Des roses pour Formose

Des roses pour Formose

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 26 mars 2023

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Dans les années 1980, l’invasion de la République fédérale allemande par les forces du Pacte de Varsovie était le thème le plus joué dans les jeux de guerre, ou wargames, institutionnels ou commerciaux simulant des conflits non plus historiques mais potentiels. Actuellement, le conflit potentiel le plus joué est sans aucun doute celui qui opposerait les États-Unis et la Chine pour la défense de Taïwan. Le détroit de Taïwan est la nouvelle « trouée de Fulda »

On peut ainsi s’appuyer sur des jeux commerciaux particulièrement précis et documentés comme ceux de la série Next War de la société GMT Games, les rapports prospectifs de la RAND Corporation ou encore les 24 wargames effectués récemment par le Center for Strategic and International Studies (CSIS). Tous ces produits et documents sont américains, et donc d’une certaine façon juges et parties. Nous reviendrons sur cette question, mais prenons pour postulat leur objectivité et intéressons-nous d’abord à ce qu’ils établissent.

Tigres et dragons

Plusieurs scénarios de recherche de la conquête de l’île de Taïwan par la République populaire de Chine (RPC) sont envisageables, de la conquête rapide par une invasion à l’absorption progressive, en passant par un blocus accompagné d’une campagne de raids et de frappes. Nous ne parlerons ici que du premier, celui de l’invasion.

Pour tenter cette invasion, l’Armée populaire de libération (APL) dispose de trois forces principales :

Une force de frappe disposant d’au moins 1 200 missiles balistiques à courte portée et 500 à moyenne portée ainsi qu’un millier de missiles de croisière de tout type, dont quelques CJ-100 hypersoniques lancés par air et d’au moins 2 000 km de portée. Associée à un système satellitaire dédié, cette force est capable de frapper non seulement l’île de Taïwan, mais aussi les bases américaines dans toute la région y compris Guam et les bâtiments décelés.

Une force d’assaut avec une composante aérienne d’un corps d’armée de trois divisions aéroportées avec deux escadrons de transport aérien et plusieurs escadrons d’hélicoptères et une composante amphibie de trois brigades de marines et deux divisions mécanisées légères spécialisées. Il y a surtout une flotte spécialisée de 89 bâtiments (4 groupes amphibies dans Next War Taïwan, NWT). Une fois une tête de pont réalisée, la flotte amphibie est capable de porter tous les trois jours une des huit divisions blindées, mécanisées et motorisées immédiatement projetables depuis la côte de la République populaire. Elle peut déployer beaucoup plus et plus vite si des cargos civils peuvent débarquer dans un port conquis à Taïwan.

Une force d’intervention « multi-milieux » composée d’environ 800 avions de combat disponibles dans la région soit 32 escadrons à 24 avions dans NWT dont trois de 5e génération (J-20 et J-31) et six escadrons à 12 bombardiers H-6 porteurs de missiles de croisière. Il faut y ajouter aussi le réseau dense de défense antiaérienne en particulier dans les 39 bases navales et aériennes à 800 km de Taïwan. La force en mer dispose de deux groupes aéronavals (trois à partir de 2024) et trois puissants groupes de combat de surface (SAG), soit deux porte-avions et 75 frégates et destroyers ainsi que cinq patrouilles de quatre sous-marins d’attaque diésel. On peut y ajouter une composante clandestine sur l’île de Taïwan pour renseigner et saboter ainsi qu’une composante cyber visant à entraver les réseaux C4ISR adverses et localiser des cibles. La mission de cette force polyvalente est susceptible de compléter les frappes de la force de missiles, mais surtout de couvrir et protéger la force d’assaut autour de la zone d’opération et dans le détroit.

En face, Taïwan dispose d’une force de dispute des milieux fluides à partir d’une d’un système de défense aérienne intégré sol et air avec 13 escadrons (environ 400 avions de combat) et sur mer de deux SAG réunissant une trentaine de bâtiments. Les forces terrestres sont organisées en trois corps d’armée de 8 à 10 brigades. Cinq îles, dont Quemoy très proche de du continent, sont fortifiées et disposent d’une garnison d’une à quatre brigades. Les trois corps d’armée peuvent être renforcés de 24 à 26 brigades de réserve. Quatre brigades aéroportées constituent la Force spéciale aux ordres de l’état-major général.

Les forces américaines dans la région sont évidemment puissantes. Dans NWT la 7e flotte de l’US Navy peut déployer quatre groupes aéronavals, quatre groupes amphibies, un puissant groupe de surface et six patrouilles de sous-marins nucléaires d’attaque. US Air Force, US Navy et US Marines (USMC) totalisent 43 escadrons de combat dont sept de 5e génération (F-22, F-35B et C), sept escadrons de guerre électronique, sept escadrons d’attaque au sol. Hors zone d’opération, l’USAF peut également faire appel à huit escadrons de 12 bombardiers (B-52H, B-1B et B-2A). Les Américains ont également la possibilité de déployer des forces à terre un régiment littoral du corps des Marines (MLR) et/ou une force multi-domaines de l’US Army (MDTF), soit pour faire simple des brigades bardées de missiles antinavires et antiaériens. Si les conditions le permettent, accès sécurisé à des ports et aéroports taïwanais, USMC et US Army peuvent déployer ensuite plusieurs divisions, légères d’abord puis blindées-mécanisées.

Le problème majeur des forces américaines est qu’elles ne sont pas, au nom de la « politique d’ambiguïté », déjà déployées sur l’île de Taïwan. Politiquement, cela peut toujours conforter le doute sur la détermination américaine à combattre et si le gouvernement de Chine populaire se persuade que les Américains n’interviendront pas, la tentation d’une invasion deviendra très forte. C’est un peu le pendant de l’invasion de la Corée du Nord par les forces des Nations-Unies en octobre 1950 en croyant que la Chine n’interviendra pas. Militairement, la nécessité pour les Américains d’intervenir en quelques jours à partir du début d’une éventuelle invasion de Taïwan leur impose d’être dans des bases proches, au Japon en particulier et à Guam. Or, ces bases sont désormais à portée de tir de la puissante force de frappe chinoise.

La République populaire de Chine (RPC) de son côté est placée devant le dilemme de couvrir son opération d’invasion par des actions préalables – attaque des bases au Japon, occupation des îles Spratleys en mer de Chine du sud ou des îles Senkaku au nord – qui impliqueront des nations tierces dans la guerre, le Japon en particulier, ou bien de ne pas le faire mais de laisser agir trop facilement les forces américaines.

Voyons maintenant comment tout cela s’engeance et les conclusions à en tirer.

D Day à Tainan

Passons rapidement sur le scénario de l’invasion de Taïwan par l’Armée populaire de libération (APL) sans que cela provoque aucune intervention extérieure. Là les choses sont assez simples. La force de missiles détruit rapidement la marine taïwanaise et une grande partie de ses bases aériennes. Pour peu que la défense sol-air soit elle-même rapidement neutralisée et les escadrons de chasseurs-bombardiers porteront le coup de grâce. Presque simultanément, l’assaut est mené sur une des quelques zones de débarquement possibles, soit en pointe sud avec Tainan comme objectif, soit plutôt en pointe nord en direction de Taipeh, soit encore et moins vraisemblablement sur la côte Est de l’île. Malgré une résistance taïwanaise acharnée et une géographie difficile pour la manœuvre, toutes les simulations indiquent une conquête de l’île en environ un mois. Même en modifiant les variables en faveur d’une armée taïwanaise plus forte que prévu et une APL plus faible, s’il n’y a pas d’intervention américaine, l’île est condamnée à être occupée. Et là, pas de scénario à l’ukrainienne avec une aide matérielle venue de l’extérieur puisque Taïwan sera soumise à un blocus.

Le scénario le plus intéressant est évidemment celui où le gouvernement de la RPC est persuadé de l’intervention américaine. Dans ce cas, l’attaque préalable par la force de missiles des bases américaines au Japon et notamment à Okinawa ainsi que sur l’île de Guam paraît indispensable au succès de l’invasion. Ce « Pearl Harbor » en mer du Japon serait dévastateur l’aviation américaine en particulier – on chiffre à plusieurs centaines d’appareils perdus – et secondairement à la marine. Il poserait au Japon le dilemme au Japon de rester neutre ou de s’engager à son tour, avec des forces non négligeables (cinq escadrons de combat, un puissant groupe de surface et deux patrouilles de sous-marins).

Cette phase de frappes s’effectue en même temps que des frappes sur Taïwan, prolongées on l’a vu par des raids aériens et un assaut aéro-amphibie que personne ne peut empêcher. Tout l’enjeu pour les Alliés – États-Unis, Taïwan et sans doute le Japon – est alors de résister le plus longtemps possible sur l’île et de détruire la flotte amphibie de l’APL. Sans flotte amphibie et un ciel disputé, il ne sera plus possible de ravitailler la force débarquée et contenue. Celle-ci sera dès lors obligatoirement détruite.

L’opération américaine prendre la triple forme d’une avancée des groupes de la 7e flotte vers le détroit jusqu’à être à portée de tir et de raids avec une pénétration préalable des SNA, d’une bataille pour la conquête la supériorité aérienne au-dessus de Taïwan et le détroit, probablement sans toucher les bases sur le continent pour éviter une escalade, et enfin d’un débarquement par air ou mer de forces terrestres qui aideront les forces taïwanaises à contenir l’ennemi.

Dans la grande majorité des jeux fondés sur ce scénario, la force de missiles chinoise finit mécaniquement par s’épuiser, les forces aériennes américaines prendre le dessus sur la FA-APL et la défense aérienne navale puis les forces navales américaines pénétrer dans le détroit. Tous ces efforts conjugués associés à ceux des batteries antinavires à terre, finissent par détruire la force amphibie ennemie. Le plus souvent la défaite de l’APL est acquise en deux semaines. Dans les scénarios où toutes les variables sont favorables à la RPC et défavorables aux Alliés (qualité des troupes, capacité des missiles de croisière américains JASSM-ER à tirer en anti-naval, nombre de missiles PAL sous-estimé, refus d’emploi des bases par le Japon, etc.) aboutissent à un enlisement dans Taïwan, avec un front figé avec à moyen terme une intervention à terre américaine mieux ravitaillée que celle de l’APL. Il n’y a aucun jeu où la RPC est parvenue à conquérir totalement Taïwan malgré l’intervention américaine.

Défaite de la Chine populaire quasi obligatoire donc en l’état actuel des choses mais à un prix colossal pour peut-être trois semaines de combats : pertes humaines par dizaines de milliers de morts et des armées ravagées. Même les Américains paieraient un lourd tribut avec de 6 000 à 10 000 morts selon les 24 jeux du CSIS et des dégâts matériels considérables. C’est en soi une donnée politique. Une étude de la RAND Corporation de 2015 montrait clairement que la Chine échouait toujours dans les scénarios d’invasion de Taïwan depuis 1996 mais que l’ampleur de l’échec diminuait avec le temps alors que le prix à payer pour les États-Unis augmentait toujours, jusqu’à ce qu’il puisse être un jour considéré comme rédhibitoire. Et même si les Américains ne sont pas dissuadés, il faudra en persuader les Chinois Au rythme de progression des forces chinoises, une telle vision pourrait dominer à la fin de la décennie.

D’un point de vue opérationnel, ce qui ressort de tous ces jeux est l’extrême vulnérabilité de tous les systèmes d’armes lourds, lents, visibles, dans un environnement où on se lance des milliers de missiles en tout genre, d’une portée très variable mais pouvant aller jusqu’à plusieurs milliers de kilomètres et tous relativement précis. Dans la quasi-totalité des jeux, la grande majorité des bâtiments de surface sont détruits par missiles. C’est le cas de la totalité de la flotte taïwanaise, de la majeure partie de la force navale de surface de l’APL engagée, dont au moins 80 % de la flotte amphibie, mais la marine japonaise perd aussi entre 20 et 30 bâtiments alors que la 7e flotte en perd entre 17 et 25 importants suivant les jeux du CSIS. Point particulier dans absolument tous les jeux : les porte-avions s’avèrent particulièrement vulnérables. Il n’y a pas un jeu où l’US Navy n’en perd pas au moins un (deux en moyenne dans les jeux du CSIS). Les deux porte-avions chinois subissent presque toujours le même sort. Les forces aériennes subissent également d’énormes dégâts. L’armée de l’Air taïwanaise est toujours entièrement détruite, celle de la RPC perd entre 60 et 90 % de ses avions engagés, presque tous dans les airs ou coulés avec les porte-avions puisque les bases ne sont probablement pas attaquées. Les Américains perdent aussi systématiquement plusieurs centaines d’avions, et jusqu’à 700 dans certains jeux. La différence est que la grande majorité des pertes aériennes américaines se fait au sol ou sur les porte-avions coulés.

