théâtre européen. Paradoxalement, la crédibilité des acteurs de ce théâtre est testée par des stratégies indirectes et périphériques sur nos outre-mer, comme le montre l’implication de l’Azerbaïdjan. Chez nos alliés, la solidarité officielle sera nécessaire à défaut d’enjeux conduisant à leur implication active à nos côtés. Les Malouines proposent à ce titre un dernier enseignement : les alliés soutiennent volontiers, mais l’action de guerre se fait seul, de sorte que conserver les capacités d’intervenir est la garantie de nos souverainetés. C’est ce qui s’est passé pour les Français au Sahel, et la capacité à agir seul devra être éprouvée. Pour cela, la triade clausewitzienne politique/armée/peuple devra être entretenue dans une même culture de la profondeur stratégique française à travers ses territoires ultra-marins. Profondeur qui est la source de sa puissance, et qui, associée à l’arme nucléaire, permet de conserver ce statut de pays puissant parmi ses pairs.


[1] Voir la MISSION GOUVERNEMENTALE – redéfinition du dispositif de flotte stratégique – juillet 2023, par le Député Yannick Chenevard.

[2] Alors secrétaire d’État à la Défense.

[3] Ships Taken Up From Trade, Navires Réquisitionnés Dans la Flotte Commerciale.

[4] Forces et faiblesses de la France maritime, Académie de marine, septembre 2024.

[5] Special Boat Service, pendant naval du SAS.

[6] Anti-Access Area Denial ou Dénie d’accès et interdiction de zone.

[7] Henri Masse, Une guerre pour les Malouines, thèse de doctorat, 1996 dir. Prof. Alfred Wahl, 1996, p. 180.

[8] A. Parsons, « The Falklands Crisis in the United Nations, 31 March-14 June 1982 », International Affairs (Royal Institute of International Affairs 1944-), vol. 59, no 2, p. 169‑178, 1983.

[9]  Résolutions adoptées par le Conseil de sécurité en 1982 | Conseil de sécurité https://main.un.org/securitycouncil/fr/content/resolutions-adopted-security-council-1982

[10]  https://www.youtube.com/watch?v=3C9hxsRO7pI

[11] V. Mastny, « The Soviet Union and the Falklands War », Naval War College Review, vol. 36, no 3, p. 46‑55, 1983.

[12] M. Shurkin, « France’s War in Mali : Lessons for an Expeditionary Army », 2014.

[13] https://la1ere.francetvinfo.fr/reunion/iles-eparses-0/madagascar-les-iles-eparses-sont-malgaches-1528034.html

[14] Voir par exemple « Les îles Eparses, un enjeu stratégique pour la France » par Paul VILLATOUX, 6 juillet 2021

[15] A. Saviana, Les Scénarios noirs de l’armée française. Groupe Robert Laffont, 2024.

Syrie : l’ouverture d’un nouveau front par Washington/Ankara/Tel Aviv/Kiev contre l’axe Russie/Syrie/Iran au détriment de la sécurité européenne

Syrie : l’ouverture d’un nouveau front par Washington/Ankara/Tel Aviv/Kiev contre l’axe Russie/Syrie/Iran au détriment de la sécurité européenne

par Pierre-Emmanuel THomann* – CF2R – NOTE D’ACTUALITÉ N°664 / décembre 2024

*Docteur en géopolitique

Une alliance de terroristes islamistes dont le noyau est le groupe Hayat Tahrir al-Sham (HTS) en provenance d’Idlib, refuge pour les anciens djihadistes de Daesh[1], ont lancé une offensive en Syrie et conquis la ville d’Alep. Derrière ces djihadistes, il y a les intérêts géopolitiques des puissances : avant tout Ankara (soutien à HTS), mais aussi Tel-Aviv[2] et Washington[3] qui utilisent des proxys islamistes depuis 2011 pour provoquer un changement de régime en Syrie.

Derrière cette nouvelle offensive djihadiste, les rivalités géopolitiques entre puissances aboutissent à des objectifs variés. Pour Washington, le bénéfice de cette opération vise avant tout à ouvrir un nouveau front contre la Russie, pour tenter de ralentir la défaite inéluctable en Ukraine, mais aussi au Proche-Orient contre l’Iran. L’objectif est également d’accroître la conflictualité avec la Russie et ses alliés, pour torpiller l’objectif annoncé par Donald Trump de résoudre les conflits en cours.

Washington est responsable de l’affaiblissement de la Syrie par sa politique de sanctions, avec son occupation – avec les Kurdes – d’une partie du territoire au nord-est du pays et sa base militaire d’Al Tanf, au sud. Les États-Unis ont aussi pour objectif d’orienter l’expansionnisme turc vers les zones d’intérêt de la Russie en Syrie, au Caucase et en Asie centrale. La Turquie occupe une large bande de territoire syrien le long de sa frontière avec Damas, et cherche à élargir sa zone de contrôle contre les Kurdes. Tel-Aviv, soutenu par Washington, bombarde la Syrie depuis des années pour affaiblir la partie du pays loyale à Bachar el Assad, mais aussi le Hezbollah, d’où ses bombardements récents au Liban. L’objectif de Tel Aviv est d’affaiblir l’axe chiite Iran/Syrie/Liban. 

En toile de fond des crises multiples en Ukraine, en Géorgie (tentative de coup d’État en cours), à Gaza (épuration ethnique par Israël), au Liban (offensive de Tsahal), et maintenant en Syrie, c’est la lutte pour nouvel ordre géopolitique mondial qui s’exprime, tournant la page de l’ancien ordre spatial unipolaire américain.

La multiplication des conflits au Proche-Orient, dans le Caucase, en Ukraine et dans les Balkans, malgré leurs spécificités régionales, font partie d’un même théâtre mondial et sont situés dans les zones de confrontation géopolitique entre grandes puissances. Les États-Unis, dans le cadre de leur stratégie d’encerclement de la Russie, cherchent à provoquer la surextension de Moscou, doctrine explicitement préconisée par la Rand Corporation[4] afin que la Russie soit obligée de faire face à différentes menaces sur différents théâtres.

Tout conflit, ancien ou récent, est désormais aspiré dans cette lutte pour le contrôle des espaces géopolitiques entre les États-Unis, la Russie, la Chine et les puissances secondaires.  Au-delà des conflits autour des territoires et des populations, l’enjeu est la nouvelle architecture du système international : la Russie, l’Iran et la Chine, les autres États membres des BRICS et de l’Organisation de Shangaï (OCS) font la promotion d’un monde multipolaire qui s’oppose à celui que défendent les États-Unis, Israël et leurs alliés (OTAN-UE) qui cherchent à en torpiller l’émergence et, a minima, ralentir la mutation vers un nouvel ordre mondial plus équilibré. La Turquie, membre de l’OTAN, mais refusant les sanctions contre la Russie, joue sa propre carte entre les regroupements antagonistes.

L’obstacle principal a une résolution des crises multiples est donc de nature systémique, et tant qu’un nouvel ordre géopolitique plus multipolaire ne sera pas accepté par les États-Unis et leurs supplétifs de l’OTAN/UE, le conflit mondial s’élargira à de nouveaux théâtres et s’envenimera jusqu’au seuil d’une troisième guerre mondiale. 

Cette nouvelle offensive djihadiste en Syrie a été facilitée par les attaques de l’armée israélienne au Liban et en Syrie, pour affaiblir le Hezbollah depuis plusieurs semaines. Le groupe djihadiste HTS est l’héritier de Jabhat al-Nusra, sous-groupe d’Al-Qaïda qui avait fusionné avec l’État islamique mais s’en est détaché en 2014.

Il ne faut pas oublier que la Syrie, la Russie, le Hezbollah, et l’Iran avaient réussi à empêcher les djihadistes sunnites d’Al-Qaïda – soutenus par Washington, Londres, Paris, Tel Aviv, Ankara, Ryad, Doha et Amman – de prendre Damas et avaient aussi combattu l’État islamique. Aujourd’hui, nous assistons à une réactivation des terroristes pour relancer l’objectif de changement de régime. Toutefois, dans le monde arabe, l’Égypte[5] et l’Irak vont cette fois-ci soutenir la Syrie de Bachar el Assad.

Rappelons-nous le soutien de la CIA, non seulement aux djihadistes afghans[6], mais aussi aux bandéristes néonazis contre l’URSS pendant la Guerre froide[7]. Souvenons-nous de la stratégie de tension de la CIA, soupçonnée d’avoir organisé des attentats ayant tué des civils en Europe, afin d’entretenir les populations dans la peur du communisme, toujours dans le contexte de la Guerre froide[8]. Plus récemment, rappelons les changements de régimes organisés en ex-Yougoslavie, en Irak, en Libye et en Syrie[9], à l’occasion desquels Washington, Londres et leurs alliés, ont soutenu des mouvements islamistes. Enfin, souvenons-nous que depuis 2014, les extrémistes ukrainiens se considérant comme les héritiers de Stepan Bandera, mais aussi des mercenaires étrangers néonazis, ont servi de supplétifs pour atteindre les objectifs géopolitiques de Washington et Londres.

