Netflix : l’Empire du divertissement. Entretien avec Édouard Chanot

Netflix : l’Empire du divertissement. Entretien avec Édouard Chanot

par par Côme de Bisschop – Revue Conflits – publié le 16 avril 2023

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Fascinant pour certains, inquiétant pour d’autres, le succès de Netflix est incontestable. Comprendre son triomphe, c’est revenir sur l’histoire d’une entreprise créée il y a plus de 25 ans, mais dont le succès ne date que de la dernière décennie. Devenu un outil incontournable de notre société, le géant américain a su allier technologie et divertissement pour toucher plusieurs millions de personnes à travers le monde. Les méthodes managériales, technologiques ou encore idéologiques d’un tel succès sont aujourd’hui connues. 

Journaliste, Édouard Chanot a été rédacteur en chef de la rédaction parisienne de Sputnik France et l’un des rédacteurs en chef de RT France. Il a publié son premier ouvrage, L’Empire Netflix, aux éditions La Nouvelle Libraire. 

Propos recueillis par Côme de Bisschop. 

Netflix est-il devenu le symbole du divertissement ? Comment expliquer un tel succès ? 

Netflix exprime à merveille l’air du temps. Une personne m’ayant interviewé remarquait judicieusement que le « N rouge » de Netflix était devenu presque autant symbolique que le « M jaune » de McDonald’s au XXe siècle. On pourrait aussi dire que l’algorithme de Netflix est aujourd’hui l’un des secrets les mieux gardés du capitalisme américain, comme l’était avant lui la formule du Coca-Cola il y a plus d’un siècle maintenant. 

Netflix avait l’ambition de créer l’entreprise du divertissement par excellence. Bien sûr, ils ne sont pas les premiers à s’intéresser au divertissement, mais ils ont été les premiers à profiter de l’essor du streaming en proposant des vidéos à la demande (VOD) via application. Ils ont révolutionné notre consommation de contenu audiovisuel. Où que vous soyez : dans les transports, à table, dans votre lit, vous pouvez vous divertir grâce à Netflix… et être happé par ses productions. C’est d’ailleurs ce qui peut inquiéter : nous sommes d’autant plus vulnérables à des messages idéologisés que nous regardons cette plateforme dans notre intimité, souvent le soir, quand nous sommes les moins alertes et les plus disponibles. 

Comment Netflix reflète-t-il le modèle sociétal américain ? 

« Le libéralisme libertaire véhicule l’émancipation absolue de l’individu, contre les enracinements nationaux, sans guère trouver à redire à la loi du marché. »

La plateforme contribue clairement à délimiter les interdits ou les devoirs moraux contemporains, disons dans le sens du « libéralisme libertaire » ambiant. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une idéologie strictement définie, elle est d’ailleurs pétrie de contradictions. Elle est plutôt l’accumulation des opinions dominantes des cinquante dernières années. Le « libéralisme libertaire » véhicule l’émancipation absolue de l’individu, contre les enracinements nationaux, sans guère trouver à redire à la loi du marché, puisqu’il se révèle très à l’aise avec le tech capitalisme de la Silicon Valley. 

Voyez par exemple le nombre de protagonistes féminines, souvent des femmes émancipées, bien loin de l’image traditionnelle de la femme. Comme Carrie Mathison, l’agente de la CIA de Homeland, qui abandonnera à moitié sa fille à sa sœur pour aller sauver le monde du terrorisme ou de la menace russe. Chez Netflix, la guerre des sexes a déjà eu lieu, et ce sont les féministes qui l’ont emporté, visiblement : 54,5% des séries de la plateforme ont une femme pour personnage principal ou parmi les personnages principaux. Je prends cet exemple, car il est devenu moins polémique que ceux qui relèvent de la lutte des races (par exemple, Achille joué par un acteur noir dans un remake de l’Iliade d’Homère). 

Netflix est ainsi devenu un acteur décisif de la propagation de l’opinion à la mode. Avec 231 millions d’abonnés, la plateforme est un levier redoutable. Netflix est ainsi en mesure d’influencer les regards de ses abonnés et plus largement le secteur culturel du divertissement contemporain. En voyant des fictions « woke », le regard des consommateurs peut lui-même devenir « woke », surtout celui des plus jeunes. Ceci est d’autant moins étonnant, que cette idéologie émane aussi en grande partie de Californie et plus largement du monde anglo-saxon. Vos lecteurs auront chacun un exemple qui l’aura choqué. Peut-être même les enfants de vos lecteurs, puisque la récente série pour enfants Ridley Jones qui met en scène un petit bison ressassant l’argumentaire LGBT non-binaire avait aussi provoqué une levée de boucliers.

La question incontournable de Netflix est celle de l’idéologie. La plateforme semble aujourd’hui promouvoir davantage qu’un simple aspect culturel. Comment l’idéologie progressiste américaine est-elle devenue le délire d’hier et la norme d’aujourd’hui, grâce à Netflix ? 

Je voudrais surtout indiquer qu’un tournant semble visible depuis l’été dernier. Prenez l’affaire David Chappelle. Pour résumer : des salariés LGBT ont réclamé la censure de l’humoriste David Chappelle, qui avait à l’automne 2021 qualifié de « bizarre » l’idée d’être né dans le mauvais corps – ciblant là les transgenres. Pour mettre un terme à la polémique, le CEO de Netflix a modifié le mémo interne de l’entreprise, véritable Bible de la firme, dont il a donc ajouté un verset, en soulignant que les salariés, en travaillant chez Netflix, pourraient être amenés à plancher sur des productions contraires à leurs opinions. J’utilise délibérément un champ lexical religieux, mais il est lui aussi présent chez les fondateurs de la firme, quand ils détaillent leurs règles managériales.

Au niveau des productions, il faut aussi se rendre compte que le phénomène woke est relativement récent : il apparait vers 2017/2018, quelquefois subrepticement lors de la troisième ou quatrième saison d’une série (prenez par exemple The Last Kingdom, qui se déroule en Grande-Bretagne durant les invasions vikings, un curé noir y apparaît). Mais il peut aussi être abandonné : par exemple, la série Sense 8, la série très LGBT des frères devenus sœurs Wachowski, n’a pas été renouvelée, en raison de son manque de succès, de l’aveu même du CEO Ted Sarrandos. Les militants woke sont une minorité. 

Il est possible d’assister à un recul du wokisme chez Netflix. Reste qu’il serait naïf de croire que Netflix pourra changer radicalement de bord, pour la simple et bonne raison que le monde audiovisuel, les réalisateurs et producteurs baignent dans cette idéologie progressiste. Le wokisme n’est pas qu’une simple idéologie à la mode que les producteurs pourront abandonner aussi vite qu’ils l’ont adoptée par appât du gain. Elle pourra être édulcorée, l’offre audiovisuelle pourra être davantage segmentée (l’algorithme devrait le permettre), mais il serait vain de penser que le substrat socio-culturel disparaîtra totalement. 

L’économie numérique tire profit d’une denrée nouvellement précieuse : notre attention. Comment le géant américain est-il organisé pour réussir à capter le plus grand temps de cerveau disponible chez les utilisateurs ? 

Revenons au début des années 1990 et à l’explosion d’Internet : à ce moment-là, la population mondiale a brutalement eu accès à une offre culturelle quasi-illimitée. Vous pouviez visiter le Louvre en étant à Tegucigalpa, télécharger en quelques minutes 2 000, 3 000 chansons. Les individus ont été à proprement parler sidérés par une telle offre. C’est dans ce contexte que l’algorithme de Netflix va prospérer : grâce à nous, vous allez atteindre la véritable liberté du consommateur, ont-ils dit. Vous allez voir ce que vous voulez vraiment voir, sans perdre vos soirées à scroller devant votre écran ou à vous disputer dans les allées des cinémas avec votre moitié ! Et aujourd’hui, plus vous utilisez la plateforme, plus l’algorithme vous connaît et précise ses propositions, par exemple en personnalisant les vignettes en fonctions de vos goûts (comédies romantiques ou dystopie, etc.). Netflix, c’est davantage qu’une plateforme de streaming, c’est un outil qui fait basculer l’intelligence artificielle dans la production et la production cinématographique. 

Reste que cet algorithme pose certains problèmes… Les séries sont à présent taillées sur mesure selon les données récupérées par l’algorithme. Par exemple, il est possible que vous aimiez une série House Of Cards avant qu’elle ne sorte (rires) ! Dès 2015, Netflix a en effet réalisé sur mesure celle-ci, après que l’algorithme ait fait remonter les goûts du public pour les tragédies politiques, l’acteur Kevin Spacey et les ambiances sombres. Il en va de même pour la série Orange is the new Black qui a vu le jour après que les mots « univers carcéral », « personnage féminin » et « humour noir » soient ressortis largement dans les choix des consommateurs. Et depuis, l’algorithme de Netflix ne cesse de s’affiner. Ainsi, une série risque d’être déclinée à l’infini avec une qualité progressivement à la baisse. Je conclurai en faisant remarquer que l’on ne parle plus de « Septième art », mais de « productions audiovisuelles » ou simplement de « divertissement ». 

Après avoir perdu près de 1,2 million dabonnés au premier semestre, le géant américain en a recruté 2,4 millions au troisième trimestre 2022. Le déclin tant annoncé de Netflix était-il illusoire? Comment expliquer ces variations ?

Il y a cinq ans, Netflix était en situation de monopole. Aujourd’hui Amazon prime, Disney+ ou encore AppleTV sont venus le concurrencer. Bref, l’offre a explosé. Les consommateurs sont devenus moins fidèles : nombreux sont ceux qui partagent un compte individuel à plusieurs ou qui ne s’abonnent que quelques jours afin de regarder les grandes séries phares. Ajoutez à cela les polémiques sur le contenu que certains consommateurs peuvent juger excessivement idéologisés, vous avez de quoi faire trembler n’importe quel leader. Il nen reste pas moins que cest Netflix qui a inventé le modèle de streaming, et c’est son algorithme qui semble toujours le plus performant, et ses séries les plus en vogue – ou les mieux « marketées » ? Et plus profondément, et j’en parle dès le premier chapitre de mon petit essai : son management est fait pour répondre aux crises, pour rebondir. 

Si Netflix est souvent décrié pour ses productions idéologisées, le management de l’entreprise est bien moins souvent pointé du doigt. Souvent considérée comme une entreprise dotée d’une très grande flexibilité, qu’en est-il de la réalité managériale du géant californien ? 

« Soit vous êtes excellent, soit vous partez rapidement.  »

Netflix, c’est avant tout une manière de traiter l’homme, ses hommes, ses salariés. Il faut d’ailleurs lire les écrits de son fondateur, Reed Hastings. Celui-ci a connu deux chocs psychologiques au cours de sa carrière professionnelle. Premièrement, en 1997, quand sa première entreprise fait faillite. Avec du recul, Reed Hastings jugeait avoir recruté des salariés pour qu’ils appliquent les règles internes de l’entreprise et non pour qu’ils innovent. Il en a tiré une première leçon : son entreprise se devait d’être plus flexible. Ensuite, en 2001, Netflix est au bord de la faillite. Son entreprise de location de DVD par courrier subit la première bulle internet. Reed Hastings doit licencier un tiers de son équipe : il garde alors les meilleurs et remercie les moins performants. Quelques semaines plus tard, il constate que l’entreprise « vibrait de passion, d’énergie et d’idées ». Hastings en tire une deuxième leçon : la densité de talent. D’ailleurs, il ne craint pas de parler de QI moyen, chose inconcevable chez nous… En définitive, soit vous êtes excellent, soit vous partez rapidement.

Ces deux exemples seront fondateurs de la culture d’entreprise de Netflix, qu’il veut axée autour de la liberté et de la responsabilité, pour innover. Son système repose sur sa capacité à recruter l’élite de l’élite du capitalisme américain – le salaire médian s’élevait à 220 000 euros par an. Et ce recrutement des meilleurs lui permet de supprimer la plupart des règles internes de l’entreprise. Le titre de l’ouvrage de Reed Hastings est à ce titre évocateur : « la règle : pas de règle. ». La responsabilité de chacun est ainsi engagée, et par exemple les horaires ne sont pas proprement établis et les congés peuvent être pris n’importe quand sans permission au préalable. Ont aussi été instaurées des réunions d’équipe où tout doit pouvoir se dire, en toute transparence. Ces réunions ressemblent à s’y méprendre à des réunions d’alcooliques anonymes ou de communautés protestantes, autres archétypes anglo-saxons.

La force de Netflix a été de proposer du contenu à visionner sans interruption, ce que l’on appelle en anglais le « binge-watching ». Avec l’apparition de la publicité sur la plateforme, Netflix n’est-il pas en train de détruire ce qui a été à l’origine de son succès ? 

Les fondateurs avaient juré pendant des années qu’aucune publicité ne verrait le jour sur Netflix. L’absence de publicité était peut-être l’un des atouts de la firme, elle permettait aux utilisateurs de regarder lensemble des épisodes dune série à la suite sans interruption. Mais disons que la force de la firme est aussi, non sans ironie, de revenir sur ses décisions. En effet, quelques mois plus tard, la plateforme annonçait travailler sur une nouvelle formule d’abonnement avec publicité, mais moins coûteuse, laissant le choix à ceux qui ne voulaient pas de publicité de payer davantage. Peu importe la contraction flagrante de la décision : l’essentiel est de toujours assurer un mouvement perpétuel et une course effrénée vers la croissance. 

Nous avions une longue histoire avec le cinéma, un goût commun pour la salle, mais ce dernier ne fait plus le poids face à la puissance de l’économie numérique. Quelle est la répercussion du géant américain sur l’industrie du 7e art ?

Le coup est très dur, je ne sais pas s’il sera mortel. Il est très probable que le médium série aura un impact sur la réalisation elle-même : on ne réalise pas une production audiovisuelle destinée à être visionnée dans le creux de la main de la même façon qu’un film projeté sur grand écran. Les lumières, la profondeur de champ, les effets spéciaux seront sans doute revus à la baisse. En même temps, la trame narrative est enrichie par la durée qu’apporte la série. On peut créer un véritable univers, ce qui n’est possible au cinéma qu’avec des superproductions de plusieurs épisodes.

Par ailleurs, les choses se posent différemment pour, par exemple, Disney : diffuser L’Ascension de Skywalker dans les salles obscures a coûté 143 millions de dollars à la firme, tout en lui en rapportant 1,07 milliard. Mais la tentation est forte de ne la diffuser que sur sa plateforme pour en faire l’économie. Rappelons donc que la forte concurrence imposée par Netflix s’inscrit dans une crise plus profonde du cinéma, et que le cœur de Netflix, c’est avant tout les séries. La concurrence n’est donc pas totale. 

Pour forger les armes de la France… OTAN ou UE ? Dissolvant ou durcisseur ?

Pour forger les armes de la France… OTAN ou UE ? Dissolvant ou durcisseur ?


Se pose aujourd’hui la question de l’adaptation de notre outil de défense aux exigences de la nouvelle donne introduite par la révolution géopolitique générée par le conflit en Ukraine. Comme nous en abjure le GCA (2S) Jean-Tristan Verna, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain en répondant sans analyse sérieuse aux injections multiples qui viendraient de l’OTAN, de l’UE ou d’ailleurs. Notre outil de constitution capacitaire est tout à fait apte à répondre en liaison avec nos alliés aux défis qui se lèvent.

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Trente ans après la fin de la guerre froide, la crise russo-ukrainienne réinvente une confrontation géopolitique en Europe. L’Union européenne se découvre à ses frontières non plus seulement des partenaires économiques, mais un véritable ennemi politique agressif, tandis que l’Alliance atlantique et son bras armée, l’OTAN, voient ressusciter celui qui fut à ses origines, il y a trois quarts de siècle.

Le traitement collectif de la crise est-orientale aux niveaux politique et économique, tant par l’UE que par l’Alliance atlantique, pousse à une approche tout aussi collective de la réponse sécuritaire, immédiate au travers de l’aide apportée à l’Ukraine, à plus long terme par la réévaluation des politiques de défense en Europe et des moyens à leur consacrer.

Sous réserve qu’un épuisement médiatique et émotionnel ne renvoie la guerre sur le flanc Est de l’Union au statut d’une crise endémique aux seuls inconvénients économiques, sous réserve que le fragile consensus national américain sur cette crise ne s’effondre pas sous le coup des fractures qui lézardent le corps social du leader de l’Alliance, il y a fort à parier que le développement de la défense européenne et le renforcement des capacités de l’OTAN seront au cœur du débat sur la défense en France, au moment où s’énonce une nouvelle « Revue nationale stratégique » et s’annonce une nouvelle loi de programmation militaire.

Des voix s’élèveront pour donner au processus de constitution des capacités des armées françaises une teinture plus européenne pour certains, plus otanienne pour d’autres. Ces « teintures » pourront aller jusqu’à la volonté de mutualiser, non pas des capacités ― mutualisation déjà souvent dans les faits ―, mais le « développement capacitaire », sous ses volets programmatiques, financier et industriel. C’est une facilité financière souvent évoquée !

Le risque serait alors grand, et surtout paradoxal, que tout en refusant de jeter l’eau de l’autonomie stratégique nationale, l’on en jette le bébé de la capacité nationale de concevoir et forger « les armes de la France ».

Cette capacité fait volontiers l’objet de critiques mal fondées, ou plutôt fondées sur le travers national de l’autoflagellation, lui-même assis sur le manque de recul historique et l’absence de comparaison avec les nations équivalentes.

Mais en y regardant de plus près, que constate-t-on ?

Depuis une trentaine d’années, la France a consacré à sa défense moins de 2 % de sa création de richesse nationale mesurée par le PIB. Une partie de cet effort a été absorbée par la professionnalisation des armées, les restructurations qui l’ont accompagnée et la réintégration dans les structures militaires de l’OTAN.

Sous l’autorité de quatre présidents de la République et avec plusieurs changements de majorité parlementaire, la période a connu deux livres blancs, quelques « réévaluations stratégiques » et cinq lois de programmation, autant de « bégaiements » politiques, caractéristiques précieuses d’une démocratie.

Pour les armées françaises, ces décennies ont été de plus une succession et une superposition ininterrompues d’engagements opérationnels particulièrement exigeants pour les militaires et leurs familles, les matériels, le système logistique et le budget.