Quelques systèmes d’armes s’en sortent le mieux dans tous les jeux. En premier lieu, on trouve les sous-marins d’attaque et particulièrement les SNA Los Angeles et Virginia dont chaque patrouille coule une moyenne de 20 navires ennemis au prix de la perte d’un bâtiment. Les sous-marins diesel, comme les Kilo chinois, sont moins efficaces et souffrent mais restent plus efficaces que les bâtiments de surface. Autre système gagnant, en particulier pour le CSIS : les bombardiers à long rayon d’action équipés de missiles de croisière à longue portée. Ces bombardiers sont peu vulnérables puisque leurs bases ne sont pas accessibles aux missiles ennemis et ils peuvent tirer à distance de sécurité. Ils peuvent également emporter beaucoup de munitions, 200 missiles pour un escadron de 12 « camions à bombes » B-52H. Le CSIS fait grand cas des missiles JASSM-ER (Joint air-to-surface standoff missile-Extended range), furtifs, puissants et à longue portée (1 000 km). En considérant, donnée très importante, que ces missiles prévus d’abord pour frapper des cibles à terre, soient efficaces également en antinavires et qu’ils soient produits en nombre suffisant et ils peuvent suffire à eux seuls à enrayer l’offensive chinoise. Troisième système gagnant : les batteries antinavires basées sur l’île de Taïwan ou les îles bastions proches armées de missiles de conception locale Hsiung Feng II et III ou importées comme les Harpoon. Ils seraient également responsables d’une bonne partie des dégâts infligés à la force d’invasion amphibie et pour un rapport coût-efficacité supérieur aux autres systèmes.

Toutes ces simulations (et la guerre en Ukraine) semblent confirmer aussi l’idée de défense en hérisson de l’amiral Lee Hsi-min, ancien chef d’état-major des armées de la République de Chine. Il vaut mieux pour Taïwan investir dans une défense en techno-guérilla selon l’expression popularisée par Joseph Henrotin, à base de nombreuses d’armes anti-accès mobiles, bon marché et de petites tailles plutôt que dans de coûteux bâtiments de surface ou des forces aériennes qui seront rapidement détruits par l’ennemi sans avoir vraiment servi. C’est moins impressionnant qu’une structure classique des forces, et donc peut affaiblir la stratégie déclaratoire, mais sûrement plus efficace opérationnellement. C’est globalement la philosophie des MLR de l’USMC ou des MDTF de l’US Army, efficaces selon les jeux du CSIS, les seuls à les intégrer dans les scénarios, surtout s’ils sont dotés de moyens à longue portée (le CSIS préconise de doter ces forces terrestres de missiles de croisière à longue portée). Le problème est qu’il semble de plus en plus difficile dans un tel environnement « anti-accès » aussi pour les Américains de débarquer dans un port ou un aéroport. Le renforcement des forces locales « avant » la guerre et non pendant prend beaucoup plus d’importance.

Un mot sur la France, qui, comme le Royaume-Uni, n’est jamais intégrée dans les jeux malgré sa proclamation tous azimuts de son caractère de puissance « indo-pacifique ». La faute en revient sans doute et comme souvent à l’absence de moyens à la hauteur de l’ambition proclamée, mais aussi de discours clair sur l’attitude qui serait celle de la France en cas de choses sérieuses. En clair, la France interviendrait-elle aux côtés des États-Unis et éventuellement du Japon en cas de tentative d’invasion de Taïwan et si oui, avec quels moyens puisque ceux-ci, sauf les SNA, ne sont pas adaptés au contexte. Fleuron de notre diplomatie navale, le Charles de Gaulle aurait sans doute un peu de mal à survivre dans le contexte opérationnel du détroit de Taïwan. Quelques bombardiers dans une Nouvelle-Calédonie transformée en porte-avions géant auraient sans doute plus d’effets et d’effets permanents dans la région, si on avait des bombardiers.

De l’importance stratégique de jouer

Dernier point, et non des moindres, sur l’importance stratégique des wargames. « La guerre est une expérience dont l’expérience ne peut se faire » disait Henri Poincaré, en fait il parlait du combat dont effectivement l’expérience au contact de la mort reçue ou donnée ne peut être parfaitement simulée. Mais quelques dizaines d’années auparavant, le grand état-major prussien avait pourtant montré qu’au contraire on pouvait créer expérimentalement une image cohérente des opérations militaires futures en fusionnant un ensemble de données issues de l’histoire, de l’analyse du conflit du moment, des simulations sur le terrain (grandes manœuvres) et in fine, une fois ces données transformées en éléments de jeu, des simulations sur cartes. C’est ainsi que l’armée prussienne seulement pourvue de cette expérience virtuelle jusqu’en 1864 a pu l’emporter sur l’armée française, la plus expérimentée dans le monde réel à ce moment-là. Bien entendu, pour que ce soit utile il faut faire ça avec la rigueur scientifique des sciences expérimentales, comme la médecine décrite par Claude Bernard à la même époque. Bien sûr également, il faut que ces expériences de simulation servent à forger des opinions solides et non à fournir des éléments de confirmation pour des opinions déjà formées. Et si par extraordinaire le résultat des simulations est en contradiction avec une opinion, c’est l’opinion qui doit changer et non le résultat. Tout cela demande, il est vrai une rigueur peu commune avec beaucoup de décisions stratégiques, mais le jeu est la seule méthode sérieuse pour dissiper un peu l’incertitude.

La particularité de la « simulation de Taïwan » comme celle de la trouée de Fulda, ou quelques rares autres, est que ces éléments normalement réservés à un cercle réduit sont offerts au grand public par les publications ouvertes et les jeux commerciaux très sophistiqués. Les mêmes données donnant les mêmes résultats à travers la même équation, des simulations rigoureuses doivent normalement donner des résultats similaires et c’est ainsi que l’on forme une opinion commune sur ce qui peut se passer…et donc l’influencer. Il faut espérer que le haut-commandement chinois simule aussi l’invasion de Taïwan et s’il le fait rigoureusement, pas comme les Japonais supprimant en pleine guerre le groupe de simulation qui prédisait la défaite, il n’attaquera pas tant qu’il n’aura pas, en bon adepte de Sun Tzu, beaucoup plus de chances de réussite. Espérons.

De la même façon, si on s’était concentré sur la simulation commune d’une invasion de l’Ukraine par la Russie peut-être aurait-on eu une meilleure idée de ce qui allait se passer, à condition bien sûr et encore une fois de l’avoir fait rigoureusement en introduisant des variables « plus et moins que prévu ». Mais cela n’a visiblement pas été fait, et surtout pas à Moscou. On voit le résultat.

On peut espérer désormais qu’il y a quelque part à Paris une grande carte de l’Ukraine et ses environs avec des centaines de pions et que l’on y joue des scénarios à la demande. On peut même imaginer une carte de l’Europe ou du monde. Enfin, c’est ce qui se passerait si on était sérieux.

Daesh L’illusion d’une chute

Daesh
L’illusion d’une chute


par Roxane Droneau (*) – Esprit Surcouf – publié le 24 mars 2023

https://espritsurcouf.fr/securite_daesh-l-illusion-d-une-chute_par_roxane-droneau_n210-240323/
Etudiante en Sciences Politiques


Le 9 février 2023, Nicolas de Rivière, représentant permanent de la France auprès des Nations Unies, a alerté le Conseil de sécurité sur la menace que représente encore Daesh pour de nombreux pays.  À travers cet article, l’auteure justifie cette mise en garde.

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Daesh trouve son origine dans la guerre d’Irak de 2003, lorsque les USA ont envahi ce pays, y bousculant le paysage politique : chute de Saddam Hussein, mise en place d’un nouveau gouvernement chiite. Ce qui a fortement déplu aux sunnites, une partie d’entre eux s’organisant en groupes armés. Par la suite, ces différents groupes se sont unis pour former « L’État islamique en Irak et au Levant », devenu par la suite l’État islamique, appelé aussi Daesh.

La puissance de cette organisation n’a cessé de s’accroître au fil du temps, jusqu’à devenir une menace sécuritaire majeure pour de nombreuses régions du monde. Pour la réduire, une coalition internationale composée de 22 pays, menée par les États-Unis, est intervenu en 2014. Il a fallu plusieurs années de combats pour que l’organisation djihadiste perde ses territoires et que chute son Califat. En 2017, l’Irak a annoncé son succès face à l’État islamique. En 2019, a été célébrée la libération des territoires occupés syriens. La victoire contre Daesh semble totale. Pourtant, la coalition internationale est toujours à l’œuvre (la France y est toujours présente avec son opération Chammal).

 

L’ascension de l’Etat islamique

Pour expliquer la montée en puissance de l’État islamique (EI), trois facteurs sont à prendre en compte.

Le premier est la stratégie de restitution du pouvoir aux chefs de tribu, de clans, et aux autorités religieuses des villes conquises par l’organisation. En échange de cela, les détenteurs du pouvoir local prêtaient allégeance à Daesh, brandissaient leur drapeau et obéissaient à leurs mœurs.

Le deuxième facteur expliquant la réussite locale du groupe est le fait qu’il s’est substitué à l’État dans des territoires se sentant abandonnés. Daesh ne se contentait pas uniquement de restituer le pouvoir, il instaurait une autorité étatique. Cela s’articulait par l’investissement des ressources à des fins sociales comme l’éducation, le soutien aux miséreux ou encore les soins médicaux.

Enfin, le dernier facteur est celui de la propagande diffusée en continu sur les réseaux sociaux à travers le monde. Grâce à celle-ci, les djihadistes propagent leurs idées de manière incontrôlable. Une communication qui a participé à l’accroissement de la puissance de Daesh par la création des corps de “combattants étrangers” dont le nombre s’est élevé jusqu’à 12 000 volontaires venus de 50 pays entre 2011 à 2014.

 

Daesh a exalté la vie aventureuse des djihadistes sous forme de jeux vidéos. Capture d’écran, collection personnelle de Dounia Bouzar.

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L’illusion d’une chute 

En 2019, le monde assiste officiellement à la « chute de Daesh ». Pourtant, les attaques persistent à l’échelle régionale et internationale, avec les “cellules” de l’État islamique. 

Si l’Irak et la Syrie ont officiellement vaincu Daesh, il n’en reste pas moins que les deux pays sont encore sujets à de nombreuses attaques. En février 2023, 53 personnes ont perdu la vie en Syrie lors d’une attaque revendiquée par Daesh. Les installations militaires syriennes sont fréquemment sujettes à des attaques de la part de l’EI. En Irak, la menace de l’organisation pèse toujours le pays, le groupe conserve sa capacité à s’y déployer et attaque principalement les forces kurdes, les installations militaires et pétrolières.

Daesh reste donc une menace très importante pour ces deux pays, mais aussi pour la région, notamment en Afghanistan, aujourd’hui aux mains des talibans. Ils sont régulièrement la cible de l’État islamique, avec l’attentat-suicide du 11 janvier 2023, faisant 5 morts ou encore celui de mai 2022 qui a coûté la vie à 12 personnes. 

Mais comment Daesh peut-il continuer à être une menace ? Tout d’abord, il est important de se rappeler que l’État islamique dispose de ressources financières conséquentes. Selon un rapport du Centre de ressources pour la prévention des radicalités sociales, les djihadistes détiendraient 85 millions d’euros. Ce butin est le résultat des trafics, pétrole, tabac, esclavagisme, mais aussi des rançons perçues après les enlèvements couramment pratiqués par l’EI.

De plus, la perte de ses territoires a paradoxalement joué en faveur de Daesh. La chute du califat a permis au groupe de se libérer d’un grand nombre de tâches, comme celles de la protection de la population et du territoire, lui permettant ainsi de se concentrer sur l’aspect stratégique et tactique. Aujourd’hui, l’État islamique est plus opérationnel et libre dans ses actions. Selon un rapport de l’ONU, les rangs de Daesh sont encore composés de 15 000 soldats sur les territoires syriens et irakiens. Des effectifs qui sont amenés à s’accroître avec l’évasion de combattants des prisons kurdes, comme en janvier 2022 à la prison de Ghwayran, à Hassaké en Syrie.

Pour comprendre la menace que représente encore Daesh, notre regard ne doit pas se tourner uniquement vers le Moyen-Orient, mais aussi vers l’Afrique et l’Asie, où de nombreuses cellules de l’État islamique sont présentes. Elles correspondent à des groupes terroristes ayant fait allégeance à Daesh, leur permettant d’obtenir le statut de “province” de l’État islamique. Une stratégie grâce à laquelle Daesh peut jouer un rôle interne notamment, par la nomination des dirigeants du groupe. Aujourd’hui, on recense la présence de ces cellules dans plus d’une vingtaine de pays, comme aux Philippines, en Indonésie, en Egypte, en Turquie ou encore en Somalie.  

Les pays victimes d’une attaque revendiquée par l’État islamique ou dont l’auteur se réclame de l’État islamique. Carte de 2016 par Adrien Coffinet, dit SensiAG.