Au final, Washington (Grand Occident), Tel Aviv (Grand Israël), Ankara (panturquisme) et Kiev (nation antirusse) continuent de soutenir les terroristes sunnites pour atteindre leurs objectifs géopolitiques respectifs.

Washington en soutenant militairement les deux pivots, Israël (contre l’Iran) et l’Ukraine (contre la Russie), a pour objectif géopolitique de torpiller l’émergence du monde multipolaire et déstabilise l’Europe et le Proche Orient. La politique de terreur exercée par Washington (sabotage de Nord Stream) et son soutien aux djihadistes au Proche-Orient et aux extrémistes bandéristes et néonazis en Ukraine, est destinée à menacer et contraindre tout État qui serait tenté de s’émanciper de la tutelle américaine et de rejoindre le projet géopolitique multipolaire. 

Washington, Tel Aviv et Ankara sont donc des régimes qui pratiquent le terrorisme d’État et menacent à nouveau la sécurité européenne. Ce n’est pas nouveau, la guerre en Irak en 2003 promue par les néoconservateurs adeptes du suprémacisme américano-israélien, a abouti à la montée en puissance de l’État islamique. Ces États sont co-responsables des crises migratoires de ces dernières années et des attentats islamistes en France. Leurs tentatives de changement de régime en Syrie, depuis 2011, avec leurs proxys islamistes (soutenus par Londres et aussi malheureusement aussi par Paris) demeurent jusqu’à aujourd’hui infructueuses.

On l’a dit, les Etats-Unis et la Turquie occupent le territoire syrien depuis des années, ce qui leur permet d’entretenir des djihadistes pour leurs objectifs de déstabilisation, et aujourd’hui ouvrir un nouveau front.

Pour éviter que la Syrie ne tombe aux mains des djihadistes, et préserver la sécurité de l’Europe mais aussi de toute l’Eurasie, il est dans l’intérêt de la France que Bachar el Assad, la Russie et l’Iran réussissent à éliminer ces djihadistes. Si un régime islamiste parvenait à se hisser au pouvoir à Damas, une nouvelle crise migratoire surgirait et les attentats islamistes sur le sol européen seraient facilités.

 

 


[1] https://www.fabricebalanche.com/syrie/lemirat-islamique-didleb/

[2] https://mayenneaujourdhui.com/2024/11/30/le-role-disrael-dans-le-retour-du-terrorisme-en-syrie/

[3] Ömer Özkizilcik, Uniting the Syrian Opposition the Components of the National Army and the Implications of the Unification. Ce rapport de 2019 souligne le soutien militaire de Washington à l’opposition à la Syrie de Bachar el Assad, et notamment sa composante turque, sous le prétexte de combattre Daesh (https://www.setav.org/en/assets/uploads/2019/10/A54En.pdf).

[4] https://www.rand.org/pubs/research_briefs/RB10014.html

[5] https://french.ahram.org.eg/NewsContent/1/130/57427/Egypte/Politique/L%E2%80%99Egypte-souligne-son-soutien-;-l%E2%80%99Etat-syrien-et-;.aspx

[6] https://www.monde-diplomatique.fr/2016/02/SOUCHON/54701

[7] ttps://mronline.org/2022/09/14/ukraine/

[8] https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-nos-vies-connectees/20110501.RUE2092/quand-l-otan-tuait-des-civils-en-europe-pour-lutter-contre-l-urss.html

[9] https://cf2r.org/actualite/revelation-des-plans-secrets-de-la-cia-pour-la-destabilisation-de-la-syrie/

La ligne était rouge vif

La ligne était rouge vif

par Jean-Luc Basle – CF2R – TRIBUNE LIBRE N°167 / décembre 2024

Ancien directeur de Citigroup New York, auteur de « L’Euro survivra-t-il ? » (2016) et de « The International Monetary System : Challenges and Perspectives » (1982)

 

Les États-Unis ont accédé à la requête des Ukrainiens, maintes fois formulée, de les autoriser à frapper des cibles en territoire russe avec les missiles longue-portée de fabrication américaine et européenne que sont les ATACMS, Himars,Storm Shadow et Scalp. L’accord obtenu, les Ukrainiens ont attaqué la Russie les 19 et 21 novembre. La Russie a répondu avec force et célérité en ciblant, le 21 novembre, le constructeur aérospatial ukrainien Yuzhmash sur les bords du Dniepr avec un nouveau missile hypersonique, l’Oreshnik. Surpris, les Occidentaux ont immédiatement accusé la Russie d’escalader la guerre. Leur surprise tient à ce que dans le passé Vladimir Poutine, craignant un emballement du conflit, n’avait pas réagi quand les Occidentaux avaient franchi ses lignes rouges, perçues à l’ouest comme de simples bluffs. Mais cette fois, la ligne n’était pas rouge, mais rouge vif et Poutine a réagi. Les évènements des 19 et 21 novembre donnent à réfléchir sur ce que le futur nous réserve, d’autant que dans son allocution du 21 novembre, Vladimir Poutine a informé les Occidentaux qu’il n’existait pas de défense aérienne en Occident capable d’arrêter l’Oreshnik et qu’il y aurait une réponse à toute frappe ukrainienne sur le territoire russe. La guerre est perdue sur le terrain. Washington le sait. La raison et la sagesse préconisent donc l’arrêt du conflit et l’amorce de négociations. Encore faut-il au préalable s’interroger sur les motivations américano-ukrainiennes.

Pourquoi cibler le territoire russe quand de l’avis des experts ces attaques ne changeront pas l’issue du conflit ? Personne n’a réponse à cette question, aussi les conjectures vont-elles bon train. Serait-ce pour le transformer en une guerre d’usure qui épuiserait économiquement la Russie, provoquant la colère des Russes et la démission de Poutine ? Pour sauver la face en espérant obtenir un meilleur règlement du conflit ? Pour provoquer une réaction de Vladimir Poutine qui le décrédibiliserait sur la scène internationale ? Pour frustrer le projet de paix de Donald Trump ? Quelles qu’en soient les raisons, une chose est sure : l’Oreshnik a changé la donne. La Russie a désormais une option entre l’inaction et la réponse nucléaire. Dans un signe de défiance, les Ukrainiens ont à nouveau frappé Koursk les 23 et 25 novembre. Peut-être les Russes n’auront-ils pas besoin de répondre à ces attaques si Washington a compris leur message ? Le temps des rodomontades est passé, celui des négociations est venu pour éviter un affrontement direct russo-américain dont on n’ose imaginer les conséquences.

Le 22 février 2022, jour du lancement de l’opération militaire spéciale, Vladimir Poutine a pris soin d’en donner les objectifs immédiats : démilitarisation, dénazification et neutralité de l’Ukraine. Les objectifs stratégiques qui sous-tendent cette opération sont au cœur du différend russo-américain. Ils sont énumérés dans le projet de traité d’architecture européenne de sécurité que Vladimir Poutine a remis à Washington et à Bruxelles le 17 décembre 2021, et se résument en deux points essentiels : retrait de l’OTAN des nations qui l’ont rejoint après 1991 (en conformité avec la promesse de James Baker à Mikhaïl Gorbatchev) et neutralité des nations limitrophes de la Russie.

Ce projet d’architecture s’appuie sur le principe de l’indivisibilité de la sécurité qui stipule que la sécurité d’une nation ne peut se faire au détriment d’une autre – principe inscrit dans les déclarations d’Istamboul de 1999 et d’Astana de 2010, signées par les membres de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) dont les Etats-Unis, la Russie, l’Ukraine, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, etc.[1] A ce principe, les États-Unis en opposent un autre, celui de la « porte ouverte »[2], qui donne à toute nation le droit de s’allier à toute autre nation sans égard à l’impact d’une telle alliance sur une ou plusieurs autres nations – principe inscrit dans l’Acte final d’Helsinki et la Charte de Paris pour une nouvelle Europe. Ces positions antinomiques augurent mal d’une résolution du conflit, sauf renoncement improbable des États-Unis à leurs visées hégémoniques.