Malgré ces efforts d’organisation et cette respiration démocratique, et alors que les armées britanniques sont réputées toujours épuisées par leurs engagements en Irak et Afghanistan, accumulant réformes jamais terminées et programmes d’armement en déshérence, alors que de l’aveu même de leurs chefs les armées allemandes se déclarent en 2022 incapables de faire face à toute menace d’une certaine importance, notamment en raison de l’état de leurs parcs d’équipement, la France a lancé et réalisé avec succès le double défi du renouvellement des moyens de sa dissuasion nucléaire ― capacité complète autonome unique en Europe ― et la modernisation d’ensemble des équipements conventionnels des trois armées et de ses capacités spatiales, ainsi que la montée en puissance de sa composante cyber.

Bien évidemment tout n’est pas parfait.

Le tournant des drones a été manqué ; de concert avec le retard de certains programmes majeurs, il a contraint à déverser plusieurs milliards d’euro sur l’industrie aéronautique américaine. Mais ― Ukraine aidant ― la barre se redresse pour les drones, et l’A400M Atlas ― puisqu’il s’agit de lui ― a atteint sa maturité. Dans trente ans, les officiers qui le piloteront (ils sont aujourd’hui en classe maternelle ou primaire !) n’auront même pas conscience de ses défauts de jeunesse… comme de ceux du Transall en son temps !

En outre, la volonté de bien équiper les armées a conduit à tirer au plus juste les stocks de munitions et de rechanges, tout comme elle a souvent fait du budget d’entraînement une variable d’ajustement dont seuls les états-majors étaient vraiment conscients.

Cependant les questions logistiques sont-elles vraiment vitales ? La France, en quelques mois, a mis en place des chaînes industrielles de vaccins et de médicaments, tout comme elle construit d’arrache-pied des méga-usines de batteries pour l’industrie automobile ; elle saura rapidement relancer ses fabrications de munitions et de pièces de rechange, sous réserve d’avoir accès aux matières premières et à la main d’œuvre qualifiée. Ce n’est en réalité qu’une question d’argent et surtout d’acceptation de voir des stocks coûteux immobilisés, gérés et entretenus, la même affaire que pour les masques chirurgicaux !

Le système français de production des capacités militaires est donc tout à la fois efficace car il équipe les forces avec les matériels dont elles estiment avoir besoin, et efficient puisqu’il atteint ces objectifs avec un prélèvement raisonnable sur la richesse nationale et en respectant globalement les délais attendus[1].

Ce résultat n’est pas dû au hasard. Il trouve ses origines dans la bonne répartition des rôles au sein des armées, entre les états-majors et la direction générale pour l’armement, dans l’existence d’une base industrielle solide et organisée, dans un processus interministériel d’arbitrage financier qui se concrétise par une programmation militaire robuste. Ce monde n’est pas celui des « Bisounours ». Les confrontations et les débats y sont intenses, les compromis y sont quotidiens, les « revoyures » font partie du jeu, mais les impasses et les blocages totaux ne durent jamais bien longtemps.

Ce résultat n’est pas pour autant garanti sans une attention de tous les instants, et les pertes de compétences peuvent survenir rapidement, comme ce fut le cas dans les domaines de l’armement individuel, ou de certaines munitions. Mais, malgré les turbulences économiques et techniques des trente dernières années, le « système français de production des capacités militaires » a évité la perte de compétence systémique dont on taxe parfois le nucléaire civil.

Aussi, dans un moment où bien des regards sont tentés de se tourner vers l’OTAN ou les processus européens pour contribuer au renforcement de notre défense, il ne paraît pas illégitime de poser quelques questions.

Quels effets produirait l’introduction dans le système français de développement capacitaire de nouveaux besoins communs, de nouvelles procédures partagées, de nouvelles coopérations ?

Quelles en seraient les conséquences sur chacune des composantes de notre système : l’appareil militaro-technique, qui au sein du ministère des armées établit les compromis débouchant sur un « référentiel de programmation »partagé, la mécanique budgétaire de programmation pluriannuelle des investissements, la complétude de la base industrielle, dont il ne faut pas oublier qu’une de ses finalités historiques est de garantir la souveraineté nationale en matière de capacités nucléaires ?

Et en fin de compte, comment maîtriser les risques que pourrait faire peser sur l’efficacité et l’efficience de notre système l’arrivée massive d’injonctions extranationales ou de rêves de partage supranational des responsabilités en matière de constitution des capacités militaires ?

Abordons ces questions successivement sous le regard de l’OTAN et l’approche européenne, en insistant sur cette seconde.

L’OTAN n’est pas une « terra incognita ». En dépit de la rupture gaullienne de 1966, les liens techniques n’ont jamais été rompus. Hors nucléaire, en matière d’interopérabilité des matériels et des procédures opérationnelles, la France ― troisième contributeur budgétaire de l’organisation[2] ― n’a toujours produit que des équipements « NATO compatible », au fil des « STANAG »[3] à l’élaboration desquels elle participe en continu[4].

Il n’y a donc aucune urgence à aligner nos équipements et les processus qui les produisent sur ceux de l’OTAN, même si le recours à certaines agences de l’organisation, notamment pour la logistique, peut être une facilité courante, bien qu’au demeurant peu appréciée par nos vestales du code des marchés publics.

Évidemment, dans toute alliance entre « inégaux », il y a la tentation pour le dominant de promouvoir ses produits, étape ultime de la standardisation. Mais force est de constater que les nations européennes membres de l’OTAN et disposant d’une longue et forte tradition d’industrie de défense, y ont résisté depuis les débuts. Même l’Allemagne, intégrée dans les années 50, a su reconstituer sa base industrielle de défense nationale détruite en 1945, sauf dans le domaine aéronautique, ce qu’elle vise à faire désormais[5]. Seuls les nouveaux entrants d’Europe orientale n’ont pu faire ce choix, leur industrie ayant été désarticulée dans l’intégration horizontale pilotée par l’URSS.

Ainsi au sein de l’OTAN, si les échanges techniques sont la règle, c’est le rapport de force industriel qui compte. Celui qui dispose d’une capacité globale de conception, de production et de soutien de matériels performants est respecté, comme l’est par ailleurs son autonomie d’emploi de ses équipements, ce qui n’est pas le cas pour les équipements venus des États-Unis, comme nous l’avons vu lors de certains engagements récents des forces françaises.

Alliance opérationnelle par excellence, l’OTAN attend donc avant tout de ses membres qu’ils soient capables de déployer hommes équipés et états-majors qualifiés. La rationalisation des équipements n’est pas le sujet, dès lors qu’ils sont « aux normes ».

Avec l’Europe, la donne est différente. Dès les fonts baptismaux, la Communauté, aujourd’hui l’Union, s’est fixé pour tâche d’unifier les pratiques et leurs produits, dans les domaines que les membres lui avaient confiés. Une vision légitime dans la mesure où l’objectif fondamental de la construction européenne fut, et reste, d’assurer « paix et bien-être » sur un continent passé par deux catastrophes internes au cours du XXe siècle, du fait de nationalismes exacerbés.

Longtemps absent des préoccupations communes, le domaine des capacités militaires s’y est introduit progressivement, et prend désormais ― guerre d’Ukraine aidant ― une place bien visible.

Au-delà des instruments récemment mis en place pour compenser par de l’argent commun les efforts réalisés par des États membres qui livrent des matériels à l’Ukraine, l’UE suit deux objectifs, affirmés de longue date : par l’harmonisation des besoins, aller vers une réduction du nombre de matériels d’un même type (trop de chars, d’avions, etc… différents au sein de l’UE) et réaliser une concentration de l’industrie de défense européenne, mettant fin à sa dispersion pour créer une base industrielle de défense européenne cohérente, sans pour autant supprimer une certaine concurrence[6].

Depuis la création de l’Agence européenne de défense (AED) en 2004, le premier objectif a fait l’objet de multiples travaux auxquels les nations ont contribué, sans grand succès. Pour ne parler que du domaine terrestre, les projets communs de blindé, engin d’infanterie, « soldat du futur » se sont enlisés au fil de multiples sessions bruxelloises, faute d’un consensus sur les « caractéristiques militaires ». Mais au-delà des seules caractéristiques militaires, ces travaux auxquels les industries nationales étaient parties prenantes, ont anticipé, comme toujours, les questions ultra sensibles de propriété et charge industrielles.

Car le second objectif, la concentration industrielle, reste un vœu pieu après plus de vingt ans de rapports de parlementaires et d’experts. Les industries de défense nationales, fruits des guerres européennes du siècle passé, ne peuvent pas être restructurées de la façon autoritaire dont le Département de la défense américain usa à la fin de la guerre froide, d’autant que la réduction des commandes qu’annonçait cette « fin de l’histoire » constituait en soi une incitation à la rationalisation industrielle.

Aujourd’hui, « la guerre de haute intensité » est aux portes de l’Europe heureuse et insouciante. Elle entraîne hausse des budgets, relance de certaines fabrications, accélération de quelques programmes et ouverture de nouveaux marchés moins sulfureux que ceux situés à l’Est de Suez. Dans ce contexte nouveau, qui voudra renoncer à sa capacité nationale de conception et de production, s’il en possède une ?[7]

Que propose réellement l’Europe aujourd’hui ?

Tout d’abord des volumes financiers très modestes dans l’absolu, qui ne constituent en rien une alternative, ni même un appui aux besoins de financement de la prochaine LPM française.

Le fonds européen de défense (FED) est doté de 8 milliards d’euros sur la période 2021-2027. En 2022, une allocation de 924 millions a été libérée au profit de 33 projets.

Sur la même période 2021-2027, le programme d’innovation EUDIS finance pour 2 milliards de projets innovants, dont 74 % à provenir du FED[8].
Le mécanisme EDIRPA[9], lancé en 2022 dans l’urgence de la guerre en Ukraine et dans une vision de court terme, est doté de 500 millions sur 2022-2024.

Les injonctions, y compris venant de la Cour des comptes, de profiter de cette « manne européenne » doivent donc être relativisées, en regard de la faiblesse des montants annoncés rapportée à la durée de leur période d’écoulement[10].

Ensuite, ces financements constituent des incitations à la présentation de besoins communs à plusieurs pays (au minimum trois pour EDIRPA), portés par des consortiums industriels issus de ces pays, toujours avec en tête les deux objectifs cités plus haut. Bien que confrontés à un niveau de complexité bureaucratique moindre, les programmes franco-allemands qui défraient actuellement la chronique fournissent un exemple frappant de ces « mirages industriels » rêvés[11]

Enfin, même si la réalité ne rejoint pas forcément les intentions, les démarches européennes font la part belle à la promotion des PME, voire des start-up, au sein de la base industrielle souhaitée. Or, force est de constater que ce segment de la chaîne de valeur de l’industrie de défense en est le plus fragile. Certes, il est réputé « agile et créatif », mais ses limites capitalistiques, sa faible puissance dans le domaine des approvisionnements et la volatilité de sa ressource humaine en font surtout, soit une proie pour les intégrateurs, soit une charge rapidement incompatible avec les règles commerciales pour les donneurs d’ordre étatiques. Dans les deux hypothèses, un gaspillage d’énergie !

Les initiatives européennes en matière de défense et leur accélération récente, constituent une réelle avancée politique et doivent être soutenues dans cet esprit, y compris pour faciliter la prise de conscience de la situation sécuritaire du continent par les opinions publiques, tout en accrochant à la dynamique européenne certains pays membres dont le tropisme otanien les pousse naturellement dans les bras de l’industrie américaine. Mais, pour le développement capacitaire des armées françaises, elles n’apporteront rien de disruptif, tout au plus permettent-elles de mutualiser certains efforts de recherche fondamentale ou appliquée dont on verra bien ensuite, et avec quelles difficultés, leurs résultats pourront être transférés dans l’activité industrielle productive, forcément nationale[12].

Pour répondre de façon synthétique aux questions posées en tête de ce développement, une réflexion préalable s’impose : contrairement aux instances qui traitent de défense à Bruxelles, l’OTAN, « attelage entre inégaux », a bâti en près de 75 ans des normes qui laissent ensuite l’excellence technologique et industrielle établir la hiérarchie entre ses membres. Les États-Unis en sont le principal bénéficiaire, mais, qu’elle l’ait fait isolément après 1966 en s’appuyant sur la dynamique de la dissuasion nucléaire, ou en renforçant sa coopération avec l’organisation au tournant des années 2000, la France a gagné sa place dans le peloton de tête de l’OTAN, d’autant que les performances de son industrie viennent en complément de son fort et efficace engagement dans les activités opérationnelles de l’organisation. Sous le parapluie de l’OTAN, les processus capacitaires nationaux restent libres… sous réserve d’être forts ! La preuve en est que la seule injonction de l’OTAN est un niveau de dépense, tant global (2 % du PIB) que pour l’équipement (20 % des budgets nationaux, un seuil largement dépassé par la France).

Il en va autrement avec l’Europe de la défense. Démarche de montée en puissance, elle reste fidèle au principe de l’intégration horizontale de tous ses membres, avec une prime à ceux qui présentent des faiblesses structurelles. Les acquis antérieurs des membres fondateurs, ou fortement engagés dans le domaine de la défense, seront volontiers qualifiés « d’arrogance », et traités sur le même plan que des projets plus fragiles mais respectant la dynamique instituée à Bruxelles : des appels à projets ex nihilo privilégiant la constitution de consortium industriels sans historique significatif. L’éviction de MBDA du projet HYDEF (concernant les missiles hypervéloces) au profit d’un industriel espagnol peu connu, est illustratif. Pourtant, MBDA n’était-elle pas une entreprise multinationale au sein de laquelle trois pays européens avaient concentré toute l’excellence dans le domaine des missiles ?

Si la constitution d’une base industrielle européenne impose de ruiner ce qui a été réalisé dans le passé, le jeu n’en vaut peut-être pas la chandelle.

D’autant que la gouvernance industrielle et politique de ces projets risque de devenir ensuite un exercice bien plus risqué, c’est-à-dire long et compliqué, que celui qui caractérise la conduite des projets confiés à l’OCCAR, ce qui est peu dire.

Sous l’égide de l’Europe, les processus capacitaires robustes structurés de longue date par la France, entreraient dans une zone de turbulence, pour des fruits dont le contour reste aléatoire.

S’il s’agit de mettre en place des mécanismes financiers permettant, dans le contexte de la guerre sur le flanc Est ― et sans doute de ses suites ― d’organiser de façon plus rationnelle l’approvisionnement de l’Ukraine, il n’y a pas d’hésitation à avoir.

S’il s’agit de donner une impulsion à la recherche fondamentale de défense, avec le but de mieux structurer les capacités de développement face à la concurrence non seulement des États-Unis, mais de challengers asiatiques, pourquoi pas, à condition que les avancées réalisées le soient à un coût très marginal par rapport aux besoins du développement capacitaire de moyen terme et que leur « ruissellement » vers l’industrie ne s’apparente pas un nouveau « travail d’Hercule » épuisant.

S’il s’agit plutôt de bâtir une nouvelle architecture administrativo-industrielle dans le but d’uniformiser et rationaliser les capacités de défense européenne, nous sommes alors dans une vision potentiellement destructrice pour notre système de développement capacitaire, dans ses processus d’élaboration des besoins, d’arbitrage financier et de préservation d’une base industrielle nationale pérenne. Faut-il prendre ce risque à un moment où, en mettant en exergue l’impératif de « souveraineté » dans un contexte « d’économie de guerre permanente », la Revue nationale stratégique pose des défis qui, outre de l’argent, vont demander une forte robustesse à notre système national de constitution et d’entretien des capacités militaires ?


  1. Une efficience sous-estimée puisqu’en réalité 48 % de la dépense budgétaire en matière d’équipement revient en moins de deux ans dans les caisses de l’État sous la forme, principalement, de rentrées fiscales (Jean-Michel Oudot, « L’effort d’équipement de défense, un coût net modéré pour l’État », EcoDef n°9, avril 2017 – Observatoire économique de la Défense).
  2. Contributions au budget de l’OTAN. États-Unis : 22,14 % ; Allemagne : 14,65 % ; France : 10,63 % soit 5 % du budget de l’OTAN ; Royaume Uni : 9,85 % ; Italie : 8,41 % (site du MAE – France diplomatie, octobre 2022).
  3. Pour « standardization agreement », « accord de standardisation » en bon français.
  4. L’OTAN ne possède en propre qu’une flotte d’avions de surveillance avancée, qu’elle tend à renforcer avec l’acquisition d’une flotte de drones Global Hawk.
  5. Les difficultés que vit le programme franco-allemand SCAF, concomitantes de la décision d’acquérir des F-35 pour la mission nucléaire de l’OTAN, sont moins une illustration de la volonté allemande « d’acheter américain » que de celle de reconstruire une autonomie en matière de construction aéronautique militaire. Le musée Messerschmitt de Manching, en Bavière, se visite en même temps que l’usine d’Airbus Defence & Space où il est implanté… On y offre volontiers aux Français un pin’s du Messerschmitt 109.
  6. Et sans s’interdire, d’une autre main, de menacer l’industrie de défense de la placer sur une liste noire en matière d’investissement.
  7. La demande, portée par l’Allemagne, d’un règlement européen supranational en matière d’exportation doit être suivie avec attention et prudence !
  8. Même s’il fait l’objet de quelques « bourrages », le budget de l’Agence (française) d’innovation de la défense est de 1 (un) milliard par an, avec une programmation assurée sur 5 années glissantes.
  9. European Defence Industry Reinforcement Through Common Procurement Act.
  10. Sur une période équivalente, la France vient de dépenser près de 200 milliards pour sa défense dans le cadre de l’actuelle LPM, dont près de la moitié en investissements. Elle en fera un peu plus durant la prochaine LPM, ce qui donne leur vraie valeur relative aux 100 milliards sur cinq ans votés à l’été 2022 en Allemagne, au-delà du « choc » provoqué par cette annonce !
  11. La création d’EADS, devenu Airbus, relève d’un « miracle » politico-industriel daté dans son époque. En dépit de son « D », ce sont des aspects civils qui furent les plus incitatifs face à Boeing. Sa reproduction paraît peu probable dans l’époque actuelle, et pour le seul domaine de la défense.
  12. Par exemple, l’ONERA, avec d’autres organismes de recherche européens, participe au projet AMALIA de l’AED pour l’amélioration et l’allègement de la protection des engins blindés, projet piloté par l’italien RINA. En n’oubliant pas qu’avec l’Institut Saint Louis, la France et l’Allemagne se sont dotées de longue date d’une structure très performante de recherche fondamentale dans ces mêmes domaines…

Anatomie du corps de bataille

Anatomie du corps de bataille

President took part in the festive Parade of Troops on the occasion of the 30th anniversary of Ukraine’s independence.