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Daesh, la peur d’un redéploiement

Ainsi, si Daesh a faibli en Syrie et en Irak, elle a su se régénérer par l’internationalisation de son organisation, son idéologie et le développement de ses cellules.  Son avenir est sujet à de nombreuses interrogations, en particulier sur le degré de menace qu’elle représente pour la zone du Moyen-Orient, mais aussi pour les autres continents abritant les “cellules”.

Pour certains chercheurs, comme Marc Hecker et Élie Tenenbaum, auteurs du livre « La guerre de vingt ans : djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle », l’État islamique demeurera une nuisance persistante pour l’Irak et la Syrie, ainsi que pour les autres pays. D’autres, tel que Abdelasiem El Difraoui, politologue, spécialiste du monde arabe et du djihadisme, considèrent que Daesh redeviendra une menace majeure pour la sécurité régionale.

La peur entourant la question de l’avenir de Daesh est celle d’assister à un renouveau net du groupe en raison d’un événement géopolitique majeur. Ce que l’on a pu voir avec Al-Qaïda, qui a connu une nouvelle montée en puissance lors des printemps arabes de 2011. Une crainte que de nombreuses personnes partagent, comme le général Paul LaCamera, haut dignitaire militaire américain qui a déclaré “ils (Daesh) attendent le bon moment pour réapparaître”.

La lutte contre l’État islamique n’est pas un enjeu du passé.

(*) Roxane Droneau est étudiante en première année de master en Sciences Politiques, spécialisée sur les questions de conflictualités et de médiation. Dans le cadre de ses études, elle rédige un mémoire portant sur le lien entre l’instabilité politique et l’implantation de l’Islam radical et du terrorisme en Somalie. 

La Bundeswehr « manque de tout et l’Armée française « n’a qu’un peu de tout »

La Bundeswehr « manque de tout et l’Armée française « n’a qu’un peu de tout »

 

par le Général (2s) Jean-Bernard Pinatel, vice-président de Géopragma – Geopragma – publié le 20 mars 2023

https://geopragma.fr/la-bundeswehr-manque-de-tout-et-larmee-francaise-na-quun-peu-de-tout/


Le journal le Monde du 16 mars 2023 a consacré un article à l’armée allemande intitulé « l’accablant état des lieux de la Bundeswehr », et un interview du délégué général à l’armement pour l’armée française. C’est l’occasion d’analyser les capacités opérationnelles des deux principales forces armées européennes confrontées au combat de « haute intensité » qui se déroule sous nos yeux en Ukraine, et qui marque une rupture complète avec les guerres asymétriques qui se sont déroulées depuis soixante-dix ans et auxquelles l’armée française a participé.

« La Bundeswehr manque de tout ». Ce jugement est porté par la commissaire parlementaire aux forces armées, Ava Hölg, après une longue enquête au plus près des corps de troupe. Dans un rapport comminatoire de 170 pages rendu public récemment[1], elle constate que la Bundeswehr « manque de tout », et que sur les 100 milliards promis par le chancelier Olaf Scholz dès le 27 février 2022, « pas un centime n’est encore arrivé à nos soldats ». Le tableau qu’elle trace de la condition militaire et de l’état des forces est accablant. Selon la commissaire « ce ne sont pas 100 milliards d’euros mais 300 milliards dont a besoin la Bundeswehr pour devenir pleinement opérationnelle. » Nous n’avons pas assez de chars pour pouvoir nous entrainer, il nous manque aussi des navires et des avions » . Elle pointe aussi des situations invraisemblables : cela fait 14 ans que la piscine, où les nageurs de combat de la base d’Eckernförde sont sensés s’entrainer, est en travaux. Au cours de soixante-dix déplacements dans les corps de troupe, elle a pu constater l’état de la condition militaire : « il manque des logements, des toilettes qui fonctionnent, des douches propres, des casiers, des installations sportives couvertes, des cuisines pour les soldats, des dépôts de munitions et des armureries, sans oublier le Wi-Fi : il faudrait au moins cinquante ans de travaux pour que les infrastructures de la Bundeswehr soient remises à niveau ».

Ce jugement sans appel arrive à un moment où la coalition du chancelier Olaf Scholz (SPD) est mise à rude épreuve par la guerre en Ukraine, l’inflation engendrée par les sanctions, la précarité d’une partie de la population liée à l’augmentation du coût de la vie, la perte de compétitivité industrielle et les faillites qui en résultent.

En effet la coalition qui l’a porté au pouvoir, regroupe des partis aux priorités différentes. Elle est fondée sur des compromis que le nouveau contexte rend difficile à honorer. Dans le cadre de cet accord de gouvernement, le SPD, de centre gauche en matière économique et sociale, avait obtenu qu’un effort important d’aides soit effectué pour les plus défavorisés, le FDP Parti libéral démocrate, atlantiste qui affiche un libre-échangisme tempéré sur certains points par l’État-providence, veut remettre à niveau l’armée allemande, tandis que la priorité des écologistes, après avoir liquidé l’énergie nucléaire, est de se débarrasser au plus vite des énergies carbonées.

Dans le nouveau contexte créé par la guerre en Ukraine et les « invités inattendus » des sanctions, satisfaire tous ces objectifs dépensiers est une tache quasi insurmontable pour le chancelier. Conséquence des discussions interminables, et la présentation du projet de budget 2024 au conseil des ministres prévue le 15 mars, a été différée sine die. En effet, le Ministre des finances Christian Linder (FDP), soucieux de tenir les objectifs de réduction de l’inflation et de la dette, refuse de céder à la fois aux demandes du ministre de la défense, Boris Pistorius (SPD), qui veut ajouter 10 milliards supplémentaires aux 50 milliards qui lui ont été déjà octroyés dans le projet de budget 2024, à Lisa Paus, ministre de la famille (écologiste) qui réclame la même somme pour aider les enfants des familles défavorisées, allocations prévues dans le contrat de coalition, et, à Robert Habeck, ministre de l’économie, écologiste lui aussi, qui veut interdire l’installation de chaudières à énergie carbonée dès 2024, et demande des moyens importants pour aider les familles à s’équiper de chaudières qui n’utilisent pas des énergies fossiles. Ces tiraillements au sein de la coalition se répercutent même à Bruxelles où un accord qui avait été trouvé, après une longue négociation entre les états membres, pour permettre à la Commission de publier le décret d’interdiction des moteurs thermique dès 2035, vient d’être remis en cause par le Ministre des transports allemand, Volker Wissing (FDP), élu de la Bavière, siège de BMW.

     L’armée française n’a qu’un peu de tout. L’effort important d’un ajout de 3 milliards par an au budget des armées entre 2023 et 2030, annoncé par le Président Macron et inscrit dans la prochaine Loi de programmation militaire (LPM), ne permet cependant pas de répondre au double défi de l’accroissement du nombre de soldats, de matériels, de munitions et  de la condition militaire qui, négligée trop longtemps, rend difficile la stabilité des personnels, le remplacement des partants, et à fortiori l’accroissement des effectifs. Ce sont cinq et non trois milliards de plus par an qu’il aurait fallu programmer jusqu’en 2030.

Néanmoins cet effort est important car il devrait permettre de lancer le renouvellement de notre flotte de SNLE et des missiles nucléaires qu’ils transportent, et ainsi de conserver la crédibilité de notre force de dissuasion nucléaire nationale, socle et ultime recours de notre défense nationale. Il faut souligner que tous les Présidents de la République qui se sont succédés depuis le général de Gaulle, ont toujours fait ce qui était nécessaire pour maintenir, à son plus haut niveau, la crédibilité de nos forces nucléaires sous-marines.

Mais cet effort inscrit dans la LPM n’est pas suffisant pour relever les défis auxquels nos armées, équipées de matériels classiques, doivent faire face du fait de la position géostratégique de la France, des menaces nouvelles qui apparaissent dans le monde et du retard pris depuis la fin de la guerre froide.

En effet la France qui est une puissance continentale comme l’Allemagne, est aussi, ce que nos Présidents sous-estiment, une puissance maritime comme la Grande-Bretagne avec nos 18 000 km de côtes (France et outre-mer) et nos 12,5 millions de km2 de zone économique exclusive (ZEE) qui nous placent au premier rang dans le monde avec les Etats-Unis . Cette ZEE qui regorge de richesses doit être surveillée et protégée. Outre la dissuasion nucléaire, nos armées doivent donc maintenir, au même niveau, les trois composantes Terre, Air, Mer alors que l’Allemagne n’a pas besoin d’une grande marine (longueur de ses cotes 2389 km) et que la Grande-Bretagne, protégée par le « British Chanel », n’a conservé qu’une armée de terre réduite. Ce budget ne permettra donc que d’atténuer les problèmes auxquels nos Armées sont confrontées et que je résumerai d’un seul mot : le nombre !

     Nombre de nos personnels qui est insuffisant pour faire face aux multiples missions en garantissant à la fois une disponibilité opérationnelle importante et une condition militaire acceptable voire incitative. Ainsi l’Armée de Terre a environ 100 000 postes budgétaires ouverts mais pas 100 000 hommes sur les rangs car elle est confrontée à des sous-effectifs, conséquence d’une difficulté à recruter et à fidéliser ses personnels. Ainsi nos soldats sont 250 jours par an hors de leurs garnisons et les compensations des sujétions exceptionnelles de la condition militaire restent, encore aujourd’hui, insuffisamment attractives malgré le rattrapage engagé.

     Nombre de nos matériels et de nos munitions dont il a été fortement question en Ukraine du fait du taux de perte, d’indisponibilité des matériels et de la consommation des munitions que l’on y observe. Il s’y ajoute pour nos armées un taux de disponibilité technique et opérationnel (DTO) insuffisant et qui, selon le rapporteur du budget 2023 n’est que de l’ordre de 50% pour les hélicoptères de l’Armée de terre, de 60% pour les bâtiments de la Marine nationale et de 70% pour les aéronefs de l’Armée de l’Air.

Enfin, il faut souligner que l’augmentation de la production accrue d’armement et de munitions attendue ne peut être réalisée que progressivement. Et même si le Délégué général pour l’armement, Emmanuel Chiva, dans un interview au journal Le Monde du 16 mars 2023 répète la phrase martiale du Président Macron: « nous sommes entrés dans l’économie de guerre », il concède avec réalisme que l’accroissement des cadences de production d’armement passe par des engagements de long terme de l’État auprès des industriels de l’armement et de leurs milliers de sous-traitants, afin de les pousser à investir dans de nouveaux moyens de production. Il se heurte aussi à des goulots d’étranglement en termes de matières premières et de composants, liés en partie aux sanctions et à la désindustrialisation de la France. Quant à l’accroissement des effectifs et à leur stabilité, il passe par l’amélioration de la condition militaire, encore faut-il que cet objectif soit vraiment pris en compte au bon niveau.

Cette remise à niveau des deux principales armées européennes prendra des années. Heureusement, comme je le souligne depuis le 24 février 2022, la Russie, elle aussi, n’a que des moyens classiques limités qui peuvent lui permettre, au mieux, d’annexer durablement que les territoires à l’Est du Dniepr.

[1] Le Monde, 16 mars, page 5 : l’accablant état des lieux de la Bundeswehr, Thomas Wieder.

La Bundeswehr « manque de tout et l’Armée française « n’a qu’un peu de tout ». Général (2s) Jean-Bernard Pinatel.

L’empire contre-attaque. Point de situation des opérations en cours

L’empire contre-attaque. Point de situation des opérations en cours

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 16 mars 2023

https://lavoiedelepee.blogspot.com


Ceci est le brouillon pour un article de journal à venir beaucoup plus court. Rien de nouveau pour le lecteur habituel de ce blog, mais une courte synthèse des opérations en cours en Ukraine

Rappelons d’abord la théorie : une guerre suppose, dans les deux camps opposés, d’avoir un but politique à atteindre et une stratégie pour y parvenir en fonction des moyens disponibles. Dans le cadre de cette stratégie, on met en œuvre ensuite des opérations dans différents domaines, militaires ou non, qui sont autant de cartes jouées afin d’atteindre ce but politique. Chacune de ces opérations consiste à enchaîner des actions de même nature dans un même cadre espace-temps.

Dans un cadre dialectique, tout cela est le plus souvent très mouvant. Il peut arriver en effet que l’on parvienne à atteindre rapidement le but politique par quelques opérations, voire une seule, qui désarment l’adversaire et le soumettent à sa volonté à la table des négociations. Si ce n’est pas le cas, car le rapport de forces s’avère plus équilibré que prévu et que la stratégie de chacun entraîne l’échec de celle de l’autre, il faudra continuer jusqu’à ce qu’un des camps trouve enfin une combinaison but-stratégie-opérations-actions qui fonctionne, ce qui peut prendre des années.