Ce règlement du conflit est d’autant plus improbable que Donald Trump entend le régler par la force. « Nous obtiendrons la paix par la force » a-t-il déclaré récemment. Qu’entend-il par ces mots ? Nul ne le sait, mais ils se situent dans le droit fil de la politique de l’escalade dominante (Escalation Dominance) qui repose pour partie sur une escalade de la violence et pour partie sur le bluff ou « stratégie de l’ambiguïté »,[3] ou encore « théorie de l’Homme fou » (Madman), chère à Richard Nixon, qui se résume par cette expression : « arrêtez-moi ou je fais un malheur (sous-entendu « je recours au nucléaire »). En l’espèce, cela signifie, si l’on prend la déclaration de Donald Trump au mot, que Vladimir Poutine doit se soumettre à la volonté américaine. Ouah ! Ce serait la première fois dans l’histoire des nations que le perdant impose sa volonté au vainqueur !

Le problème avec cette approche est qu’elle n’est plus valide. Vladimir Poutine y a trouvé réponse avec le missile Oreshnik, équipé d’une charge conventionnelle capable de faire d’énormes dégâts, comme démontré lors de l’attaque de Yuzhmash. A toute nouvelle attaque ukrainienne sur le sol russe, la Russie répondra par une attaque Oreshnik sur le sol ukrainien, voire sur celui de ses alliés que la Russie qualifie désormais de co-belligérants. C’est au tour des États-Unis d’être coincés dans un dilemme cornélien du tout ou rien – « tout » signifiant un engagement direct dans la guerre, et « rien » l’ignominie. La déclaration péremptoire de Donald Trump est donc vide de sens. Poutine est en position de force.

Si Trump maintient sa position, un accord est impossible à moins que Poutine accepte un accord bâclé pour mettre fin à une guerre qui lui coûte cher et qui menace son économie, en se satisfaisant de l’annexion du Donbass et de la neutralité de l’Ukraine. Ce serait une erreur. La neutralité de l’Ukraine serait une neutralité de façade. Les États-Unis ne renonceront pas à leur objectif de démembrer la Russie. Une guérilla larvée émergera en Ukraine – la CIA et son avorton la National Endowment for Democracy (NED) ont une grande expérience en la matière – guérilla qui forcera tôt ou tard Poutine à envahir l’Ukraine. C’est alors que la question du règlement définitif du conflit se posera. Une paix durable n’est donc possible qu’à deux conditions. Les États-Unis doivent :

  1. a) accorder à la Russie ce qu’ils se sont octroyés en 1823 avec la doctrine de Monroe, une sphère d’influence ;
  2. b) renoncer au mythe de l’hégémonie messianique. Peut-être Donald Trump y consentirait-t-il pour avoir la paix et mener à bien son programme de réformes, mais l’appareil de sécurité (ministères des Affaires étrangères et de la Défense, complexe militaro-industriel et agences de renseignement – CIA, NSA, etc.) n’est pas prêt à accorder à la Russie ni l’un ni l’autre.

A ce point du débat, il convient de revenir à la thèse de l’Américain William Gilpin préconisant à la fin du XIXe siècle la construction d’une voie ferrée reliant New York à Moscou pour faciliter les échanges commerciaux. Cette thèse, en opposition frontale avec celle de l’Anglais Halford Mackinder, a longtemps été ignorée, avant d’être reprie par Henry Wallace, vice-président des Etats-Unis de 1941 à 1945.[4] Cette adhésion à la vision de Gilpin lui valut très probablement d’être éliminé de la course à la Maison Blanche en 1944. S’il avait été élu, loin d’être des ennemis, Washington et Moscou auraient été des partenaires industriels et commerciaux dans un monde apaisé.

La paix est non seulement possible mais aussi bénéfique. Le Vietnam qui fut en guerre avec les États-Unis pendant vingt ans, est aujourd’hui son troisième fournisseur après la Chine et le Mexique.


[1] Créé en 1973, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe a pour objet la paix et la sécurité des États.

[2] La doctrine de « la porte ouverte », due au secrétaire d’État John Hay, avait pour objet d’ouvrir la porte de la Chine aux États-Unis à la fin du XIXe siècle en traitant toutes les nations sur un pied d’égalité afin qu’aucune n’est le contrôle total du pays.

[3] Gilles Andréani, professeur affilié à Sciences Po, se fait l’avocat de cette méthode dans un récent article intitulé : « Ukraine, troupes au sol, ambigüité stratégique : il faut mettre fin à la désunion occidentale », Telos, 22 mai 2024.

[4] Halford Mackinder opposait l’empire naval britannique à un empire continental euroasiatique en devenir, appelé île-monde, qui serait contrôlé par la Russie.

IIIème Guerre mondiale ou démonstrations de force avant les pourparlers ?

IIIème Guerre mondiale ou démonstrations de force avant les pourparlers ?


Conflit Russie-Ukraine et escalade militaire
Montage Le Diplomate

Par Alexandre Del Valle

IIIème Guerre mondiale ou démonstrations de force avant les pourparlers ?


Retour sur la décision du président américain sortant, Joe Biden, et de son homologue anglais, Keir Starmer, d’autoriser les forces armées ukrainiennes à utiliser des missiles ATACMS et Storm Shadows contre l’Oblast russe de Koursk. Une décision qui a déclenché une riposte « appropriée » de Moscou assimilée à une menace nucléaire et à une  déclaration de guerre de la Russie aux pays de l’OTAN devenus de facto belligérants. 

Les 20 et 21 novembre derniers, Joe Biden et Kern Stammer ont autorisé l’Ukraine à utiliser des missiles ATACMS et Storm Shadow capables d’atteindre 300 km pour frapper le territoire russe. La motivation officielle de cette décision aurait été de dissuader la Corée du Nord d’envoyer davantage de troupes et de faire dérailler la contre-attaque russe à Koursk, en train de porter ses fruits après un étrange retard. Et même la France, qui a déjà fourni des missiles à longue portée à l’Ukraine, a déclaré qu’autoriser Kiev à frapper des cibles militaires en Russie, voire même à envoyer une force européenne au sol, restait une option sur la table. De son côté, la président russe Vladimir Poutine a estimé qu’étant donné que les forces ukrainiennes ne peuvent pas utiliser les missiles occidentaux seules, elles ont forcément été appuyées par des spécialistes militaires des pays fournisseurs (Etats-Unis, Grande-Bretagne, etc) pour insérer les données de renseignement nécessaires au ciblage.

Ceci a entraîné la décision de Vladimir Poutine de riposter de façon « appropriée » en testant un missile « Oreshnik » RS26 de portée intermédiaire (IRBM) et hypersonique. Conçu pour emporter 6 ogives nucléaires, ce missile, lancé avec de simples explosifs conventionnels, a été testé et utilisé comme un avertissement quant à la capacité de Moscou à viser avec des armes nucléaires ou pas – et sur une distance de 5500 km – n’importe quel point de l’Ukraine et n’importe quelle capitale occidentale. En juin dernier, lors d’une réunion avec des représentants d’agences de presse internationales, alors que ces missiles occidentaux étaient déjà utilisés en Ukraine et en Crimée annexée contre des objectifs russes, Poutine avait déjà émis l’hypothèse que Moscou pourrait réagir en fournissant à son tour des missiles “dans les régions du monde d’où seront lancées des attaques sensibles sur les sites des pays qui fournissent des armes à l’Ukraine“. Ces derniers jours, cette menace s’est accentuée et se dirige désormais directement vers des cibles occidentales, d’où  le risque de « III guerre mondiale » agité par les médias et nombre de commentateurs. Maintes voix ont également exprimé leur étonnement concernant la décision de Biden de monter d’un cran le degré de belligérance alors que le peuple américain a voté pour un président élu ayant promis de faire la paix. Qu’en est-il vraiment ?

Premièrement, il faut garder à l’esprit que la guerre psychologique a toujours été partie intégrante de la guerre. De ce point de vue, deux mois avant que le supposé non-interventionniste Donald Trump entre en fonction (20 janvier), chaque camp, celui pro-Ukraine et la Russie, a intérêt à exercer des pressions maximales sur les dirigeants et les populations respectives, afin d’arriver à la table des négociations tant annoncées avec le meilleur rapport de force concret et psychologique. C’est ainsi qu’il faut comprendre les propos menaçants des proches de Poutine qui ont avoué que le but est de faire « tressailler de peur » l’Occident (Kadyrov, Medvedev). Poutine lui-même a déclaré : « nous nous considérons pleinement fondés à employer nos armes contre les infrastructures militaires des pays qui autorisent l’usage des leurs contre nos propres installations (…). Je recommande vivement aux élites dirigeantes des pays qui envisagent de déployer leurs contingents militaires contre la Russie d’y réfléchir à deux fois », dans son discours de 8 minutes. Maniant le chaud et le froid, Vladimir Poutine a également dit dans son discours-avertissement, spécialement aux Anglais et aux Etats-Unis, mais aussi implicitement à la France, que la Russie serait « toujours prête, aujourd’hui encore, à résoudre tous les différends de cette manière » par le dialogue, mais en précisant que Moscou pourra « affronter tous les développements possibles que pourraient occasionner les événements en cours. Et si certains en doutent encore, ils ont bien tort de le faire. La Russie répliquera toujours »… La peur est en fait une arme qui peut s’avérer efficace, car, comme on l’a vu avec la victoire de Donald Trump et de sa nouvelle équipe, notamment Vence, Kennedy et Musk, on sait que la promesse de paix – et donc la peur de la guerre – a motivé nombre d’Américains démocrates et républicains à voter Trump afin d’éviter la « troisième guerre mondiale », expression-épouvantail d’ailleurs utilisée le 20 novembre par Trump Junior sur les réseaux sociaux. Il convient donc de relativiser la gravité certes réelle de la situation.