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 9 avril 2023

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Cela fait un peu « archaïque » comme diraient certains à l’Élysée regrettant le peu d’avions dans le ciel ou de bâtiments sur l’eau, mais ce sont les brigades de combat terrestres, et actuellement celles de l’armée ukrainienne, qu’il faut observer en priorité pour mieux appréhender les évolutions de la guerre en Ukraine dans les mois à venir. 

La bataille des quatre armées

La brigade, d’environ 3 000 hommes avec d’assez larges variations, est la structure de base de l’armée ukrainienne. Là où ça se complique, c’est que les Ukrainiens ont des brigades d’au moins treize modèles différents appartenant à six grandes forces aux ordres de deux ministères, et on ne parle pas des bataillons réguliers ou de milices qui s’y ajoutent.

Parmi ces forces, la principale est l’armée d’active du ministère de la Défense. Appelons là « force de manœuvre ». Elle compte huit types de brigades de combat (blindée, mécanisée, motorisée, assaut aérien, aéroportée, aéromobile, montagne, chasseurs). On peut y ajouter les brigades d’infanterie de marine et plus récemment la brigade de fusiliers de l’Air car elles sont organisées comme les brigades de l’armée de Terre et commandées opérationnellement par elle. Dix modèles différents au final, c’est évidemment trop d’autant plus que c’est inutile. A horizon visible aucune brigade aéroportée, d’assaut par air ou aéromobile – la différence est subtile – ne sera par exemple larguée ou héliportée, mais cela flatte l’esprit de corps et constituent des petits fiefs de commandement.

En réalité, on peut classer toutes ces brigades en trois grandes catégories : les brigades blindées, d’infanterie mécanisée et d’infanterie motorisée, en fonction de la quantité de chars de bataille dont elles disposent. Les brigades blindées (BB) – trois bataillons de chars, un bataillon d’infanterie, un bataillon d’artillerie, un bataillon de défense aérienne, plusieurs compagnies d’appui et soutien – et les brigades mécanisées (BMe), organisées avec la proportion inverse de bataillons de chars et d’infanterie, constituent la force de choc. Elles sont normalement équipées avec le matériel le plus lourd. Toutes les autres brigades ont la même structure que les brigades mécanisées, mais avec une seule compagnie de chars au lieu d’un bataillon et des véhicules blindés plutôt à roues. La 46e brigade aéromobile est ainsi équipée de VAB français et les 58e et les 59e de Humvees américains. Ce n’est pas complètement satisfaisant, mais on les regroupera sous l’appellation de « brigades motorisées » (BMo).

Au début de la guerre, selon le Military Balance 2021 cette force de manœuvre comprenait 29 brigades d’active et quatre de réserve active. Au cours de la guerre, quelques-unes d’entre elles ont été détruites, à Marioupol, ou dissoutes (des brigades de réserve qui n’ont pas été formées) mais beaucoup d’autres en revanche ont été constituées dans deux périodes intenses de formation, au cours de l’été et au tournant de 2022-2023.

Si on en croit plusieurs sources ouvertes (en particulier Macette Escortet @escortert, Jomini of The West @JominiW et Poulet volant@Pouletvolant3 sur Twitter ou MilitaryLand.net) les BB sont restées au nombre de quatre avec cependant une 5e brigade actuellement à Kryvyï Rih qui n’a jamais été engagée au combat et dont on ne connaît pas bien le sort. Pour faire compliqué, les Ukrainiens ont aussi un 12e bataillon de chars indépendant. Deux brigades blindées seraient en cours de formation avec les chars de bataille et véhicules de combat d’infanterie qui arrivent sur le territoire.

L’effort principal a porté sur les brigades mécanisées qui sont passées de 10 à la mobilisation, pour atteindre 23 au mois de novembre et peut-être 33 ou 34 lorsque les unités actuellement en formation seront prêtes. Il y avait également 14 BMo au début de la guerre, il devrait y en avoir 23 à 25 au printemps 2023.  Avec donc un total de 59 à 62 brigades en avril 2023, la force de manœuvre aura doublé en un peu plus d’un an.

La deuxième grande force du ministère de la Défense est la « force territoriale ». Elle a été créée par une loi en juillet 2021 et activée le 1er janvier 2022, très peu de temps donc avant le début de la guerre.  Une brigade territoriale (BT) a été formée dans chacune des 25 provinces, auxquelles se sont ajoutées six autres dès le début de la guerre dans les principales villes (et à leurs frais), puis encore deux ou trois par la suite. Au total, on compte maintenant 31 ou 32 BT. Ce sont fondamentalement des brigades d’infanterie légère de taille variable avec quelques compagnies d’appui (mortiers, génie) et de soutien, gérées administrativement par les provinces ou les villes et opérationnellement par les commandements militaires régionaux. Composées par des réservistes et des volontaires de la « réserve passive » (des réservistes non formés militairement), les BT ont pour mission première d’assurer la protection des points sensibles d’une région et de mener un combat de guérilla si elles venaient à se trouver sur les arrières de l’ennemi. C’est sensiblement, ce qu’on a appelé initialement en France la « défense intérieure du territoire » devenue « opérationnelle » par la suite. Ces brigades ont été d’une très grande utilité dans le début de la guerre dans la phase de mouvement et alors que les forces russes avaient largement pénétré à l’intérieur du territoire. Elles ont été moins utiles, car trop légères, dans la guerre de positions. L’évolution a surtout consisté à densifier ces brigades, avec un équipement plus lourd en particulier, et parfois en les renforçant de bataillons d’active, afin de leur permettre de « tenir la ligne » à côté de brigades de manœuvre. Elles y tiennent normalement un rôle défensif, plus à la mesure de leurs capacités, mais elles sont parfois engagées à l’attaque. La légion internationale y est rattachée, dont quelques bataillons sont vraiment opérationnels.

Pour une raison étrange, le ministère de l’Intérieur dispose aussi de son armée. C’est une survivance des improvisations de 2014 avec peut-être le souci de ne pas laisser le premier rôle au ministère de la Défense. L’Intérieur a donc militarisé sa garde nationale au début de la guerre pour former, à partir de ses effectifs et des milices de 2014, des brigades de sécurité urbaine. Les brigades de garde nationale,  a priori sept actuellement, agissent fondamentalement comme des brigades territoriales mais plutôt dans un cadre urbain. On les considérera comme des BT par la suite.

Le ministère de l’Intérieur a voulu avoir aussi sa force de manœuvre. Il disposait au début de la guerre de la 4e brigade de réaction rapide, classée BMe, et il s’efforce depuis le début de l’année 2023 de former une Garde offensive à partir de brigades de garde nationale et de milices importantes, comme Azov, transformées en brigades d’assaut. Ce sont des brigades BMo à trois bataillons d’infanterie (parfois quatre) le plus souvent renforcées d’une compagnie de chars de bataille et des appuis normaux d’une brigade de manœuvre de l’armée.  

Au bilan, toutes forces réunies les forces terrestres ukrainiennes devraient donc disposer actuellement de 106 à 111 brigades de combat en ligne ou en formation. Où sont-elles ?

Géographie de la force

La première zone de déploiement est constituée par les 7 secteurs actuellement inactifs ou peu actifs qu’il faut couvrir et surveiller : la frontière ouest avec la Biélorussie, le secteur de Kiev, Soumy et de Kharkiv sur la frontière russe, la zone de Kherson, la côte de la mer Noire et enfin la Transnistrie. Sur le site MilitaryLand.net, sans compter les bataillons indépendants toute cette zone de surveillance considérable est tenue par un total de 26 brigades dont 18 territoriales et cinq de Garde nationale. On ne compte donc parmi elles que deux BMe et une BMo, peut-être d’ailleurs aussi en repos/reconstitution. C’est très peu au regard de l’ampleur des zones à surveiller, ce qui témoigne de la confiance dans les obstacles naturels (le Dniepr, les marais du Pripet, la zone forestière au nord de Kiev, la dangerosité de la côte de la mer Noire) et dans les renseignements disponibles sur la menace russe réelle en Biélorussie ou dans les régions de Koursk et Voronej. Malgré toutes les communications et alertes, l’Ukraine ne craint pas visiblement pour l’instant d’offensive russe par ces régions et n’a pas l’intention non plus d’envahir la Transnistrie. Seule compte vraiment la ligne de front.

Cette grande ligne de front, depuis la frontière russe au nord la province de Louhansk jusqu’au Dniepr dans la province de Zaporijjia, peut être partagé en cinq secteurs de l’échelon corps d’armée/armée : Louhansk, la poche de Siversk, Bakhmut, Donetsk et Zaporijjia. On peut distinguer ces secteurs par la densité et la composition des forces déployées, entre secteurs prioritaires (forte densité, présence importante de BB et BMe) et secondaires (faible densité, forte proportion de BT). La présence de bataillons autonomes, qu’il est toujours compliqué de coordonner dans les opérations offensives, est également un indice de zone défensive. Il est intéressant de voir également la position des brigades entre la première ligne et l’arrière immédiat (quelques dizaines de kilomètres). Dans une posture générale défensive, une forte présence arrière avec des BB et BMe est l’indice d’une certaine inquiétude quant à la possibilité d’une percée ennemie. Leur rareté est au contraire un signe de confiance.

On peut identifier au total 59 brigades sur le front, placées et organisées en symétrie de l’offensive russe. On trouve ainsi une très forte densité de forces dans la province de Donetsk avec 42 brigades et évidemment en premier lieu dans le secteur de Bakhmut. De la route M03 au nord de Bakhmut jusqu’à Kurdiumivka au sud, on trouve 14 brigades sur peut-être une quarantaine de kilomètres, renforcées par ailleurs de 5 à 6 bataillons détachés d’autres brigades ou autonomes. Sur le flanc nord du secteur nord de Bakhmut, on trouve neuf autres brigades jusqu’aux abords de Lysychansk, perdue début juillet, et sur le flanc sud jusqu’à Vuhledar, les Ukrainiens ont encore 14 brigades face à une forte pression russe. En position arrière de toute cette zone prioritaire, on trouve une petite réserve de cinq brigades.

Cette force principale est non seulement dense mais aussi puissante. On y trouve les trois BB les plus puissantes (4e, 17e et 1ère) ainsi que le 12e bataillon indépendant, en général placés un peu en arrière en réserve d’intervention. La ligne est aussi tenue par 12 BMe, dont la 4e de réaction rapide de la Garde offensive, et 18 BMo, dont deux d’infanterie de marine transférées depuis Kherson et cinq de la Garde offensive. Le ministère de l’Intérieur veut visiblement « en être », même s’il ne commande pas opérationnellement ces unités.  L’ensemble représente presque l’équivalent de toute la force de manœuvre ukrainienne au début de la guerre concentrée dans la seule province de Donetsk. On trouve également neuf brigades territoriales et de garde nationale (dont la brigade présidentielle, difficile à classer), plutôt dans les zones arrière à défendre (Siversk, Kramatorsk, Lyman, Sloviansk) mais parfois aussi en première ligne. On trouve également six brigades d’artillerie pour les appuyer, dont quatre à proximité de la poche de Bakhmut et deux près de Vuhledar (dont la 55e équipée de canons Caesar).

De part et d’autre de cette zone centrale prioritaire, on trouve deux secteurs secondaires. Le premier est au nord, dans la province de Louhansk avec seulement neuf brigades déployées sur une centaine de kilomètres, dont la 3e BB près de la frontière russe, six BMe ou Bmo dont deux de la Garde offensive et deux BT. L’ensemble, très actif côté ukrainien jusqu’à la fin de l’année 2022 est donc maintenant plutôt délaissé, les Ukrainiens se contentant surtout de protéger Koupiansk et de couvrir les sorties sud de Kreminna. Le second secteur « calme » est au sud dans la province de Zaporijia, de Vuhledar (exclue) jusqu’au Dniepr. C’est de loin le secteur le moins dense avec huit brigades seulement dont cinq BT et 3 de manœuvre (mécanisée, assaut, montagne) entre Orikhiv et le Dniepr, ce qui indique, il est vrai, un certain d’intérêt pour cette zone au sud de la grande ville de Zaporijia. La 44e brigade d’artillerie appuie le secteur.

Au bilan, l’Ukraine a donc concentré sur le front la très grande majorité de ses brigades de manœuvre opérationnelles renforcées de quelques BT. Pour autant, à l’exception de la région de Bakhmut, la densité des forces est plutôt faible. Beaucoup de brigades ukrainiennes ont ainsi plus de 10 km de front à défendre. Les réserves sont également très réduites. Cela indique une certaine confiance des Ukrainiens dans leur capacité à résister à l’offensive russe sur la première ligne sans crainte d’être percé. De fait, le bilan des engagements depuis le mois de janvier leur donne raison. Cette faible densité et les réserves très réduites à l’arrière n’autorisent en revanche aucune opération offensive d’ampleur, mais seulement des attaques locales destinées à repousser un peu la ligne ennemie. Pour percer le front quelque part, il faudra obligatoirement faire venir au moins dix brigades de manœuvre de la grande zone arrière à l’intérieur du territoire ukrainien.

Cette grande zone arrière devrait donc abriter les 21 à 26 brigades qui manquent dans le décompte, ce qui correspond à peu près aux brigades qui devraient être en formation plus quelques unités au repos/reconstitution. C’est un grand archipel de garnisons et de centres de formation à l’abri des coups. On peut y distinguer trois groupements. Le premier est sur la rive gauche du Dniepr, immédiatement au nord de Dnipro. Il réunit six BMe et une BMo (chasseurs). Ce sont presque toutes des unités de formation récente. La 46e brigade mécanisée est la première formée avec des équipements occidentaux, sans doute en novembre 2022. Il est intéressant de noter qu’elle était alors près de Kharkiv et qu’elle a été transférée plus au sud, et notamment près de la route E50, axe principal vers le Donbass. Toutes les autres brigades, sauf la 60e BMe qui est peut-être une BMo transformée, ont été créées en janvier ou février 2023 et elles ne sont donc sans doute pas encore complètement opérationnelles.

Le deuxième groupement est au sud de Dnipro. Il comprend également six brigades, cinq mécanisées et une d’assaut aérien, mais seule la 63e brigade mécanisée est ancienne. Toutes les autres datent de début 2023 et même de mars 2023 dans le cas de la 82e d’assaut aérien. On peut y rattacher la mystérieuse 5e brigade blindée apparemment déployée à Kryvyï Rih et dont on disait qu’elle était équipée de T-72 polonais et les YPR-765 PAC néerlandais. Placées autour des axes E50 et H11, toutes ces brigades peuvent franchir rapidement le Dniepr à Dnipro et rejoindre le Donbass.

Le troisième groupement est plus lointain, entre Mykolaev et Odessa. Il comprend cinq brigades, trois mécanisées et deux d’infanterie de marine, toutes formées en 2023. On y trouve notamment la 41e mécanisée, très récemment formée et normalement équipée de véhicules occidentaux.

Au total, on compte donc 19 brigades de manœuvre dans cette zone arrière. Restent deux à sept brigades non identifiées. On ne trouve pas par exemple la 11e brigade motorisée et la brigade de fusiliers de l’air en formation, ni surtout la future « brigade Léopard ».

Le cœur de l’armée bouge

L’Ukraine effectue donc un effort considérable de formation de nouvelles unités. Pour cela, il faut d’abord des hommes. Il en faut déjà peut-être 15 à 20 000 par mois pour combler les pertes dans les brigades déjà existantes. Constituer les nouvelles brigades de manœuvre depuis novembre, mais aussi renforcer toutes les autres composantes des forces armées en a demandé au moins 70 000 de plus. Pour faire face à tous ces besoins, il a fallu sans aucun doute puiser dans les brigades territoriales, les milices, la police nationale ou les gardes-frontières. Le flux de volontaires civils commençant à se tarir, il a fallu aussi appeler autoritairement plus d’hommes sous les drapeaux, par exemple 30 000 hommes pour le seul mois de janvier. Cela ne manque de susciter quelques grincements et un phénomène montant d’esquives au service, facilité par la corruption endémique. Beaucoup des soldats de ces nouvelles brigades ont été formés par les Occidentaux, en particulier au Royaume-Uni. La majorité l’a été et l’est encore en Ukraine même. La principale inconnue humaine est plutôt celle de l’encadrement. Reste-t-il assez d’officiers et de sous-officiers en Ukraine pour occuper les 5 ou 6 000 postes d’encadrement des nouvelles brigades ? Peut-on considérer qu’une année de guerre a formé au feu une génération nouvelle de cadres ? Les écoles de cadres sont-elles suffisantes ? On ne sait pas trop.

Les ressources humaines sont tendues, mais les vrais facteurs limitants sont l’équipement lourd et la logistique qui va avec. Pour équiper ou rééquiper toutes les brigades dans la grande zone arrière, sans parler donc du recomplètement des brigades engagées au front, il faut au moins 400 chars de bataille, 2 000 véhicules blindés d’infanterie et 350 pièces d’artillerie, et des dizaines de milliers de tonnes de munitions ou de carburant. Cela dépasse tout ce que les Occidentaux peuvent fournir. Il faut donc épuiser les stocks et récupérer tout ce qu’il est possible de prendre aux Russes. Tout cela demande du temps pour être acheminé et réuni. Il n’est surtout pas évident qu’il soit possible de faire un effort aussi important une nouvelle fois, au moins jusqu’à ce que les chaînes de production fonctionnent à plein régime en Europe et aux États-Unis.