Duellistes dans un espace mouvant

L’objectif politique russe initial était sans aucun doute la vassalisation de l’Ukraine partagée entre une zone occupée russe et une zone libre soumise. Devant l’échec à prendre Kiev et de vaincre l’armée ukrainienne, il s’est rapidement réduit en « libération » complète du Donbass, puis même simplement à une époque, éviter une défaite militaire et préserver les acquis, pour revenir apparemment à nouveau la conquête du Donbass. L’objectif politique ukrainien a également évolué depuis la survie à l’invasion russe jusqu’à l’ambition de chasser l’ennemi jusqu’à la ligne de départ du 24 février 2022, puis finalement de tout le territoire ukrainien dans ses limites de 1991.

On se trouve donc de part et d’autre avec deux théories de la victoire fondées sur des conquêtes de terrain antagonistes suivies d’une proposition de négociations de paix une fois seulement ces conquêtes assurées par l’un ou par l’autre. C’est un jeu à somme nulle sans limites de temps où les Russes mènent au score depuis leurs conquêtes en début de conflit.

À la conjonction des moyens utilisables sans susciter trop de turbulences intérieures et du but à atteindre, la théorie actuelle russe a produit une stratégie d’étouffement visant à presser l’Ukraine et ses alliés dans tous les domaines jusqu’à les affaiblir suffisamment pour permettre de planter un drapeau russe sur Kramatorsk et de tuer tout espoir ukrainien de reconquête des territoires occupés. La stratégie ukrainienne de son côté consiste d’abord à résister à cette pression par une défense anti-accès tous azimuts, y compris au sol, puis à reprendre l’initiative en lançant de grandes opérations d’anéantissement dans les territoires encore occupés, seul moyen d’atteindre le but politique actuel.   

La guerre est avant tout un duel des armes. Les opérations visent donc in fine à vaincre l’armée adverse, c’est-à-dire lui infliger suffisamment de pertes humaines et/ou de terrain pour qu’elle ne puisse atteindre son but. Elles peuvent y contribuer indirectement en affaiblissant les ressources qui l’alimentent, matérielles (armements, équipements divers, logistique, nombre de combattants) et immatérielles (compétences tactiques et techniques individuelles et collectives, cohésion, détermination, espoir de victoire).  Elles peuvent surtout le faire à s’attaquant directement aux forces de l’autre.

Blackout et Corsaire

Dans le cadre de la guerre contre l’Ukraine, plusieurs opérations russes d’affaiblissement perdurent, comme les attaques numériques et le blocus des ports ukrainiens, hors commerce de céréales, mais elles semblent avoir atteint le maximum de leurs possibilités, probablement assez loin de ce qui était espéré au départ. Il semble en être de même de la dernière opération aérienne de frappes dans la profondeur, commencée le 10 octobre 2022, et que l’on baptisera « Blackout ». Comme les Allemands en 1944-45 avec les missiles V1 et V2, les Russes utilisent des moyens inanimés, missiles en tout genre et drone-rôdeurs, pour frapper dans la profondeur du territoire ennemi et non des aéronefs pilotés, le réseau défensif antiaérien ukrainien s’avérant trop dangereux pour eux. Cela diminue considérablement les risques pour les Russes mais aussi et de très loin la puissance de feu projetable. Cette nouvelle campagne de missiles est cependant la plus cohérente de toutes celles qui ont déjà été lancées par sa concentration sur un objectif critique – le réseau électrique – et sa méthode faite de salves de plusieurs dizaines de missiles et drones sur une seule journée afin de saturer la défense et de frapper les esprits.

Son objectif est d’entraver autant que possible le fonctionnement de la société ukrainienne, son économie, ses déplacements et la vie même des habitants en provoquant une crise humanitaire à la veille de l’hiver. Comme la campagne allemande, il s’est agi aussi de montrer à sa propre population et son armée que l’on ne se contente pas de subir les évènements, tout en espérant au contraire affaiblir la détermination ukrainienne. Mais comme la campagne des V1 et V2, si cela a produit de la souffrance, cela n’a eu que peu d’effets stratégiques. Les salves se sont succédé, 16 au total du 10 octobre au 9 mars, à quoi a répondu une opération ukrainienne de défense aérienne de plus en plus efficace au fur et à mesure de l’acquisition d’expérience et de l’arrivée de systèmes de défense occidentaux. En quantité, de 8 missiles par jour fin 2022 à 3 en février-mars 2023, et en qualité, avec une proportion de plus en plus importante de missiles imprécis, l’efficacité de cette campagne n’a cessé de diminuer. On en est actuellement à environ 1 missile par jour qui atteint sa cible. Les Russes peuvent continuer ainsi très longtemps puisque cela correspond à peu près à la capacité de production, mais sans imaginer avoir le moindre effet stratégique sur un pays aussi vaste que l’Ukraine.

Quant aux drones-rôdeurs iraniens Shahed 136, un sur deux est intercepté et ils sont vingt fois moins puissants qu’un missile. Le principal résultat de cette opération est peut-être d’avoir attiré des moyens de défense aérienne, notamment à basse et très basse altitude qui manquent désormais sur la ligne de front.

À ce stade, la Russie ne pourrait relancer sa campagne de frappes en profondeur qu’en augmentant massivement sa production de missiles et/ou en important des missiles iraniens ou autres (avec un risque de sanctions et même de représailles pour ces pays fournisseurs). Elle pourrait aussi engager à nouveau à l’intérieur sa force aérienne, en mode « kamikaze » avec le risque de la détruire face à la défense aérienne ukrainienne, ou après avoir suffisamment innové techniquement et tactiquement pour être capable de mener des opérations de neutralisation et de pénétration, ce qui est pour l’instant peu probable. Au bilan, il semble que la Russie n’a plus à court terme les moyens d’affaiblir encore plus l’économie ukrainienne, il est vrai déjà très atteinte, ni même de réduire directement l’arrivée de l’aide occidentale.

De leur côté, les Ukrainiens n’ont pas les moyens d’affecter l’économie russe, laissant ce soin aux sanctions imposées par ses alliés, avec pour l’instant un effet plutôt mitigé. Ils ont en revanche la possibilité, un peu inattendue, de frapper des objectifs militaires dans la grande profondeur. C’est l’opération « Corsaire » qui a permis d’attaquer plusieurs bases aériennes et navales russes, au plus près à l’aide de vieux missiles balistiques Tochka et au plus loin jusqu’à proximité de Moscou et sur la Volga par de vieux drones modifiés Tu-141, en passant par des attaques de drones navals contre la base de Sébastopol, des raids de sabotage, des raids héliportés ou des choses encore mystérieuses comme la frappe sur le pont de Kerch, le 8 octobre ainsi que plusieurs attaques en Crimée. Il n’y a là rien de décisif, mais les coups portés ne sont pas négligeables matériellement, notamment par le nombre d’appareils endommagés ou simplement chassés de leur stationnement par précaution. Ils ont néanmoins surtout des effets symboliques, sans doute stimulants pour les Ukrainiens, mais nourrissants également le discours russe d’agression générale contre la Russie et de justification d’une guerre défensive susceptible de monter plus haut vers les extrêmes.

Donbass 2 et l’Opération X

Toutes les opérations sur les ressources évoquées précédemment n’agissent qu’indirectement sur ce duel en affaiblissant les forces armées de l’autre, mais ce n’est que l’usage direct de la violence qui permet au bout du compte de s’imposer à la suite d’une suite de combats, par ailleurs uniquement aéroterrestres, c’est-à-dire au sol et dans le ciel proche. Plusieurs grandes opérations offensives et défensives se sont ainsi succédé sur le sol ukrainien, selon le camp qui avait l’initiative.

Les Russes ont actuellement l’initiative et ont lancé depuis février une opération offensive que l’on baptisera Donbass 2 tant elle semble proche de celle lancée de fin mars à début juillet et visant à contrôler complètement des deux provinces du Donbass. Son objectif concret serait donc la prise de la conurbation Sloviansk-Kramatorsk-Droujkivka-Kostiantynivka, soit l’équivalent de quatre Bakhmut, pour situer l’ampleur de la tâche en admettant que les Russes arrivent jusque-là. Elle est également identique dans la méthode faite d’une multitude de petites attaques simultanées sur l’ensemble du front, du nord de Koupiansk à la province de Zaporijjia, avec des efforts particuliers qui constituent autant de batailles à Koupiansk, Kreminna, Avdiïvka, Vouhledar et surtout à Bakhmut qui a pris une dimension symbolique très au-delà de son intérêt tactique.

Donbass 2 se fait avec plus d’hommes qu’au mois de mars, peut-être 180 bataillons de manœuvre au total, mais moins d’artillerie, car, comme les missiles, les obus commencent aussi à manquer. Il y a surtout, et c’est le plus important, moins de compétences. En dessous d’un certain seuil de pertes une armée progresse tactiquement au cours d’une guerre, au-dessus d’un certain seuil elle régresse. Quand une brigade d’élite avant-guerre comme la 155e brigade d’infanterie de marine est détruite et reconstituée deux fois avec des hommes sans formation, ce n’est plus une unité d’élite et sa très médiocre performance lors de son offensive contre Vuhledar mi-mars 2023 en témoigne. Or, c’est un peu le cas de beaucoup d’unités russes renforcées ou totalement constituées de mobilisés, les mobiks, jetés sur le front sans grande formation.  

En ce sens, Donbass 2 a probablement été lancée trop tôt. Elle fait suite à Hindenburg 1917, l’opération défensive d’octobre à janvier menée par le général Surovikine et visant, comme l’opération allemande en France en 1917, à renforcer le front par raccourcissement (tête de pont de Kherson), fortification et renforcement humain issu de la mobilisation partielle de 300 000 hommes. Cela avait alors réussi puisque les attaques ukrainiennes ont fini par atteindre leur point culminant fin novembre. La suite de la stratégie allemande consistait cependant à reconstituer patiemment ses forces avant de relancer les opérations offensives en 1918 avec une supériorité qualitative et quantitative. Les Russes n’ont pas eu cette patience. Le général Gerasimov, chef d’état-major des armées et placée directement à la tête de l’ « opération militaire spéciale » en janvier 2023 a décidé au contraire de reprendre l’offensive le plus vite possible, sans doute sous une pression politique exigeant paradoxalement des résultats opérationnels rapides tout en annonçant une guerre longue. Accompagnée d’opérations de diversion laissant planer le doute sur une possible intervention depuis et avec la Biélorussie, depuis la région russe de Briansk ou peut-être encore en simulant une déstabilisation de la Moldavie, cette offensive est lancée sur l’ensemble du front ukrainien et donc sans deuxième échelon, ce qui interdit toute possibilité de percée. Tous les combats restent sous couverture d’artillerie.  

Face à Donbass 2 et comme pour Donbass 1 les Ukrainiens opposent aux Russes une défense ferme. Ce n’est pas forcément la meilleure option militaire, car elle permet aux Russes d’exploiter au maximum leur supériorité en artillerie. Il serait sans doute plus efficace de mener plutôt un combat mobile de freinage et harcèlement dans la profondeur comme autour de Kiev en février-mars. Le rapport des pertes avait été beaucoup plus favorable aux Ukrainiens que par la suite dans le Donbass et tout le territoire initialement perdu avait été reconquis. Mais abandonner le terrain pour mieux le reprendre ensuite est contre-intuitif. Cela déplaît aussi et surtout à l’échelon politique qui mesure l’importance symbolique et psychologique de la tenue ou de la conquête des villes. Les Ukrainiens savent également par ailleurs ce qui peut se passer dans les zones occupées par les Russes.

Résistance pied à pied donc, coûteuse pour les Ukrainiens, mais finalement efficace. Il est probable que le rapport de pertes soit encore plus défavorable aux Russes que pour Donbass 1 et pour ce prix, les Russes n’ont réussi à conquérir depuis le 1er janvier 2023 que 500 km2, le dixième d’un département français, soit là encore une performance inférieure à Donbass 1. À court terme et à ce rythme, les Russes peuvent seulement espérer obtenir une victoire tactique à Bakhmut.

Mais ce n’est pas en se contentant de défendre que les Ukrainiens peuvent atteindre dans les six mois leur objectif de reconquête complète. Pour cela, il n’y a toujours pas d’autres solutions que de mener de nouvelles opérations d’anéantissement, combinant de fortes pertes ennemies et une large conquête, comme après Donbass 1. Contrairement aux Russes, ils y travaillent patiemment avec un effort de mobilisation important et peut-être la construction de 19 nouvelles brigades de manœuvre, dont trois ou quatre avec des véhicules de combat fournis par les Alliés. Si les Ukrainiens jouent d’une certaine façon le jeu des Russes en s’accrochant au terrain, les Russes jouent aussi le jeu des Ukrainiens en s’affaiblissant dans des attaques au bout du compte stériles. Cela peut donc paradoxalement renforcer les chances de succès de l’opération X, l’offensive que les Ukrainiens lanceront, probablement dans la province de Louhansk ou dans celle de Zaporajjia, les zones offrant le meilleur rapport probabilité de réussite et de gains espérés.