D’un autre côté, il serait imprudent de réduire les avertissements de Poutine à un simple bluff, car l’histoire regorge d’exemples selon lesquels les menaces et surenchères créent des engrenages guerriers infernaux. Toutefois, les dirigeants des deux camps, et même le soi-disant fou Kim Jong Un Guide suprême de Corée du Nord, ne sont pas des jihadistes candidats au suicide. Ils aiment la vie, la chair, le luxe, ont des familles, des intérêts et donc un désir de survie, comme l’expliquait inlassablement mon ami et maître le géostratège Pierre Marie Gallois, inventeur de la dissuasion nucléaire française dite « du faible au fort ». Ils n’ont donc pas l’intention de déclencher le feu nucléaire final, du moins jamais contre une autre alliance ou puissance nucléaire plus forte ou aussi forte qu’eux. Il est certes aussi vrai que la nouvelle doctrine nucléaire qui a été approuvée par Vladimir Poutine le 26 septembre dernier prévoit une éventuelle « réponse nucléaire contre tout pays qui attaquerait la Russie même s’il ne possède pas d’armes atomiques mais qui serait soutenu par des puissances nucléaires », ce qui est exactement le cas de l’Ukraine, aidée par des pays de l’Otan – dont trois sont des puissances nucléaires et d’autres abritent des ogives nucléaires. Toutefois, malgré la gravité apparente de la situation, il faut raison garder et rappeler qu’aucun déplacement d’ogive nucléaire stratégique n’a été  détecté pour le moment et que l’essai du missile hypersonique RS26 russe du 22 novembre a été effectué – comme un essai précédent en Sibérie d’ailleurs – après en avoir informé les Occidentaux afin qu’ils sachent qu’il ne s’agissait pas d’une attaque nucléaire tournée contre une capitale européenne ou ouest-américaine. De la même manière, en autorisant depuis des mois les Ukrainiens à frapper les forces russes avec des missiles de 250 à 300 km, les Occidentaux  ont toujours annoncé par avance leur décision de façon directe ou progressive, comme cela s’est passé avec les Storm Shadow et ATACMS américains, dans le cadre d’une « communication » stratégique et médiatique qui a à chaque fois laissé le temps aux troupes russes de se préparer et de déplacer hommes, munitions ou autres engins de guerre.

Le message de guerre psychologique de Vladimir Poutine, qui sait déjà que l’administration Trump pourrait lui laisser les terres ukrainiennes actuellement conquises – Crimée incluse – est de faire comprendre que c’est une erreur de penser qu’il bluffe et que l’on peut « désanctuariser » impunément le sol d’un pays nucléaire, comme cela s’est produit depuis le 6 août dernier avec l’incursion ukrainienne vers Koursk, et comme on le voit avec l’autorisation de frapper le sol russe sur un rayon de 300 km. De ce point de vue, la révision de la doctrine nucléaire puis l’essai du 22 novembre dernier sont destinés à réintroduire une effectivité de la dissuasion qui aurait été apparemment érodée. D’une certaine manière, on peut dire que Russes et Américains procèdent depuis des jours, plus encore qu’avant, à un « dialogue stratégique in vivo et in concreto ». La Russie a donc logiquement averti les États-Unis (via le Centre national russe pour la réduction des risques nucléaires), plus d’une demi-heure avant le lancement du missile hypersonique, dans le cadre d’un système d’échange automatique visant à « maintenir une communication constante » avec un système du camp adverse, selon les propres termes du porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. 

Face aux capitales pro-ukrainiennes qui estiment que la sanctuarisation nucléaire du territoire russe peut être violée sans conséquences graves, alors que pendant toute la guerre froide l’OTAN n’a jamais tenté de pénétrer « l’étranger proche russe » ou foulé le sol des pays membres du Pacte de Varsovie, d’autres Etats – même pro-ukrainiens, comme l’Italie – prennent au sérieux les avertissements poutiniens : le ministre des Affaires étrangères transalpin, Antonio Tajani, a ainsi déclaré qu’il refusait que l’Ukraine utilise des armes italiennes sur le sol russe. De même, l’Allemagne, plus grand contributeur de l’UE à l’effort de guerre ukrainien, a confirmé par la bouche de son chancelier, Olaf Scholz, que les missiles de croisière Taurus ne seraient jamais fournis à Kiev. Mieux, Scholz a téléphoné à Poutine immédiatement après la chute de son gouvernement, en parlant de nécessité de dialogue, ceci au grand dam des pays les plus antirusses, la Pologne et les pays Baltes. Quant au trio Autriche-Slovaquie-Hongrie, ce dernier pays présidant l’UE jusqu’au 31 décembre et ayant présenté à Donald Trump un plan de paix en juin dernier, il ne veut absolument pas participer à l’escalade et souhaite continuer à bénéficier du gaz russe par oléoduc. Ce trio est d’accord sur ce point avec Angela Merkel qui a avoué dans ces mémoires, parues ces jours-ci, puis dans des interviews récentes, que l’économie allemande a besoin du gaz russe bon marché par gazoducs pour que son économie et son industrie demeurent compétitive. Le chancelier Scholz a ouvertement reconnu lui-même que la reprise des relations avec Moscou permettrait de sauver l’Allemagne d’une crise économique énergétique provoquée par les sanctions sur les hydrocarbures russes. Une vision partagée plus clairement encore non seulement par la droite allemande ultra de l’AFD mais aussi par la gauche souverainiste de Sarah Wangenknecht, les deux étant en pleine ascension électorale, surtout en Allemagne de l’Est, certes, mais de plus en plus dans d’autres Landers également. 

Deuxièmement, il convient de relativiser la potentielle escalade inhérente aux autorisations occidentales de frapper le territoire russe et à la riposte russe par le test du missile hypersonique. L’autorisation faite aux Ukrainiens d’utiliser des missiles ATACMS et Storm Shadow contre le territoire russe ne changera pas plus la donne et les rapports de force que cela n’a été le cas lorsque ces armes ont été utilisées depuis des mois contre la Crimée et des forces russes dans le Donbass. Non seulement ces missiles ont souvent été abattus par la défense aérienne russe, mais ils ont été livrés en nombre très limités aux forces ukrainiennes. Par ailleurs, l’arrivée sur le front russe de militaires nord-coréens, qui a servi de prétexte à Washington pour justifier l’autorisation des ATACMS contre la Russie, a été exagérée par le camp pro-ukrainien, car si la présence de 10 000 soldats nord-coréens sans expérience du combat et armés de 70 canons et lance-roquettes est avérée, cela demeure infime par rapport aux 700 000 soldats russes au total équipés de 2 000 pièces d’artillerie sur la ligne de front. Et les reporters sur place le long du front ont plus vu de mercenaires colombiens que de Nord-Coréens. En réalité, pour ne pas avoir à trop dégarnir ses troupes en pleine progression dans l’Oblast de Doniesk, les forces russes tentent de récupérer les terres du sud occupées par les Ukrainiens dans l’oblast de Koursk avec le minimum de troupes du Donbass et le maximum de forces intérieures et de mercenaires. Enfin, le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, et le porte-parole du Conseil national de sécurité, John Kirby, ont souligné à quel point l’utilisation de l’ATACMS par les Ukrainiens était inutile puisque les aéroports russes et autres bases d’importance stratégique sont situés bien hors de leur portée.