Mais ce n’est pas tout, il faut aussi travailler pour faire de cet assemblage de ressources des unités militaires cohérentes capables de mener des opérations offensives, les plus complexes. Pour cela, il faut autant d’états-majors que de brigades, mais aussi pour coiffer ces brigades, des états-majors de divisions, selon l’organisation occidentale, ou de corps d’armée/armée, à la manière russe. Il semble que la formation de ces grandes unités ait été décidée. On se demande d’ailleurs pourquoi cela n’a été fait plus tôt afin de gérer plus rationnellement ce capharnaüm d’unités différentes aux équipements les plus variés. Il faudrait cependant que l’armée ukrainienne forme une vingtaine de divisions pour simplement encadrer la force de manœuvre. Tout cela ne s’improvise pas. Il faut des milliers d’officiers formés au travail d’état-major et toute la structure technique de commandement et de circulation de l’information correspondante. C’est un nouveau chantier énorme.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il fallait environ dix mois pour former une division de l’état-major jusqu’au dernier groupe de combat d’infanterie, et six mois pour une brigade. Les brigades ukrainiennes sont petites. On espère faire ça en quatre mois en Ukraine. C’est court, mais faisable avec beaucoup de motivation et en allant à l’essentiel. Avec quelques états-majors de division formés, on peut considérer que tout cet effort peut commencer à porter ses fruits en avril. Les Ukrainiens auront alors peut-être de quoi constituer une première masse de manœuvre d’une dizaine de brigades leur permettant déjà de mener une offensive de grande ampleur et ils devraient doubler cette capacité en mai, le moment où la météo sera également la plus favorable.

Le défi suivant sera celui de la reconfiguration de l’ordre de bataille afin de passer d’une posture générale défensive à une posture offensive. Comme il est préférable, pour mieux assurer le succès, d’utiliser les meilleures brigades et donc les plus expérimentées en fer de lance, on assistera peut-être d’abord à une relève sur le front d’anciens par les nouveaux. Puis il faudra densifier les brigades de première ligne dans le secteur choisie pour l’offensive (on considérera que les Ukrainiens agiront par offensives successives et non simultanées comme les Russes). Ce ne signifiera pas simplement ajouter plus de brigades de manœuvre mais aussi renforcer ces brigades, en particulier des moyens de génie. Le génie dit d’« assaut » avec ses engins de franchissement d’obstacles, des coupures de tranchées aux champs de mines en passant par les cours d’eau, et de réduction des zones très fortifiées est plus que jamais indispensable à la réussite de la phase 1 de l’offensive : la prise des positions retranchées ennemies. On l’évoque beaucoup moins que les chars de bataille mais dans une guerre de position, ces moyens sont au moins aussi importants. Or, les États-Unis ont, à la demande des Ukrainiens, apporté une aide particulière dans ce domaine depuis la fin de 2022. Au lieu d’une compagnie, on devrait donc voir fleurir des bataillons de génie dans les brigades, et peut-être même des « bataillons de brèche » génie-infanterie, au moins dans les zones d’attaque.

Il faudra aussi réunir sur la rocade arrière à un carrefour d’axes qui permette de rejoindre rapidement plusieurs points du front, les brigades chargées de l’exploitation de l’assaut initial si une percée a pu être obtenue. À défaut, ces brigades pourront renforcer ou relever celles de première ligne afin d’effectuer une « double poussée » jusqu’à faire craquer l’ennemi. Il faut aussi placer au bon endroit les brigades d’artillerie et leurs axes logistiques afin de préparer les frappes brèves mais massives de neutralisation ou d’interdiction. Il est probable que les Ukrainiens ont prévu également un plan de freinage des forces de réserve russes en arrière du secteur attaqué. Cela passe, plutôt dans la province de Zaporijia, par l’action de sabotage de partisans, peut-être aidés de commandos infiltrés via le Dniepr et des frappes dans la profondeur à l’aide des forces aériennes ou surtout des lance-roquettes multiples avec les nouvelles munitions guidées fournies par les Américains. Cette campagne de sabotages et de frappes dans la profondeur peut commencer des semaines avant l’offensive, mais elle devra s’effectuer un peu partout pour ne pas donner d’indices sur les intentions ukrainiennes.

La principale difficulté sera en effet de masquer ces préparatifs aux nombreux capteurs ennemis : agents infiltrés, écoutes, drones, satellites. Après plus d’un an de guerre, les Ukrainiens sont désormais bien rodés à cet exercice : déplacement hors des vues satellitaire (dont les survols sont annoncés par les Américains) et de nuit, discipline radio, camouflage. Mais comme il est pratiquement impossible de tout masquer, il faudra également inclure des feintes et des mouvements trompeurs. Plusieurs bases de départ possibles sur la rocade de Zaporijjia à Koupiansk faisant face à autant d’axes d’attaque possible (le long du Dniepr, Orikhiv vers Tokmak, sud de Vuhledar, nord et/ou sud Bakhmut, Lysychansk, Kreminna ou Svatove) devront sans doute être occupées en même temps.

On le voit, tout le travail nécessaire pour recroiser les courbes d’intensité stratégiques de Svetchine, en clair être plus fort que les Russes et reprendre l’initiative des opérations, est considérable. Beaucoup a été fait par les Ukrainiens et les choses peuvent s’accélérer à partir de maintenant.

Le reste Contre l’ouest

Le reste Contre l’ouest

par Renaud Girard (*) – Esprit Surcouf – publié le 10 avril 2023
Journaliste

https://espritsurcouf.fr/humeurs_le-reste-contre-l-ouest-par-renaud-girard_es-211/


Lorsque Xi Jing Ping serre dans ses bras Vladimir Poutine, c’est pour l’auteur, même s’il ne veut pas employer le mot, un bras d’honneur que le chinois adresse à Joe Biden et aux occidentaux. Mais ce qui l’irrite vraiment, ce n’est pas tant que de plus en plus d’habitants de la planète approuvent ce bras d’honneur, c’est le fait qu’ils n’ont pas tout à fait tort.

 

Fréquents adeptes du wishful thinking, les grands médias occidentaux ont souligné à l’envie que rien d’important, ni contrat de vente d’armes, ni déclaration de soutien à la guerre en Ukraine, n’avait été signé lors de la visite que le président chinois fit à son homologue russe à Moscou, du 21 au 23 mars 2023, et que c’était donc un flop pour Vladimir Poutine.

Mais les occidentaux ne comprennent pas qu’en géopolitique le symbolique prime toujours sur le matériel. Xi Jinping n’est pas un homme qui pratique le tourisme diplomatique. Quand il se rend à Moscou et qu’il étreint un Poutine qui vient tout juste de se faire inculper pour crimes de guerre par la Cour pénale internationale (CPI), c’est qu’il veut faire passer un message puissant à ses rivaux occidentaux.

C’est un message de défi. De refus d’une quelconque primauté morale que détiendrait l’Occident par rapport au reste de l’humanité. « Vos principes démocratiques et votre justice internationale à géométrie variable, vous pouvez les garder ! », semble vouloir dire aux Occidentaux le dirigeant chinois. Xi Jinping a peu apprécié les menaces à peine voilées exprimées par l’Amérique au cas où il renforcerait son alliance avec la Russie. « Je m’allie avec qui je veux, comme je veux et quand je veux », est la réponse de Pékin à Washington.

C’est une position qui est beaucoup plus répandue sur la planète qu’on ne le croit. Elle est suivie par la plupart des Etats d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Elle permet à la Chine de se présenter comme le héraut d’un monde multipolaire, par opposition au monde unipolaire conduit par les Etats-Unis d’Amérique.

Les leaders de la jeunesse urbanisée des pays qu’on qualifiait naguère du Tiers-Monde sont de plus en plus nombreux à taxer d’hypocrite le catéchisme démocratique venu d’occident. Le Sud-Africain Julius Sello Malema, né en 1981 dans un bantoustan, en est un bon exemple. Après avoir été le président de la ligue de la jeunesse de l’ANC, il a rompu avec le parti au pouvoir, pour créer son propre mouvement, Economic Freedom Fighters, qui ne cesse de grandir. Dans une vidéo qui a beaucoup tourné en Afrique, il dénonce ce qu’il estime être le deux poids, deux mesures, de la Cour internationale de La Haye. La CPI a inculpé le président russe mais ne s’est jamais intéressée aux leaders occidentaux ayant détruit deux Etats, l’Irak et la Libye, par des interventions militaires non autorisées par l’ONU.

Julius  Sello  Mallema, la  nouvelle  voix  de  l’Afrique  du  Sud. Photo EFF

Le président américain s’est réjoui de l’inculpation de Vladimir Poutine par la CPI, et a déclaré : « Nous devons rassembler les informations et avoir un procès pour crimes de guerre ». La jeunesse du reste du monde juge hypocrite cette attitude, dans la mesure où l’Amérique n’a jamais ratifié le Statut de Rome et n’est donc pas partie à la CPI (comme la Russie ou la Chine d’ailleurs). Les crimes de guerre commis à Boutcha, en Ukraine, par l’armée russe, sont avérés. Mais ceux commis à Abou Ghraïb, en Irak, ne le sont pas moins. Or aucun dirigeant de la Coalition occidentale ayant envahi l’Irak en 2003 n’a été pour le moment inquiété par la justice internationale. 

Les occidentaux expliquent que leurs interventions militaires sont désintéressées, et qu’elles se font dans le cadre d’une lutte contre le mal (la dictature) et pour la promotion du bien (la démocratie). Ce mantra manichéen, qui a pu être véhiculé par les médias de masse, passe déjà moyennement auprès de la jeunesse occidentale. Mais il ne passe plus du tout auprès des jeunesses politisées africaines, latino-américaines, asiatiques.

L’Amérique prend conscience de ce phénomène. Voilà pourquoi la vice-présidente américaine, Kamala Harris, a, le 26 mars 2023, entamé une tournée en Afrique (Ghana, Tanzanie, Zambie). Washington considère que ce continent, où l’âge moyen est de vingt ans, représente l’avenir de l’humanité. Les Américains veulent y contrer la percée de la Chine et de la Russie, ces deux grandes autocraties qui ne cessent de se rapprocher depuis vingt ans.

Cependant, les jeunesses politisées du reste du monde s’intéressent moins à la pureté proclamée des intentions de l’Occident qu’au résultat final de ses interventions militaires. Elles constatent qu’il a détruit, puis abandonné, deux Etats pétroliers du tiers monde qui fonctionnaient, à savoir l’Irak et la Libye.

Le jour où un armistice entre Moscou et Kiev sera en vue, l’Occident demandera aux Russes de présenter leurs excuses pour leur agression militaire du 24 février 2022. Mais s’il veut être appuyé par le reste du monde dans cette démarche, l’Occident serait bien avisé de balayer d’abord devant sa porte. Et de présenter auparavant ses excuses pour les graves déstabilisations du Moyen-Orient et du Sahel, qu’il a provoquées par ses guerres d’Irak (2003) et de Libye (2011).     

(*) Renaud GIRARD, diplômé de l’Ecole Normale Supérieure et de l’ENA, est journaliste et a couvert la quasi-totalité des conflits de la planète depuis 1984. Il est éditorialiste de politique étrangère au Figaro depuis 2013. Auteur de sept livres consacrés aux affaires internationales, il a reçu de nombreuses distinctions, dont le prestigieux prix Bayeux des correspondants de guerre pour son reportage « l’OTAN dans le piège afghan à Kandahar ». Il est également professeur de stratégie internationale à Sciences-Po.

L’IA n’est pas encore aussi vicieuse que les humains pour déceler les comportements malicieux

L’IA n’est pas encore aussi vicieuse que les humains pour déceler les comportements malicieux

La lettre de Frédéric Simottel n°2 – Mercredi 5 avril 2023

“Journaliste à BFM Business en charge notamment des questions de cybersécurité, je suis heureux de partager avec vous chaque semaine l’actualité du secteur mais aussi ma revue de presse et des tribunes signés par des experts choisis par mes soins.

Frédéric Simottel

Je n’ai pas d’actions ou de prises de participation chez tel ou tel acteur de la cyber mais force est de constater que je suis assez épaté par l’efficacité des logiciels EDR/XDR (Endpoint Detection Response/eXtended Detection Response).

A la lecture de nombreux témoignages ou suite à des entretiens avec des RSSI, beaucoup me confirment que sans un tel logiciel, les dégâts auraient été plus importants, notamment lors d’attaques par rançongiciel. Au passage, je pousse un petit cocorico puisqu’avec Tethris, Harfang Lab ou encore Nucleon Security, nous avons quelques pépites françaises dans le domaine propres à lutter contre les leaders SentinelOne, CrowdStrike ou autres grands noms de la cyber qui embarquent désormais ce type de solutions.

Des années 2000 à aujourd’hui

Ce qui est intéressant avec ces technologies est qu’en fait, elles font partie de la famille depuis plusieurs années. Certains vous diront depuis 2013 lorsque l’acronyme EDR est apparu pour la première fois. Je remonterai pour ma part aux années 80 quand l’antivirus traditionnel, à base de signature, protégeait le terminal contre les menaces connues. Une base de signature qui devient obsolète au début des années 2000 lorsque les attaquants font muter leur virus ; on commence alors à parler des menaces inconnues de type Zero-day. Apparaît alors l’EPP, l’agent Endpoint Protection Platform qui met en œuvre plusieurs couches de protection. Lui-même dépassé quelques temps plus tard face aux attaques de plus en plus sophistiquées.

Et j’en arrive aux logiciels EDR/XDR, qui surveillent ce qui se passe sur le terminal et, sont capables, via un moteur relié à une console centrale, d’émettre des alertes dès que des comportements malicieux sont repérés, d’apporter des réponses manuelles ou automatiques (isoler des processus, supprimer des fichiers, isoler un terminal du réseau, etc). Aujourd’hui devenus des commodités, ils évoluent vers des systèmes plus intégrés voir des modèles de plateformes : ce qui va permettre d’éviter de déployer plusieurs marques pour un seul service.

L’Humain au cœur du dispositif

Mais au-delà de l’intelligence de ces outils, de leur capacité à se déployer sur plusieurs milliers de points (terminaux, serveurs, etc) en quelques heures, d’élargir aujourd’hui leur périmètre et d’inclure des services de gestion et d’analyse, ce qui me frappe dans les témoignages recueillis, porte sur l’association entre la technologie et l’humain. Car entre la détection et la remédiation, plus la phase d’investigation est poussée, mieux on distingue une vision d’ensemble, une chronologie et meilleure sera la réponse apportée.

 

Les chiffres clés de la semaine

  1. L’étude « Inside the Halls of a Cybercrime Business » diffusée par Trend Micro décrit trois types d’organisations criminelles en fonction de leur taille

    o   Les petites entreprises malveillantes (ex. le service Counter Anti-Virus Scan4You) : Une organisation qui s’appuie sur une tête pensante avec un effectif qui varie entre 1 à 5 ‘employés’, pour un chiffre d’affaires annuel inférieur à 500 000 dollars.

    o   Les entreprises criminelles de taille moyenne (ex. Bulletproof hoster MaxDedi). Elles ont généralement deux niveaux de direction et s’appuie sur un collectif de 6 à 49 ‘employés’. Leur chiffre d’affaires annuel peut s’élever jusqu’à 50 millions de dollars.

    o   Les grandes entreprises criminelles (ex. le groupe de rançongiciel Conti). S’appuyant sur trois niveaux de direction, ce type d’organisation compte plus de 50 ‘employés’ et enregistre un chiffre d’affaires annuel de plus de 50 millions de dollars. Les responsables sont des cybercriminels chevronnés qui recrutent de nombreux développeurs, administrateurs et experts en pénétration de systèmes, y compris en contrat court.

  2. Les Risques de sécurité accrus avec le Byod et le télétravail(Étude Lookout)

    o   32% des travailleurs à distance et hybrides utilisent des applications ou des logiciels non approuvés par le service informatique pour des raisons de commodité

    o   92% des employés à distance effectuent des tâches professionnelles sur leurs tablettes ou smartphones personnels.

In $ We Trust

In $ We Trust

Geopragma – Billet du Lundi de Jean-Philippe Duranthon, membre du CA de Géopragma – publié le 3 avril 2023

https://geopragma.fr/in-we-trust/


Nota : Certains sujets abordés mériteraient de plus amples développements ou suscitent des questions qu’il n’était pas possible de traiter dans la présente note.

1/ Le dollar US est de loin la devise la plus utilisée dans les transactions internationales. Il est actuellement impliqué dans 88 % des transactions de change, contre seulement 31 % pour l’Euro et 7 % pour le Yuan[1]. Il représente 60 % des réserves de change au niveau mondial. C’est la devise utilisée pour la quasi-totalité des mécanismes financiers internationaux, en particulier le système de règlement de paiements internationaux SWIFT[2]. C’est vers le dollar que les investisseurs inquiets de la fragilité des établissements bancaires se sont récemment tournés, ce qui a obligé la banque centrale américaine à accélérer et amplifier ses procédures de swap de devises. Les cours mondiaux des matières premières sont évaluées en dollars. La liste n’est pas exhaustive.

Cette prépondérance a historiquement deux causes principales : l’écrasante supériorité économique de l’économie américaine après la seconde guerre mondiale et l’accord conclu entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite en 1979[3], après les chocs pétroliers de 1973 et1979 : l’Arabie s’est en effet engagée alors à ne vendre son pétrole qu’en dollars US – d’où le concept de « pétrodollars » – et à réinvestir ses dollars excédentaires en titres du Trésor américain ou d’entreprises américaines, en échange de quoi les Etats-Unis s’engageaient à protéger militairement le pays.

 

2/ Utiliser le dollar US pour ses transactions avec l’étranger[4] présente, pour un pays dont ce n’est pas la monnaie nationale, l’avantage essentiel de pouvoir participer facilement aux échanges internationaux, puisque le dollar est actuellement accepté par tous les pays, et de disposer de liquidités extrêmement abondantes et d’éviter ainsi quasiment tout risque de crise de liquidité. En contrepartie de ces avantages considérables cette façon de procéder présente des inconvénients non négligeables :

  • elle fait supporter par les agents économiques du pays utilisateur le risque de change entraîné par la conversion, dans les deux sens, entre le dollar et la monnaie nationale, ce qui les rend dépendants de la politique économique et financière menée par le gouvernement américain et peut déstabiliser le pays dans son ensemble ;
  • elle soumet, en raison de l’extraterritorialité du droit américain[5], les entreprises de ces pays aux décisions américaines restreignant ou interdisant le commerce avec certains pays (sanctions) ; elle permet aux juridictions américaines de juger les violations, réelles ou supposées, du droit américain commises par ces entreprises et, en cas de condamnation, de les obliger à accepter la présence en leur sein d’un représentant des institutions américaines chargé de contrôler le respect de ce droit.