Il y a cependant deux problèmes. Le premier est que si les Russes sont moins efficaces offensivement qu’à l’époque de Donbass 1, ils semblent en revanche plus solides défensivement. Les opérations Kharkiv et Kherson ont été lancées contre des zones faibles russes, pour des raisons différentes, il n’y a apparemment plus de zones faibles sur le front russe. Le second est que l’opération X devra obligatoirement être suivie d’une opération Y de puissance équivalente, puis Z, si les Ukrainiens veulent atteindre leur objectif stratégique, en admettant que l’ennemi ne réagisse pas et ne se transforme pas à nouveau, ce qui est peu probable.

Russie victoire impossible, Ukraine victoire improbable

En résumé, on se trouve actuellement face à la matrice suivante en considérant les deux opérations, Donbass 2 et X comme successives et non simultanées.

Donbass 2 réussit. Les Russes poursuivent un effort irrésistible, parviennent à percer dans une zone du front, les forces ukrainiennes se découragent, engagent finalement tous les moyens de l’opération X dans la défense de la conurbation de Kramatorsk. Kramatorsk tombe néanmoins durant l’été et Donbass 2 bis prolonge le succès russe jusqu’à Pokrovsk, dernière ville un peu importante du Donbass encore aux mains des Ukrainiens. L’armée ukrainienne consomme toutes ses forces dans la bataille défensive et se retrouve impuissante devant la ligne de front. Considérant sa victoire relative, les forces russes passent en posture défensive et Moscou propose la paix. Découragée, l’Ukraine peut l’accepter, mais il est plus probable qu’elle cherche à reconstituer ses forces pour relancer une opération offensive au plus vite. La probabilité de ce scénario de victoire russe sans doute momentanée semble, au regard des performances actuelles, très faible.

Donbass 2 échoue et l’opération X échoue. Les Russes n’avancent plus dans le Donbass, mais les Ukrainiens échouent à leur tour à percer où que ce soit. C’est finalement une variante du scénario précédent. « Menant au score » avec les territoires conquis et annexés, Poutine laisse la Russie dans cette situation de demi-guerre totale sans mobilisation générale ni nationalisation de l’économie. Du côté ukrainien, le pays s’organise à son tour pour durer et préparer « la revanche » quelques mois ou quelques années plus tard. C’est un scénario plus probable que le précédent.

Donbass 2 échoue et l’opération X réussit : c’est la réédition exacte de la situation de l’été 2022. Après avoir contenu l’offensive russe, les Ukrainiens percent dans la province de Zaporijjia ou dans celle de Louhansk et parviennent jusqu’à Melitopol ou Starobilsk. La situation devient très dangereuse pour les Russes, surtout si l’opération ukrainienne s’effectue au sud. L’armée ukrainienne se rapproche aussi d’objets à « très forte gravité » politique comme les deux républiques séparatistes, la Crimée ou simplement l’ébranlement du pouvoir poutinien. La Russie passe à un stade supérieur de mobilisation de la nation et de nationalisation de l’économie, au prix de possibles troubles internes. Si les Ukrainiens ont les moyens de lancer et réussir l’opération Y après le succès de X, l’instabilité russe s’accroîtra encore sans que l’on sache trop ce que cela va donner entre effondrement ou nouveau rétablissement militaire, acceptation de la défaite ou montée aux extrêmes. D’une réalité stratégique actuelle compliquée mais avec des inconnues connues, on sera passée alors à une réalité complexe puis peut-être chaotique. C’est un scénario également probable.

En résumé, les scénarios les plus probables pour cet été sont la guerre de longue durée sur un front statique peu différent du front actuel ou la rupture de ce même front au profit des Ukrainiens, mais au prix de turbulences en Russie et d’une grande incertitude. Ce ne sera pas facile à gérer, mais comme souvent à la guerre. Et puis, il y a toujours la possibilité, à tout moment, qu’un évènement extraordinaire – mort d’un grand leader, bascule politique, intervention de la Chine, etc. – survienne sous la pression des évènements ordinaires. Tout sera à refaire dans les combinaisons et les prévisions. Ce ne sera pas la première fois.

« L’humanité est à un malentendu de l’anéantissement » : Lettre ASAF du mois de mars 2023

« L’humanité est à un malentendu de l’anéantissement » : Lettre ASAF du mois de mars 2023

 

Souvenons-nous de Sarajevo ! Celui du 28 juin 1914 qui a vu l’assassinat d’un obscur archiduc, certes prince héritier de l’Empire d’Autriche Hongrie, mais pratiquement inconnu des chancelleries européennes. Et pourtant ! La conséquence en fut une guerre mondiale de 51 mois, 20 millions de morts, 21 millions de blessés et le démembrement de quatre empires : russe, austro-hongrois, allemand et ottoman.

« L’humanité est à un malentendu de l’anéantissement » : Lettre ASAF du mois de mars 2023

« L’humanité est à un malentendu de l’anéantissement »
Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, le 1er août 2022

 

Souvenons-nous de Sarajevo ! Celui du 28 juin 1914 qui a vu l’assassinat d’un obscur archiduc, certes prince héritier de l’Empire d’Autriche Hongrie, mais pratiquement inconnu des chancelleries européennes. Et pourtant ! La conséquence en fut une guerre mondiale de 51 mois, 20 millions de morts, 21 millions de blessés et le démembrement de quatre empires : russe, austro-hongrois, allemand et ottoman.

Aujourd’hui la guerre en Ukraine, outre l’affrontement direct de deux armées nationales et de milices plus ou moins affiliées à celles-ci, génère de nombreuses « frictions » aux frontières entre la Russie et ses voisins immédiats (Pays baltes, Pologne, Roumanie, Moldavie), y compris dans les espaces aériens correspondants et jusqu’en Méditerranée où des navires occidentaux sont souvent victimes d’attitudes « inamicales » de la part d’unités de la marine russe. En outre, depuis peu, la flotte russe du Nord a repris, en mer de Barents, une forte activité qui inquiète fort les pays scandinaves et principalement la Finlande et la Norvège.

Le 10 mars 2022, un drone de combat de fabrication russe, mais utilisé aussi par l’armée ukrainienne, s’est écrasé dans un parc en Croatie, après avoir survolé la Roumanie et la Hongrie, heureusement sans faire de victime. Aucun des belligérants n’a avoué être à l’origine de cette « bavure » que l’on ne connaît toujours pas aujourd’hui.. C’est dire que le sujet est suffisamment sérieux pour que seul le silence soit utilisé comme moyen pour éviter d’autres embrasements.

Mais peut-on ériger comme règle que de tels incidents n’auront jamais de suite ? Si un missile russe, même « égaré », tombait sur une école, un hôpital ou un centre commercial d’un pays frontalier de la Russie, membre de l’OTAN, en faisant de nombreuses victimes, ou si, à l’inverse, un pilote français d’un avion Rafale basé en Lituanie, un peu fébrile, détruisait un avion russe s’amusant à des provocations en s’introduisant dans l’espace aérien européen et otanien , sommes-nous sûrs que le conflit ne changerait pas de dimension ?

Sur les frontières séparant la Russie et l’Ukraine de leurs voisins otaniens, c’est-à-dire sur une bande nord-sud étendue, mais de profondeur relativement étroite, sont concentrés tellement de moyens militaires et d’armements modernes que les risques d’un « malentendu » sont multipliés. Certes, les états-majors occidentaux veillent à réduire au maximum ces aléas, mais un accident est toujours possible.

Néanmoins, et même si le pire n’est pas toujours sûr, où pourrait nous conduire une telle « bavure » ? À une troisième guerre mondiale comme Sarajevo nous a conduits à la première ?  Certes, le contexte n’est pas le même et, en particulier, la dissuasion nucléaire n’existait pas en 1914. Cependant, l’arme nucléaire est-elle une garantie absolue d’éviter l’extension de la guerre ? Arme de non emploi, elle suppose que ceux qui en sont dotés adhèrent à l’essence même de la dissuasion qui repose sur un raisonnement cartésien, presque sur une logique mathématique : si tu me fais du mal et même si tu me détruis, je serai moi-aussi capable de te détruire. Est-on sûr que le logiciel intellectuel de monsieur Poutine fonctionne comme le nôtre et que le maître du Kremlin soit sensible à une casuistique nucléaire qui repose sur un mode de raisonnement extrêmement subtile ?

Dès l’été 1944, il était écrit que l’Allemagne serait vaincue et même écrasée. Cela a-t-il empêché Hitler de poursuivre la lutte au risque de l’anéantissement de sa population ? Non ! La première bombe atomique lancée sur Hiroshima n’a pas suffi à faire plier le militarisme japonais ; il en a fallu une seconde sur Nagasaki. L’opération militaire américaine El Dorado Canyon menée en 1986 contre Kadhafi a-t-elle amené celui-ci à résipiscence ? Non ! Il a fallu une nouvelle opération, multinationale celle-là, en 2011, pour éliminer ce fauteur de troubles.

« Le Rhin sort de son lit, jusqu’au bûcher ; le feu se répand au sein du Walhalla, le paradis des guerriers, qui finit par brûler de fond en comble. Un monde disparaît, un autre est à reconstruire… » Les dignitaires nazis, à commencer par leur chef suprême, adoraient Richard Wagner. Pourtant ; c’est bien ainsi que se termine le « Crépuscule des Dieux » préfigurant la propre fin de leur régime. Espérons que monsieur Poutine soit plus sensible à la musique de « Kalinka » ou des « Bateliers de la Volga » qu’à celle du maître de Bayreuth.                                                                                                      

Gilbert Robinet
Secrétaire général de l’ASAF

https://www.asafrance.fr/item/le-necessaire-retour-des-forces-morales-lettre-asaf-du-mois-de-mars-2023.html

Indopacifique : penser pour agir

Indopacifique : penser pour agir

 

par Jean-Baptiste Noé* – Revue Conflits – publié le 16 mars 2023

https://www.revueconflits.com/editorial-n44-indopacifique-penser-pour-agir/


La pensée précède l’action et la conditionne. Penser, c’est à la fois créer, définir, délimiter. Énoncer un concept crée le cadre de vie de celui-ci et l’action se déroule dans le cadre ainsi créé. 

Concept étranger. Le concept d’Indopacifique est à l’origine étranger à la pensée française. Utilisé par le Japon et l’Australie, repris par les États-Unis, ce n’est qu’ultérieurement que la France s’est emparée de celui-ci pour le faire sien et l’intégrer à sa stratégie. Mais sans clarifier ses ambiguïtés. Quelles limites géographiques donner à un espace qui varie entre les côtes africaines et américaines ? Est-ce seulement la menace chinoise qui rend intéressante cette notion, comme une façon de l’enserrer dans un containment qui n’ose pas dire son nom ? Quels rapports peut-il exister entre les océans Indien et Pacifique, au-delà de la présence maritime ? À vouloir adopter un concept conçu pour répondre aux besoins stratégiques américains, la France n’obère-t-elle pas sa singularité et ses libertés ? Si la notion d’Indopacifique est une façon de contrer les ambitions chinoises, alors Paris devra se positionner par rapport à la politique de Pékin : la Chine est-elle notre adversaire, voire notre ennemi et, en cas d’invasion de Taïwan, allons-nous nous aligner unilatéralement sur les États-Unis ou bien allons-nous opter pour un autre chemin diplomatique ? Si pour l’instant ces questions sont soigneusement éludées, il est pourtant vital d’y répondre, afin de préparer l’armée française et les esprits. 

Indopacifique ? Ce concept est à la fois trop grand, trop large et trop disparate. Quoi de commun entre le détroit du Mozambique et les îles du Pacifique ? Quoi de commun entre la vision française, indienne et chinoise ? Loin de délimiter et donc d’aider la pensée, l’Indopacifique dilue, mélange, confond. C’est pourtant la France qui fait le lien et donne son unité à cet espace. Des liens territoriaux d’abord, elle qui est le seul pays d’Europe à y posséder des territoires. Des liens maritimes bien sûr, qui ont commencé dès le xviie siècle, des liens économiques, avec ses entreprises, des liens culturels. La notion d’Indopacifique peut exister comme celle d’un « espace français », lieu de sa projection. Ce territoire français va des îles Éparses à la Polynésie, il englobe une histoire longue qui a vu défiler nombre de marins et d’explorateurs, il rappelle la présence des comptoirs indiens et des colonies indochinoises, il permet de décentrer le regard de Paris en n’étant pas obnubilé uniquement par l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. L’Indopacifique permet à la France d’être une puissance mondiale et l’oblige à sortir de son provincialisme pour se frotter aux grandes nations de ce monde. 