Revenons maintenant sur le discours du maître du Kremlin, qui a insisté sur un point d’histoire que l’Occident, Washington et l’Otan ont du mal à admettre, à savoir que « ce n’est pas la Russie, mais les États-Unis qui ont détruit l’architecture internationale de sécurité et, en poursuivant leurs combats, s’accrochent désespérément à leur hégémonie, entraînant la planète entière dans un conflit global ». La référence aux casus belli de la proposition faite à l’Ukraine en 2008 d’adhérer à l’OTAN, des soutiens occidentaux aux révolutions ukrainiennes antirusses de 2004 et 2014 – sans oublier la question des missiles antimissiles américains installés en Pologne et en Roumanie, rentre certes dans le registre d’une propagande de guerre psychologique visant à renverser les rôles et accuser l’Occident du bellicisme dont Moscou est justiciable. Toutefois, le propos peut malgré tout convaincre d’autant plus efficacement certains occidentaux épris de paix qu’il contient une part de vérité susceptible d’enfoncer un coin dans l’unité occidentale et de susciter une certaine empathie dans les pays du Sud global. Enfin, concernant la volonté russe de produire à nouveau et en masse des missiles à portée intermédiaire (5500 km) pouvant frapper toutes les capitales occidentales, sauf l’Australie et la Nouvelle Zélande, Poutine a rappelé que leur  développement s’est effectué « en réponse aux programmes lancés par les États-Unis, consistant à produire et déployer en Europe et dans la région Asie-Pacifique leurs propres missiles de courte portée et de portée intermédiaire. Nous estimons que les États-Unis ont commis une erreur en 2019 lorsqu’ils ont déchiré, sur un prétexte fallacieux, le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. Aujourd’hui, les États-Unis ne se contentent pas de produire de tels équipements  : ils ont entrepris, dans le cadre de leurs exercices militaires, le transfert de ces systèmes avancés vers différentes régions du monde, notamment en Europe, sans compter qu’ils s’entraînent à leur utilisation lors de leurs manœuvres ». L’allusion au projet de George Bush jrentre 2004 et 2008 de prépositionner dans toute l’Europe de l’Est des missiles et anti-missiles américains pouvant annuler la capacité d’interception ou de riposte russe (option certes réduite ensuite par Barak Obama à la Roumanie avant que la Pologne fasse de même en 2024), est ici évidente et participe aussi d’une tentative de renverser l’accusation de bellicisme originel. Du point de vue de Bruxelles et Washington, il s’agit là d’un pur narratif poutinien qui, même si l’extension de l’OTAN vers l’est et l’ingérence pro-démocratique en Ukraine sont indéniables, ne justifie aucunement la guerre d’agression russe en Ukraine et l’annexion de territoires d’un pays voisin dont Moscou avait reconnu à maintes occasion l’indépendance et les frontières depuis 1991.

En guise de conclusion : la paix annoncée par Donald Trump est-elle compromise pour autant ?

Pas forcément ! Premièrement parce que l’intensification des menaces et utilisations d’armes toujours plus efficaces et dissuasives des deux côtés du front ne signifie pas forcément une entrée dans la III -ème guerre mondiale, même si le risque n’est pas nul, mais rentre dans le contexte des dernières avancées et démonstrations de capacités de nuisance de part et d’autre avant l’ouverture prochaine de négociations annoncées par l’Administration Trump. Ensuite, il faut rappeler que, paradoxalement, cette montée en puissance – apparemment très inquiétante et « co-belligène – arrive dans un contexte global de possibles négociations imminentes. Il faut « tout faire pour mettre fin à la guerre en 2025 par la diplomatie en partant d’’une Ukraine forte’, a ainsi déclaré le président Volodymyr Zelensky, alors qu’il avait fait criminaliser dans la loi ukrainienne pareille idée et qu’il excluait toute négociation territoriale dans son fameux « plan de victoire ». Il a même été jusqu’à saluer parmi les premiers la victoire de Donald Trump et sa vision de la « paix par la force » et voit dans la nouvelle administration la perspective de sortir de la guerre par le haut, afin que cela n’apparaisse pas comme une trahison de sa part comme une décision du protecteur américain. Ceci en échange, bien sûr, de garanties pour l’avenir de la part des Etats-Unis, de l’OTAN et de l’UE. De son côté, Vladimir Poutine – lors de l’entretien téléphonique avec le chancelier allemand, Olaf Scholz, le 15 novembre dernier, a réitéré qu’un éventuel accord pour la fin du conflit doit “se baser sur les nouvelles réalités territoriales”, ou plutôt sur ce que Moscou a réalisé jusqu’à présent. Ceci paraissait totalement inacceptable et inaudible il y a encore un ou deux mois, et a fortiori durant l’été, lorsque l’Ukraine réussissait une incroyable percée en terre russe vers Koursk,  mais elle est hélas devenue totalement réaliste pour les nationalistes ukrainiens maintenant qu’elle est au cœur du plan de paix du président américain élu et que les rapports de force sont nettement en faveur de l’armée russe, avec une progression accélérée dans l’oblast de Doniesk, partout  sur la ligne de front, puis même dans l’Oblast de Koursk, où les troupes ukrainiennes reculent et subissent de lourdes pertes d’ailleurs peu médiatisées. Après l’appel téléphonique avec Scholz, le Kremlin a rappelé que Poutine – dans un discours au ministère des Affaires étrangères – a posé le retrait des forces ukrainiennes des quatre régions partiellement occupées (Donetsk, Lougansk, Zaporhizhia et Kherson) comme condition d’un cessez-le-feu. Or cette option é été clairement acceptée par Donald Trump, son vice-président J.D. Vence et la quasi-totalité de son équipe, néo-cons y compris, dont Marco Rubio. En fait, le plan de paix de Trump, qui s’est appuyé en partie sur celui présenté par Victor Orban en juillet dernier, prévoit des régions autonomes de chaque côté d’une zone démilitarisée, le renvoi dans au moins vingt ans de l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN ; une neutralisation totale du pays, des garanties de ne jamais redevenir une puissance nucléaire et une base de l’empire rival US, et un abandon des territoires russophones en cours de conquête par la Russie et annexés à cet effet. Il est clair que pour voir le jour, ce plan théoriquement inacceptable par Kiev, passe par une remise en question totale du “plan de victoire” de Zelensky qui a parlé au contraire d’”une invitation” de l’Alliance comme base fondamentale de la paix » …. Le président ukrainien devrait donc non seulement se dédire, donc s’auto délégitimer, mais il devrait agir en contravention non seulement du droit ukrainien mais surtout de la Constitution ukrainienne, laquelle interdit tout abandon de souveraineté, inscrit dans le marbre l’adhésion du pays à l’OTAN au plus vite, et assimile à une forfaiture le simple fait de vouloir changer la constitution sous l’influence directe ou indirecte de forces étrangères.

Pour ce qui est du « dindon de la farce » qu’est l’Union européenne, première victime des sanctions, en pleine récession, obligée de payer son gaz 3 à 5 fois plus cher que les États-Unis, et sur qui va peser le fardeau financier de la reconstruction de l’Ukraine, le plan Trump prévoit qu’elle  devra prendre la place des États-Unis sur le front de l’aide militaire, ce qui impliquera de multiplier par deux les contributions annuelles – à ce jour autour de 20 milliards, soutenues en grande partie par l’Allemagne – et à un moment où, par ailleurs, l’économie n’est pas au mieux… Face au réalisme cynique du plan Trump, que d’aucuns comparent déjà aux accords de Munich signés avec Hitler par l’Anglais Neville Chamberlain en 1938, notamment, pour éviter en vain une guerre et en se déshonorant, l’effondrement de Kiev n’est pas une option pour de nombreux États membres de l’OTAN et de l’UE. Cela représenterait en effet, selon Bruxelles et les grandes capitales européennes, surtout les Pays-Baltes, la Roumanie et la Pologne, une menace existentielle pour leur sécurité, avec à la clef un double risque d’encourager la Russie à recommencer sa politique expansionniste dans l’avenir une fois son armée reposée et renforcée, puis d’autres pays aux appétits impérialistes à faire de même. En outre, les services de renseignement occidentaux estiment que si le pays se retrouvait aux mains des Russes, 10 millions d’Ukrainiens pourraient fuir vers l’Europe, avec un exode aux proportions bibliques. Un vrai dilemme « paix maintenant » versus « si vis pacem para bellum ». Un vrai casse-tête pour l’avenir de l’UE et la crédibilité de l’Alliance atlantique, mais que les partisans de l’America First sont déterminés à résoudre avec le triomphe de la Realpolitik et des accords bilatéraux sur les logiques multilatérales et les alliances globales désormais fragiles et inquiètes du risque d’arrêt brutal de leurs logiques d’expansion permanente et existentielles, bien que belligènes…

IN MEMORIAM – Lieutenant-colonel Huynh BAX XUAN (décédé le 1er décembre 2018)

IN MEMORIAM – Lieutenant-colonel Huynh BAX XUAN (décédé le 1er décembre 2018)


Né le 23 décembre 1929 en Cochinchine, Huynh Bax Xuan et décédé le 1er décembre 2018, est sorti des Ecoles de Saumur et de Saint-Cyr-Coëtquidan en 1950.