L’utilisation du dollar US restreint donc fortement la souveraineté de l’utilisateur étranger et influe fortement sur le rapport de forces géopolitique.

A l’inverse, le mécanisme libère les Américains de la contrainte des déficits puisque ceux-ci sont pris en charge par les pays tiers qui ont besoin de placer les dollars que le mécanisme les oblige à détenir. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le déficit du budget des Etats-Unis ait toujours été important (le projet de budget pour 2024 affiche une prévision de 6,8 %), que le déficit de la balance des paiements américaine soit sans douleur passé de 7,5 Md$ en 1973 à 948 Md$ en 2022 ni que la dette publique américaine ait connu une croissance exponentielle, atteigne aujourd’hui 30 000 Md$ et trouve malgré cela sans difficulté sur les marchés mondiaux le financement nécessaire :

[1] Une même transaction impliquant par définition deux monnaies, le total est de 200 %.

[2] Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication. Ce réseau de télécommunication permet aux institutions financières de tous les pays d’envoyer et de recevoir des ordres de paiement. L’essentiel des transactions est fait en dollar.

[3] Il serait même possible de faire remonter l’origine de ces liens au pacte scellé en février 1945 entre le président Roosevelt et Abdelaziz Ibn Saoud sur le cuirassé Quincy.

[4] On exclut de la présente analyse les pays qui, parce que leur économie s’effondre ou qu’ils sont la proie d’une inflation non maîtrisée, recourent au dollar pour leurs transactions internes afin de rétablir un élément de stabilité.

[5] Les lois américaines prévoient que tout agent économique, américain ou étranger, relève des juridictions américaines s’il a utilisé le dollar américain pour tout ou partie des actes contestés.

Dette fédérale américaine de 1940 à 2015 – wikipedia

 

3/ Il est donc logique que des pays expriment régulièrement leur souhait de sortir de leur dépendance au dollar. La revendication n’est pas récente[1] mais s’est renforcée ces dernières années pour trois principales raisons :

  • – la crise des subprimes de 2008 a montré qu’une crise financière américaine pouvait se transformer en crise mondiale ;
  • – le nombre croissant de mesures de sanction décidées par les Etats-Unis et s’imposant de fait aux autres pays comme on l’a vu, perturbe de plus en plus l’activité économique ;
  • – la formalisation des liens que les BRICS[2] veulent nouer entre eux et la fragmentation géopolitique du monde poussent à la constitution d’entités revendiquant des intérêts communs ; la guerre en Ukraine a amplifié et accéléré ce phénomène.

Certains économistes considèrent que l’ampleur de la dette américaine et la succession des crises financières à dimension mondiale depuis une vingtaine d’années font désormais peser sur l’économie américaine et sur le dollar une menace non négligeable qui doit être prise en compte par ceux qui détiennent cette devise. Aussi considèrent-ils que « le dollar joue un rôle beaucoup trop important dans la finance mondiale » et appellent-ils les pays à diversifier leurs réserves. Un affaiblissement du rôle international du dollar répond donc à une logique technique de prudence financière.

La contestation de la suprématie du dollar s’est accompagnée d’une contestation du faible poids des économies émergentes dans les mécanismes financiers internationaux. Ainsi, les Etats-Unis disposent de 16,75 % des droits de vote au Fonds monétaire international (FMI)[3] mais la Chine de seulement 3,81 %. A la Banque asiatique de développement, le poids de la Chine (6,47 %) est très inférieur à celui du Japon (15,67 %).

La Chine, qui a pris la place du Japon comme premier détenteur de bons du Trésor américains, est logiquement à la pointe de cette contestation et cherche à développer les transactions en Renminbi (aussi appelé Yuan), qui n’est aujourd’hui utilisé que dans 2,7 % des transactions mondiales alors que le PIB chinois représente 14 % du PIB mondial.

Dès mars 2009 le gouverneur de la banque centrale chinoise a préconisé la création d’une monnaie souveraine pour remplacer le dollar et, dans son discours d’ouverture du 14ème sommet des BRICS qui s’est tenu en juin 2022, Xi Jinping a rappelé son souhait de développer la coopération en matière de paiements transfrontaliers.

La Chine a également pris l’initiative de créer en 2014 la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII ou AIIB), dont l’objectif est de renforcer la coopération financière entre les pays membres et de constituer une instance financière internationale contournant celles, créées après la seconde guerre mondiale (FMI, Banque mondiale…), qui sont sous domination américaine. A l’exception du Japon, tous les pays de la zone et tous les BRICS ont adhéré à cette organisation[4]. Le projet de monnaie numérique que la Chine cherche à développer et qui faciliterait les échanges financiers internationaux peut aussi être analysé dans cette perspective.

La Chine a trouvé des alliés – au sein des BRICS, mais pas seulement – pour mener cette stratégie, que renforcent les nouvelles fragmentations nées du conflit en Ukraine. Les « routes de la soie », qui placent les pays bénéficiaires de l’aide chinoise dans la dépendance financière de Pékin, sont un autre moyen d’accroître le rôle du Renminbi, des lignes de swap ayant été créées par la banque centrale chinoise pour faciliter le règlement en Renminbi des opérations effectuées en exécution des contrats signés.

        La Russie, soucieuse, dans le contexte ukrainien, de consolider son alliance géopolitique avec la Chine et qui, dès 2018, a limité les paiements à l’étranger et accentué ses paiements en monnaies alternatives, soutient bien sûr ces initiatives. Se substituant aux pays européens, la Chine a accru fortement ses achats d’hydrocarbures russes, qu’elle règle en Renminbis. Vladimir Poutine s’est clairement prononcé, lors du dernier sommet des BRICS, en faveur de la création d’une monnaie de réserve et, lors de la visite que Xi Jinping a faite à Moscou la semaine dernière, s’est engagé à adopter le Renminbi pour les « paiements entre la Russie et les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine ».

Désireux de renforcer son influence au Moyen-Orient, Xi Jinping a effectué en décembre 2022 un déplacement de trois jours en Arabie saoudite au cours duquel il a déclaré que la Chine s’efforcera d’acheter davantage de pétrole[5] au Moyen Orient et qu’elle souhaitait régler ce pétrole en Renminbis, ce à quoi le gouvernement saoudien a répondu qu’il allait commencer à facturer certaines exportations de pétrole vers la Chine en cette devise.

La Chine a franchi un nouveau pas important au Moyen-Orient en parrainant le 10 mars 2023 à Pékin la réconciliation de l’Arabie saoudite et de l’Iran. Le contenu de l’accord conclu à cette occasion n’est pas connu mais il serait étonnant que la Chine, qui soutient l’économie iranienne pénalisée par les sanctions américaines, n’en profite pas pour inclure l’Iran dans sa stratégie de promotion du Renminbi, d’autant que, compte tenu des sanctions américaines, ce pays n’aurait pas grand-chose à y perdre.

        L’Inde – dont environ 85 % des importations et des exportations sont aujourd’hui facturées en dollars US – partage le même souci mais aimerait développer le rôle international de sa propre monnaie : ses achats de pétrole russe – qui, comme ceux de la Chine, ont fortement cru en 2022, les deux pays assurant à eux deux 70 % des exportations de pétrole russe – sont réglés en Roupies et le gouvernement indien a mis en place un groupe de travail chargé de réfléchir aux pays avec lesquels l’Inde pourrait commercer en Roupies.

         L’Afrique du Sud utilise de plus en plus le Renminbi et l’a incorporé dans ses réserves de change. L’Argentine et le Brésil (dont 90 % des exportations sont libellées en dollar) ont récemment annoncé leur intention de créer une monnaie unifiée destinée à être utilisée dans les transactions commerciales bilatérales en Amérique latine et le Brésil a dès à présent adopté le Renminbi pour une partie de ses échanges avec la Chine. La situation économique et financière de ces pays rend ces initiatives anecdotiques mais celles-ci n’en sont pas moins significatives d’un état d’esprit qui se répand.

La volonté de diminuer l’influence du dollar et de « dédollariser » les échanges internationaux est donc claire et le processus engagé par la Chine est sans doute irrémédiable et susceptible de modifier sensiblement les relations financières internationales.

 

4/ Mais la réalisation de ce processus demandera du temps. Si la volonté ne fait pas doute, le processus se heurtera à de nombreuses contraintes.

La supériorité du dollar US est tellement écrasante que la réduire oblige à modifier fondamentalement l’organisation d’une économie mondialisée, ce qui ne peut pas être fait rapidement. Le « détricotage » des liens financiers et bancaires dont dépendent les échanges physiques ou financiers internationaux ne peut être que progressif.

Le système actuel a jusqu’ici présenté bien des avantages pour les États-Unis et pour la Chine puisqu’il permet aux Chinois de vendre aux Américains les produits de leurs usines, en récupérant au passage des dollars bien utiles pour investir en Europe, et aux Américains d’acheter ces produits sans avoir à se soucier de leur balance des paiements. Mais cet avantage va diminuer peu à peu pour la Chine avec le développement du marché intérieur chinois, corollaire de l’augmentation du niveau de vie de la population.

La difficulté vient surtout de ce que le Renminbi/Yuan ne présente pas les caractéristiques d’une monnaie internationale. Alors que les parités du dollar et de l’Euro sont fixées par le marché, c’est-à-dire dépendent le l’efficacité des différents agents économiques et de celle de leurs politiques publiques, le Renminbi/Yuan demeure une devise administrée, dont le cours est fixé par le gouvernement chinois et dépend donc davantage de considérations politiques que de constats économiques. De surcroît, en Chine les prix des biens ne sont pas tous fixés librement par le marché, la sécurité juridique des investissements est aléatoire et les conversions entre devises sont incertaines. Pour un pays tiers, abandonner le dollar au profit du Renminbi signifie donc se mettre entre les mains des dirigeants de Pékin.

En outre, le dollar constitue l’essentiel des réserves détenues par les banques centrales de tous les pays, si bien qu’aucun d’eux n’a intérêt à provoquer une chute de la devise qui diminuerait la valeur de ses propres actifs.

Il est d’ailleurs frappant de constater que, si la part du dollar dans les réserves des banques centrales a baissé ces dernières années – elle est passée d’environ 70 % dans les années 2000 à environ 60 % aujourd’hui -, elle demeure sans commune mesure avec celle de toutes les autres devises :

[1] Voir les critiques exprimées lors de la crise financière asiatique de 1997 par le gouverneur de la Banque populaire de Chine (PBoC).

[2] Groupe de cinq pays qui se réunissent depuis 2011 en sommets annuels : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud. Ils représentent 41 % de la population mondiale, 24 % du PIB mondial et 16 % du commerce mondial.

[3] Les pourcentages sont respectivement de 16,21 et 4,85 à la Banque Mondiale. Un projet de réforme du FMI avait été signé par Barack Obama en 2010 mais le Congrès a refusé de ratifier en 2014.

[4] Taiwan a demandé à adhérer mais sa candidature a été refusée. Presque tous les pays européens ont fini par adhérer à la BAII mais pas les Etats-Unis, le Canada ni le Mexique.

[5] La Chine est le premier acheteur mondial de pétrole avec 204 Md$ et l’Arabie Saoudite le premier exportateur mondial de pétrole avec 145 Md$ (données de 2019).

En fait la diversification des réserves des banques centrales ne s’est pas faite par recours à des devises autres que le dollar mais par un recours accru à l’or : le changement de politique date de 2010 mais s’est accru en 2022, année pendant laquelle les banques centrales ont acquis 1 136 tonnes d’or contre environ 500 tonnes les années précédentes :

Divers éléments laissent penser que la Chine et la Russie, dont les réserves en or sont déjà d’un niveau notable, sont responsables d’une partie très importante des achats effectués en 2022 :

Les 30 premières banques centrales détentrices d’or en juillet 2018 (en tonnes) – Source : World Gold Council.

 

5/ La « dédollarisation » du système financier européen serait particulièrement malaisée. L’existence d’une monnaie commune constitue un atout indéniable car l’Euro est l’expression d’une économie jusqu’ici puissante et prospère. Mais l’espoir de voir l’Euro jouer un rôle important au niveau mondial a été largement déçu puisque la part de l’Euro dans les transactions internationales n’est pas plus élevée que celle que les devises qui le constituent avaient avant sa création et que sa part dans les réserves des banques centrales n’augmente pas. L’Euro n’est donc ni une monnaie d’échange, ni une monnaie de réserve du même niveau que le dollar et ne semble pas pouvoir le devenir.

C’est que le système financier européen est très imbriqué dans le système financier américain, comme l’ont montré la crise des subprimes et tout récemment les incidents bancaires aux Etats-Unis et en Suisse, et sa « désimbrification », à supposer qu’elle soit souhaitable, serait longue à réaliser et difficile à maîtriser. Les incertitudes en résultant conduiraient les investisseurs internationaux à s’écarter de l’Euro, donc à l’affaiblir.

S’ils se détournaient du dollar au profit de l’Euro, les pays tiers ne se « débrancheraient » pas pour autant du dollar et des risques économiques et politiques qu’il représente.

Il est peu probable que cette situation change à brève échéance et les évolutions récentes ne vont pas dans le sens d’une autonomisation de l’Euro, qu’il s’agisse du fait que les Européens ont remplacé le gaz russe par du gaz américain ou des transferts aux Etats-Unis d’entités industrielles européennes que la loi américaine dite IRA va entraîner.

 

6/ L’affaiblissement du rôle du dollar dans la vie financière internationale est donc enclenché. Le contexte actuel favorise une telle évolution : le conflit en Ukraine entraîne la rupture des liens financiers existant entre les deux camps antagonistes ; la dégradation des relations entre la Chine et les États-Unis et les obstacles mis à l’expansion des entreprises chinoises perturbent les relations économiques entre les deux pays ; les difficultés économiques résultant des tensions inflationnistes et de l’abondance des liquidités créées par la politique de quantitative easing[1] des banques centrales fragilisent le système financier occidental et incitent à moins lui faire confiance. La fracturation géopolitique du monde se traduira certainement par une fracturation de l’usage des devises.

Mais il n’existe pas aujourd’hui de véritable alternative au dollar US qui, avec l’or, reste l’actif refuge en cas de crise. La remise en cause de la place du dollar sera un élément de la fragmentation du monde mais ne sera vraisemblablement significative qu’au sein des entités qui, pour des raisons géopolitiques, souhaitent ou doivent limiter leurs interactions économiques avec le bloc occidental : Chine/Russie, zones du Pacifique passées sous obédience chinoise, pays du Moyen-Orient voulant résister aux influences américaines ou israélienne, etc. Il est au contraire probable que le dollar US maintiendra, voire accentuera sa place dans les pays dominés politiquement et économiquement aux Etats-Unis : Europe, Amérique du Nord et, en grande partie, Amérique centrale et du Sud. Les autres pays chercheront à conserver un équilibre entre les différents blocs.

Pour l’instant le dollar se porte bien et investir en dollar demeure une bonne affaire financière :

[1] Achat par les banques centrales de créances que détenaient les établissements financiers, en particulier d’emprunts d’Etat, afin que ces établissements disposent de davantage de liquidités.

Ainsi qu’un journaliste du Financial Times l’a écrit récemment[1] : « le dollar ne mérite peut-être pas de gagner un concours de beauté en ce moment… mais de nombreux investisseurs le considèrent toujours comme l’option la moins laide dans un monde très laid ». Les propos que John Connally, alors secrétaire au Trésor américain, avait tenus aux Européens en 1972 demeureront donc valables encore longtemps : « le dollar c’est notre monnaie et votre problème ».

[1] Gillian Tett – FT – 30 mars 2023.

Le reste contre l’Ouest


Geopragma – publié le 29 mars 2023 

Nouvelle Chronique internationale de Renaud Girard pour le Figaro (28/03/2023).

Geopragma – publié le 29 mars 2023 

Fréquents adeptes du wishful thinking, les grands médias occidentaux ont souligné à l’envi que rien d’important – ni contrat de vente d’armes, ni déclaration de soutien à la guerre en Ukraine –  n’avait été signé lors de la visite que le président chinois fit à son homologue russe à Moscou, du 21 au 23 mars 2023, et que c’était donc un flop pour Vladimir Poutine.

Mais les occidentaux ne comprennent pas qu’en géopolitique le symbolique prime toujours sur le matériel. Xi Jinping n’est pas un homme qui pratique le tourisme diplomatique. Quand il se rend à Moscou et qu’il étreint un Poutine qui vient tout juste de se faire inculper pour crimes de guerre par la Cour pénale internationale (CPI), c’est qu’il veut faire passer un message puissant à ses rivaux occidentaux.
 
C’est un message de défi. De refus d’une quelconque primauté morale que détiendrait l’Occident par rapport au reste de l’humanité. « Vos principes démocratiques et votre justice internationale à géométrie variable, vous pouvez les garder ! », semble vouloir dire aux Occidentaux le dirigeant chinois. Xi Jinping a peu apprécié les menaces à peine voilées exprimées par l’Amérique au cas où il renforcerait son alliance avec la Russie. « Je m’allie avec qui je veux, comme je veux et quand je veux », est la réponse de Pékin à Washington.
 
C’est une position qui est beaucoup plus répandue sur la planète qu’on ne le croit. Elle est suivie par la plupart des États d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Elle permet à la Chine de se présenter comme le héraut d’un monde multipolaire, par opposition au monde unipolaire conduit par les Etats-Unis d’Amérique.
 