Les Trois France. Pour qu’il devienne un atout français, encore faut-il apprendre à le voir. Les territoires d’outre-mer doivent cesser d’être perçus uniquement comme des régions dangereuses, percluses de problèmes sociaux, soignées par volées d’argent magique et d’aides sociales. Il est temps d’en changer notre perception, d’en comprendre les atouts et de les développer. Au risque sinon que la diffusion indienne à La Réunion, Maurice et l’Afrique du Sud nous en fassent perdre définitivement le contrôle. À la France d’Europe et d’Amérique s’ajoute donc cette troisième France, celle de l’Indopacifique dont les atouts ne sont pas uniquement militaires mais aussi économiques et culturels. Apprendre à voir les atouts de cette région, et notamment l’importance cruciale de la Nouvelle-Calédonie, dont le 3e référendum d’autodétermination s’est effectué dans un silence presque total. L’Indonésie, la Thaïlande, l’ancienne Indochine sont des pays dont l’avenir est beaucoup plus prometteur que ceux des Grands Lacs ou du golfe de Guinée. Accepter donc de voir, pour ensuite vouloir. Afin de renouer avec la grande tradition française en Indopacifique, initiée par Bougainville et poursuivie par Dumont d’Urville.

Jean-Baptiste Noé*
Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d’économie politique à l’Institut Albert le Grand. Rédacteur en chef de Conflits.

Les relations entre la France et l’OTAN de 1949 à nos jours

Les relations entre la France et l’OTAN de 1949 à nos jours

CERCLE MARÉCHAL FOCH

par le Cercle Maréchal Foch – Theatrum Belli – publié le 14 mars 2023 

Il y a encore quelques mois, avant que l’attaque russe ait tout changé, le président de la République pointait du doigt une alliance atlantique proche d’une mort cérébrale. Ces propos, certes sévères, sont illustratifs d’une attitude française dans les relations de notre pays avec l’OTAN. Le colonel (ER) Claude Franc nous propose de revenir sur ces dernières qui depuis l’origine peuvent être qualifiées de complexes.

***

Depuis la mise sur pied de l’OTAN, en tant qu’organisation militaire intégrée permanente de l’Alliance atlantique, ses relations avec la France n’ont pas toujours été au beau fixe. Toutefois, la France a toujours été un allié indéfectible de l’Alliance et de ses alliés, lorsque les enjeux étaient graves, comme ce fut le cas à l’occasion de la crise de Cuba.

À sa création en 1950, le siège du commandement de l’OTAN (SHAPE) s’est installé à Rocquencourt, celui du Collège de l’OTAN à Paris (Porte Dauphine) et le commandement d’AFCENT (Centre Europe), le plus important sous-théâtre européen, à Fontainebleau où il était exercé par une haute personnalité militaire française (le premier titulaire en a été le maréchal Juin). C’est dire l’importance que l’Organisation concédait à la France, dont la langue était d’ailleurs la langue de travail, alors en parité avec l’anglais. Le chef d’état-major d’Eisenhower, et futur SACEUR lui-même, le général Gruenther, était autant francophile que francophone. Il s’exprimait parfaitement en français, en saisissait toutes les nuances, et veillait à ce que les cours de français, dispensés à SHAPE, fussent suivis par tout le monde anglophone, quel que soit son grade.

Enfin, la France été représentée au « Groupe permanent de l’OTAN », le standing group où les gouvernements successifs enverront toujours des personnalités militaires de premier plan, qu’il s’agisse, par exemple, des généraux Ely ou Beaufre. Les instances relatives à la planification des feux nucléaires demeureront fermées quant à elle aux représentants français.

Du retrait du commandement intégré à la chute du Mur de Berlin

La décision de retrait de 1966, formulée par le Général de Gaulle, avait été précédée, dès 1958, par celui de l’escadre de Méditerranée du commandement intégré naval et du redéploiement hors du territoire français des escadres aériennes américaines dotées de l’armement nucléaire.

Mais, ce n’était pas le seul souci d’indépendance qui avait alors guidé le Général de Gaulle dans sa décision de retrait en 1966. Certes, pour que la « défense de la France fût française », comme il l’avait annoncé en 1959 dans une allocution retentissante à l’École militaire, le Général avait donc, dans le cadre du commandement intégré, déjà fait preuve d’indépendance dès son retour au pouvoir en 1958. Puis, en 1964, lorsque les Forces Aériennes Stratégiques sont devenues opérationnelles, par la première prise d’alerte d’un escadron de Mirage IV, la France affichait haut et fort ce souci d’indépendance, et ce, sous une forme très concrète.

La décision de 1966, longuement mûrie, aggravée par de très mauvaises relations personnelles entre De Gaulle et Lyndon Baines Johnson1, reposait en fait, largement, sur le changement de portage de la stratégie américaine du début des années soixante, qui était passée des représailles massives (massive retaliations) à la riposte graduée (flexible response) dans laquelle le Général de Gaulle distinguait un risque réel d’un amoindrissement de la valeur effective du « parapluie nucléaire » américain au profit de l’Europe.

Par ailleurs, cette décision ne remettait cependant nullement en cause le principe de solidarité de la France vis-à-vis de ses alliés. L’annonce du retrait de la France du commandement intégré s’accompagnait immédiatement de la signature des accords Ailleret-Lemnitzer (respectivement CEMA et SACEUR), qui organisaient l’engagement des forces françaises en Centre Europe dans le cadre de l’OTAN, selon le principe du contrôle opérationnel exercé par AFCENT sur les forces que la France mettait à la disposition de l’OTAN. Cet accord allait être suivi, en 1969, de la mise sur pied à Strasbourg, de l’état-major de la 1re Armée, de manière à ce qu’AFCENT disposât d’un interlocuteur-subordonné français unique dédié à l’engagement des forces françaises en Centre Europe, et que ces forces fussent commandées par un PC également unique, intégrant les forces terrestres (1re armée) et aériennes (FATAC). Il en résulta la signature des accords Valentin-Ferber (le Commandant la 1re Armée et le CINCENT) qui faisaient des forces de la 1re Armée-FATAC, la seule réserve de l’Alliance en Centre Europe, la France ne participant pas à la « bataille de l’avant ». C’est sur ces bases d’une indépendance affirmée, dans le cadre d’une solidarité non moins réelle, que fonctionnèrent les relations entre la France et l’OTAN jusqu’à la chute du Mur de Berlin.

C’est ainsi que les relations entre la France et l’OTAN sont en réalité toujours demeurées très loin d’une rupture totale contrairement à la caricature qui en a été faite. Certes, l’indépendance de la politique de défense française était à la fois un principe et une réalité, mais nullement exclusive d’une réelle solidarité avec nos alliés atlantiques.

De la chute du Mur de Berlin à la guerre en Ukraine

Compte tenu de la forte implication française dans le commandement des forces de l’OTAN déployées dans les Balkans (en Bosnie avec l’IFOR et la SFOR et au Kosovo avec la KFOR), la France songea alors à réintégrer le commandement intégré de l’OTAN, de manière à officialiser ce qui correspondait de plus en plus à un état de fait. En 1995, bien que n’ayant toujours pas rejoint ce commandement intégré, la France allait exercer le commandement de la Division multinationale du Sud Est (DMNSE), implantée à Mostar, au sein de la SFOR, puis, au sein de la KFOR, celui de la Brigade Multinationale Nord à Mitrovica. Par deux fois, le commandement de la KFOR, à Pristina, échut à un officier général français, les généraux de corps d’armée Valentin et de Kermabon.

Mais le Président Chirac mit alors comme condition au retour de la France au sein du commandement intégré, l’attribution à la France du commandement d’AFSOUTH, qui devenait de la sorte, le pendant du commandement d’AFCENT exercé par la France avant 1966. L’OTAN et les États-Unis y mirent un avis défavorable, et l’affaire en demeura là. Fortement présente donc au sein des forces que l’Alliance a déployées dans les Balkans, la France s’est très impliquée par ailleurs dans sa participation aux forces de l’OTAN. Elle a participé d’emblée à la force déployée en Afghanistan. Si, en 2003, Paris a désapprouvé avec éclat l’intervention américaine en Irak, à laquelle elle a refusé de prendre part, il s’agissait d’un différend franco-américain, et aucunement une marque de défiance vis-à-vis de l’OTAN. Toujours sans être partie prenante au commandement intégré, l’armée française a constitué et mis sur pied des grands commandements terrestres et navals certifiés « HRF » (Force de réaction rapide répondant à des critères d’organisation et de fonctionnement fixés par SHAPE), ce qui l’amenait à prendre un tour d’alerte au sein de l’OTAN. Il était en effet apparu à Paris que l’OTAN constituait la seule structure de commandement fiable lors de la constitution de coalitions multinationales.

La question s’est donc à nouveau posée d’un retour de la France au sein des structures de commandement intégrées de l’OTAN. En 2007, Nicolas Sarkozy, président nouvellement élu, décide alors de franchir le pas. À cette occasion, le Commandement pour la Transformation (ACT), implanté à Norfolk en Virginie, a été attribué à la France, laquelle y affecte systématiquement depuis l’ancien chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace.

Est-ce à dire que la France y a perdu une partie de son indépendance, qui s’exprime par son autonomie de décision ? Observer certaines situations permettra de répondre à cette question.

Le cas afghan est symptomatique. Dès que la France a rejoint le commandement intégré de l’OTAN, elle s’est vu attribuer une zone d’action spécifique, en Kâpîssâ où ses moyens, regroupés en une brigade, se trouvaient subordonnés à une division américaine. En 2012, peu avant les élections présidentielles, estimant que les pertes françaises étaient trop élevées, le Président Sarkozy a décidé de fortement restreindre l’activité opérationnelle des forces françaises dans cette province. Décision politique nationale, qui a certes créé une situation un peu tendue au sein du commandement local, mais dont les conséquences ne sont pas allées plus loin. De même, après l’alternance politique créée par les mêmes élections, le nouveau Président Hollande a décidé unilatéralement de rapatrier le contingent français. Il n’y a eu aucune entrave de la part de l’OTAN, à cette nouvelle décision politique nationale française. En outre, ce retrait s’est déroulé dans des délais exceptionnellement brefs. Il n’y a donc pas eu, à proprement parler, de limite à l’indépendance de la France en termes d’engagement de ses moyens au sein de l’Alliance.

Si l’OTAN constitue un remarquable outil d’interopérabilité, dont le formalisme est à certains égards, néanmoins un peu pesant, en revanche, son aspect normatif bride souvent la liberté d’action de ses membres. Les normes de certification HRF, les conditions de prise d’alerte de la NRF (NATO Response Force) imposent des volumes de PC et des savoir-faire qui peuvent bousculer la culture militaire des États membres, dont notamment la nôtre. In fine, compte tenu de l’évolution du contexte international marqué par le balancement de l’effort américain de la zone Atlantique à la zone Pacifique, annoncé par l’administration Obama et effectif par l’administration suivante, l’OTAN perd de son pouvoir d’attraction.

Ce désintérêt de l’OTAN est en plus marqué par les États-Unis eux-mêmes, le président Trump reprochant ouvertement à ses alliés européens de s’en remettre au « parapluie » américain et de ne pas consentir suffisamment d’efforts budgétaires à leur propre défense. Tant et si bien qu’un chef d’État européen, et non des moindres, a pu, en 2020, déclarer officiellement l’OTAN en « état de mort cérébrale », sans que son propos ne fasse scandale.

C’est l’agression russe contre l’Ukraine le 24 février 2022 qui a, de manière tout à fait paradoxale, « ressuscité » l’OTAN, non seulement par la mise en place d’un dispositif militaire de réassurance dans les États membres de la frontière Est (Pays Baltes, Pologne et Roumanie) auquel la France a pris une part significative, mais également par un regain d’intérêt en termes d’adhésion, de la part de la Finlande, qui se sent sous la menace directe de la Russie, et, plus surprenant de celle de la Suède, pays qui possède une très longue tradition de neutralité, puisque la dernière campagne à laquelle ses armées ont pris part, a été la campagne de France contre Napoléon en 1814, sous les ordres de Bernadotte. De lac russe, la mer Baltique va ainsi devenir une mer otanienne !


  1. Qui se concrétiseront par la très sévère admonestation portée par le Général De Gaulle lors de son discours de Phnom Penh, le 1er septembre 1966, qui était une condamnation sans appel de l’intervention américaine au Vietnam.

CERCLE MARÉCHAL FOCH

Le G2S change de nom pour prendre celui de Cercle Maréchal Foch, tout en demeurant une association d’anciens officiers généraux fidèles à notre volonté de contribuer de manière aussi objective et équilibrée que possible à la réflexion nationale sur les enjeux de sécurité et de défense. En effet, plutôt qu’un acronyme pas toujours compréhensible par un large public, nous souhaitons inscrire nos réflexions sous le parrainage de ce glorieux chef militaire, artisan de la victoire de 1918 et penseur militaire à l’origine des armées modernes. Nous proposons de mettre en commun notre expérience et notre expertise des problématiques de Défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, afin de vous faire partager notre vision des perspectives d’évolution souhaitables. (Nous contacter : Cercle Maréchal Foch – 1, place Joffre – BP 23 – 75700 Paris SP 07).