Aide de camp du général de Lattre en 1951 en Indochine, Chef de poste à Nasan en 1952 puis commandant de sous-secteur en 1953. Il est capturé au combat en avril 1953. Interné dans un camp de prisonniers et de déserteurs de l’armée française, il est soumis à la surveillance et aux brimades de ces derniers. Il monte en novembre 1953 un audacieux plan de soulèvement du camp, qui échoue. Repris après son évasion, il est mis au pilori par le commandant du camp devant tous les prisonniers rassemblés.

Il avait été capturé le 10 avril 1953, à la tête du bataillon qu’il commandait dans le delta tonkinois, au nord de l’actuel Vietnam. Transféré de camp en camp de sûreté, il va connaître l’enfer : les pieds cadenassés dans un carcan ou entravés par de lourdes chaînes, le cachot noir de lm70 de long, dont il ne sort que 10 minutes par jour, la demi-ration de riz, le camp de prisonniers où la mortalité dépasse 80% en 10 ans, les pénibles séances de rééducation politique où il est traité de criminel de guerre et de traître. Il ne sera pas de ceux qui seront libéré à la fin de la guerre.

La rigueur s’atténue en 1975 à la chute de Saigon, au moment où près de 500.000 soldats sud-vietnamiens sont placés en camp de rééducation. Avec trois survivants, il est mis en résidence surveillée près d’Hanoï. Libéré en mai 1976, il retrouve sa mère à Ho-Chi-Minh-Ville et récupère ses papiers militaires. Mais le Consulat de France reste sourd à ses démarches. Lors de deux tentatives d’évasion par la mer, il échappe à la police et se réfugie à Bien Hoa, où il se marie. Il réussit en 1980 à joindre un ancien officier du maréchal de Lattre qui obtient son rapatriement.

A Paris en juillet 1984, ses ennuis ne sont pas terminés. Étant en prison en 1955, il n’a pas pu demander son maintien dans la nationalité française. Le Tribunal de Grande Instance de Rennes reconnaît sa nationalité en janvier 1986 après 2 ans d’action judiciaire. Le ministère de la Défense le promeut alors lieutenant-colonel. Commandeur de la Légion d’honneur, il avait reçu la médaille des évadés, en 2016, à Rennes, dans le cadre des cérémonies du 71e anniversaire du 8-Mai 1945.

Le soldat qui a souffert 20 ans pour la France est bien « un Français à part entière » La France l’avait oublié depuis 1953, dans les camps du Vietminh, le lieutenant-Colonel Huynh Ba Xuan est décédé samedi 1er décembre 2018, à Rennes, dans sa 89e année.

Un hommage particulier à été demandé par l’Amicale des anciens prisonniers internés, déportés, d’Indochine, et le Souvenir français. Il nous laisse un livre pour raconter son histoire extraordinaire « Oublié 23 ans dans les goulags viet-minh, 1953-1976 », éditions L’Harmattan.

A nous le souvenir, à lui l’immortalité !


Jean-Baptiste TOMACHEVSKY

Jean-Baptiste Tomachevsky

Mon grand-oncle paternel s’est engagé dans la Légion étrangère, parti combattre pendant la guerre d’Algérie. Il est mort pour la France en 1962. C’est lui qui m’a donné l’amour de la Patrie et l’envie de la servir. Appelé sous les drapeaux en février 95, j’ai servi dans 6 régiments et dans 5 armes différentes (le Train, le Génie travaux, l’artillerie sol-air, les Troupes de marine et l’infanterie). J’ai participé à 4 opérations extérieures et à une MCD (ex-Yougoslavie, Kosovo, Côte d’Ivoire, Guyane). Terminant ma carrière au grade de caporal-chef de 1ère classe, j’ai basculé dans la fonction publique hospitalière en 2013 en devenant Responsable des ressources humaines au centre hospitalier de Dieuze. J’ai décidé ensuite de servir la Patrie différemment en devenant Vice-président du Souvenir Français (Comité de Lorquin-57) où je suis amené à participer à une cinquantaine de cérémonies mémorielles par an. Je participe également à des actions mémorielles auprès de notre jeunesse. Je suis également porte-drapeau au sein de l’Union nationale des combattants (UNC) de Lorquin (57) et membre du conseil départemental de l’ONaCVG de la Moselle, collège 2 et 3. J’ai également créé sur un réseau social professionnel un compte qui regroupe près de 16 000 personnes dédié au Devoir de mémoire. Je transmets et partage les destinées de ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour la France. J’ai rejoint THEATRUM BELLI en novembre 2024 pour animer la rubrique « Mémoires combattantes ».

Quelques chiffres intéressants

Quelques chiffres intéressants

 

par Blablachars – publié le 28 novembre 2024

https://blablachars.blogspot.com/2024/11/quelques-chiffres-interessants.html#more


La Direction technologique et logistique de l’armée israélienne a publié ces derniers jours de nouvelles données relatives aux opérations menées par Tsahal dans la bande de Gaza et au Sud-Liban. Parmi les nombreux éléments communiqués, Blablachars s’est intéressé aux chiffres concernant les véhicules blindés et les chars. On apprend que 90% des engins atteints par des projectiles antichars ou des Engins Explosifs Improvisés (EEI) de forte puissance ont été réparés et remis en service. Le délai moyen pour la réparation des engins est de 20 jours selon les services de maintenance de l’armée israélienne, même si les plus endommagés ont nécessité des durées d’immobilisation supérieures aux 2 jours mentionnés. 90% des problèmes 90% des problèmes mineurs ayant affecté les engins blindés de Tsahal ont tous été réglés sur la zone des opérations dans des bases d’opérations avancées ou dans des centres logistiques dédiés situés à proximité de le zone des combats, sans qu’il soit nécessaire de procéder à leur évacuation. Enfin on apprend que la capacité opérationnelle  est de 88% pour les engins blindés engagés à Gaza et au Sud-Liban et pour certains depuis quatorze mois.

Sur le plan humain, Tsahal indique que 5300 soldats ont été blessés et soignés durant l’offensive terrestre dans la Bande de Gaza, alors que 709 soldats avaient été traités en 2014 lors des opérations dans cette zone. Concernant le Sud-Liban, 700 soldats ont été blessés et soignés alors qu’en 2006 ce chiffre était de 833. Le taux de létalité s’établit à 6.9% des blessés traités à Gaza et à 7.1% au Liban, ce taux était de 9.2% à Gaza en 2014 et de 14.8% au Liban en 2006. Le Corps médical de Tsahal indique que cette baisse du taux de létalité est liée à l’amélioration de la prise en charge et du traitement des soldats blessés sur le champ de bataille, avec pour la première fois la réalisation de transfusions de sang total sur la zone, dont 300 soldats auraient bénéficié. La présence d’officiers médicaux supérieurs au sein de chaque unité élémentaire a également contribué à améliorer la prise en charge des soldats blessés, avec un temps moyen inférieur à 4 minutes entre la blessure et l’arrivée du médecin, ce délai est de 10 à 25 minutes au Liban en 2006. 

Enfin en termes de transport, il faut en moyenne 66 minutes à un blessé évacué par hélicoptère depuis Gaza pour rejoindre un hôpital et 84 minutes depuis le Liban. Par voie terrestre ces durées sont respectivement de 91 et 111 minutes. Ces chiffres indiquent que les opérations de Tsahal à Gaza et au Sud-Liban sont bien des opérations de haute intensité conduites face à des adversaires déterminés et bien équipés.Selon les autorités israéliennes 12000 soldats blessés ont suivi des programmes de réhabilitation physique depuis le début des opérations de Tsahal dans la bande de Gaza soit un peu moins de 1000 par mois. Sur ces 12000 soldats 66% sont des réservistes, 93% sont des hommes et 51% ont entre 18 et 30 ans. Le nombre de blessés a augmenté dans la zone Nord de 150% entre septembre et octobre dernier en raison de l’engagement de Tsahal au Sud-Liban avec plus de 900 blessés évacués vers les hôpitaux de la région en un mois. Enfin on apprend qu’au moins 1500 soldats ont été blessés au moins deux fois depuis le début des opérations. Même si les élongations logistiques restent relativement réduites, les chiffres communiqués montrent une véritable progression depuis les derniers engagements majeurs de Tsahal, tant dans le domaine de la maintenance que dans celui du traitement des blessés, permettant à l’armée israélienne de mener ses opérations dans de meilleures conditions. 

Ci-dessous les clichés du premier Merkava IV Barak détruit par un Engin Explosif Improvisé de forte puissance.

Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre en Ukraine

Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre en Ukraine


En plus d’une victoire militaire en Ukraine, les dirigeants russes souhaitent constituer d’importants effectifs militaires en vue d’un éventuel conflit avec l’OTAN dans l’espace Baltique et la péninsule de Kola. Les prévisions actuelles comptent sur une augmentation des effectifs militaires russes d’environ 350 000 hommes, pour atteindre un total de 1,5 million de soldats et d’officiers. Dans le contexte du conflit qui se déroule actuellement en Ukraine, cet objectif ne peut être atteint sans une nouvelle vague de mobilisation massive.

Soldats de l'assaut russe au combat. 11 juin 2023
Soldats de l’assaut russe au combat. 11 juin 2023 © Dmitriy Kandinskiy/Shutterstock.com

En 2024, les pertes humaines irréversibles d’environ 30 000 soldats par mois sont à peu près équivalentes à l’afflux de soldats sous contrat et de volontaires, qui constituent l’essentiel de l’effectif militaire russe apte au combat au cours de la même période. Cette nouvelle vague de mobilisation a été reportée car le Kremlin se méfie des conséquences politiques potentiellement négatives qu’elle pourrait avoir dans le pays. En outre, l’armée russe souffre d’un déficit de personnel de commandement et d’armes pour les nouvelles unités qu’il est prévu de créer. D’une manière générale, plus la guerre en Ukraine se prolonge, plus la machine militaire russe se détériore. Par conséquent, en fournissant à l’Ukraine l’aide nécessaire pour poursuivre la guerre, l’Occident affaiblit le potentiel militaire de la Russie et augmente le temps qu’il faudra à Moscou pour reconstituer ses forces armées une fois que la guerre sera terminée. Cependant, la pression exercée par la guerre sur la société et le système politique ukrainiens pourrait provoquer une crise politique dont l’issue serait imprévisible, tant sur le plan national qu’international.

Yuri Fedorov est titulaire d’un doctorat et spécialiste des questions politiques et militaires russes. Il a travaillé à l’Institut d’études américaines et canadiennes et à l’Institut de l’économie mondiale et des affaires internationales, tous deux basés à Moscou. Il a enseigné pendant plusieurs années à l’Institut des relations internationales de Moscou. Après avoir quitté la Russie en 2006, Yuri Fedorov a vécu en Europe, où il a d’abord occupé le poste de chercheur à la Chatham House, au Royaume-Uni. Depuis 2008, il travaille comme journaliste en République tchèque. Il est membre du syndicat des journalistes de la République tchèque et auteur sur la branche Russie de Radio Svoboda. Son dernier ouvrage, publié en 2024, s’intitule The Ukrainian Front of the Third World War.


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Les effectifs de l’armée russe après deux ans et demi de guerre en Ukraine

Photographies et dessins : Afghanistan. No Woman’s Land

Photographies et dessins : Afghanistan. No Woman’s Land

Par Mélissa Cornet, Pierre Verluise – Diploweb – publié le 24 novembre 2024

https://www.diploweb.com/Photographies-et-dessins-Afghanistan-No-Woman-s-Land.html  


Mélissa Cornet effectue des travaux de recherche en Afghanistan depuis janvier 2018 pour des think tanks locaux ou internationaux. Entre janvier et juin 2024, elle réalise un reportage sur les droits des femmes afghanes avec la photographe irano-canadienne Kiana Hayeri. Ce reportage, « No Woman’s Land », est exposé jusqu’au 18 décembre 2024 à Paris, sur le Port de Solférino, face au Musée d’Orsay. Exposition extérieure, accès libre, ouverte au public 24 h / 24 h, 7 jours sur 7. En partenariat avec la Ville de Paris.
Propos recueillis par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb.com.

En 2024, l’Afghanistan se trouve plongé dans une combinaison de crises interconnectées. La crise humanitaire est sans précédent, avec un effondrement économique qui entraîne des niveaux de pauvreté et de malnutrition catastrophiques. Les droits humains sont également dans une situation critique, avec des groupes vulnérables, notamment les femmes et les minorités, qui font face à des restrictions sévères et à une exclusion croissante. L’exposition présentée documente la condition actuelle des femmes et des filles afghanes sous le régime taliban. A ne pas manquer, actuellement à Paris, bientôt aux Pays-Bas, à La Haye

Pierre Verluise (P. V. ) : Vous présentez à Paris, Port de Solférino, une exposition «  No Woman’s Land  », consacrée à la situation des droits des femmes en Afghanistan réalisée en 2024 avec Kiana Hayeri dans le cadre de la 14e édition du Prix Carmignac. Nous en présentons ci-dessous trois photos, mais pouvez-vous nous en dire plus sur cette exposition, son accueil et ses suites possibles ?

Mélissa Cornet (M. C. ) : L’exposition « No Woman’s Land » est le fruit d’un travail de terrain mené sur six mois en collaboration avec Kiana Hayeri, qui se consacre à illustrer la condition actuelle des femmes et des filles afghanes sous le régime taliban. L’objectif central de l’exposition est de montrer le contraste poignant entre la résilience des femmes afghanes et la répression systématique à laquelle elles sont confrontées dans leur quotidien. À travers des portraits intimes et des récits personnels, nous avons cherché à révéler les aspects souvent invisibles de leur lutte pour l’autonomie, la dignité et la liberté de choix.

 
Afghanistan. 2024. No Woman’s Land
Une affiche déchirée montre comment les femmes sont censées se couvrir le visage : avec une burqa, ou chadari, qui couvre tout le visage, ou avec un niqab, qui ne laisse que les yeux découverts. © Kiana Hayeri pour la Fondation Carmignac
Kiana Hayeri / Fondation Carmignac

L’accueil de l’exposition a été profondément significatif : les visiteurs ont réagi non seulement par une profonde empathie envers ces femmes, mais aussi avec un sentiment d’injustice qui dépasse les frontières. Ce que nous espérons désormais, c’est que « No Woman’s Land » continue de voyager pour sensibiliser un public international, avec une deuxième étape confirmée aux Pays-Bas, à La Haye, en décembre 2024 et un site interactif en construction. Nous envisageons également des publications qui approfondiraient ces récits et des débats autour des mécanismes de soutien aux droits humains. Par ailleurs, cette exposition est un appel à l’action pour la communauté internationale, en soulignant le besoin urgent d’interventions concrètes pour protéger les droits fondamentaux des femmes afghanes.

P. V. : Au vu de vos expériences de terrain en Afghanistan de 2018 à 2024, comment ont évolué les droits des femmes, en particulier après le retour des taliban [1] au pouvoir le 31 août 2021 ?

M. C. : Avant 2021, les femmes en Afghanistan bénéficiaient d’une fragile, mais réelle, expansion de leurs droits, dans les domaines de l’éducation, de la participation politique, et de l’accès à l’emploi. Si ces acquis demeuraient limités et souvent précaires, ils représentaient néanmoins une avancée significative. Depuis le retour au pouvoir des taliban en 2021, c’est la trajectoire inverse, et les femmes ont vu leurs libertés réduites à un point critique : interdiction d’accéder à l’éducation secondaire et universitaire, restrictions draconiennes de leurs déplacements sans accompagnement masculin, et exclusion systématique des espaces publics, économiques et sociaux.

 
Gardi, district de Ghos, Nangarhar, Afghanistan, 13 février 2024.
© Kiana Hayeri pour la Fondation Carmignac.
Kiana Hayeri / Fondation Carmignac

Légende de la photo ci-dessus : Gardi, district de Ghos, Nangarhar, Afghanistan, 13 février 2024. En l’absence de bâtiments scolaires dans le district de Gardi Ghos, des classes sont installées pour les élèves, entre deux routes principales, sous le soleil et sur un sol en terre battue. Alors que les garçons peuvent suivre leur scolarité jusqu’à la douzième année, les filles n’ont accès à l’école que jusqu’à la sixième année. Aujourd’hui, les filles ne sont autorisées à étudier que jusqu’à la sixième année et sont exclues des écoles secondaires et des universités. Dans certains districts, sur décision locale des autorités, les filles n’ont pas le droit d’aller à l’école au-delà de la 3e année. Cependant, des écoles clandestines installées dans des maisons, des mosquées ou des espaces alternatifs continuent d’éduquer les filles, au prix d’un risque élevé. © Kiana Hayeri pour la Fondation Carmignac.

Le régime actuel cherche non seulement à restreindre leurs droits, mais aussi à effacer leur présence visible de la sphère publique. Cette régression est structurelle, visant à établir une société où les femmes sont entièrement marginalisées et invisibilisées. Les effets psychologiques et sociaux de cette situation sont dévastateurs, non seulement pour les femmes elles-mêmes mais pour la société afghane dans son ensemble, qui se trouve ainsi privée de la contribution active de la moitié de sa population.

P. V. : Quelles sont les différentes crises qui affectent fin 2024 l’Afghanistan ? En admettant qu’elle existe, la « communauté internationale » a-t-elle directement ou indirectement des parts de responsabilité dans ces crises ?

M. C. : En 2024, l’Afghanistan se trouve plongé dans une combinaison de crises interconnectées. La crise humanitaire est sans précédent, avec un effondrement économique qui entraîne des niveaux de pauvreté et de malnutrition catastrophiques. Les droits humains sont également dans une situation critique, avec des groupes vulnérables, notamment les femmes et les minorités, qui font face à des restrictions sévères et à une exclusion croissante. Par ailleurs, l’isolement politique et économique du pays exacerbe cette crise multidimensionnelle, les sanctions et le gel des avoirs ayant contribué à l’effondrement des systèmes de services publics essentiels.

En ce qui concerne la responsabilité de la communauté internationale, elle est complexe et ambivalente. Le retrait militaire chaotique de 2021 a laissé un vide que les taliban ont rapidement rempli, sans pour autant que des solutions durables soient mises en place pour stabiliser le pays. Par ailleurs, l’approche punitive adoptée par certains pays en matière d’aide humanitaire et au développement a accentué l’isolement du régime mais a surtout privé le peuple afghan de ressources vitales. Il y a donc une part de responsabilité dans l’échec de l’établissement de conditions propices à une stabilité durable, qui aurait pu permettre une meilleure transition pour les afghans.

P. V. : Les récents décrets des Taliban ont encore restreint les libertés des femmes, y compris l’interdiction de chanter et de lire en public. Comment ces mesures affectent-elles la manière dont les États occidentaux peuvent répondre à la situation en Afghanistan ?

M. C. : Les restrictions imposées aux femmes par le régime taliban placent les pays occidentaux dans une position diplomatique extrêmement délicate. D’une part, collaborer avec les taliban pour garantir un accès humanitaire et une stabilité minimale n’est pas populaire avec les opinions publiques occidentales. D’autre part, refuser tout dialogue empêche tout levier d’influence directe et, par conséquent, toute possibilité d’exercer une pression pour des changements même minimes.

 
Afghanistan, Jalalabad, province de Nangarhar, 12 février 2024
Muska, 14 ans, est récemment rentrée du Pakistan et rêve de poursuivre ses études, permises là-bas et limitées en Afghanistan. « Je préférerais vivre au Pakistan, où je pourrais au moins m’éduquer ». Récemment, ses parents ont accepter de la marier au fils de leur propriétaire, en échange d’un puit et de panneaux solaires. © Kiana Hayeri pour la Fondation Carmignac
Kiana Hayeri / Fondation Carmignac

Ces décisions génèrent un effet boomerang aux niveaux social et politique. En tolérant l’oppression en Afghanistan, certains États risquent de banaliser la répression de genre dans le discours international, voire de légitimer indirectement d’autres régimes autoritaires. Cela pourrait également alimenter une dynamique de repli dans les politiques migratoires et de sécurité en Occident, alors que des milliers d’Afghans, et surtout des Afghanes, cherchent à quitter leur pays.

P. V. : Quelles actions vous semblent les plus efficaces pour soutenir les droits des femmes Afghanes ?

M. C. : Les actions les plus efficaces pour soutenir les droits des femmes afghanes passent par un engagement de terrain et une coopération internationale qui privilégie la sécurité et l’autonomisation des femmes afghanes. Le soutien aux ONG locales, l’établissement de fonds sécurisés pour les femmes afghanes, et un plaidoyer constant dans les instances internationales sont des leviers cruciaux. Il est aussi essentiel que les voix des femmes afghanes soient mises au premier plan dans les forums et débats, afin que leurs revendications soient intégrées dans les processus de prise de décision.

Quant au rôle des féministes occidentales, leur solidarité est indispensable et doit s’incarner par des actions concrètes, au-delà des simples déclarations , par exemple en collaborant directement avec les associations afghanes et en amplifiant les récits des femmes sur le terrain, ou en soutenant les voies de migration légales pour les femmes afghanes, et en les accueillant à bras ouverts en Europe et lors de leur processus d’intégration.

P. V. : Tournons-nous vers l’avenir. Quels sont vos espoirs pour l’évolution des droits des femmes afghanes et comment envisagez-vous de continuer à plaider pour leur autonomisation ?
M. C. : Nos espoirs pour les femmes afghanes sont indissociables d’une vision de long terme qui mise sur l’éducation, le soutien psychologique et l’autonomisation économique comme leviers de transformation.

Dans un avenir idéal, nous espérons une évolution vers un meilleur respect des droits humains, notamment ceux des femmes, de manière pacifique. Après des décennies de conflit, personne ne veut aujourd’hui d’une transition violente. Pour notre part, nous poursuivrons nos efforts par des expositions, des publications, et des partenariats tel que celui que nous avons actuellement avec Amnesty International.

L’exposition « No Woman’s Land » est actuellement exposée à Paris, port de Solférino, en contrebas du Quai Anatole France, jusqu’au 18 décembre 2024. Ce reportage a été réalisé grâce au soutien du Prix de Photojournalisme de la Fondation Carmignac.

Copyright Novembre 2024-Cornet-Verluise/Diploweb.com


[1] NDLR : Taliban : cette appellation est le pluriel de « taleb » (instruit, dans le sens coranique) et ne prend donc jamais de « s ».

Ukraine : les services secrets présentent les fragments d’un missile russe vu pour «la première fois» depuis le début de la guerre

Ukraine : les services secrets présentent les fragments d’un missile russe vu pour «la première fois» depuis le début de la guerre

L’armée russe a tiré ce missile expérimental jeudi à Dnipro en «réponse», selon le Kremlin, aux récentes attaques ukrainiennes menées contre la Russie avec des missiles américains et britanniques.

Les services secrets ukrainiens (SBU) ont montré dimanche à un petit groupe de journalistes, dont l’AFP, les fragments d’un nouveau missile balistique russe, identifiés jeudi par le président russe Vladimir Poutine comme étant «Orechnik», une arme inconnue jusque-là qui a frappé selon lui une usine d’armements à Dnipro.

Quelques heures après ce tir présenté par le Kremlin comme un «signal» aux Occidentaux et à Kiev, Vladimir Poutine s’était vanté de la réussite de la frappe russe avec un nouveau missile hypersonique, qu’il avait baptisé «Orechnik». L’armée russe a tiré ce missile expérimental en «réponse», selon le Kremlin, aux récentes attaques ukrainiennes menées contre la Russie avec des missiles américains et britanniques.

Lieu tenu secret

La rencontre entre le SBU ukrainien et les journalistes s’est déroulée dans un lieu tenu secret pour des raisons de sécurité. Le SBU a ainsi montré des débris métalliques, plus ou moins grands, alignés sur un faux gazon, issus d’un missile russe tiré jeudi, affirme-t-il, contre la ville de Dnipro, là où «Orechnik» a frappé selon Moscou l’usine du groupe ukrainien PivdenMach qui produit notamment des composants pour missiles.

Des parties d’un missile balistique, que la Russie a utilisé dans une frappe vers la ville de Dnipro cette semaine. Valentyn Ogirenko / REUTERS
SBU
Les services secrets ukrainiens ont assuré que c’était «la première fois» que les forces ukrainiennes voyaient un tel projectile depuis le début de l’invasion russe en février 2022. Valentyn Ogirenko / REUTERS

À cette occasion, les services secrets ukrainiens n’ont pas souhaité confirmer publiquement qu’il s’agissait de débris d’«Orechnik» mais ont assuré que c’était «la première fois» que les forces ukrainiennes voyaient un tel projectile depuis le début de l’invasion russe en février 2022. «Cet objet n’avait jamais été documenté par les enquêteurs de sécurité auparavant», a indiqué un enquêteur du SBU prénommé Oleg, expliquant qu’il s’agissait «d’un missile balistique», ce qui correspond à «Orechnik». L’enquêteur a assuré que Kiev donnerait «des réponses» ultérieures sur les caractéristiques précises du missile présenté.

Selon Vladimir Poutine, qui a esquissé jeudi soir quelques caractéristiques d’«Orechnik», ce missile hypersonique «à portée intermédiaire» peut aller à la vitesse de Mach 10, soit «soit 2,5 à 3 kilomètres par seconde».

Vendredi, lors d’une réunion télévisée avec des responsables militaires, le maître du Kremlin a assuré que Moscou avait une réserve de ces missiles «prêts à l’emploi». Il a également ordonné sa production en série et son utilisation ultérieure lors d’essais, notamment «en situation de combat», après avoir lancé jeudi que la Russie était «prête» à «tous» les scénarios dans son conflit contre l’Ukraine et l’Occident.