Les leaders de la jeunesse urbanisée des pays qu’on qualifiait naguère du Tiers-Monde sont de plus en plus nombreux à taxer d’hypocrite le catéchisme démocratique venu d’occident. Le Sud-Africain Julius Sello Malema, né en 1981 dans un bantoustan, en est un bon exemple. Après avoir été le président de la ligue de la jeunesse de l’ANC, il a rompu avec le parti au pouvoir, pour créer son propre mouvement, Economic Freedom Fighters, qui ne cesse de grandir. Dans une vidéo qui a beaucoup tourné en Afrique, il dénonce ce qu’il estime être le deux poids, deux mesures, de la Cour internationale de La Haye. La CPI a inculpé le président russe mais ne s’est jamais intéressée aux leaders occidentaux ayant détruit deux Etats, l’Irak et la Libye, par des interventions militaires non autorisées par l’ONU.
Le président américain s’est réjoui de l’inculpation de Vladimir Poutine par la CPI, et a déclaré : « Nous devons rassembler les informations et avoir un procès pour crimes de guerre ». La jeunesse du reste du monde juge hypocrite cette attitude, dans la mesure où l’Amérique n’a jamais ratifié le Statut de Rome et n’est donc pas partie à la CPI (comme la Russie ou la Chine d’ailleurs). Les crimes de guerre commis à Boutcha, en Ukraine, par l’armée russe, sont avérés. Mais ceux commis à Abou Ghraïb, en Irak, ne le sont pas moins. Or aucun dirigeant de la Coalition occidentale ayant envahi l’Irak en 2003 n’a été pour le moment inquiété par la justice internationale.  
Les occidentaux expliquent que leurs interventions militaires sont désintéressées, et qu’elles se font dans le cadre d’une lutte contre le mal (la dictature) et pour la promotion du bien (la démocratie). Ce mantra manichéen, qui a pu être véhiculé par les médias de masse, passe déjà moyennement auprès de la jeunesse occidentale. Mais il ne passe plus du tout auprès des jeunesses politisées africaines, latino-américaines, asiatiques. 
 
L’Amérique prend conscience de ce phénomène. Voilà pourquoi la vice-présidente américaine, Kamala Harris, a, le 26 mars 2023, entamé une tournée en Afrique (Ghana, Tanzanie, Zambie). Washington considère que ce continent, où l’âge moyen est de vingt ans, représente l’avenir de l’humanité. Les Américains veulent y contrer la percée de la Chine et de la Russie, ces deux grandes autocraties qui ne cessent de se rapprocher depuis vingt ans.
Cependant, les jeunesses politisées du reste du monde s’intéressent moins à la pureté proclamée des intentions de l’Occident qu’au résultat final de ses interventions militaires. Elles constatent qu’il a détruit, puis abandonné, deux Etats pétroliers du tiers monde qui fonctionnaient, à savoir l’Irak et la Libye.

Le jour où un armistice entre Moscou et Kiev sera en vue, l’Occident demandera aux Russes de présenter leurs excuses pour leur agression militaire du 24 février 2022. Mais s’il veut être appuyé par le reste du monde dans cette démarche, l’Occident serait bien avisé de balayer d’abord devant sa porte. Et de présenter auparavant ses excuses pour les graves déstabilisations du Moyen-Orient et du Sahel, qu’il a provoquées par ses guerres d’Irak (2003) et de Libye (2011).

Renaud Girard. Le reste contre l’Ouest (Chronique internationale – Figaro 28/03/2023).

L’Arctique : Guerre Froide ou Guerre Congelée ?

L’Arctique : Guerre Froide ou Guerre Congelée ?

 

par Christopher Coonen, membre du Conseil d’administration de GEOPRAGMA. – publié le 6 mars 2023

https://geopragma.fr/larctique-guerre-froide-ou-guerre-congelee/


       Le conflit ukrainien a été le révélateur d’un nouvel échiquier géopolitique mondial, mettant fin à presque sept décennies d’un affrontement bipolaire entre les États-Unis et l’Union soviétique, suivi d’une vision unipolaire américaine après l’éclatement de son empire rival russe. Nous avons bel et bien basculé dans un nouveau paradigme d’antagonisme et de tensions entre l’Occident, et les BRICS et le « Grand Sud ». Les BRICS vont d’ailleurs devenir les BRIICSA moyennant le souhait de l’Indonésie et de l’Algérie de les rejoindre.

       Les ramifications de cette rivalité remettent en cause à juste titre l’hypocrisie occidentale sur son rôle soi-disant « juste et de principes » en termes de Droits de l’homme et de démocratie ; l’attitude cynique, belliqueuse et extraterritoriales des USA et le suivisme attentatoire européen sont passés par là. Elles englobent les questions de culture, d’économie, de sécurité et de défense, allant même jusqu’à œuvrer pour la dédollarisation des échanges commerciaux mondiaux et des réserves de devises détenues par les banques centrales.

        Ce nouvel échiquier cristallise aussi des aspirations de projection de puissance et de rapports de force, laissant poindre les zones géographiques terrestres ou du Cosmos qui deviennent ou deviendront des enjeux de tensions et de crises actuelles et futures. L’un de ces espaces est l’Arctique.

        Longtemps perçu comme un territoire hostile et inaccessible, l’Arctique redevient une préoccupation pour les grandes puissances en 1996 avec la création du Conseil de l’Arctique, un forum d’échanges et de coopération autour des sujets touchant le climat, l’environnement, la science et la sécurité, entre les 8 pays frontaliers de l’Arctique : la Russie, les États-Unis, le Canada, le Danemark (Groenland), la Suède, la Finlande, la Norvège et l’Islande. A noter que cinq des huit sont membres de l’OTAN, avec deux pays supplémentaires en lice suite aux candidatures exprimées en juin dernier par la Finlande et la Suède. Sous le droit international existant, les huit nations se sont mises d’accord alors pour définir les zones exclusives économiques (ZEE), comprenant les 12 milles d’eaux territoriales et limitées aux 200 milles d’eaux internationales au-delà.

        Cependant deux enjeux majeurs ont amplifié depuis quelques années ces sujets : le réchauffement climatique et les questions militaires.

        La fonte accélérée de la banquise ouvre deux nouvelles opportunités : les passages maritimes et l’accès facilité aux ressources gisant sous la calotte de glace. À ces événements géopolitiques s’ajoutent des observations scientifiques inédites. Les grandes puissances prennent alors véritablement conscience du bouleversement à venir. Selon les experts du Giec, avec la hausse des températures, la banquise pourrait totalement disparaître en été d’ici 2030, ouvrant de nouvelles voies maritimes, c’est à dire le passage du Nord-Est, ouvrant la voie la plus courte pour relier l’Europe à l’Asie ou vice-versa, le long des côtes russes, plutôt qu’empruntant le canal de Suez. Temps de croisière diminué de 24 à 12 jours. De plus, l’Institut polaire norvégien révèle que, pour la première fois depuis le début de ses constatations en 1972, le passage du Nord-Ouest (reliant l’Alaska à l’Europe) est « entièrement ouvert à la navigation ».

     Selon une étude en 2008 du très sérieux US Geological Survey, la zone arctique recèlerait plus de 10 % des réserves mondiales de pétrole et près de 30 % des réserves de gaz naturel. Et la fonte des glaces apparaît alors comme une aubaine économique pour les pays concernés car l’Arctique regorge d’autres trésors : nickel, plomb, zinc, uranium, platine, terres rares … Cependant une grande majorité de ces hydrocarbures et ressources est située dans la ZEE russe.

      Vladimir Poutine mise beaucoup sur cet eldorado polaire et veut quadrupler d’ici 2025 le volume de fret transitant par l’Arctique. Symbole de ces aspirations, la gigantesque usine de liquéfaction de gaz naturel dans la péninsule de Yamal, conçue en collaboration avec la Chine et le groupe français Total. Outre la possibilité de développer des routes commerciales plus courtes par les passages du nord, la Chine veut ainsi imprimer sa présence sur les « routes de la Soie polaire » car les projets de GNL représentent la pierre angulaire de la coopération sino-russe en Arctique. En général, l’Empire du Milieu ne cache pas son attrait pour ce vaste territoire situé pourtant à 1.400 km de ses côtes. « Ce regain d’intérêt s’est matérialisé dès 2004 par la construction d’une station scientifique sur l’archipel norvégien du Svalbard » ; la Chine s’est peu à peu imposée comme un partenaire scientifique mais aussi comme un partenaire économique majeur.

      En 2013, l’Islande devient ainsi le premier pays européen à signer un accord de libre-échange avec Pékin. La même année, la Chine fait son entrée au Conseil de l’Arctique avec un statut de pays observateur. En 2018, la Chine présente pour la première fois sa politique arctique et se définit désormais comme un « État proche-Arctique » – un statut inventé et fondé sur une nouvelle interprétation des cartes. En quelques années, Pékin est devenu le premier investisseur dans la zone et s’est impliqué dans des dizaines de projets miniers, gaziers et pétroliers.

      La Russie, qui détient la  frontière la plus longue avec l’Océan arctique, pourrait être tentée de bloquer ces routes en cas de tensions et d’escalade avec les pays occidentaux. Si les démonstrations de force de la Russie en Arctique inquiètent les pays occidentaux, pour le moment aucun pays arctique n’a intérêt à développer un conflit armé dans la région car l’instabilité ferait sans doute fuir les investisseurs, à minima.

     Des tensions géopolitiques ou de la militarisation, il n’en a pas été question à Reykjavik en mai 2021 lors du dernier Forum ; il s’était officiellement réuni pour parler développement durable, coopération économique et pacifique et protection des populations autochtones menacées par le réchauffement climatique, trois fois plus rapide dans le Grand Nord que sur le reste de la planète. « Nous nous engageons à promouvoir une région arctique pacifique où la coopération l’emporte en matière de climat, d’environnement, de science et de sécurité », a déclaré alors le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken.

      Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, a martelé que l’Arctique était une zone d’influence légitime de Moscou et dénoncé « l’offensive » occidentale dans la région, tandis son homologue américain en visite au Danemark quelques jours auparavant, avait pointé du doigt « l’augmentation de certaines activités militaires dans l’Arctique ».

     Ce dernier conclave a débouché sur une déclaration commune sur la nécessité de préserver la paix et de lutter contre le réchauffement climatique. Une entente de façade alors que les rivalités ne cessent de grandir dans cette région devenue le pôle de toutes les convoitises.

      Depuis 2010, la Russie a en effet construit ou modernisé 14 bases militaires datant de l’époque soviétique et multiplié les exercices militaires. En mars 2017, Moscou a simulé une attaque d’avions contre un radar norvégien. Puis les forces russes ont réalisé l’exploit d’un parachutage à 10.000 mètres d’altitude dans le cercle polaire, démontrant leur capacité de projection dans des conditions extrêmes. Des images satellites récentes montrent ces vieilles bases militaires et hangars sous-marins de l’époque soviétique rénovés, des stations radars flambant neuves installées non loin de l’Alaska et des pistes d’atterrissage qui sont apparues dans l’archipel des îles de Nouvelle-Sibérie, confirmant l’ampleur de cet effort. Pour souligner le tout, Vladimir Poutine a signé au cœur de l’été 2022 une nouvelle doctrine pour sa marine, indiquant que la Russie défendrait « par tous les moyens » ses eaux arctiques ; le document les mentionne 66 fois.

     C’est en effet dans cette région que se trouve la flotte du Nord, la plus puissante des quatre flottes russes, et qui constitue la colonne vertébrale de la dissuasion nucléaire maritime russe.

      En face, l’OTAN montre aussi les muscles avec des exercices militaires de plus en plus fréquents. En 2018, l’exercice « Trident Juncture » en Norvège a rassemblé des troupes des 29 pays membres, rejointes par celles de la Suède et de la Finlande. D’une ampleur inégalée depuis la fin de la Guerre froide, cette manœuvre avait provoqué la fureur du Kremlin. En amont d’une visite en août 2022 du système de radars de Cambridge Bay, au Canada, le Secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a indiqué dans une tribune que l’organisation militaire « muscle la sécurité de l’Arctique », soulignant que « le chemin le plus court vers l’Amérique du Nord pour les missiles ou bombardiers russes serait le pôle Nord ». Les États-Unis voient d’un mauvais œil cette montée en puissance militaire à quelques centaines de kilomètres de leur territoire en Alaska. “Nous avons des intérêts de sécurité nationale évidents dans cette région que nous devons protéger et défendre”, a averti en 2021 John F. Kirby, alors porte-parole du Pentagone.

      Mais dans l’esprit américain, cette militarisation de l’Arctique n’est pas seulement à but défensif. Washington craint le spectre du missile sous-marin Poséidon que la Russie serait en train de mettre au point dans l’une de ses bases tout au nord du pays. Si ces nouvelles armes inquiètent tant, c’est qu’il s’agit de drones capables de déjouer les systèmes américains de détection sous-marine et qui sont équipés de têtes explosives de plusieurs mégatonnes. En explosant, elles pourraient créer des ‘tsunamis’ radioactifs au large des côtes américaines.

      La multiplication des bases militaires russes permettrait de préparer le contrôle de facto par la Russie du trafic maritime le long de cette route. Les États-Unis n’ont aucune envie de voir se répéter dans cette région la même situation qu’en mer de Chine méridionale, où Pékin essaie d’imposer sa souveraineté en construisant un réseau d’installations militaires.

      Si vis pacem para bellum. Alors que John F. Kirby semblait suggérer en 2021 que “personne n’a intérêt à ce que l’Arctique devienne une zone militarisée”, ce n’était pas tant un appel à la paix dans le monde des glaciers, qu’une mise en garde indiquant que les États-Unis sont prêts à défendre leurs intérêts économiques. Les États-Unis ont déployé le 28 février dernier l’un de leurs seize Boeing E6-Mercury en Islande, qui servent (avec une autonomie de 12.000 kilomètres) de postes de commandement aériens et de relais de communication pour le National Command Authority américain, pour des attaques intercontinentales nucléaires potentielles à partir des silos aux US ou depuis les SNLEs américains qui rôdent sous la banquise à l’année, jouant au chat et à la souris avec les vaisseaux russes ou français … Des E6 additionnels pourraient rejoindre prochainement d’autres cieux otaniens en Europe.

       Plus l’Arctique se libère, plus il est rentable et intéressant d’y mener des activités économiques et militaires. Il va donc devenir un point de convergence des puissances de l’hémisphère nord : États-Unis, Russie et Chine. L’Arctique, c’est l’enjeu du siècle à venir.

Quel impact aura la guerre en Ukraine sur l’OTAN et l’UE ?

Quel impact aura la guerre en Ukraine sur l’OTAN et l’UE ?


 

Si l’OTAN sort renforcée de la guerre en Ukraine, il est indispensable d’avoir conscience de ses limites et des adaptations à y apporter, notamment en visant à ce que les Européens y jouent un plus grand rôle. En complément, l’Union européenne doit se réveiller et viser à plus d’autonomie stratégique. Un de ses champs d’application pourrait être l’Afrique, continent aujourd’hui très déstabilisé. C’est ce que s’emploie à nous démontrer le GCA (2S) Olivier Rittiman.

***

La guerre généralisée menée par la Russie sur son voisin ukrainien depuis le 24 février 2022, démontre clairement la réalité de la menace russe pour la sécurité de l’espace euro-atlantique. S’il était encore permis d’en douter, l’agitation de représailles nucléaires par le président Poutine en cas d’ingérence extérieure finit de poser la Russie comme un acteur malveillant cherchant à remettre en cause l’ordre établi et la paix internationale. Dans ce contexte cependant, ni l’OTAN, ni l’Union européenne ne sont en mesure d’agir directement pour défendre l’Ukraine, car elles ne souhaitent pas une confrontation directe avec la Russie. Seuls des sanctions économiques et un isolement international sont donc possibles. Ceci dit, même si une action militaire directe contre les forces russes est exclue, la guerre ukrainienne a déjà des conséquences à la fois sur l’OTAN qu’elle conforte dans sa mission, et sur la réflexion stratégique européenne, qu’elle semble dynamiser au-delà de toute espérance.

Une OTAN renforcée et confortée dans sa mission.

Si l’invasion russe en Géorgie de 2008 illustra déjà clairement la volonté du Kremlin d’empêcher tout élargissement de l’OTAN, occupés par les opérations en Afghanistan, la plupart des Alliés choisit d’ignorer le coup de force russe, le mettant sur le compte d’une provocation géorgienne. Le réveil fut donc d’autant plus brutal au moment de l’annexion russe de la Crimée et du soutien apporté par Moscou aux indépendantistes du Donbass en 2014. Malgré l’évidence d’un retour hégémonique russe sur son ancienne zone d’influence soviétique, tous les Alliés ne partageaient pas encore la même perception de la menace, arguant du fait que jamais la Russie ne s’attaquerait au territoire de l’Alliance.

L’invasion russe de l’Ukraine et la guerre qui s’y déroule depuis ont fini de déciller même les plus sceptiques. Certes, le territoire de l’Alliance n’est pas sous attaque, mais la méthode et les moyens employés par l’armée russe ne peuvent qu’inquiéter les voisins immédiats, à l’instar de la Pologne ou des pays baltes, mais de manière plus générale tous les pays de l’Alliance. Les menaces nucléaires brandies par le maître du Kremlin, si elles manquent de subtilité, ont au moins l’avantage de réaffirmer le caractère nucléaire de l’Alliance et la validité de son article V, traitant de la défense collective. L’attitude russe valide aussi les actions prises depuis 2014, telles que les mesures de police du ciel et les déploiements de bataillons dans les pays baltes et la Pologne, et provoque même leur renforcement avec un nouveau déploiement français en Roumanie. La cohésion de l’Alliance est donc considérablement renforcée et la définition de la menace ne fait plus aucun doute à présent, même les plus rétifs en matière de dépenses de défense se lançant à présent dans un rattrapage massif, à l’instar de l’Allemagne qui débloque 100 milliards d’euros pour moderniser sa défense. La Suède et la Finlande, pays partenaires, ont déposé leur demande d’adhésion à l’OTAN, tant le statut d’Allié présente des garanties face à une Russie qui a choisi de recouvrer le contrôle de son « étranger proche ».

Disposant d’un mécanisme décisionnel politico-militaire, d’états-majors permanents, de plans de défense, de la présence de troupes américaines qui garantissent le lien transatlantique, l’OTAN confirme ainsi qu’elle est la seule organisation crédible et pertinente quand il s’agit de défendre l’Europe. C’est bien dans le cadre de l’OTAN que sont prises les mesures de renforcement des alertes, de déploiements de forces additionnelles et d’activation des plans de défense, l’Union européenne ne disposant pas de ces mécanismes militaires. Il est ainsi significatif que même la France, qui promeut l’idée d’une autonomie stratégique de l’UE, s’intègre parfaitement dans le cadre OTAN pour cette crise, puisqu’elle fournit la force de très haute réactivité et a déployé un bataillon en Roumanie et des avions en Pologne.