Cette France que je n’oublierai jamais d’aimer*: Pourquoi j’ai souhaité devenir française

Cette France que je n’oublierai jamais d’aimer*: Pourquoi j’ai souhaité devenir française


Cette France que je n’oublierai jamais d’aimer*: Pourquoi j’ai souhaité devenir française
Image d’illustration Unsplash

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle…


* L’auteur d’origine russe et naturalisé français Andreï Makine est l’auteur d’un vibrant hommage fait à son pays d’élection : Cette France qu’on oublie d’aimer, Points, Paris, 2010.


Je suis devenue française le 9 mars 2023. Belge de naissance, j’ai fait le vœu d’acquérir la nationalité française au moment où, débarquant de Londres, je posais mes valises à Paris il y a sept ans. La ville m’avait alors éblouie par sa beauté. Ce mot sacré, subtil et un peu étrange, qui fit vaciller Stendhal à Florence, dont Périclès affirmait qu’elle rendait Athènes supérieure aux autres villes grecques[1], mot dont Dostoïevski disait qu’il sauvera le monde, est presque tabou aujourd’hui, comme une réminiscence de l’Ancien Régime (« Beauté, mon beau souci », François de Malherbe). Pourtant, la beauté subsiste, et tout ne se vaut pas, n’en déplaise aux égalitaristes. C’est bien elle qui arrache un cri d’admiration à des millions de touristes venus contempler Versailles, le Louvre, les bocages en Normandie, les vignobles en Bourgogne à l’automne, les champs de lavande bercés par le son des cigales en Provence, la mer entourant de ses bras le Mont Saint-Michel à l’aube, ou le reflet doré d’un soleil couchant sur le Mont-Blanc. La France n’est pas belle : elle est déchirante de beauté.

Mes chers concitoyens, soyez dignes de la France, faites-la briller 

J’avais presque perdu espoir de voir ma demande de naturalisation aboutir. Après deux années et plusieurs allers-retours postaux du dossier avec la préfecture de police pour des bagatelles administratives (somme toute très françaises elles aussi), j’ai été convoquée pour un entretien censé vérifier mon stade d’intégration. Plusieurs dizaines de questions me furent posées sur l’histoire, la géographie et les symboles du pays. Quelle est la devise de la France ? De quand date la Révolution française ? Quelle est la symbolique des couleurs du drapeau français ? Rien qui soit hors d’atteinte pour un élève de CM2. Les remparts de la citadelle française me semblèrent soudain moins hauts.

Lorsque je reçus le courrier de la préfecture de police m’indiquant qu’« une suite favorable » avait été accordée à ma demande, c’est la fierté – oui, une immense fierté patriotique, expression surannée et en sursis elle aussi – qui m’a saisie. Car j’appartiens désormais à une nation grandiose, où mes ancêtres – même si j’attrape le train en marche – portent des noms qui brillent comme des phares dans l’Histoire : de Gaulle, Napoléon, Louis XIV ou Charlemagne ; mais aussi en littérature : Flaubert, Proust, Baudelaire, Hugo, Racine, Maupassant, Céline ; ou encore dans l’art : David, Delacroix, Poussin, Monet, Géricault, Degas, Debussy. Je regarde l’excellence de l’armée française, l’exigence de ses grandes écoles, le raffinement de son artisanat, la douce musique de sa langue, dont Camus disait qu’elle était sa patrie, et qui est de l’or à mes oreilles. Et je réalise alors cette chance inouïe, phénoménale, vertigineuse de pouvoir me murmurer: « Tout cela, c’est mon pays ! ».

Pourtant, quand j’explique ma démarche, des yeux s’écarquillent autour de moi et les questions fusent : « Pourquoi veux-tu devenir française ? Qu’est-ce que cela t’apporte, puisque tu es Belge ? » Dialogue de sourds. Je réalise alors combien les Français méprisent leur pays, et combien ce mépris est funeste.

Il est vrai que la France est une pelote de contradictions. Aux prises tout à la fois avec un goût de château, un brin passéiste et nostalgique, rêvant de ses ors, de ses rois et de sa grandeur passés ; et un goût de Révolution, de têtes coupées, du branle-bas de combat et d’avant-garde. Elle est tiraillée entre une tradition chrétienne d’une part, en digne « fille aînée de l’Église » (Jean-Paul II), qui fit ériger un clocher dans le moindre de ses villages et se trouva crucifiée de douleur quand la flèche de Notre-Dame sombra dans les flammes – et sa laïcité d’autre part, martelée sans cesse et brandie partout comme un bouclier. Tourmentée, complexe, chatoyante, la France ne se laisse pas réduire à une notion abstraite, comme la République ou la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Elle s’incarne dans une terre, un peuple, une âme ; bref, un monde.

Il est vrai aussi qu’elle ne sait plus très bien où elle va. Entre cette modernité cyber-mercantile qui promet un bonheur sous cellophane, ce multiculturalisme encouragé et dans laquelle elle ne se reconnaît pas, son modèle social insoluble dans le capitalisme moderne, ce christianisme sans larmes ni miracle, la France semble manquer de souffle. Elle peine à trouver sa place et se laisse déborder de toute part. Indécision, fatigue existentielle ? On guette en vain les traces de son audace et son singulier sens de l’Histoire, son génie, son élégant panache. Un président qui ne cesse de battre sa coulpe pour des « fautes » commises par ses prédécesseurs, selon un culte de la résipiscence très en vogue, en afflige plus d’un, tant il est vrai qu’un pays qui se méprise à ce point-là et s’incline devant tout ne fait pas rêver. La culture française elle-même semble en passe de devenir une machine d’ennui, volupté sage et consolation élégante, orpheline de ses génies, où le wokisme ratiboise tout ce qui « offense » son public.

Le discours de circonstance qui nous fut adressé à l’occasion de la cérémonie d’accueil dans la citoyenneté française nous vanta sans surprise la richesse que représente cette assimilation d’étrangers par la France. Nous étions 70 nouveaux Français à écouter l’agent administratif dans la salle (dont une trentaine de nationalités représentées). « Vous avez sans doute souhaité rejoindre la France pour des motifs professionnels ou familiaux… », nous dit-il. Tandis qu’il s’appesantissait sur nos droits fraîchement acquis, je songeais à d’autres qui, comme moi, sont nés à l’étranger et ont acquis la nationalité par amour de la France et certainement rien que cela: Romain Gary, Zola, Apollinaire, Kundera, Marie Curie, Blaise Cendrars ou Joseph Kessel.

Soudain, cette phrase inattendue: « Mes chers concitoyens, soyez dignes de la France, faites-la briller ». Et là, sous le vernis régulier et bien-pensant, par une déchirure, comme un rappel, le souvenir d’un monde ancien aboli, un aperçu des rêves de grandeur et de l’admiration éprouvée pour son pays. Si le désir de « faire briller la France », à nouveau, pouvait triompher dans les cœurs, taire les amertumes, rassembler les âmes ! Nous sortîmes, des sourires se peignant sur tous les visages, et me revenaient dans l’air frémissant les beaux vers d’Aragon : « Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle… ».


[1] Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, II, « Éloge funèbre pour les premiers athéniens morts à la guerre ».

Lutte contre l’insécurité Inadaptée et inefficace

Lutte contre l’insécurité
Inadaptée et inefficace

par Eric Stemmelen (*) Esprit Surcouf – publié le 10 mars 2023
Commissaire divisionnaire honoraire de la Police Nationale  

https://espritsurcouf.fr/securite_lutte-contre-l-insecurite-inadaptee-et-inefficace_par_eric-stemmelen-n209-100323/


Dans une de nos précédentes publications, l’auteur nous alertait, chiffres à l’appui, sur  l’augmentation de l’insécurité. Il complète ici son propos, en dressant un inventaire, non exhaustif, des défaillances et des dysfonctionnements des Pouvoirs Publics et de nos Institutions. Ses idées sont partisanes, bien sûr, mais il sait nous montrer qu’incontestablement, il y a des choses qui « ne collent pas », à commencer par les zones de non-droit.

 

La France compte 1 000 zones de non droit. Des immeubles, des quartiers entiers sont sous la coupe d’individus ayant leurs propres règles, basées sur l’usage systématique de la violence, les profits criminels et les régressions communautaristes. L’autorité de l’Etat ne s’y immisce que sous forme d’actions policières ponctuelles totalement inefficaces. L’envoi d’une compagnie de CRS n’a que peu d’effets, car au bout de quelques jours, et dans le meilleur des cas de quelques semaines, les CRS s’en vont et les trafiquants reviennent.

Cette incapacité de l’Etat est flagrante dans les émeutes à base criminelle qui présentent toutes des caractéristiques similaires. Une bande d’individus, plusieurs centaines parfois, créent des désordres importants basés sur la violence, pour systématiquement contester une décision de justice ou se heurter aux forces de l’ordre (et plus généralement aux représentants des services de l’Etat, pompiers, médecins,…).

Ces émeutiers ont une caractéristique que personne ne veut reconnaître, à savoir leur appartenance à ungroupe ethnique facilement identifiable, originaire du Maghreb ou de l’Afrique sub-saharienne. Ces émeutes sont la traduction non seulement du refus d’obéir aux lois mais aussi du refus d’être citoyen, car l’appartenance au groupe, à l’ethnie prime sur l’appartenance à la communauté française. Ce n’est pas une question de couleur de peau mais de culture. On ne trouve quasiment jamais dans ces groupes nos compatriotes de la Réunion, de Guadeloupe ou de Martinique.

Les manques systématiques de la République face aux délinquants et aux criminels ont pour conséquence le découragement de forces de l’ordre désabusées, en porte à faux dans leur mission. Des gouvernements (de droite comme de gauche) fixent aux policiers des objectifs inspirés du secteur privé, alors que le seul objectif doit être le respect de la loi. Fixer des objectifs de rentabilité en se basant sur le nombre de garde à vue n’est pas pertinent : la garde à vue ne préjuge en rien de la décision judiciaire qui va suivre. Ce qui compte, ce n’est pas la peine encourue mais la peine prononcée et effectivement exécutée,  ce qui compte ce n’est pas la nature de la peine mais la certitude d’avoir une peine. Tout le reste n’est que de la communication.

LÉGISLATION ET PRATIQUES JUDICIAIRES

Les incohérences des textes législatifs et la pratique judiciaire mettent à mal aux yeux des citoyens la lisibilité et la crédibilité de la justice. Au fil des années les crimes sont devenus des délits, les délits des contraventions, les contraventions des incivilités et ces dernières sont devenues  un mode de vie habituel. Le code pénal et le code de procédure pénale, trop complexes, favorisent les recours et les nullités de procédure au détriment d’une bonne justice. De dangereux individus sont ainsi remis en liberté, car non jugés dans des délais raisonnables au regard des textes européens. 

 

 

Photo justice.gouv.fr

Une des caractéristiques de la justice pénale française est sa lenteur excessive, ce qui est catastrophique pour l’exemplarité et la signification même de la peine. Un pays démocratique comme la Norvège a mis 1 an pour juger de façon définitive Anton Breivik, auteur d’un massacre de dizaines de personnes. Combien d’années en France pour les auteurs des attentats à Charlie Hebdo ou au Bataclan avant d’arriver à une décision définitive ?

La notion même de détention provisoire à la place de détention préventive est significative de l’état d’esprit du législateur. Il préfère limiter dans le temps la privation de liberté, plutôt que d’affirmer le nécessaire besoin pour la société de mettre à l’écart des individus dangereux. Parfois, les  mots employés dans les affaires pénales n’ont plus de sens : la réclusion criminelle à perpétuité est la sanction la plus lourde depuis l’abolition de la peine de mort. Or cette peine prononcée est immédiatement atténuée par la notion de peine incompressible comme si le mot perpétuité ne signifiait plus rien.

Les permissions de sortie  sont devenues la règle, comme les remises de peine, devenues automatiques. Et que dire des peines de prison fermes prononcées à l’audience, mais non exécutées faute de mandat de dépôt.

Les mesures répressives sont d’une faiblesse insigne. 97% des auteurs de délits, multirécidivistes ou multi-réitérants, ne sont jamais condamnés à une peine de prison ferme.

90% des peines de prison prononcées sont inférieures ou égales à 2 ans. Les lois Dati et Taubira, constatant l’engorgement des prisons, permettent à des condamnés à moins de 2 ans

d’incarcération à ne pas exécuter leur peine. En d’autres termes les parlementaires ont voté des lois visant à ne pas appliquer la loi, plutôt que de construire en nombre suffisant des établissements pénitentiaires  pour exécuter des décisions de justice prononcées au nom du peuple français.

La question des prisons ! Voilà un autre grave dysfonctionnement sécuritaire. 450 individus condamnés à des peines supérieures à 5 ans, qui ne sont donc pas de petits délinquants mais de dangereux multirécidivistes, sont en liberté faute de places derrière les barreaux.

DES PRISONS SURPEUPLÉES

L’administration pénitentiaire dispose de  60 670 places de  prison  Au 1er janvier 2023, 72 173 personnes étaient détenues dans les prisons françaises, en augmentation de 4,2 % par rapport à 2022. A ce chiffre, il faut ajouter 14 561 écroués non détenus (sous surveillance électronique ou en placement extérieur). La population carcérale comprend 20% de prévenus en attente de jugement.