Mais au-delà de ce satisfecit, l’OTAN doit prendre garde à soigner son image par rapport à ses partenaires. En effet, si aux yeux des Alliés l’organisation remplit son office, certains partenaires pourraient être amenés à douter de l’utilité du maintien d’une relation avec l’OTAN. Parmi les trois tâches essentielles de l’Alliance, outre la défense collective, figurent la gestion de crise et la sécurité coopérative. Pour cette dernière, il s’agit en particulier d’aider les partenaires à stabiliser leur zone en les conseillant sur la refonte de leur appareil de défense et de leurs capacités. Or, en l’espèce, la fin de mission en Afghanistan résonne pour le moins comme un contre-exemple, voire un échec : après une vingtaine d’années de « Defence Capacity Building », l’armée afghane s’est effondrée en quelques jours. Des pays du Sud pourraient ainsi se poser la question de la valeur du DCB OTAN, surtout s’il n’est pas encadré par des aides sur lesquelles nous reviendrons plus loin. Néanmoins, la résistance efficace des forces ukrainiennes peut sans doute être mise au crédit du DCB OTAN dans ce pays depuis 2014.

En ce qui concerne la gestion de crise, pour des raisons évidentes de maîtrise de l’escalade, l’OTAN est impuissante à gérer celle qui se déroule à ses portes. Certains partenaires pourraient donc se demander si l’OTAN a encore les moyens de sa politique de la porte ouverte, voire même si elle peut encore s’imposer comme un acteur majeur du système de sécurité européen. Certains partenaires pourraient en effet faire le constat de ce que l’OTAN ne peut pas tenir tête à la Russie pour secourir une démocratie ― en dépit de ses
déclarations sur les valeurs partagées ― et un partenaire particulièrement choyé depuis des années, l’Ukraine, de peur d’une escalade nucléaire. Ils pourraient en conclure que leur avenir ne se présenterait pas bien à l’aune d’un rapprochement avec l’OTAN, et qu’il vaut donc mieux faire allégeance à la Russie. En l’état actuel du conflit, rien ne permet de dire si c’est cette analyse qui prévaudra, mais l’action russe vise aussi à faire un exemple avec l’Ukraine pour éviter de nouvelles « défections ». Moscou compte sans doute sur la lourdeur administrative des structures occidentales et la lenteur de leur processus d’intégration qui peuvent décourager les candidats, surtout s’il existe un conflit gelé sur leur territoire. Mais le calcul pourrait être mauvais : en effet, alors qu’auparavant les aspirants à l’UE entraient d’abord à l’OTAN, on assiste à un renversement de situation avec la recommandation par la Commission européenne d’accorder le statut de candidat à l’adhésion à l’Ukraine, à la Moldavie et à la Géorgie, en dépit de leur situation.

Un réveil de la défense européenne

Le poids économique de l’UE vient renforcer le message de défense collective de l’OTAN et matérialise concrètement une réponse coordonnée sur le plan des sanctions que l’OTAN ne peut pas apporter. L’OTAN en contrepartie prépare la défense de son territoire, dans la droite ligne de la coopération institutionnelle entre les deux organisations. On pense ici aux questions de mobilité militaire, de défense cyber ou de résilience qui font partie des mesures de coopération conjointes. La guerre en Ukraine pousse cette coopération comme jamais auparavant, et le front uni des États membres de l’UE quant aux sanctions est rassurant quant à la prise de conscience du danger, et quant à la nécessité d’exister enfin en tant que puissance.

En effet, depuis des générations, le fait militaire était secondaire dans l’Union européenne. La géopolitique ne figurait pas dans le vocabulaire de l’Union et elle se voyait principalement comme une union économique dont le succès devait lui permettre de rayonner dans un monde idéal, où tous aspireraient à lui ressembler. La violence de l’incursion russe et les déclarations belliqueuses de Poutine ont enfin fait réaliser à l’UE que le monde dans lequel elle évoluait n’était ni amical ni sensible à son exemplarité. Le retour de la compétition entre grandes puissances, la montée de la Chine, l’aventurisme de la Russie sont autant de facteurs qui ont fait comprendre aux Européens que pour exister à l’avenir, il fallait être puissant et capable de défendre ses intérêts. L’action qui s’en est suivie a été radicale avec la décision de livrer de l’armement létal à l’Ukraine, un tabou jusqu’alors absolu. Au-delà des livraisons bilatérales, il s’agit bien d’une action coordonnée par l’UE qui met en place un fonds de 500 millions d’euros à cet effet. Il s’agit de rembourser les pays individuels qui prélèvent cet armement sur leurs propres stocks au travers de la facilité européenne de paix, au plafond de 5 milliards d’euros pour la période 2021-2027. La liste des pays qui souhaite livrer des armes à l’Ukraine ne cesse de s’allonger, en dépit des protestations russes, et on peut donc considérer que Poutine a réveillé l’esprit européen de défense.

Si elle n’a pas les moyens de s’engager en Ukraine, l’UE déploie cependant une opération dans une zone extrêmement sensible pour sa stabilité, à savoir les Balkans, avec l’opération Althéa en Bosnie-Herzégovine. Cette dernière mission, qui ronronnait depuis des années, vient de reprendre une pertinence toute nouvelle avec le risque de déstabilisation des Balkans par la Russie en marge de sa guerre en Ukraine. Les renforts récents déployés en Bosnie montrent que l’UE en a bien conscience et qu’elle remplit la mission qu’elle avait héritée de l’OTAN en 2005.

Mais de manière plus générale, elle n’a évidemment pas les moyens de faire face militairement à une crise majeure en Europe, car ses outils demeurent modestes : deux bataillons en alerte qui n’ont jamais été employés, une capacité de planification et de conduite (Military Planning and Conduct Capability, MPCC) qui reste embryonnaire, un état-major militaire modeste faisant le grand écart entre le niveau politique et le niveau tactique, et des missions extérieures qui se limitent à des actions de formation en Afrique (EU Training Mission, EUTM), à l’exception d’EUFOR Tchad/RCA (2007-2009), puis EUFOR-RCA (2014-2015), modestes opérations militaires placées sous chapitre VII de la Charte des Nations Unies, ainsi que quelques opérations maritimes en sus d’Althéa. À l’aune de la crise actuelle en Ukraine, le tout est bien insuffisant, et de nombreux efforts doivent encore être consentis pour en faire un outil crédible. Compte tenu de la place qu’occupe l’OTAN dans le raisonnement stratégique de la plupart des états membres de l’UE, une capacité propre n’est pas encore prête à détrôner l’Alliance atlantique, et ce n’est sans doute pas souhaitable si l’on veut conserver un lien transatlantique solide.

La validité de l’autonomie stratégique européenne

Or ce lien, pour indispensable qu’il soit, reste fragile. La carence de leadership américain, voire l’hostilité manifestée par la présidence Trump vis-à-vis de ses alliés, avaient relancé le débat sur la question de l’autonomie stratégique européenne. Les assurances données par l’administration Biden sur la restauration du lien transatlantique avaient, elles, été ébranlées par l’évacuation catastrophique et non coordonnée de Kaboul et l’interférence américaine dans le contrat des sous-marins australiens. La guerre en Ukraine vient mettre un terme à la crise de confiance entre Européens et Américains, car à l’évidence ces derniers ont répondu présent et s’avèrent indispensables dans ce contexte de défense de l’Europe.

Ceci dit, réfléchir à une autonomie stratégique européenne reste pertinent et nécessaire, car les contributions américaines pourraient se dégrader à l’avenir si les États-Unis devaient s’impliquer davantage en Asie. Cette autonomie stratégique dépasse bien sûr le seul cadre de la défense et englobe des domaines aussi variés que l’accès assuré aux matières premières, le contrôle de bout en bout des productions stratégiques, la protection des réseaux, l’approvisionnement énergétique, la capacité à influencer les marchés et le commerce, pour n’en nommer que quelques-uns. Mais tout cela ne peut fonctionner que s’il existe un volet défense crédible et efficace qui permette de protéger les intérêts menacés ou d’intervenir pour prévenir ou stabiliser une crise. Donc, si le besoin d’autonomie stratégique ne peut être nié, il ne peut pas non plus être dissocié de son volet défense.

L’objectif final de l’autonomie stratégique doit permettre de se dégager de cette dépendance, mais on en est encore loin comme le démontre la guerre en Ukraine : l’Europe ne peut pas seule assurer sa défense sans l’appui des Américains et cette situation perdurera encore de nombreuses années. Il est cependant souhaitable que les nations européennes continuent leur effort de défense afin de soulager les États-Unis, par exemple en acquérant des capacités et des moyens qui permettraient de s’opposer à une incursion initiale, donnant ainsi du temps pour le déploiement des renforts américains. La guerre en Ukraine pousse là aussi à un accroissement considérable des budgets de défense des Européens. De plus, impliquer l’Europe dans des zones périphériques turbulentes permettrait aux États-Unis de mieux se concentrer sur l’effort principal et donnerait davantage de crédibilité aux Européens.

Un champ d’application potentiel

La guerre en Ukraine servira certainement à recentrer l’OTAN sur sa mission principale, la défense collective, mais les deux autres tâches resteront vraisemblablement dans le nouveau concept stratégique. Il s’agit donc de définir le contexte dans lequel cette autonomie européenne pourrait s’exercer et de déterminer quelles tâches l’Union pourrait prendre en charge pour soulager l’OTAN, ou en d’autres termes, comment diviser le travail entre l’OTAN et l’UE. Par exemple, acter du fait que seule l’OTAN, dans un horizon visible, est capable d’assurer la défense « haut du spectre », c’est-à-dire la défense de l’Europe face à une menace conventionnelle, nucléaire ou hybride. En contrepartie, accepter aussi que l’Union européenne soit le choix préférentiel pour les opérations de gestion de crise, pouvant aller de l’entraînement et du conseil, à la stabilisation post-conflit, la sécurité maritime, le développement des capacités des armées locales, jusqu’à une opération de haute intensité.

Le flanc Sud et singulièrement l’Afrique pourrait être son champ d’action. Il s’agit d’une zone d’instabilité, marquée par le manque de gouvernance, la pauvreté et la corruption qui engendrent terrorisme et criminalité ainsi qu’émigration de masse, en particulier vers l’Europe. Ce n’est donc pas un problème américain, et l’OTAN n’est sans doute pas la réponse appropriée, car une solution seulement militaire ne suffit pas. Il convient de traiter le problème en profondeur avec une réponse économique et sociale, comme le prévoit le projet Global Gateway, qui permette de stabiliser ces pays, de fixer leur population.

La tâche est difficile, car il faut convaincre à la fois les Européens et les Africains de son bien-fondé, et il faut enrayer la concurrence chinoise, particulièrement active sur ce continent.

On parle ici d’un marché potentiel gigantesque avec une population qui va exploser en termes de croissance. Si l’Europe veut continuer à exister sur la scène mondiale, elle ne peut pas laisser ce marché aux Chinois, et l’UE doit impérativement concurrencer les « Nouvelles Routes de la Soie » en offrant aux Africains une alternative au piège de la dette chinois. Une implication coordonnée et volontaire de l’UE en Afrique permettrait aussi de contrecarrer les efforts russes, tant sur le plan de la désinformation cherchant à discréditer l’Occident que de la mise en place de groupes mercenaires dont le but est la prédation de ressources en favorisant le maintien en place de régimes corrompus.

On parle d’un réservoir colossal de matières premières stratégiques : hydrocarbures, terres rares, minerais divers, uranium, mais aussi potentiel agricole. Au moment, où elle réalise que 48% de son pétrole et 43% de son gaz proviennent de Russie, l’Europe doit impérativement trouver d’autres sources d’approvisionnement, si elle veut pouvoir se dégager de cette dépendance qui contraint ses marges de manœuvre. Certes, le front des sanctions est solide pour le moment, mais si la crise s’éternise, rien ne garantit que les gouvernements européens puissent maintenir une telle fermeté lorsque qu’ils seront mis sous pression par leurs consommateurs, et cela fait peut-être partie du calcul de Poutine. La France est sans doute le pays le moins dépendant de l’énergie russe, car elle dispose de sa propre énergie nucléaire, mais c’est loin d’être le cas pour les autres Européens qui envisagent même une réouverture des mines de charbon, tout cela au détriment de la transition énergétique qui figurait très haut sur l’agenda européen. Construire des infrastructures supplémentaires capables de recevoir le gaz liquéfié américain demandera du temps et créera une autre forme de dépendance. Il est donc logique que l’UE se tourne vers l’Afrique pour y établir ou y renforcer des relations commerciales qui lui permettront de diversifier ses fournisseurs.

Pour cela, il s’agit d’une part d’injecter une aide massive rapide pour soutenir les États fragiles, et surtout en parallèle de développer les capacités locales en matière de gouvernance politique, économique, sociétale, donc du véritable « Nation Building », mais avec une unité de commandement et d’action que seule l’Union européenne peut apporter. C’est seulement si un tel package est réuni qu’une action militaire peut avoir du sens : elle peut se limiter à des actions de formation à l’instar des EUTM, mais elle peut aussi prendre la forme d’une opération de plus grande envergure, planifiée et commandée par l’UE. Ainsi la MPCC démontrerait toute sa pertinence : en agissant sur ce flanc sud et en laissant la défense de l’Europe à l’OTAN, elle tuerait définitivement l’argument de la duplication entre les deux organisations.

En définissant ainsi à la fois les missions et les théâtres d’engagement potentiels, il est possible de clairement démontrer à l’ensemble des Européens qu’il y a des missions ou des lieux où les États-Unis n’ont aucun intérêt à s’engager, mais qui sont du plus grand intérêt pour l’Europe. Le défi consistera certes à convaincre les pays d’Europe centrale et orientale confrontés à la proximité de la menace russe. Mais pour autant, l’Union ne doit pas laisser les situations se détériorer faute de moyens propres. Pour y parvenir, il s’agit d’avoir la capacité d’apprécier une situation indépendamment des États-Unis, puis de déterminer un objectif politique commun pour appréhender la crise, et enfin de décider ou non d’intervenir, mais en sachant qu’on en a les moyens. Le choix de la non-intervention ne doit donc plus être un choix par défaut de moyens, mais bien un choix assumé.

En synthèse

La guerre en Ukraine justifie pleinement l’existence de l’OTAN et constitue une démonstration éclatante de son caractère indispensable. Plus que jamais, l’Alliance atlantique reste le garant de la sécurité européenne face à une menace russe, car elle représente le seul forum permanent réunissant au quotidien Américains et Européens. L’OTAN dispose de mécanismes et de procédures rodées et éprouvées, d’états-majors permanents multinationaux, de plans de défense et de missions permanentes et les
Américains ― commandeurs comme troupes ― y sont présents à tous les niveaux, véritables garants du lien transatlantique.

Les Européens seuls ne sont pas encore en mesure de prendre le relais des Américains, mais pourraient jouer un plus grand rôle au sein de l’OTAN, comme semblent le démontrer les efforts en matière de dépenses militaires et les dernières annonces en date. L’invasion russe en Ukraine a servi d’électrochoc à l’UE qui prend enfin la mesure des réalités géopolitiques. Cette prise de conscience pourrait déboucher sur le développement de la culture stratégique et sécuritaire d’une organisation à l’origine principalement dédiée au commerce et à l’économie.

Afin de pouvoir un jour prendre en charge leur propre défense, les Européens doivent s’essayer sur un créneau à la mesure de leurs capacités actuelles. Leur autonomie stratégique initiale pourrait envisager l’Afrique comme son champ d’application, pour des raisons de proximité, d’intérêt économique et de stabilité.

L’OTAN étant pleinement occupée par la menace russe pourrait convenir d’une répartition des tâches avec l’Union européenne, en laissant le champ libre à cette dernière sur le flanc Sud. L’intérêt de cette démarche serait de spécialiser les organisations dans leur domaine de prédilection à savoir la défense collective, haut du spectre pour l’OTAN, et la gestion de crise hors zone accompagnée d’actions de développement pour l’Europe, dans le but de contribuer à stabiliser son environnement africain, de limiter les flux migratoires en provenance du continent et d’y contrer l’influence russe et chinoise.

CERCLE MARÉCHAL FOCH

Cercle Maréchal Foch

Le G2S change de nom pour prendre celui de Cercle Maréchal Foch, tout en demeurant une association d’anciens officiers généraux fidèles à notre volonté de contribuer de manière aussi objective et équilibrée que possible à la réflexion nationale sur les enjeux de sécurité et de défense. En effet, plutôt qu’un acronyme pas toujours compréhensible par un large public, nous souhaitons inscrire nos réflexions sous le parrainage de ce glorieux chef militaire, artisan de la victoire de 1918 et penseur militaire à l’origine des armées modernes. Nous proposons de mettre en commun notre expérience et notre expertise des problématiques de Défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, afin de vous faire partager notre vision des perspectives d’évolution souhaitables. (Nous contacter : Cercle Maréchal Foch – 1, place Joffre – BP 23 – 75700 Paris SP 07).

Des roses pour Formose

Des roses pour Formose

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 26 mars 2023

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Dans les années 1980, l’invasion de la République fédérale allemande par les forces du Pacte de Varsovie était le thème le plus joué dans les jeux de guerre, ou wargames, institutionnels ou commerciaux simulant des conflits non plus historiques mais potentiels. Actuellement, le conflit potentiel le plus joué est sans aucun doute celui qui opposerait les États-Unis et la Chine pour la défense de Taïwan. Le détroit de Taïwan est la nouvelle « trouée de Fulda »

On peut ainsi s’appuyer sur des jeux commerciaux particulièrement précis et documentés comme ceux de la série Next War de la société GMT Games, les rapports prospectifs de la RAND Corporation ou encore les 24 wargames effectués récemment par le Center for Strategic and International Studies (CSIS). Tous ces produits et documents sont américains, et donc d’une certaine façon juges et parties. Nous reviendrons sur cette question, mais prenons pour postulat leur objectivité et intéressons-nous d’abord à ce qu’ils établissent.

Tigres et dragons

Plusieurs scénarios de recherche de la conquête de l’île de Taïwan par la République populaire de Chine (RPC) sont envisageables, de la conquête rapide par une invasion à l’absorption progressive, en passant par un blocus accompagné d’une campagne de raids et de frappes. Nous ne parlerons ici que du premier, celui de l’invasion.

Pour tenter cette invasion, l’Armée populaire de libération (APL) dispose de trois forces principales :

Une force de frappe disposant d’au moins 1 200 missiles balistiques à courte portée et 500 à moyenne portée ainsi qu’un millier de missiles de croisière de tout type, dont quelques CJ-100 hypersoniques lancés par air et d’au moins 2 000 km de portée. Associée à un système satellitaire dédié, cette force est capable de frapper non seulement l’île de Taïwan, mais aussi les bases américaines dans toute la région y compris Guam et les bâtiments décelés.

Une force d’assaut avec une composante aérienne d’un corps d’armée de trois divisions aéroportées avec deux escadrons de transport aérien et plusieurs escadrons d’hélicoptères et une composante amphibie de trois brigades de marines et deux divisions mécanisées légères spécialisées. Il y a surtout une flotte spécialisée de 89 bâtiments (4 groupes amphibies dans Next War Taïwan, NWT). Une fois une tête de pont réalisée, la flotte amphibie est capable de porter tous les trois jours une des huit divisions blindées, mécanisées et motorisées immédiatement projetables depuis la côte de la République populaire. Elle peut déployer beaucoup plus et plus vite si des cargos civils peuvent débarquer dans un port conquis à Taïwan.

Une force d’intervention « multi-milieux » composée d’environ 800 avions de combat disponibles dans la région soit 32 escadrons à 24 avions dans NWT dont trois de 5e génération (J-20 et J-31) et six escadrons à 12 bombardiers H-6 porteurs de missiles de croisière. Il faut y ajouter aussi le réseau dense de défense antiaérienne en particulier dans les 39 bases navales et aériennes à 800 km de Taïwan. La force en mer dispose de deux groupes aéronavals (trois à partir de 2024) et trois puissants groupes de combat de surface (SAG), soit deux porte-avions et 75 frégates et destroyers ainsi que cinq patrouilles de quatre sous-marins d’attaque diésel. On peut y ajouter une composante clandestine sur l’île de Taïwan pour renseigner et saboter ainsi qu’une composante cyber visant à entraver les réseaux C4ISR adverses et localiser des cibles. La mission de cette force polyvalente est susceptible de compléter les frappes de la force de missiles, mais surtout de couvrir et protéger la force d’assaut autour de la zone d’opération et dans le détroit.

En face, Taïwan dispose d’une force de dispute des milieux fluides à partir d’une d’un système de défense aérienne intégré sol et air avec 13 escadrons (environ 400 avions de combat) et sur mer de deux SAG réunissant une trentaine de bâtiments. Les forces terrestres sont organisées en trois corps d’armée de 8 à 10 brigades. Cinq îles, dont Quemoy très proche de du continent, sont fortifiées et disposent d’une garnison d’une à quatre brigades. Les trois corps d’armée peuvent être renforcés de 24 à 26 brigades de réserve. Quatre brigades aéroportées constituent la Force spéciale aux ordres de l’état-major général.

Les forces américaines dans la région sont évidemment puissantes. Dans NWT la 7e flotte de l’US Navy peut déployer quatre groupes aéronavals, quatre groupes amphibies, un puissant groupe de surface et six patrouilles de sous-marins nucléaires d’attaque. US Air Force, US Navy et US Marines (USMC) totalisent 43 escadrons de combat dont sept de 5e génération (F-22, F-35B et C), sept escadrons de guerre électronique, sept escadrons d’attaque au sol. Hors zone d’opération, l’USAF peut également faire appel à huit escadrons de 12 bombardiers (B-52H, B-1B et B-2A). Les Américains ont également la possibilité de déployer des forces à terre un régiment littoral du corps des Marines (MLR) et/ou une force multi-domaines de l’US Army (MDTF), soit pour faire simple des brigades bardées de missiles antinavires et antiaériens. Si les conditions le permettent, accès sécurisé à des ports et aéroports taïwanais, USMC et US Army peuvent déployer ensuite plusieurs divisions, légères d’abord puis blindées-mécanisées.

Le problème majeur des forces américaines est qu’elles ne sont pas, au nom de la « politique d’ambiguïté », déjà déployées sur l’île de Taïwan. Politiquement, cela peut toujours conforter le doute sur la détermination américaine à combattre et si le gouvernement de Chine populaire se persuade que les Américains n’interviendront pas, la tentation d’une invasion deviendra très forte. C’est un peu le pendant de l’invasion de la Corée du Nord par les forces des Nations-Unies en octobre 1950 en croyant que la Chine n’interviendra pas. Militairement, la nécessité pour les Américains d’intervenir en quelques jours à partir du début d’une éventuelle invasion de Taïwan leur impose d’être dans des bases proches, au Japon en particulier et à Guam. Or, ces bases sont désormais à portée de tir de la puissante force de frappe chinoise.

La République populaire de Chine (RPC) de son côté est placée devant le dilemme de couvrir son opération d’invasion par des actions préalables – attaque des bases au Japon, occupation des îles Spratleys en mer de Chine du sud ou des îles Senkaku au nord – qui impliqueront des nations tierces dans la guerre, le Japon en particulier, ou bien de ne pas le faire mais de laisser agir trop facilement les forces américaines.

Voyons maintenant comment tout cela s’engeance et les conclusions à en tirer.

D Day à Tainan

Passons rapidement sur le scénario de l’invasion de Taïwan par l’Armée populaire de libération (APL) sans que cela provoque aucune intervention extérieure. Là les choses sont assez simples. La force de missiles détruit rapidement la marine taïwanaise et une grande partie de ses bases aériennes. Pour peu que la défense sol-air soit elle-même rapidement neutralisée et les escadrons de chasseurs-bombardiers porteront le coup de grâce. Presque simultanément, l’assaut est mené sur une des quelques zones de débarquement possibles, soit en pointe sud avec Tainan comme objectif, soit plutôt en pointe nord en direction de Taipeh, soit encore et moins vraisemblablement sur la côte Est de l’île. Malgré une résistance taïwanaise acharnée et une géographie difficile pour la manœuvre, toutes les simulations indiquent une conquête de l’île en environ un mois. Même en modifiant les variables en faveur d’une armée taïwanaise plus forte que prévu et une APL plus faible, s’il n’y a pas d’intervention américaine, l’île est condamnée à être occupée. Et là, pas de scénario à l’ukrainienne avec une aide matérielle venue de l’extérieur puisque Taïwan sera soumise à un blocus.

Le scénario le plus intéressant est évidemment celui où le gouvernement de la RPC est persuadé de l’intervention américaine. Dans ce cas, l’attaque préalable par la force de missiles des bases américaines au Japon et notamment à Okinawa ainsi que sur l’île de Guam paraît indispensable au succès de l’invasion. Ce « Pearl Harbor » en mer du Japon serait dévastateur l’aviation américaine en particulier – on chiffre à plusieurs centaines d’appareils perdus – et secondairement à la marine. Il poserait au Japon le dilemme au Japon de rester neutre ou de s’engager à son tour, avec des forces non négligeables (cinq escadrons de combat, un puissant groupe de surface et deux patrouilles de sous-marins).

Cette phase de frappes s’effectue en même temps que des frappes sur Taïwan, prolongées on l’a vu par des raids aériens et un assaut aéro-amphibie que personne ne peut empêcher. Tout l’enjeu pour les Alliés – États-Unis, Taïwan et sans doute le Japon – est alors de résister le plus longtemps possible sur l’île et de détruire la flotte amphibie de l’APL. Sans flotte amphibie et un ciel disputé, il ne sera plus possible de ravitailler la force débarquée et contenue. Celle-ci sera dès lors obligatoirement détruite.

L’opération américaine prendre la triple forme d’une avancée des groupes de la 7e flotte vers le détroit jusqu’à être à portée de tir et de raids avec une pénétration préalable des SNA, d’une bataille pour la conquête la supériorité aérienne au-dessus de Taïwan et le détroit, probablement sans toucher les bases sur le continent pour éviter une escalade, et enfin d’un débarquement par air ou mer de forces terrestres qui aideront les forces taïwanaises à contenir l’ennemi.

Dans la grande majorité des jeux fondés sur ce scénario, la force de missiles chinoise finit mécaniquement par s’épuiser, les forces aériennes américaines prendre le dessus sur la FA-APL et la défense aérienne navale puis les forces navales américaines pénétrer dans le détroit. Tous ces efforts conjugués associés à ceux des batteries antinavires à terre, finissent par détruire la force amphibie ennemie. Le plus souvent la défaite de l’APL est acquise en deux semaines. Dans les scénarios où toutes les variables sont favorables à la RPC et défavorables aux Alliés (qualité des troupes, capacité des missiles de croisière américains JASSM-ER à tirer en anti-naval, nombre de missiles PAL sous-estimé, refus d’emploi des bases par le Japon, etc.) aboutissent à un enlisement dans Taïwan, avec un front figé avec à moyen terme une intervention à terre américaine mieux ravitaillée que celle de l’APL. Il n’y a aucun jeu où la RPC est parvenue à conquérir totalement Taïwan malgré l’intervention américaine.

Défaite de la Chine populaire quasi obligatoire donc en l’état actuel des choses mais à un prix colossal pour peut-être trois semaines de combats : pertes humaines par dizaines de milliers de morts et des armées ravagées. Même les Américains paieraient un lourd tribut avec de 6 000 à 10 000 morts selon les 24 jeux du CSIS et des dégâts matériels considérables. C’est en soi une donnée politique. Une étude de la RAND Corporation de 2015 montrait clairement que la Chine échouait toujours dans les scénarios d’invasion de Taïwan depuis 1996 mais que l’ampleur de l’échec diminuait avec le temps alors que le prix à payer pour les États-Unis augmentait toujours, jusqu’à ce qu’il puisse être un jour considéré comme rédhibitoire. Et même si les Américains ne sont pas dissuadés, il faudra en persuader les Chinois Au rythme de progression des forces chinoises, une telle vision pourrait dominer à la fin de la décennie.

D’un point de vue opérationnel, ce qui ressort de tous ces jeux est l’extrême vulnérabilité de tous les systèmes d’armes lourds, lents, visibles, dans un environnement où on se lance des milliers de missiles en tout genre, d’une portée très variable mais pouvant aller jusqu’à plusieurs milliers de kilomètres et tous relativement précis. Dans la quasi-totalité des jeux, la grande majorité des bâtiments de surface sont détruits par missiles. C’est le cas de la totalité de la flotte taïwanaise, de la majeure partie de la force navale de surface de l’APL engagée, dont au moins 80 % de la flotte amphibie, mais la marine japonaise perd aussi entre 20 et 30 bâtiments alors que la 7e flotte en perd entre 17 et 25 importants suivant les jeux du CSIS. Point particulier dans absolument tous les jeux : les porte-avions s’avèrent particulièrement vulnérables. Il n’y a pas un jeu où l’US Navy n’en perd pas au moins un (deux en moyenne dans les jeux du CSIS). Les deux porte-avions chinois subissent presque toujours le même sort. Les forces aériennes subissent également d’énormes dégâts. L’armée de l’Air taïwanaise est toujours entièrement détruite, celle de la RPC perd entre 60 et 90 % de ses avions engagés, presque tous dans les airs ou coulés avec les porte-avions puisque les bases ne sont probablement pas attaquées. Les Américains perdent aussi systématiquement plusieurs centaines d’avions, et jusqu’à 700 dans certains jeux. La différence est que la grande majorité des pertes aériennes américaines se fait au sol ou sur les porte-avions coulés.

Quelques systèmes d’armes s’en sortent le mieux dans tous les jeux. En premier lieu, on trouve les sous-marins d’attaque et particulièrement les SNA Los Angeles et Virginia dont chaque patrouille coule une moyenne de 20 navires ennemis au prix de la perte d’un bâtiment. Les sous-marins diesel, comme les Kilo chinois, sont moins efficaces et souffrent mais restent plus efficaces que les bâtiments de surface. Autre système gagnant, en particulier pour le CSIS : les bombardiers à long rayon d’action équipés de missiles de croisière à longue portée. Ces bombardiers sont peu vulnérables puisque leurs bases ne sont pas accessibles aux missiles ennemis et ils peuvent tirer à distance de sécurité. Ils peuvent également emporter beaucoup de munitions, 200 missiles pour un escadron de 12 « camions à bombes » B-52H. Le CSIS fait grand cas des missiles JASSM-ER (Joint air-to-surface standoff missile-Extended range), furtifs, puissants et à longue portée (1 000 km). En considérant, donnée très importante, que ces missiles prévus d’abord pour frapper des cibles à terre, soient efficaces également en antinavires et qu’ils soient produits en nombre suffisant et ils peuvent suffire à eux seuls à enrayer l’offensive chinoise. Troisième système gagnant : les batteries antinavires basées sur l’île de Taïwan ou les îles bastions proches armées de missiles de conception locale Hsiung Feng II et III ou importées comme les Harpoon. Ils seraient également responsables d’une bonne partie des dégâts infligés à la force d’invasion amphibie et pour un rapport coût-efficacité supérieur aux autres systèmes.

Toutes ces simulations (et la guerre en Ukraine) semblent confirmer aussi l’idée de défense en hérisson de l’amiral Lee Hsi-min, ancien chef d’état-major des armées de la République de Chine. Il vaut mieux pour Taïwan investir dans une défense en techno-guérilla selon l’expression popularisée par Joseph Henrotin, à base de nombreuses d’armes anti-accès mobiles, bon marché et de petites tailles plutôt que dans de coûteux bâtiments de surface ou des forces aériennes qui seront rapidement détruits par l’ennemi sans avoir vraiment servi. C’est moins impressionnant qu’une structure classique des forces, et donc peut affaiblir la stratégie déclaratoire, mais sûrement plus efficace opérationnellement. C’est globalement la philosophie des MLR de l’USMC ou des MDTF de l’US Army, efficaces selon les jeux du CSIS, les seuls à les intégrer dans les scénarios, surtout s’ils sont dotés de moyens à longue portée (le CSIS préconise de doter ces forces terrestres de missiles de croisière à longue portée). Le problème est qu’il semble de plus en plus difficile dans un tel environnement « anti-accès » aussi pour les Américains de débarquer dans un port ou un aéroport. Le renforcement des forces locales « avant » la guerre et non pendant prend beaucoup plus d’importance.

Un mot sur la France, qui, comme le Royaume-Uni, n’est jamais intégrée dans les jeux malgré sa proclamation tous azimuts de son caractère de puissance « indo-pacifique ». La faute en revient sans doute et comme souvent à l’absence de moyens à la hauteur de l’ambition proclamée, mais aussi de discours clair sur l’attitude qui serait celle de la France en cas de choses sérieuses. En clair, la France interviendrait-elle aux côtés des États-Unis et éventuellement du Japon en cas de tentative d’invasion de Taïwan et si oui, avec quels moyens puisque ceux-ci, sauf les SNA, ne sont pas adaptés au contexte. Fleuron de notre diplomatie navale, le Charles de Gaulle aurait sans doute un peu de mal à survivre dans le contexte opérationnel du détroit de Taïwan. Quelques bombardiers dans une Nouvelle-Calédonie transformée en porte-avions géant auraient sans doute plus d’effets et d’effets permanents dans la région, si on avait des bombardiers.

De l’importance stratégique de jouer

Dernier point, et non des moindres, sur l’importance stratégique des wargames. « La guerre est une expérience dont l’expérience ne peut se faire » disait Henri Poincaré, en fait il parlait du combat dont effectivement l’expérience au contact de la mort reçue ou donnée ne peut être parfaitement simulée. Mais quelques dizaines d’années auparavant, le grand état-major prussien avait pourtant montré qu’au contraire on pouvait créer expérimentalement une image cohérente des opérations militaires futures en fusionnant un ensemble de données issues de l’histoire, de l’analyse du conflit du moment, des simulations sur le terrain (grandes manœuvres) et in fine, une fois ces données transformées en éléments de jeu, des simulations sur cartes. C’est ainsi que l’armée prussienne seulement pourvue de cette expérience virtuelle jusqu’en 1864 a pu l’emporter sur l’armée française, la plus expérimentée dans le monde réel à ce moment-là. Bien entendu, pour que ce soit utile il faut faire ça avec la rigueur scientifique des sciences expérimentales, comme la médecine décrite par Claude Bernard à la même époque. Bien sûr également, il faut que ces expériences de simulation servent à forger des opinions solides et non à fournir des éléments de confirmation pour des opinions déjà formées. Et si par extraordinaire le résultat des simulations est en contradiction avec une opinion, c’est l’opinion qui doit changer et non le résultat. Tout cela demande, il est vrai une rigueur peu commune avec beaucoup de décisions stratégiques, mais le jeu est la seule méthode sérieuse pour dissiper un peu l’incertitude.

La particularité de la « simulation de Taïwan » comme celle de la trouée de Fulda, ou quelques rares autres, est que ces éléments normalement réservés à un cercle réduit sont offerts au grand public par les publications ouvertes et les jeux commerciaux très sophistiqués. Les mêmes données donnant les mêmes résultats à travers la même équation, des simulations rigoureuses doivent normalement donner des résultats similaires et c’est ainsi que l’on forme une opinion commune sur ce qui peut se passer…et donc l’influencer. Il faut espérer que le haut-commandement chinois simule aussi l’invasion de Taïwan et s’il le fait rigoureusement, pas comme les Japonais supprimant en pleine guerre le groupe de simulation qui prédisait la défaite, il n’attaquera pas tant qu’il n’aura pas, en bon adepte de Sun Tzu, beaucoup plus de chances de réussite. Espérons.

De la même façon, si on s’était concentré sur la simulation commune d’une invasion de l’Ukraine par la Russie peut-être aurait-on eu une meilleure idée de ce qui allait se passer, à condition bien sûr et encore une fois de l’avoir fait rigoureusement en introduisant des variables « plus et moins que prévu ». Mais cela n’a visiblement pas été fait, et surtout pas à Moscou. On voit le résultat.

On peut espérer désormais qu’il y a quelque part à Paris une grande carte de l’Ukraine et ses environs avec des centaines de pions et que l’on y joue des scénarios à la demande. On peut même imaginer une carte de l’Europe ou du monde. Enfin, c’est ce qui se passerait si on était sérieux.