La France est en proie à une surpopulation carcérale chronique qui contraint deux à trois personnes, parfois plus, à partager des cellules de 9m2. Chaque nuit, ils sont 2111  à dormir  sur des matelas posés à même le sol, un chiffre en augmentation de 33,6 %  en une seule année, ce qui est un véritable scandale.

La législation européenne, et surtout la législation française depuis une loi de 1875, imposent la règle d’un détenu par cellule. Cette loi n’a quasiment jamais été appliquée, faute de volonté politique. Or la criminalité, notamment violente, a été multipliée par 4 en 40 ans ? Si aujourd’hui, on incarcérait autant de monde que dans les années soixante, il faudrait avoir 250 000 places de prison, soit 4 fois plus que les chiffres actuels..

La prison de Loos, près de Lille, est abandonnée depuis plus de dix ans. Mais on s’attend à voir les matons déambuler sur la coursive. Photo DR

A chaque élection revient le thème de la politique de tolérance zéro : effet d’annonce sans réelle portée concrète. Car si on se base sur les expériences menées aux Etats Unis, et si on les rapporte à la population française, il faudrait incarcérer 400 000 personnes, ce qui bien évidemment n’arrivera jamais ! Outre le manque de places de prison, ce qui est encore plus significatif de l’état de délitement de la société, c’est le chiffre d’environ 25 000 condamnés à de la prison ferme, dont la peine ne sera jamais exécutée !

Ces dernières années, la France a eu à subir de nombreux attentats terroristes  commis quasi-exclusivement par des individus violents, ayant un passé de criminel ou de délinquant, et qui se sont radicalisés au nom de l’Islam au cours de séjours en prison. Or, cette radicalisation a une cause essentielle : les contacts entre détenus et avec l’extérieur. La réponse du gouvernement et de l’administration pénitentiaire a longtemps été confuse (isolement-regroupement- échecs des expériences de dé-radicalisation). Le regroupement des terroristes, soit dans un quartier spécialisé, soit dans un même établissement pénitentiaire, n’est en aucune façon un isolement qui par définition interdit tout contact entre détenu. Le fait de pouvoir se déplacer en groupe et d’avoir le droit d’échanger des propos ne peut que favoriser la radicalisation.

Comme l’indiquait Jack Lang dans un courrier adressé au Premier Ministre Manuel Valls en 2014, on estime que deux-tiers des détenus sont de confession musulmane, chiffre à rapporter aux statistiques relatives à la population musulmane vivant en France. Elle est estimée d’après les sondages à 23 %, mais serait en réalité de 8 et 10 %, à en croire un article du journal le Monde de janvier 2015. On ne peut avoir aucune certitude sur ces chiffres, car la loi du 6 janvier 1978 dite « loi informatique et libertés » interdit les statistiques ethniques et religieuses.

L’AVIS DU CITOYEN

La criminalité, notamment celle des actes violents, est en augmentation, comme le sentiment d’insécurité. La confiance entre la population d’une part, et la police et la justice d’autre part,  est indispensable en démocratie, car c’est l’Etat qui doit avoir le monopole de la violence légitime.

En février 2022, le centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) chiffre à 72% la confiance des Français dans leur police, mais à 60% seulement en ce qui concerne les 18-24 ans, chiffre qui passe à 30% pour les jeunes d’Ile de France. Si la confiance dans l’armée atteint 83%, celle dans la justice tombe à 46%.

En ce qui concerne les contacts entre police et population, 41 % des français estiment que la police n’est pas accessible. 37 % d’entre eux estiment que la police ne traite pas les citoyens avec respect, alors 45 % des jeunes ont la même opinion. A comparer avec les 60% des jeunes Britanniques et les 71% des jeunes Allemands qui sont satisfaits de leurs rapports avec la police. En réalité plus une police est indépendante du pouvoir politique, comme dans les pays anglo-saxons, plus la confiance avec la population est élevée.

En regardant l’évolution de la criminalité et de l’insécurité sur les 50 dernières années on ne peut finalement s’empêcher de penser que l’adage « c’était mieux avant » a un fond de vérité.

(*) Eric Stemmelen, commissaire divisionnaire honoraire, a effectué sa carrière en France et à l’étranger. En France, d’abord à la direction centrale de la police judiciaire, puis dans les organismes de formation et enfin au service des voyages officiels. Responsable de la sécurité des sommets internationaux et des conférences internationales, chargé de la protection rapprochée des Chefs d’Etat et de Gouvernements étrangers, il a été  mis comme expert à la disposition du ministère des affaires étrangères, pour la sécurité des ambassades françaises, de leur personnel et des communautés françaises dans de nombreuses capitales (Beyrouth, Kaboul, Brazzaville, Pristina, entre autres). Diplômé de l’Académie Nationale du FBI, auditeur de l’IHESI, il est aujourd’hui consultant et expert dans les domaines de la  Sécurité (au Conseil de l’Europe, par exemple). 

Nous, les Occidentaux et la guerre en Ukraine : des enseignements y compris pour la LPM ?

Nous, les Occidentaux et la guerre en Ukraine : des enseignements y compris pour la LPM ?


 

Le retour de la guerre sur le continent européen a rappelé douloureusement aux démocraties occidentales que l’agression militaire était redevenue une éventualité crédible dans les rapports interétatiques. Jusqu’à présent, la guerre contre le terrorisme islamiste, notamment dans sa dimension militaire, avait engagé les armées d’une manière salutaire préservant partiellement leurs capacités. L’ennemi n’a pas été totalement éradiqué mais il a permis aux forces armées d’acquérir aussi un réel aguerrissement. Conséquence des attentats de 2015, la nécessité de protéger la nation, y compris sur le territoire national, raison principale de l’existence d’une armée faut-il le rappeler, a limité sa désagrégation progressive voulue jusqu’à cette période par les adeptes politiques des dividendes de la paix. Les chefs d’état-major successifs ont réussi en parallèle à préserver tant bien que mal une armée « complète » mais aux capacités échantillonnaires.

Cette armée est désormais confrontée désormais à la guerre en Ukraine initiée par l’agression russe du 24 février 2022. La guerre de haute intensité n’est plus une hypothèse éloignée et chimérique mais une éventualité à préparer sans renier le capital humain, tactique et matériel acquis dans la guerre contre-insurrectionnelle.

Au début de cette seconde année de guerre, les enseignements sont déjà nombreux et sources de remises en question notamment pour la France. Félicitons-nous que l’ennemi « conventionnel » ne soit pas à nos frontières et nous permette de prendre à temps, théoriquement, les mesures nécessaires pour faire face à cette menace réelle. À condition de prendre en considération l’ensemble des enseignements et pas seulement ceux qui favorisent le complexe militaro-industriel français, la loi de programmation militaire (LPM) en gestation devrait être l’un des outils pour préparer les guerres futures… et ne pas les perdre.

La guerre en Ukraine a remis en cause les certitudes des démocraties européennes sur l’impossibilité de recourir à la force militaire (I). Les enseignements de ce conflit abordent cependant tous les domaines de la stratégie générale d’un État sinon d’une alliance (II). La LPM devra répondre pour sa part aux faiblesses militaires françaises afin de faire face aux menaces à venir et à cet impératif souverain d’assurer notre défense future (III).

I) Quelques enseignements géopolitiques de la guerre en Ukraine

Les enseignements de ce conflit sont certes loin d’être tous tirés mais au moins trois points géopolitiques importants apparaissent. Une vision politicienne à court terme a affaibli gravement la capacité des Etats européens à assurer une défense dissuasive contre l’agression oubliant la pertinence de la devise romaine « Si vis pacem, para bellum ». Les dépendances économiques sinon juridiques ont accentué ensuite nos vulnérabilités et entravé la prise de décision. Enfin, la notion d’alliance mérite d’être réappréciée à sa juste valeur, les États n’ayant pas d’amis, seulement des intérêts (Charles de Gaulle).

I.1  Le désarmement européen

Depuis la dissolution de l’URSS (26 décembre 1991), les dirigeants occidentaux ont à assumer une lourde responsabilité dans la construction de nos vulnérabilités. Leur aveuglement pourrait se résumer à ces fameux « dividendes de la paix » énoncés par Laurent Fabius alors Premier ministre (1990). Hormis aux États-Unis, seules les menaces récentes des Etats autoritaires ont imposé aux occidentaux l’augmentation de leurs capacités militaires. Ainsi depuis plusieurs années, les budgets de la défense s’accroissent pour atteindre ou dépasser les 2% du PIB, longtemps demandés sans succès par l’OTAN, sinon par les États-Unis (Donald Trump). Pour 2023, Le budget des États-Unis s’élève à 813 milliards de dollars (2024, 842 milliards), aides à l’Ukraine non comprises de 45 milliards, celui de l’Union européenne (à 27) à 250 milliards, de la Chine à 220 milliards, de la Russie à 68 milliards, du Royaume-Uni à 55 milliards, de l’Allemagne à 50 milliards et de la France à 44 milliards (hors pensions).

Cependant, cela conduira en Europe à une remise en cause de la réalité de la disponibilité des équipements militaires et à un changement d’organisation industrielle afin de pouvoir répondre rapidement aux besoins d’une guerre. Les équipements listés dans les documents spécialisés faisant de tel ou tel pays la Xe puissance militaire sont loin d’être tous opérationnels et l’on découvre dans ce conflit que sur « tant de chars de bataille » annoncés et destinés à l’Ukraine, seule une faible partie est capable d’être engagée immédiatement en opération. La communication politique sur l’envoi de blindés est confrontée à la réalité d’engins indisponibles pourtant identifiés comme étant disponibles dans le corps de bataille. La France découvre aujourd’hui qu’elle ne dispose plus de pièces détachées pour ses blindés comme le char Leclerc imposant une coûteuse revalorisation. Certes la « Brigade Combat Team » américaine en cours de montée en puissance découvre aussi que les équipements mis en dépôt en Europe pour gagner des délais de réactivité ne sont pas opérationnels.

Quant à la « masse humaine », les États européens peinent aujourd’hui à fournir quelques milliers d’hommes disponibles seulement après un délai important. Dans sa composante européenne, l’OTAN projette aujourd’hui dans le cadre du conflit en Ukraine 8 bataillons à l’Est soit quelque 7 000 hommes. Les États-Unis auront projeté quelque 30 000 hommes. Le second échelon en cas d’agression n’est pas évoqué en cas d’élargissement du conflit. 900 soldats allemands ont usé de leur droit constitutionnel pour ne pas servir face à l’Est dans le cadre de la force de réaction rapide de l’OTAN.

Dans un conflit de haute intensité, des effectifs d’active réduits, aux réserves insuffisantes, devront faire appel à la mobilisation sinon à la conscription, signe fort de la volonté d’un pays à se défendre. Un budget alloué à la défense nationale ne suffit pas pour exprimer une réelle capacité à défendre ses intérêts, ses frontières, sa population. Après l’avoir supprimé, l’Ukraine a rétabli le service militaire en 2014, la Lituanie en 2015, la Suède en 2018. En France, le Service National Universel qui suscite l’opposition d’une partie de la gauche, notamment écologiste dans le cadre de sa généralisation, de nos enseignants et des syndicats lycéens ou étudiants, permettrait-il de construire cette résilience que nous envions tant aux Ukrainiens ? La question de la mobilisation et de son organisation pourrait aussi se poser comme le positionnement de l’objection de conscience ou la présence de ressortissants non français sur le territoire national en temps de guerre, non directement concernés par la guerre.

Surtout, la société civile devra non seulement comprendre mais aussi accepter les morts et les blessés. Les réactions d’individualités civiles sur les plateaux de télévision lors de cette guerre en Ukraine montrent cette faiblesse émotionnelle, privilégiant les pertes civiles pour émouvoir et mobiliser oubliant que la guerre n’épargne personne malgré les textes comminatoires du droit international. Les états d’âme des soldats au front et soumis à l’enfer des combats font oublier que le pouvoir politique ou un état-major peuvent imposer aux unités sous la forme « d’ordre » de tenir une position malgré des pertes énormes comme à Soledar en janvier 2023 ou à Bakhmout.

En contrepartie, la société civile doit assurer des droits à réparation suffisants aux combattants tués ou blessés, à leurs familles sans oublier la reconnaissance collective qui leur est due. L’Ukraine sera sans aucun doute confrontée à cette situation de l’après-guerre et à son coût. Les mesures prises en France notamment suite aux deux guerres mondiales ont été significatives pour ne pas laisser des vétérans ou leurs familles en déshérence. (…)

François CHAUVANCY François Chauvancy

Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Il est expert des questions de doctrine sur l’emploi des forces, sur les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, à la contre-insurrection et aux opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence et de propagande dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d’influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Depuis mars 2022, il est consultant en géopolitique sur LCI notamment sur la guerre en Ukraine. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde depuis août 2011, il a rejoint depuis mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli